11.03.2026 à 09:56
Olivier Petitjean
Le nombre d'élus locaux condamnés pour atteinte à la probité pourrait s'élever à 460 pour la mandature 2020-2026.
- Chiffres / Lobbying et influence, France, corruption, capture
Pourtant, d'après le rapport annuel 2024-2025 de l'Observatoire des risques de la vie territoriale et associative, lancé par la Smacl, une compagnie d'assurance des collectivités territoriales, le nombre d'élus locaux condamnés pour atteinte à la probité pourrait s'élever à 460 pour la mandature 2020-2026. Ils étaient 307 élus locaux ont été condamnés sur la mandature précédente, entre 2014 et 2020.
Une hausse que Farah Zaoui, juriste spécialisée en droit des collectivités territoriales et directrice du cabinet de conseil Probitas, attribue d'abord à « la meilleure qualité du thermomètre en France ». Elle est aussi le signe des risques croissants liés aux relations entre élus et entreprises au niveau local, notamment autour de la passation de marchés publics ou aux délégations de services publics, dans un contexte où les grandes entreprises développent leurs stratégies d'influence à l'échelle territoriale, avec l'aide de cabinets spécialisés.
Mais si « beaucoup d'argent transite par l'échelon local », la volonté politique de s'attaquer aux conflits d'intérêts à ce niveau reste absente.
Lire notre enquête : « Un boom du lobbying à l'échelle locale » : enquête sur les stratégies d'influence territoriales des grandes entreprises
10.03.2026 à 07:00
Lucille Giovannelli, Séverin Lahaye
À une dizaine de kilomètres de Châteauroux, Google envisage d'implanter un immense data center sur 195 hectares, son premier en France. Ce projet est présenté comme un moteur de développement économique, pleinement intégré à la stratégie numérique porté par le maire Gil Avérous comme à celle du gouvernement français. Très peu d'informations filtrent sur le terrain, malgré les questionnements sur son impact écologique et ses réels bienfaits.
« Je ne suis pas très au fait du sujet, c'est un (…)
À une dizaine de kilomètres de Châteauroux, Google envisage d'implanter un immense data center sur 195 hectares, son premier en France. Ce projet est présenté comme un moteur de développement économique, pleinement intégré à la stratégie numérique porté par le maire Gil Avérous comme à celle du gouvernement français. Très peu d'informations filtrent sur le terrain, malgré les questionnements sur son impact écologique et ses réels bienfaits.
« Je ne suis pas très au fait du sujet, c'est un peu secret », glisse la pharmacienne. « C'est vous qui me l'apprenez ! », renchérit un riverain surpris. À dix kilomètres au sud-est de Châteauroux, la petite commune d'Étrechet, d'à peine 1 000 habitants, découvre au compte-gouttes un projet industriel annoncé à ses portes : la construction par Google d'un data center XXL.
Les rares données publiques proviennent du conseil communautaire du 23 juin 2025 rapportées par la presse locale, notamment La Nouvelle République. Elles situent le projet dans la zone d'aménagement concerté (ZAC) d'Ozans, attenante à Étrechet : 500 hectares y sont disponibles. Google, via sa filiale Tricolore Computing, détenue par une holding basée en Irlande, envisage d'y acquérir 195 hectares, l'équivalent de 273 terrains de football, pour un montant annoncé de 58,5 millions d'euros. L'entreprise a confirmé par communiqué qu'elle étudiait « la possibilité de l'acquisition d'un terrain à Châteauroux en vue de l'expansion potentielle de notre infrastructure cloud et de centres de données en France ». Parmi des dizaines de nouveaux projets de ce type en cours de développement en France [1], celui-ci s'annonce comme le plus imposant, nécessitant une puissance électrique de plus de 500 MW.
Parmi des dizaines de nouveaux projets de data centers en France, celui-ci s'annonce comme le plus imposant, nécessitant une puissance électrique de plus de 500 MW
Il s'agirait du premier centre de données exploité directement par Google sur le territoire français. Aujourd'hui, quand vous faites une recherche sur son moteur, envoyez un email via Gmail ou consultez Google Maps, vos données sont routées vers des datacenters dits de colocation, chez des opérateurs de cloud tiers comme Equinix en Ile-de-France ou Digital Realty à Marseille.
À l'échelle locale, les seules informations émanent de la communication de Gil Avérous, président de l'agglomération et maire de Châteauroux, candidat à sa réélection aux municipales des 15 et 22 mars 2026. Ancien membre des Républicains, qu'il quitte en 2023, il a été quelques mois ministre des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative dans le gouvernement Barnier. Le data center Google n'est pas un enjeu électoral à proprement parler, relégué derrière des priorités comme la santé et la sécurité, mais il figure néanmoins dans le volet consacré au développement économique du programme de Gil Avérous. Pourtant, dans les rues d'Étrechet, personne ne semble vraiment au courant. « On a quelques informations, mais on ne divulgue rien à l'approche des municipales », explique une habitante qui distribue des programmes électoraux.
Officiellement, rien n'est acté. Google devrait donner sa réponse définitive en juin 2026, le temps de mener des études complémentaires. La multinationale précise que « le projet est très en avance de phase et qu'il n'y a donc pas d'éléments tangibles sur le calendrier, les technologies utilisées (notamment de refroidissement) ou les ressources énergétiques ». Un argument qui surprend au regard de la surface envisagée et de l'investissement annoncé.
En attendant, le groupe américain déploie une stratégie d'influence territoriale, multipliant les initiatives localement et les promesses de retombées économiques. Google France a lancé cette opération séduction dès 2024 à travers l' « Académie IA », une formation destinée aux élus locaux, en partenariat avec l'association Villes de France, représentant les villes moyennes de 10 000 et 100 000 habitants et leurs intercommunalités, et présidée par un certain... Gil Avérous. D'après nos informations, l'IUT de Châteauroux a déjà été chargé de créer une filière destinée à former les futurs salariés du data center, dont l'ouverture est prévue dès la rentrée prochaine.
Pour la chercheuse Ophélie Coelho, chercheuse associée à l'IRIS et auteure de Géopolitique du numérique (L'Atelier, 2025), ces initiatives s'apparentent à une « diplomatie industrielle de terrain ». Il s'agit de s'implanter en amont, avant même l'ouverture des chantiers. « Ils vont à la rencontre des acteurs locaux, ils mettent en scène leur contribution positive à la société : c'est leur spécialité, affirme-t-elle. Ensuite Google sollicite la Commission nationale du débat public pour organiser des concertations. » Mais selon la chercheuse, ces dispositifs restent très encadrés : « Les discours y sont extrêmement formels, les quelques contradicteurs ont très peu de temps et surtout ces discussions n'ont aucun poids sur la décision finale. »
À Châteauroux, le numérique constitue depuis longtemps le marqueur politique central de l'exécutif municipal. Ancien délégué national à l'économie numérique sous la présidence de Nicolas Sarkozy, Gil Avérous a érigé la technologie en colonne vertébrale de son action, et surtout de sa communication. Sur les réseaux sociaux, la machine tourne à plein régime : publications quasi-quotidiennes sur Facebook et Instagram, vidéos soignées, storytelling calibré. Dernier trophée en date : le label national « Villes Internet » décerné à Châteauroux.
Une partie des élus locaux s'aligne sur cette vision technophile. À quelques kilomètres d'Étrechet, à Buzançais, la communauté d'agglomération de Val-de-l'Indre a vendu 10 hectares, répartis en six parcelles, à l'entreprise Decknet pour qu'elle y construise un datacenter dont l'entrée en fonction est prévu en 2027. L'économiste Nicolas Bouzou, fondateur du cabinet Asterès, a été missionné par la Préfecture et le Département pour imaginer un plan de redynamisation du territoire baptisé « Indre 2030 » qui évoque un futur fait de datacenters, de gigafactories et de flottes de robotaxis. Son nom avait été mentionné dans l'enquête internationale des « Uber Files » révélée par Le Monde. La plateforme américaine l'avait alors missionné « pour réaliser des études sur mesure et prendre sa défense dans les médias ». Le préfet du département Thibault Lanxade apparaît comme un fervent soutien de cette stratégie : « Les véhicules autonomes sont de véritables opportunités à saisir », affirmait-il auprès d'ICI Berry à propos du plan Indre 2030. Avant sa nomination par le gouvernement en 2023, il dirigeait le groupe Luminess, spécialisé dans la dématérialisation et la transformation numérique des organisations.
Pour le co-secrétaire des écologistes de l'Indre, Jean Delavergne, ce déploiement numérique est notamment permis par « la manière féodale dont Gil Avérous gère le territoire », avec « des élus qui votent comme un seul homme ». Dans ce contexte, l'opposition dénonce « une fuite en avant technocratique » qu'elle juge déconnectée des réalités sociales et environnementales. Quant à Gil Avérous, qui s'est signalé par des attaques répétées contre ses opposants qu'il qualifie, selon plusieurs sources, d' « éco-terroristes » ou de tenants d'une « écologie du retour à la bougie », il n'a pas répondu à nos sollicitations.
La zone d'Ozans où doit s'implanter le data center de Google figure parmi les 26 sites « clés en main » – ces terrains déjà viabilisés bénéficient d'allègements administratifs pour faciliter l'arrivée rapide de projets – dévoilés par le gouvernement lors du Sommet de l'IA en 2025. Mais l'histoire de cette friche industrielle est jalonnée d'annonces restées lettre morte. Dès 2012, près de 500 hectares de terres agricoles ont été arrachées à leurs propriétaires pour accueillir un projet porté par un investisseur chinois promettant 5 000 emplois, sous l'impulsion de l'ancien maire Jean-François Mayet. Le projet n'a jamais abouti.
« Ça fait des années que ça dure. On croira aux projets quand ils se réaliseront »
Sept ans plus tard, un premier projet de data center porté par l'entreprise Green Challenge, filiale du groupe néerlandais Mados, avec un budget de 700 millions d'euros, a connu le même sort. « La prochaine fois, ce sera SpaceX », ironise Éric Domenge-Abeau, tête de liste de l'Union de la gauche citoyenne à Châteauroux. Allusion directe à l'année 2016 durant laquelle le maire avait publié une vidéo, doublée en anglais, invitant Tesla à s'implanter sur la ZAC d'Ozans, s'adressant directement à son dirigeant : « Hello Elon, I'm Gil Avérous and my ambition is to convinced you to come here ! » Sa vidéo de 3 minutes 40 portée par des notes de musique guillerette vante l'attrait économique de l'agglomération et s'achève par ce message : « Welcome Tesla, welcome to Chateauroux. »
Aujourd'hui, malgré des routes viabilisées, la zone demeure quasi-vide, à l'exception d'un bâtiment possédé par Soprema Steel, industriel spécialisé dans la fabrication de structures métalliques. Sur place, le scepticisme domine. « Ça fait des années que ça dure. On croira aux projets quand ils se réaliseront », confie une riveraine, résignée. Emmanuel de Saint Pol, agriculteur exproprié en 2012, exploite désormais ses anciennes terres en location. « Est ce que ça me révolte ? Non. Je suis surtout lassé. Maintenant, tout le monde s'en fout. Pourquoi ? Je ne sais pas. Peut-être qu'on a perdu l'énergie. »
Un militant écologiste rappelle le contexte économique local : « Le territoire a été marqué par le départ des forces américaines de la base de l'OTAN dans les années 60 et par la fragilisation progressive de son tissu industriel. L'attente d'un projet structurant est donc forte. » En quête de renouveau industriel, l'exécutif municipal défend à tout prix sa stratégie d'attractivité. Dans son programme, Gil Avérous l'écrit noir sur blanc : l'arrivée de Google constitue « une chance historique », et il promet : « Les retombées doivent être pour vous. »
Pourtant, les chiffres invitent à la prudence. Selon un rapport de l'Agence locale de l'énergie et du climat de Seine-Saint-Denis, les centres de données génèrent en moyenne un emploi pour 10 000 m². Appliqué aux 195 hectares annoncés (soit 1,95 million de m²), ce ratio correspond à environ 200 emplois directs. Un chiffre modeste au regard des 273 terrains de football mobilisés. Pour le collectif le Nuage était sous nos pieds, ces créations d'emplois relèvent surtout de la sous-traitance : « Peu d'entreprises créent réellement des postes grâce à cela. Il sera difficile de démontrer l'intérêt social du projet. »
Autre promesse mise en avant : la valorisation de la chaleur dite fatale, chaleur générée par les équipements informatiques qui fonctionnent en continu. En Seine-Saint-Denis, cet argument a été présenté comme un levier destiné à faciliter l'acceptation du projet auprès des habitants, avec l'annonce d'un raccordement au chauffage des HLM et des équipements comme des piscines. Cependant, à Étrechet, la réalité technique interroge. La distance d'environ 10 km avec Châteauroux rendrait le transfert d'énergie coûteux et peu performant, en raison des pertes liées au transport et des infrastructures supplémentaires nécessaires. Un expert, souhaitant rester anonyme, estime ainsi que « seule une fraction, environ un tiers, de cette chaleur pourrait être valorisée, ce qui est largement insuffisant ».
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Un militant écologiste affirme avoir tenté d'obtenir des précisions auprès d'Enedis et de RTE. En vain
Au-delà de ces questionnements, un obstacle conditionne l'ensemble du projet : l'alimentation électrique. Le territoire ne dispose actuellement pas de la puissance suffisante pour alimenter une telle infrastructure. Les lignes à haute tension existantes sont déjà saturées, forçant RTE, le gestionnaire du réseau, à repenser en profondeur le maillage électrique dans le département. Pour répondre aux besoins, il prévoit le doublement de la ligne électrique de 400 000 volts reliant le barrage d'Éguzon à Marmagne. Une enquête publique a été lancée en 2025 pour accompagner ce projet, dont le démarrage des travaux n'est pas attendu avant 2032. Un chantier estimé à près de 300 millions d'euros qui conditionne directement la réalisation du data center, comme l'a souligné Gil Avérous lui-même lors d'une présentation organisée dans le cadre de la Commission nationale du débat public : « Pour un datacenter classique, c'est bon, pour un grand projet, on est limité. On n'a pas les capacités d'accueillir des grands centres de données. »
Un militant écologiste impliqué dans le suivi du dossier, qui requiert l'anonymat, affirme avoir tenté d'obtenir des précisions auprès d'Enedis et de RTE. En vain. « On n'arrive pas à avoir d'info, c'est secret absolu, ils ont l'ordre de la boucler. »
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donL'impression d'omertà vaut également pour les édiles locaux. Sollicité sur l'état d'avancement du projet de data center, le maire d'Étrechet Marc Descouraux répond laconiquement : « Où ça en est ? Je ne vous le dirai pas, parce que je n'en sais rien, c'est l'agglomération qui gère. » Même prudence chez le maire de Buzançais, une commune située à l'ouest de Châteauroux. Son maire, Régis Blanchet, évoque l'entreprise américaine en ces termes : « Il paraît qu'il ne faut pas dire son nom. »
Cette discrétion correspond au modus operandi habituel des GAFAM, explique Maxime Colin, juriste en droit de l'environnement au sein de France Nature Environnement : « Leur stratégie a toujours été à l'échelle nationale de ne pas en parler pour laisser se développer les projets et de laisser finalement la société considérer le problème tardivement. »
Les data centers sont arrivés masqués sans dire qui ils étaient. Le nom de code de Facebook était Vatas.
Cécile Diguet, urbaniste au Studio Dégel qui a développé une expertise spécifique sur les data centers, le confirme dans une étude réalisée pour l'ADEME de 2019 : « Les data centers sont arrivés masqués sans dire qui ils étaient. Le nom de code de Facebook était Vatas. La collectivité savait seulement que le projet avait besoin de 80 à 120 ha, beaucoup d'eau et beaucoup d'électricité. Aucune idée en revanche de l'activité de cet opérateur au démarrage et jusqu'à assez tard dans l'avancement du projet. La culture du secret des GAFAM peut ainsi aller à l'encontre d'un besoin d'anticipation et de planification urbaine et économique des territoires. »
Cette stratégie « d'avancer masqué » s'étend aussi aux procédures de concertation publique. À Wissous, dans l'Essonne, Amazon a présenté son projet de datacenter étape par étape afin de réduire les risques de recours et d'éviter les contestations. Selon Maxime Colin, l'information auprès du public est souvent minimale, voire inexistante. « La population a pourtant toujours envie de donner son avis, les data centers sont des sujets qui intéressent le public. Mais là, il y a une volonté des industriels que ça ne se sache pas vraiment. »
Pour Ophélie Coelho, cette opacité alimente la défiance qu'elle prétend éviter. « Les entreprises restent prudentes par crainte des critiques. Mais en refusant de publier des données précises, notamment sur leur consommation d'énergie et d'eau, elles suscitent exactement l'effet inverse, analyse-t-elle. L'absence de données tangibles favorise des critiques désordonnées, qu'il devient ensuite facile de discréditer. »
Ce qui est sûr, c'est que Google, Amazon et les autres porteurs de projets de datacenters peuvent compter sur l'appui du gouvernement. « Implanter des centres de données sur notre sol est une priorité, au service de notre souveraineté numérique », déclarait ainsi Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'intelligence artificielle et du numérique, dans un guide pour accompagner l'implantation de centres de données en France.
Pourtant, installer des infrastructures sur le territoire ne suffit pas à garantir une quelconque souveraineté lorsque l'essentiel des technologies, des capitaux et des opérateurs restent étrangers. L'ensemble de la chaîne, des câbles sous-marins aux serveurs et aux usages, en passant par les puces et les logiciels, reste sous le contrôle des Big Tech. Quant aux financements, malgré un plan d'investissement de 109 milliards annoncé par Emmanuel Macron lors du Sommet pour l'IA, ils proviennent majoritairement d'investisseurs étrangers tels que Brookfield (Canada) et MGX (Emirats arabes-unis). Quelques acteurs français, tels que Thésée ou Data4, participent bien à certains projets, mais restent largement minoritaires. À Châteauroux, le choix de Google de baptiser sa filiale « Tricolore Computing » relève surtout de l'effet cocorico que d'une réelle maîtrise française.
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Le gouvernement et les grands acteurs derrière les projets de data centers ont uni leurs forces pour s'attaquer aux quelques législations qui encadrent ces implantations. D'après le registre de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), la multinationale a soutenu le projet de loi relatif à la simplification de la vie économique, et notamment son article 15. Il vise à classer les centres de données parmi les « projets d'intérêt national majeur » (PINM). Ce statut permettrait à l'État, par l'intermédiaire d'un préfet ou d'un ministre, d'imposer certains aménagements malgré l'opposition d'élus locaux, en dérogeant à des règles d'urbanisme notamment en matière de hauteur des bâtiments et à certaines contraintes environnementales. Il ouvrirait également un accès prioritaire à des ressources stratégiques telles que le foncier, l'eau ou l'électricité. À Marseille, un projet de centre de données a déjà mis en lumière des conflits d'usage autour de ces ressources. Des organisations comme La Quadrature du Net et Le Nuage était sous nos pieds ont exprimé leurs craintes sur ces évolutions législatives.
Au sein du conseil d'agglomération de Châteauroux, l'opposition reste très minoritaire. Elle n'en formule pas moins plusieurs griefs contre le projet de Google, comme le fait qu'il s'agisse d'une entreprise américaine soumise au droit américain, et dont la contribution fiscale en France interroge. Ces élus dénoncent également l'artificialisation des sols, alors que les épisodes de crues récentes en France ont été aggravés par l'imperméabilisation des territoires. Les data centers étant fortement consommateurs d'eau, cet enjeu cristallise les tensions, alors l'Indre a connu une situation de stress hydrique marquée il y a quelques années.
Une stratégie visant à s'installer dans un territoire où la contestation est faible, voire inexistante.
Une grande incertitude demeure : la capacité du territoire à se mobiliser si le projet voyait le jour. « On est une grande maison de retraite », glisse, mi-ironique mi-résigné, un militant écologiste. Si le projet se concrétise, « on n'aura pas le temps de dire ouf ! Ce sera compliqué de se mobiliser. On reste vigilants, mais on sait que le rapport de force est fragile. » Le journaliste de La Nouvelle République Gaspard Mathé renchérit en décrivant un territoire « peu habitué aux grandes luttes environnementales ». Emmanuel de Saint Pol, agriculteur, partage ce constat : « Se mobiliser, pour quoi faire ? Personne ne suivra ». Jérémie Godet, vice-président du conseil régional Centre-Val de Loire chargé du climat, considère que le choix d'implantation ne doit rien au hasard. Il affirme être « convaincu d'une stratégie visant à s'installer dans un territoire où la contestation est faible, voire inexistante ».
Foncier disponible, élus en quête de relais économiques, territoire vieillissant : ce ne serait pas la première fois que Google miserait sur une telle même. La multinationale est implantée depuis 2010 en Belgique, à Saint-Ghislain dans le Hainaut, une province rurale et frontalière des Hauts-de-France. Quinze ans après les premières discussions, le site atteint 50 000 m² et doit encore s'étendre, pour 5 milliards d'euros supplémentaires. L'implantation s'est faite dans un territoire « peu dense et à l'écart », où la vente d'un terrain communal en friche a constitué une ressource bienvenue pour une commune précarisée. Selon la journaliste indépendante Maïté Warland, la communication est restée minimale : consultations publiques « assez succinctes », études environnementales aux contours flous, et absence d'évaluation complète sur l'impact énergétique. Une porte-parole du gestionnaire de réseau lui avait même confié : « On ne sait pas comment on va gérer Google dans deux, trois ans. »
Les data centers représenteraient déjà près de 1,5 % de la consommation d'électricité nationale, avec une projection à 10 % d'ici 2035, rapprochant le pays de l'Irlande, où ils pèsent environ 22 % de la demande. Côté emploi : 1 000 à 1 500 postes avaient été promis à l'origine, mais aujourd'hui « on n'a pas de chiffre précis », souligne la journaliste belge, qui relève aussi des doutes sur la part réelle de ces emplois bénéficiant à des travailleurs locaux. « En 2024, interrogé au Parlement sur la consommation d'eau et d'électricité du site, un ministre a invoqué le secret professionnel », déplore Maïté Warland. Un silence qui s'inscrit dans la continuité de l'attitude des gouvernements successifs, qu'elle juge « très favorables et très peu regardants » face à ces infrastructures. « On ferme les yeux sur le brol », tranche-t-elle.
[1] Voir les cartographies réalisées par Le nuage était sous nos pieds et par La Tribune.
05.03.2026 à 07:00
Séverin Lahaye
Les capitales comme Paris et Bruxelles n'ont pas le monopole du lobbying. De nombreuses grandes entreprises renforcent leurs stratégies d'influence à l'échelle locale avec l'aide de cabinets spécialisés comme Stan. Obtenir un marché public, implanter un projet, trouver des alliés pour une stratégie d'influence nationale... Les objectifs sont multiples. L'approche des élections municipales des 15 et 22 mars met en effervescence ce secteur insuffisamment encadré, qui échappe encore largement (…)
- Le lobbying à l'échelle locale / France, Lobbying et influence, marchés publics, corruption, pouvoir des entreprises, Alternatives et réponses locales
Les capitales comme Paris et Bruxelles n'ont pas le monopole du lobbying. De nombreuses grandes entreprises renforcent leurs stratégies d'influence à l'échelle locale avec l'aide de cabinets spécialisés comme Stan. Obtenir un marché public, implanter un projet, trouver des alliés pour une stratégie d'influence nationale... Les objectifs sont multiples. L'approche des élections municipales des 15 et 22 mars met en effervescence ce secteur insuffisamment encadré, qui échappe encore largement aux regards du public et des médias. Enquête.
Elles s'appellent Stan, Plead, Calif ou encore Rumeur Publique. Elles, ce sont les principales agences françaises spécialisées dans le lobbying à l'échelle locale. Leur mission consiste à promouvoir les intérêts de leurs entreprises clientes auprès des représentants locaux, comme les maires, les membres de cabinets, ou les conseillers régionaux ou départementaux. Et à l'approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, elles sont plus occupées que jamais. « On assiste à une territorialisation très nette des relations d'affaires publiques, analyse le politiste Guillaume Courty. Nous entrons en pleine période d'effervescence. Il y a vraiment un boom du lobbying à l'échelle locale avant les municipales. »
Ces cabinets de lobbying n'ont cependant pas attendu l'approche du scrutin pour s'implanter localement. Depuis 2016, la loi Sapin 2 oblige les représentants d'intérêts à enregistrer leurs activités dans un répertoire public géré par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP). D'après un rapport de Transparency France, 3 748 lobbys se sont inscrits sur le répertoire depuis 2017, dont 86 % à but lucratif. Parmi eux, l'ONG recense 320 agences de lobbying. Ce n'est que depuis 2022 et l'entrée en vigueur de la loi dite « 3DS » que celles exerçant au niveau local doivent aussi y déclarer leurs activités. Un décalage dû notamment au manque de moyens de l'autorité administrative.
Bien que très parcellaire (lire notre analyse), le répertoire donne quelques indications sur le type d'opérations menées par ces lobbyistes des territoires - par exemple, « organiser des discussions informelles ou des réunions en tête-à-tête », « transmettre des suggestions afin d'influencer la rédaction d'une décision publique », ou encore « transmettre aux décideurs publics des informations, expertises dans un objectif de conviction » - et pour quels clients.
Grâce à ces données, on sait ainsi que l'agence Rumeur Publique travaille au niveau local pour, entre autres, la multinationale états-unienne Equinix, spécialiste des datacenters. Depuis 2021, elle rémunère chaque année entre deux et cinq employés pour « promouvoir », « soutenir » ou « favoriser » l'implantation de datacenters en Île-de-France, notamment en Seine-Saint-Denis et dans les Hauts-de-Seine pour le compte de ce client. D'après une cartographie réalisée par le collectif Le nuage était sous nos pieds, Equinix possèderait actuellement dix datacenters dans la région.
Les lobbyistes de Plead ont ciblé le conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, l'eurométropole de Metz ou encore la commune de Toulon pour le compte de McDonald's.
Autre exemple : McDonald's France a rétribué en 2024 l'agence Plead (une filiale d'Havas) pour « favoriser le développement local de l'enseigne » auprès d'une trentaine d'« élus ou membres de cabinet d'une collectivité territoriale ». Seul le nom des collectivités visées est divulgué, pas celui des décideurs rencontrés. En l'occurrence, les lobbyistes de Plead ont ciblé le conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes, l'eurométropole de Metz ou encore la commune de Toulon. Parmi les autres clients de cette agence, on peut citer Unibail-Rodamco-Westfield (propriétaire de nombreux centres commerciaux partout en France) , pour « plaider en faveur du projet de développement du centre commercial Westfield Rosny 2 » auprès d'un élu de Seine-Saint-Denis. Elle a également agi au nom de Coca-Cola en vue d'obtenir « des aménagements réglementaires en faveur du développement industriel local » auprès de la métropole de Toulouse, de celle d'Aix-Marseille-Provence ou encore du conseil régional d'Île-de-France.
L'un des clients récurrents de Plead est l'entreprise Cityz Media (ancienne filiale de la multinationale états-unienne iHeartMedia). Elle a rémunéré le cabinet de lobbying en 2024 pour des actions dans plusieurs communes et communautés de communes (Paris, Boulogne-sur-Mer, Lyon, Valenciennes…). Depuis, l'entreprise a remporté de nombreux contrats d'affichage publicitaire dans les réseaux de transport, y compris dans les quatre communes citées.
Le recours à des cabinets spécialisés n'est pas le seul moyen d'influence des entreprises au niveau local. Certaines préfèrent « passer par des organisations professionnelles locales, comme des syndicats ou des fédérations pour faire entendre leur voix auprès des responsables locaux », complète Guillaume Courty. Des grands groupes comme La Poste, la SNCF ou EDF possèdent des directions des affaires territoriales, capables de les représenter auprès des élus. D'autres choisissent de se rapprocher des associations d'élus, comme Google France, partenaire de l'association Villes de France, ou Amazon, qui a profité du Salon des maires 2022 (organisé en partie par l'Association des maires de France, AMF) pour « sensibiliser les élus aux effets positifs de [sa] présence en France ».
Le Salon des maires sert depuis toujours de haut lieu de lobbying pour des centaines d'entreprises vivant de la commande publique.
Ce dernier événement qui réunit chaque année près de 15 000 élus locaux sert depuis toujours de haut lieu de lobbying pour des centaines d'entreprises vivant de la commande publique. En 2016, l'Oeil du 20 heures révélait que la multinationale française Veolia avait profité du Salon des maires pour inviter une soixantaine d'élus ou membres de cabinets locaux à une soirée privée au Palais de la découverte. Un des directeurs régional de l'entreprise, cité par le média, ne cachait pas l'objectif : « L'intérêt c'est de tisser des liens, on va dire extra professionnels [...] c'est déjà de voir comment ça se présente, qui sera le prochain, voir qui tire les ficelles. »
Tisser des liens avec les élus, c'est également la mission de l'AMIF Partenaires, un club d'entreprises lié à l'Association des maires d'Île-de-France (AMIF). Il regroupe une soixantaine de grands groupes comme Bouygues, Carrefour, Eiffage Immobilier ou TotalEnergies et leur permet de « bénéficier d'un accès privilégié aux élus » afin de « co-élaborer sur les grandes politiques publiques qu'ils auront à mettre en œuvre pour leurs habitants ». Notamment lors du salon annuel de l'AMIF, qui en 2025 a accueilli, en plus des élus parisiens, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse ou l'ancien Premier ministre et désormais président de la SNCF Jean Castex. Un lieu parfait pour « entretenir un réseau de relations avec des personnels politiques tout en se plaçant auprès des élus locaux pour obtenir des contrats », analyse Guillaume Courty.
Les agences de lobbying profitent de la période de campagne pour les élections municipales pour multiplier les événements afin de « rencontrer les candidats et appuyer certains aspects de leur programme », détaille le chercheur. L'agence Stan, poids lourd du secteur, a ainsi lancé un plan baptisé « Vigie municipales 2026 », consistant à faire se rencontrer des dirigeants d'entreprises et des candidats, pour « comprendre les rapports de force électoraux, identifier les acteurs influents et anticiper les évolutions politiques à venir ». À Lille par exemple, les candidats Violette Spillebout (Renaissance) et Stéphane Baly (Les Écologistes) ont participé à ces rencontres.
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Stan, qui revendique la place de leader dans « l'ancrage national et territorial des entreprises », a son siège à Marseille et possède des bureaux au sein d'autres métropoles françaises (Nice, Strasbourg…). Le cabinet travaille pour de nombreuses multinationales, comme Vinci, Axa, Saint-Gobain, Amazon, Airbus ou Netflix – ainsi que – selon le registre de la HATVP, Lafarge France à Laval et la multinationale états-unienne des data centers Digital Realty à Marseille, où elle est très implantée.
Stan propose une nouvelle offre aux acteurs économiques en leur disant : “il y a des enjeux très forts à l'échelle locale, donc venez chez nous si vous voulez obtenir des marchés.”
« Nous sommes clairement en train de voir éclore quelque chose de nouveau avec Stan, constate Guillaume Courty. Jusqu'alors, on parlait de marketing territorial, soit de la valorisation des territoires payée par les territoires. Stan renverse ce principe, et propose une nouvelle offre aux acteurs économiques en leur disant : “il y a des enjeux très forts à l'échelle locale, donc venez chez nous si vous voulez obtenir des marchés.” » Une rhétorique qui semble payer, au vu de la croissance constante du groupe EnTerritoires, dont Stan fait partie, qui a racheté en 2023 le cabinet de lobbying national Séance Publique. Le groupe est formé de plusieurs autres entités, comme le think tank Instituts en territoires et l'agence de communication Nats.
Stan compte à elle seule près de 90 salariés, dont plusieurs peuvent se targuer d'une bonne connaissance du processus de décision au sein des institutions locales ou nationales. Par exemple, la directrice générale du groupe, Delphine Scaini, est une ancienne collaboratrice parlementaire de Jean-Noël Barrot, et fut cheffe de cabinet au sein du ministère de l'Économie de 2020 à 2022. Jean de Mendiguren, directeur régional Alpes-Maritimes, a quant à lui travaillé sept ans à la ville de Cannes, avant de rejoindre le conseil départemental. David Ouvrard, autre directeur régional, est passé avant de rejoindre Stan en 2022 par les cabinets de communes et d'agglomérations de Laval et Saint-Brieuc, du département du Morbihan et de la région des Pays de la Loire. David Brexel, directeur régional Île-de-France, occupe encore aujourd'hui un poste de conseiller municipal au commerce à la mairie de Courbevoie. Des mobilités public-privé que l'Agence française anticorruption qualifie de potentiellement à risque dans son Guide pratique à l'attention des élus locaux.
Nicolas Barthe, fondateur et président de Stan, cultive également des relations au niveau national grâce à l'ancien ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner. Oyam, la holding détenant Stan, dont Nicolas Barthe est l'unique actionnaire, a participé en 2025 à un déjeuner avec des députés et sénateurs organisé par la société créée par Christophe Castaner à sa sortie du gouvernement, Villanelle Conseil. Déjà en 2024, le média La Lettre révélait que Christophe Castaner s'était rendu à un repas, cette fois-ci organisé par l'agence Stan, avec le président de la commission des affaires économiques de l'Assemblée nationale, Stéphane Travert, et plusieurs clients de l'agence. Parmi ces derniers, on compte d'ailleurs le Grand port maritime de Marseille, dont Christophe Castaner est président du conseil de surveillance...
Un mélange des genres auquel est habitué l'ancien ministre, qui s'est fait remarquer pour la mission de « conseil » que lui a confié la marque de fast-fashion Shein, au sujet de laquelle nous avons alerté la Haute autorité de la transparence pour la vie publique (lire notre enquête). Shein et le principal intéressé ont livré plusieurs explications successives sur la nature de cette mission – conseil sur la responsabilité sociale de Shein, relations publiques avec la « société civile », liaison avec les entreprises du secteur de la logistique pour défendre l'impact économique positif de la marque chinoise en France. Les réseaux de Christophe Castaner parmi les élus locaux, en tant que chef de parti et ancien ministre de l'Intérieur, peuvent aussi fournir une partie de l'explication. En plus du port de Marseille, il est en effet aussi président du conseil d'administration d'Autoroutes et tunnel du Mont-Blanc, dont l'un des autres membres statutaires est la Chambre de commerce du Grand Lyon... elle-même cliente de sa société de conseil Villanelle ! Un autre client dévoilé par l'ancien ministre sur le registre de la HATVP est Transdev, entreprise de transport public dont les principaux clients sont – là encore – des collectivités locales.
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Malgré la reconduction du contrat entre Stan et TotalEnergies en 2024, aucune des parties ne l'a fait apparaître dans les dépenses déclarées à la HATVP.
En 2023, La Lettre révélait que la major pétrolière TotalEnergies avait signé un contrat de 800 000 euros avec l'agence Stan. Malgré la reconduction de ce contrat en 2024, aucune des parties ne l'a fait apparaître dans les dépenses déclarées à la HATVP – ce qui est une bonne illustration des lacunes du registre actuel. Selon La Lettre, les consultants de Stan devaient fournir des listes de personnalités (élus locaux, représentants du Medef, des chambres de commerce ou d'agriculture) aux directeurs régionaux de TotalEnergies pour promouvoir les intérêts de la firme. Et ce, notamment pour favoriser « l'acceptabilité des projets d'infrastructures éoliennes ou, dans une moindre mesure, photovoltaïques ».
En 2024, la major pétrolière affirmait posséder « plus de 660 centrales éoliennes, solaires, hydrauliques et de stockage par batterie » en France. La firme a récemment noué un partenariat avec l'Association des petites villes de France (APVF), et participe régulièrement à des rencontres entre élus locaux. Avec l'objectif « d'échanger sur les enjeux énergétiques, de transformation économique ou sociale ou d'aménagement du territoire et de nourrir un dialogue sur les solutions adaptées pour leurs transformations et leurs transitions », explique la firme. Elle s'est également associée à la Banque des Territoires en octobre 2025 pour « soutenir le déploiement des infrastructures de recharge pour véhicules électriques en France ». Sa présence n'est pas non plus passée inaperçue au Salon des maires 2025, auquel a assisté Kévin Gernier, chargé de plaidoyer au sein de Transparency France : « TotalEnergies fait partie des grandes entreprises puissantes au niveau local. » Selon lui, certaines d'entre elles n'hésitent parfois pas à s'affranchir du cadre légal du lobbying pour promouvoir leurs intérêts : « Une stratégie récurrente consiste à financer des clubs ou des associations sportives locales pour être dans les petits papiers des maires. »
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes élus locaux ont parfois du mal à se positionner face aux représentants d'intérêts : « Beaucoup me disent ne pas rencontrer des lobbyistes mais des représentants d'entreprises », remarque Kévin Gernier. Face à ce constat, l'ONG a lancé en 2023 le Forum des collectivités engagées, qui réunit des collectivités locales désireuses de « faire progresser la culture de la transparence de la vie publique ». Lors des dernières élections municipales en 2020, 27 candidats élus s'étaient engagés à mettre en place au moins une des six mesures défendues par Transparency France. Parmi elles, on trouve notamment la publication d'un agenda ouvert des rencontres avec des lobbyistes, que certains élus de grandes communes ont mis en place, comme Anne Hidalgo à Paris, Pierre Hurmic à Bordeaux ou Grégory Doucet à Lyon. Un volontarisme qui rejoint l'expérience de terrain de Farah Zaoui, juriste spécialisée en droit des collectivités territoriales et directrice du cabinet de conseil Probitas, qui intervient auprès des dirigeants du public et du privé : « Il y a de l'optimisme à avoir d'un point de vue local. Je vois de plus en plus d'élus qui se questionnent, qui font appel à mes services, qui se forment. »
Le nombre d'élus locaux condamnés pour le motif d'atteinte à la probité pourrait s'élever à 460 pour la mandature 2020-2026.
Pourtant, d'après le rapport annuel 2024-2025 de l'Observatoire des risques de la vie territoriale et associative, lancé par la Smacl, une compagnie d'assurance des collectivités territoriales, 307 élus locaux ont été condamnés pour le motif d'atteinte à la probité sur la mandature 2014-2020. Le rapport estime que ce chiffre pourrait s'élever à 460 pour la mandature 2020-2026. Une hausse que Farah Zaoui attribue d'abord à « la meilleure qualité du thermomètre en France. On a des magistrats qui s'intéressent davantage à ces sujets-là, des juridictions interrégionales spécialisées qui sont saisies plus en amont, des systèmes de détection plus performants depuis la loi Sapin 2. »
De son côté, la Cour des comptes souligne dans un rapport sur la lutte contre la corruption en France paru en décembre dernier de l'amélioration des dispositifs anticorruption au sein des grandes collectivités territoriales, mais déplore que « le niveau communal reste en retrait de cette dynamique ». Elle note également « une faible implication des associations représentatives d'élus locaux dans les enjeux de lutte contre la corruption, thème sur lequel elles sont rarement sollicitées par leurs adhérents. » À titre d'exemple, l'Association des maires de France, contactée plusieurs fois pour cet article, n'a jamais répondu à nos sollicitations. Aucun groupe de travail ou commission permanente de l'association n'est dédié à ce sujet. Lors du Salon des maires 2024, seule une poignée d'élus ont participé à un atelier organisé par l'AFA sur les risques d'atteintes à la probité, rapporte le Courrier des Maires.
À Compiègne, dans l'Oise, le maire Les Républicains Philippe Marini est ainsi suspecté d'avoir prolongé le contrat de délégation de service public (DSP) à la multinationale française Engie pour la gestion de son réseau de chaleur urbain, sans appel à candidature. Les magistrats de la Chambre régionale des comptes avaient pourtant alerté la commune dans un rapport en 2021, déplorant « un manquement substantiel aux principes de la commande publique ». Surtout, Mediapart a révélé qu'Engie était l'un des mécènes d'une association équestre locale, Compiègne équestre, fondée et dirigée par l'épouse de Philippe Marini.
« Beaucoup d'argent transite à l'échelon local via des délégations de service public, ce qui peut parfois mener à du détournement ou du favoritisme, appuie Kévin Gernier. Il y a également peu de transparence à cet échelon, notamment dans l'octroi de marchés publics. » L'association Anticor recense de nombreux cas d'irrégularités dans l'attribution de marchés publics, comme à Carquefou, près de Nantes, à Beaumont-de-Lomagne, dans le Tarn-et-Garonne, ou à Tarbes, dans les Hautes-Pyrénées. Le secteur de l'eau et de l'assainissement en Île-de-France a été marqué par plusieurs affaires retentissantes qui dont donné lieu à des procédures judiciaires.
Tant que la culture de l'éthique ne sera pas soutenue au niveau de l'État, on ne va pas progresser au niveau local.
Cela n'a pas empêché le gouvernement du Premier ministre Sébastien Lecornu de publier un décret fin décembre pour « simplifier la commande publique ». Concrètement, le gouvernement a relevé les seuils de dispense de publicité et de mise en concurrence des marchés publics. « Sous ces seuils, les acheteurs publics pourront passer des marchés de gré à gré avec l'acheteur de leur choix, sans publication préalable d'une annonce publique permettant à des entreprises non informées de candidater », détaille Transparency France. Et l'obligation de publier les données de la commande, déjà peu respectée, est très « incertaine », selon l'ONG.
D'après les recherches de Kévin Gernier, les lobbys ayant milité pour ce décret sont les associations d'élus locaux (Association des maires ruraux, Régions de France…), les organisations parapubliques (RATP, RTE…) et certaines entreprises des travaux publics (Fédération nationale des travaux publics, Fédération française du bâtiment...). À l'inverse, des contributeurs anonymes, s'exprimant au nom de petites entreprises, estiment que ce décret va favoriser les grands groupes bien implantés localement. Cette loi s'oppose aussi au Plan national pluriannuel de lutte contre la corruption 2025-2029 publié par le gouvernement en novembre dernier, après un an passé dans les tiroirs de l'AFA. Celui-ci décrit les marchés publics comme un « secteur particulièrement à risque ». Un deux poids, deux mesures qui agace la consultante Farah Zaoui : « Tant que la culture de l'éthique ne sera pas soutenue au niveau de l'État, on ne va pas progresser au niveau local. »
Améliorer la transparence décisionnelle au sein des collectivités locales permettrait de réduire l'existence de « zones grises qui génèrent défiance et fantasme chez les citoyens », souligne Transparency France. Avec l'expansion en cours du lobbying au niveau local, la faible volonté politique et l'insuffisance des règles déontologiques en place, ces « zones grises » ne semblent pas encore près de se résorber.