Publié le 08.10.2026 à 15:00
Manuel Pavard
Le Travailleur alpin — Pourquoi les lycéens d’Argouges se mobilisent-ils ?
Mika — On a énormément de problèmes matériels et d’organisation. Par exemple, les vidéoprojecteurs ne fonctionnent pas toujours, les télécommandes n’ont plus de piles, il y a des problèmes de connexion… Les professeurs passent parfois beaucoup de temps à essayer de faire fonctionner le matériel. Dans certaines classes, les élèves sont près de 40. Moi, j’ai la chance qu’on ne soit que 18 dans la mienne car je suis dans une filière spéciale, mais même à 18, dans certaines matières, c’est compliqué. Dans certains TP, en sciences, on fait des manipulations qui peuvent être dangereuses si le prof ne peut pas suffisamment nous encadrer. C’est notamment pour ça que cette année, on a demandé un dédoublement, qu’on a obtenu.
Il y a aussi le problème des enseignants absents. L’an dernier, notre professeur de physique-chimie s’est cassé l’épaule pendant les vacances et on a attendu plusieurs semaines avant d’avoir un remplaçant. C’est un cas très courant. D’ailleurs, cette année, on a encore le prof de physique-chimie qui s’est blessé et on n’a toujours pas de remplacement, alors que c’est la base de notre filière et qu’on a le bac à la fin de l’année.
Les bâtiments posent aussi problème ?
Oui. Dans la salle de biochimie, les hottes aspirantes ne fonctionnent pas correctement et n’aspirent pas grand chose. Et certaines fenêtres sont condamnées, du coup quand il fait chaud, c’est invivable. À la rentrée, à 8 heures du matin, on avait 32 °C dans une salle de sciences. Des élèves sont tombés dans les pommes à cause de la chaleur, pendant la première canicule et même avant la canicule. Et avec les fenêtres vissées, il n’y a plus d’aération. Cette décision est notamment liée aux risques de suicide : la solution de la direction, ça a été de condamner les fenêtres de tous les bâtiments. Ce qui fait qu’on crève de chaud, on suffoque !
Lors d’un blocage au lycée Mounier, début octobre.Au-delà des conditions de cours, qu’est-ce qui inquiète les lycéens ?
Il y a une pression énorme. Parcoursup, d’abord. Ce qui nous inquiète — et qui inquiète aussi les profs — ce n’est pas d’avoir le bac, c’est Parcoursup. Nos parents nous disent « au moins, tu auras ton bac ». Mais aujourd’hui, le bac, ça ne sert plus à rien quasiment. Même avec un bac+3 ou un bac+5, rien ne garantit un emploi. Et pour certaines formations, il faut déjà avoir des contacts pour trouver un stage ou une alternance.
J’ai un ami en création design qui doit trouver un stage pour valider son bac et mener un projet de A à Z. Il a de très bonnes notes, mais il peut se retrouver bloqué simplement parce qu’il ne connaît pas les bonnes personnes. C’est très anxiogène. On a l’impression que la sélection est partout et qu’à chaque étape, il faut encore faire ses preuves. Et si on ne travaille pas dans de bonnes conditions, on ne peut pas faire mieux.
Est-ce que cette pression touche aussi la santé mentale des lycéens ?
Oui, on demande énormément aux élèves, alors que beaucoup sont déjà épuisés. Nous avons des journées qui peuvent aller de 8 heures à 18 heures, et après ça, il faut encore travailler chez soi, faire ses devoirs, préparer Parcoursup… Certains ont aussi des activités extrascolaires ou des problèmes personnels. Les enseignants voient bien qu’on est sous pression, mais ils ne peuvent pas forcément faire grand-chose.
Argouges est un lycée réputé pour sa bonne ambiance, notamment avec les sections artistiques et mode, mais ce sont aussi des sections où beaucoup de jeunes connaissent des difficultés psychologiques. On a deux infirmières à temps plein, une assistante sociale présente ponctuellement, deux psychologues scolaires, un médecin scolaire qui vient une fois par semaine, donc on est plutôt chanceux par rapport à d’autres établissements. Mais ce n’est toujours pas suffisant. Et il faudrait surtout arrêter de penser l’école autour d’un élève « normal », qui aurait les mêmes capacités, les mêmes conditions de vie et le même soutien à la maison que les autres. Ce n’est pas la réalité.
La prise en compte des élèves ayant des besoins particuliers est également insuffisante, selon toi ?
Dans ma classe, on a une majorité de tiers-temps [NDLR : aménagements avec du temps supplémentaire]. Ce qui fait que les profs font des contrôles pour tout le monde, avec tiers-temps inclus. Mais si tous les élèves ont le même temps pour faire le contrôle et que c’est déjà considéré comme un tiers-temps, ce n’est plus un tiers-temps alors. Moi-même, j’utilise un ordinateur pour certaines choses, mais prendre des notes en sciences avec les outils dont on dispose n’est pas toujours adapté.
Et puis, il y a aussi des élèves qui progressent à des rythmes très différents. Même dans une petite classe, le professeur doit choisir entre faire du travail différencié ou laisser certains élèves avancer seuls pendant que d’autres sont en difficulté. Envoyer les élèves en difficulté regarder des vidéos sur Internet, ça ne suffit pas.
Rassemblement devant le rectorat de Grenoble, vendredi 2 octobre.Comment la mobilisation s’organise-t-elle à Grenoble ?
On essaie de faire en sorte que tout le monde puisse communiquer avec tout le monde : élèves, professeurs, personnes qui nous soutiennent. C’est à ça que sert notamment — mais pas que — la coordination inter-lycées et notre page Instagram inter-lycées. On a des liens avec des coordinations dans d’autres villes, notamment à Paris, même si on n’organise pas directement les journées nationales avec elles.
À Grenoble, on cherche aussi à rallier le plus de syndicats possible à notre cause, pas seulement les organisations lycéennes ou enseignantes. Lors des mobilisations, des syndicalistes et des professeurs ont parfois été là pour nous protéger ou faire une chaîne. Au rectorat, par exemple, les profs ont formé une barrière quand la police a commencé à gazer.
La répression policière a beaucoup marqué les lycéens depuis le début du mouvement : c’est quelque chose que tu as en tête systématiquement ?
Bien sûr. Il ne faut pas oublier que pour beaucoup d’entre nous, ce sont les premières expériences de gaz lacrymo ou de violences policières. Face à des policiers masqués, cagoulés, dont le RIO [NDLR : numéro d’identification des policiers] n’est pas visible ou qui utilisent des boucliers stroboscopiques, comment fait-on pour manifester et faire valoir nos revendications ?
Aujourd’hui, quand je vais dans une manifestation et que je vois la police, j’ai peur. Et pas seulement en manif’. En fait, dès qu’on sort, on sait qu’on peut se faire tabasser, gazer, on peut perdre un œil ou une main, on a ça en tête tout le temps ! Et concernant le mouvement lycéen, on peut se demander si on est suivi, écouté, identifié. Certains jeunes changent même de vêtements pour éviter d’être reconnus. Et certains parents ont tellement peur qu’ils interdisent à leurs enfants de participer. On comprend cette peur, mais ça montre aussi la pression dans laquelle les jeunes se retrouvent aujourd’hui.
Banderole sur la répression policière du mouvement lycéen à la manifestation du mardi 6 octobre, à Grenoble.Comment réussir à se faire entendre dans ce cas ?
On veut pouvoir parler directement avec les personnes qui prennent les décisions. Nous sommes prêts à passer par le rectorat, la Région, le ministère de l’Éducation nationale, voire d’autres institutions. Mais il faut nous donner les moyens de le faire. On a demandé que le ministère rencontre directement des lycéens mobilisés, plutôt que de choisir quelques personnes présentées dans les médias comme représentatives. Chaque lycée a ses problèmes particuliers, mais il y a aussi des revendications communes : le manque de personnels, que ce soit les profs, les AESH, les CPE et assistants d’éducation, les médecins et infirmières scolaires, les psychologues, les difficultés liées aux notifications de la MDPH ou encore le fait que les bâtiments soient des passoires thermiques, mal isolés, etc.
Nous sommes prêts à passer par les voies institutionnelles mais à la fin, si on ne nous écoute pas, on va « gueuler ». Si on crie, c’est que c’est le seul moyen qu’on a trouvé pour qu’on nous entende.
Vous souhaitez aussi une convergence avec d’autres mobilisations ?
Complètement. On cherche à faire une convergence avec tout le monde : les agriculteurs, les cheminots, les ouvriers, les pompiers, les salariés de l’industrie chimique, les syndicats du public comme du privé, et bien sûr les étudiants, qui sont déjà mobilisés sur le campus. Il y a beaucoup de mécontentement dans le pays actuellement. Les jeunes ne sont pas seuls à rencontrer des problèmes.
Et on a aussi intérêt à se mobiliser pour les plus jeunes. On a été à leur place et, dans quelques années, ce sont eux qui seront à la nôtre. Si plusieurs secteurs se mobilisent ensemble, le gouvernement ne pourra plus simplement regarder les chiffres. Derrière les chiffres, il y a des personnes.
La CGT dans le cortège du 6 octobre : les lycéens espèrent une vraie convergence des luttes avec l’ensemble des salariés.As-tu le sentiment que les médias ne montrent pas cette réalité ?
Les grands médias montrent surtout les poubelles brûlées, les images de violence… CNews ou BFM, quand ils vont interviewer un lycéen, ils choisissent toujours ceux qui sont en train de casser ou qui ne savent pas trop quoi dire. Pourtant, il y a énormément de jeunes capables d’avoir un discours construit sur leurs revendications. Mais on ne les voit jamais à la télévision, c’est dégueulasse de leur part [NDLR : de la part de CNews ou BFMTV] ! Et forcément, tout ça, ça influence la perception du mouvement. Une partie de la population s’informe uniquement par certains médias et ne voit donc qu’une partie de ce qui se passe. Pour moi, il faudrait davantage de pluralité et surtout donner la parole aux jeunes eux-mêmes.
En plus, beaucoup de gens aujourd’hui font encore l’apologie de Mai 68 en disant « c’était magnifique, c’était super »… Mais d’après les images qu’on a vues, c’était pire que nous : les barricades, les voitures retournées, des milliers de poubelles brûlées ! Du côté du mouvement lycéen, il s’agit juste, pour certains manifestants, de faire brûler quelques poubelles. Et encore, on essaie de faire le moins de dégâts possibles sur les blocages.
Justement, CNews et les autres médias réactionnaires, mais aussi le gouvernement, la droite, l’extrême droite, vous accusent d’être manipulés, en particulier par LFI. Que réponds-tu à ça ?
Que personne ne nous manipule et qu’on est capables d’avoir nos propres opinions et revendications. Après, oui, nos positions sont marquées à gauche et on a besoin de soutien à gauche. Mais je le répète, à Grenoble, le mouvement lycéen n’est rattaché à aucun parti et n’est pas rattaché à LFI. On a des contacts avec LFI mais on a aussi d’autres contacts dans les autres partis de gauche.
Une délégation de quatre lycéen·nes a pris la parole au conseil municipal de Grenoble. © Ville de GrenobleQuelles suites imagines-tu pour la mobilisation ?
Pour l’instant, on essaie surtout de mieux s’organiser et de faire en sorte que tout le monde puisse communiquer. Certaines actions sont préparées avec les médias, les élus, les professeurs ou les syndicats ; d’autres restent davantage entre nous. On va également continuer les échanges et le dialogue. À ce sujet, on tient à remercier Mme la maire et les élus de la ville de Grenoble de nous avoir donné la parole [NDLR : en conseil municipal, mardi 6 octobre]. Même s’ils ne peuvent régler nos problèmes, à leur échelle, ils peuvent au moins faire quelque chose pour les écoles et ce sera déjà un pas. On remercie aussi Mme la maire d’Échirolles et les élus qui veulent nous rencontrer.
On nous dit souvent de passer par une voie diplomatique. Très bien, mais donnez-nous les moyens de le faire : donnez-nous les contacts, les rendez-vous. Si on nous demande de venir rencontrer des élus, on viendra. Ce qu’on demande, c’est d’être entendus. En résumé, on revendique un droit qui est le droit d’étudier.
Propos recueillis par Manuel Pavard
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Publié le 07.10.2026 à 19:04
Renaud Lugli
Face à l’augmentation du coût de la vie et à des prix qui pèsent toujours davantage sur les familles, la section PCF de Fontaine Rive Gauche Vercors a organisé deux ventes solidaires de fruits et légumes à Fontaine. L’une sur le parvis des écoles Balmes et Marguerite Tavel, vendredi 2 octobre, l’autre sur la place des Écrins, samedi 3 octobre.
Ces rendez-vous ont permis aux habitants de bénéficier de fruits et légumes de qualité à des prix accessibles, tout en créant un moment de rencontre et d’échange avec les militants communistes.
Au-delà de la vente, ces initiatives répondent à une réalité quotidienne : se nourrir correctement devient de plus en plus difficile pour de nombreuses familles. Pendant que les prix augmentent, les salaires, les pensions et les minima sociaux ne suivent pas.
Une juste rémunération des producteurs, des prix bas pour les consommateurs.Pour le PCF, l’alimentation ne doit pas être une variable d’ajustement. Pouvoir bien manger est un droit, et non un privilège réservé à celles et ceux qui peuvent se le permettre.
Ces ventes solidaires sont aussi une manière d’agir, localement et concrètement, aux côtés des habitants. Elles permettent de faire vivre la solidarité tout en portant une exigence politique : faire reculer la vie chère et reprendre le pouvoir sur les prix.
La mobilisation va se poursuivre dans les prochaines semaines avec d’autres initiatives pour défendre le pouvoir d’achat et lutter contre le racket des prix, notamment sur l’énergie et les carburants.
Pour les communistes, il ne s’agit pas « de se contenter de négocier et c’est pourquoi nous agissons, avec les habitants, pour une société où chacun puisse vivre dignement ».
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Publié le 07.10.2026 à 13:20
Didier Gosselin
La veille, les syndicats enseignants SNUEP-FSU, CGT Educ’Action, SUD, SNES-FSU, soutenus par l’UL CGT de Bourgoin-Jallieu, avaient appelé à des piquets de grève dès 7h30 devant les lycées Aubry, Corot, Delorme, Gambetta, L’Oiselet et Vinci, afin de soutenir ouvertement le mouvement lycéen et étudiant.
Les profs étaient présents également.Outre les revendications légitimes des lycéen.nes concernant les moyens matériels et humains nécessaires pour une éducation nationale digne du XXIe siècle et de ses enjeux, l’appel des syndicats mettait aussi l’accent sur la sécurité des élèves et des personnels. « Pas de blessé·e, pas d’éborgné·e, pas de mort·e quand on réclame plus d’éducation ! Nous appelons les collègues à être présent·es pour permettre les conditions de dialogue et de sécurité afin de ne mettre personne en danger », indiquait leur communiqué.
Un moment de convivialité nourri par de nombreux échanges. (photo Maxime Possek)Le rassemblement au parc des Lilattes de Bourgoin-Jallieu a été une réussite démocratique. Des représentant·es élèves de lycées (Aubry, Cartan, Delorme, Gambetta, La Pléiade, L’oiselet, Vinci) et de collèges (Aragon, Allende, Cousteau, Hawking, Le grand Champ) venus de tout le secteur Nord-Isère ont fait part, à travers une très riche et argumentée prise de paroles, de leur vécu quotidien, du manque de personnels et de moyens, de classes surchargées dans des locaux souvent vétustes ou inadaptés au changement climatique.
Les lycéen·nes ont développé leurs revendications. (photo Maxime Possek)Les revendications communes aux élèves et personnels de l’éducation nationale, rappelées lors de ces prises de paroles, portent notamment sur :
Présents lors de ce rassemblement, les communistes du Nord-Isère ont distribué un tract de soutien à la mobilisation lycéenne, appelant notamment le gouvernement à abandonner les préparatifs guerriers et les dépenses de surarmement pour choisir de préparer l’avenir : « investir massivement dans l’éducation, la formation et la recherche. Former toute une génération, lui permettre de maîtriser les savoirs, les savoir-faire, les nouvelles technologies, c’est nous donner les moyens de relever les grands défis qui sont devant nous : le changement climatique, la révolution informationnelle, la réindustrialisation, la santé, l’énergie et la paix », insiste le PCF.

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Publié le 06.10.2026 à 22:01
Manuel Pavard
La préfecture avait pourtant tout tenté pour freiner la mobilisation en interdisant tout rassemblement dans un périmètre de 100 mètres autour des lycées publics, à Grenoble et dans neuf autres communes de l’Isère. Des interdictions que le tribunal administratif de Grenoble a in fine suspendues mardi 6 octobre, le juge des référés rappelant que la liberté de réunion et la liberté de manifestation constituaient des libertés fondamentales. La mesure n’avait de toute façon pas entamé la détermination des manifestants qui étaient près de 13 000 à défiler dans les rues de Grenoble ce mardi matin, à l’occasion de cette journée nationale de mobilisation des lycéens et étudiants.
L’intersyndicale de l’éducation et les lycéens ont fini par défiler côte à côte, en tête de cortège.Après une semaine de blocage et de contestation, ce rendez-vous du 6 octobre avait valeur de test pour le mouvement lycéen. Cette fois, les lycéens avaient en effet reçu le renfort d’autres secteurs et catégories de population, à Grenoble comme partout en France. Celui des étudiants déjà, qui bloquaient le campus de l’Université Grenoble Alpes (UGA), à Saint-Martin-d’Hères, dès 6 heures du matin, conformément au vote, la veille, de l’assemblée générale.
Une marée humaine a déferlé dans les rues de Grenoble.Sous le mot d’ordre « Des moyens pour les facs et les lycées », les syndicats étudiants unanimes (Unef, UEG, Solidaires) mettaient ainsi en avant les problématiques et les revendications communes existant entre étudiants et lycéens. Et ce, concernant le manque de moyens et de personnel, les journées trop chargées, les bâtiments inadaptés ou encore la sélection par Parcoursup — objet de la campagne des sans-facs menée à l’UGA.
La jeunesse dans la rue donc, mais également les enseignants, qui avaient également voté en AG le soutien à la mobilisation lycéenne, partageant eux aussi le constat du manque de moyens (humains, matériels et financiers) dans l’Éducation nationale. Des profs qui, à l’instar des parents d’élèves et des syndicats interprofessionnels, entendaient par ailleurs protéger les adolescents face aux potentielles violences policières. Main arrachée, mâchoire fracturée, perte d’un œil après un tir de LBD… Les graves blessures enregistrées par plusieurs jeunes manifestants [NDLR : au moins dix enquêtes ouvertes par l’IGPN en France] témoignent d’une répression aussi brutale que disproportionnée.
Les lycéens rassemblés à proximité du lycée Mounier, avant le départ de la manifestation.Illustration de cette convergence des luttes, trois points de rendez-vous différents avaient été communiqués pour la manifestation. Environ 2 000 étudiants ont ainsi pris le départ du campus pour rejoindre le gros des manifestants — notamment de nombreux lycéens et enseignants — rassemblés sur l’avenue Marcellin-Berthelot, non loin du lycée Mounier. Tous se sont ensuite dirigés vers la place Victor-Hugo, pour opérer une nouvelle jonction avec les représentants syndicaux des salariés, formant un immense cortège de quelque 13 000 personnes, en direction de la place de Verdun, via le rectorat.
Un important cortège est parti du campus de l’UGA, avant de rejoindre les autres manifestants à Grenoble.« Bien sûr que l’Éducation nationale manque de moyens. Elle est de plus en plus incapable de rattraper les inégalités de départ, au contraire, elle les accentue », souligne David Sujobert, co-secrétaire départemental de la FSU Isère. « Les générations qui arrivent, elles étaient 30 en maternelle, 28 en CM2, elles ont subi le choc des savoirs en collège, elles étaient 35 en seconde, elles vont subir Parcoursup… Il y a 20 000 étudiants qui n’ont pas de place en sortant du bac, à la fac, donc évidemment que ça ne va pas. Ce n’est pas une découverte pour le gouvernement ni pour le recteur. »
Beaucoup déplorent ainsi qu’il ait fallu des blocages et une contestation massive pour que leurs revendications commencent à être entendues. « Sans ça, malheureusement le ministère n’écoute même pas : si on proteste gentiment, ils n’en ont pas grand chose à faire », note Gabin, étudiant.
Applaudissements nourris à la jonction des cortèges.Les lycéens réitèrent pourtant depuis des jours leurs demandes : « De meilleures conditions de travail pour les profs, qu’ils soient remplacés plus vite quand ils sont absents, moins de surcharge d’emploi du temps, moins d’élèves dans les classes », résume un lycéen grenoblois en terminale. Malgré ça, ils ont l’impression d’être inaudibles face aux images de poubelles brûlées tournant H24 sur les chaînes d’information.
Un slogan qui résume tout.« On a aussi un mouvement qui est assez particulier parce qu’on a une grande répression particulière », poursuit un autre lycéen. « Notre système est injuste, surtout le fait d’agir avec une telle violence face à des mineurs. Il y a presque eu la moitié des interventions policières qui ont été comptabilisées sur toute la période des Gilets jaunes, soit plus de 5 000 interventions » [NDLR : pour les Gilets jaunes, c’était 10 000 gardes à vue en un an].
En 2026, la jeunesse emmerde toujours le Front national (devenu RN).À l’arrivée place de Verdun, plusieurs lycéens ont pris la parole, avant de se réunir en assemblée générale à la Maison des associations. Les enseignants ont fait de même devant le rectorat tandis que les étudiants se retrouveront en AG le lendemain midi, à la galerie des amphis. Plusieurs lycées grenoblois devraient par ailleurs rouvrir ce mercredi 7 octobre, selon la préfecture… Ce qui occasionnera certainement de nouveaux blocages, la colère lycéenne étant très loin de retomber. Avant une nouvelle journée d’action nationale jeudi 8 octobre, puis la grande journée de mobilisation interprofessionnelle du 17 octobre.
Les élus et militants communistes étaient présents dans le cortège.Après la suspension et le report du conseil municipal, une semaine auparavant, celui-ci était reconvoqué ce mardi 6 octobre à Grenoble. À cette occasion, Laurence Ruffin a suspendu la séance afin de donner la parole à quatre représentants grenoblois du mouvement lycéen (un lycéen et trois lycéennes), en marge de la manifestation se tenant le même jour dans la capitale des Alpes.
« Nous leur avons proposé de venir prendre la parole aujourd’hui devant le conseil municipal, afin qu’ils puissent exprimer ici, avec leurs mots, leurs attentes et leurs revendications », explique la maire de Grenoble. « Nous leur avons aussi proposé de construire avec eux la suite : ouvrir des espaces jeunesse de la ville pour leurs AG, mettre en place des cahiers de doléances lycéens et porter leur parole auprès des institutions. »
Laurence Ruffin aux côtés des quatre lycéen·nes prenant la parole devant les élus. © Ville de GrenobleUne invitation qui illustre le soutien de la Ville de Grenoble à la mobilisation lycéenne, souligne Laurence Ruffin, évoquant les demandes « légitimes » des jeunes manifestants. « Nous réaffirmons notre engagement pour le dialogue et l’éducation populaire, nous devons pouvoir écouter leur colère, leurs revendications, leurs inquiétudes », insiste l’édile. Et de rappeler : « C’est dans cet esprit que nous proposions, déjà dans notre programme, de rendre accessibles les référendums aux habitantes et aux habitants dès 16 ans : parce que nous considérons que la participation à la vie démocratique ne doit pas attendre 18 ans pour commencer. »
Cet article Grenoble : 13 000 manifestants en soutien aux lycéens et étudiants mobilisés est apparu en premier sur Travailleur alpin.
Publié le 05.10.2026 à 16:53
Manuel Pavard
Devant la caserne de Saint-Martin‑d’Hères, les banderoles « Pompiers en grève » témoignent d’une situation inhabituelle au sein du Service départemental d’incendie et de secours (SDIS). « On n’a pas vraiment cette culture de la grève et de la lutte syndicale chez nous », reconnaît François Thomasset, représentant du personnel CGT et sapeur-pompier professionnel. La grève est d’ailleurs surtout […]
Cet article L’incendie couve chez les sapeurs-pompiers isérois est apparu en premier sur Travailleur alpin.
Publié le 02.10.2026 à 22:19
Manuel Pavard
C’était la grande question de ce vendredi 2 octobre. Après trois jours de forte mobilisation — et même quatre à Mounier, bloqué depuis lundi 28 septembre — dans l’agglomération grenobloise, la décision préfectorale de fermer vingt-neuf lycées en Isère, dont la totalité des lycées publics de Grenoble, allait-elle casser la dynamique du mouvement lycéen ? En gros, briser la grève ? Le calme régnant dans la matinée aux abords des établissements semblait confirmer ces craintes. Mais il en faudra bien davantage pour éteindre les flammes de cette immense colère.
Des lycéens déterminés à faire entendre leurs revendications.Déterminés à « ne rien lâcher », les lycéens grenoblois ont donc organisé un rassemblement improvisé devant le rectorat, conviant leurs camarades en lutte de l’ensemble des établissements locaux ainsi que des enseignants et étudiants. Objectif : d’une part, maintenir une mobilisation active, de l’autre faire entendre leurs revendications aux services académiques. Des demandes communes aux élèves manifestant dans toute la France, à savoir de meilleures conditions d’études, moins d’élèves par classe, des enseignants en nombre suffisant et remplacés en cas d’absence, des journées plus équilibrées, des bâtiments mieux isolés face au réchauffement climatique… Sans oublier l’abrogation de Parcoursup et l’arrêt des violences policières.
L’une des lycéennes membres de la délégation reçue par la recteur.Une délégation représentant six lycées grenoblois a ainsi été reçue par le recteur durant un long moment. « On n’acceptera pas des miettes, on est là pour continuer notre lutte », a promis Emma [le prénom a été modifié], lycéenne et porte-parole de la délégation, aux manifestants, avant de s’engouffrer dans le bâtiment avec cinq autres jeunes. « Sachez également que le rectorat n’a pas accepté de discuter en terrain neutre, ils nous obligent à monter dans leurs locaux », a‑t-elle ajouté.
Dans la foule, de plus en plus fournie au fil de l’après-midi, plusieurs centaines de lycéens donc, mais aussi des enseignants. Réunis en assemblée générale le matin même, ceux-ci ont voté la grève pour le mardi 6 octobre, avec le soutien de l’intersyndicale. « On était 140 ce matin, ça fait un moment qu’on n’avait pas eu une aussi grosse AG d’enseignants », se félicite Louison, professeur d’histoire-géo dans l’agglomération. Pour lui, la convergence des luttes est aussi nécessaire qu’évidente : « Je soutiens les lycéens car leurs revendications sont aussi les nôtres, que ce soit sur les moyens, l’état de nos établissements, les coupes de budget, les suppressions de postes… »
Les lycéens ont observé à plusieurs reprises des minutes de silence en hommage aux lycéens gravement blessés par les forces de l’ordre.Louison voit déjà des signaux positifs à l’issue de cette première semaine de mobilisation lycéenne : « Le fait que des collègues soient venus aider les lycéens sur les blocus, c’est très positif. On a aussi vu, par exemple à Mounier ou Aristide-Bergès [NDLR : à Seyssinet-Pariset], des profs et des syndicalistes du travail social, de l’énergie, de la territoriale, qui sont venus protéger les élèves face aux violences policières. » Une solidarité qu’il estime naturelle. Car derrière les revendications liées à l’Éducation nationale, « c’est aussi la question des salaires, de l’inflation, des coupes de budget du gouvernement un peu partout, sauf dans l’armée », affirme-t-il.
« Les intérêts des lycéens sont les mêmes que ceux des profs et des travailleurs du privé », souligne l’enseignant. Reste à savoir maintenant « comment l’étincelle qui débute va se propager et comment tout cela va converger », ajoute-t-il. Une jonction des luttes qu’appellent également de leurs vœux les étudiants, à l’instar de Malo, militant de l’UNEF, présent au rassemblement. « Il y a eu une assemblée générale étudiante, aujourd’hui, à Sciences Po, qui a voté le soutien à la mobilisation lycéenne », explique-t-il.
L’ambiance était joyeuse et bon enfant pendant une bonne partie de l’après-midi.De fait, étudiants et lycéens ont « beaucoup de revendications en commun, comme la question de la sélection à la fac et la fin de Parcoursup qui est l’un des premiers slogans scandés par les lycéens », souligne Malo, rappelant la campagne des sans-facs menée par le collectif éponyme, piloté par l’UNEF. À l’Université Grenoble Alpes, la mobilisation doit ainsi monter progressivement en intensité, avec une AG lundi 5 octobre à la galerie des amphis, et une manifestation partant du campus le lendemain, à 10 heures, avant de rejoindre le cortège lycéen devant Mounier.
Lycéens, étudiants, enseignants… Dans toutes les conversations, le sujet de la répression policière est omniprésent. Bien sûr, les dégradations et feux de poubelles causés par certains manifestants sont jugés « contre-productifs », même si « la colère est souvent compréhensible ». Ceci, d’autant que « le gouvernement s’en sert pour discréditer un mouvement qui a toute sa légitimité », déplore Sandrine Nosbé, députée LFI de la 9e circonscription de l’Isère. Mais cela ne justifie pas l’attitude souvent violente des forces de l’ordre — de surcroît à l’égard d’adolescents — que beaucoup pointent du doigt.
Sandrine Nosbé, députée LFI de l’Isère, présente au rassemblement.Illustration de nouveau ce vendredi. Pendant que la délégation lycéenne est reçue par le recteur, les manifestants patientent en entonnant chants et slogans, entrecoupés de prises de parole de lycéens. L’ambiance est joyeuse et bon enfant durant la majeure partie de l’après-midi, aucun uniforme ni véhicule de police n’étant alors visibles à proximité du rectorat. Pourtant, l’ambiance va subitement se tendre en fin d’après-midi.
L’atmosphère se tend subitement, au bout de la rue Dolomieu, les policiers vont bientôt gazer.En cause, l’irruption de plusieurs dizaines de jeunes masqués tirant notamment des feux d’artifice et cherchant la confrontation. Mais également — et de manière tout aussi déterminante — l’arrivée concomitante de la police, dont la simple présence va contribuer à alourdir l’atmosphère et à susciter les tensions. Des forces de l’ordre qui, en réaction aux feux de palettes allumés par des manifestants, vont noyer la place Bir-Hakeim et les rues alentour sous les gaz lacrymogènes. Une pluie de grenades tirées en direction des lycéens rassemblés pacifiquement.
« Des promesses d’adultes, on en entend à longueur de journée, les promesses du gouvernement aussi et on voit bien que ça ne se traduit jamais, donc on a du mal à croire celles du recteur. »
Tandis que policiers et jeunes jouent au chat et à la souris devant le rectorat, les membres de la délégation ressortent, eux, enfin du bâtiment pour livrer leur compte-rendu. Et le bilan est, sans grande surprise, plus que mitigé. Certes, le recteur les a écoutés et a « proposé de [les] revoir après le vote du budget », reconnaissent-ils.
Les membres de la délégation dressent le bilan de leur entrevue avec le recteur.« Mais des promesses d’adultes, on en entend à longueur de journée, les promesses du gouvernement aussi et on voit bien que ça ne se traduit jamais, donc on a du mal à croire celles du recteur », lance Emma, sous les acclamations des lycéens. La jeune lycéenne se projette donc vers la suite, notamment vers la manifestation du mardi 5 octobre. « On ne lâchera rien, assure-t-elle, on va continuer la lutte. Le mouvement ne doit pas faiblir et ne faiblira pas. »
Dans la rue jouxtant le rectorat, autre ambiance.Cet article Grenoble. Malgré la fermeture des lycées, les lycéens mobilisés devant le rectorat est apparu en premier sur Travailleur alpin.
Publié le 02.10.2026 à 17:30
Luc Renaud
Atos, l’informatique des Jeux olympiques… Ça, c’était avant. Les Jeux, Disney aux Etats-Unis… comptent parmi les contrats perdus par ce qui fut un géant mondial des entreprises de services numériques.
La vente à la découpe est passée par là. Des « cessions d’actifs », comme on dit dans le langage boursier, imposées par les fonds spéculatifs qui ont pris la direction du navire, avec un critère unique : réduire la dette. « Même les ressources humaines, l’essentiel de la valeur d’une entreprise qui produit du travail intellectuel, sont dans le collimateur ; il faut réduire la masse salariale », constate Emmanuel Kilgus, coordinateur des syndicats CGT du groupe Atos. Et de citer des augmentations de salaire « peau de chagrin », des attaques contre le télétravail, des licenciements… ce que la CGT appelle « un plan social à bas bruit ». Au point que les ingénieurs et techniciens qui sont restés chez Atos regardent avec une pointe d’envie ceux qui sont partis avec la vente de Bull : « Eux, ils ont des augmentations, et Bull embauche. »
De ventes de secteurs entiers de l’entreprise en départs de salariés qui trouvent mieux ailleurs, cette stratégie du court terme a obtenu des résultats : 18 000 salariés en France en 2015, 8000 aujourd’hui, 122 000 au niveau mondial en 2019, 56 000 aujourd’hui. À Echirolles, de mille salariés, le groupe Atos n’en emploie plus aujourd’hui que 250 – dans les mêmes locaux, 500 ex-Atos travaillent pour le groupe Alten et 250 autres pour Bull.
Pour la CGT, c’est la conséquence de la stratégie industrielle mise en œuvre sous la direction de Thierry Breton – P‑DG du groupe de 2009 à 2019 avant d’être nommé commissaire européen chargé de la politique industrielle. Avec une décision emblématique : l’achat en 2018 de l’entreprise américaine Syntel pour un montant de 3,4 milliards d’euros, qui fut le premier à être financé par le recours à la dette. Cette croissance externe a été massive : de 2008 à 2022, quarante-trois entreprises ont été acquises par le groupe Atos. Un rapport sénatorial du 30 avril 2024 précise que « les prix d’acquisition ont été communiqués pour seulement neuf d’entre elles, lesquelles représentaient un total atteignant de l’ordre de 6,5 milliards d’euros. Le prix d’achat des 34 autres acquisitions n’a en revanche pas été rendu public. » Dans ce même rapport, on apprend aussi que « l’acquisition de Xerox ITO en juin 2015, pour laquelle Atos a versé 811 millions d’euros […] s’est portée sur une entreprise active sur un marché en décroissance ».
Une stratégie patronale qui a conduit droit dans le « mur de la dette », résultat dont les syndicalistes n’exonèrent cependant pas l’État. Atos travaille pour la défense nationale (des systèmes informatiques du Rafale, par exemple), les sites gouvernementaux comme celui de la direction des finances, la carte vitale et « Mon espace santé », la cybersécurité… Plus de 70 % de l’activité d’Atos en France est liée à la commande publique. De fait, l’entreprise, certes privée, n’en est pas moins étroitement imbriquée aux rouages de l’État. En témoignent par ailleurs les fréquents allers et retours de dirigeants entre l’entreprise et la tête de l’État : Thierry Breton, ministre de l’Economie de 2005 à 2009 ; Edouard Philippe, nommé au conseil d’administration en 2020 ; Nicolas Bazire. administrateur de la société de 2009 à 2020, directeur de cabinet d’Edouard Balladur à Matignon, de 1993 à 1995…
Et « si l’État avait bougé entre 2019 et 2023, on n’en serait pas là », souligne Pascal Besson, coordinateur adjoint des syndicats CGT du groupe. Bouger, c’est-à-dire tenir compte des alertes et des propositions de la CGT, par exemple, qui craignait à l’époque « une catastrophe industrielle de grande ampleur » mettant en cause la souveraineté nationale. Dès 2023, le groupe communiste à l’Assemblée nationale déposait un projet de loi pour nationaliser Atos. En 2024, la CGT avançait un projet chiffré. Fabien Roussel interpellait le ministre de l’Economie en octobre 2024. Les 22 octobre et 5 novembre 2025, le groupe LFI déposait des amendements au projet de loi de finances en vue de la nationalisation d’Atos.
Aujourd’hui, la CGT estime la nationalisation plus que jamais nécessaire, compte tenu des enjeux de souveraineté – même si les supercalculateurs et l’informatique des centrales nucléaires ont été vendus à l’État et à Alten – associés aux services rendus par Atos à la population française.
La nationalisation, c’est aussi ce que préconise le rapport daté du 9 juin dernier de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la prédation des capacités productives françaises par les fonds spéculatifs présidé par Emmanuel Mandon, député Modem, et dont la rapporteure est Aurélie Trouvé, députée LFI : « Nationaliser les activités stratégiques d’Atos, en priorité les activités de systèmes de missions critiques (MCS) et de cybersécurité » , peut-on lire dans sa recommandation n°35.
Un État stratège pour reprendre la main, tout particulièrement dans des domaines plus sensibles que jamais.
Le site d’Atos à Echirolles, inauguré le 20 octobre 2022.Le 24 octobre 2024, le tribunal de commerce de Nanterre a approuvé le plan de sauvegarde accélérée qui a converti en actions Atos une partie des créances correspondant aux dettes de la société. 2,9 milliards de dettes ont ainsi été transformés en capital : les créanciers, majoritairement des fonds spéculatifs, sont devenus propriétaires du groupe. Ces fonds possèdent aujourd’hui entre un quart et un tiers du capital d’Atos : ils disposent de fait du contrôle de la stratégie du groupe, le reste de l’actionnariat étant émietté entre une multitude de petits porteurs.
Ces actionnaires principaux, au nombre de quatre sont : Melqart Asset Management et Tresidor Investment Management basés à Londres, D. E. Shaw & Co. LP basé à New-York, et ING Bank N.V., une banque d’investissement, basée à Amsterdam.
Les décisions de cession d’actif, de réorganisation, de choix de développement sont ainsi soumises à l’approbation de ces fonds anglo-américains et hollandais.
Pour valider la conversion de dettes en capital, les fonds d’investissement anglo-saxons ont exigé la modification du statut juridique du groupe Atos. Les entreprises relevant du groupe Atos ont ainsi été englobées dans une double holding, DutchCo / LuxCo, basée en Hollande, le droit néerlandais offrant des garanties renforcées sur les actifs du groupe.
Cette restructuration sous droit néerlandais permet aux créanciers propriétaires de sécuriser leurs « nantissements », c’est-à-dire la mise en gage des actifs des sociétés du groupe Atos : en cas de défaillance lors des remboursements prévus à partir de 2029, les fonds spéculatifs pourraient se payer sur la bête.
61000
salariés
dans le monde en mars 2026. En 2024, Atos était encore présent dans 69 pays et comptait 95 140 salariés dans le monde, dont 11 600 en France répartis sur 30 sites sur l’ensemble du territoire. Avec un chiffre d’affaires mondial s’établissant à 10,7 milliards d’euros en 2023, dont 1,96 réalisé en France.
Deux ans plus tard, en mars 2026, ils ne sont plus que 61000 dans le monde – avec un objectif annoncé par le groupe de 55 000 pour fin 2026 – et 8 000 en France. Le résultat de nombreuses cessions de filiales et d’activités, et du retrait de pays comme l’Italie, les pays scandinaves ou l’Amérique du Sud. À Échirolles, Atos qui a compté jusqu’à mille salariés, n’en emploie plus que deux cent cinquante – les 750 autres qui travaillent toujours sur le site, sont employés dans des sociétés qui ont racheté des activités d’Atos.
Le chiffre d’affaires d’Atos s’élève à 8 milliards sur l’exercice 2025, moins un quart en deux ans.
Sept directeurs généraux se sont succédés entre 2019 et 2025 après le départ de Thierry Breton, plusieurs ayant exercé moins d’un an.
La connectique du Rafale, l’avion de chasse de Dassault, est gérée par Atos.Avantix est une filiale du groupe Atos. Elle assure les activités de fabrication logicielle pour les armées incluant entre autres le système d‘information Scorpion de l’armée de terre, les connectiques du Rafale, des logiciels de combats et de communication de la marine nationale, Artemis logiciel de renseignement, sans oublier les téléphones sécurisés Auxylium… Raison pour laquelle l’État dispose d’un droit de contrôle sur Avantix, dit « action de préférence ».
Mais Avantix ne rassemble pas la totalité des activités militaires du groupe. Au point qu’en 2025, la Direction générale de l’armement s’en était émue. Des systèmes sensibles sous contrôle étranger après la restructuration de 2024, pour résumer. Raison pour laquelle la direction d’Atos a engagé en septembre 2025 une consultation du comité social et économique compétent pour engager le transfert de salariés vers la filiale Avantix.
L’opération ne s’est pas faite. Pourquoi ? Le compte-rendu de la réunion du CSE du 28 février 2026 apporte une réponse. « La finance et les créanciers n’ont pas donné leur accord », « l’opération pourrait ne pas se faire », « on verra alors une autre solution », répondait la direction à une question de la CGT sur le sujet. Autrement dit, les « propriétaires-créanciers » du groupe Atos refusaient que ces activités sortent du périmètre des actifs constituant « garantie de créances » pour les fonds spéculatifs propriétaires et intègrent Avantix, davantage contrôlée par l’État.
Officiellement ce n’est pas le cas. Aux termes des déclarations du P‑DG du groupe devant la commission d’enquête sur les fonds spéculatifs de l’Assemblée nationale, « faire passer des contrats d’une société sous caution à une société qui ne l’est pas pose des questions techniques. Nos créanciers n’ont strictement rien à voir avec cela, ils ne sont même pas au courant. Simplement, nous devons respecter un accord qui date de 2024 ». Et « le projet a été mis en suspens le temps de faire une analyse juridique et opérationnelle permettant de s’assurer que le transfert serait fait en toute conformité par rapport aux accords de financement notamment. »
Aurélie Trouvé, rapporteure de la commission d’enquête, en conclut toutefois dans son rapport du 9 juin 2026 : « Cette séquence révèle que des transferts d’activités comportant des enjeux de défense nationale peuvent se voir bloqués sinon freinés par des clauses contractuelles protégeant des créanciers financiers étrangers : c’est la souveraineté française qui se trouve, de facto, subordonnée à l’architecture capitalistique imposée par le plan de sauvegarde accéléré d’Atos de 2024. »
La transaction approuvée en 2024 par le tribunal de commerce de Nanterre n’efface cependant pas la totalité de la dette du groupe, qui reste redevable de 3,5 milliards d’euros. Les remboursements sont différés à la période 2029–2032, moyennant 200 millions d’euros d’intérêt comptabilisés chaque année : le mur de la dette est simplement décalé. Dans l’attente, les créanciers-actionnaires ont obtenu que toute cession d’actif déclenche automatiquement un remboursement anticipé obligatoire au bénéfice des créanciers.
Bull fournit des machines, notamment utilisées par les centres de données.Les dix dernières années sont celles d’une longue succession de plans de réorganisation et de ventes de fleurons de ce qui faisait Atos dans les années 2010.
La filiale Worldline, l’un des acteurs mondiaux du paiement électronique, a été progressivement vendue à partir de 2019. À l’époque, c’était ce que l’on appelle une « usine à cash ».
En 2023 le groupe décide de se scinder en deux, Eviden d’un côté et Atos de l’autre. « Trois plans de réorganisation interne en deux ans et demi se sont ainsi succédé conduisant à une scission très contestée en deux entités dont la pertinence demeure encore à démontrer. Et ce d’autant plus que le coût de ces plans est faramineux au regard de l’endettement de l’entreprise : plus de 700 M€, dont la moitié pour la scission », peut-on lire à ce sujet dans le rapport d’information sénatorial du 30 avril 2024.
Atos Italie est cédé en 2023, ainsi que les sociétés Unify et Ecoact.
Après la décision du tribunal de commerce d’octobre 2024, c’est la branche Worldgrid – assurant la gestion du Réseau de transport de l’électricité et les commandes des centrales nucléaires – qui est vendue à Alten le 5 novembre 2024. « Cette entreprise jouait un rôle majeur pour stabiliser la trésorerie du groupe », note Emmanuel Kilgus, délégué CGT.
Atos Pays nordiques est sorti du groupe en mars 2025.
Bull – 2 500 salariés, construction de supercalculateurs et logiciels d’intelligence artificielle – est vendu à l’Agence de participation de l’état le 31 mars 2026. Bull a emporté la majorité des brevets du groupe (quelque 1500 sur 2000)). Aujourd’hui nationalisé, Bull embauche et a signé en août dernier le plus important contrat de son histoire d’une valeur de 388 millions d’euros avec la Finlande, pour fournir un supercalculateur dans le cadre de l’Entreprise commune pour le calcul à haute performance européen (EuroHPC).
Les activités d’Atos Amérique latine sont cédées le 30 avril 2026.
Ce qui demeure au sein du groupe Atos– Atos pour les services : infrastructures en nuage et hébergées, services de cybersécurité, données et intelligence artificielle, applications numériques, poste de travail numérique, plateformes intelligentes et conseil.
Dans le secteur de la santé et de la protection sociale, Atos est prestataire de la Caisse nationale de l’assurance maladie pour l’espace numérique de santé. Le groupe intervient également dans la gestion informatique de la carte Vitale ainsi que dans l’infrastructure du portail FranceConnect. Atos assure la gestion informatique d’impots.gouv.fr Dans le domaine de la défense, les actifs considérés comme stratégiques sont couverts par une convention de sécurité entre l’État et le groupe Atos. L’essentiel des actifs sensibles sont rassemblés au sein de la holding Eviden Holding France et de sa filiale opérationnelle Avantix, dans laquelle l’État détient une action de préférence lui conférant des droits spécifiques. Atos est prestataire d’environ 150 collectivités territoriales en matière de cybersécurité et de gestion financière.
– Eviden pour les produits : produits de cybersécurité, systèmes de missions critiques, et analyse vidéo augmentée par l’intelligence artificielle (IA).
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