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18.01.2026 à 20:51

Les plantes aussi ont un microbiote – pourrait-on s’en servir pour se passer de phytosanitaires ?

Cécile Monard, Chargée de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Abdelhak El Amrani, MCF-Génomique Fonctionnelle

Grâce aux récentes avancées en séquençage du génome, nous décodons le langage entre les plantes et leurs microbiotes.
Texte intégral (1450 mots)
Les plantes sont en contact tellement étroit avec des microorganismes que l’on parle de symbiose, et qu’on ne peut envisager l’évolution des unes sans les autres. Gaudenis/Unsplash, CC BY

Les plantes et leur microbiote – tout comme les humains et leur microbiote –échangent du matériel génétique. En étudiant cette forme de communication entre les partenaires d’une symbiose, des scientifiques montrent comment les racines peuvent favoriser l’accès aux nitrates présents dans le sol – une ressource indispensable à la croissance des plantes. Ils et elles explorent aussi l’hypothèse que ce langage permette de lutter contre les pathogènes.


Depuis une dizaine d’années, une nouvelle vision des organismes s’impose. Les êtres humains, les animaux et les plantes ne peuvent exister sans leur association avec une myriade d’espèces de microorganismes qui constituent leur microbiote et qui leur apportent des fonctions biologiques complémentaires à leur hôte.

Par exemple, les champignons « mycorhiziens » prolongent les fonctions racinaires des plantes. Ils leur permettent notamment d’explorer le sol et ses ressources ; et apportent une fonction protectrice contre les pathogènes grâce à leur capacité à synthétiser des fongicides et des antibiotiques.

Cet ensemble « hôte et microbiote » forme ce que l’on appelle l’« holobionte », et il est maintenant admis qu’il s’agit d’une unité évolutive et fonctionnelle à prendre en compte dans son ensemble.

Cette nouvelle vision des organismes, non plus comme des individus uniques mais comme des métaorganismes, implique l’existence d’un dialogue entre les différents partenaires de cet ensemble complexe – que nous nous efforçons aujourd’hui de décoder.

Un nouveau langage, fondé sur le transfert de « code génétique » au sein des êtres vivants

Au sein des êtres vivants, différents mécanismes de communication sont connus, permettant le transfert d’informations à différentes échelles de l’organisme. Il peut s’agir d’échanges d’ions, comme le calcium ou le potassium entre les cellules, de signaux électriques à travers nos neurones ou encore le transport d’hormones dans le sang, comme l’insuline qui régule la glycémie en fonction de notre régime alimentaire.

Il existe même des petites protéines ou des peptides capables de voyager entre les organes, qui peuvent par exemple être impliqués dans l’immunité. Un cas très étudié est celui de la systémine, produite par les feuilles de plantes blessées. Ce peptide est transféré à d’autres organes pour induire des mécanismes de défense dans la plante entière.

En plus de cet arsenal de dialogues moléculaires, une autre voie de communication a été découverte en 1993 et a révolutionné le domaine de la communication chez les organismes vivants. Elle est basée sur l’échange de matériel génétique, composé de mini-séquences appelées « microARN », entre différentes cellules et/ou organes d’un même individu.

Initialement observée chez un nématode (un ver microscopique), cette découverte a ensuite été généralisée à d’autres animaux, aux êtres humains et aux plantes. Elle a donné lieu à l’attribution du prix Nobel de médecine 2024 à Victor Ambros et Gary Ruvkun.

Les premières recherches ont montré que ces microARN sont des intermédiaires de communication impliqués dans la majorité des processus biologiques, depuis l’embryogenèse jusqu’au vieillissement, et affecte notamment l’immunité et la résistance des organismes aux contraintes environnementales.

Un langage aussi utilisé entre différents êtres vivants

Depuis une dizaine d’années, nous savons également que ces microARN sont impliqués dans le transfert d’information entre différents individus – ce que l’on peut qualifier de communication.

En particulier, les microorganismes du microbiote et leur hôte échangent du matériel génétique. Ceci est particulièrement surprenant car, en général, le matériel génétique (ADN) ou l’intermédiaire de ce matériel (ARN) ne sont pas très mobiles entre cellules et a fortiori entre cellules d’individus et d’espèces différents !

Néanmoins, l’étude du microbiote intestinal des mammifères a bien mis en évidence en 2016 l’implication de microARN produits par les cellules épithéliales du tube digestif de l’hôte, dont le but est d’exercer une pression de sélection du microbiote intestinal bénéfique et de reprogrammer le fonctionnement de ce dernier.

De la même façon, nous avons montré que les racines des plantes influencent le fonctionnement de leur microbiote. Celui-ci, par son rôle dans l’assimilation des nutriments, présente des similitudes avec le système digestif des animaux.

Pourquoi ce « langage » est important pour une agriculture en transition

En 2024, nous avons également montré (Brevet FR3147485 du 11/10/2024) que des microARN de plantes pouvaient réduire la compétition de ses dernières avec certains microorganismes présents dans le sol à proximité de leurs racines pour l’accès aux nitrates, une ressource vitale pour les végétaux souvent apportée par les engrais minéraux ou les épandages de lisier et fumier.

De plus, dans le cas de certains stress environnementaux ou bien d’infections par les pathogènes, l’expression des microARN est perturbée et on assiste à un développement anarchique, ou déséquilibre, du microbiote – on parle de « dysbiose ».

Il est concevable d’agir sur le « langage » entre microbiote et racines pour moduler la réponse des plantes aux changements environnementaux, notamment en contexte agricole. Par exemple, l’utilisation de microARN naturellement produits par les plantes pourrait aider ces dernières à recruter un microbiote bénéfique, et leur permettre de se défendre des pathogènes, de résister aux stress environnementaux liés au changement climatique ou encore de faciliter leur nutrition ; ce qui pourrait permettre de limiter notre dépendance aux engrais minéraux et aux produits phytosanitaires délétères pour l’environnement.

Nous espérons que ces pratiques fondées sur l’application de microARN mimant ceux naturellement produits par les plantes puissent constituer une nouvelle porte d’entrée vers une agriculture durable et respectueuse de l’environnement sans avoir recours à l’introduction de gènes exogènes dans le génome des plantes, ce qui crée des organismes génétiquement modifiés, qui sont l’objet de controverses dans notre société.


Le projet Deciphering plant-microbiome interactions to enhance crop defense to bioagressors est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR) qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Cécile Monard a reçu des financements de CNRS, CMI Roullier, OSERen

Abdelhak El amrani a reçu des financements de la région de bretagne, CNRS, Europe, ANR.

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18.01.2026 à 20:49

Quand le Venezuela battait les États-Unis à l’OMC

Shérazade Zaiter, Auteure | Juriste | Conférencière, Université de Limoges

Il y a trente ans, l’OMC tranchait un différend commercial en faveur de Caracas au détriment de Washington. Depuis, le multilatéralisme s’est plus qu’effrité…
Texte intégral (2132 mots)

Un retour sur un épisode aujourd’hui oublié, celui de la victoire du Venezuela contre les États-Unis, au milieu des années 1990, devant l’organe de règlement des différends de l’OMC, permet d’appréhender l’évolution qu’a connue l’ordre international au cours de ces trente dernières années.


Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2026, les forces armées états-uniennes ont capturé le président vénézuélien Nicolas Maduro au palais de Miraflores, à Caracas. Dans la foulée, Donald Trump annonçait que les États-Unis dirigeraient temporairement le Venezuela, le temps de permettre l’installation d’un gouvernement favorable à Washington. Il s’en est ensuite félicité sans détour : l’objectif de l’opération était l’accès au pétrole vénézuélien, appelé selon lui à être exploité par les grandes compagnies américaines.

Cette séquence, largement commentée, soulève de graves questions vis-à-vis du droit international. Mais elle invite aussi à une interrogation plus fondamentale : qu’est-ce qu’une victoire dans les relations internationales ? Et si nous nous trompions sur ce que signifie « gagner » ?

Revenons trente ans en arrière, à une époque où le Venezuela affrontait déjà les États-Unis sur un terrain stratégique : celui de l’énergie. La bataille ne se déroulait pas à Caracas, mais à Genève.

David contre Goliath, ou l’art de combattre les géants

Dans La loi David et Goliath, paru en 2013, l’essayiste canadien Malcolm Gladwell invite à repenser les conflits asymétriques. Selon lui, les situations de désavantage apparent peuvent se transformer en sources de force, précisément parce qu’elles obligent à inventer d’autres stratégies.

Les géants, écrit-il, ne sont pas toujours aussi puissants qu’ils le paraissent ; leurs atouts peuvent devenir des faiblesses. À l’inverse, la position du plus faible peut ouvrir des opportunités inattendues.

Cette grille de lecture éclaire singulièrement un épisode aujourd’hui largement oublié de l’histoire du droit international commercial : l’un des tout premiers différends traités par l’Organe de règlement des différends (ORD) de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Une affaire fondatrice : le Venezuela contre les États-Unis

L’OMC entre officiellement en fonctions le 1ᵉʳ janvier 1995, avec une innovation majeure : un mécanisme de règlement des différends juridiquement contraignant, destiné à remplacer les rapports de force commerciaux par des règles communes et opposables.

Quelques semaines plus tard, le 23 janvier 1995, le Venezuela saisit l’Organe de règlement des différends. Le pays est dirigé depuis 1994 par Rafael Caldera Rodriguez, figure de la démocratie vénézuélienne d’avant Chavez (qui lui succédera à la présidence en 1999), dans un contexte où Caracas et Washington entretiennent encore des relations diplomatiques et économiques relativement normales, fondées sur l’interdépendance énergétique et le respect des cadres multilatéraux.

Washington applique alors des normes environnementales plus strictes à l’essence importée qu’à l’essence raffinée sur son territoire, ce que Caracas considère comme une discrimination déguisée contraire au principe de « traitement national » selon lequel un produit importé ne doit pas être traité moins favorablement qu’un produit national similaire.

Washington invoque la protection de l’environnement et de la santé publique, estimant que ses mesures sont justifiées par les exceptions prévues par les accords de l’OMC. En janvier 1996, le groupe spécial donne raison au Venezuela, rejoint entre-temps par le Brésil. Les États-Unis font appel, mais l’organe d’appel confirme l’essentiel des conclusions. Contraints par la décision, ils modifient leur réglementation en 1997.

L’OMC et l’ORD : un pari sur la paix par le droit

La création de l’OMC reposait sur une conviction forte : le commerce international, encadré par des règles communes et arbitrées par des institutions indépendantes, pouvait contribuer à la stabilité et à la paix. Le cœur juridique de ce projet est l’Organe de règlement des différends (ORD).

Pour la première fois, les États acceptent un mécanisme quasi juridictionnel, obligatoire, doté de délais contraignants et d’une possibilité de sanction en cas de non-exécution. L’ORD n’est pas parfait, mais il introduit une rupture majeure : la substitution du droit au rapport de force dans la gestion des conflits commerciaux.

Le différend entre le Venezuela et les États-Unis incarne cet esprit fondé sur l’égalité juridique formelle des États, indépendamment de leur puissance économique ou militaire.

Le lent effritement du multilatéralisme

Depuis une quinzaine d’années, les règles du commerce international sont de plus en plus ouvertement contournées. La Chine subventionne massivement ses filières stratégiques ; l’Union européenne recourt à un protectionnisme non tarifaire fondé sur les normes ; les États-Unis bloquent le fonctionnement de l’Organe d’appel de l’OMC. En façade, tous continuent de défendre le multilatéralisme. Dans les faits, presque plus personne ne le respecte pleinement.

Le retour de Donald Trump au pouvoir a accéléré cette dynamique. Dès l’été 2025, l’administration américaine impose des surtaxes douanières massives à l’Inde, pourtant présentée comme un partenaire stratégique clé dans la rivalité avec la Chine, mais aussi, à d’autres alliés ou partenaires majeurs, du Mexique à l’Union européenne, en passant par la Corée du Sud, et assume une politique commerciale « à la carte », fondée sur le rapport de force.

Le tournant protectionniste américain

Ce modèle a toutefois toujours été accepté par Washington de manière instrumentale. Tant que l’OMC servait ses intérêts stratégiques, en ouvrant des marchés, en diffusant les normes du capitalisme libéral, en stabilisant les relations économiques internationales, elle était tolérée, voire soutenue. Mais dès lors que le droit commercial a commencé à contraindre la marge de manœuvre américaine, le discours a changé.

L’OMC est accusée d’atteinte à la souveraineté américaine, d’inefficacité et de complaisance envers la Chine. Le blocage délibéré de la nomination des juges de l’Organe d’appel, paralysant le système de règlement des différends, marque un tournant décisif : Washington ne cherche plus à réformer le droit commercial multilatéral, mais à l’empêcher de fonctionner lorsqu’il devient contraignant.

Ce rejet s’inscrit dans une revendication assumée du protectionnisme, présenté comme un instrument de puissance et de sécurité nationale. Cette logique n’a rien de nouveau et ses contradictions ont été mises en lumière dès le XIXe siècle. En 1845, dans sa célèbre Pétition des fabricants de chandelles, Frédéric Bastiat tournait en dérision les raisonnements protectionnistes en imaginant des producteurs de chandelles demandant au législateur d’interdire la lumière du soleil, trop concurrentielle…

Le Venezuela, laboratoire d’un monde sans règles

L’opération menée contre le Venezuela en ce début d’année 2026 s’inscrit dans une stratégie beaucoup plus large. De nombreux analystes estiment que derrière le discours sur la démocratie et les souffrances du peuple vénézuélien se dessine un objectif géostratégique clair : couper un maillon essentiel de l’approvisionnement énergétique chinois. Pékin absorbait jusqu’à 80 % du pétrole du Venezuela et avait massivement investi dans ses infrastructures. En neutralisant Caracas, Washington frappe indirectement son principal rival stratégique.

Dans cette perspective, le droit international devient superflu, voire encombrant. La violation de la souveraineté vénézuélienne est cohérente avec une stratégie d’endiguement de la Chine qui passe par l’affaiblissement de ses partenaires, qu’il s’agisse du Venezuela, de l’Iran ou, demain, d’autres États jugés stratégiques.

Les réactions internationales confirment ce basculement. L’Union européenne, pourtant prompte à se présenter comme la gardienne de l’ordre juridique international, n’a pas formulé de condamnation explicite de l’opération américaine. Les déclarations, prudentes et ambiguës, traduisent une résignation : l’ordre international fondé sur des règles communes n’est plus la priorité. L’essentiel est désormais de rester dans le camp du plus fort.

Que signifie « gagner » dans les relations internationales ?

Il serait pourtant trompeur de lire l’épisode du milieu des années 1990 comme une parenthèse enchantée où le droit international aurait, par nature, triomphé de la puissance. L’ordre juridique issu de 1945 n’a jamais été extérieur aux rapports de force. Il en est au contraire le produit. Ces règles ont été acceptées, et parfois promues, par les grandes puissances parce qu’elles correspondaient à leurs intérêts stratégiques du moment : stabiliser l’économie mondiale, sécuriser les échanges, contenir les conflits dans des cadres prévisibles.

La victoire du Venezuela devant l’OMC n’était donc pas une victoire contre la puissance américaine, mais une victoire rendue possible par un système que Washington jugeait alors utile.

Trente ans plus tard, ce n’est pas tant le droit international qui a disparu que le compromis politique qui le rendait opérant. Lorsque le droit cesse de servir la stratégie dominante, il devient un obstacle à contourner. En 1995-1997, le Venezuela a gagné un différend commercial face aux États-Unis. En 2026, les États-Unis ont gagné un accès direct aux ressources pétrolières vénézuéliennes. Mais à quel prix ?

Le prix est celui de l’érosion accélérée des règles communes, de la banalisation de la force brute et de l’installation durable d’un monde plus instable, où chaque victoire tactique fragilise un peu plus l’ordre global. Si nous nous trompons aujourd’hui sur ce que signifie « gagner », c’est peut-être parce que nous confondons la domination immédiate avec la victoire durable.

Le droit international n’a jamais aboli les rapports de force ; il en a été une mise en forme, imparfaite mais stabilisatrice. Ce que nous avons perdu, en renonçant à cette contrainte volontaire, ce n’est pas seulement un idéal juridique abstrait, mais un outil concret de régulation qui permettait encore aux David d’affronter les Goliath autrement que sur le champ de bataille.

Le droit ne triomphe jamais seul. Mais sans lui, la victoire cesse d’être autre chose qu’un rapport de prédation temporaire, et le monde, un espace où, à terme, plus personne ne gagne vraiment.

The Conversation

Shérazade Zaiter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.01.2026 à 07:50

Parcoursup : comment faire le « bon » choix d’orientation, ou le défi d’accompagner les lycéens

Chloé Pannier, Doctorante en Sciences de l'éducation et de la formation, Nantes Université

Alban Mizzi, Ingénieur de recherche en sociologie, Université de Bordeaux

À partir de janvier, les lycéens peuvent s’inscrire sur Parcoursup et y formuler leurs choix d’orientation post-bac. Une démarche qui les confronte à de fortes attentes, sources d’anxiété.
Texte intégral (1469 mots)

À partir du 19 janvier 2026, les lycéens peuvent s’inscrire sur la plateforme nationale Parcoursup pour déposer leurs candidatures auprès d’établissements d’enseignement supérieur. Ce cheminement personnel les confronte à des normes et à des attentes sociales souvent sources d’anxiété. En quoi l’accompagnement des candidats est-il un défi pour les familles comme pour le monde enseignant ?


Chaque année, Parcoursup revient au cœur du débat. Autour de cette plateforme sur laquelle les lycéens déposent leurs candidatures auprès des établissements d’enseignement supérieur se cristallisent nombre des tensions qui traversent l’école française. La procédure d’orientation post-bac constitue surtout une épreuve sociale qui mobilise simultanément élèves, familles et équipes éducatives.

À partir de travaux croisant plusieurs enquêtes qualitatives (entretiens auprès d’élèves, de parents, de professeurs principaux, de psychologues de l’éducation nationale, et observations dans des commissions d’examen des vœux), nous proposons d’éclairer ce que produit concrètement Parcoursup dans la vie lycéenne : stress, malentendus, redéfinition des rôles éducatifs et montée des logiques stratégiques.

Une procédure technique devenue une expérience morale

Pour les lycéens, Parcoursup ne représente pas qu’un ensemble de démarches administratives ; il s’agit d’un moment décisif de leur parcours personnel, rythmé par différentes étapes, de la formulation des vœux à la publication des réponses. Cette temporalité crée un climat particulier où s’entremêlent injonction à l’autonomie, pression à la performance et nécessité de faire des choix engageants à 17 ans ou à 18 ans.

Les élèves décrivent une procédure marquée par l’attente, l’incompréhension du fonctionnement de l’algorithme et la crainte de faire « le mauvais choix ». Pour certains, Parcoursup confirme ou infirme l’image qu’ils se font d’eux-mêmes d’un point de vue scolaire, provoquant un sentiment de déclassement lorsque les réponses sont jugées décevantes.

Ces expériences individuelles renvoient à des enjeux collectifs : la massification scolaire, la hiérarchisation des filières ou encore la valeur persistante du diplôme dans les trajectoires sociales.

L’orientation devient ainsi une « épreuve morale », pour reprendre les mots du sociologue Danilo Martuccelli : il s’agit d’un dispositif où les individus se confrontent à des normes, des attentes et des défis qui les dépassent.

Dans les familles, de l’accompagnement stratégique à l’anxiété généralisée

Si Parcoursup concerne au premier plan les élèves, les parents occupent une place centrale dans la procédure. Les résultats de nos recherches montrent que les familles les plus dotées en capital culturel s’engagent très tôt dans des démarches de comparaison, de recherche d’informations et de sélection des « bonnes formations ». Elles mobilisent salons, portes ouvertes, réseaux personnels et compétences rédactionnelles.

Si elles s’investissent aussi dans la procédure, les familles populaires le font selon des modalités plus limitées : soutien moral, aide technique, relecture orthographique. Ces écarts témoignent d’une inégale familiarité avec les attendus scolaires et les codes implicites de la procédure.

Toutefois, un élément apparaît transversal : l’anxiété parentale. Les résultats de Parcoursup sont fréquemment interprétés comme une forme d’évaluation indirecte du travail éducatif réalisé au sein de la famille. Plusieurs parents rencontrés disent avoir eu le sentiment d’être « jugés » lorsque les réponses obtenues ne correspondaient pas à leurs attentes, même lorsque leurs enfants avaient de bons résultats.


À lire aussi : Contester les verdicts de Parcoursup : les parents en première ligne ?


Cette dimension affective est renforcée par la perception d’un système perçu comme opaque ou arbitraire. L’incompréhension de l’algorithme, l’absence de communication standardisée entre établissements et les variations locales des critères nourrissent un sentiment d’incertitude. Parcoursup devient ainsi, pour les familles, une épreuve domestique, un moment de mobilisation mais aussi de mise en tension.

Les enseignants de lycée face à un rôle flou et ambigu

Les professeurs principaux et les équipes pédagogiques se retrouvent également en première ligne. Si la majeure partie des enseignants interrogés estiment que l’accompagnement à l’orientation relève des psychologues de l’Éducation nationale (PsyEN), dans les faits, ce sont plutôt les professeurs principaux qui assurent la majorité du suivi en raison non seulement du renforcement de leur mission d’orientation depuis la loi « Orientation et réussite des étudiants » de 2018, mais aussi faute de ressources suffisantes et de PsyEN dans les établissements.

Inscriptions universitaires : l’éternel parcours du combattant (Franceinfo INA, avril 2021).

Les enseignants interrogés décrivent une mission complexe, marquée par un mandat flou et des injonctions contradictoires. D’un côté, ils doivent répondre à des prescriptions institutionnelles : harmonisation des pratiques, appropriation de la plateforme, organisation des semaines de l’orientation. De l’autre, la relation avec les élèves sollicite une dimension plus expressive : écoute, soutien émotionnel, aide à la construction d’un projet, gestion des inquiétudes.

Cette tension se manifeste particulièrement lorsque les enseignants se sentent démunis face au manque de formation ou aux évolutions rapides de la procédure. Certains développent des stratégies d’accompagnement très poussées, parfois au-delà de leur rôle formel, tandis que d’autres adoptent une posture plus distante pour éviter la surcharge ou les malentendus avec les familles.

Plus largement, Parcoursup met en lumière des malentendus école-familles en raison des attentes implicites de réflexivité et d’autonomie du côté de l’école, et des attentes plus concrètes ou protectrices du côté des parents. Ces décalages peuvent générer incompréhension, frustrations et parfois même des conflits.

Un terrain où se rejouent les inégalités scolaires

Les inégalités scolaires n’attendent évidemment pas Parcoursup pour faire des différences, mais la procédure les rend visibles et parfois les amplifie. Le recours inégal aux ressources d’information, l’aisance variable dans la formulation d’un projet, la maîtrise des codes rédactionnels des « projets de formation motivés » ou la connaissance de la hiérarchie des formations structurent fortement les trajectoires.

Ces écarts renvoient à ce que les sociologues appellent des malentendus socioculturels. L’école attend des élèves (et de leurs familles) des compétences implicites : aptitude à se projeter dans l’avenir, capacité à se raconter, mobilisation stratégique, autant de compétences qui ne sont pas également partagées. Ce décalage explique en partie les incompréhensions ou les réactions divergentes face au verdict de la plateforme.

Plutôt que de considérer Parcoursup uniquement comme un outil technique, il importe de comprendre comment cette procédure reconfigure les relations entre école, familles et élèves. À travers elle se jouent des enjeux de justice scolaire, d’accompagnement, de communication et de reconnaissance des différents acteurs.

Parcoursup ne fait que traduire un système scolaire compétitif et sélectif où chacun tente de trouver sa place dans un système perçu à la fois comme indispensable et comme source de tensions. En ce sens, la plateforme ne fait que mettre en lumière les défis plus larges de l’orientation dans une école massifiée, sélective et traversée par de fortes attentes sociales.

The Conversation

Chloé Pannier a reçu des financements durant son contrat doctoral financé dans le cadre d'un projet lauréat d'un PIA3.

Alban Mizzi a reçu des financements du PIA3 ACCES - ACCompagner vers l'Enseignement Supérieur.

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