LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

25.06.2026 à 15:29

Quand l’IA s’invite dans nos relations, la véritable intimité tend à disparaître

Luke Brunning, Lecturer in Applied Ethics, University of Leeds

La banalisation de l’IA sape la curiosité de soi et l’envie de prendre des risques, nécessaires à la construction d’une véritable intimité et de relations qui ont du sens.
Texte intégral (1662 mots)
L’intimité suppose de la spontanéité. Alberto Menendez Cervero/Shutterstock

À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?


Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l'IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.

De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.

Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.

Préjugés et failles de confidentialité

Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.

Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?

Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.

Une compréhension simpliste de l’intimité

Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.

La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.

L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.

La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.

Lâcher prise et prendre des risques

Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.

Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.

Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.

Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.

C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.

The Conversation

Luke Brunning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

25.06.2026 à 15:28

De Southampton à Belfast : comment Nigel Farage fait entrer les thèmes de l’extrême droite dans le débat public britannique

Karine Tournier-Sol, Professeur de civilisation britannique contemporaine, Université de Toulon

Nigel Farage, à la tête du parti donné favori pour remporter les prochaines législatives au Royaume-Uni, banalise volontairement des slogans jusqu’ici cantonnés aux groupuscules d’extrême droite.
Texte intégral (2609 mots)

Les émeutes racistes de Southampton, en Angleterre, et de Belfast, en Irlande du Nord, début juin 2026, illustrent la manière dont certains faits divers impliquant des immigrés sont mobilisés par Nigel Farage et les autres forces britanniques d’extrême droite pour alimenter les débats sur l’immigration et dénoncer un supposé traitement discriminatoire des Britanniques blancs. En durcissant son discours autour d’un « racisme anti-Blancs » et du slogan White Lives Matter, Farage, qui fait la course en tête dans les sondages conduits en vue d’éventuelles législatives anticipées, contribue à normaliser des thèmes auparavant cantonnés aux marges de l’extrême droite.


Les récents événements survenus à Southampton puis à Belfast ont fourni à Nigel Farage une nouvelle occasion de relancer le débat sur l’immigration, thème central du projet politique porté par Reform UK. Dans les deux cas, un crime particulièrement choquant commis par une personne issue de l’immigration a servi de déclencheur. Le leader de Reform UK s’en est emparé pour dénoncer les conséquences de ce qu’il qualifie d’immigration de masse et ce qu’il présente comme un traitement injuste des Britanniques blancs par les autorités.

Ces épisodes s’inscrivent dans une dynamique observable depuis les émeutes de Southport à l’été 2024, où certains faits divers sont récupérés à des fins politiques. Ce phénomène ne se limite pas à Nigel Farage : il mobilise plus largement l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique. Farage y joue toutefois un rôle singulier, en contribuant à faire entrer dans le débat public des thèmes longtemps restés cantonnés aux marges de l’extrême droite.

Southampton : de l’émotion à la récupération politique

À Southampton d’abord, dans le sud de l’Angleterre, les violences ont suivi la diffusion, le 1er juin, d’une vidéo de l’arrestation d’Henry Nowak. Ce jeune étudiant de 18 ans avait été poignardé, le 3 décembre dernier, par Vickrum Digwa, membre de la communauté sikh. Alertés par le frère de Digwa, qui avait signalé une prétendue agression raciste contre ce dernier, les policiers arrivés sur les lieux traitent Digwa comme la victime et Nowak comme le suspect. Sur les images enregistrées par les caméras embarquées des policiers, on les voit procéder à l’arrestation de Nowak et le menotter alors qu’il gît au sol, mortellement blessé. On l’entend répéter aux policiers qu’il a été poignardé et qu’il ne peut plus respirer – « I can’t breathe », les mêmes mots que George Floyd avant sa mort en 2020 – mais ceux-ci ne le croient pas. Il perd connaissance avant de succomber à ses blessures.

La diffusion de ces images a suscité une vive émotion dans le pays. Alors que le père de Nowak avait demandé à ce que la mort de son fils ne soit pas exploitée pour attiser les tensions et la haine, c’est précisément l’inverse qui s’est produit.

Nigel Farage a été prompt à s’emparer de ce fait divers tragique. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, il a établi le parallèle avec George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, mais en inversant la lecture : il a dénoncé une « société à deux vitesses » dans laquelle « les droits et les privilèges des Blancs comptent moins que ceux des minorités ethniques » ; il a appelé à mettre fin aux « préjugés anti-Blancs », ajoutant que « les vies des Blancs comptent autant que celles des Noirs » (« White Lives Matter just as much as Black Lives ») ; il a également remis en cause les politiques destinées à lutter contre les discriminations et à améliorer la représentation des minorités. Enfin, il a encouragé les Britanniques à réagir avec une « rage pure et froide » à l’assassinat de Henry Nowak.

Dans le même temps, l’ensemble de la mouvance d’extrême droite s’est rapidement mobilisée. Le 2 juin au soir, une manifestation organisée devant le commissariat de Southampton a dégénéré en affrontements avec la police. Au sein d’une foule mêlant habitants locaux bouleversés par la tragédie et militants venus porter un message politique, l’activiste d’extrême droite Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, a appelé à obtenir « justice pour Henry », dénonçant une « police raciste » et affirmant que « les Blancs sont traités comme des citoyens de seconde zone par le gouvernement ». À ses côtés se trouvaient plusieurs figures de l’extrême droite britannique.

Belfast : une mécanique similaire

Une semaine plus tard, l’agression au couteau de Stephen Ogilvie à Belfast (Irlande du Nord) par un réfugié soudanais a une nouvelle fois servi de déclencheur, reproduisant la même mécanique : amplification sur les réseaux sociaux, récupération politique et mobilisation de militants d’extrême droite sur le terrain. Grièvement blessé lors de l’attaque, Ogilvie a survécu mais a perdu un œil.

Les images de l’agression ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux et ont été relayées par l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique, de Reform UK à Tommy Robinson, en passant par Restore Britain, nouveau parti fondé par Rupert Lowe après sa rupture avec Reform UK. Robinson a notamment relayé les lieux des rassemblements prévus, une publication ensuite partagée par Elon Musk.

Malgré les appels au calme des responsables politiques nord-irlandais et de la police, une nuit de violence a suivi, pendant laquelle des dizaines de militants d’extrême droite, souvent vêtus de noir et masqués, ont incendié des véhicules, des commerces et des logements dans ce qui s’apparente à une véritable chasse aux étrangers. Ces violences ont été qualifiées de « pogroms racistes » par plusieurs médias.

Un schéma désormais récurrent

La séquence de Southampton et Belfast n’est pas nouvelle. Il s’agit là d’un schéma désormais récurrent, qui s’observe régulièrement au Royaume-Uni depuis les émeutes qui ont suivi le meurtre de trois fillettes à Southport (Angleterre) en juillet 2024. À l’époque déjà, une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux avait présenté à tort l’auteur de l’attaque comme un demandeur d’asile musulman récemment arrivé dans le pays. L’information s’était propagée rapidement, alimentant des manifestations largement investies par l’extrême droite qui avaient dégénéré en violences dans plusieurs villes britanniques.

Nigel Farage, fraîchement élu à Westminster, s’était alors retrouvé au cœur de la controverse. C’est à cette occasion qu’il avait repris à son compte l’expression de « police à deux vitesses » (two-tier policing), contribuant à faire entrer dans le débat public un thème jusque-là largement cantonné aux marges de l’extrême droite britannique. Il établissait déjà un parallèle avec les manifestations Black Lives Matter de 2020, affirmant que les personnes y ayant participé avaient bénéficié d’un traitement plus favorable de la part de la police.

Le même phénomène s’est reproduit à l’été 2025 à Epping (Angleterre), après l’agression sexuelle d’une adolescente par un demandeur d’asile. Partie d’une émotion bien réelle au sein de la population locale, la mobilisation a rapidement été investie par l’extrême droite et a débouché sur une vague de manifestations à travers le pays devant des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile. Certaines de ces mobilisations ont dégénéré et plusieurs établissements ont été pris pour cible.

Tous les faits divers ne suscitent pas une telle mobilisation. Ceux qui sont mis en avant par l’extrême droite sont ceux qui peuvent être reliés à la question migratoire. Le fait divers devient alors la preuve supposée d’un problème plus général lié à l’immigration de masse. Les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans cette dynamique, permettant à la fois la circulation rapide d’informations –et de désinformation – et la coordination des mobilisations.

Quand les thèmes des marges gagnent le centre

On l’a vu, Nigel Farage n’est pas le seul acteur à s’emparer de ces faits divers. Mais ce qui distingue Farage est sa capacité à récupérer des éléments de langage issus des marges de l’extrême droite et à les placer au cœur du débat public.

Les scandales liés aux grooming gangs, ces réseaux d’exploitation sexuelle de jeunes filles dans lesquels des hommes d’origine pakistanaise étaient surreprésentés, illustrent bien cette dynamique. Farage a contribué très tôt à politiser cette affaire. Mais d’autres figures de l’extrême droite, comme Tommy Robinson et Rupert Lowe, s’en sont également emparées.

Les événements de Southampton et de Belfast marquent une nouvelle étape. Jusqu’à présent, Farage dénonçait principalement les conséquences de l’immigration, l’échec des politiques migratoires ou encore ce qu’il qualifie de « police à deux vitesses ». Avec les références aux « préjugés anti-Blancs », au « racisme anti-Blancs » ou encore au slogan « White Lives Matter », il franchit désormais un nouveau cap.

L’ensemble de ces thèmes repose sur une même idée : celle selon laquelle les Britanniques blancs seraient aujourd’hui victimes d’un traitement injuste ou discriminatoire. En reprenant à son compte ces éléments de langage, Farage participe à diffuser bien au-delà des marges de l’extrême droite des thèmes qui y circulaient déjà depuis plusieurs années, contribuant ainsi à leur normalisation.

Cette évolution témoigne d’une nouvelle radicalisation discursive. Alors que Farage et ses partis successifs s’étaient jusqu’à présent inscrits dans un nationalisme civique, les références aux « Blancs » et au « racisme anti-Blancs » introduisent une dimension plus explicitement raciale.

Pourquoi Farage durcit son discours

Cela peut sembler paradoxal. Nigel Farage s’est toujours efforcé de tracer une ligne de démarcation claire avec les partis d’extrême droite, et en particulier avec la figure de Tommy Robinson. Cette stratégie lui a permis de se présenter comme une alternative plus respectable tout en défendant des positions très fermes sur l’immigration. Le chercheur Aurélien Mondon parle à cet égard de « légitimation par contraste » : en se distinguant de figures plus extrêmes, Farage apparaît plus modéré. Le curseur de ce qui est acceptable dans le débat public est déplacé vers la droite, et on assiste à une normalisation des idées et du discours anti-immigration.

Aujourd’hui pourtant, alors que Reform UK fait la course en tête dans les sondages depuis plus d’un an et tente de se présenter comme un parti de gouvernement crédible, la radicalisation récente du discours de Farage, mais aussi de la politique migratoire prônée par Reform UK, peut sembler contre-intuitive.

Elle peut se lire comme une stratégie pour tenter de contrer la pression exercée sur sa droite : Robinson jouit d’une popularité importante parmi les membres de Reform UK (61 % ont une opinion favorable de lui). Sa manifestation Unite the Kingdom, qui a rassemblé 150 000 personnes à Londres en septembre 2025, témoigne également de sa capacité de mobilisation.

À cette concurrence s’ajoute désormais celle de Rupert Lowe. Depuis sa rupture avec Reform UK et la création de Restore Britain, il cherche à incarner une option alternative plus radicale à Farage. Les enquêtes montrent qu’il bénéficie lui aussi d’une image positive auprès d’une large partie des membres de Reform UK, et l’élection partielle de Makerfield (très suivie dans l’ensemble du pays, car elle s’est soldée par l’élection du travailliste Andy Burnham, qui peut désormais briguer le poste de premier ministre laissé vacant par Keir Starmer) a montré sa capacité à capter une partie de l’électorat de Reform UK : la candidate de Restore Britain Rebecca Shepherd a glané quelque 7 % des suffrages, dont une grande partie seraient sans doute allés, si elle ne s’était pas présentée, au représentant de Reform UK Robert Kenyon (34,7 %).

Cela agace visiblement Nigel Farage, qui s’efforce publiquement de minimiser la portée de cette menace, mais on peut penser que sa radicalisation supplémentaire est une tactique pour tenter de la désamorcer.

Il y a d’ailleurs une certaine ironie à cette situation. Farage accuse aujourd’hui Lowe d’entraver les perspectives de Reform en scindant le vote de droite. Or c’est précisément ce qu’il a lui-même fait pendant des années au parti conservateur avec ses partis successifs, du UKIP à Reform UK. L’arroseur est, aujourd’hui, arrosé.

Les événements de Southampton et de Belfast illustrent un phénomène qui dépasse largement ces deux affaires. En reprenant des thèmes et des éléments de langage longtemps associés aux marges de l’extrême droite, Nigel Farage contribue à les installer au cœur du débat politique britannique. Plus encore que ses succès électoraux, c’est peut-être là que réside aujourd’hui son influence la plus durable.

The Conversation

Karine Tournier-Sol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

25.06.2026 à 15:27

Comment la « nouvelle norme » de l’été 2026 met à l’épreuve la résilience climatique de l’Europe

Júlia de Freitas Sampaio, Postdoctoral researcher, University of Luxembourg

Alors que les Européens suffoquent sous une vague de chaleur sans précédent, il y a urgence à prendre des mesures coordonnées au plus haut niveau.
Texte intégral (1772 mots)

Alors que les populations d’une large partie de l’Europe suffoquent sous une vague chaleur sans précédent, l’urgence est d’adopter enfin des mesures coordonnées au plus haut niveau pour faire face à ces températures extrêmes.


Nous ne sommes qu’en juin, mais l’Europe subit déjà sa deuxième vague de chaleur extrême en deux mois. Les températures ont dépassé les 44 °C dans plusieurs régions du continent. Des alertes canicule sont désormais en vigueur dans plusieurs pays, dont six au niveau rouge, le plus extrême.

La France a placé 72 de ses 96 départements en alerte rouge. Au moins 40 personnes se sont noyées en tentant d’échapper à la chaleur.

En Espagne, les températures ont atteint un pic de 45,1 °C, avec 101 décès liés à la chaleur recensés rien qu’au mois de mai, soit le chiffre le plus élevé jamais enregistré pour ce mois.

Le Royaume-Uni a battu son record historique de température pour le mois de juin. Les villes ferment les écoles, les réseaux électriques sont mis à rude épreuve et les hôpitaux signalent une forte augmentation des urgences liées à la chaleur.

Mais rien de tout cela n’aurait dû être une surprise.

L’Europe est le continent qui se réchauffe le plus rapidement sur Terre, à un rythme environ deux fois supérieur à la moyenne mondiale, et les scientifiques alertent depuis des décennies sur le fait que le changement climatique d’origine humaine allait rendre les vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses. Les projections actuelles prévoient que les cinq prochaines années battront encore davantage de records, faisant de ce phénomène une « nouvelle norme ».

Les étés que les Européens ont connus dans leur enfance n’existent plus. Les vagues de chaleur extrême ne constituent plus une anomalie, mais la nouvelle référence. Autrement dit, la question n’est plus de savoir si ces vagues de chaleur reviendront, mais si les villes européennes seront capables d’y résister.

Une catastrophe climatique qui n’est pas traitée comme telle

Les vagues de chaleur extrêmes font plus de victimes en Europe que tout autre phénomène climatique.

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), plus de 175 000 personnes meurent chaque année à cause de la chaleur sur l’ensemble du continent européen.

Malgré ces chiffres, les températures extrêmes n’ont pas été traitées avec la même urgence que d’autres catastrophes, telles que les tempêtes, les feux de forêt ou les inondations. La plupart des gouvernements continuent d’improviser sans réponse coordonnée face aux vagues de chaleur extrême, celles-ci étant encore trop souvent considérées comme un simple désagrément météorologique plutôt que comme un danger mortel.

Ce cadrage commence toutefois à évoluer. Lors de la COP30, le Bureau des Nations unies pour la réduction des risques de catastrophe (NDRR) a lancé un nouveau cadre de gouvernance des risques liés aux vagues de chaleur extrême. Il a officiellement reconnu la canicule comme l’une des menaces climatiques les plus meurtrières et les moins bien gérées à l’heure actuelle.

Bien que ce cadre constitue un pas en avant, des décennies de politiques fragmentées, une réflexion axée sur les crises à court terme et un sous-investissement chronique dans les services publics ont laissé l’Europe dangereusement exposée.

En conséquence, chaque été qui s’écoule sans progrès significatifs est un été de plus qui coûtera des vies humaines.

L’Europe n’est pas construite pour ça

Un rapport récent de la Commission britannique sur le changement climatique a fait valoir que le pays a été conçu pour un climat qui n’existe plus, avertissant que les températures dépassant les 40 °C deviennent de plus en plus courantes. On pourrait en dire autant de pratiquement tous les pays européens.

Les villes ont été conçues pour une autre époque, avec des routes, des trottoirs et des bâtiments en béton qui absorbent et retiennent la chaleur plutôt que de la réfléchir, transformant les zones urbaines en véritables fournaises dont la température est supérieure de quatre à six degrés par rapport à leur environnement.

Plusieurs villes européennes ont déjà pris des mesures. Par exemple, Paris s’est engagée à planter 170 000 arbres dans les espaces publics, et Marseille procède au débitumage de places historiques et cartographie les itinéraires piétonniers ombragés.

Certains pays prennent des mesures en remplaçant les revêtements routiers classiques par des surfaces rafraîchissantes et de la peinture routière réfléchissante, en repensant les codes de construction et les espaces publics dans une optique de refroidissement passif.

Mais aucune de ces mesures ne s’attaque au problème sous-jacent. L’Europe continue d’être largement alimentée par les énergies fossiles, et ses systèmes alimentaires, son parc immobilier et ses réseaux de transport ont tous un lourd bilan carbone.

L’empreinte carbone de l’Union européenne (UE) s’élève à environ 9 tonnes équivalent CO₂ par personne et par an, ce qui est bien supérieur à la moyenne mondiale, qui est d’environ 5 tonnes.

Des progrès sont certes en cours, mais leur rythme n’est pas assez rapide.

Voyager en train reste plus cher que l’avion sur de nombreux itinéraires. Les normes de construction autorisent encore celle de bâtiments qui deviendront bientôt inhabitables. Les « îlots de fraîcheur » urbains, les cheminements ombragés dans l’espace public et les actions de proximité proactives auprès des personnes âgées vivant seules restent l’exception plutôt que la règle.


À lire aussi : « Refuges climatiques » : pourquoi l’Espagne est déjà une référence mondiale en matière de lutte contre les chaleurs extrêmes


Des plans d’action en cas de canicule existent dans certaines villes, mais peu d’entre eux sont juridiquement contraignants. Encore moins de localités disposent des budgets nécessaires pour concrétiser leurs ambitions.

Les actions individuelles ont leur importance – manger moins de viande ou prendre moins l’avion font certes une différence à grande échelle, mais le compte à rebours continuera tant que les émissions ne seront pas réduites à la source.

Les actions individuelles ne peuvent se substituer à des changements systémiques que seuls les gouvernements et les institutions sont en mesure de mettre en œuvre.

En matière de changement climatique, l’adaptation et l’atténuation doivent aller de pair. Aucun de ces deux volets ne saurait attendre.

La fenêtre d’action se rétrécit

L’UE prépare une stratégie de résilience climatique qui devrait être présentée fin 2026 et introduire des règles juridiquement contraignantes et des outils de suivi afin de coordonner les actions entre les États membres. C’est un pas dans la bonne direction.

Mais, comme le montre clairement la vague de chaleur de cette semaine, le fossé entre ce qui est prévu et ce qui se passe déjà sur le terrain ne cesse de se creuser rapidement.

La question n’est pas seulement de savoir comment faire face à la prochaine vague de chaleur, mais surtout de savoir comment gouverner, financer et reconstruire un continent qui vit déjà dans un futur différent.

The Conversation

Júlia de Freitas Sampaio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
3 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓