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26.05.2026 à 16:34

Peut-on prévenir les infanticides intrafamiliaux ? Le cas extrême du filicide-suicide

Carole Berrih, docteure en administration publique, Université Grenoble Alpes (UGA)

Bénédicte Fischer, Maitresse de conférences en droit public, Université Grenoble Alpes (UGA)

Sandrine Irachabal, Maîtresse de conférences en psychopathologie, Université Grenoble Alpes (UGA)

Dans les cas d’homicides d’enfants par l’un des parents suivis du suicide de ce dernier, les circonstances comme les raisons du passage à l’acte restent méconnues.
Texte intégral (1623 mots)

On dispose de très peu de données publiques à l’heure actuelle sur les cas de filicides-suicides, c’est-à-dire les homicides d’enfants par l’un de leurs parents, suivis du suicide ou de la tentative de suicide de ce dernier. Pour combler ce manque et mettre en place une prévention efficace de ce phénomène, une équipe de recherche pluridisciplinaire mène une analyse à partir d’archives judiciaires.


En novembre 2023, des jumelles de 7 ans ont été tuées par leur mère, qui s’est suicidée ensuite. Début mai 2026, un jeune enfant décède et son frère adolescent est grièvement blessé. Le père est soupçonné de leur avoir tiré dessus pendant la nuit avant de mettre fin à ses jours.

Du fait d’un cloisonnement des informations, aucune base de données sur ces cas de filicides-suicides* sur le territoire français n’existe actuellement. Or, l’absence d’identification de ces cas empêche l’élaboration de dynamiques de prévention de ces violences intrafamiliales. Il apparaît déterminant d’induire un changement de paradigme et de poser un premier jalon vers la reconnaissance d’un problème public, dont l’État, notamment, serait comptable.

Au sein d’un laboratoire grenoblois, c’est par l’intermédiaire d’une revue de presse que le phénomène a pu commencer à être quantifié. En France, ces dix dernières années, ce sont 123 enfants qui ont été tués par l’un de leurs parents avant qu’il ou elle se suicide ou essaye de se suicider. Dix-sept enfants ont réchappé à une telle tentative d’homicide. L’âge moyen des enfants victimes est de 6 ans et demi. Quant aux parents auteurs, 47 % sont des femmes et 53 % des hommes.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a pu souligner combien les morts violentes d’enfants demeurent aujourd’hui en France un phénomène à la fois peu documenté et globalement méconnu.

Pour y remédier, une équipe de recherche du Cerdap², associant médecins légistes, psychologues et juristes, a piloté une recherche intitulée « Étude criminologique du filicide-suicide. Comprendre pour prévenir » avec le soutien de l’Institut Robert-Badinter. Le protocole de recherche déployé nous a permis de travailler sur 19 dossiers, issus des archives judiciaires de tribunaux situés dans le quart sud-est de la France, datés de 2010 à 2024.

Ces passages à l’acte ne peuvent pas être compris en se limitant à des explications simplificatrices. L’analyse pluridisciplinaire de ces archives nous permet à la fois de dégager des configurations à haut risque et de penser la prévention contre ces violences ultimes.

Auteur de filicide-suicide : existe-t-il un profil psychologique ?

La figure du monstre ne manque pas d’apparaître lorsqu’est évoqué ce parent qui tue sa progéniture avant de mettre fin à ses jours. Cette monstruosité à la fois rassure sur l’impossibilité qu’une personne « normale » puisse commettre un tel acte mais, dans le même temps, fait obstacle à sa compréhension. Or, le filicide-suicide n’est ni un geste impulsif ni uniquement le signe d’une pathologie psychiatrique, il est le produit de trois types de facteurs que notre analyse psychocriminologique des dossiers a permis d’identifier.

Il existe d’abord des facteurs de vulnérabilité individuels : antécédents de souffrance psychique (dépression, conduites addictives, tentatives de suicide), histoire familiale marquée par des carences ou des ruptures, construction d’un modèle familial idéalisé, lien fusionnel au conjoint et à l’enfant, investissement massif du rôle parental dans une tentative de réparation de sa propre histoire.

On peut ensuite identifier des facteurs de risque contextuels : un contexte de séparation conjugale plutôt conflictuelle, des tensions liées à la garde des enfants, une précarité économique et sociale… Cette accumulation de pertes, vécue sur l’année précédant les faits, s’accompagne de différents signes de souffrance psychique (isolement social, symptômes dépressifs manifestes, intention suicidaire explicite) insuffisamment pris en compte par l’entourage proche et les professionnels rencontrés durant cette période. Il s’agit le plus souvent de médecins généralistes, de psychiatres ou psychologues, de travailleurs sociaux.

Enfin, il faut prendre en compte des facteurs déclencheurs : certains événements vécus dans les semaines voire dans les jours précédant le filicide-suicide, confrontant l’individu à la réalité de la perte (du conjoint, de la garde de l’enfant, d’un rôle social valorisant), provoquent une impasse psychique et précipitent le passage à l’acte.

C’est le croisement et le cumul de ces facteurs, dans une trajectoire singulière, propre à chaque cas, qui rendent possible le passage à l’acte.

Pourquoi est-il nécessaire de comprendre les facteurs en jeu ?

Dans une logique de prévention, ces facteurs, même s’ils ne permettent pas de prédire l’acte de manière certaine, doivent être considérés comme des signes d’alerte et donc comme autant de possibilités d’intervention pour des professionnels du champ sanitaire, social, éducatif et judiciaire qui peuvent se retrouver en première ligne face à ces parents particulièrement fragilisés par un contexte de séparation trop souvent banalisé.

Pour cela, ceux-ci doivent être préparés à mieux comprendre, repérer, évaluer et intervenir de manière précoce dans des contextes familiaux. Comme le montrent les résultats de notre recherche, l’existence de violences conjugales n’est pas systématique et les cas considérés juridiquement comme de la maltraitance à l’égard des enfants se rencontrent encore plus rarement.

Un « infantisme » systémique à l’œuvre dans la société française

Par-delà l’analyse des trajectoires individuelles des parents, notre recherche démontre que la focale doit également être placée sur les enfants et leur considération au sein de la famille. Les documents analysés invitent à considérer le filicide-suicide comme un phénomène manifestant l’exacerbation extrême de rapports de domination d’un parent sur un enfant.

Une telle approche suppose d’adopter un cadre théorique fondé sur l’analyse des rapports sociaux infantistes. L’infantisme, conceptualisé en 1975 par Pierce et Allen, a été défini comme un préjugé envers les enfants, fondé sur l’idée qu’ils appartiennent aux adultes et peuvent – voire doivent – être contrôlés, au service des besoins adultes. Il commence à être repris dans des travaux francophones récents. Ces rapports ne se manifestent pas nécessairement par des violences préalables, mais peuvent prendre la forme d’un investissement affectif intense, où l’enfant est pensé comme prolongement, voire possession, du parent.

Dans cette perspective, la domination parentale peut s’inscrire dans des relations affectives valorisées socialement, où l’amour, le soin et la protection coexistent avec une négation de l’enfant en tant qu’individu, ces sentiments rendant souvent inconcevables le filicide pour l’entourage.

Penser la lutte contre les violences intrafamiliales

Alors que la lutte contre les violences intrafamiliales commises à l’encontre des enfants est restée en retrait, notre étude invite à interroger l’institution familiale, ses rapports de pouvoir, ses impensés et ses zones d’ombre, afin de ne pas considérer comme allant de soi des rapports de domination structurels qui peuvent rendre inaudibles certaines détresses ou rendre invisibles certains risques.

Elle implique de penser les logiques de repérage au-delà de l’identification de violences préalables envers les enfants, de renforcer la formation des professionnels à la lecture des signaux faibles et de développer une capacité institutionnelle à penser la continuité et la transversalité du recueil d’informations comme de l’accompagnement. Prévenir le filicide-suicide suppose donc de tenir ensemble la complexité psychique, la réalité sociale et les limites institutionnelles.


Cette recherche collective a été rédigée par Sid Abdellaoui, Carole Berrih, Catherine Blatier, Jérôme Ferrand, Bénédicte Fischer, Amandine Fort, Amélie Imbert, Sandrine Irachabal, Lila Krebs-Drouot, Isabelle Nahmani, Laura Sauerbach et Virginie Scolan.


* Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le 3114.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:33

« Euphoria » : pourquoi tant d’obscénité dans la saison 3 ?

Victor-Arthur Piégay, Maître de conférences en études culturelles, Université de Lorraine

Pour la saison 3 de la série qu’il a créée en 2019, Sam Levinson opte pour une logique de la surenchère qui consiste à maltraiter ses personnages, dans un mélange de références à la pornographie et au « body horror ».
Texte intégral (1667 mots)
Jamais la série n’a été aussi puérile voire régressive que dans cette saison 3. HBO

Dire que Sam Levinson était attendu au tournant après le désastre de la série The Idol (2023) tient de l’euphémisme. Depuis le début de la diffusion de la troisième saison d’Euphoria, les critiques pleuvent sur de nouveaux épisodes considérés comme vulgaires, misogynes, voire pornographiques. De tels retours sont-ils justifiés ?


Attention, cet article contient des spoilers.

Après la diffusion des deux premiers épisodes de la dernière saison d’Euphoria (2019-), une majorité de critiques négatives se sont portées vers les passages mettant en scène le personnage de Cassie (Sydney Sweeney). Craignant que le salaire de son futur époux ne suffise à payer le coût de leur mariage, la jeune femme décide d’arrondir les fins de mois du ménage en postant du contenu sexy sur TikTok, puis en créant un compte OnlyFans. Cassie pose d’abord déguisée en chienne, avec fausse queue et os en plastique dans la bouche. Dans le deuxième épisode, elle apparaît grimée en bébé dans une position très suggestive.

À lire certains commentaires sur les réseaux sociaux, de telles images sont apparues obscènes au sens étymologique, de l’ordre de ce qui devrait être tenu hors (ob) de la scène (scenus), et témoignent du fait que la série est devenue la vitrine des fantasmes de Sam Levinson auxquels elle donne corps selon une rhétorique visuelle du male gaze. Précisément, l’obscène est ce qui intéresse un showrunner qui pense ses fictions selon une logique d’enscénité. Ce néologisme, forgé par la théoricienne des porn studies Linda Williams, désigne la façon dont, au sein d’une culture donnée, « les organes, les actes, les corps et les plaisirs » qui, jusqu’à certaines périodes charnières, « sont désignés comme obscènes et maintenus littéralement hors scène » finissent par investir les représentations.

Les deux premières saisons reposaient ainsi sur un élargissement du montrable dans un teen drama et proposaient une réflexion passionnante sur les nouvelles formes d’enscénité de la sexualité adolescente contemporaine en interrogeant notamment le mimétisme pornographique dans les pratiques des jeunes. La série proposait aussi une réflexion sur l’économie de l’attention. La deuxième saison se concluait ainsi par un double épisode reposant sur un dispositif de mise en abyme : le personnage de Lexi (Maude Apatow) y mettait en scène, dans une pièce de théâtre, tout ce que le téléspectateur réel avait vu depuis le début d’une série, qui insistait par ce dispositif sur la quantité d’enscénité nécessaire, en particulier du point de vue de la mise en scène de la sexualité, à la fidélisation du public.

Dans son ouvrage HBO et le porno (Presses universitaires François-Rabelais, 2018), le spécialiste des séries télévisées Benjamin Campion postule que l’une des spécificités de nombreuses séries produites par HBO consiste à « raconter des histoires par le sexe ». Toutefois, Euphoria raconte-t-elle aujourd’hui autre chose que l’ego de son créateur qui se contente de lâcher, avec cette nouvelle saison, une plus grosse bombe attentionnelle dans un marché de la sérialité télévisuelle saturé, en sacrifiant davantage à la provocation qu’à la réflexion ?

Profaner le corps de la star

Le spectateur a, comme dans le champ de la pornographie en ligne, tout vu ; il faut donc souscrire à une logique de la surenchère qui passe, dans ces nouveaux épisodes, par une tendance manifeste à maltraiter les personnages et peut-être les acteur et actrices qui les incarnent et sont désormais des stars planétaires : Zendaya, Sydney Sweeney, Jacob Elordi et Hunter Schafer.

Pour se convaincre de l’obsession de Levinson pour le corps souillé de la star, il faut se rappeler le début de The Idol. Le management de la star de la pop Jocelyn cherche à la préserver de ce qui est déjà devenu viral : une photo de son visage couvert de sperme qui a fuité sur Internet. Selon la logique levinsonienne, le dialogue ne suffit pas et il faut sacrifier à une forme visuelle d’explicite, pornographique car de l’ordre de cette « frénésie du visible » mise en exergue par Linda Williams dans son ouvrage Hardcore. La fameuse photo est ainsi exhibée à un spectateur qui ne voit pas seulement Jocelyn, mais aussi Lily-Rose Depp.

Rien d’aussi frontal dans cette troisième saison d’Euphoria, mais c’est justement ce qui en assure la perversité. Une journaliste de So Film, Marine Bohin, a bien montré dans une publication sur son compte Instagram comment la scène d’absorption des ballons de Fentanyl par Rue et sa comparse Faye (Chloe Cherry) dans le premier épisode mime, par la gestuelle des actrices – lubrification des ballons, insertion de plusieurs doigts au fond de leurs gorges – autant que par sa grammaire visuelle et sonore – très gros plans sur les visages couverts de bave, réflexe de régurgitation – une scène de gorge profonde typique d’une pornographie mainstream que la première saison questionnait et dont celle-ci embrasse les codes.

Levinson joue par ailleurs à concrétiser dans sa série ce que certains internautes sont susceptibles de fantasmer puis de réaliser par le biais de deepfakes et de contenus générés par IA : des images pornographiques de stars planétaires. Les multiples scènes donnant à voir le contenu de Cassie sur OnlyFans dans le cinquième épisode vont dans ce sens.

Une saison régressive

C’est le principal paradoxe de cette saison : Euphoria n’est plus un teen drama, mais jamais la série n’a été aussi puérile, voire régressive. Gaz, urine, excréments et vomi sont ainsi largement représentés et aucun personnage n’est épargné : Faye émet des pets sonores et malodorants dans la voiture que conduit Rue au départ du Mexique et finit par faire sous elle à son retour (ép. 1) ; Nate vomit avant son mariage (ép. 3) ; Lexi doit ramasser les déjections du chien de sa patronne quand Cassie, elle, hésite à embouteiller ses pets dans des flacons de parfum pour répondre à la demande de ses fans (ép. 5).

Au-delà de la veine scatologique, le créateur adopte une attitude d’enfant pervers qui se plaît d’autant plus à abîmer ses jouets que ces derniers sont chers. Il en met d’ailleurs certains en pièces, Nate se faisant couper l’auriculaire (ép. 5) après avoir déjà perdu un petit orteil dans un troisième épisode qui commençait par la scène de momification de Jules, enroulée dans du film plastique par son sugar daddy. Marine Bohin évoque le torture porn pour caractériser le genre vers lequel la saison, qui débute comme un western, évolue.

Si Levinson regarde vers le genre horrifique, il réinvente aussi Euphoria comme réponse à la féminisation contemporaine du body horror. La scène dans laquelle Cassie devient géante au début du cinquième épisode peut ainsi se lire comme une parodie sexiste de la fin de la romance horrifique lesbienne Love Lies Bleeding de la cinéaste britannique Rose Glass.

(Pas de) pitié pour Euphoria ?

Sur l’affiche promotionnelle de la saison, on peut lire l’accroche suivante : « May God Have Mercy ». Si elle concerne au premier degré Rue qui écoute la Bible dans sa voiture, il est difficile de ne pas y lire aussi au second degré le fantasme de toute-puissance de Levinson qui croit possible de tout faire subir à ses personnages, à son casting comme à son public, qui ne sait plus jusqu’où pousser le curseur de ce qu’on pourrait nommer son « egobscénité » et à qui les cadres de HBO ne savent visiblement pas dire non.

En de telles circonstances, peut-être le spectateur doit-il se faire blasphémateur et poursuivre la mise en pièces critique d’une série devenue difficile à aimer.

The Conversation

Victor-Arthur Piégay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.05.2026 à 16:32

Refuges thermiques en rivière : quand les eaux souterraines sauvent les poissons de la surchauffe

Jean-Christophe Maréchal, Directeur de recherche - Directeur adjoint UMR G-EAU, BRGM

Adrien Selles, Hydrogéologue BRGM Montpellier, BRGM

Yvan Caballero, Hydrogéologue, BRGM

Appréciés des poissons, les refuges thermiques en rivière sont précieux pour la faune aquatique, mais potentiellement menacés par le changement climatique.
Texte intégral (3110 mots)
L'eau souterraine émerge au fond de l'Argens (Var), dans un bouillonnement de sédiments. BRGM, Fourni par l'auteur

Appréciés des poissons et bien connus des pêcheurs, les refuges thermiques en rivière sont précieux pour la faune aquatique, mais potentiellement menacés par le changement climatique. Dans une étude sur trois d’entre eux dans le bassin du Rhône, le Bureau de recherches géologiques et minières, ou BRGM, et ses partenaires se sont intéressés au rôle des sources d’eaux souterraines dans la régulation de la température des cours d’eau.


Les canicules touchent également durement la faune, et notamment les habitants de nos rivières. Lors de ces épisodes estivaux, la température de l’air augmente inexorablement ainsi que la température de surface des cours d’eau. La chaleur s’accumule et réchauffe progressivement l’eau des rivières. Comme nous, la faune aquatique tolère une certaine variation de température de son milieu ambiant, mais seulement jusqu’à une certaine limite. Au-delà, trouver une zone moins chaude pour s’y abriter devient une condition de survie. On nomme ainsi « refuge thermique » un tronçon de rivière dans lequel la température de l’eau est sensiblement plus froide l’été, ce qui permet à la faune de s’y abriter pour survivre et se reproduire.

Bien connus des pêcheurs, les refuges thermiques résultent souvent de caractéristiques hydrographiques visibles : présence de végétation en bordure de rivière leur fournissant de l’ombre, encaissement du cours d’eau dans des gorges, ce qui les protège du rayonnement solaire ou encore une confluence avec un affluent plus froid, en provenance de la montagne. Toutefois, un grand nombre de refuges thermiques ont une origine invisible : les eaux souterraines.

En été, après des jours ou des semaines sans pluie, l’eau des cours d’eau provient essentiellement des nappes d’eau souterraine, dont la vidange est lente et assure ainsi le débit d’étiage vital pour nos cours d’eau. Cette eau, d’origine profonde, est à l’abri du réchauffement au cours de l’été et affiche généralement une température constante tout au long de l’année. Le long de la rivière, les arrivées ponctuelles d’eau souterraine contribuent ainsi à refroidir durant l’été (et à réchauffer durant l’hiver) l’eau des rivières, constituant ce que les hydrologues appellent une « anomalie thermique ». Si celle-ci attire la faune aquatique, elle devient, pour les écologues, un refuge thermique.

L’eau de nos rivières s’est réchauffée de près de 1 °C au cours de la période 2009-2022. Elle devrait continuer à se réchauffer sous l’impact du changement climatique, notamment en été, contrecoup de la baisse des débits d’étiage. Dans ce contexte, les anomalies thermiques pourront-elles continuer à jouer leur rôle de refuge ? Quel serait l’impact d’un réchauffement de l’eau souterraine sur ce mécanisme ?


À lire aussi : Peut-on encore éviter la disparition du saumon sauvage en France ?


Trois refuges thermiques étudiés dans le bassin du Rhône

Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), service géologique national, étudie le sous-sol et les eaux souterraines qu’il contient. Dans le cadre du projet ESTHER, mené en collaboration avec l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée et Corse, un programme d’observation et de modélisation des refuges thermiques dépendants des eaux souterraines a été mené.

Localisation des trois refuges thermiques étudiés dans le bassin rhodanien. Fourni par l'auteur

Cette recherche a permis la surveillance de trois refuges thermiques situés dans le bassin du Rhône :

  • en Provence verte, le fleuve Argens traverse des roches calcaires aquifères dont l’eau souterraine se déverse ponctuellement dans le cours d’eau via des sources appelées « bouillidous » ;

  • le Drac, rivière montagnarde au régime influencé par la fonte des neiges, issue du massif des Écrins, interagit avec sa nappe d’accompagnement dans un tronçon alimenté par l’adoux des Foulons, d’origine souterraine ;

  • la Veyle, rivière des Dombes, traverse un aquifère qui l’alimente tout au long de son cours ainsi que ses affluents, l’Iragnon et l’Être, dont les origines sont des sources drainant l’aquifère local.

Nous avons observé chacun de ces trois sites de façon minutieuse avec des capteurs autonomes qui mesurent à pas de temps fin (toutes les trente minutes) les variations horaires, journalières et saisonnières de la température de l’eau. Disposés à des endroits clés du tronçon de rivière étudié, ces instruments ont été utilisés pour analyser les modifications de température provoquées par les arrivées d’eau souterraine.

Une station météorologique a également été installée sur chacun des sites pour identifier les épisodes de pluies et de fortes chaleurs. En effet, la température de l’air est une variable fondamentale pour comprendre les interactions thermiques entre une rivière et l’atmosphère. Des mesures de débit, enfin, nous ont permis de déterminer l’effet des crues : plus le débit est élevé, plus la rivière est capable de résister aux augmentations des températures de l’air.

Mais l’eau souterraine est capricieuse : elle reste discrète, souvent invisible et cachée dans les profondeurs de la rivière. Pour compléter les mesures mentionnées précédemment, il restait donc à repérer les sources souterraines pour quantifier leur effet.

À la recherche des sources souterraines

Pour cela, il a fallu faire preuve d’inventivité… et de courage : il a fallu remonter à pied la rivière avec un dispositif de mesures conçu spécialement pour cette étude.

Le BRGM et le Département scrutent le Drac afin d’étudier ses eaux souterraines. Département des Hautes-Alpes/Stéphanie Cachinero

Il s’agit d’une thermo-perche à laquelle ont été attachés deux capteurs de température : la sonde inférieure est fixée au pied de la perche, tandis que la sonde supérieure est fixée sur un flotteur lui permettant de coulisser le long de la perche.

L’opérateur tient verticalement le dispositif et le déplace sur le fond du lit de la rivière, d’aval en amont, sur la longueur d’investigation souhaitée. En plus de la température, les capteurs mesurent également la conductivité électrique de l’eau et la pression.

Exemple d’une arrivée d’eau froide d’origine souterraine au sein d’une rivière chaude en été, observée grâce à un profil de mesures de températures par un opérateur équipé d’une thermo-perche. Fourni par l'auteur

Il ne reste alors plus qu’à remonter le cours d’eau avec la thermo-perche pour identifier les écarts de températures entre les deux sondes. Ces derniers sont indicateurs d’une stratification de la température provoquée par une arrivée d’eau souterraine profonde dans le lit du cours d’eau.

Toutes les données collectées par les différents appareils de mesure sont ensuite analysées pour mieux comprendre comment les eaux souterraines influencent la température des rivières étudiées. Elles permettent d’estimer l’importance de l’anomalie thermique et de suivre son évolution au fil des saisons et selon les débits mesurés. Cela renseigne sur la taille du refuge thermique disponible pour la faune aquatique.

Une observation s’impose déjà : quand les eaux souterraines arrivent en quantité suffisante par rapport au débit du cours d’eau, elles agissent comme un « régulateur naturel » des variations de températures. La rivière garde alors une température plus stable, sur une distance pouvant aller jusqu’à plusieurs kilomètres, ni trop chaude en été ni trop froide en hiver, créant ainsi un environnement idéal pour la faune aquatique.

Ceci est mis en évidence par l’évolution de plusieurs indicateurs thermiques, modifiés par les apports d’eau souterraine ; par exemple, le nombre de jours par an pendant lesquels la température de l’eau est supérieure à 20 °C, température considérée par les écologues comme un seuil biologique important pour de nombreuses espèces aquatiques.

Les refuges thermiques sont des zones où l’eau des lacs et des rivières est naturellement plus froide. Ce sont dans ces zones que les poissons vont se réfugier lorsque la température de l’eau augmente en été.

Des modélisations numériques pour préserver les refuges thermiques

Ces résultats sont également précieux pour calibrer et ajuster les modèles numériques développés pour la deuxième phase du programme ESTHER. En effet, pour anticiper les impacts du changement climatique sur les températures des rivières et, plus précisément, sur le fonctionnement des refuges thermiques dépendants des eaux souterraines, nous mettons en œuvre des approches de modélisation numérique.

Cette méthodologie permet de relier explicitement climat, hydrologie, hydrogéologie et échanges de chaleur entre l’atmosphère, les eaux souterraines et les cours d’eau pour explorer la manière dont la température des rivières évoluera selon différents scénarios de changement climatique, à l’échelle d’un tronçon de rivière ou d’un refuge thermique donné.

Qu’entend-on par modélisation ? Il s’agit, dans ce contexte, de représenter le système atmosphère/eau souterraine/cours d’eau par un ensemble d’équations (bilan d’énergie, bilan de masse, forces hydrauliques…), résolues numériquement dans le temps et l’espace. Les données issues des modèles climatiques globaux ou régionaux (par exemple, évolution des température de l’air, des précipitations, du rayonnement solaire, du vent, etc.) sont ensuite réintégrées dans ces équations. Il en résulte des modèles permettant de prévoir l’évolution future des débits et des températures de l’eau de la rivière étudiée.

Une fois bien calibrés, nous pourrons utiliser ces modèles pour tester des solutions d’adaptation au changement climatique, comme le développement ou la densification de la ripisylve (espèces végétales en bordure des cours d’eau) en aval d’une venue souterraine. De quoi protéger le refuge des rayons du soleil et prolonger son influence en aval. Il sera probablement crucial de préserver le débit des arrivées d’eau souterraine en réduisant les pompages dans les aquifères dont elles proviennent.

De même, ces modèles permettront de quantifier les impacts sur la température de l’eau des aménagements destinés à améliorer l’état quantitatif et qualitatif des cours d’eau. Ainsi, l’intérêt des opérations de suppression des seuils hydrauliques, de renaturation, de reméandrage et d’autres aménagements pourra être évalué au regard de leur impact éventuel sur un refuge thermique. De quoi fournir aux gestionnaires une évaluation de la vulnérabilité des refuges thermiques et les aider à identifier des moyens de la réduire.


Nous remercions l’Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse pour son soutien et sa participation au programme ESTHER et, plus particulièrement, Julie Jeanpert et Benoît Terrier, ainsi que la Maison régionale de l’eau, le syndicat mixte de l’Argens, le syndicat mixte Veyle vivante, le syndicat de rivière du Drac amont et de ses affluents (Communauté locale de l’eau du Drac amont, ou Cleda) et le Conseil départemental des Hautes-Alpes.

The Conversation

Jean-Christophe Maréchal a reçu des financements de l'AERMC

Adrien Selles a reçu des financements de l'Agence de l'Eau Rhône Méditerranée Corse

Yvan Caballero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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