LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

24.07.2026 à 11:51

Le prix du bœuf explose aux États-Unis et le pire pourrait être à venir

Andrew Muhammad, Professor of Agricultural Economics and Blasingame Chair of Excellence, University of Tennessee

Charles Martinez, Assistant Professor of Agricultural and Resource Economics, University of Tennessee

Le bœuf n’a jamais été aussi cher aux États-Unis depuis des décennies. Entre sécheresse, parasite ravageur et menaces de Donald Trump sur l’accord commercial nord-américain, tout concourt à réduire l’offre et à faire grimper les prix.
Texte intégral (1727 mots)
Le bœuf consommé aux États-Unis dépend largement des échanges avec le Canada et le Mexique. Mike Newbry/Unsplash, CC BY

Le marché nord-américain du bœuf fonctionne comme un seul et même écosystème : les bovins traversent plusieurs fois les frontières avant d’arriver dans les assiettes. Les tensions commerciales voulues par Donald Trump, combinées à une crise sanitaire dans les élevages, menacent cet équilibre et risquent de renchérir encore la viande.


C’est la saison des barbecues mais de nombreux Américains renoncent au bœuf du fait de l’envolée des prix. Ces derniers, qui ne cessent de grimper depuis le début de l’année 2025, subissent une nouvelle pression. En cause, la propagation de la lucilie bouchère, un parasite qui a frappé les élevages au Mexique avant d’atteindre les États-Unis. Or, le cheptel bovin américain était déjà tombé à son plus bas niveau depuis les années 1950, notamment en raison de la sécheresse.

À ces tensions s’ajoutent des incertitudes commerciales. À la veille des discussions des 16 et 17 juin 2026 entre les négociateurs américains et mexicains sur l’accord de libre-échange nord-américain, le président Donald Trump avait averti que Washington pourrait ne pas reconduire cet accord, négocié durant son premier mandat, voire s’en retirer complètement. (NDT : Les États-Unis et le Mexique ont entamé le 21 juillet un troisième cycle de négociations pour réviser l’accord de libre-échange nord-américain, sans la participation du Canada. Ces discussions interviennent après la décision de l’administration Trump de ne pas prolonger automatiquement l’accord, ouvrant une période de dix ans au terme de laquelle il expirera faute de nouvel accord.)

En tant qu’économistes spécialisés dans le commerce international et les filières d’élevage, nous étudions depuis longtemps la profonde intégration des marchés nord-américains du bétail et notamment du bœuf. Cette intégration façonne la production, les prix et les échanges d’animaux vivants comme de viande entre le Canada, le Mexique et les États-Unis. Or, le bœuf étant à la fois l’un des principaux produits agricoles importés et exportés par les États-Unis, le secteur est particulièrement exposé à toute remise en cause de l’accord commercial actuel. À titre d’exemple, le prix du bœuf haché a augmenté de plus de 20 % depuis janvier 2025.

L’incertitude commerciale actuelle, qui reflète l’approche plus fragmentée et bilatérale de Donald Trump en matière de négociations, ne pouvait pas survenir à un pire moment pour des consommateurs déjà éprouvés par l’inflation. Les turbulences croissantes sur le marché nord-américain du bœuf risquent d’accentuer encore les tensions sur l’offre et de faire grimper davantage les prix.

Un marché étroitement intégré

Les échanges de bétail et de viande entre les États-Unis, le Canada et le Mexique ont été structurés à partir de 1994 par l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena). En 2020, Donald Trump l’a remplacé par l’Accord États-Unis–Mexique–Canada (AEUMC, ou USMCA). Contrairement à l’Alena, ce nouvel accord doit être réexaminé tous les six ans par les trois pays et comporte une clause d’extinction au bout de seize ans. Le bœuf, comme les autres produits couverts par l’accord, a été exempté des droits de douane imposés par Donald Trump à ses partenaires commerciaux en 2025.

En théorie, les trois pays devaient décider avant le 1er juillet 2026 s’ils prolongeaient l’accord pour seize années supplémentaires ou s’ils le laissaient entrer dans une phase de réexamens annuels jusqu’à son expiration définitive en 2036. Mais le Canada, dont les relations avec Donald Trump sont particulièrement tendues, reste pour l’instant à l’écart des négociations. Les discussions se déroulent donc uniquement entre les États-Unis et le Mexique, qui abordent désormais les questions agricoles, le secteur du bœuf figurant parmi les dossiers les plus sensibles.

Les prix du bœuf, les décisions de production et l’approvisionnement sont étroitement liés entre les trois pays, au point de former un véritable marché nord-américain unique. Les bovins et les produits issus du bœuf circulent facilement d’un côté à l’autre des frontières grâce à la baisse des droits de douane et à l’harmonisation des réglementations instaurées par les accords commerciaux de 1994 et de 2020.

Les États-Unis importent du Mexique de jeunes bovins destinés à l’engraissement avant abattage, ainsi que du Canada des animaux déjà prêts à être abattus, qui alimentent ensuite les abattoirs américains. En sens inverse, les États-Unis exportent vers le Mexique de la viande bovine et des bovins prêts à l’abattage afin de répondre à la demande des consommateurs mexicains.

Cette intégration est également essentielle pour garantir l’approvisionnement américain. En 2024, les États-Unis ont importé presque exclusivement du Canada et du Mexique environ 2,1 millions de bovins, pour une valeur supérieure à 3 milliards de dollars. Ce volume peut paraître modeste au regard des quelque 32 millions de bovins abattus cette année-là aux États-Unis, mais ces flux réguliers en provenance des deux pays voisins contribuent à stabiliser l’offre et à limiter les fluctuations des prix.

L’importance de cette relation commerciale est apparue au grand jour en 2025, lorsque les importations de bovins vivants ont chuté de plus de 50 %. Cette baisse s’est poursuivie en 2026 : les importations de jeunes bovins en provenance du Mexique se sont effondrées de plus de 80 % à la suite de l’épidémie de lucilie bouchère. Le parasite a désormais été détecté chez des bovins dans le sud du Texas et au Nouveau-Mexique, poussant le Canada à interdire les importations de bovins vivants en provenance de ces régions.

Un secteur stratégique en première ligne

Les négociations commerciales actuelles ne portent pas uniquement sur le bœuf, ni même sur l’agriculture. Elles concernent aussi les règles d’origine des produits, les normes sociales et environnementales, l’e-commerce ou encore les dispositions relatives aux investissements, autant d’éléments qui structurent les chaînes d’approvisionnement nord-américaines. Les négociateurs américains y défendent en parallèle l’approche plus protectionniste et transactionnelle de l’administration Trump.

Le secteur du bœuf figure toutefois parmi les plus exposés en cas d’échec des négociations. En 2025, le Mexique était le troisième marché d’exportation du bœuf américain, avec plus de 1,3 milliard de dollars d’achats, tandis que le Canada occupait la quatrième place avec 874 millions de dollars. À l’inverse, le Canada et le Mexique étaient les deuxième et troisième fournisseurs de viande bovine des États-Unis, pour une valeur cumulée dépassant 5 milliards de dollars.

Malgré les menaces de Donald Trump, les États-Unis auraient beaucoup à perdre s’ils se retiraient totalement de l’accord conclu en 2020. Après que la Cour suprême a invalidé, plus tôt cette année, une grande partie des droits de douane d’urgence imposés par le président, son administration a tout intérêt à préserver les autres leviers dont elle dispose dans les négociations commerciales. Par ailleurs, les organisations agricoles américaines, qui constituent un soutien politique important de Donald Trump, font activement pression pour maintenir l’accord.

En cas de retrait des États-Unis, les échanges nord-américains reviendraient probablement au cadre plus général des règles de l’Organisation mondiale du commerce. Le Canada et le Mexique seraient alors libres d’imposer leurs propres droits de douane, ce qui augmenterait les coûts pour les éleveurs, les industriels de la filière et, au bout de la chaîne, pour les consommateurs.

Les deux partenaires commerciaux disposeraient également de davantage de latitude pour instaurer des barrières non tarifaires, comme des contrôles plus stricts, des formalités administratives supplémentaires ou encore des quotas sur les exportations américaines. Autant de mesures qui ralentiraient les échanges. Or, les bovins franchissent souvent plusieurs fois les frontières au cours de leur élevage et de leur transformation : même de faibles retards peuvent donc perturber toute la filière.

Le résultat serait probablement une chaîne d’approvisionnement moins efficace, une baisse des importations de bovins, un resserrement de l’offre aux États-Unis et, au final, une nouvelle hausse des prix. Certains éleveurs américains redoutent déjà un scénario comparable à celui vécu par les producteurs de soja, qui ont vu disparaître un marché d’exportation essentiel.

« Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre des débouchés pour nos produits. Regardez ce qui est arrivé au soja lorsque la Chine a cessé d’en acheter », nous a ainsi confié un éleveur.

The Conversation

Andrew Muhammad a reçu des financements du département de l'Agriculture des États-Unis (USDA) pour mener des recherches sur les échanges commerciaux dans la filière bovine.

Charles Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

24.07.2026 à 11:51

Ce que les dératiseurs nous apprennent sur le bonheur au travail

Hannah Fair, Lecturer in Human Geography, University of Southampton

Souvent méprisés, parfois contraints de se faire discrets pour ne pas embarrasser leurs clients, les dératiseurs et désinsectiseurs aiment pourtant profondément leur métier. Une recherche révèle les ressorts inattendus de cet épanouissement professionnel.
Texte intégral (1556 mots)
Le métier de dératiseur et désinsectiseur ne se résume pas à éliminer des nuisibles. Il demande des connaissances en biologie, un sens de l'enquête, de l'adaptation et beaucoup de psychologie. torook/Shutterstock

Pourquoi des personnes passent-elles leurs journées à traquer des rats, des punaises de lit ou des cafards… et adorent leur travail ? Une enquête menée auprès de professionnels montre que la résolution de problèmes, le contact humain et le sentiment d’être utile comptent davantage que les conditions difficiles.


Être dératiseur ou désinsectiseur consiste à s’attaquer à des animaux que la plupart d’entre nous feraient tout pour éviter. Pourtant, capturer des rats ou combattre des cafards s’avère être un travail étonnamment gratifiant.

Mes recherches montrent que ce niveau surprenant de satisfaction au travail s’explique par la diversité des missions, les défis quotidiens et les relations humaines qu’offre ce métier. Les professionnels que j’ai interrogés m’ont également expliqué que leur travail avait un impact positif sur la vie des gens.

Je l’ai découvert en passant les dernières années plongé dans l’univers de la dératisation et de la désinsectisation professionnelles. J’ai assisté à des salons spécialisés, lu la presse du secteur, interrogé des dératiseurs et désinsectiseurs et les ai accompagnés lors de leurs interventions.

Une chose m’a particulièrement frappé : la diversité des nuisibles auxquels ils sont confrontés, mais aussi celle des lieux où ils interviennent. Cette variété les oblige à faire preuve d’un véritable sens de l’enquête et de la résolution de problèmes.

Beaucoup d’imprévus

La plupart des dératiseurs et désinsectiseurs sont des généralistes, capables d’intervenir contre une grande variété de nuisibles, des rats et des souris aux guêpes, punaises de lit ou mites. Chaque infestation exige une compréhension fine du comportement de l’animal concerné.

Les professionnels que j’ai rencontrés m’ont expliqué que leur travail, notamment lorsqu’ils interviennent chez des particuliers, exige une grande capacité d’adaptation. Certains animaux apprennent par exemple à éviter les pièges ou développent une résistance à certains produits. Cette part d’imprévu empêche le métier de devenir monotone ou routinier.

Comme me l’a expliqué un dératiseur : « Il n’y a pas de cas type avec les rats ou les souris. C’est toujours différent. Les maisons changent, les situations changent, les points d’entrée changent. Les motivations des animaux et leurs sources de nourriture aussi. » Un autre résumait ainsi son métier : « Chaque journée est différente, et c’est ce qui la rend intéressante. Chaque intervention a ses particularités. Aucun chantier ne ressemble à un autre. »

Les dératiseurs et désinsectiseurs bénéficient aussi d’une grande autonomie dans l’organisation de leur travail, qu’ils soient indépendants ou salariés d’une grande entreprise. Beaucoup s’intéressent de près à la biologie, aux habitats et au comportement des animaux qu’ils combattent, et apprécient ce contact avec le monde vivant.

Nombre d’entre eux m’ont confié éprouver une véritable fascination, voire de la curiosité, pour les espèces auxquelles ils sont confrontés, certains allant jusqu’à avoir leurs favorites. Et malgré le fait que leur métier implique souvent de tuer des animaux, j’ai constaté un profond respect de la nature au sein de la profession.

Tout n’est cependant pas rose.

« Les gens vous prennent pour un Néandertalien »

Le métier oblige souvent à travailler dans des conditions peu enviables, par exemple dans des égouts ou des combles envahis de fientes d’oiseaux. Il soulève aussi des questions éthiques : certains professionnels m’ont confié ressentir, en privé, de la culpabilité ou un malaise lorsqu’ils doivent tuer certaines espèces.

Dans l’ensemble, les dératiseurs et désinsectiseurs se montrent pourtant soucieux du bien-être animal. Lorsqu’ils doivent recourir à des méthodes létales, ils cherchent le plus souvent à limiter autant que possible les souffrances des animaux.

Et bien que leur travail joue un rôle essentiel pour la santé publique, cette profession reste peu considérée socialement. Les compétences techniques et les connaissances qu’elle mobilise sont largement sous-estimées.

Comme me l’a résumé l’un des professionnels interrogés : « Les gens vous prennent pour une sorte de Néandertalien, un abruti qui assomme de petits animaux à fourrure avec un bâton. »

Plusieurs professionnels m’ont raconté que certains clients leur demandaient de garer leur véhicule à distance de leur domicile, d’entrer par une porte dérobée ou d’utiliser des camionnettes sans logo, afin de dissimuler le recours à un dératiseur ou un désinsectiseur. D’autres ont été confrontés à un mépris plus direct : des clients leur interdisaient d’utiliser leurs toilettes ou faisaient des remarques désobligeantes sur leur métier.

L’un de mes interlocuteurs, issu d’une entreprise familiale, m’a raconté que son fils adulte contrôlait des boîtes d’appât sous un évier dans la salle des professeurs d’une école lorsqu’il a entendu un enseignant lancer : « Oh la la… imaginez passer toute sa vie à faire ça. »

Souvent solitaire

Malgré l’autonomie qu’il offre, le métier de dératiseur et désinsectiseur s’exerce souvent en solitaire, ce qui peut entraîner un sentiment d’isolement et des difficultés psychologiques. Cet inconvénient est toutefois souvent compensé par les liens d’amitié très forts qui unissent les professionnels du secteur – y compris entre dirigeants de petites entreprises pourtant concurrentes – ainsi que par le sentiment d’être socialement utiles, notamment lorsqu’ils viennent en aide à des particuliers confrontés à une infestation. Cette aide peut d’ailleurs être déterminante, les infestations de nuisibles ayant souvent des répercussions importantes sur la santé mentale.

Comme me l’a confié l’un d’eux : « Je trouve ça incroyablement gratifiant de voir des gens passer d’un état de profonde détresse à un immense soulagement, avec une reconnaissance extraordinaire. » Un autre ajoutait : « J’aime apprendre à connaître mes clients, plaisanter avec eux, résoudre leurs problèmes et sentir qu’ils m’accordent leur confiance. »

Certains dératiseurs et désinsectiseurs privilégient même l’entraide au profit. Ils accordent parfois, de manière informelle, des réductions ou des visites supplémentaires aux retraités ou aux clients les plus modestes, ce qui renforce le sentiment d’exercer un métier utile et gratifiant.

La recette du bonheur au travail

Le secteur cherche aujourd’hui activement à recruter de nouveaux professionnels, mais ce métier n’est pas fait pour tout le monde. Pour ma part, je m’attacherais probablement trop à mes colocataires rongeurs involontaires pour avoir un jour recours à un dératiseur.

La lutte contre les nuisibles soulève en outre des questions complexes, qu’il s’agisse du bien-être animal ou des effets environnementaux des produits chimiques utilisés. Mes recherches auprès des dératiseurs et désinsectiseurs donnent ainsi un aperçu des ingrédients qui rendent un travail à la fois agréable et porteur de sens.

Parmi eux figurent la diversité des missions, l’autonomie, les relations avec les autres et le sentiment d’exercer une activité utile à la société. Et si un métier comme la lutte contre les nuisibles peut réunir toutes ces qualités, alors son avenir semble plein de promesses.

The Conversation

Hannah Fair reçoit des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC) du Royaume-Uni et a auparavant bénéficié d'un soutien de la Royal Geographical Society. Dans le cadre de ses recherches sur le secteur britannique de la dératisation et de la désinsectisation, elle est membre du groupe de travail sur les relations avec le monde universitaire de la British Pest Control Association (BPCA).

PDF

24.07.2026 à 11:50

« Je ne peux plus participer à cette mascarade » : pourquoi des guides en Antarctique quittent le métier de leurs rêves

Zdenka Sokolickova, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen

Christy Hehir, Senior Lecturer in Tourism and Events, University of Surrey

Elizabeth Cooper, Postdoctoral Researcher, Arctic Centre, University of Groningen

L’Antarctique attire chaque année davantage de touristes. Mais pour certains guides, voir les glaciers fondre et les colonies de manchots se remplir de visiteurs est devenu moralement insupportable. Ils racontent pourquoi ils ont décidé de partir.
Texte intégral (1508 mots)

Observer le changement climatique au plus près, tout en contribuant à amener toujours plus de visiteurs sur l’un des écosystèmes les plus fragiles au monde : c’est le dilemme qui a poussé plusieurs guides touristiques à quitter l’Antarctique.


« On voyait d’immenses pans de glacier s’effondrer dans la mer, et on avait juste envie de pleurer. Mais tous les touristes applaudissaient. Et vous vous disiez… “Vous ne voyez vraiment pas le lien ?” »

Ces mots sont ceux d’un ancien guide touristique en Antarctique que nous avons interrogé. Pour tous les passionnés de nature, difficile d’imaginer un métier plus enviable. Pendant plusieurs mois, ils vivent au milieu des manchots, des orques et des glaciers, tout en faisant découvrir à leurs visiteurs l’un des endroits les plus extraordinaires et préservés de la planète.

Mais pour certains guides, comme ceux que nous citons dans cet article, ce privilège est progressivement devenu impossible à concilier avec leurs convictions. Voir les effets du changement climatique se manifester sous leurs yeux, tout en contribuant à amener chaque année des milliers de visiteurs supplémentaires sur le continent, les a finalement poussés à abandonner le métier dont ils avaient pourtant toujours rêvé.

Le tourisme en Antarctique connaît une croissance fulgurante. Plus de 120 000 visiteurs s’y sont rendus durant la saison 2025-2026, et ils pourraient être 450 000 chaque été d’ici une dizaine d’années. Notre nouvelle étude montre comment les guides touristiques en Antarctique sont confrontés à un profond dilemme : faire découvrir à un nombre toujours plus important de visiteurs un écosystème extrêmement fragile, tout en contribuant à l’une des formes de tourisme les plus émettrices de CO2.

« J’y étais lors de la journée la plus chaude jamais enregistrée, en 2020. Je randonnais sur un glacier en tee-shirt, je pilotais des Zodiac sans gants. C’était vraiment triste. Les effets du changement climatique vous sautent littéralement au visage. »

Nous avons interrogé 25 anciens guides en Antarctique qui ont choisi de quitter leur métier (tous les témoignages sont anonymisés). Tous expliquent n’avoir plus été capables de concilier leurs convictions avec les conséquences du tourisme dont ils étaient témoins au quotidien.

« Très souvent, les manchots n’avaient que quelques heures de répit pendant la nuit. Le reste du temps, des centaines de personnes traversaient les colonies sans interruption. »

Si les opérateurs touristiques affirment souvent qu’un voyage en Antarctique permet de sensibiliser les visiteurs aux enjeux environnementaux, ces anciens guides disent avoir été frappés par leur méconnaissance de l’impact des activités humaines sur cet écosystème.

Des manchots
Des manchots à l’horizon. TC Photography/Unsplash, CC BY-SA

Aucun de ces guides n’a quitté son métier sur un coup de tête. Leur décision est le fruit d’années de réflexion, de doutes et de conflits moraux.

« Nous étions constamment tiraillés entre deux aspirations : l’enthousiasme de travailler en Antarctique, dans ces régions isolées que nous aimions tant, et le sentiment de participer au développement de l’industrie touristique. »

« Je ne peux plus prendre part à cette mascarade qu’est le tourisme de croisière en Antarctique à l’ère du changement climatique. Comment pourrais-je continuer à y emmener des gens, leur parler du changement climatique et ne rien faire contre ? »

Le parcours de ces anciens guides en Antarctique montre que les changements les plus profonds sont rarement le fruit d’une décision soudaine. Ils résultent souvent d’un long cheminement, douloureux, marqué par les compromis et les remises en question. Pour beaucoup, le fait d’agir pendant des années à l’encontre de leurs convictions a fini par peser sur leur bien-être.

« Au fond, je me demande ce que je pourrai dire à mes enfants quand je serai sur mon lit de mort. Est-ce que je pourrai les regarder dans les yeux et leur dire : “J’ai essayé” ? Je ne crois pas que j’aurais pu le faire si j’avais continué ce travail. »

L’histoire de ces guides, qui ont renoncé à l’un des métiers les plus fascinants du tourisme mondial, montre avec force que renoncer à un mode de vie jugé non durable peut avoir un coût personnel bien réel.

« Aujourd’hui encore, l’Antarctique reste, dans mon esprit, l’environnement le plus sauvage et le plus extraordinaire qui soit. C’est un lieu qui mérite d’être protégé à tout prix. Or j’ai le sentiment que le tourisme, et notre simple présence là-bas, produisaient exactement l’effet inverse. »

Nombre des personnes interrogées restent profondément attachées à l’Antarctique et regrettent parfois d’avoir quitté ce métier. Ces sentiments contradictoires font partie intégrante des décisions prises par souci de protéger les autres, y compris des environnements aussi lointains et fragiles.

« Est-ce que j’aimerais prendre un avion demain pour retourner au bord de la banquise et emmener des gens sur la glace ? Oui, une grande partie de moi en a encore envie. Mais je sais aussi que je me sentirais terriblement mal après l’avoir fait. »

Aimer, puis partir

Pour les personnes que nous avons interrogées, prendre soin de l’Antarctique a finalement signifié renoncer au tourisme sur le continent. Leurs témoignages montrent que l’éloignement n’affaiblit pas nécessairement le sentiment de responsabilité. Protéger l’Antarctique a fini par signifier le quitter, et beaucoup disent s’être sentis mieux après leur départ. Parfois, la meilleure façon de préserver un lieu que l’on aime est simplement de le laisser en paix.

« J’avais le sentiment d’agir constamment à l’encontre de ce que je savais juste, et je crois que mon corps le ressentait lui aussi. Le jour où j’ai décidé de partir, je me suis senti tellement mieux. C’était comme si je pouvais enfin respirer à nouveau. »

Si vous vous êtes déjà demandé si votre travail était en accord avec vos valeurs, ces parcours offrent une réflexion éclairante sur l’équilibre entre carrière, bien-être et responsabilité environnementale. L’histoire de ces guides invite aussi à regarder autrement la meilleure façon de protéger l’Antarctique : en acceptant parfois de ne pas y aller.

The Conversation

Zdenka Sokolickova reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

Christy Hehir reçoit un financement du programme PT-REPAIR ADAPT de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO). Les travaux présentés s'inscrivent dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003), auquel elle collabore à titre bénévole.

Elizabeth Cooper reçoit un financement du programme PT-REPAIR de l'Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique (NWO), dans le cadre du projet GUIDE-BEST (subvention n° NWA.20.1435.003).

PDF
3 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓