11.08.2026 à 16:44
Annie Curtis, Professor (Assoc), School of Pharmacy and Biomolecular Sciences (PBS), RCSI University of Medicine and Health Sciences
Cansu Gorgun, Tenure Track Researcher, Università degli studi di Genova

Notre squelette est en permanence en train de se remodeler. Ces phases de destructions et de reconstructions quotidiennes suivent un rythme bien précis, qui pourrait être perturbé en fonction de nos modes de vie.
Durs, compacts, mis en place une fois pour toutes… vos os vous semblent peut-être la partie la plus immuable de votre corps. En réalité, notre squelette est un chantier perpétuel. Tout au long de la vie, les os se renouvellent, selon un processus continu appelé « remodelage ».
Chaque jour, de minuscules équipes de cellules détruisent l’os ancien et édifient de l’os neuf à sa place. Ces cellules possèdent leurs propres horloges biologiques, comparables à celles qui règlent le sommeil, la faim et d’innombrables autres rythmes quotidiens.
Deux types cellulaires entretiennent ce processus. Les ostéoclastes éliminent l’os ancien ou endommagé ; les ostéoblastes déposent ensuite de l’os neuf pour combler ce qui a été retiré. Des chercheurs ont montré que ce cycle suit un rythme quotidien : la résorption osseuse est généralement maximale en début de journée, tandis que la formation osseuse tend à culminer plus tard.
L’horloge circadienne des cellules osseuses semble maintenir ces deux phases séparées, garantissant que chacune se déroule au moment le plus favorable.
Parmi les signaux qui contribuent à coordonner ce rythme figure la mélatonine. On la présente souvent comme « l’hormone du sommeil », mais il s’agit plutôt en réalité d’une « hormone de l’obscurité ». À mesure que la lumière décline le soir, son taux s’élève et signale à l’organisme que la nuit est venue, et ce, que vous dormiez ou non.
Dans l’os, la mélatonine paraît freiner l’activité des ostéoclastes tout en soutenant celle des ostéoblastes. Les taux de mélatonine, tout comme les marqueurs de la formation osseuse, atteignent leur maximum au cours de la nuit. Cela suggère que les habitudes qui perturbent la montée et la baisse normales de la mélatonine – consultation d’écrans tard le soir, sommeil irrégulier, repas pris à des heures avancées – pourraient dérégler les signaux qui contribuent à maintenir un os en bonne santé.
Avec l’âge, ces rythmes quotidiens s’estompent. Les chercheurs pensent que cet affaiblissement des signaux circadiens pourrait, en partie, expliquer pourquoi la perte osseuse, l’ostéoporose et les fractures deviennent plus fréquentes en vieillissant.
Par ailleurs, nos modes de vie modernes, qui nous exposent à des lumières artificielles et des horaires irréguliers, désaccordent peut-être ces rythmes encore davantage. Une question se pose donc : les réaligner permettrait-il, en retour, de protéger la santé osseuse ?
C’est là tout le principe de la médecine circadienne, ou chronomédecine : traiter la maladie en prêtant attention non seulement au médicament que reçoivent les patients, mais aussi au moment où ils le reçoivent.
Certains indices révèlent déjà que l’heure d’administration d’un médicament compte. Dans une étude menée chez l’animal, une supplémentation en mélatonine a protégé l’os plus efficacement lorsqu’elle était administrée le jour plutôt que la nuit
– un résultat pour le moins surprenant s’agissant d’une hormone habituellement associée à l’obscurité. Il ne s’agit encore que d’une observation préliminaire, mais elle souligne tout ce qu’il nous reste à découvrir sur la temporalité interne du corps.
Fort heureusement, selon toute vraisemblance, les habitudes favorisant une bonne santé circadienne générale sont probablement aussi bénéfiques à notre squelette. Se coucher et se lever à heures régulières, s’exposer à la lumière du jour dès le matin, dîner tôt plutôt que tard et suivre une routine constante constituent autant de moyens de garder synchronisées les horloges de notre organisme. Les travailleurs postés, dont les horaires contrarient ces horloges, sont sans doute ceux qui auraient le plus à y gagner.
La question des horaires concerne peut-être aussi la pratique de l’exercice physique. En effet, l’os semble répondre plus vigoureusement aux sollicitations mécaniques durant la phase active de l’organisme, ce qui laisse penser que l’heure à laquelle on choisit de se dépenser pourrait influer sur les bénéfices pour le squelette.
Les os ne font pas partie des organes dont on remarque les changements du jour au lendemain. Leur adaptation se fait au fil des années, au gré de choix et d’habitudes qui façonnent aussi le reste de notre santé. Sommeil, lumière ou rythme de nos journées peuvent sembler n’avoir pas grande influence sur notre squelette. Pourtant, ces éléments participent depuis toujours à son élaboration.
Annie Curtis bénéficie d'un financement au titre de la subvention « Frontiers for the Future » de Research Ireland, numéro de subvention 20/FFP-P/8636.
Cansu Gorgun a bénéficié d'un financement de l'Union européenne dans le cadre de la convention de subvention n° 101106209 relative à une bourse postdoctorale Marie Skłodowska-Curie (METABOLATE).
11.08.2026 à 16:35
Pauline Born, Maitresse de conférences, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
Près de 80 % des pompiers français ne sont pas salariés. Volontaires, ils combattent le feu après leur travail ou pendant leurs jours de congé. Beaucoup ne tiennent pas plus de trois ans.
Ce modèle, déjà fragile, est mis sous tension par l’intensification des incendies.
Le ratio entre pompiers professionnels et volontaires doit être repensé, tout comme les modalités de formation des volontaires et l’organisation des secours.
Les images des incendies qui ont ravagé cet été les forêts du sud de la France rappellent une réalité trop souvent oubliée : près de 80 % des sapeurs-pompiers français sont volontaires. Au sein des colonnes de camions engagés au plus près des flammes, se trouvent des femmes et des hommes qui, une fois leur mission terminée, reprennent souvent leur activité professionnelle, parfois après une nuit passée sur le terrain à combattre le feu. D’autres posent des jours de congé pour être davantage disponibles, car tous n’ont pas la chance de bénéficier d’aménagements prévus par des conventions signées entre leur employeur et leur service départemental d’incendie et de secours (SDIS) de rattachement.
Cette situation renvoie à des difficultés plus larges de moyens et d’organisation auxquelles font face les SDIS depuis plusieurs années. Pour garantir la continuité des secours sur l’ensemble du territoire, ils sont contraints de recruter un grand nombre de volontaires.
L’épisode des incendies en Gironde a remis en lumière les tensions croissantes auxquelles est confronté le modèle français de sécurité civile.
La France a fait le choix de faire reposer le modèle de sécurité civile sur une complémentarité entre différents statuts de sapeurs-pompiers :
En France, le nombre de sapeurs-pompiers est globalement stable depuis une dizaine d’années, qu’il s’agisse des volontaires ou des professionnels. Les pompiers français exercent des missions parmi les plus étendues d’Europe (voir tableau plus bas). Seuls le Danemark et la Finlande leur en demandent autant. Et avec le vieillissement de la population et le changement climatique, leurs interventions pourraient encore s’intensifier dans les années à venir : multiplication des carences d’ambulanciers privés (que les pompiers remplacent), mais aussi feux de forêts, inondations, tempêtes et épisodes météorologiques extrêmes.
Lorsque les populations composent le 18 ou le 112, elles ignorent généralement si ce sont des pompiers professionnels ou volontaires qui interviennent. Sur le terrain ou en caserne, rien ne permet de les distinguer. Cette uniformité peut d’ailleurs parfois alimenter certaines tensions. En effet, les professionnels se sentent parfois insécurisés, voire menacés dans leur statut, par le fait que les volontaires exercent les mêmes missions qu’eux, avec des responsabilités similaires, mais sans relever du statut salarié.
D’autres pays européens, à l’image de l’Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg, ont aussi fait le choix d’un modèle fondé sur la complémentarité entre volontaires et professionnels, mais dans des proportions et des conditions différentes.
Ce modèle de complémentarité des statuts n’est toutefois pas universel. Au Royaume-Uni ou en Espagne par exemple, il a été décidé de limiter le recours au volontariat et de s’appuyer davantage sur les pompiers professionnels, qui représentent plus de la moitié des effectifs.
Au cours de ces dernières années, les exigences à l’égard des pompiers volontaires se sont amplifiées. En début d’engagement, ils suivent d’abord une formation initiale leur permettant de développer des compétences comparables à celles des professionnels, mais en deux fois moins de temps. Cette formation dure en général une trentaine de jours, répartie en plusieurs modules. Beaucoup doivent donc poser des jours de congé ou enchaîner plusieurs week-ends de formation, au prix d’une fatigue importante et d’une mise entre parenthèses de leur vie personnelle.
Les exigences s’observent ensuite au quotidien. Face aux difficultés de moyens et d’organisation, de nombreux SDIS tendent à imposer aux sapeurs-pompiers volontaires plus d’heures de service. Dans de nombreux départements, cela se traduit par des objectifs de gardes ou d’astreintes à réaliser, afin de garantir la capacité opérationnelle des centres de secours, sous peine de suspension ou de résiliation de l’engagement (par exemple, au moins 900 heures de présence par an dans le Lot-et-Garonne et au moins 48 heures de garde par mois dans les Yvelines). Certes, ces exigences répondent à de réels besoins pour assurer les services de secours, mais elles ne s’appuient sur aucune réglementation ni législation et elles peuvent décourager des individus pourtant très motivés, dont les contraintes familiales ou professionnelles limitent la disponibilité.
Certaines contraintes qui pèsent sur la vie personnelle des pompiers sont parfois tout simplement oubliées des politiques publiques. Les mégafeux, qui mobilisent les individus pendant plusieurs jours, posent par exemple rapidement la question de l’organisation familiale, en particulier chez les volontaires. Les indemnités qu’ils perçoivent ne compensent pas toujours les coûts indirects engendrés par leur engagement, comme les frais de garde d’enfants, par exemple. Or, ces contraintes pèsent directement sur la fidélisation des volontaires.
Pour limiter ces contraintes, les SDIS sont de plus en plus nombreux à développer un « engagement différencié ». Celui-ci permet aux volontaires de suivre uniquement certains modules de la formation et d’intervenir sur les missions correspondant aux compétences développées, réduisant de fait la durée totale de leur formation et le temps à consacrer à leur engagement.
En pratique, les pompiers qui choisissent cette formule sont souvent exclusivement orientés vers le secours d’urgence aux personnes, qui représente 86 % des interventions au quotidien. À l’inverse, le module incendie est souvent délaissé au regard du peu d’interventions de ce type réalisées chaque année en France (6 %) et de la densité d’apprentissage nécessaire pour valider la formation.
Dans un contexte où les feux de forêt deviennent plus fréquents et plus intenses, ce choix interroge : ce dispositif mérite sans doute d’être repensé.
Face aux feux en Gironde, de nombreux agriculteurs sont spontanément venus prêter main-forte aux pompiers, avec leurs tracteurs, pour ralentir la progression des flammes. Cette solidarité est précieuse, mais elle révèle les limites du modèle actuel de sécurité civile. Si les agriculteurs ont généralement une connaissance fine du terrain et disposent de matériel utile, comme des citernes à eau, ils ne bénéficient pas de la formation et des équipements des sapeurs-pompiers pour faire face au feu, ce qui les expose parfois à des risques importants.
Plutôt que de compter sur ces renforts improvisés, il serait pertinent d’élargir le vivier de personnes formées à la lutte contre les feux de forêt. Une piste consisterait à permettre à certains volontaires de se former exclusivement à cette mission, afin d’élargir les effectifs disponibles sans imposer à tous une formation complète. Des agriculteurs pourraient notamment être intéressés par ce type d’engagement, qui leur donnerait les compétences nécessaires pour intervenir en sécurité.
La solidarité a aussi dû pallier des manques du service public d’un point de vue logistique. Ainsi, deux autres images ont été marquantes au plus fort des incendies de Gironde : d’une part, celle des soldats du feu qui se reposent comme ils le peuvent, parfois le long des chemins, et, d’autre part, celle des nombreux habitants de la région qui organisent spontanément des repas pour les pompiers, proposent de laver leurs vêtements et qui, plus largement, apportent un soutien logistique aux équipes engagées.
Si ces actions témoignent d’une belle solidarité humaine, elles interrogent néanmoins la capacité des pouvoirs publics actuels à organiser la réponse aux besoins matériels et logistiques générés par des interventions qui peuvent s’étendre sur plusieurs semaines. Nourrir, ravitailler et permettre le repos des sapeurs-pompiers constitue un pilier essentiel de la gestion de crise.
Il ne s’agit pas de remettre en cause la complémentarité entre pompiers professionnels et pompiers volontaires dans le modèle français de sécurité civile. Néanmoins, les difficultés mises en lumière par les incendies de 2026 invitent à s’interroger sur deux points :
l’adaptation du modèle actuel à un contexte d’accroissement de fréquence et d’intensité des feux de forêt et, plus largement, des interventions de grande ampleur ;
la capacité de la sécurité civile et des SDIS à organiser les moyens humains, matériels, sanitaires et logistiques nécessaires à ce type d’interventions.
Concernant les pompiers volontaires, l’enjeu n’est pas d’en recruter toujours plus, mais de créer les conditions permettant de les fidéliser. Cela suppose de penser l’engagement dans la durée, en tenant compte des réalités sociales de ces femmes et de ces hommes et des contraintes qu’ils rencontrent. Aujourd’hui, un sapeur-pompier volontaire, qui n’exerce pas en tant que pompier professionnel en parallèle, s’engage en moyenne pendant onze ans et six mois. Mais il existe des disparités importantes en fonction du territoire et des profils et, généralement, de nombreux abandons sont observés au cours des premières années d’engagement.
Une réflexion plus large sur les effectifs pourrait s’avérer nécessaire. Accroître le nombre de pompiers professionnels ne permettrait pas seulement d’améliorer la disponibilité des équipes. Cela favoriserait aussi l’accumulation d’une expérience précieuse. Face à un incendie, les gestes, les décisions et la lecture du terrain évoluent avec les interventions. On ne combat pas un feu avec la même aisance lors de sa troisième mission que lors de sa centième. Cette expérience est plus difficile à bâtir chez des volontaires, dont le turnover est important.
Les difficultés révélées par les incendies de cet été dépassent finalement le seul champ de la sécurité civile. Elles interrogent plus largement la capacité du pays à préparer les services publics aux transformations sociétales et environnementales.
Depuis plusieurs années, les politiques publiques sont souvent conduites sous la contrainte des économies budgétaires ou pour répondre à des priorités de court terme. L’actualité montre pourtant qu’il est nécessaire de réaliser des investissements durables dans les moyens humains, matériels et organisationnels afin de mieux préparer l’avenir.
Les différentes crises de ces dernières années rappellent le caractère essentiel de certaines professions, dont l’importance tend à être mise en lumière seulement lorsqu’elles se retrouvent en première ligne. Après les soignants durant la pandémie de Covid-19, les sapeurs-pompiers sont aujourd’hui au cœur de l’actualité.
Pauline Born a reçu des financements de l'ANRT et du SDIS 57 (thèse CIFRE) pour sa thèse sur la formation et la professionnalisation des sapeurs-pompiers volontaires (soutenue en 2023).
11.08.2026 à 16:35
Didier Bigo, Chair professor emeritus, Sciences Po
Rebecca Mignot-Mahdavi, Assistant professor en droit, Sciences Po
L’ESSENTIEL
En juillet 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affirmé sa volonté de « démanteler » la Cour pénale internationale.
Cette offensive s’inscrit dans une série d’attaques contre les juridictions internationales, notamment à travers des sanctions visant leur action et leurs acteurs.
Si de telles sanctions ont vocation à affaiblir ces institutions, elles témoignent également de la force persistante du droit. Elles montrent que le langage juridique demeure incontournable et révèlent la crainte que suscite l’effet durable de la qualification des crimes.
Dans l’Automne du patriarche (Gabriel García Márquez, 1975), le vieux dictateur ne se réjouit que d’une chose : voir ses anciens collègues déchus jouer aux cartes dans la salle qui est réservée à leur exil et se délecter de leur dénuement et de leur obséquiosité. La mise en scène du pouvoir vieillissant, obsédé par sa propre survie et par le spectacle de la déchéance de dirigeants jadis intouchables, saisit la peur du moment où la puissance cesse de protéger ceux qui l’ont exercée.
Les attaques contemporaines contre la Cour pénale internationale (CPI) et les mécanismes internationaux d’enquête sur les violations des droits humains font écho à cette temporalité, à cette crainte, et font émerger la force du droit. Les sanctions états-uniennes visent moins ce que ces institutions sont capables de faire aujourd’hui que ce qu’elles pourraient déclencher demain : en sus d’un mandat d’arrêt, d’une qualification juridique préliminaire et d’une procédure, un jugement et une condamnation.
L’acharnement des États-Unis contre la justice internationale n’est donc pas le signe d’une souveraineté tranquille et sûre d’elle-même. Il trahit, au contraire, la crainte que les mots du droit survivent aux protections politiques du moment, et que ceux qui se croyaient protégés par la puissance puissent être à tout moment rattrapés par la qualification juridique de leurs actes.
Fin juillet 2026, l’offensive américaine contre la justice internationale a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de sanctions ponctuelles contre des responsables de la CPI ou contre des figures isolées des Nations unies. À la mi-juillet, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé une campagne diplomatique visant explicitement à « démanteler » la CPI, accusée d’empiéter sur la souveraineté des États-Unis et de menacer leurs agents, responsables politiques et militaires.
Cette annonce prolonge le décret présidentiel 14203 adopté par Donald Trump en février 2025, qui déclarait une « urgence nationale » face aux actions prétendument « illégitimes et infondées » de la Cour visant les États-Unis et leur proche allié israélien. Depuis, le régime de sanctions s’est étendu : magistrats de la CPI, rapporteurs spéciaux des Nations unies, organisations palestiniennes de défense des droits humains et acteurs de la société civile impliqués dans la documentation de possibles crimes internationaux ont été visés ou menacés.
Au cœur de ce régime de sanctions se trouve Gaza. Les sanctions américaines, qui ont explicitement vocation à sanctionner les individus « directement impliqués dans le ciblage illégitime d’Israël », se sont intensifiées à mesure que la CPI, certains mécanismes des Nations unies et des organisations de défense des droits humains documentaient et qualifiaient juridiquement les crimes commis à Gaza et, plus largement, dans les territoires palestiniens occupés.
L’enquête de la CPI sur la situation en Palestine, les mandats d’arrêt visant Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, les rapports des Nations unies et le travail d’ONG palestiniennes ou internationales constituent autant de démarches de qualification juridique des crimes que l’offensive américaine cherche à délégitimer.
Le trait le plus frappant de cette séquence est l’inversion de l’accusation. Celles et ceux qui enquêtent sur des crimes internationaux deviennent les accusés. Les juges, procureurs, rapporteurs et ONG ne sont plus présentés comme des acteurs cherchant à établir des responsabilités, mais comme des menaces envers la souveraineté, la sécurité nationale ou la neutralité politique.
Le déplacement est décisif. Au lieu de demander si des populations ont été bombardées, affamées, déplacées, persécutées ou privées des conditions élémentaires de survie, le débat est redirigé vers ceux qui formulent ces questions : le procureur aurait-il outrepassé son mandat ? Le rapporteur serait-il militant ? La Cour serait-elle biaisée ? Les organisations qui documentent les crimes seraient-elles politiquement motivées ?
Cette stratégie d’inversion fabrique ce que l’on pourrait appeler une « faute de juger ». Les sanctions américaines transforment l’acte d’enquêter, de qualifier et de demander des comptes en conduite suspecte, hostile et punissable. Ce renversement ne passe pas seulement par le discours. Il s’inscrit dans des mesures concrètes : gels d’avoirs, restrictions de visas, interdictions de transactions, pression sur les institutions qui coopèrent ou entrent en relation avec les personnes ou entités visées.
La personne qui nomme le crime devient celle autour de laquelle s’organise le risque et la gestion du risque.
Il serait tentant de voir dans ces sanctions la preuve de l’impuissance du droit international. C’est en fait l’inverse. Si la CPI, les rapporteurs spéciaux de l’ONU ou les ONG de documentation étaient insignifiants, il ne serait pas nécessaire de les sanctionner.
La sanction est, en ce sens, un aveu involontaire. Elle reconnaît que les rapports, mandats d’arrêt, qualifications juridiques, avis consultatifs et enquêtes internationales conservent une capacité à blesser l’impunité. Leur force ne réside pas toujours dans une coercition immédiate. La CPI ne dispose pas d’une police mondiale ; les rapporteurs spéciaux ne rendent pas de jugements exécutoires. Mais leurs mots circulent et entrent dans les archives, les médias, les mobilisations, les procédures nationales, les débats diplomatiques, et les mémoires collectives.
Ce qui est redouté n’est donc pas seulement la condamnation judiciaire, mais la sédimentation d’une qualification. Le fait qu’une violence soit durablement inscrite comme crime, et non comme simple opération militaire, nécessité sécuritaire ou dommage collatéral regrettable.
Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser la justice internationale. Elle a toujours été traversée par des rapports de puissance et des héritages impériaux. Mais les sanctions actuelles ne contestent pas ces biais, au contraire. Elles les instrumentalisent pour empêcher que certains puissants, ou leurs alliés, soient nommés et jugés par des institutions qu’ils ne contrôlent pas.
L’aveu de la force du droit réside également dans le fait que les États-Unis ne répondent pas seulement par une menace extralégale pour menacer la justice internationale. Ils produisent du droit : décrets présidentiels, listes de sanctions, procédures administratives, obligations de mise en conformité. Des instruments conçus pour lutter contre le terrorisme, la prolifération, le blanchiment ou le financement illicite sont redirigés vers des magistrats, des enquêteurs, des rapporteurs ou des organisations de défense des droits humains.
L’attaque contre la justice internationale se présente donc elle-même dans les formes de la légalité. À ceci près que la logique n’est évidemment pas celle d’un procès contradictoire, avec preuves, débat public et motivation détaillée. Elle est celle de l’inscription sur liste : une personne ou une entité est désignée comme risquée, menaçante ou prohibée. Cette désignation déclenche ensuite des effets en chaîne.
La différence est essentielle. Le jugement suppose une procédure, une contradiction, une motivation, un dossier qui peut être contesté. La sanction administrative ne condamne pas juridiquement au sens classique. L’inscription sur liste impose un autre fonctionnement : elle nomme un risque et laisse les infrastructures administratives, financières et numériques en tirer les conséquences.
Cette logique est d’autant plus efficace qu’elle repose sur la diligence des intermédiaires. Banques, plateformes numériques, compagnies aériennes, hôtels, universités, ONG, assureurs ou prestataires de services n’ont pas toujours besoin d’être directement contraints. Il leur suffit d’anticiper le risque.
Ces sanctions ne doivent pas être comprises seulement comme des mesures symboliques visant des responsables prestigieux. Leur force se déploie dans les infrastructures ordinaires de la vie et du travail.
Des cas déjà documentés font état de cartes bancaires annulées, de comptes numériques fermés, de services Google ou Amazon interrompus, de difficultés à réserver un hôtel, de relations bancaires perturbées, de financements ralentis ou bloqués. La sanction ne modifie pas seulement ce que la personne ciblée peut faire ; elle modifie ce que les autres sont prêts à faire avec elle. Faut-il maintenir cette invitation ? Rembourser ce déplacement ? Héberger cette conférence ? Coopérer avec cette ONG ? Financer ce programme ? Le risque est contagieux.
Pris isolément, chaque incident peut sembler mineur. Ensemble, ils dessinent une forme de punition infrastructurelle. Or, la justice internationale dépend aussi de conditions très prosaïques : vols, visas, hôtels, bases de données, abonnements numériques, outils de communication sécurisée, remboursements institutionnels, services bancaires, traductions, archives, collaborations universitaires et associatives. Interrompre ces circuits, c’est tenter d’interférer avec la possibilité même d’enquêter, d’écrire un rapport, de préparer un mandat d’arrêt ou de soutenir des victimes.
Cette tentative peut être couronnée de succès puisque, dans un environnement de sanctions, les institutions préfèrent souvent exclure trop largement plutôt que de risquer d’être accusées de ne pas avoir assez exclu. Le faux positif coûte moins cher que le faux négatif : autrement dit, la prudence leur paraît moins coûteuse que la contestation.
L’offensive états-unienne contre la CPI et contre les acteurs de la justice internationale ne vise donc pas seulement une institution particulière. Elle vise la possibilité même d’une autorité tierce : une instance capable de décrire la violence autrement que dans les mots des États qui l’exercent ou la soutiennent.
Le discours de la souveraineté joue ici un rôle central. Il présente la CPI comme une intrusion étrangère, alors même que la Cour est fondée sur le Statut de Rome, adopté par des États souverains, et qu’elle n’exerce sa compétence que dans des conditions limitées. Comme l’a rappelé l’ONU en juillet 2026, la CPI demeure un « rouage essentiel » de la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves.
Ce qui se joue est moins une opposition simple entre souveraineté et droit international qu’une lutte pour savoir qui peut qualifier la violence. Les États les plus puissants acceptent volontiers le droit international lorsqu’il vise leurs adversaires. Ils le rejettent lorsqu’il prétend s’appliquer à eux-mêmes ou à leurs alliés.
Un droit international devenu totalement inoffensif ne susciterait pas un tel acharnement. Ce que ces sanctions révèlent n’est pas la mort du droit international, mais l’intensité de la lutte autour de ce qu’il peut encore faire : nommer un crime, conclure à une responsabilité, maintenir ouverte la possibilité qu’une violence d’État soit jugée autrement que par ceux qui la justifient.
La revue Cultures & Conflits consacrera, en 2027, un numéro entier aux enjeux soulevées par les sanctions. Il fera suite au numéro 2025-2 sur la force symbolique du droit, disponible sur Cairn. Les propositions d’articles et témoignages autour des sanctions internationales sont à envoyer dès maintenant à Cultures & Conflits redactionagc@gmail.com.
Didier Bigo est co-éditeur au sein des revues Cultures et Conflits (CAIRN-CECLS) et Political Anthropological Research on International Social Sciences (PARISS).
Rebecca Mignot-Mahdavi co-dirige le projet AI-NODES (dans le cadre du cluster PostGenAI@Paris) bénéficiant d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-23-IACL-0007.