04.07.2026 à 13:11
R. Grant Gilmore III, Director, Historic Preservation and Community Planning Program, College of Charleston

Au XVIIIᵉ siècle, Saint-Eustache était l'un des plus grands centres commerciaux de l'Atlantique. Son statut de port franc permit aux insurgés américains de contourner le blocus britannique et d'obtenir les ressources indispensables à leur indépendance.
La Révolution américaine est souvent racontée comme l'épopée héroïque de treize colonies se soulevant contre un puissant empire et remportant leur indépendance, avec l'aide de la France.
La réalité est toutefois plus complexe. À l'approche du 250ᵉ anniversaire de l'indépendance des États-Unis, il est utile de se rappeler que la victoire militaire n'a pas reposé uniquement sur le courage et les idéaux, mais aussi sur le commerce, le crédit, le transport maritime et l'accès aux approvisionnements militaires.
Le centre de ce commerce ne se trouvait pas dans les treize colonies, mais au sud de la Floride loyaliste, dans la grande Caraïbe. C'est là que s'est développé le cœur de l'économie atlantique, porté par l'appétit insatiable pour le sucre, qui s'était répandu dans toute l'Europe à la fin du XVIIIᵉ siècle. À elle seule, la Jamaïque produisait autant de richesses que l'ensemble des treize colonies.
Les économies caribéennes reposaient sur le travail des personnes réduites en esclavage, le commerce international et des approvisionnements venus du monde entier afin que le sucre continue d'affluer et que les recettes fiscales des puissances coloniales européennes soient maximisées. Une grande partie de ce soutien transitait par une petite île néerlandaise des Caraïbes orientales, aujourd'hui méconnue de la plupart des Américains : Saint-Eustache.
Je suis archéologue et, pendant huit ans au début de ma carrière, j'ai vécu à Saint-Eustache, où j'ai été archéologue de l'île et directeur fondateur du St. Eustatius Center for Archaeological Research.
À peine grande de 8 miles carrés (environ 21 kilomètres carrés), Saint-Eustache – ou Statia, comme l'appellent ses habitants – se situe au nord-ouest de Saint-Christophe-et-Niévès. Sans cette minuscule île, l'armée continentale américaine aurait peut-être manqué des armes, de la poudre à canon et des autres fournitures indispensables à sa survie.
L'importance de Statia tient d'abord à sa géographie. L'île surgit abruptement des eaux bleu profond de l'Atlantique et de la mer des Caraïbes. Son volcan endormi, appelé le Quill, domine toute la partie méridionale de l'île.
Contrairement à d'autres îles caribéennes plus élevées, Statia ne recevait pas suffisamment de précipitations pour être particulièrement propice à la culture intensive de la canne à sucre. Elle présentait donc moins d'intérêt pour les grandes puissances sucrières du XVIIIᵉ siècle, notamment la Grande-Bretagne et la France.
Si Statia n'avait guère d'atouts pour les plantations, elle excellait en revanche comme port de commerce. La baie d'Oranje, sur la côte ouest de l'île, offrait l'un des mouillages côtiers les plus profonds et les plus sûrs des Amériques. Les grands navires marchands pouvaient s'approcher du rivage, décharger leur cargaison puis repartir rapidement après avoir été rechargés.
Le long de la baie s'étendait un front de mer animé, bordé d'entrepôts, de boutiques et de maisons de commerce. Au milieu du XVIIIᵉ siècle, cette étroite bande littorale était devenue l'un des principaux centres commerciaux du monde atlantique.
Les Néerlandais s'établirent à Saint-Eustache dans les années 1630, à peu près au moment où ils développaient la colonie de La Nouvelle-Amsterdam, l'actuelle ville de New York. Les marchands, familles et investisseurs néerlandais évoluaient au sein d'un vaste réseau atlantique reliant l'Europe, l'Afrique, les Caraïbes et l'Amérique du Nord. Ces liens commerciaux favorisaient la confiance, le crédit et les opportunités à travers de très longues distances.
Aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles, les empires européens cherchaient à contrôler le commerce colonial par le mercantilisme. Les colonies étaient censées enrichir la métropole en fournissant des matières premières et en achetant des produits manufacturés par des circuits commerciaux approuvés. Les taxes, droits de douane et restrictions commerciales profitaient aux gouvernements impériaux et aux négociants, mais renchérissaient le coût de la vie pour les colons, les commerçants et les planteurs.
Les colons britanniques d'Amérique du Nord supportaient mal ces restrictions, mais les négociants néerlandais étaient disposés à les aider à les contourner. Pendant des générations, les navires néerlandais ont transporté des marchandises à travers tout l'Atlantique, proposant souvent des produits à des prix inférieurs à ceux que les marchands britanniques pouvaient légalement pratiquer.
Les découvertes archéologiques réalisées sur des sites tels que la plantation de Pope’s Creek, en Virginie, demeure de la famille Washington, attestent de la présence de céramiques néerlandaises, de pipes en terre cuite et de briques jaunes. Bien avant la Révolution, le commerce néerlandais était déjà profondément intégré à la vie des colonies.
En 1754, la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales demanda au gouvernement des Provinces-Unies de faire d'Oranjestad, la capitale de Saint-Eustache, un port franc. Sa requête fut acceptée. Le résultat fut spectaculaire : les marchandises pouvaient transiter par l'île avec très peu de restrictions et sans les lourdes taxes en vigueur ailleurs. Les autorités tiraient leurs revenus de la location des terrains, des entrepôts et des habitations, plutôt que de taxer chaque cargaison.
Des marchands venus de tout le monde atlantique saisirent rapidement cette opportunité. Les navires arrivaient chargés de textiles, d'outils, de denrées alimentaires, d'armes, de produits de luxe et de matières premières. Ils transportaient aussi des Africains captifs, déportés de force dans le cadre de la traite transatlantique, puis vendus, détenus, contraints au travail et victimes de violences. Les personnes réduites en esclavage et leurs descendants étaient indispensables non seulement aux plantations de l'île, mais aussi aux foyers, aux quais, aux entrepôts et aux réseaux commerciaux qui faisaient fonctionner cette économie.
Saint-Eustache devint, selon une formule souvent associée à l'île, « l'entrepôt du monde ». En termes actuels, elle fonctionnait comme un centre logistique d'Amazon pour l'Atlantique du XVIIIᵉ siècle. Cette prospérité reposait toutefois en grande partie sur l'esclavage et sur les rapports de domination qui permettaient au commerce impérial de prospérer.
Cette réussite ne passa pas inaperçue d’Adam Smith, souvent considéré comme le père de l'économie, voire du capitalisme. Dans son ouvrage de 1776, La Richesse des nations, Smith contribua à faire de l'économie une discipline moderne. Bien qu'il ne se soit jamais rendu à Saint-Eustache, il y évoque l'île, qui constituait à ses yeux un exemple concret de ce qu'un commerce plus libre pouvait produire : prospérité, rapidité, diversité et dynamisme commercial.
Le même système qui fit la richesse de l'île en faisait aussi une menace pour les puissances impériales. La Grande-Bretagne et la France fondaient leur puissance sur un commerce colonial étroitement contrôlé, mais Saint-Eustache démontrait ce qu'il était possible d'accomplir lorsque les marchandises circulaient avec moins de contraintes. L'île montrait aussi que des marchands, des réseaux de crédit et des familles d'armateurs pouvaient ébranler les empires sans tirer un seul coup de feu.
Lorsque les colonies américaines déclarèrent leur indépendance en 1776, elles avaient désespérément besoin de matériel militaire. Le Congrès continental savait que les idéaux ne suffiraient pas à vaincre la Grande-Bretagne. Les futurs États-Unis avaient besoin de mousquets, de canons, de munitions, d'uniformes, de tissus, de vivres et de crédit.
Saint-Eustache était idéalement placée pour leur fournir tout cela.
Les marchands de l'île entretenaient depuis longtemps des liens avec l'Amérique du Nord, et plusieurs des Pères fondateurs connaissaient bien ces réseaux. Alexander Hamilton, qui a grandi dans les Caraïbes, passa sa jeunesse dans l'univers du commerce maritime, de la comptabilité et du crédit. Sa famille entretenait des liens avec la région, et le commerce caribéen contribua à façonner sa compréhension de la finance et du pouvoir.
Saint-Eustache devint rapidement une véritable bouée de sauvetage pour la Révolution américaine. Les représentants américains s'y approvisionnaient en matériel avant de l'expédier vers les colonies. Les cargaisons arrivaient d'Europe à Statia, puis étaient réacheminées vers l'Amérique du Nord. Les armes et la poudre à canon, impossibles à obtenir par les circuits officiels, pouvaient être achetées dans ce port franc néerlandais.
En novembre 1776, un événement modeste en apparence, mais historique, se produisit dans la baie d'Oranje. Le brick américain Andrew Doria arriva avec à son bord un exemplaire de la Déclaration d'indépendance et arborant les Continental Colors, l'ancêtre de la bannière étoilée. Conformément aux usages maritimes, le navire américain tira une salve d'honneur. Le fort Oranje lui répondit par une salve de ses canons.
Cet échange est entré dans l'histoire sous le nom de « premier salut ». De nombreux historiens y voient la première reconnaissance officielle de l'indépendance américaine par une puissance étrangère. Le geste fut bref, mais sa portée considérable : en répondant à cette salve, Saint-Eustache reconnaissait publiquement le pavillon et l'autorité des nouveaux États-Unis.
La Grande-Bretagne comprit immédiatement l'importance de cet acte. L'île n'était pas un simple comptoir commercial : elle contribuait à soutenir la rébellion. Au cours des années suivantes, une grande partie de la poudre à canon, des munitions, des étoffes et des autres fournitures qui permirent à l'effort de guerre américain de se poursuivre transita par les entrepôts et le port de Statia.
L'histoire de Saint-Eustache rappelle qu'une révolution ne se gagne pas uniquement par la force des idées. La Révolution américaine a certes reposé sur les agriculteurs, les soldats, les diplomates et les penseurs politiques, mais aussi sur les marchands, les marins, les entrepôts… et le crédit.
Sans Saint-Eustache, sans le commerce néerlandais et sans l'accès à un port franc dans les Caraïbes, les États-Unis n'auraient peut-être pas survécu assez longtemps pour célébrer le moindre anniversaire de leur indépendance. La Révolution américaine fut certes une lutte pour l'indépendance politique, mais aussi un combat pour le contrôle du commerce. Et dans cette bataille, une minuscule île contribua à changer le cours de l'histoire mondiale.
R. Grant Gilmore III ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.07.2026 à 12:42
Sergi Muria Maldonado, Professor de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona
Anton Aubanell Pou, Professor de l'Institut de Formació Continuada i professor jubilat de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona
Jordi Font González, Professor de Didàctica de les Matemàtiques, Universitat de Barcelona

Les mathématiques jouent un rôle dans la beauté de la Sagrada Família. De ses proportions aux formes géométriques, l’édifice de Gaudí montre comment les nombres peuvent façonner une architecture à la fois stable, lumineuse et profondément symbolique.
L’année 2026 marque le centenaire de la mort d’Antoni Gaudí, l’architecte de la basilique de la Sagrada Família à Barcelone. Si la beauté de l’édifice est déjà exceptionnelle en elle-même, elle gagne encore en profondeur lorsque l’on découvre les formes mathématiques qui sous-tendent son architecture singulière.
En explorant les principes mathématiques qui structurent l’ensemble, l’harmonie visuelle du monument prend une nouvelle dimension, révélant une architecture où fonctionnalité, équilibre et cohérence se renforcent mutuellement.
Sans aucun doute, la personne qui a le plus profondément étudié les mathématiques de la Sagrada Família est Claudi Alsina i Català. Formé en mathématiques à l’université de Barcelone, il a également dirigé la thèse de doctorat de l’actuel architecte en chef du chantier, Jordi Faulí.
Dans ses mémoires, Alsina écrit :
« Tout le monde se demandait si la conception de la Sagrada Família reposait sur un module et un système de proportions guidant l’ensemble des relations métriques de l’édifice. […] Un samedi après-midi, assis à mon bureau, chez moi, avec tous les documents et toutes les données relatifs à ce mystérieux système de proportions – s’il existait vraiment… –, je l’ai découvert. Le module de 7,5 mètres et les rapports entre les diviseurs de 12 (1 :4, 1 :3, 1 :2, 3 :4, 2 :3, 1) semblaient expliquer une multitude de choses. »
Il n’est pas surprenant que le nombre 12 occupe une place centrale dans la structure de l’édifice. Gaudí a conçu la Sagrada Família comme une synthèse entre architecture et symbolisme religieux, et le 12 est omniprésent dans la Bible : les douze fils de Jacob, les douze tribus d’Israël, les douze apôtres ou encore la couronne de douze étoiles du Livre de l’Apocalypse n’en sont que quelques exemples.
Mais son intérêt ne se limite pas à sa portée symbolique. D’un point de vue mathématique, le 12 est un nombre particulièrement propice à l’établissement de proportions, car il possède de nombreux diviseurs. Ce sont précisément les rapports entre ces diviseurs qui, selon Alsina, expliquent une grande partie du système de proportions de la basilique.
Au regard de ces fondements à la fois symboliques et mathématiques, le lien entre les éléments structurels et le nombre 12 n’a donc rien d’étonnant.
En nous appuyant sur les travaux d’Alsina, nous vous proposons une brève visite de la Sagrada Família sous un angle mathématique. Les dimensions du temple sont étroitement liées au nombre 12 et à un module de 7,5 mètres. L’édifice mesure ainsi 90 mètres de long (7,5 × 12), 60 mètres de large (7,5 × 8), tandis que la nef principale atteint 45 mètres de largeur (7,5 × 6).
Les hauteurs obéissent au même principe : la voûte la plus élevée est celle de l’abside, avec 75 mètres (7,5 × 10), suivie de la voûte du transept, haute de 60 mètres (7,5 × 8). Viennent ensuite la voûte de la nef, à 45 mètres (7,5 × 6), celle des bas-côtés, à 30 mètres (7,5 × 4), et enfin le chœur, dont la hauteur est de 15 mètres (7,5 × 2).
La tour de Jésus est la tour centrale et la plus haute du temple. Avec ses 172,5 m (7,5 × 23), sa hauteur fait écho à celle de la colline de Montjuïc. Elle est surmontée d’une croix à quatre branches, haute de 17 mètres et large de 13,5 mètres. Autour d’elle s’élèvent les quatre tours des Évangélistes, qui culminent à 135 m (7,5 × 18).
Avec ses 138 mètres, la tour de Marie est la deuxième plus haute de la basilique. Elle est coiffée d’une étoile à douze branches reposant sur trois bras de soutien. D’un diamètre de 7,5 mètres, cette étoile est constituée d’un dodécaèdre régulier, dont chacune des faces est prolongée par une pointe pentagonale en forme de pyramide. Les reflets de la lumière du jour et son éclairage intérieur nocturne lui confèrent une beauté unique.
Les polyèdres sont eux aussi omniprésents dans les tours de la Sagrada Família, comme l’explique cette étude. Les quatre tours de la façade de la Gloire sont coiffées de dodécaèdres, celles de la façade de la Nativité d’octaèdres irréguliers tronqués, et celles de la façade de la Passion de cubes tronqués.
Au sommet de chacune des douze tours s’élève un pinacle au-dessus des polyèdres. Les tours dédiées aux évangélistes sont couronnées d’icosaèdres réguliers (des solides composés de vingt faces) renfermant des projecteurs qui illuminent la grande croix dominant la tour de Jésus. Juste au-dessus de chaque icosaèdre se trouve une sculpture représentant symboliquement l’évangéliste correspondant. Le temple compte également de nombreux polyèdres étoilés, particulièrement sur la façade de la Nativité.
Les arcs en chaînette constituent l’un des principaux éléments structurels du temple. Cette forme est particulièrement efficace pour transmettre les charges vers le sol sans nécessiter d’autres éléments de soutien. On les retrouve dans le système de colonnes inclinées qui soutient les voûtes des nefs intérieures, dans les voûtes et les plafonds eux-mêmes, ainsi que sur la façade de la Nativité.
À l’intérieur de la Sagrada Família, on distingue quatre types de colonnes. Toutes sont des colonnes à torsion en double hélice. Leur base polygonale prend la forme d’une étoile aux contours arrondis et résulte de l’intersection de deux colonnes salomoniques opposées. Chacune se prolonge par un nœud d’où émergent plusieurs ramifications, semblables aux branches d’un arbre, qui soutiennent avec une remarquable efficacité les tours et la toiture du temple.
Les verrières du toit sont, elles aussi, des hyperboloïdes à une nappe.) Comme elles sont constituées de lignes droites, leur construction est plus simple tout en optimisant la captation et la diffusion de la lumière.
D’autres nombres dissimulés dans le temple revêtent une forte portée symbolique. C’est le cas, par exemple, du baldaquin situé au-dessus du maître-autel, un heptagone régulier de 5 mètres de diamètre dont les sept côtés représentent les sept dons du Saint-Esprit.
Sur la façade de la Passion figure également un carré magique dont toutes les lignes, colonnes et diagonales totalisent 33, un nombre aux évidentes connotations religieuses. Il semble s’inspirer du carré magique représenté dans la gravure Melencolia I d’Albrecht Dürer.
Mettre au jour les mathématiques qui se cachent derrière la Sagrada Família ne fait qu’accroître la beauté de l’édifice et l’admiration que suscite le génie d’Antoni Gaudí.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.07.2026 à 16:33
Yanyan Hong, Adjunct Fellow in Communication, Media and Film Studies, Adelaide University

Diffusée sur Netflix, la nouvelle série coréenne Que ça vous serve de leçon fait débat et suscite la curiosité bien au-delà des frontières du pays en explorant les difficultés et les défis de l’école aujourd’hui.
Début juin 2026, moins d’une semaine après sa sortie, la nouvelle série coréenne de Netflix Que ça vous serve de leçon (Teach You a Lesson), réalisée par Hong Jong-chan, s’est hissée en tête du classement mondial des séries non anglophones de la plateforme.
Adaptée du webtoon (bande-dessinée en ligne, à scroller sur un écran, ndlr) à succès Get Schooled (2020), cette série de dix épisodes mettant en scène une unité de justiciers soutenue par le gouvernement qui tente de remédier aux dysfonctionnements dans les établissements scolaires est rapidement devenue un succès retentissant très bien noté en ligne.
Décrite dans un article de Forbes comme « l’une des séries dramatiques feel-good les plus addictives de l’année », la série a connu un succès fulgurant en Asie et au-delà.
Derrière l’action, le drame et les affrontements spectaculaires se cache une question qui préoccupe les parents, les éducateurs et les décideurs politiques partout dans le monde : à quoi sert l’éducation lorsque la salle de classe elle-même est en crise ?
Que ça vous serve de leçon dépeint une société coréenne dans laquelle la montée de la violence à l’école et le déclin de l’autorité enseignante ont poussé le système éducatif à ses limites.
Le ministre sud-coréen de l’éducation Choi Gang-seok, incarné par Lee Sung-min, crée le Bureau de protection des droits à l’éducation après que sa fille, enseignante, a trouvé la mort de manière tragique sous les coups d’un élève.
L’unité se voit dotée de pouvoirs juridiques exceptionnels lui permettant d’intervenir dans les établissements scolaires en difficulté.
À sa tête se trouve Na Hwa-jin, interprété par Kim Mu-yeol. C’est un homme d’action, gendre du ministre et ancien capitaine des forces spéciales devenu inspecteur.
Hwa-jin fait équipe avec Im Han-rim, un personnage excentrique mais extrêmement bien entraîné, et Bong Geun-dae, un garçon maladroit en société mais doué sur le plan technique.
À l’instar de la célèbre série coréenne Taxi Driver (2021), mais dans le cadre de la salle de classe, chaque épisode aborde un nouveau cas lié au harcèlement, à la corruption, à la fraude scolaire, à la délinquance juvénile, aux jeux d’argent, au trafic de drogue ou à l’exploitation.
Les victimes se tournent vers le Bureau de protection des droits à l’éducation lorsque les institutions leur font défaut, et celui-ci intervient pour rendre une justice rapide et cathartique.
Les cas traités vont du fils gâté d’un homme politique influent, protégé des conséquences de ses actes d’intimidation, à un établissement d’enseignement professionnel où la violence est valorisée, en passant par un étudiant influenceur qui utilise les réseaux sociaux comme une arme contre ses professeurs (avec des conséquences tragiques).
D’autres épisodes abordent la tricherie aux examens, les parents autoritaires et la pression liée à la compétition. Bon nombre d’entre eux s’inspirent même de faits réels, notamment une affaire survenue en 2023 à Séoul, au cours de laquelle une jeune enseignante s’est donné la mort après avoir subi le harcèlement de parents d’élèves.
En mettant au premier plan ces récits personnels bouleversants, la série met en lumière les dysfonctionnements du système éducatif à travers le regard des personnes qui en sont victimes.
Comme le répond le ministre Choi à ceux qui accusent le bureau d’agir par esprit de vengeance :
« Nous ne sommes ni du côté des enseignants ni de celui des élèves. Nous sommes du côté des victimes. »
Dans cette série, si l’enfant d’un homme politique harcèle ses camarades, c’est le politicien lui-même qui est renversé. Si un enseignant exploite un élève intègre, il est appelé à rendre des comptes.
La réalité est souvent bien plus rude. C’est pourquoi ce genre de fantasme procure une forme de réconfort.
Parallèlement, Que ça vous serve de leçon a été critiquée pour avoir glorifié la violence et les châtiments corporels à travers des récits dans lesquels des adolescents en difficulté, des parents violents et des enseignants corrompus sont punis physiquement ou humiliés en public.
Pourtant, son succès suggère que le public recherche davantage qu’une simple justice expéditive. Les dialogues porteurs d’espoir et les personnages marquants procurent une échappatoire au quotidien, tout en invitant à réfléchir aux défaillances des systèmes éducatifs réels.
Au cœur de la série, il y a la volonté de prendre le parti des victimes. L’une des répliques les plus marquantes intervient lorsque Hwa-jin déplore l’effondrement de l’autorité à l’école :
« Si les adultes en viennent à craindre les enfants, le monde est condamné. »
À maintes reprises, la série revient sur le besoin d’être vu et entendu. Les victimes sont encouragées à s’exprimer. Comme le dit Hwa-jin à un élève victime de harcèlement, si sa souffrance reste cachée, personne ne saura qu’il a besoin d’aide.
La série s’éloigne également de l’opposition manichéenne entre héros et méchants. On apprend qu’un jeune délinquant incarcéré dans un centre de détention pour mineurs a lui-même été une victime par le passé, une personne dont la souffrance est passée inaperçue jusqu’à ce qu’elle débouche sur de la violence. Sa supplique adressée à Hwa-jin – « Pourrais-tu me promettre une seule chose ? Peux-tu faire en sorte que personne ne finisse comme moi ? » – semble s’adresser autant au public qu’au personnage.
C’est cette question, bien plus que n’importe quelle scène de combat ou confrontation dramatique, qui permet d’expliquer pourquoi Que ça vous serve de leçon a conquis un public du monde entier.
Le pouvoir de fascination de cet univers fictif s’étend bien au-delà de la Corée du Sud. La série est notamment devenue virale en Chine pendant la période du gaokao – le très sélectif examen national d’entrée à l’université –, en résonnance avec des inquiétudes largement partagées autour de la pression scolaire, de l’équité et de l’égalité des chances.
Des études indiquent que la confiance dans l’éducation moderne est en recul dans de nombreux pays, dont l’Australie. Les parents s’inquiètent du harcèlement, les enseignants font état d’une charge de travail ingérable et d’une autorité en déclin, tandis que les décideurs politiques peinent à concilier les exigences contradictoires imposées aux établissements scolaires.
Parallèlement, la série est profondément ancrée dans la culture sud-coréenne de la réussite scolaire à tout prix, où les performances académiques sont étroitement liées à l’ascension sociale et où l’éducation revêt une importance émotionnelle et économique considérable.
Dans le dernier épisode, Hwa-jin dit à l’étudiant responsable de la mort de sa femme :
« Les opportunités ne tombent pas du ciel, on les mérite quand on les veut vraiment. »
Cette réplique résume une conviction très répandue en Asie de l’Est et au-delà : l’éducation est la meilleure chance d’accéder à une vie meilleure.
Mais que se passe-t-il lorsque les enseignants, les parents et les décideurs politiques ne disposent pas des moyens nécessaires pour faire face aux problèmes qui se présentent à eux, et que certains en paient le prix ? Dans ce cas, à quoi sert réellement l’éducation ?
Yanyan Hong ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.