LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 50 dernières parutions

23.07.2026 à 09:58

La seconde vie méconnue des pesticides dans l’atmosphère

Boulos Samia, Docteur en Sciences de l'Environnement, Aix-Marseille Université (AMU)

Amandine Durand, Ingénieure en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)

Brice Temime-roussel, Ingénieur de Recherche en analyse chimique, Aix-Marseille Université (AMU)

Etienne Quivet, Enseignant-chercheur en chimie de l'atmosphère, Aix-Marseille Université (AMU)

Henri Wortham, Professeur en Chimie de la pollution atmosphérique, Aix-Marseille Université (AMU)

Sylvain Ravier, Ingénieur en analyses chimiques, Aix-Marseille Université (AMU)

Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont les pesticides peuvent voyager dans l’air sur des milliers de kilomètres.
Texte intégral (2771 mots)

On a longtemps pensé que les pesticides évaporés après l’épandage ne restaient que peu de temps dans l’atmosphère. On sait désormais qu’ils peuvent voyager sur des milliers de kilomètres. Une étude inédite nous permet d’en savoir plus sur la façon dont ces substances se déplacent dans l’air.


Sans le savoir, vous respirez peut-être des pesticides, même si vous habitez loin des champs où ils ont été épandus.

Car une fois libérés dans l’atmosphère, ces molécules ne disparaissent pas toujours rapidement : associés à des particules en suspension, ils peuvent entamer un véritable voyage, persister plus longtemps dans l’air et parcourir jusqu’à plusieurs milliers de kilomètres.

Invisible et encore peu étudiée, cette seconde vie des pesticides soulève des questions majeures sur leur devenir dans l’atmosphère, leur transport à longue distance et notre exposition potentielle. Tâchons donc de faire le point sur ce que l’on sait, ce que l’on est en train de découvrir et ce que l’on ignore encore.

Une pollution qui passe sous les radars

Quand on évoque les pesticides, l’attention se porte le plus souvent sur les sols, l’eau ou l’alimentation. L’air reste encore souvent un angle mort des politiques et du débat public. Pourtant, pendant et après leur application, une fraction substantielle des pesticides épandus peut rejoindre l’atmosphère – jusqu’à 60 % dans certaines conditions – sous forme de gaz, de gouttelettes ou de poussières contaminées.

Après leur mise en suspension, ces polluants peuvent alors voyager, se transformer et se déposer très loin de leur site d’émission, contaminant alors les régions les plus reculées. Ce phénomène est connu depuis les années 1960, mais son importance reste encore largement sous-estimée.

Cela s’explique notamment par la manière dont les pesticides sont représentés dans les modèles scientifiques. Par simplification, ceux-ci ont longtemps considéré que les pesticides présents dans l’atmosphère se trouvaient uniquement sous forme de gaz. Or, une partie peut aussi se fixer à des particules, comme des poussières ou des aérosols en suspension dans l’air.

Et cette forme particulaire change tout : notre nouvelle étude, montre que les pesticides fixés sur des particules atmosphériques peuvent se dégrader jusqu’à 132 fois plus lentement que prévu par les modèles ne prenant en compte que la phase gazeuse.

Ainsi, lorsqu’ils sont associés à des particules, certains pesticides peuvent avoir dans l’atmosphère des temps de demi-vie allant de quelques jours à plusieurs mois. Autrement dit, il faut attendre tout ce temps pour que leur concentration diminue seulement de moitié. Ces délais peuvent sembler courts, mais à l’échelle de l’air, c’est déjà long : portés par les vents, ces pesticides ont alors largement le temps de parcourir de nombreux kilomètres, bien au-delà des champs où ils ont été appliqués.


À lire aussi : Des pesticides dans les nuages : les dessous d’une étude inédite


Que dit la loi ?

Cette seconde vie des pesticides dans l’air n’est donc pas seulement qu’une question scientifique : elle soulève aussi des enjeux sanitaires, environnementaux et réglementaires. Car avant d’être utilisés dans les champs, les pesticides doivent obtenir une autorisation de mise sur le marché, fondée sur une évaluation de leurs risques pour la santé humaine et les écosystèmes.

Aujourd’hui, les pesticides sont soumis à un processus d’évaluation encadré par le règlement européen (CE) n° 1107/2009, qui impose aux producteurs de démontrer que leurs produits ne présentent pas de risques inacceptables pour la santé humaine, l’environnement et les écosystèmes.

Les polluants organiques persistants

Parmi les critères pris en compte figure la capacité des substances à persister dans l’atmosphère et à être transportées sur de longues distances. Or, selon l’annexe D de la convention de Stockholm de 2001 sur les polluants organiques persistants (POPs), une substance, dont le temps de résidence dans l’atmosphère est supérieur à deux jours dans l’air, est considérée comme susceptible de parcourir plusieurs centaines de kilomètres.

Lorsqu’elle est à la fois persistante, toxique et susceptible de s’accumuler dans les organismes vivants, elle doit être classée comme POP. Son autorisation de mise sur le marché peut alors être refusée ou retirée afin de limiter son impact à long terme sur l’environnement et la santé.

Comment on évalue le potentiel transport

À ce jour, le potentiel de transport des pesticides sur de longues distances est généralement évalué à l’aide d’un modèle d’estimation proposé en 1993 par les chercheurs américains William M. Meylan et Philip H. Howard, spécialistes de la chimie de l’environnement. Ce modèle s’appuie sur les travaux pionniers réalisés en 1987 par Roger Atkinson, chimiste britannique de l’atmosphère, sur les réactions atmosphériques.

Ce modèle repose sur l’hypothèse suivante : la persistance d’un pesticide dans l’atmosphère peut être estimée à partir de la vitesse de sa réaction en phase gazeuse avec le radical hydroxyle, ou OH. Très réactif et formé principalement sous l’effet du soleil, ce radical est souvent considéré comme l’un des principaux « nettoyeurs » naturels de l’air. En journée, sa réaction avec les pesticides constitue ainsi l’une des principales voies de leur dégradation dans l’atmosphère.

Une protection encore insuffisante face aux pesticides dans l’air

Ainsi, on a longtemps pensé que ces règles toujours utilisées suffisaient à empêcher la dispersion des pesticides hors des zones agricoles. Pourtant, les observations racontent une tout autre histoire.

Les récents travaux menés par le chercheur français Ludovic Mayer et ses nombreux collaborateurs en 2024 montrent que plusieurs dizaines de pesticides sont aujourd’hui détectés dans l’atmosphère européenne, y compris dans des régions très éloignées des sites d’épandages comme les massifs montagneux ou l’Arctique.

Comment expliquer ces distances parcourues ? Une grande partie de ces molécules est dite semi‑volatile : elles peuvent à la fois passer dans l’air sous forme de gaz et se fixer sur des surfaces, comme les particules en suspension. Ainsi, dans l’atmosphère, elles se répartissent entre la phase gazeuse et la phase solide en s’associant aux particules atmosphériques.

Les particules peuvent offrir une forme de protection aux pesticides en limitant leur dégradation, par la lumière solaire ou les oxydants atmosphériques. Certains pesticides se logent ainsi dans les porosités des particules, tandis que d’autres peuvent être recouverts d’un film d’eau en conditions humides, formant une sorte de micro-environnement protecteur.

Ainsi protégés, les pesticides particulaires persistent plus longtemps et peuvent donc être transportés sur des distances de plusieurs milliers de kilomètres.

Pourquoi cette étude maintenant ?

L’idée que les polluants se comportent différemment selon s’ils sont sous forme gazeuse ou associés à des particules n’est pourtant pas nouvelle. Des travaux menés sur d’autres composés semi‑volatils, comme les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), ont déjà montré qu’ils se dégradent plus lentement lorsqu’ils sont fixés sur des particules. Ces composés, dangereux pour la santé humaine, sont principalement émis lors de combustions incomplètes, par exemple celles des carburants, du bois, du charbon ou des feux de forêt.

Le Laboratoire de chimie de l’environnement, de l’Université Aix-Marseille s’est donc intéressé à ce phénomène mais en se posant une nouvelle question : et pour les pesticides ?

Dans cet objectif une atmosphère simplifiée a été recréée en laboratoire dans un réacteur de petite taille, d’environ 500 cm3. Des particules de silice ont été utilisées pour mimer les particules atmosphériques et servir de support aux pesticides.

Mode opératoire pour recréer une atmosphère simplifiée en laboratoire, vue d'artiste
Mode opératoire pour recréer une atmosphère simplifiée en laboratoire, vue d'artiste. Fourni par l'auteur

Ces particules, chargées en pesticides, ont ensuite été introduites dans le réacteur atmosphérique parcouru, pendant plusieurs heures, par un flux d’air contenant les principaux oxydants atmosphériques (ozone et radicaux hydroxyles). A intervalles de temps réguliers, un échantillon de particule est prélevé dans le réacteur pour mesurer la quantité de pesticides résiduelle et suivre leur disparition progressive.

Des pesticides bien plus persistants que prévu

Notre étude a porté sur neuf pesticides fréquemment utilisés en France, notamment en viticulture : boscalid, cyperméthrine, cyprodinil, deltaméthrine, folpel, pendiméthaline, spiroxamine, tébuconazole et trifloxystrobine. Ces molécules, ont été choisies parce qu’elles sont fréquemment détectées dans l’air et sont représentatives de différentes classes de pesticides.

Les résultats nous ont permis de constater que lorsqu’ils sont associés aux particules, ces pesticides ne se dégradent pas aussi rapidement que prévu. Leur temps de demi‑vie peut atteindre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Il varie ainsi d’environ 6 jours à plus de 200 jours avec l’ozone, et de 7 jours à plus de 50 jours avec les radicaux hydroxyles.

Comment les pesticides voyagent dans l’atmosphère
Comment les pesticides voyagent dans l’atmosphère. Fourni par l'auteur

A titre de comparaison, les modèles utilisés pour évaluer leur devenir dans l’atmosphère et ne considérant que la phase gazeuse, prévoient une dégradation des pesticides en seulement quelques heures à moins de deux jours.

Le changement climatique accroît l’évaporation

Conclusion : loin d’être éphémères, les pesticides peuvent persister dans l’atmosphère et être transportés par les vents sur de très grandes distances, bien au‑delà des zones d’application. Leur capacité à être transportés sur de plus ou moins longues distances dépend de leur réactivité mais aussi de leur répartition entre les phases gazeuse et particulaire de l’atmosphère. Comprendre cette répartition, c’est finalement éclairer une part essentielle de la « vie réelle » des pesticides dans l’air que nous respirons.

Avec le changement climatique, le problème risque de s’amplifier : la chaleur et la sécheresse favorisent les ravageurs, ce qui peut augmenter l’usage de pesticides. Mais la chaleur agit aussi après épandage : elle favorise leur évaporation dans l’air, où ils se transforment sous l’effet du soleil. Or, ces nouveaux composés ne sont pas toujours moins dangereux : certains peuvent être aussi, voire plus toxiques, comme le phosgène issu de la cyperméthrine.

Tout cela montre l’urgence de développer des cadres d’évaluation du devenir atmosphérique qui prennent en compte à la fois la dégradation en phase particulaire et les échanges gaz‑particules, ainsi que de renforcer en continu le suivi pérenne des pesticides à l’échelle nationale en France, afin de mieux comprendre ce que nous respirons réellement.

The Conversation

Boulos Samia a reçu un financement d'Aix-Marseille Université.

Amandine Durand, Brice Temime-roussel, Etienne Quivet, Henri Wortham et Sylvain Ravier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

PDF

22.07.2026 à 16:16

Pourquoi l’IA vous dit toujours que vous avez une excellente idée, ou l’effet sycophante

Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, chercheur associé au laboratoire CIMEOS (U. de Bourgogne) et CERIIM (Excelia), Excelia

Pourquoi les IA sont-elles entraînées à produire des flatteries systématiques à l’égard des utilisateurs ? Et à qui profitent-elles, au juste ?
Texte intégral (2289 mots)
En usant de flatterie, l’IA nous enferme dans un mode de pensée sans aspérités. https://www.publicdomainpictures.net/

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir   La psychologie sociale établit que la flatterie est efficace, même lorsqu'elle est très visible et qu'elle n'est pas perçue comme sincère.   Ce mécanisme de flatterie systématique augmente paradoxalement la confiance que nous accordons aux IA conversationnelles, en leur donnant une dimension plus humaine.   De manière plus insidieuse, l'IA conversationnelle apprend aussi à se conformer aux idées et à la façon de s'exprimer de l'utilisateur, l'enfermant peu à peu dans une bulle de filtre.   Replier   

Vous vous connectez sur votre assistant IA conversationnel : il vous salue amicalement, « Vous êtes de retour ! » Puis vous lui soumettez une question de vocabulaire, l’ébauche bancale d’un texte ou une intuition fragile : « Quelle bonne idée ! »

Très souvent, avant même d’examiner votre requête, l’IA vous gratifie d’un commentaire élogieux (« Excellente question » ou « C’est un sujet fascinant »). Ce réflexe de validation porte un nom dans la recherche récente : sycophancy, en anglais, que l’on peut traduire par « effet sycophante » ou « biais de complaisance ».

Plusieurs des assistants les plus diffusés le manifestent de façon régulière : évaluant ChatGPT, Claude et Gemini sur des tâches de mathématiques et de conseil médical, Aaron Fanous et ses collègues de l’université de Stanford l’ont mesuré dans près de six réponses sur dix. Ce concept relie deux histoires que tout semblait séparer : celle d’une technique d’entraînement vieille de quelques années, et celle d’un travers humain que la psychologie sociale décrit depuis les années 1960. L’assistant flatte parce qu’on l’a récompensé pour flatter, et nous cédons à la flatterie parce que notre jugement fléchit devant l’éloge qui nous vise.

Une figue, un délateur, une machine

Le mot nous vient de l’Athènes de Solon, au début du sixième siècle avant notre ère. La cité interdisait alors l’exportation des figues, rapporte Plutarque, et faute de police, comptait sur les particuliers pour dénoncer les fraudeurs. Celui qui « montrait les figues », de sukon, la figue, et phainein, montrer, servait aux juges l’accusation qu’ils attendaient, gagnait son procès et, accessoirement, touchait sa prime. Le grec a légué le terme à l’anglais sycophancy, qui désigne la flatterie servile du courtisan, avant que la recherche sur l’intelligence artificielle le reprenne pour nommer ce penchant des modèles à caresser leur interlocuteur dans le sens du poil.

Le sycophante grec lisait les attentes du juge et ajustait son propos pour plaire ; l’assistant IA lit les indices laissés dans la question et oriente sa réponse vers ce qui contentera l’utilisateur. Un même geste relie les deux : un locuteur placé en situation d’être évalué règle son discours sur la récompense attendue plutôt que sur l’exactitude. Le délateur optimisait la faveur du tribunal, le modèle optimise le score d’un évaluateur.

Cette économie de la flatterie a quitté le tribunal pour gagner la vie ordinaire des échanges commerciaux et numériques, où elle garde son efficacité même à découvert. Les spécialistes du marketing Elaine Chan et Jaideep Sengupta l’ont établi par l’expérience : un compliment adressé par un vendeur agit sur sa cible alors même que celle-ci perçoit le motif intéressé et corrige consciemment son jugement.

La correction opère en surface, sur l’attitude déclarée, pendant qu’une adhésion favorable subsiste en profondeur et pèse davantage sur le comportement d’achat. L’assistant conversationnel hérite de cette rente : sa déférence porte auprès d’un utilisateur averti de sa nature statistique, parce que la lucidité sur le procédé désarme moins la flatterie qu’on ne l’espère.

Pourquoi apprendre à une machine à complaire ?

Cet effet est-il intentionnel et destiné à capter de nouveaux clients ? Techniquement, la complaisance des modèles se présente d’abord comme la conséquence de leur méthode d’apprentissage. Les grands modèles de langage passent en effet par une étape appelée RLHF, pour Reinforcement Learning from Human Feedback, soit l’apprentissage par renforcement à partir de retours humains.

Le principe a d’abord été formalisé de façon générale par Paul Christiano, chercheur américain en intelligence artificielle, et ses coauteurs, en 2017, sur des tâches de simulation robotique sans lien avec le langage, avant que l’équipe d’OpenAI, autour du chercheur en intelligence artificielle Long Ouyang, l’applique aux modèles conversationnels en 2022 avec InstructGPT. L’idée tient en peu de mots : des personnes classent les réponses du modèle de la meilleure à la moins bonne, ces classements servent à entraîner un « modèle de récompense », et le système apprend ensuite à produire ce que ce modèle de récompense note haut.

C’est ainsi que, presque ironiquement, le maillon humain introduit un biais que des chercheurs des universités Harvard et de Boston ont su isoler dans les données de préférence elles-mêmes. À justesse factuelle égale, une réponse qui épouse l’opinion de l’utilisateur récolte de meilleures notes qu’une réponse exacte qui le contrarie. L’étude va même plus loin : humains et modèles de récompense retiennent parfois une réponse flatteuse bien tournée de préférence à une réponse correcte. Au point que pousser l’optimisation contre ce signal finit par rogner la véracité au profit de l’agrément ! La flatterie devient alors une stratégie payante au sens mathématique, un point vers lequel l’entraînement converge de lui-même.

La complaisance reste pourtant une tendance parmi d’autres, tempérée par les objectifs concurrents que l’entraînement poursuit en même temps : la recherche d’exactitude, par exemple, travaille contre la déférence, tandis que l’utilité perçue la renforce. Le résultat dépend de l’équilibre que chaque éditeur donne à ces forces, ce qui explique que l’ampleur du phénomène varie sensiblement d’un modèle à l’autre. Keyu Wang et ses collègues relèvent ainsi, sur sept familles de modèles, des taux de complaisance qui s’échelonnent de 47 % à 95 %.

Ce penchant s’accentue pourtant avec la taille. Jerry Wei et ses collègues l’ont mesuré sur les modèles PaLM de Google : plus le modèle grossit, plus il tend à répéter l’opinion de son interlocuteur, et l’effet s’accentue encore lorsqu’on l’entraîne à suivre des instructions. L’assistant se contente ainsi rarement de flatter : il apprend de notre goût pour la flatterie et nous renvoie une version amplifiée de nos propres attentes. Les systèmes les mieux ajustés aux préférences déclarées comptent parmi les plus enclins à la déférence. Plusieurs équipes cherchent des correctifs, par exemple l’ajout de données synthétiques conçues pour désapprendre la flatterie, une piste que Wei et ses collègues explorent dans le même travail. La question reste ouverte à ce jour.

Pourquoi la flatterie prend sur nous

Un miroir complaisant agit seulement si celui qui s’y regarde le croit fidèle. Bien avant les assistants conversationnels, la psychologie sociale a montré que la cible d’un compliment perd en lucidité au moment précis où elle en aurait le plus besoin. Le psychologue américain Edward E. Jones a fondé cette étude en 1964 sous le nom d’« ingratiation », l’art de se rendre désirable aux yeux d’autrui, et il y repérait déjà une « distorsion vaniteuse » qui rend chacun plus crédule devant l’éloge tourné vers lui-même que devant celui destiné à un tiers.

La psychologue néerlandaise Roos Vonk a mis ce mécanisme à l’épreuve du laboratoire. Ses expériences révèlent un écart net entre la cible et l’observateur : la personne directement flattée juge le flatteur plus crédible et plus sympathique que ne le fait un témoin de la même scène, et cet écart tient bon même quand on neutralise la fatigue cognitive, l’humeur ou l’envie de plaire. Nous jugeons donc au plus mal la sincérité des compliments qui nous sont adressés. Un utilisateur averti du fonctionnement statistique d’un modèle reste vulnérable à sa validation pour cette raison simple : occuper la place de cible suffit à endormir la méfiance.

Le psychiatre Serge Tisseron a décrit le versant émotionnel de cet attachement. Analysant notre rapport aux robots sociaux, il montre qu’un artefact peut satisfaire notre désir d’emprise tout en entretenant l’illusion de la réciprocité. Face à une machine qui adopte les codes de l’écoute et de l’attention, l’utilisateur lui prête une intériorité, parfois une bienveillance. L’assistant devient une sorte de compagnon rassurant, un espace où la contradiction se fait rare. Ce ressort prolonge une disposition ancienne : Tisseron la rattache à notre façon d’investir affectivement les objets, l’assistant venant occuper une fonction psychique déjà là. J’ai analysé ailleurs ce basculement, où l’écoute simulée finit par redéfinir ce que nous attendons d’un échange, sous le nom d’empathie artificielle.


À lire aussi : L’empathie artificielle : du miracle technologique au mirage relationnel


Reste la dimension économique, que le sociologue Antonio Casilli éclaire dans son enquête sur le travail du clic. La douceur des interfaces résulte d’un calibrage industriel où le ton des modèles se règle en amont, grâce au travail d’annotateurs largement invisibles. Les éditeurs visent la fidélité d’usage, et l’expérience gagne à rester agréable : une conversation qui flatte retient mieux qu’une conversation qui heurte. L’incitation commerciale et l’incitation technique poussent vers le même résultat, une friction réduite au minimum, sans qu’il faille supposer la moindre intention de rendre les esprits paresseux.

Le Tricatel de la pensée

Dans le film L’Aile ou la Cuisse, l’usine Tricatel fabriquait une nourriture de synthèse, lissée et sans saveur, servie sous les dehors de la grande cuisine. L’effet sycophante produit un équivalent textuel : une matière relationnelle prémâchée, agréable, qu’on avale sans effort. Le risque tient moins à une machine devenue intelligente ou hostile qu’à une chambre d’échos où notre ego trouve un assentiment permanent.

Deux forces s’y rejoignent, et c’est leur rencontre qui peut paraître inquiétante. D’un côté, notre moindre lucidité devant l’éloge qui nous vise ; de l’autre, une technique d’entraînement qui sélectionne la complaisance. Au total, nous sommes face à un système réglé pour flatter, qui s’adresse à un esprit disposé à se laisser flatter et… l’accord se scelle. En confiant à ces miroirs le soin de valider nos idées, nous risquons d’oublier que la pensée avance par le frottement avec le réel et par la rencontre de ce qui résiste, jamais par un consentement fabriqué.

The Conversation

Emmanuel Carré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

22.07.2026 à 16:15

Gènes et peuples : pourquoi la génétique ne corrobore pas le concept de race dans notre espèce

Pablo Rodríguez Palenzuela, Catedrático de Bioquímica, Universidad Politécnica de Madrid (UPM)

La race n’est qu’un mirage. Nous sommes une espèce jeune et homogène, et comme l’explique la génétique, la quasi-totalité de notre variabilité se trouve au sein de chaque groupe.
Texte intégral (1700 mots)

La race, qui semble constituer une frontière naturelle, n’est qu’un mirage. Nous sommes une espèce jeune et homogène, et comme l’explique la génétique, la quasi-totalité de notre variabilité se trouve au sein de chaque groupe.


Vers 1971, dans un coin reculé du nord du Botswana, une femme d’une cinquantaine d’années a raconté sa vie à l’anthropologue américaine Marjorie Shostak. Elle s’appelait Nisa. Elle était née dans le désert du Kalahari, au sein d’un village de chasseurs-cueilleurs qui vivaient comme leurs ancêtres depuis des milliers d’années. Elle parlait une langue pleine de claquements que presque personne en dehors de cette région ne comprenait. Elle ne savait pas lire, elle n’avait jamais vu de villes. Difficile d’imaginer quelqu’un de plus éloigné d’un lecteur espagnol ou français.

Shostak a enregistré ces confidences pendant des mois et les a rassemblées dans Nisa (1981), un classique de l’ethnographie qui a donné la parole directement à la personne interviewée. Et pourtant, ce qu’elle y raconte nous touche de près : elle se souvient de son premier accouchement, seule dans la montagne, allongée dans une cabane, attendant avec crainte que son lait monte tandis que le bébé pleurait de faim.

Elle se souvient qu’on l’a mariée alors qu’elle n’était encore qu’une enfant, qu’elle se rebellait et s’enfuyait loin d’un mari qui lui paraissait être un étranger. Elle parle du désir, des amants qu’elle a eus en cachette, de la jalousie entre épouses. Elle parle des enfants qu’elle a enterrés, l’un après l’autre, et du vide qu’ils ont laissé. Elle parle du corps qui vieillit et de la rage de le voir faiblir. Il n’y a pas une seule de ces scènes que nous ne reconnaissions pas. Ce sont celles de n’importe qui : de notre mère, de notre grand-mère, et de nous-mêmes.

Voici maintenant une information qui pourrait bien nous surprendre. Cette femme dont la vie nous touche appartient à l’une des lignées humaines qui se sont séparé les premières du tronc commun : les peuples khoisan d’Afrique australe. Ils comptent parmi les populations humaines qui présentent la plus grande diversité génétique de la planète, et la distance qui sépare leur génome de celui d’un Européen est l’une des plus grandes qui existent au sein de notre espèce. Entre Nisa et nous s’étend, en termes génétiques, presque toute la largeur de l’arbre généalogique humain. Et pourtant, rien de ce qui la caractérise ne nous est étranger.

Nisa, cette femme du Botswana qui est le personnage principal du livre « Nisa : La vie et les paroles d’une femme »
Nisa, cette femme du Botswana qui est le personnage principal du livre « Nisa : La vie et les paroles d’une femme ». Lisa Gray, CC Wikimedia, CC BY

Ce paradoxe s’explique : nous sommes une espèce jeune et homogène. Nous descendons tous d’une même ancêtre africaine qui vécut il y a cent ou deux cent mille ans, celle que l’on appelle la « Ève mitochondriale ». Il y a environ cinquante à soixante-dix mille ans, un petit groupe a quitté l’Afrique pour peupler le reste du monde, n’emportant avec lui qu’une infime partie de la variabilité totale. Au cours de cette brève période, à l’échelle de l’évolution, il n’y a pas eu le temps que les choses changent beaucoup.

Pour se faire une idée, il faut savoir qu’une seule communauté de chimpanzés présente dans son ADN mitochondrial davantage de variations que l’ensemble de l’espèce humaine. Cette distance humaine « maximale » qui sépare Nisa d’un ou d’une Madrilène est, vue de loin, infime.

La quasi-totalité de la différence se trouve au sein d’un même groupe

La majeure partie de la variation génétique humaine se trouve au sein de chaque groupe, et non entre les ensembles que nous appelons à tort « races ». Deux voisins d’un même village africain peuvent présenter plus de différences entre eux, pour un gène pris au hasard, qu’entre l’un d’entre eux et un Japonais.

Et ce n’est pas une impression : une étude portant sur 377 marqueurs chez plus d’un millier de personnes issues de 52 populations a révélé qu’entre 93 et 95 % de la variation génétique se trouve au sein des populations, et seulement 3 à 5 % entre les grands groupes continentaux. En effet, les populations africaines recèlent davantage de diversité que le reste du monde réuni.

Pourquoi tombons-nous alors si facilement dans le piège de la différence ? Parce que la majeure partie de la variabilité génétique est cachée. La couleur de la peau et des cheveux dépend d’une poignée de gènes et réagit rapidement au soleil et à la latitude : quelques centaines de générations suffisent pour la modifier. C’est très frappant et cela n’a pratiquement aucun poids.

Diviser les êtres humains en races revient à classer une bibliothèque en fonction de la couleur des couvertures des livres : pratique, mais grossier. Nous confondons une couche de peinture avec une différence fondamentale.

Ce que nous révèlent les généalogies

Il convient d’apporter une précision pour ne pas aller trop loin. L’absence de races ne signifie pas qu’il n’y ait pas de généalogies. Chaque personne porte en elle une histoire réelle et traçable : d’où venaient ses ancêtres, quels chemins les ont menés jusqu’ici. La génétique sait déchiffrer ces informations. Mais une généalogie indique d’où nous venons, tandis qu’une race prétend définir ce que nous sommes. La première est un fait ; la seconde, une catégorie inventée.

Et il s’agit de livrer un dernier avertissement. Le fait que la race n’existe pas en biologie ne fait pas du racisme un fantôme. Il n’a pas de fondement génétique, mais il constitue une réalité sociale immense : il régit les vies, la santé et les opportunités. L’erreur ne consiste pas à en observer les effets, mais à en chercher la cause dans les gènes.

En 2018 et 2019, les grandes sociétés d’anthropologie et de génétique humaine – l’Association américaine des anthropologues biologiques et la Société américaine de génétique humaine – l’ont clairement affirmé par écrit : les humains ne se divisent pas en groupes génétiques raciaux, et il n’existe aucune base biologique à une telle distinction.

C’est ce qu’atteste le témoignage de Nisa, qui a enterré ses enfants et qui craignait la vieillesse tout comme nous. Ce que nous partageons – la peur, le désir, le deuil, l’envie de continuer à vivre – pèse bien plus lourd que le peu qui nous sépare. La notion de « race », en fin de compte, en dit très peu sur notre biologie et beaucoup trop sur notre regard.

The Conversation

Pablo Rodríguez Palenzuela ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
3 / 50
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓