07.03.2026 à 10:18
Jennifer Parker, Adjunct Professor, Defence and Security Institute, The University of Western Australia; UNSW Sydney
Une torpille tirée par un sous-marin américain a coulé le navire de guerre iranien IRIS Dena loin du golfe Persique, sur une route commerciale stratégique de l’océan Indien. L’épisode pose une question centrale : que dit le droit international sur les attaques navales et le secours aux survivants ?
L’information selon laquelle un sous-marin états-unien aurait torpillé et coulé le navire de guerre iranien IRIS Dena, à environ 40 milles nautiques au large du Sri Lanka cette semaine, a surpris de nombreux observateurs. Une attaque de ce type, aussi loin du golfe Persique – et sur une route commerciale clé reliant la Chine au Moyen-Orient – suggère que le théâtre de cette guerre pourrait être en train de s’élargir.
Mais cet incident met aussi en lumière un point rarement bien compris en dehors des cercles militaires et juridiques : le droit de la guerre navale. Cette attaque était-elle légale ? Et qui avait l’obligation de secourir les survivants ?
Le droit de la guerre navale est un sous-ensemble du droit des conflits armés. Il définit les autorisations et les protections applicables aux combattants, aux civils et aux acteurs neutres engagés dans un conflit en mer. Point important : il s’applique quelle que soit la légalité du recours à la force. Autrement dit, on est censé respecter le droit de la guerre en mer même si la justification de la guerre n’est pas légale au regard du droit international.
De plus, la conduite des opérations en mer est régie par le droit de la guerre navale, qu’une guerre ait été formellement déclarée ou non. Et le droit de la guerre navale prime également sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (lorsque les deux entrent en tension).
Cela reflète le principe de lex specialis en droit international, selon lequel la règle la plus spécifique s’applique.
Ces règles se sont développées au fil des siècles, à mesure que les États cherchaient à encadrer la conduite des conflits en mer tout en permettant aux marines de guerre d’opérer efficacement.
Oui, il s’agissait d’une cible légitime. Selon le droit de la guerre navale, les navires de guerre appartenant à un État engagé dans un conflit armé international constituent par nature des objectifs militaires. Les règles prévoient qu’ils peuvent être légalement pris pour cibles.
De telles attaques peuvent avoir lieu en haute mer ou dans les eaux territoriales (12 milles nautiques) des États parties au conflit armé international (les belligérants). Concrètement, cela signifie qu’une attaque de ce type peut se produire partout en dehors des eaux territoriales de 12 milles nautiques des États neutres.
Si le navire de guerre iranien se trouvait dans les eaux sri-lankaises (c’est-à-dire à moins de 12 milles nautiques des côtes du Sri Lanka) au moment de l’attaque, celle-ci n’aurait pas été légale. Mais dans ce cas précis, l’IRIS Dena opérait apparemment en dehors des eaux territoriales du Sri Lanka et constituait donc une cible militaire légitime.
Le droit de la guerre navale prévoit également des obligations concernant le secours aux survivants. En vertu de la Deuxième Convention de Genève de 1949, les parties à un conflit doivent – après chaque engagement – prendre toutes les mesures possibles pour rechercher et recueillir les naufragés, les blessés et les malades. Ces règles s’appliquent à la guerre navale et exigent que les belligérants, dans la mesure où les circonstances militaires le permettent, portent assistance aux survivants en mer.
Dans la pratique, toutefois, les sous-marins sont confrontés à des difficultés particulières pour remplir cette obligation. Faire surface pour secourir des survivants peut les exposer à des risques importants. De plus, il est généralement impossible d’accueillir un grand nombre de rescapés à bord d’un sous-marin.
Si un sous-marin ne peut pas faire surface en toute sécurité pour secourir des survivants, il peut faciliter leur sauvetage en signalant leur position à d’autres navires ou aux autorités. Cette pratique a été relevée dans certains commentaires juridiques importants sur la guerre sous-marine.
La réaction rapide de la marine sri-lankaise, qui a secouru 32 marins de l’IRIS Dena, suggère que les autorités ont été informées rapidement de l’incident. (Les autorités sri-lankaises indiquent également que 87 corps ont été retrouvés).
On ne sait pas encore comment les autorités sri-lankaises ont été informées, mais il semble probable que la marine américaine ait transmis la position des survivants. Compte tenu des dommages subis par l’IRIS Dena et des pertes humaines signalées, il est peu probable que l’équipage ait été en mesure de transmettre lui-même sa position.
Cela pourrait aussi expliquer pourquoi les premiers rapports indiquaient qu’un sous-marin avait coulé le navire, avant même que les États-Unis ne confirment leur implication. Car il est également peu probable que l’équipage de l’IRIS Dena ait immédiatement su qu’il avait été touché par une torpille lancée depuis un sous-marin. Une telle attaque est généralement menée à très grande distance, au-delà de la portée de détection du sonar de coque d’un navire.
En conclusion, si le débat se poursuit sur la justification juridique de l’entrée des États-Unis dans le conflit avec l’Iran, la conduite des hostilités en mer, elle, reste régie par le droit de la guerre navale. Et dans ce cadre, l’IRIS Dena constituait bien une cible militaire légitime, et les efforts visant à faciliter le sauvetage des survivants sont conformes à ces obligations.
Jennifer Parker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.03.2026 à 08:32
Nicolas Charles, Sociologue, Université de Bordeaux
En France, la massification de l’enseignement supérieur a contribué à renforcer une forme de course contre la montre dans les parcours d’études, intensifiant le poids du diplôme initial sur les carrières. Comment réduire cette irréversibilité des trajectoires et proposer un nouveau pacte de démocratisation universitaire ?
L’observation des politiques publiques depuis deux décennies souligne l’existence d’un compromis partagé par l’ensemble de l’échiquier politique : massifier l’accès aux études supérieures pour la jeunesse tout en acceptant une forme de privatisation rampante, faute de moyens publics à la hauteur des ambitions affichées. C’est ainsi que les frais de scolarité dans les écoles d’ingénieurs et les instituts d’études politiques se sont développés de façon progressive dans les années 2000.
Ce modèle de massification à bas coût – dont le risque pointait déjà il y a dix ans – est désormais entériné et s’avère aujourd’hui perdant, dans la mesure où il renforcerait une forme de tyrannie du diplôme initial et favoriserait le développement de formations de qualité médiocre.
Comment proposer un autre pacte reconnaissant le droit de se tromper et la possibilité d’une seconde chance, tout en améliorant la qualité des parcours ?
Pour occuper une jeunesse exposée au chômage structurel et lui permettre de faire face aux exigences renforcées du marché du travail, les pouvoirs publics ont ouvert les vannes de l’enseignement supérieur, en accueillant des flux croissants de nouveaux bacheliers depuis 2010. Malgré cette explosion démographique des années 2010/2020, l’investissement n’a pas suivi, et les dépenses moyennes par étudiant baissent de façon régulière depuis 2010, comme le montrent les statistiques ministérielles.
Parmi ces dépenses, la part du financement public dans l’enseignement supérieur est tombée de 81,9 % en 2010 à 66,6 % en 2022, un taux plus bas désormais que la moyenne des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
En parallèle de ce désengagement relatif, l’État a pourtant alimenté à partir de 2018 l’essor d’un secteur privé de l’enseignement supérieur, massivement soutenu par des aides publiques à l’alternance qui ont produit un véritable appel d’air pour le développement de l’apprentissage dans le secteur privé.
Dans un contexte de tensions budgétaires où la défense ou la santé s’imposent comme des priorités régaliennes, l’université publique – qui a développé l’alternance à une vitesse plus réduite – voit ses dépenses par étudiant continuer à diminuer.
C’est dans cette situation que resurgit régulièrement l’idée d’une hausse des frais de scolarité, qui ne constituerait qu’une étape supplémentaire dans cette logique de privatisation par nécessité et de sacrifice de la jeunesse.
La massification à la française représente une forme très particulière de démocratisation des études. Cette scolarisation massive de la jeunesse n’implique pas que des avantages. En effet, elle contribue à renforcer un mal profond en France : l’emprise absolue du diplôme obtenu à vingt ans sur l’ensemble de la carrière.
En comparant les données d’enquêtes nationales sur les étudiants, les données comparatives Eurostudent 8 sont sans appel. Avec un âge moyen de 22,4 ans, les étudiants français sont les plus jeunes d’Europe. Seuls 4 % d’entre eux entrent dans le supérieur avec un décalage de plus de deux ans après le baccalauréat, soit la proportion la plus faible du continent. La France est par ailleurs l’un des rares pays qui ne produit pas de statistiques fiables sur les pauses effectuées entre la licence et le master, ou encore sur les études à temps partiel.
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Nombre de travaux de sociologues ont par le passé montré que cette course contre la montre crée une pression sociale immense. L’université devient alors un sas d’attente pour gérer l’angoisse de l’insertion professionnelle. C’est pourquoi on observe un taux de « mastérisation » record. Tout semble se jouer à 18 ans, créant une injustice majeure pour ceux dont la maturité ou les projets bifurquent tardivement.
Le modèle suédois propose une vision alternative du parcours académique. Là-bas, les études ressemblent à un métro où l’on peut monter et descendre à différentes stations de sa vie. Contrairement au « TGV français », caractérisé par une trajectoire linéaire, ultrarapide et sans arrêt possible sous peine de déclassement, le système suédois repose sur une logique de réseau. Environ 70 % des étudiants y commencent leurs études vers 21 ou 22 ans, après une ou plusieurs années d’expériences professionnelles ou de césures. Cette flexibilité permet aux individus de construire leur parcours « à la carte », en articulant périodes d’études, emploi salarié et vie personnelle.
Dans ce système de « seconde chance permanente », l’erreur d’aiguillage n’est plus une fatalité, mais une étape normale de la construction de soi. Cette maturité change radicalement la donne. Les étudiants, plus âgés et forts d’un projet réfléchi, sont souvent déjà installés sur le marché du travail lors de l’obtention de leur diplôme. La question de l’insertion post-études, si anxiogène en France, s’y pose avec beaucoup moins d’acuité.
Il est impératif de réduire l’irréversibilité des parcours de vie. Déscolariser le temps de la jeunesse serait un moyen de réduire l’irréversibilité des parcours de vie, pour ne pas figer les réussites ou les échecs à la fin de l’adolescence.
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Pour délinéariser les parcours et favoriser une forme renouvelée de démocratisation, plusieurs leviers peuvent être activés :
Valoriser l’expérience dans les procédures de sélection, en introduisant dans les algorithmes de Parcoursup et de Mon Master des bonus significatifs pour les candidats justifiant d’une expérience extra-académique longue, ou instaurer des quotas de reprise d’étude. L’objectif est de cesser de punir le temps long.
Favoriser l’activité des plus jeunes, en recentrant les exonérations et réductions de charges patronales existantes sur les jeunes de moins de 21 ans, et en promouvant des formes d’engagement (service civique…).
Démanteler les barrières financières à la reprise d’études, en réformant le statut de stagiaire de la formation continue et en transformant les bourses sur critères sociaux en un capital-temps formation, activable tout au long de la vie. Un citoyen de 25 ans reprenant ses études doit bénéficier des mêmes droits qu’un bachelier de 18 ans.
Cette rationalisation des parcours engendrerait mécaniquement une baisse de l’échec en licence, car l’entrée à l’université ne serait plus une réponse par défaut mais un choix mûri. Elle mettrait fin à la dérive des poursuites d’étude après l’obtention d’un master vers une nouvelle licence ou un nouveau master – ces parcours redondants étant souvent utilisés comme stratégie de repli pour différer une confrontation anxieuse avec le marché du travail. En réduisant le volume global d’étudiants en master, le système regagnerait en lisibilité et en valeur.
Si le modèle actuel semble avoir atteint ses limites budgétaires et pédagogiques, le passage à une démocratisation tout au long de la vie offre une perspective de résolution : celle d’un système où l’université devient un levier d’émancipation activable à chaque étape du parcours. Réduire l’irréversibilité des trajectoires apparaît alors non seulement comme un vecteur de justice sociale, mais aussi comme une réponse structurelle aux mutations du marché du travail et aux difficultés de financement public des études supérieures.
Nicolas Charles ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.03.2026 à 17:02
Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille
À un an de la présidentielle, les élections municipales 2026 sont « nationalisées » dans le récit médiatique et par certains partis politiques. Pourtant, les candidats locaux, comme la plupart des électeurs, demeurent fidèles à une logique locale et non partisane. Analyse.
Les élections municipales de 2026 se tiennent un an avant l’élection présidentielle. La précampagne présidentielle a d’ailleurs déjà commencé : des candidats sont déjà déclarés à une primaire de gauche (François Ruffin, Marine Tondelier…) ou à l’élection elle-même (Bruno Retailleau, Jérôme Guedj…). La configuration fait penser aux élections municipales de 2001 qui avaient précédé de quelques mois l’élection présidentielle (avril 2002). Cet effet de calendrier contribue à nationaliser les élections municipales.
Alors que ces élections sont locales par excellence et se jouent dans 35 000 communes et des contextes spécifiques (taille de communes, poids des maires sortants, variété de l’offre et des enjeux), les élections municipales sont construites comme un test pour mesurer les rapports de force politiques avant l’échéance présidentielle de 2027. Les soirs du premier et du second tour, un sens national va être donné à ces milliers de scrutins locaux.
En science politique, la thèse de la « nationalisation » de la vie politique locale a été formalisée dès les années 1980. Elle met en évidence un processus d’unification tendancielle des marchés électoraux. Selon ce modèle, le caractère « local » des élections tend à régresser ; les élus sont de plus en plus liés à un parti. Alors que, sous la IVᵉ République, et dans les années 1960, les coalitions sont variables selon les consultations et les régions, l’Union de la gauche dans les années 1970 tend à homogénéiser les alliances sur le territoire national, et les modes de fonctionnement partisan se centralisent : l’implantation des partis, de gauche puis de droite, progresse sur l’ensemble du territoire national, le nombre de candidats et élus non inscrits ou « apolitiques » baissent ainsi, y compris dans les petites communes.
Les élections locales tendent alors à être construites comme des mesures de rapports de force nationaux entre deux élections générales. Elles obéissent de plus en plus au modèle des « élections intermédiaires ». Celui-ci se construit autour d’une classification et d’une hiérarchisation, entre des « élections décisives » et des « élections intermédiaires », articulées dans un cycle électoral. Les élections intermédiaires, dites de « second rang », sont le plus souvent des élections locales. Plus une élection locale est éloignée d’une élection de renouvellement national, plus grande est la probabilité qu’elle revête une dimension nationale, surtout quand la majorité en place est impopulaire. La logique des élections intermédiaires » se manifeste par un recul du parti au pouvoir, un abstentionnisme plus fort chez les électeurs de la majorité, la progression des oppositions.
À partir de 2002, les cycles politiques nationaux ont de plus en plus d’influence sur les élections locales qui sont systématiquement défavorables au pouvoir en place ; l’Union pour un mouvement populaire (UMP) puis le Parti socialiste (PS) en ont fait les frais en 2008 et en 2014.
Les élections locales sont devenues un exutoire pour exprimer la défiance à l’égard des gouvernements en place selon un mécanisme de vote sanction. En conséquence, la stratégie des partis varie selon qu’ils sont dans la majorité gouvernementale ou dans l’opposition. Christophe Borgel, secrétaire national aux élections du PS, déclarait ainsi le 15 février 2013 au Figaro, non sans ironie :
« Évidemment, quand on est au pouvoir, on dit que les municipales sont un scrutin local, et quand on est dans l’opposition, on dit l’inverse. »
Les élections municipales de 2026 sont nationalisées, mais ne correspondent plus à ce schéma. Dans un contexte de fragmentation partisane et de confusion institutionnelle, elles ne prennent pas la forme d’une « gouvernementalisation » du scrutin.
L’enjeu n’est plus, comme en 2008 ou en 2014, de sanctionner le gouvernement en place. Même s’il est dominé par des forces proches du président de la République, sa base est plus large (il y a des ministres Les Républicains, LR) et Renaissance a très peu de maires sortants, donc susceptibles d’être sanctionnés. Les élections municipales ne sont donc pas gouvernementalisées mais présidentialisées.
La nationalisation est principalement produite par les médias qui construisent une intrigue et des enjeux nationaux ramenés aux partis dans leur globalité. Ce phénomène s’explique de deux manières : il n’est pas facile de traiter des milliers de configurations locales, les médias recherchent un effet de dramatisation. Cette nationalisation par le cadrage médiatique est d’autant plus forte que la presse locale est en crise (plus attentive aux enjeux locaux, elle est de moins en moins lue).
Les questions que les médias se posent sont du type : Combien de villes le Rassemblment nationale (RN) est-il en mesure de gagner ? Des villes vont-elles basculer à La France insoumise (LFI) ? Les écologistes peuvent-ils garder les dix grandes villes conquises en 2020 ? L’implantation territoriale des socialistes et des LR sera-elle maintenue ?… Des coups de projecteurs sont donnés sur des villes « test » qui focalisent l’attention médiatique : Paris, Marseille, Lyon, Roubaix, Le Havre… Les partis anticipent ces verdicts médiatiques de portée nationale en cherchant à investir le maximum de candidats d’autant plus que l’ancrage local est devenu essentiel pour eux.
La nationalisation des acteurs partisans nationaux est variable. Elle est très forte à La France insoumise. En 2020, Jean-Luc Mélenchon ne cessait de déclarer pendant la campagne municipale : « Il n’y a pas de listes insoumises. » Les candidats insoumis se cachent alors derrière des listes citoyennes. A contrario, l’heure est en 2026 à une logique d’étendard et d’affichage. LFI part à la bataille en assumant sa différenciation partisane et une logique d’autonomie de ses listes au premier tour. La bataille du leadership présidentiel à gauche est engagée. Jean-Luc Mélenchon multiplie les meetings de soutien à des candidats insoumis locaux où ils abordent principalement des enjeux de politique nationale (Toulouse, Roubaix, Creil, Perpignan, Lyon…). Les écologistes et les socialistes, qui contestent fortement la candidature de Jean-Luc Mélenchon à travers un projet de primaire, sont beaucoup plus implantés localement que les insoumis. La politisation du scrutin municipal permet à LFI de peser dans le rapport de force à gauche et d’exercer un pouvoir de nuisance sur les anciens partenaires du Nouveau Front populaire (NFP). Dans de nombreuses villes, LFI pourrait être l’arbitre du second tour : les candidats écologistes et socialistes devront composer avec elle.
À la tête des écologistes, Marine Tondelier joue la légitimité de sa candidature présidentielle aux élections municipales. Elle est très présente sur le terrain pour défendre les maires sortants. Le PS cherche à garder son titre de premier parti de gauche au niveau local pour aborder le scrutin présidentiel dans les meilleures conditions de rapports de force. Il se vante de présenter 2 000 listes, un chiffre présenté comme historique.
Les dirigeants du RN nationalisent eux aussi le scrutin cherchant à provoquer « une vague » qui pourrait scander leur marche vers le scrutin présidentiel. Le président du RN, Jordan Bardella, s’offre même le luxe de se donner un objectif concret, et pas des moindres : « Je souhaite que nous puissions remporter la ville de Marseille. » Le nombre historique de listes – près de 650 – est mis en avant. « Nous entendons peser comme jamais dans notre histoire sur ce scrutin local », promet Jordan Bardella, lors de ses vœux à la presse, début janvier.
Cependant, tous les partis ne considèrent pas les élections municipales comme une rampe de lancement ou un banc d’essai pour 2027. Renaissance (ex-LREM) considère que c’est un obstacle à franchir. Le parti a peu d’élus locaux, un maillage local faible et des ambitions de victoires modestes et sans doute inaccessibles (Bordeaux, Lille, Annecy). Gabriel Attal est peu présent dans la campagne et cherche à enjamber le scrutin. Édouard Philippe, candidat Horizons au Havre, localise au maximum sa campagne dans la ville dont il est le maire, plutôt marquée électoralement à gauche.
Les candidats locaux mettent de manière générale très peu en avant leur étiquette partisane et mobilisent peu de considérations de politique nationale, tant la politique partisane est discréditée et le niveau local associé au pragmatisme. C’est parfois même le cas à LFI dans les villes où le parti a le plus de chances de gagner, comme Roubaix (Nord), où le candidat local David Guiraud met peu en avant le sigle, pour rassembler large.
Si le RN nationalise le scrutin municipal, ce n’est pas le cas de ses têtes de liste qui font localement souvent campagne sans même le logo du parti. Cette stratégie est un effet notamment de l’ancrage local croissant du mouvement, à travers son réseau de députés. Louis Aliot, l’actuel maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) est un modèle en la matière. Il a réussi à conquérir la mairie de la capitale catalane en expurgeant de ses affiches et de ses tracts de campagne toute mention de son parti. Les tracts de Laure Lavalette, tête de liste du RN à Toulon, députée du Var, ne font état d’aucune référence au parti. Le but de ces candidats est d’élargir au maximum le socle électoral, mais aussi permettre à des personnalités de la société civile, ou des ralliés de droite, de rejoindre la liste. Ils évitent ce faisant de trop se marquer politiquement et se concentrent sur des enjeux locaux.
Enfin, qu’en est-il des électeurs ? Un sondage Odoxa du 20 février 2026 considère que les trois quarts des électeurs continuent de voter pour la liste qu’ils estiment la meilleure pour leur commune, mais que la politique nationale s’invite dans les urnes, avec 24 % (+ 5 % en trois mois) de Français qui voteront d’abord sur des enjeux nationaux. Il faut pourtant prendre ce type d’enquête avec prudence. Il n’est pas facile de démêler chez les électeurs ce qui relève de la politique locale et nationale, de l’image du candidat et de son étiquette.
La nationalisation du scrutin municipal est donc un phénomène complexe, aux ressorts multiples et contradictoires, qui porte en 2026 la marque de l’éclatement du système partisan.
Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.