30.07.2026 à 10:41
Mathieu Pédrot, Maitre de conférences - Géosciences et Environnement
Francisco Cabello Hurtado, Maître de Conférences
Nolenn Kermeur, Docteure en Geochimie
Utiliser des plantes pour dépolluer les sols, c’est ce que propose la phytoremédiation. Cette aire de recherche est en pleine expansion alors que les inquiétudes liées aux métaux toxiques se multiplient. Mais un problème demeure : ces processus basés sur les plantes restent encore assez lent. Pour remédier à cela, une étude inédite aux résultats prometteurs a pu tester les capacités des laitues à absorber le cadmium en ajoutant des nanoparticules de magnétite pour accélérer la dépollution.
La contamination des sols par le cadmium constitue aujourd’hui un enjeu environnemental majeur. Issu notamment des activités industrielles et de l’utilisation d’engrais phosphatés en agriculture. Ce métal toxique peut s’accumuler dans les écosystèmes et perturber durablement leur fonctionnement.
Le cadmium est en effet un élément métallique ne présentant aucun rôle biologique, aucune fonction physiologique n’étant actuellement connue. Il se distingue ainsi par une toxicité élevée, même à faibles concentrations, affectant aussi bien les microorganismes que les plantes, les animaux et l’humain. Le cadmium peut également être bioaccumulé, c’est-à-dire s’accumuler dans les tissus d’un organisme, les processus d’absorption excédant les processus d’élimination.
Il peut aussi être transféré au sein de la chaîne alimentaire, ce qui soulève d’importantes préoccupations sanitaires et environnementales. Pour remédier à l’augmentation des concentrations en cadmium dans les sols, les scientifiques développent des approches innovantes, dont la phytoextraction, une technique qui utilise les plantes pour extraire les polluants du sol.
Ce procédé repose sur la capacité de certaines plantes à absorber les métaux présents dans le sol et à les accumuler dans leurs parties aériennes (tiges, feuilles, fleurs, fruits, etc.). Ces parties peuvent ensuite être récoltées, et ainsi extraire progressivement les polluants des sols.
Deux grandes stratégies sont utilisées en phytoremédiation. La première consiste à utiliser des plantes hyperaccumulatrices, capables de stocker des concentrations très élevées de métaux dans leurs tissus biologiques. Parmi les espèces les plus connues figurent le tabouret des bois (Noccaea caerulescens) pour le zinc et le cadmium, ou encore la fougère rubanée (Pteris vittata) pour l’arsenic.
Cette forte capacité d’accumulation permet de concentrer les contaminants dans une quantité relativement limitée de matière végétale, ce qui facilite la gestion des déchets issus de la dépollution et peut, dans certains cas, permettre la récupération et la réutilisation des métaux.
La seconde stratégie repose sur l’utilisation de plantes produisant une grande quantité de biomasse, comme certaines graminées, saules ou peupliers. Bien que ces espèces accumulent généralement moins de contaminants dans leurs tissus, leur forte production de matière végétale permet d’extraire des quantités significatives de polluants au fil du temps.
Dans les deux cas, la quantité totale de contaminants extraite dépend à la fois de la concentration accumulée dans les tissus végétaux et de la quantité de biomasse produite. Les plantes hyperaccumulatrices compensent leur faible production de biomasse par des concentrations élevées en contaminants, tandis que les plantes à forte biomasse compensent leurs concentrations plus faibles par une production végétale importante.
Cependant, ces deux approches présentent une limite commune : la dépollution reste généralement lente et nécessite souvent plusieurs années, voire plusieurs décennies, avant d’obtenir une réduction significative des concentrations dans les sols. L’efficacité de cette technique dépend également de la biodisponibilité des contaminants, c’est-à-dire de la fraction réellement accessible aux plantes.
En effet, un métal toxique peut être présent dans le sol sans pouvoir être absorbé par les racines. Plus un contaminant est biodisponible, plus il pourra être prélevé et accumulé dans les tissus végétaux. La biodisponibilité influence donc directement la concentration de contaminants pouvant être atteinte dans les plantes et, par conséquent, la vitesse de dépollution du milieu.
C’est dans ce contexte qu’interviennent les nanoparticules de magnétite (Fe3O4), des particules de fer de taille nanométrique capables d’interagir avec les métaux et de modifier leur comportement dans l’environnement. Naturellement présentes dans certains sols et sédiments, ces nanomagnétites sont également utilisées dans le domaine biomédical, notamment comme agent vecteur pour le transport ciblé de médicaments, en raison de leur faible toxicité et de leur bonne compatibilité avec les tissus biologiques. Nous avons voulu mettre en lumière le potentiel de ces nanoparticules de magnétite pour améliorer significativement les processus de phytoremédiation.
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Pour cela, nous avons cultivé des laitues (Lactuca sativa) dans des sols contaminés en cadmium, avec ou sans ajout de nanomagnétites. Nous avons choisi cette plante pour sa croissance rapide, associée à une forte production de biomasse aérienne. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une espèce végétale reconnue comme hyperaccumulatrice de cadmium.
Les résultats sont sans équivoque : la présence de nanomagnétites double la quantité de cadmium accumulée dans les feuilles de laitue ([Cd] >120 mg.kg-1 de masse sèche foliaire). Les concentrations atteignent ainsi des niveaux caractéristiques de plantes hyperaccumulatrices ([Cd] >100 mg.kg-1 de masse sèche foliaire).
Cela signifie que des espèces végétales courantes, comme la laitue, pourraient devenir des outils efficaces de dépollution lorsqu’elles sont associées à ces nanomagnétites. Il est important de souligner que cette approche s’inscrit dans une logique de dépollution, et non de production alimentaire. Les plantes utilisées dans ce contexte ne sont pas destinées à la consommation, mais à être récoltées pour extraire les contaminants du sol. Cette distinction est essentielle pour comprendre l’intérêt de la démarche.
Nous noterons par ailleurs que l’ajout de nanomagnétites s’accompagne d’une diminution de la biomasse foliaire produite, les laitues étant légèrement plus petites. Cet effet ne constitue toutefois pas un frein à la dépollution des sols.
En effet, malgré cette réduction de croissance, la laitue conserve une production de biomasse suffisante pour extraire des quantités significatives de cadmium du sol. Surtout, les feuilles présentent des concentrations en cadmium nettement plus élevées, ce qui permet d’obtenir une biomasse plus riche en contaminants.
Cette combinaison est particulièrement avantageuse dans une stratégie de phytoextraction : elle maintient une extraction efficace du métal tout en réduisant les volumes de végétaux à récolter, transporter et traiter. Une biomasse plus concentrée en cadmium facilite également les étapes ultérieures de gestion ou de valorisation, par exemple dans une perspective de récupération du métal, tout en limitant les coûts associés.
L’étude montre également que les nanomagnétites modifient le comportement du cadmium dans le sol en réduisant sa fraction la plus mobile. Concrètement, en présence de ces nanomagnétites, les quantités de cadmium entraînées par l’eau qui traverse le sol diminuent fortement. Cette réduction limite les transferts du contaminant vers les couches profondes du sol et pourrait ainsi réduire les risques de contamination des eaux souterraines.
Bien que le cadmium soit davantage retenu dans le sol, sa biodisponibilité reste suffisante pour permettre une absorption importante par les plantes. Les nanomagnétites remplissent donc une double fonction : elles favorisent l’extraction du cadmium par les végétaux tout en limitant sa dispersion dans l’environnement.
Au-delà des plantes, nous avons également examiné le devenir du cadmium au sein d’une chaîne alimentaire simplifiée comprenant des vers de terre et des escargots. L’objectif était d’étudier les interactions entre le cadmium présent dans le sol et ces deux organismes vivants en considérant deux modes d’exposition distincts. Les vers de terre sont principalement exposés par l’ingestion de grandes quantités de sol lors de leur alimentation, tandis que les escargots entrent en contact avec le contaminant par voie cutanée lors de leurs déplacements à la surface du sol.
Les résultats montrent que les vers de terre accumulent des quantités importantes de cadmium. Toutefois, cette accumulation est principalement liée à la contamination initiale du sol et à l’ingestion de particules de sol. La présence de nanomagnétites ne modifie pas significativement cette bioaccumulation, qui reflète avant tout l’exposition directe des vers de terre au sol contaminé.
En revanche, un effet intéressant est observé chez les escargots. Contrairement aux vers de terre, leur accumulation de cadmium diminue en présence de nanomagnétites. Ce résultat suggère que ces nanomagnétites peuvent réduire la biodisponibilité du cadmium pour certains organismes, contribuant ainsi à limiter son transfert dans la chaîne alimentaire et son impact sur les organismes vivants du sol.
Par ailleurs, les nanomagnétites elles-mêmes sont faiblement retrouvées dans les organismes étudiés, ce qui indique une mobilité limitée dans ce système expérimental. Cela constitue un élément rassurant quant à leur comportement environnemental, même si des études complémentaires restent nécessaires pour évaluer leurs effets à long terme.
Cette étude met donc en évidence le potentiel des nanomagnétites pour améliorer les stratégies de phytoremédiation des sols contaminés. Toutefois, de nombreuses questions demeurent quant aux mécanismes qui contrôlent la biodisponibilité des contaminants dans les sols. Pourquoi certains métaux deviennent-ils plus facilement accessibles aux plantes tout en restant moins mobiles dans l’environnement ? Quelles approches pourraient permettre d’agir sur les processus se déroulant à l’interface entre l’eau, le sol et les plantes afin de modifier les formes chimiques des contaminants, et ainsi leur mobilité et leur biodisponibilité ?
Ces questions sont au cœur de nos futurs travaux qui visent à mieux comprendre les facteurs physiques, chimiques et biologiques qui gouvernent le transfert des contaminants vers les organismes vivants. Une meilleure connaissance de ces mécanismes permettra de développer des stratégies de dépollution plus efficaces, plus ciblées et mieux adaptées à la diversité des sols contaminés.
Mathieu Pédrot a reçu des financements de l'ANR (projet n° ANR-25-CE04-3722), du CNRS, de la région Bretagne et de l'Université de Rennes. Il est membre de l'Université de Rennes.
Francisco Cabello Hurtado a reçu des financements de l'ANR, de l'Université de Rennes et du CNRS. Il est membre de l'Université de Rennes.
Nolenn Kermeur a bénéficié d'un financement du Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation sous la forme d'un contrat doctoral.
29.07.2026 à 16:28
Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Une fusillade survenue lundi 22 juin à Montréal a fait trois morts, dont l’assaillant, qui a laissé derrière lui un manifeste puisant dans l’idéologie masculiniste. Un patchwork idéologique qu’il serait vain de chercher à positionner sur l’échiquier politique. Seule constante : la haine des femmes et la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité de celles-ci.
Le 22 juin 2026, le quartier montréalais de Côte-des-Neiges a été le théâtre d’une fusillade qui a fait trois morts : un policier, un résident du secteur et le tireur lui-même, abattu par la police. L’auteur a laissé un manifeste d’une centaine de pages, fidèle au vocabulaire et à la « philosophie » « incel » (pour involuntary celibate, « célibataire involontaire »), cette sous-culture masculiniste structurée par la haine des femmes. À noter que les termes incel tout comme celui de masculiniste, proviennent de ces communautés elles-mêmes et qu’ils sont forgés dans le but de légitimer la haine portée par ces mouvements comme le souligne la chercheuse Stéphanie Lamy.
Nous avons pu lire ce document. Premier constat : il résiste à toute classification politique nette sur l’axe gauche-droite. Pour justifier l’« hypergamie » qu’il prête aux femmes – qu’il présente comme une loi biologique les poussant à préférer systématiquement des partenaires plus riches pour exploiter leurs ressources financières –, l’auteur recycle la théorie marxiste de la lutte des classes – les hommes célibataires y forment le véritable prolétariat, opprimé par une classe « bourgeoise » qu’il dit aussi « judéo-bourgeoise ». Il y greffe un darwinisme social assumé, convoquant La Filiation de l’homme de Darwin pour naturaliser une prétendue guerre des sexes, avant de verser dans l’appel explicite à la lutte armée contre des forces de l’ordre jugées corrompues.
Vouloir trancher si l’auteur était « de gauche » ou « de droite » est donc un faux problème : son texte est un patchwork idéologique. Mais sous ce désordre apparent, une constante : l’antiféminisme. Quelle que soit la référence convoquée, les ennemis désignés restent les mêmes : les femmes, les féministes, les personnes LGBTQ+.
Cette impossibilité de ranger le manifeste sur l’axe gauche-droite n’est pas anecdotique : elle illustre ce que les chercheurs nomment l’extrémisme à la carte (salad bar extremism), ces trajectoires violentes qui puisent dans des griefs hétéroclites – antiflicage, anticapitalisme, antisémitisme, rejet de la pornographie – sans jamais former une doctrine cohérente. Comme le souligne l’analyse du manifeste par notre collègue, un seul fil relie ces fragments : la misogynie.
C’est la fonction que la recherche prête à l’antiféminisme : un ciment symbolique (gender as symbolic glue) capable de souder des univers politiques par ailleurs incompatibles. Conservateurs religieux, complotistes, ethnonationalistes – et désormais des individus se réclamant de l’anticapitalisme – désignent les mêmes ennemis sans partager le reste de leur programme.
L’analyse comparée des manifestes extrémistes le confirme : la misogynie en constitue le dénominateur le plus constant, transversal aux étiquettes idéologiques. Cet antiféminisme est d’autant plus efficace qu’il prospère sur un fond social déjà tolérant à son égard.
Comme l’analyse la sociologue Mélissa Blais, spécialiste de l’antiféminisme et autrice d’un ouvrage sur l’attentat de Polytechnique (au cours duquel 14 femmes ont été assassinées en 1989 à Montréal), la rage exprimée dans ces manifestes s’appuie moins sur une doctrine cohérente que sur la conviction que les hommes auraient un droit sur le corps et la sexualité des femmes. C’est cette grammaire du ressentiment, et non telle ou telle filiation théorique, qui arme la violence.
Le manifeste ne s’embarrasse d’aucune nuance sur ce point : les femmes y sont réduites à une ressource (l’intimité) qu’elles « distribueraient » injustement à une minorité d’hommes « favorisés », les célibataires formant la classe spoliée. De cette comptabilité découle une double désignation de l’ennemi : les hommes qui accaparent cette ressource et les femmes, sommées de la redistribuer.
C’est précisément cette indétermination qui facilite la normalisation. Tant qu’un discours violent peut être rattaché à un camp clairement identifié, il reste contestable.
Son absence d’ancrage politique unique et identifiable rend ce discours plus difficile à discréditer : il se reformule aussi bien dans un lexique anticapitaliste qu’un registre identitaire. Par conséquent, il peut être relayé par tous les bords sans que chacun se sente concerné par les dérives des autres : sa violence finit par apparaître non plus comme un extrémisme, mais comme un grief ordinaire que l’on peut formuler partout. L’antiféminisme se banalise d’autant plus vite qu’il se retrouve affilié à tout bord politique, même ceux considérés opposés.
C’est aussi pourquoi la convergence entre antiféminisme et extrême droite peut être lue comme le symptôme d’une stratégie plus large de normalisation idéologique (parfois appelée métapolitique) orchestrée par l’extrême droite elle-même. Cette stratégie consiste à faire circuler des idées réactionnaires et radicales en les dissimulant dans un discours misogyne et antiféministe culturellement banalisé. Ces idées semblent ainsi plus acceptables pour certains que si elles étaient présentées sous leur bannière politique initiale.
Cette leçon devrait éclairer le débat français, où la prise de conscience est récente et partielle. La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) commence tout juste à intégrer le masculinisme à son champ de surveillance, en alertant sur une menace « plus jeune et plus dangereuse ». L’an dernier, pour la première fois, la justice antiterroriste s’est saisie d’un projet d’attentat « incel » déjoué, après l’interpellation d’un adolescent de 18 ans près de Saint-Étienne qui projetait de s’en prendre à des femmes.
En juillet 2026, la délégation aux droits des femmes du Sénat a franchi un pas supplémentaire avec un rapport unanime, « Mascus : la nouvelle offensive contre les femmes », qui qualifie le masculinisme non plus de simple tendance en ligne mais de mouvement politique structuré, menaçant à la fois les droits des femmes et le socle démocratique, et pointe une menace terroriste « en lien avec la mouvance incel et proche de l’ultradroite ».
Mais ce tournant s’accompagne d’un cadrage qui en limite la portée. Dans son travail de renseignement, la DGSI a récemment communiqué dans la presse et via une note d’information sur sa façon d’appréhender le problème. Elle rattache la menace incel à son suivi de l’ultradroite, et le rapport sénatorial reprend cette proximité en décrivant l’ultradroite comme trouvant dans le discours masculiniste un « levier de mobilisation » auprès des jeunes. Ce rattachement n’est pas faux : nos travaux montrent que l’antiféminisme fonctionne souvent comme un tremplin vers des idéologies réactionnaires.
Mais faire du masculinisme un simple satellite de cette famille idéologique revient à ne voir qu’une partie de la menace : la violence misogyne peut frapper sans passeport partisan. C’est ce que nous enseigne la tuerie de Montréal et d’autres qui l’ont précédée.
Bien que plusieurs membres de la communauté scientifique et des médias aient souligné l’affiliation du tireur à l’idéologie incel, certains utilisateurs actifs sur des forums incels la contestent. En effet, selon les critères de certains d’entre eux, la tuerie serait un « échec » puisqu’il n’y a pas de femmes parmi les victimes alors que le manifeste indique clairement les considérer comme ressources à distribuer, et les hommes ayant accès à ces ressources, comme cibles à abattre.
Quant à ceux qui ont pris connaissance du manifeste, ils le décrivent comme une forme de plagiat de l’idéologie de la pilule noire – la conviction fataliste selon laquelle le succès amoureux et sexuel serait entièrement déterminé par la génétique et l’apparence physique, condamnant sans recours les hommes jugés « laids » à une solitude définitive –, qui constitue le socle de la mouvance.
Des utilisateurs se réjouissent de la visibilité médiatique que cet événement apporte, tandis que d’autres craignent une surveillance accrue. Ces réactions contradictoires soulignent l’hétérogénéité de ce contre-mouvement.
L’enjeu, pour les pouvoirs publics, est d’éviter une lecture trop étroite. S’il y a des convergences réelles entre masculinisme et ultradroite, autant du point de vue des mouvements sociaux que du point de vue sécuritaire – la DGSI évoque une « potentialité terroriste forte » et fait de la mouvance incel « la forme la plus préoccupante du masculinisme » –, cette approche reste insuffisante pour bâtir des politiques publiques capables d’endiguer cette radicalisation.
Les femmes, premières visées, ne s’y trompent pas : au lendemain de la fusillade, beaucoup ont dit leur effroi face à une violence qui résonne avec d’autres actes qu’elles subissent quotidiennement : violence intrafamiliale, agressions sexistes et sexuelles, viol et féminicide. La leçon de Côte-des-Neiges est que la prochaine attaque ne portera peut-être pas les couleurs attendues. Le combat contre la violence masculiniste ne se gagnera pas en surveillant un camp, mais en comprenant un langage transversal, celui du ressentiment de certains hommes érigé en programme politique.
Tristan Boursier a reçu des financements du CRIDAQ (Québec)
Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).
29.07.2026 à 16:27
Emmanuelle Laboureyras, Chercheuse en Littérature et culture médiatique et populaire, Université Paul Valéry – Montpellier III

Alors que la saison 4 de The White Lotus est en cours de tournage sur la Côte d’Azur, la série de Mike White confirme sa recette : des décors de rêve comme théâtre de violence sociale. Hôtels de luxe, paysages exotiques, plages paradisiaques… Un glamour de façade qui révèle très vite des tensions latentes, affectives et morales. Si White Lotus réactive les codes du polar, c’est pour mieux révéler ce que le décor cherche à cacher.
Attention, cet article contient des spoilers
Dès les premières minutes de l’épisode de la saison 1, le ton est donné : un jeune marié, les nerfs à vif, échange avec un couple de retraités tandis qu’un corps est embarqué dans la soute d’un avion-cargo. Qui est mort et comment ? Un flash-back ramène le spectateur une semaine plus tôt à Maui, à l’arrivée de riches et exigeants touristes sur l’île.
En filigrane, on retrouve la structure du roman à énigme, hérité d’Agatha Christie : dans Ils étaient dix (1939) et Mort sur le Nil (1937), un groupe de personnages est réuni autour de la découverte d’un cadavre, dans un espace clos, chacun devenant suspect. La série signe ce contrat de lecture, que le narratologue Raphaël Baroni désigne par « tension narrative », qui se fonde à la fois sur la curiosité et le suspense, renouvelant ce contrat à chaque saison.
La saison 2 s’ouvre ainsi sur des corps flottant à la surface des eaux turquoise de la plage d’un palace sicilien. De la même façon, la série installe une atmosphère « polar » afin de mieux rendre sensible les problématiques sous-jacentes, révélées au fur et à mesure des épisodes.
Comme Le Monde le remarquait dès la saison 1, la mort n’est qu’un prétexte : les survivants sont les véritables sujets. White Lotus fait ainsi disparaître l’enquête au profit de la mécanique du crime – ce que le critique Tzvetan Todorov théorisait comme le propre du roman noir : l’intérêt se déplace des faits vers l’observation des conflits qui rendent la violence inévitable.
Le huis clos constitue un espace particulièrement propice au crime. Mike White, le réalisateur de la série, calque ainsi le concept de huis clos cher à Agatha Chrisite mais en transposant ses protagonistes dans des resorts luxueux et en les y enfermant, ce qui a pour effet immédiat d’exacerber les tensions et de contraindre les personnages à s’affronter, sans échappatoire possible.
Le palace devient ainsi un moteur narratif efficace – que l’anthropologue Marc Augé pourrait qualifier de non-lieu, idéal pour développer des intrigues criminelles. En effet, l’hôtel de luxe concentre le rêve : espace suspendu dans le temps, éloigné des préoccupations quotidiennes, anonymat apparent. Mais The White Lotus révèle de ce microcosme une réalité bien plus inquiétante, saturée de relations toxiques, de jeux d’influences et de pouvoirs. Derrière les sourires se cache une violence sociale et perfide, comme on le voit transparaître dans les relations entre les touristes richissimes et les employés.
Dans la saison 1, le directeur de l’hôtel ne détecte pas la grossesse de sa nouvelle stagiaire et prend conscience un peu tard de sa situation. Les lieux supposés agréables se métamorphosent en arènes redoutables : la piscine hawaïenne devient un théâtre de la cruauté. Ainsi Olivia et Paula jugent Rachel, jeune mariée, et se moquent d’elle ouvertement. La terrasse est un espace qui permet aussi à la violence relationnelle de se déployer comme on le voit dans plusieurs scènes de la saison 1 : Shane y confronte Armond autour de la suite « Ananas », la famille Mossbacher s’y déchire sur la question coloniale, Rachel se rebelle contre l’enfermement psychologique dont elle est victime. L’espace censé être paradisiaque renforce paradoxalement les tensions interpersonnelles et amplifie leur toxicité. Dans chacun de ces lieux, c’est le même rapport de domination qui s’exhibe.
La saison 2 pousse cette logique à son paroxysme : l’esthétique travaillée rappelle l’univers d’Agatha Christie en développant les intrigues au sein de palaces et de navires au luxe décadent. Tanya, isolée à bord d’un yacht, prend conscience de sa vulnérabilité dans un espace qui devient progressivement dangereux. La série illustre ce que le sociologue Erving Goffman distingue entre façade et coulisses : les touristes occupent le devant de la scène (piscines, plages, restaurants) tandis que les employés occupent les espaces cachés (réserves, couloirs, offices). L’enjeu de The White Lotus consiste ainsi à démontrer que la stratification sociale est le vrai sujet de la série. Clients blancs, personnel de couleur, escorts précaires, travailleurs locaux : la série pointe le décalage entre ceux qui consomment et ceux qui rendent possible le tourisme de luxe.
Dans le roman à énigme, le crime est un dysfonctionnement individuel, relatif à un meurtrier. Le détective est supposé ramener l’ordre et offrir un épilogue rassurant à la tragédie. Mais dans The White Lotus, aucun détective n’est là pour remettre les choses en ordre. Pas d’Hercule Poirot pour identifier le coupable, pas de Miss Marple pour analyser la mécanique du crime. L’effacement de cette figure majeure dans le roman à énigme rejoint ce que le théoricien Tzvetan Todorov montrait dans Typologie du roman policier en expliquant le passage du « whodunnit » (roman à énigme) au roman noir. Dans le premier, on part de la découverte du cadavre pour remonter au coupable. Dans le second, on observe les tensions sociales et on attend les conséquences. White Lotus commence comme un roman christien pour finalement épouser les formes du roman noir contemporain.
À la fin de la saison 1, la mort d’Armond symbolise ce glissement : accidentelle, elle réaffirme néanmoins l’ordre des classes. Shane le tue sans en avoir vraiment l’intention mais en réalité, tout, dans la série, prépare à cette issue. Son arrogance, son sentiment d’impunité, sa condescendance envers le personnel de l’hôtel. Le crime n’apparaît plus comme la faute d’un individu mais comme la conséquence d’un rapport de domination sociale.
The White Lotus remet ainsi le polar au goût du jour en exposant ses structures : huis clos, suspense, galerie de suspects. Des outils particulièrement efficaces pour mettre en scène les fractures sociales contemporaines. Agatha Christie avait compris que le huis clos constituait un dispositif idéal pour observer les violences dissimulées derrière les mondanités. Mike White le confirme : si le resort remplace le manoir et les touristes les aristocrates, la mécanique reste la même. L’argent semble toujours gagner. Personne n’est là pour rétablir l’ordre. Dans la série, l’enjeu n’est plus de résoudre une énigme criminelle, mais de révéler les désordres sociétaux qui ont rendu possible le crime. L’enquête ne s’inscrit donc plus dans une dynamique de réparation. Elle est au contraire le miroir qui nous renvoie l’image d’un monde contaminé par les rapports de domination.
Emmanuelle Laboureyras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.