23.03.2026 à 17:56
Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France
Lionel Jospin, ancien premier ministre français, s’est éteint dimanche 22 mars, à l’âge de 88 ans. À la tête du gouvernement de la gauche plurielle de 1997 à 2002, il a marqué la vie politique par de nombreuses réformes : les 35 heures, PACS, CMU… premier ministre sous Jacques Chirac, premier secrétaire du PS, il échoua aux élections présidentielles de 1995 et de 2002.
Lionel Jospin fut, des années durant, au cœur des combats de la gauche française, dès 1981, avec la négociation du programme de gouvernement avec le Parti communiste et jusqu’à l’époque de gauche plurielle, de 1997 à 2002, lorsqu’il gouverna une France en situation de cohabitation.
Né en 1937 dans une famille protestante et militante de gauche, de classe moyenne, avec un père enseignant et une mère sage-femme, Lionel Jospin fait de brillantes études à Sciences Po Paris puis à l’ENA. Il entre dans la carrière diplomatique, puis enseigne l’économie à l’IUT de Sceaux, avant d’être complètement happé par la politique.
Étudiant, il avait milité un temps à l’UNEF ; antistalinien et opposé à la politique coloniale de la SFIO, il s’engage aussi à l’Union de la gauche socialiste (UGS) créée en 1957, puis au Parti socialiste Unifié (PSU) né en 1960. En 1965, il se laisse séduire par l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mouvement trotskiste antibolchevique, au fonctionnement secret, qui envoie ses adhérents militer dans des partis de gauche non communistes. Il est d’abord un intellectuel du mouvement sans action interne dans un autre parti, mais rejoint le Parti socialiste en 1971. Il y participe d’abord à un groupe d’experts des relations internationales. Il est très vite remarqué par François Mitterrand, entre au bureau exécutif en 1973, et y fait une ascension très rapide.
Il devient Premier secrétaire lorsque François Mitterrand entre en campagne présidentielle en 1981. Il est ainsi associé à l’exercice du pouvoir pendant tout le premier septennat mitterrandien, participant chaque semaine au « petit déjeuner du mardi » autour du président pour discuter des politiques à l’agenda. Il quitte la direction du parti en 1988 pour devenir ministre de l’Éducation nationale jusqu’en 1992.
En 1994, dans un contexte de fortes critiques du président dans l’opinion, et d’un score très bas de la liste socialiste aux élections européennes, Michel Rocard renonce à être candidat à la présidentielle de 1995, Jacques Delors aussi. Dans une primaire interne à seulement deux mois du premier tour, Lionel Jospin est facilement désigné candidat face à Henri Emmanuelli, Premier secrétaire. Dans les semaines qui suivent, il fait une remontée fulgurante dans les sondages où son image d’honnêteté est reconnue. Il revendique un droit d’inventaire dans le bilan mitterrandien et propose un programme social avec réduction du temps de travail hebdomadaire à 37 heures, création d’emplois jeunes, amélioration des petites retraites, construction de logements sociaux. Il se déclare aussi favorable à une police de proximité, à la limitation du cumul des mandats et à un mandat présidentiel de cinq ans. Contre toute attente, il arrive en tête du premier tour mais suivi de près par Jacques Chirac et Edouard Balladur. Il est battu au second tour avec un score très honorable après deux mandats socialistes (47,4 %).
À nouveau Premier secrétaire, il prépare les échéances futures. Aux législatives anticipées de 1997, il conduit une coalition électorale de gauche plurielle (PS, PCF, PR, Mouvement des citoyens, Verts), avec candidature unique chaque fois qu’un accord a été possible, qui obtient une majorité absolue de 319 sièges. Lionel Jospin devient, pendant cinq ans, le premier ministre de la troisième cohabitation, il va donc être le véritable entrepreneur de la politique française pendant cinq ans.
En matière sociale, de nombreux emplois aidés sont créés pour réduire le chômage des jeunes ; une prime pour l’emploi va permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres ; une allocation personnalisée d’autonomie (APA) et la couverture maladie universelle (CMU) sont créées ; la loi « Solidarité et renouvellement urbains » (SRU) oblige les communes à développer le logement social ; le temps de travail est réduit à 35 heures sans perte de salaire, un congé paternité est instauré ; la TVA baisse d’un point ; des mesures sont adoptées en faveur du développement durable. Concernant les libertés publiques, le PACS, nouveau statut d’union ouvert aux homosexuels est instauré ; les droits des malades sont mieux reconnus ; le droit du sol, aboli en 1993 par la loi Pasqua, est rétabli.
Du point de vue institutionnel, l’intercommunalité est renforcée ; une police de proximité est mise en place ; le mandat présidentiel est réduit à cinq ans ; de nouveaux statuts de la Corse et de la Nouvelle-Calédonie voient le jour ; les fonds spéciaux de l’Elysée sont supprimés ; les ministres sont contraints de ne plus diriger des exécutifs locaux ; la parité des candidatures entre hommes et femmes est instaurée.
Du point de vue économique, le gouvernement Jospin poursuit une politique libérale et privatise – complètement ou en partie – certaines sociétés (notamment France Telecom, Thomson-CSF, Air France) mais aussi des banques (CIC, Société marseillaise de crédit et Crédit lyonnais) et des assureurs (Gan et CNP).
Grâce à ces politiques sociales et de modernisation économique, mais aussi du fait d’une conjoncture économique favorable, le chômage baisse assez fortement, passant de 10,6 % au 3e trimestre 1997 à 7, 9 % au 2e trimestre 2002.
À Matignon, Lionel Jospin ne fait pas d’annonces tonitruantes et reste modeste, soucieux de respecter ses ministres et de dialoguer avec eux, de gérer les conflits entre tendances de la gauche plurielle tout en s’assurant de la continuité des politiques menées avec le programme de la coalition. Il se définit lui-même en 1999 comme « un dogmatique qui évolue, un austère qui se marre et un protestant athée ». Contrairement à beaucoup de chefs de gouvernement français, l’opinion reste positive à son égard, même s’il subit une petite baisse la dernière année. Jacques Chirac, lui, bénéficie de sa position privilégiée de chef de l’État pour critiquer le gouvernement, notamment sur sa politique qui serait trop laxiste à l’égard des incivilités.
Les deux têtes de l’exécutif sont candidats à la présidentielle de 2002, et tout le monde s’attend à un second tour entre eux. Contre toute attente, Jean-Marie Le Pen arrive en seconde position (16,9 %) derrière Jacques Chirac (19,9 %), éliminant le premier ministre socialiste au soir du Premier tour (16,2 %).
Lionel Jospin a été affaibli par un trop grand nombre de candidats de gauche. Les cinq candidats de la gauche plurielle obtiennent ensemble 32,5 %, auxquels peuvent s’ajouter trois listes d’extrême gauche (10,5 %). La droite ne recueille que 25,2 % et le centre 8,7 %. Le fait d’avoir cru Jospin qualifié d’office pour le second tour a favorisé chez certains électeurs de gauche le choix d’une autre tendance, voire d’un vote d’extrême gauche.
Dans sa déclaration au soir du premier tour, Lionel Jospin se dit fier du travail accompli depuis cinq ans et assume la responsabilité de cet échec. Il annonce son retrait de la vie politique. Il déplore le score de l’extrême droite, pour la première fois qualifiée pour un second tour, mais n’appellera à voter Jacques Chirac qu’à la veille du second tour, étant en forte divergence avec sa politique.
Après son retrait de la vie politique, Lionel Jospin publie, en 2005, Le monde tel que je le vois où il s’interroge sur l’avenir de l’Union européenne après l’échec du référendum, sur la politique économique et sur le devenir du PS. Il laisse entendre qu’il pourrait à nouveau être candidat à la présidentielle si on le lui demandait. Mais quelques mois plus tard, il renonce à se présenter aux élections et soutient Ségolène Royal. Peu après l’échec de cette dernière, il publie dans le livre L’impasse qui la critique durement.
Pour l’élection présidentielle de 2012, Lionel Jospin participe à la campagne de François Hollande. Celui-ci élu, le président de la République annonce sa nomination à la tête d’une Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique, pour formuler des propositions visant notamment à réduire le cumul des mandats et à établir des règles déontologiques sur la transparence de la vie publique. Certaines propositions seront actées dans des lois, notamment sur l’interdiction du cumul de mandats entre fonctions exécutives locales et mandat parlementaire.
En décembre 2014, Lionel Jospin est nommé au Conseil constitutionnel où il siège jusqu’en 2019, respectant alors la neutralité et la réserve demandée aux neuf sages.
Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2026 à 17:54
Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Quel est le bilan des municipales 2026 ? Les deux partis en dynamique, le RN et LFI, sont-ils renforcés en vue des élections présidentielles de l’an prochain ? Entretien avec le politiste Frédéric Sawicki.
The Conversation : quel est le bilan des municipales 2026 ?
Frédéric Sawicki : Commençons par rappeler que dans 9 communes sur 10, les élections ont été jouées dès le premier tour. Les seconds tours ont surtout concerné la France urbaine. Dans une ville sur deux au moins, trois listes étaient en compétition, confirmant la tripolarisation de notre champ politique. Au total, la stabilité politique domine car à la différence de 2008 ou 2014, ces élections municipales n’ont pas été l’occasion de sanctionner une majorité ou un gouvernement, faute de présence massive de listes se réclamant de la « majorité présidentielle ».
En conséquence les rares bascules d’un camp vers l’autre s’expliquent souvent par des considérations locales. Si le PS gagne Saint-Étienne, ça n’est pas sans lien avec les affaires qui ont affecté le maire sortant (mis en cause pour avoir utilisé une vidéo pour exercer un chantage sur son adjoint). Inversement si à Brest, le PS perd, l’effet d’usure du maire sortant, élu depuis 2001, n’y est sans doute pas pour rien. On pourrait multiplier les exemples.
On constate également un certain nombre de constantes sociologiques. Les très grandes métropoles votent toujours massivement à gauche. Dans les villes d’économie touristique, avec une forte présence de professions indépendantes, des petits patrons, de commerçants, des populations liées au monde militaire (par exemple à Toulon), ou des retraités aisés (Nice, Menton ou Cagnes-sur-Mer), le vote est fortement orienté à droite ou désormais à l’extrême droite.
Au total, on constate finalement autant de cas de bascules de la droite vers la gauche ou inversement, que des déplacements à l’intérieur de chaque camp : des villes socialistes ou communistes deviennent LFI (Saint-Denis, Vénissieux), des villes écologistes basculent vers le centre gauche (Strasbourg ou Poitiers). De l’autre côté du spectre, certaines villes de droite ou du centre droit passent à l’extrême droite ou à ses alliés, par exemple à Nice avec Eric Ciotti.
Les quelques bascules de la gauche vers la droite sont rares et elles s’équilibrent par les bascules dans l’autre sens. Sur les municipalités de plus de 50 000 habitants, la gauche et les écologistes perdent Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg, mais ils gagnent Saint-Étienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers et Pau.
L’un des résultats notables est l’implantation locale du RN…
Frédéric Sawicki : L’un des phénomènes nouveaux est le fort renforcement de l’ancrage municipal du Rassemblement national. En 2020, le RN ne l’a emporté que dans 17 villes, dont sept de plus de 20 000 habitant·e·s. Cette fois-ci, il en gagne 60. Certes, il y a des échecs importants à Toulon ou Nîmes, mais il y a la conquête de nombreuses villes moyennes comme Carpentras, La Seyne-sur-Mer, La Flèche, Vierzon, Montargis, Liévin… La présence du RN est surtout localisée dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, sur la Côte d’Azur, mais aussi en Occitanie (Agde, Castres, Carcassonne, Montauban).
Par ailleurs, le RN ancre sa présence dans les villes qu’il avait conquises en 2014 puis en 2020, c’est essentiel pour renforcer sa crédibilité en vue des présidentielles de 2027.
LFI est-il également renforcé par ces élections municipales ?
Frédéric Sawicki : La percée de LFI est réelle puisque plusieurs villes de plus de 30 000 habitants sont gagnées – Saint-Denis, Roubaix, Saint-Paul et Le Tampon (à La Réunion), Vénissieux, Vaux-en-Velin, La Courneuve, Creil. Ce n’est pas rien quand l’on part de zéro. Pour autant, il faut relativiser cette percée.
Les insoumis ont échoué dans les situations où ils avaient pris la tête de la gauche (à Toulouse ou à Limoges). Le parti de Jean-Luc Mélenchon n’a pas été en capacité de décrocher des municipalités tenues par la droite, à l’exception de Roubaix.
Par ailleurs, LFI a voulu s’imposer comme un partenaire incontournable, avec la menace de faire chuter le PS en cas de refus d’alliance. Or, lorsque les socialistes et alliés ont refusé la fusion, ils ont rarement été battus. LFI n’a donc pas réussi à démontrer sa capacité de nuisance – le cas de Paris étant emblématique, mais on peut également citer Rennes ou Montpellier.
Enfin, on remarque que dans le cadre d’alliances, notamment avec les écologistes, des villes ont été perdues (Strasbourg, Poitiers, Besançon..). Lorsque les alliances ont permis de gagner (Grenoble, Lyon, Tours), les Insoumis ne seront pas représentés au sein des exécutifs car les fusions étaient uniquement « techniques ». Les élus LFI resteront donc cantonnés à un rôle d’opposant, ce qui ne permet pas au parti de démontrer une capacité à gouverner. C’est un vrai problème pour accéder au pouvoir suprême en 2027 que d’apparaître comme un parti purement protestataire.
On remarque que le centre et la droite ont renforcé leur alliance lors de ces municipales…
Frédéric Sawicki : Il y a eu énormément de listes où le centre droit, Horizons, MoDem et Renaissance, se sont alliés avec des candidats de droite, UDI ou LR, dès le premier tour. Au deuxième tour, on a assisté à de nombreuses fusions. Cette élection municipale s’inscrit donc dans la continuité de l’alliance parlementaire entre le bloc central et la droite depuis 2022 et surtout depuis 2024 et préfigure ce qui pourrait se passer à la présidentielle. Après le second tour, on a entendu des appels pour que LR, Horizons et les macronistes se dotent d’un dispositif et d’un candidat communs. Avec sa victoire au Havre, Edouard Philippe a prononcé un discours visant à fédérer ces forces – même si la bataille reste très ouverte.
Il a beaucoup été question de la « guerre des gauches », avec une fracture nette entre une partie des socialistes et les insoumis… Quels sont les enjeux pour 2027 ?
Frédéric Sawicki : La fracture entre ceux qui refusent toute alliance avec LFI et les autres s’est renforcée avec ces municipales. Mais ce que l’on constate, c’est que le centre autonome n’existe plus guère, le bloc central étant clairement allié avec la droite désormais. Quelle est donc la stratégie d’alliance de ceux qui, comme Raphaël Glucksmann ou François Hollande, prônent un rapprochement avec les centristes ? Si le Parti socialiste sort plutôt renforcé de cette élection, c’est parce qu’il a su s’allier, dès le premier tour, avec les écologistes, les communistes, Place publique ou d’anciens insoumis. La seule voie qui semble se dessiner pour la gauche, c’est de travailler sur ce socle en la renforçant – sans LFI – tout en montrant aux électeurs insoumis qu’ils ne sont pas des inaudibles et que leurs aspirations sont entendues.
Certains observateurs redoutaient une « fusion » entre la droite et l’extrême droite. Elle n’a pas eu lieu au niveau des appareils. En revanche, les électeurs de la droite et de l’extrême droite se sont, semble-t-il, bien rapprochés…
Frédéric Sawicki : Les initiatives locales de rapprochement entre le RN et des candidats de la droite ont immédiatement été condamnées par LR. Le fait que Bruno Retailleau n’ait pas appelé à voter Christian Estrosi contre Eric Ciotti à Nice a provoqué l’indignation. En revanche, le choix des électeurs a montré une grande porosité entre droite et extrême droite. La présence de candidats insoumis faisant figure de repoussoir, des électeurs RN ont voté LR pour faire barrage à la gauche, et des électeurs LR ont voté RN pour les mêmes raisons. C’est clair à Brest, à Clermont-Ferrand, à Limoges, Besançon, Marseille, où l’électorat de Martine Vassal (LR) a été divisé par deux entre le premier et le second tour, au profit de Franck Allisio (RN).
Finalement, qui sort vainqueur de ces municipales ? Le RN a-t-il franchi une étape de plus pour un succès en 2027 ?
Frédéric Sawicki : Le RN bénéficie d’une dynamique positive, le renforcement de son implantation locale est une étape importante en vue des sénatoriales mais aussi des élections présidentielles et législatives. Pour autant, il reste à la porte des très grandes villes, ce qui est une faiblesse majeure dans la perspective de sa marche vers l’Élysée. Comment un parti pourrait-il gagner le pouvoir national en étant absent des métropoles où se concentre l’essentiel de l’activité intellectuelle et économique de la nation ? Le RN représente autour de 30 % des électeurs : il peut gagner en 2027 face à un Jean-Luc Mélenchon isolé, ou si la gauche (hors LFI) et la droite restent divisées. Le succès du RN en 2027 n’a donc rien d’inéluctable à condition que la gauche ou la droite rassemblent. C’est ce que François Mitterrand avait réussi à faire en 1981 et en 1988. C’est ce que Jacques Chirac avait fait en 1995, comme Nicolas Sarkozy en 2007. C’est désormais aux forces politiques de jouer… avec les bonnes cartes.
Propos recueillis par David Bornstein
Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.03.2026 à 15:49
Yann Algan, Professeur d'économie, HEC Paris Business School
Bergeaud, Antonin, Professeur associé en économie et en sciences de la décision, HEC Paris Business School
À partir d’une enquête menée auprès de 3 909 salariés du secteur privé, nous montrons que les votes dits radicaux ne procèdent pas tous de la même expérience sociale. Le travail éclaire autrement la distinction entre « défiance RN », « conflictualité LFI » et retrait politique.
Au lendemain du second tour des élections municipales, les commentaires ont utilement insisté sur plusieurs lignes de force du scrutin : l’abstention reste élevée dans une partie des classes populaires, le Rassemblement national (RN) continue de progresser dans certains territoires, et des candidatures portées par La France insoumise (LFI) ont parfois remobilisé des électeurs longtemps tenus à distance de la représentation politique. Ces lectures sont précieuses. Mais elles laissent souvent dans l’ombre un lieu décisif pour comprendre les fractures politiques contemporaines : le travail.
C’est précisément ce que notre recherche a cherché à éclairer. À partir d’une enquête menée en 2024 et 2025 auprès de 3 909 salariés du secteur privé en France, nous avons voulu comprendre ce qui distingue, à caractéristiques sociales comparables, les différentes formes de radicalité électorale.
Nos résultats conduisent à une conclusion nette : le revenu, le diplôme ou la catégorie socioprofessionnelle ne suffisent pas. Pour expliquer les préférences politiques, il faut aussi regarder de près la manière dont les individus vivent leur travail, la qualité de leurs relations avec leurs collègues, leur confiance dans leur environnement professionnel, leur sentiment de reconnaissance et, plus largement, leur satisfaction dans la vie.
À lire aussi : Municipales : « Le triomphe autoproclamé du RN et de LFI ne correspond pas à la réalité »
Autrement dit deux salariés de même qualification, de même statut, parfois dans la même entreprise, peuvent voter très différemment. Ce qui les distingue n’est pas seulement leur position dans la structure sociale, mais la texture de leur expérience quotidienne : se sentent-ils intégrés à un collectif ? Font-ils confiance à leurs pairs ? À leur direction et leur entreprise ? Ont-ils le sentiment d’être traités avec respect ? Vivent-ils comme des membres d’une équipe ou comme des individus isolés ?
Cette perspective permet d’abord de mieux comprendre le vote RN. Dans notre enquête, les salariés proches du Rassemblement national se caractérisent par une forme singulière de désaffiliation au travail. En moyenne, ils expriment un niveau de confiance envers leurs collègues inférieur à celui des autres groupes politiques. Ils se sentent moins entourés, moins entendus, moins insérés dans leur équipe. Ils ont aussi le sentiment d’un blocage des perspectives, d’une reconnaissance insuffisante et d’une place dégradée dans l’ordre social. Cette défiance horizontale compte.
Elle éclaire la manière dont l’isolement vécu au travail peut nourrir une défiance plus générale à l’égard d’autrui, des institutions et, souvent, des minorités. En revanche, nous constatons qu’ils sont en moyenne très fiers de leur travail, confiants dans leur entreprise. Leur colère est nourrie par le blocage dans les perspectives de promotion et de reconnaissance. Leur souhait est de trouver une meilleure place dans la société, pas de changer de système.
Les salariés proches de La France insoumise expriment eux aussi une colère, mais celle-ci ne repose pas sur la même expérience sociale. Dans nos données, ils se distinguent au contraire par un niveau élevé de confiance envers leurs collègues. Ils déclarent plus fréquemment se sentir solidaires de leur collectif de travail, mieux intégrés à leur équipe, davantage portés par des relations de proximité préservées. Leur conflictualité n’est pas d’abord dirigée vers les pairs. Elle est plus verticale : elle vise la hiérarchie, l’organisation du travail, l’entreprise comme institution, ou le sentiment d’un décalage entre les promesses du travail et la réalité vécue.
Cette distinction est essentielle, parce qu’elle invite à cesser de rabattre tous les votes dits « anti-système » sur un même ressort. Nos résultats ne montrent pas une seule colère, qui se distribuerait ensuite entre droite radicale et gauche radicale. Ils montrent au contraire des colères de nature différente. Dans un cas, la protestation s’accompagne d’une défiance envers les collègues et les autres en général, mais d’une confiance dans l’entreprise. Dans l’autre, elle coexiste avec un lien de confiance encore fort entre semblables, mais une forte défiance dans l’entreprise et le système.
Un autre enseignement important de notre enquête tient à la nature des frustrations exprimées. Chez les sympathisants de LFI, l’insatisfaction semble davantage liée au sens du travail. Elle naît d’un écart entre des aspirations fortes – utilité sociale, autonomie, dignité, capacité à agir – et une réalité perçue comme décevante ou empêchée. Chez les sympathisants du RN, la frustration renvoie plus fréquemment à la place occupée dans le système : rémunération, promotion, statut, reconnaissance sociale. Dans les deux cas, il y a une critique du présent. Mais l’objet de cette critique diffère.
Cette opposition permet de reformuler d’une manière plus rigoureuse ce qui ressort aussi de notre travail : parmi les salariés du privé, nous n’observons pas une seule France en colère, mais au moins trois configurations.
La première est celle d’une colère isolée, méfiante, socialement désaffiliée, qui se retrouve davantage du côté du RN. La deuxième est celle d’une colère collective, appuyée sur la confiance entre pairs, que l’on retrouve davantage chez les proches de LFI. La troisième est celle du retrait : un tiers des salariés interrogés ne se reconnaît dans aucun parti. Ce groupe ne partage pas nécessairement l’intensité protestataire des deux autres ; il se caractérise surtout par l’atonie civique, le désengagement, et le sentiment que rien ne peut vraiment changer.
Ce troisième groupe est souvent oublié dans les commentaires électoraux. Pourtant, il mérite une attention particulière. Car il cumule fréquemment le retrait politique et la fragilisation du lien social au travail. Il ne traduit pas une radicalité bruyante, mais une forme de décrochage silencieux. À terme, cette atonie peut être tout aussi problématique pour la vie démocratique qu’une polarisation exacerbée.
Il faut bien sûr rester prudent. Une enquête comme la nôtre n’autorise ni les simplifications abusives ni les causalités mécaniques. Le vote ne se réduit jamais à une variable unique, et le travail n’épuise pas à lui seul l’explication des comportements politiques. Mais nos résultats montrent qu’il constitue aujourd’hui un vecteur essentiel pour comprendre les lignes de fracture qui traversent la société française. L’entreprise n’est pas seulement un lieu de production. Elle est aussi un espace, où se fabriquent, ou se défont, la confiance, le sentiment d’appartenance et la possibilité de faire collectif.
Dans le moment politique actuel, ce point mérite d’être pleinement pris au sérieux. Car ce qui s’est joué lors des élections municipales ne dépend pas seulement des appartenances sociales au sens classique du terme. Cela dépendra aussi de la capacité des offres politiques à s’adresser à des expériences différenciées du lien social.
Dans une démocratie fragilisée à la fois par la défiance et par le retrait, distinguer les formes de colère, les comprendre est le prélude pour apporter des solutions pertinentes. Et dans cette perspective, la cohésion sociale dans l’entreprise, par opposition à la solitude, est un enjeu démocratique et pas seulement de politique RH.
Cet article a été écrit avec l’aide de Camille Frouard, étudiant en master à HEC.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.