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27.06.2026 à 16:51

« Disclosure Day » : pourquoi la (potentielle) découverte d’une vie extraterrestre ne sera pas un blockbuster hollywoodien

Hervé Cottin, Astrochimiste, Professeur au Laboratoire Interuniversitaire des Systèmes Atmosphériques (LISA), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche ou au pied de la tour Eiffel, il n’y aura pas de « jour de la révélation » hollywoodien proclamant la découverte d’une vie extraterrestre… Ce n’est pas ainsi que marche la science, et c’est tant mieux.
Texte intégral (3111 mots)
Dans *Disclosure Day* (2026), Steven Spielberg utilise les symboles classiques de l’ufologie, comme les « Crop Circles », traditionnellement associés aux visites d’ovnis. Cette scène suggère l’existence d’extraterrestres dotés de pouvoirs paranormaux, qui communiquent de façon mystérieuse tout en restant insaisissables. Bande annonce du film, diffusée par Allociné

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche ou au pied de la tour Eiffel, il n’y aura pas de « jour de la révélation » hollywoodien proclamant la découverte d’une vie extraterrestre… Ce n’est pas ainsi que marche la science, et c’est tant mieux.


Dans son dernier film Disclosure Day, le réalisateur Steven Spielberg renoue avec une thématique qui lui est chère : la découverte de la vie extraterrestre. En règle générale, la vie extraterrestre décrite par Steven Spielberg est plutôt pacifique et curieuse à l’égard des humains. Rencontres du troisième type (1977) évoque la longue préparation à ce premier contact et l’invention d’un langage commun pour communiquer. Dans E.T. l’extraterrestre (1982), Spielberg inverse la dynamique de la menace avec un alien botaniste traqué par les humains – à rebours de l’archétype de l’envahisseur prédateur, présent par exemple dans la saga Alien inaugurée en 1979 par Ridley Scott.

Disclosure Day traite du « grand jour de la révélation, celui où nous apprenons que nous ne sommes pas seuls dans l’Univers ». Si, dans le film, l’existence d’extraterrestres est présentée comme un potentiel salut pour une humanité qui s’autodétruit, cette fiction est en phase avec une actualité bien réelle aux États-Unis, où le Congrès multiplie depuis 2022 les auditions officielles sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN, le nouvel acronyme remplaçant celui d’ovni), tandis que le Pentagone alimente un site consacré aux photos, vidéos et témoignages d’observations de PAN. Ces documents, qui me semblent peu convaincants et ne constituent pas de preuve formelle, semblent avoir transformé la perception de Steven Spielberg, qui affirme croire aux témoignages sur la vie extraterrestre.

Avec ce film, la formidable machinerie hollywoodienne ranime un vieux fantasme collectif : celui de la révélation soudaine, globale et définitive de l’existence d’une vie extraterrestre.

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Affiches de Disclosure Day, le film de Steven Spielberg sorti en juin 2026. AVCesar

Pour quiconque pratique l’exobiologie, un domaine interdisciplinaire qui cherche à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin de mieux orienter notre stratégie pour la rechercher ailleurs, ce scénario d’une révélation soudaine et absolue relève de la pure commodité narrative. Il ne s’agit évidemment pas ici de faire une critique du film, que j’ai beaucoup apprécié à titre personnel, mais de rappeler que, dans la réalité scientifique, il n’y aura probablement pas de « Disclosure Day » : pas de consensus immédiat, pas de conférence de presse pour mettre un point final à l’angoisse de la solitude cosmique.

La quête du vivant ailleurs dans l’Univers est un chemin de patience extrême, qui est pavé de mesures d’anomalies et de controverses acharnées, et le restera.

Le mirage des « grands soirs » : de la météorite ALH 84001 à la phosphine vénusienne

L’histoire récente regorge déjà d’annonces où la communication institutionnelle a tenté de brûler les étapes.

Souvenons-nous de l’été 1996, lorsque le président des États-Unis Bill Clinton prit la parole pour annoncer que la météorite martienne ALH 84001 recelait de possibles traces de vie fossile. Le message était évidemment prudemment ciselé, ponctué d’appels à la prudence, mais l’impact médiatique fut planétaire. Puis, loin des caméras et des médias, au gré de contre-expertises et de publications contradictoires, les structures géochimiques observées furent expliquées par des processus ne nécessitant aucune activité biologique. L’annonce ne fut pas réfutée en un jour : elle s’est lentement dissoute dans le temps long d’un travail scientifique de longue haleine.

Un scénario relativement proche s’est reproduit en septembre 2020 avec l’affaire de la phosphine, une petite molécule de formule chimique PH₃, prétendument détectée dans l’atmosphère de Vénus. Une équipe annonçait, avec l’appui d’une publication scientifique, avoir mesuré la présence de ce gaz dans les nuages vénusiens à un niveau d’abondance inexplicable par les mécanismes géochimiques ou photochimiques connus, suggérant une possible activité biologique. Accompagnée d’un communiqué de presse titré « Indices de vie sur Vénus » et saluée par un tweet enthousiaste de l’administrateur de la Nasa de l’époque évoquant « la plus grande découverte » liée à la vie extraterrestre, la nouvelle a enflammé les médias. Dans la foulée, des financements privés ont même été annoncés pour lancer l’étude d’une mission spatiale spécifique.

Quelques années plus tard, que reste-t-il de cette annonce fracassante ? Des bases singulièrement fragiles : deux études indépendantes démontraient rapidement que la bande spectrale utilisée dans le domaine des ondes radio pour la détection n’était pas significative statistiquement, tandis que des observations complémentaires dans une autre gamme de longueur d’onde (infrarouge) ne confirmaient aucunement la présence de la molécule et abaissaient la limite supérieure de détection à un niveau 100 fois inférieur à ce qui avait été avancé. Le grand public, lui, est resté sur l’émerveillement du premier jour, ignorant que la controverse avait balayé l’hypothèse fantasmée d’une preuve de vie vénusienne.

Il n’est pas question ici de reprocher à une équipe scientifique de publier un résultat qu’elle estimait, en toute bonne foi, probablement pertinent. C’est d’ailleurs le principe de toute progression scientifique : un résultat nouveau, si surprenant soit-il, à partir du moment où il est étayé, reproductible, ou si les mêmes données peuvent être expertisées indépendamment (ce qui était le cas pour cet épisode vénusien), a vocation à être présenté à la communauté scientifique pour qu’il puisse être passé au crible des avis d’autres experts indépendants. Le communiqué de presse qui a été à l’origine de l’emballement médiatique était, par contre, probablement de trop…

L’« exobiowashing » et la tentation du « bling-bling » scientifique

Plus récemment encore, c’est l’exoplanète K2-18b qui a suscité beaucoup de bruit médiatique. En 2023, puis en 2026, une équipe scientifique, interprétant des mesures de composition atmosphérique de cette exoplanète par les télescopes spatiaux Hubble et James-Webb, a évoqué la présence de diméthylsulfure (DMS), une molécule qui, sur Terre, est fortement associée au vivant.

Les deux publications scientifiques sont à chaque fois légitimes, publiées dans des revues à comité de lecture, et soumises au débat contradictoire légitime quant à la validité ou non de la détection elle-même. À nouveau, la détection du DMS ne semble pas tenir la distance face à des contre-expertises indépendantes. De plus, quand bien même la molécule serait bel et bien détectée, d’autres processus que le vivant pourraient très bien en être à l’origine.

affiches
Affiches de la série X-Files. Johan Kaufmann, CC BY-SA

Cependant, à chaque fois, le mécanisme est identique : ces publications sont accompagnées d’un communiqué de presse, parfois de vidéos autopromotionnelles pour le moins étonnantes. On assiste aujourd’hui à l’émergence de ce que l’on pourrait appeler l’« exobiowashing », un pendant spatial exobiologique du greenwashing. De même que l’écoblanchiment environnemental sert à valoriser l’image de marque d’une entité et à détourner l’attention de ses pratiques polluantes, l’exobiowashing utilise le vernis de la vie extraterrestre pour doper artificiellement l’attractivité d’une recherche.

L’idée derrière ce terme est que, dans un contexte académique hautement compétitif, ajouter une phrase ou deux suggérant que telle ou telle détection moléculaire fait progresser la quête de la vie extraterrestre est une assurance presque absolue de voir un projet de communiqué de presse accepté. Cela garantit une grande visibilité personnelle et institutionnelle, génère des titres accrocheurs et des clics sur les écrans de nos smartphones.

Cette stratégie pose un dilemme déontologique. La fin justifie-t-elle les moyens ? La science ne devrait-elle pas demeurer fermement ancrée dans les faits avérés, plutôt que dans la spéculation marketing ?

Le choc des temporalités : la science avance par le doute, et non par le sensationnel

Le véritable danger de cette accumulation d’annonces sensationnalistes réside dans le décalage abyssal entre la temporalité des médias et celle de la recherche.

Le public (dont je fais moi-même partie pour tout ce qui concerne les sujets extérieurs à mes domaines de recherche) consomme souvent l’actualité en scrollant rapidement, l’esprit traduisant rapidement le terme « habitable » par « habité ». On peut aussi confondre si facilement « matière organique » et « organisme vivant », tout comme on glisse sur une flaque d’eau liquide hypothétique à la surface d’une exoplanète lointaine pour l’associer à la promesse d’une forme de vie extraterrestre.

Le « Disclosure Day » aurait-il déjà eu lieu, infusé lentement à travers une succession de microfeux d’artifice médiatiques où rêves, fiction et science s’entremêlent dans une chasse au clic effrénée ? Si, dans l’esprit d’un grand nombre, la question de la vie extraterrestre est déjà réglée du fait de cette profusion d’annonces exagérées, comment pourrons-nous convaincre ce même public de la légitimité des dépenses futures indispensables pour construire les télescopes de nouvelle génération – ceux-là mêmes qui devront caractériser de manière rigoureuse la composition atmosphérique d’une exoplanète – ? Ou financer un retour d’échantillons martiens sur Terre (qui sera probablement indispensable pour savoir si la vie a un jour émergé sur notre voisine) ?

Pourtant, la communauté scientifique sait aussi faire preuve de retenue

Début 2022, la mesure par le rover de la Nasa Curiosity d’un déséquilibre isotopique intriguant du carbone 13 par rapport au carbone 12 dans le sol martien n’a donné lieu à aucune conférence de presse grandiloquente, alors que sur Terre des mesures équivalentes sont classiquement associées à la photosynthèse (c’est-à-dire la vie). Les doutes et les incertitudes de la recherche ont été partagés en bonne intelligence avec les médias. C’est cette rigueur qui s’était déjà imposée après les espoirs déçus des missions Viking dans les années 1970, dont les promesses de détection immédiate avaient fini par mettre en sommeil les programmes martiens pendant près de vingt ans.

L’exobiologie avancera, mais à son rythme. Elle s’appuie sur un postulat communément accepté mais non démontré : la vie pourrait surgir là où l’eau liquide, la matière organique et l’énergie coexistent. Démontrer, nuancer ou infirmer ce socle exige de croiser les expertises de géochimistes, géologues, chimistes, microbiologistes et d’astronomes… Une preuve de vie en dehors de la Terre ne prendra probablement jamais la forme d’un flash spécial d’information avec un signal indubitable. Elle se présentera sous la forme d’un faisceau d’indices ténus, d’une raie d’absorption contestée sur un spectre, d’une anomalie chimique que des analyses contradictoires mettront peut-être des décennies à valider ou à balayer.

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche, la tour Eiffel, la Cité interdite ou la pyramide de Gizeh, il n’y aura pas de « Disclosure Day » hollywoodien pour une annonce de découverte de vie extraterrestre, et c’est tant mieux. Le dialogue scientifique, avec ses disputes fécondes, ses doutes et ses réfutations, est infiniment plus passionnant que n’importe quel secret d’État éventé.

Sans renoncer à l’émerveillement des histoires extraordinaires sur grand écran, nous devons aussi apprendre à savourer le goût de la nuance scientifique plutôt que les illusions de la communication. C’est à ce prix que la science préservera sa crédibilité et que l’exploration de notre place dans l’univers restera une authentique aventure scientifique.


Pour en savoir plus sur l’exobiologie, Hervé Cottin a dirigé avec Muriel Gargaud la publication du Grand Livre de l’exobiologie, édité chez Belin Éducation (2025), et contribué à un site web pédagogique sur le sujet, avec d’autres spécialistes : AstrobioEducation.

The Conversation

Hervé Cottin est membre de la Société Française d'Exobiologie et préside la commission d'exobiologie de l'Union Astronomique Internationale. Ses recherches sont financées par le Centre national d'études spatiales (CNES), le CNRS, l'Agence nationale de la recherche (ANR), la région Île-de-France, la BPI ainsi que l'UPEC.

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27.06.2026 à 16:46

Chercheuse, mère et précaire : une équation impossible

Marie Janot Caminade, Docteure en science politique, chercheuse à l'Institut des sciences sociales du politique (ISP), Université Paris Nanterre

Accéder à un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un parcours d’obstacles. Pour les femmes qui deviennent mères, la route se complique d’autant plus.
Texte intégral (1737 mots)

Accéder à un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un parcours d’obstacles. Pour les femmes qui deviennent mères avant d’y parvenir, la route se complique encore plus. Certaines tentent de devenir des chercheuses totales, cumulant tous les rôles, mais à quel prix et pour combien de temps ?


Comment encourager les femmes à se tourner vers des carrières scientifiques ? Ces dernières années, un certain nombre d’initiatives de mentorat ou d’information ont été mises en place pour inciter lycéennes et étudiantes à étudier les maths, la physique ou encore les sciences de l’ingénieur, alors qu’elles restent sous-représentées dans ces filières. L’une des dernières actions de grande ampleur est le plan Filles et maths, lancé en 2025, incluant notamment un travail sur les biais de genre, la mise en place de « rôles modèles » ou des classes à horaires aménagés.

Ce plan suscite néanmoins des critiques : si les femmes restent sous-représentées dans certaines disciplines, elles demeurent aussi minoritaires aux postes les plus élevés de l’ensemble du monde académique, des mathématiques aux sciences sociales.

Les inégalités de genre ne se limitent donc pas à l’accès aux études scientifiques : elles traversent l’ensemble des carrières universitaires et conduisent de nombreuses femmes à quitter l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) avant leur titularisation. Cette fuite s’explique par plusieurs facteurs parmi lesquels la maternité occupe une place importante. Une enquête menée au Danemark montre ainsi qu’une femme sur trois abandonne sa carrière scientifique après la naissance de son premier enfant, contrairement aux hommes.

L’enquête que je mène auprès de doctorantes et de docteures en sciences sociales met en lumière les difficultés rencontrées par les femmes devenues mères avant leur titularisation. Depuis les années 1980, les exigences de recrutement se renforcent : il faut rédiger une bonne thèse, publier régulièrement, participer à des événements scientifiques et s’investir dans la vie des laboratoires. Une grande partie de ce travail relève du hope labour, c’est-à-dire d’un travail non rémunéré effectué dans l’espoir d’une embauche future.


À lire aussi : Apprentissage, service civique, stages… Les politiques d’insertion des jeunes, entre promesses d’embauche et faux espoirs


Dans ce contexte, se dessine ce que l’on pourrait appeler le mythe de la « chercheuse totale ». Celui-ci repose sur une double injonction : être une scientifique productive (sans forcément percevoir de rémunération) tout en incarnant l’idéal de « la femme », à la fois professionnelle efficace, compagne dévouée et mère investie.

Or, cet idéal de la « chercheuse totale » se heurte aux conditions concrètes du travail scientifique et à celles de la maternité.

Tout concilier mais à quel prix ?

Pour devenir des chercheuses totales, les mères non titulaires réorganisent leur vie. Certaines cumulent plusieurs journées de travail en une : emploi alimentaire, enseignements en vacation, travail scientifique gratuit et charges parentales. Ce rythme contraint souvent les femmes à travailler dans l’urgence, parfois au détriment de la quantité et de la qualité de leurs travaux scientifiques.

D’autres femmes choisissent le chômage ou le congé parental et lient ainsi leur carrière à celle de leur conjoint quand il dispose de revenus suffisants. Si cette stratégie de linked career est favorable à la production scientifique quand on a un enfant, elle crée aussi une dépendance matérielle susceptible d’aboutir à des violences sexistes et sexuelles au sein du couple. Jeanne, docteure et mère d’une petite fille, témoigne ainsi :

« Je me sens parfois obligée [d’avoir des rapports sexuels]. Je me dis “Je le lui dois bien” et lui me le fait entendre aussi. »

Dans un contexte professionnel, où chaque moment doit être rentabilisé, les congés maternité, parentaux ou pour enfant malade deviennent eux-mêmes des temps de travail scientifique.

Rebecca raconte, par exemple, avoir continué la rédaction de sa thèse pendant l’hospitalisation de son fils en urgence. Cette situation nourrit un sentiment de double culpabilité : les enquêtées estiment n’être jamais à la hauteur, ni comme mères ni comme chercheuses. Joana explique :

« J’ai pris un congé parental pour bosser, mais je m’en veux de travailler quand je vois mon fils à côté de moi. »

À l’inverse, certains pères non titulaires bénéficient d’un bonus académique de paternité. La répartition genrée des tâches domestiques et parentales ainsi que l’usage des congés paternité leur permettent parfois de consacrer davantage de temps à leurs recherches. Marion rapporte à cet égard les propos de son conjoint, docteur en histoire : « J’ai bouclé près de deux articles en un mois de congé paternité ! »

Le discours du « rite initiatique »

Même lorsqu’elles réorganisent leur vie pour assurer leur activité scientifique, les mères non titulaires se heurtent à des mécanismes de disqualification de la part de leurs pairs.

Certaines remarques formulées sous couvert de bienveillance les renvoient à leur maternité : « Tu devrais passer plus de temps avec tes enfants », « Tu dois leur manquer » ou encore « Il est où ton enfant ? »

D’autres collègues, souvent des femmes titulaires, normalisent les difficultés que les mères non titulaires rencontrent pour concilier maternité et travail scientifique, en les présentant comme des épreuves inévitables. Comme le rapporte Louise, une collègue lui a expliqué :

« Ce que tu vis est normal, c’est le parcours du combattant. On est toutes passées par là. »

À travers ces discours qui se veulent réconfortants, les contraintes liées à la maternité apparaissent comme un rite initiatique obligatoire pour devenir une chercheuse totale.

Des contraintes maternelles transformées en défauts

Du fait de la concurrence croissante dans l’ESR, la maternité de certaines devient le prétexte de leur mise à l’écart par d’autres. Certaines enquêtées racontent avoir été écartées d’événements scientifiques au prétexte qu’elles avaient désormais « mieux à faire » avec leurs enfants.

Quand elles prennent la parole au cours de réunion entre précaires, leurs difficultés à concilier travail scientifique et maternité sont disqualifiées au motif qu’elles « savaient » ce qu’impliquait le fait d’avoir un enfant avant la titularisation.

Les contraintes liées à la maternité sont enfin invisibilisées derrière des critiques portant sur un prétendu manque de productivité scientifique. Celles-ci apparaissent dès la grossesse, à travers des remarques sur l’apparence physique des femmes non titulaires et sur leur supposée mauvaise gestion du stress lors d’échéances importantes pour leur carrière.

Anouk raconte qu’après une audition pour un poste de maîtresse de conférences, qu’elle a passée alors qu’elle était enceinte, une membre du jury qui disait vouloir l’aider, lui a « rappelé » que les comités recherchaient des gens « sympas avec qui discuter à la machine à café », avant de lui prodiguer le conseil suivant :

« Vous êtes enceinte ? Vous étiez pâle. Il faudrait mettre du rouge aux joues la prochaine fois pour ne pas faire mauvaise impression. »

Les reproches portent également sur les trajectoires académiques : l’absence à certains congrès organisés pendant les vacances scolaires des enfants, l’exercice d’emplois alimentaires ou le fait de ne pas développer d’autres objets de recherche que celui de la thèse sont fréquemment associés à un manque d’engagement scientifique, occultant alors les contraintes économiques et familiales auxquelles ces femmes sont confrontées.

Condamnées comme Sisyphe ?

Face à l’impossibilité d’atteindre l’idéal de la chercheuse totale, de nombreuses enquêtées finissent par intérioriser leurs difficultés comme des échecs individuels et abandonnent progressivement le milieu universitaire.

Cet éloignement résulte en réalité de contraintes structurelles qui rendent difficile la conciliation entre maternité et carrière académique. Élodie exprime à cet égard un sentiment d’épuisement :

« Je suis comme Sisyphe ! Je suis condamnée à faire un travail qui ne sera jamais reconnu, qui ne débouchera jamais sur rien parce que j’ai eu un enfant à la fin de la thèse. »

Dans ce contexte, dans l’enseignement supérieur et la recherche, ce ne sont pas des plans comme le plan Filles et maths qui suffiront à réduire les inégalités. C’est, plus largement, l’ensemble des critères de titularisation qu’il faudrait repenser.

Les exigences actuelles favorisent celles et ceux qui disposent de ressources matérielles et d’un temps suffisants, au détriment des personnes confrontées à des contraintes familiales, sociales ou économiques. Cette mise à l’écart n’est pas seulement inégalitaire : elle est néfaste pour la recherche elle-même. En se privant de certains talents, on se prive aussi de certains savoirs.

The Conversation

Marie Janot Caminade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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27.06.2026 à 11:50

Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)

Benjamin Boeuf, Professeur en marketing, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management

Céline Flipo, Assistant Professor, Human Resources Management, IÉSEG School of Management

Si les consommateurs ne tiennent pas tant compte de l’impact en CO₂ des vols, c’est peut-être une question de forme. La manière dont une information est présentée a une influence sur les comportements.
Texte intégral (1151 mots)

Pour qu’une information ait un impact sur le comportement d’un consommateur, il ne suffit pas de la lui donner. Encore faut-il que l’information soit communiquée de façon compréhensible pour pouvoir être facilement transformée en action. Illustration avec le choix d’un vol en fonction du nombre de kilogrammes de CO₂ consommés par ce trajet.


Vous cherchez un vol sur Internet. Deux options s’offrent à vous : l’une est légèrement moins chère, l’autre un peu plus rapide. À côté du prix et de la durée : les émissions de CO₂ du trajet, exprimées en kilogrammes. Vous hésitez, puis vous choisissez… le vol le plus polluant.

Depuis quelques années, des plateformes, comme Google Flights ou Skyscanner, affichent l’empreinte carbone des vols. L’objectif est clair : inciter les voyageurs à intégrer l’impact environnemental dans leurs décisions. Sur le papier, tout est là pour orienter les choix vers les vols les moins polluants.

Pourtant, dans les faits, cela change peu de choses. Pourquoi ? Parce que pour qu’une information environnementale influence une décision, encore faut-il qu’elle soit comprise, interprétée et jugée pertinente au moment du choix. Or, la plupart du temps, ce n’est pas le cas.


À lire aussi : Impact du transport aérien sur le climat : pourquoi il faut refaire les calculs


Le pouvoir discret des interfaces

Les sites de réservation en ligne comme Google Flights ne se contentent pas d’afficher des informations ; ils organisent les décisions. En hiérarchisant les résultats, en mettant en avant certains critères et en en reléguant d’autres, ces plateformes construisent ce que les économistes comportementaux appellent une « architecture des choix ».

Dans ce contexte, la manière dont l’impact environnemental est présenté devient déterminante. Une information visible mais difficile à interpréter peut rester sans effet. Autrement dit, il ne suffit pas de rendre l’information disponible. Il faut la rendre actionnable.

Des kilogrammes qui pèsent peu

Aujourd’hui, les émissions sont généralement affichées en kilogrammes de CO₂ par passager. Cette unité est précise, mais elle reste largement abstraite. Que représentent 800 kg de CO₂ pour un trajet long-courrier ? Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Comment comparer deux ordres de grandeur proches ?

Faute de repères, cette information peine à s’imposer face à des critères plus familiers comme le prix ou la durée du vol. Elle reste en périphérie de la décision, sans réellement peser sur le choix final. Ce phénomène est bien documenté : une information trop technique ou trop éloignée de l’expérience quotidienne a peu de chances d’être intégrée dans un arbitrage rapide.

Rendre l’impact concret change les arbitrages

C’est précisément ce point que nous avons exploré dans une recherche récente. À partir de deux expériences, nous avons comparé l’effet de différentes présentations de l’information carbone lors d’un choix de vol. Dans certains cas, les émissions étaient simplement indiquées en kilogrammes de CO₂. Dans d’autres, elles étaient accompagnées d’équivalents concrets, par exemple en termes d’absorption par des arbres ou de consommation de carburant.

Le résultat est clair. Lorsque l’information est présentée de manière standard, elle n’a pas d’effet significatif sur les intentions de choix. En revanche, lorsqu’elle est rendue plus concrète, les individus sont moins enclins à sélectionner les vols les plus polluants.

Quand l’information devient saillante

Cette différence s’explique par un mécanisme simple : la saillance. Une information saillante est une information qui attire l’attention et qui est perçue comme importante dans la décision. Les équivalents concrets permettent précisément cela, puisqu’ils traduisent une donnée abstraite en une représentation plus familière, plus immédiatement compréhensible.

Dire qu’un vol correspond à « ce que X arbres absorbent en un an » ou à « X litres de carburant consommés » facilite la projection mentale. L’impact environnemental devient plus tangible, et donc plus difficile à ignorer. À l’inverse, une information exprimée uniquement en kilogrammes reste souvent trop distante pour influencer un arbitrage rapide.

Ces résultats montrent plus largement que l’effet de l’information environnementale dépend fortement de la manière dont elle est présentée. À ce titre, ils éclairent les débats actuels sur la réduction de l’empreinte climatique des transports, qu’il s’agisse de taxation, de quotas ou de dispositifs comme les « passeports carbone ».

Brut 2019.

Une question de forme

Ce constat ne se limite pas aux vols. Dans de nombreux secteurs, l’information environnementale est communiquée sous des formes techniques (grammes de CO₂, kilowattheures…) et est difficile à comprendre pour les individus. Dans l’automobile ou l’énergie, par exemple, les débats autour de l’affichage environnemental portent précisément sur la difficulté à rendre ces données compréhensibles pour les consommateurs.

Dans tous ces cas, l’efficacité de l’information repose moins sur sa présence que sur sa forme. Rendre les émissions tangibles constitue, de ce point de vue, un levier simple et peu coûteux. Sans contraindre les choix, cela modifie la manière dont ils sont perçus. C’est précisément le principe des nudges, ces incitations douces qui orientent les comportements sans les restreindre.

L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer l’impact environnemental des activités, mais de le rendre intelligible et pertinent au moment de la décision. Tant que le CO₂ restera une abstraction, il continuera à peser peu dans nos arbitrages.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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