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03.06.2026 à 17:04

Accusations d’agressions sexuelles : pourquoi certains fans resteront toujours fidèles à leur idole

Gabriel Segré, Professeur des universités - Sociologie de l'art, culture et médias, Université Paris Nanterre

Profondément engagés dans la relation à leurs idoles, qui donne un sens à leur vie, certains fans manifestent un soutien inconditionnel à leur égard, même en cas d’accusations graves.
Texte intégral (2011 mots)

Mis en cause par une trentaine de femmes pour des faits de violences sexuelles qu’il conteste et par une douzaine de plaintes déposées à son encontre, et visé par quatre enquêtes ouvertes en France et en Belgique, Patrick Bruel a annulé une partie de ses dates estivales de concert dans l’Hexagone ainsi qu’en Suisse et au Québec-Canada. Les fans de l’artiste français, amenés à réagir, sont nombreux à invoquer la présomption d’innocence et à le soutenir contre vents et marées malgré la gravité des faits mentionnés. Quels sont les mécanismes complexes de la relation qui unit les célébrités à leurs fans, et quel est l’impact d’une telle situation sur celle-ci ?


Abondamment commentée dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’« affaire Bruel », comme il est aujourd’hui convenu de l’appeler, conduit quantité de personnalités, vedettes, artistes, journalistes, mais aussi responsables politiques, à se prononcer et « choisir son camp », du côté de l’artiste ou des plaignantes.

Elle conduit aussi et surtout le public du chanteur et notamment ses fans à réagir. S’il en est qui, la mort dans l’âme, se sentent trahis et renoncent à le voir au théâtre ou en concert, d’autres le défendent contre vents et marées. La presse se fait l’écho de cette division, largement étayée et documentée, relayant les témoignages de fans abattus et dévastés ou, au contraire, affichant un soutien inconditionnel.

Travaillant depuis de longues années sur les fans de chanteurs (Roch Voisine, Elvis Presley, Johnny Hallyday, Claude François…) et la relation à la vedette, une relation qui les engage profondément, dont la complexité, la force, l’importance m’ont souvent surpris et impressionné, je voudrais ici proposer une rapide analyse des effets et conséquences de la « chute de l’idole » pour ses fans.

La force de la relation affective

J’ai appris de mon travail de recherche auprès des fans que beaucoup d’entre eux développent avec la vedette une relation affective parfois très forte – bien qu’à sens unique. Le fan, d’abord admirateur, séduit par la voix, les chansons, l’œuvre, la beauté de l’artiste, acquiert ses disques, ses vidéos, achète livres et magazines sur la vedette, fréquente ses comptes Instagram, Facebook, Twitter…

Ce faisant, il peut devenir tout à tour collectionneur, archiviste, spécialiste, expert, exégète. Il accumule et consomme quantité d’informations sur l’œuvre comme sur l’existence privée de la vedette. Il en fait un élément central de son quotidien, rendant omniprésent (dans son domicile, sa voiture, sur son lieu de travail…), l’image, la voix, le nom, la vie de cette vedette. Celle-ci devient confidente (le fan peut lui écrire des mots envoyés ou non, s’adresser à elle, imaginer rencontres et interactions). La célébrité devient surtout un intime, un proche, un ami, un grand frère, un amoureux idéalisé, un complice, un membre du quotidien, investie affectivement, aimée, protégée, défendue… en somme un membre du foyer, dont le visage, la voix, les goûts et préférences, les épisodes biographiques, les petits détails du quotidien comme les grands fait d’armes, sont parfois mieux connus que ceux d’un parent, du fils, du frère ou du père, de l’ami d’enfance, ou du conjoint.

« Fan, ça veut dire qu’on aime, qu’on aime, qu’on aime ! On aime la personne. Enfin pour moi, je me sens reliée à Johnny, je me sens une appartenance à Johnny, à sa musique. » (Marie, entretien avec l’auteur.)

Cette relation si forte, affective, émotionnelle, sensible, éminemment subjective, peut parfois conduire à des formes de résistance, de déni et interdire la critique, la réserve, la distance et, plus encore, le rejet ou la condamnation. Elle peut appeler au contraire, et parfois entraîne en effet, le soutien inconditionnel, la dévotion sans limite, la solidarité aveugle et définitive – à l’instar des solidarités qui peuvent exister au sein de familles ou de communautés soudées, qui quelquefois protègent leurs membres auxquels des liens très forts les unissent, quelles que soient les actes ou les accusations.

La relation de dette : trahir

La relation à la vedette et l’engagement dans le club ou la communauté de fans sont sources de beaucoup de joies. Ces communautés apportent souvent aux fans aide, soutien et réconfort. Dans la relation à la vedette comme dans son œuvre, ou encore dans le club ou le groupe de pairs, les fans peuvent puiser énergie et consolation.

La célébrité apparaît souvent comme une « planche de salut », un rempart aux vicissitudes de l’existence, un important soutien moral, affectif et psychologique, une présence, un compagnon objet d’une relation idéale, un guide.

Les fans trouvent également beaucoup de réconfort dans la relation à l’œuvre, dans l’écoute des disques, des chansons de l’artiste. Ou dans la contemplation de l’image du chanteur.

« Moi, je dis toujours, dans les pires moments de la vie, quand j’ai perdu mon père, quand j’ai perdu ma mère, je pouvais écouter que Johnny, quoi. Johnny me fait du bien. Voilà. Il m’a toujours fait du bien. Dans les bons moments comme dans les mauvais. ». (Marie, entretien avec l’auteur.)

Enfin, la passion des fans pour la vedette, l’intégration d’un groupe, d’un club, d’une communauté qui lui sont consacrés constituent une source de profits divers. Beaucoup de ces fans y trouvent des objectifs, un sens à l’existence, une utilité sociale, une identité individuelle et collective, des joies, des plaisirs, des formes de solidarité et du lien social, des ressources pour l’estime de soi…

De sorte que la relation à la vedette se prolonge très souvent en une relation de gratitude et de reconnaissance. Beaucoup de fans désirent « rendre » à la vedette une partie du bonheur que celle-ci leur a procuré ou leur procure encore. Rendre, remercier, procéder au contre-don, régler une infime partie de sa dette, c’est là souvent un des devoirs, une des ambitions, un des objectifs des fans, dont certains affirment « tout devoir, jusqu’à leur vie », à la vedette.

« Je le soutiens, car il a fait beaucoup pour moi, même s’il ne le sait pas », explique ainsi Rose-Marie, une fan de Bruel, à une journaliste de BFM.

Cette obligation contractée (certes, à sens unique et de façon symbolique), ce devoir de gratitude conduisent souvent à tous les sacrifices et à une constante célébration de la vedette ou de sa mémoire. À leur tour, ils interdisent la « trahison », le dédain, la réserve, la critique ou la condamnation.

Admettre la culpabilité de la star, lui tourner le dos, c’est oublier cette obligation, abandonner ce devoir aussi bien que ce besoin de remercier et de donner à son tour.

Une raison d’être à préserver

Enfin, beaucoup de fans font de la vedette le pivot de leur existence, et de leur passion pour cette vedette, le socle de leur vie.

« Des fois, je me disais “Qu’est-ce que je préférerais ? Plus jamais de soleil ou plus jamais de Johnny ?” Je suis pas certaine de la réponse, mais j’ai l’impression que je préfère peut-être me passer de soleil, voyez un peu ! » (Marie, entretien avec l’auteur.)

Il n’est pas rare qu’existence et quotidien soient consacrés à la vedette et à cette passion. L’ensemble de la vie est parfois construit autour de celles-ci. Les activités, les gestes du quotidien, les loisirs, parfois un pan de l’activité professionnelle, les sociabilités, les échanges et rencontres, le temps libre, les voyages peuvent avoir pour objet la vedette et lui être consacrés.

Comme peuvent lui être consacrés des pans importants de la vie intime, affective, sentimentale, spirituelle, psychique, et non seulement sociale ou culturelle.

La perte de la vedette, sa disparition peut provoquer un désastre émotionnel et psychique, des formes de dépression, parfois générer un vide difficile à combler, et donner lieu à des formes de déni. La peur de la perte est grande, car la vedette, en disparaissant, peut emporter avec elle la raison d’être et de vivre de ses fans.

C’est une autre raison de la volonté farouche que l’on peut rencontrer chez ces fans de protéger cette vedette et de lutter contre sa condamnation, sa mise au ban, sa déchéance, son oubli ou sa disparition.

Un destin partagé ?

J’ajouterais en guise de conclusion que les qualités (réelles ou fantasmées) de la vedette rejaillissent sur ses fans. En protégeant son image, en promouvant sa grandeur, en célébrant sa singularité, les fans se protègent, se grandissent et se célèbrent eux-mêmes. Plus la vedette mérite d’être célébrée, plus ces fans ont de mérite de la célébrer. Plus la vedette est grande et reconnue, plus ces fans (et leur passion, leur action de protection et de célébration de la vedette) sont ou se sentent dignes d’être eux-mêmes célébrés et reconnus.

Condamner Bruel ou participer à l’entreprise de condamnation et de disqualification revient, pour ces fans, à confesser une faute – ils se sont trompés d’objet à célébrer et ont bien mal investi affect et admiration ; leur erreur est d’autant plus grande et manifeste que sont grandes et manifestes l’indignité et la culpabilité de la vedette.

Condamner la vedette revient à rompre avec son passé comme avec son présent, avec sa jeunesse, passée aux côtés de la vedette et qui a fait à cette vedette une place si importante. C’est admettre que l’engagement d’une vie est une faute davantage qu’une gloire ou une bravoure, souvent revendiquées (Cf. la fierté éprouvée et exprimée d’être fan de telle vedette, parfois contre les autres, « aveugles et ignorants »). C’est en effet, aussi, pour ces fans, abandonner ou détruire et voir disparaître, avec l’amour, l’admiration et la défense de la vedette, une identité – individuelle et collective – valorisante à leurs yeux, source d’estime de soi, et parfois construite de haute lutte, contre les sarcasmes, les disqualifications, les moqueries, les rejets, tout au long d’une vie vouée à la personnalité aimée.

The Conversation

Gabriel Segré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.06.2026 à 17:02

Dans la peau des décideurs : en Colombie, un jeu de rôle pour comprendre les arbitrages de la transition énergétique

Annabelle Moreau Santos, Chargée de projets de recherche médiation scientifique, Agence Française de Développement (AFD)

Antoine Godin, Économiste-modélisateur, Agence Française de Développement (AFD)

Comment anticiper les compromis et les blocages de la transition énergétique ? En Colombie, un jeu de rôle développé par des chercheurs propose une mise en situation immersive.
Texte intégral (3204 mots)
La Colombie dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, mais reste très dépendante du charbon et du pétrole qui représentent 55 % de ses importations. Projet LEAF

En matière de transition énergétique, gare aux décisions hâtives et aux modélisations simplistes : chaque choix politique nécessite des arbitrages entre coûts et opportunités économiques, sociaux ou climatiques. La crise française des gilets jaunes, en 2018, en a fourni une illustration marquante. Pour mieux anticiper les points de frictions et éviter les impasses, un jeu de rôle développé en Colombie propose aux joueurs de se mettre dans la peau des ménages, des acteurs économiques ou des décideurs. Une manière originale de mieux appréhender la complexité des arbitrages à réaliser.


La transition énergétique ne se résume pas à la mise en application des politiques d’atténuation d’un État. Elle touche aussi à des enjeux de souveraineté et de stabilité économique, comme l’ont rappelé les crises énergétiques récentes, de la guerre en Ukraine à la crise actuelle au Moyen-Orient.

Pourtant, malgré des outils d’analyse toujours plus sophistiqués – modèles macroéconomiques et énergétiques, scénarios climatiques et technologiques… –, la mise en œuvre de ces transitions reste difficile. En cause : des décisions collectives complexes, impliquant des acteurs aux intérêts souvent divergents. Les responsabilités sont éclatées entre de nombreuses institutions qui peinent à se coordonner et les espaces de dialogue entre acteurs demeurent limités, fragmentés, voire inexistants.

En Colombie, un dispositif original – un jeu de stratégie conçu par des chercheurs et baptisé PowerShift – explore une autre voie : mettre les acteurs en situation afin de les aider à mieux comprendre les arbitrages propres à la transition.

Un jeu pour passer de la modélisation macroéconomique au dialogue

En Colombie, le développement d’outils de modélisation macroéconomique des transitions écologiques et de dispositifs de dialogue entre acteurs a ainsi pu montrer comment les approches quantitatives et qualitatives pouvaient se renforcer mutuellement pour accompagner la transition énergétique.

Leur mise en œuvre s’inscrit dans un contexte spécifique : le pays dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, reposant à près de 70 % sur l’hydroélectricité. Il s’est, par ailleurs, engagé dans des objectifs climatiques ambitieux : réduire de 51 % d’ici 2030 ses émissions de gaz à effet de serre et atteindre 19 gigawatts (GW) de capacités en énergies renouvelables non conventionnelles d’ici 2050.

Toutefois, ces objectifs coexistent avec des contraintes économiques fortes. La Colombie reste très dépendante du charbon et du pétrole, qui représentent plus de 55 % de ses exportations, tandis que l’industrie pétrolière contribue à hauteur de 8 % des recettes fiscales totales.


À lire aussi : Comment échapper à la malédiction de la rente fossile ?


Dans ce cadre, un premier outil quantitatif a été déployé : le modèle macroéconomique GEMMES, que nous avons co-développé à l’Agence française de développement (AFD), avec les institutions colombiennes.

Il vise à appuyer les autorités dans l’analyse et l’anticipation des vulnérabilités et des opportunités susceptibles d’émerger dans le cadre de la transition bas carbone, en cohérence avec les objectifs climatiques du pays. À la demande du ministère des finances et du crédit public (MHCP), GEMMES est aujourd’hui officiellement intégré aux outils de modélisation quantitative du pays.

Dans le sillage de ces travaux, un second dispositif a été développé pour répondre à une autre dimension de la transition : la mise en dialogue des acteurs clés à travers un jeu de stratégie, PowerShift, qui place les participants en situation de décision dans une économie simulée.

Fondé sur une méthodologie de modélisation d’accompagnement (démarche ComMod), le jeu les confronte à des contraintes réalistes, tout en laissant une place importante au libre arbitre. Là où les modèles quantitatifs explorent des trajectoires, la forme du jeu de stratégie permet de les incarner et d’en expérimenter collectivement les implications.

Dans la peau des acteurs de la transition : mode d’emploi du jeu PowerShift

PowerShift repose sur un principe simple : plonger les participants dans une économie fictive mais réaliste, fortement inspirée de la Colombie.

Les joueurs incarnent trois types d’acteurs, chacun disposant de ressources, d’objectifs et de contraintes propres : ménages, entreprises et gouvernement. Ils doivent produire, investir, consommer, négocier et décider de politiques publiques, tout en faisant face à des chocs économiques et climatiques.

Les joueurs sont répartis en plusieurs catégories d’acteurs. Fourni par l'auteur

Chaque session se déroule en plusieurs tours. Les participants évoluent dans un cadre contraint : dépendance aux ressources fossiles, contraintes budgétaires de l’État, vulnérabilité des ménages, pression des marchés internationaux… Leur objectif est de concilier activité économique, bien-être social et réduction des émissions, un objectif difficile à atteindre car les décisions des uns affectent directement les autres.

Les indicateurs suivis (émissions, consommation, déforestation, commerce extérieur) permettent d’observer les effets des décisions de chaque catégorie d’acteurs d’un tour à l’autre. À partir de ces résultats, les participants peuvent ajuster leurs stratégies.

Exemple d’atelier Powershift mené en Colombie.

Ce que montrent les parties jouées : fausses bonnes idées et risques de crise économique

Neuf sessions ont été organisées à Bogotá, réunissant plus de 150 participants issus de ministères, d’institutions financières, du secteur privé et de la société civile, représentant plus de 50 institutions.

Photographie d’un plateau de jeu PowerShift. LEAF

Cette diversité d’acteurs a permis de confronter des points de vue rarement réunis dans un même espace, faisant apparaître les interdépendances entre politiques publiques, stratégies d’entreprise et comportements des ménages. Elle a également permis d’explorer un large éventail de scénarios, révélant la complexité des dynamiques de transition et des décisions associées.

  • Dans certains cas, les choix des participants ont conduit à des crises économiques rapides. Par exemple, en adoptant des politiques fiscales visant à redistribuer les richesses, ils ont incité des entreprises à investir à l’étranger, ce qui a aggravé les déséquilibres commerciaux.

  • Dans d’autres situations, en réduisant la consommation de pétrole, ils ont parfois fragilisé les ménages, en affectant les revenus issus d’activités économiques dépendantes de cet hydrocarbure. Cela s’est traduit par une perte de souveraineté alimentaire, illustrant les risques d’une transition dite « injuste ».

  • Des dynamiques de déforestation sont également apparues comme stratégie d’adaptation des ménages face à des pressions sur leurs moyens de subsistance.

Vue d’un sablier à côté d’un symbole des enjeux pétroliers au cours d’une partie. LEAF

Certains scénarios, enfin, ont mis en évidence des arbitrages difficiles.

  • Lors d’un épisode simulant un phénomène El Niño (un phénomène climatique associé à des sécheresses et à une baisse des précipitations), la baisse de production hydroélectrique a conduit à relancer des centrales thermiques, permettant de stabiliser l’économie à court terme, mais au prix d’un recul des objectifs climatiques.

  • Dans d’autres cas, la réduction des émissions a résulté d’un ralentissement économique plutôt que d’une transformation structurelle du système productif.

Ces expériences montrent que les trajectoires de transition ne sont ni linéaires ni optimales, mais marquées par des compromis. Elles n’impliquent pas, pour autant, uniquement des effets négatifs : le temps contraint du jeu tend surtout à faire émerger des situations critiques, tandis que des trajectoires plus viables nécessiteraient davantage d’itérations. Autrement dit : en situation réelle, les crises tendent à être moins fréquentes qu’au cours du jeu.

De la Colombie à la France et à la Suisse

L’expérimentation PowerShift ne s’est pas limitée à la Colombie. Des sessions ont également été organisées en France et en Suisse. Leur comparaison met en évidence un point central : à règles identiques, les dynamiques de décision varient. Les participants projettent dans le jeu leurs cadres institutionnels, leurs pratiques et leurs représentations du rôle de l’État.

  • En Colombie, les contraintes budgétaires liées à la dépendance aux ressources extractives ont pesé fortement sur les arbitrages ;

  • en France, les sessions ont fait davantage apparaître des formes de conflictualité sociale et de blocage ;

  • en Suisse, où les participants étaient exclusivement issus du monde académique, les échanges ont été plus analytiques et délibératifs.

Ces écarts montrent que les décisions de transition ne se déploient pas dans un cadre neutre, mais sont profondément ancrées dans des institutions, des rapports de force et des cultures de l’action publique, qui orientent les arbitrages possibles.

Passer du jeu à la vie : les leçons pour la transition

L’expérience PowerShift permet de dégager plusieurs enseignements pour l’accompagnement des transitions énergétiques. D’abord, elle souligne l’importance de la coordination entre acteurs. Les sessions montrent que l’absence de communication entre secteurs constitue un facteur central d’échec : la transition ne saurait être pilotée de manière fragmentée.

Elle met également en évidence la nécessité de mieux comprendre les représentations des différents acteurs : en prenant conscience des contraintes des autres parties prenantes, les participants développent une forme d’empathie stratégique. Les évaluations confirment cet effet : 66 % déclarent un gain significatif de compréhension, et 81 % indiquent avoir élargi leur vision des trajectoires possibles.

Un auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ayant participé à une session en Suisse est même allé jusqu’à souligner que les modélisateurs de scénarios quantitatifs gagneraient à intégrer davantage d’approches qualitatives comme celle-ci. En rendant visibles les hypothèses implicites, les valeurs et les rapports de force, le jeu complète les modèles quantitatifs.

Témoignages de participants.

Un acteur de haut niveau colombien, de son côté, résume :

« C’est une expérience sociale et de prise de décision entre acteurs d’une économie [capable de] refléter la réalité de n’importe quel pays. »

Toutefois, PowerShift présente certaines limites. Il reste exigeant à mettre en œuvre, nécessitant la mobilisation d’acteurs variés et du temps pour permettre une exploration approfondie, avec des difficultés possibles à maintenir l’engagement sur la durée. Le format des sessions, souvent limité à quelques tours de jeu, restreint l’exploration de certains scénarios.

Par ailleurs, comme toute simulation, il repose sur des choix de cadrage qui influencent les dynamiques observées et ne permet pas, à lui seul, de produire des solutions opérationnelles directement transposables dans l’action publique.

En somme, le dispositif ne fournit pas de solution clé en main. Il ne remplace ni les modèles économiques ni les analyses scientifiques. Il propose autre chose, que ces outils ne produisent pas seuls : un cadre pour confronter des points de vue, tester des options et mieux saisir les implications des choix collectifs, rendre visibles les tensions et les interdépendances qui structurent la transition énergétique.

Car, au fond, la transition ne se résume pas à une trajectoire optimale à identifier ou à une équation à résoudre. Elle se construit dans l’interaction, les compromis et les désaccords. Toute la question est alors de savoir qui est prêt à prendre place à la table des négociations… et de jouer le jeu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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03.06.2026 à 17:02

« Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre !

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

A priori péjoratifs, les qualificatifs de « vieilles » et « vieux » n’ont jamais autant fait florès. Comment l’expliquer ?
Texte intégral (1660 mots)

« Vieilles » et « vieux » sont des qualificatifs jugés stigmatisants pour désigner les personnes âgées. Et pourtant, ils n’ont jamais autant fait florès. Retour sur les raisons d’un tel phénomène plutôt paradoxal.


En France, les plus âgés ont longtemps été désignés par les termes de « vieux » ou de « vieillards », notamment à travers la figure des « vieux travailleurs », regroupés par exemple en amicales avant la Seconde Guerre mondiale. Cette appellation était empreinte d’une vision misérabiliste de la vieillesse liée à la très grande précarité des conditions de vie de ceux que Simone de Beauvoir désignait comme étant « les parias de la société ».

Avec l’émergence d’une politique de la vieillesse et l’amélioration du système des retraites, vieux et vieillards ont progressivement disparu de la sémantique à partir des années 1970. D’autres termes plus neutres, voire plus positifs, ont pris le relais, comme « troisième âge », « aînés », « retraités et personnes âgées »… La longévité qui caractérise la société amène à une diversification toujours plus poussée des catégories aux contours flous avec, par exemple, « les seniors » ou « le quatrième âge ».

Et voilà que, depuis quelques années, le terme « vieux » semble revenir en grâce. Citons pêle-mêle la mobilisation interassociative « Les Vieux méritent mieux ! », le baromètre annuel des Villes et amis des aînés « Ce que veulent les vieux », le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse « Rien sur les Vieux sans les Vieux », le film documentaire de Claus Drexel intitulé les Vieux, le magazine trimestriel Vieux lancé par Antoine de Caunes… En 2026, même la revue académique Gérontologie et Société publie deux volumes sous le titre la Parole des vieilles et des vieux.

Que traduit ce retour fulgurant sur la scène sociale et médiatique d’un terme très largement déprécié ?

Une réappropriation du vieillissement

En sociologie, on peut parler d’un mécanisme de retournement du stigmate. Il s’agit pour les personnes qui utilisent ce terme de se réapproprier une image a priori défavorable pour en faire un élément de fierté et de revendication. Les substantifs « vieilles » ou « vieux » restent aujourd’hui encore très largement stigmatisants, alors que l’adjectif est plus ambivalent, comme en témoignent les vieilles choses qui prennent de la valeur en vieillissant.

Mais s’agissant des personnes âgées, elles sont confrontées à un contexte plus général de dépréciation de la vieillesse. Les valeurs jeunistes qui caractérisent les sociétés modernes (vitesse, réactivité, mobilité, beauté…) s’avèrent peu favorables à ce qu’une place et un rôle soient reconnus aux plus âgés. La seule échappatoire est alors pour ces derniers de… rester jeunes. C’est ce qui explique l’omniprésence du « bien vieillir » dans les politiques publiques et dans le marketing visant les seniors.

L’affirmation du terme « vieux » sur la scène sociale est une manière pour ceux qui le revendiquent de prendre leurs distances vis-à-vis de la figure dominante du senior. Ainsi, depuis 2023, est organisé un contre-salon des vieilles et des vieux, qui se veut une alternative aux traditionnels salons des seniors.

« Les Vieux » (2024), de Claus Drexel, bande-annonce.

Le retour en grâce des « vieux » ne signifie cependant pas un retour à l’approche assistancielle de la vieillesse. Bien au contraire, cette manière de désigner les personnes âgées est plutôt le fruit d’une auto-désignation en tant que sujets vieillissants et d’une stratégie pour échapper à l’emprise marchande de la « silver économie ».

C’est aussi un moyen pour un public plus large, constitué de professionnels, de protester contre les multiples reports du plan gouvernemental « grand âge » et de rendre visible un nouvel espace de revendications vis-à-vis de l’État.

À la recherche d’un contre-modèle

Ce n’est donc pas qu’une affaire de sémantique : les « vieux » sont porteurs d’un contre-modèle de la vieillesse. Le vieux ou la vieille correspond à quelqu’un qui a un vécu ne se réduisant pas à une identité construite en extériorité par des non-vieux. Il donne ainsi à voir un processus plus endogène de l’avancée en âge entendue comme une expérience de vie singulière.

Il en résulte deux conséquences importantes. La première est qu’il incite à la prise de parole de ces nouveaux vieux sur la scène publique. Cette expérience de vie, relativement inédite dans une société de la longévité, les conduit en effet à s’exprimer sur ce qui leur paraît important ou souhaitable. Autrement dit, les vieux ont des choses à dire, en leur nom propre. Et comme les vieux sont majoritairement des vieilles, les femmes âgées ont beaucoup plus souvent le droit de cité qu’auparavant.

Le terme « vieux » ouvre également la voie à des représentations sociales alternatives de la vieillesse. L’affirmation de soi, de son corps, de ses désirs et projets parvient de plus en plus à se frayer un chemin dans une société pourtant âgiste. Elle contribue à revendiquer une identité moins dépendante des normes dominantes, parfois plus provocatrice, comme l’illustre la chaîne YouTube TéléVioc qui se revendique comme la chaîne « des vieux nouveaux ».

Les nouveaux vieux sont arrivés

Cette renaissance du terme « vieux » est favorisé par le renouvellement des générations de retraités. Ces nouvelles générations ont bénéficié d’un autre mode de vie que leurs prédécesseurs et sont porteuses de nouvelles valeurs. Le sentiment de résignation qui a longtemps dominé une population âgée issue massivement des classes populaires est de moins en moins de mise. Une partie des retraités actuels cherche à se déprendre des formes traditionnelles de représentation et de participation.

Interview de Laure Adler sur le contre-salon des vieilles et des vieux (Conseil national autoproclamé de la vieillesse, 2023).

À cet égard, une des premières organisations de personnes âgées à s’être constituée autour d’un projet alternatif est l’association Old’up. Cette dernière est née en 2008 à l’initiative de Marie-Françoise Fuchs, ancienne médecin et psychanalyste. Old’up dénote, en effet, au sein de l’univers des associations de personnes âgées en assumant explicitement le recours au terme de « vieux ».

D’autres initiatives sont nées en France dans cette mouvance. La plus connue est sans doute le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) constitué fin 2021 sous l’égide de quatre personnalités, Véronique Fournier, Nicolas Foureur, Éric Favrereau et Francis Carrier. Le CNaV fait du terme « vieux » le cœur de son identité :

« Le CNaV est un mouvement citoyen qui a pour but d’affirmer l’identité “vieille” et la volonté de s’autodéterminer des “personnes vieilles”. »

Le point commun de ces diverses initiatives associatives est d’avoir été lancées par des personnalités qui disposent d’une notoriété, leur permettant d’accéder à la scène publique et de dénoncer le décalage existant entre les représentations sociales qui sont véhiculées et la réalité telle qu’elles la vivent. Cela les amène à dénoncer plus largement l’âgisme dont fait preuve la société et l’infantilisation qui peut en résulter, au détriment de leur désir d’autonomie.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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