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17.05.2026 à 10:25

L’Iran menace les câbles sous-marins, ces artères invisibles d’internet

Meredith Primrose Jones, Researcher, Oceania Cyber Security Centre, RMIT University

Une attaque contre des câbles sous-marins ne provoquerait pas seulement des ralentissements d’internet. Elle pourrait aussi déstabiliser les marchés financiers, compliquer les opérations militaires et accentuer les tensions internationales.
Texte intégral (1382 mots)
Plus de 95 % du trafic mondial de données transite par des câbles sous-marins. Laiotz/Shutterstock

Les menaces iraniennes contre les câbles sous-marins du détroit d’Ormuz rappellent une réalité souvent invisible : internet repose sur des infrastructures physiques extrêmement vulnérables. Une coupure majeure pourrait perturber les communications mondiales, les marchés financiers et les équilibres géopolitiques.


En début de semaine, des médias iraniens liés à l’État ont évoqué un projet visant à faire payer aux opérateurs de câbles internet sous-marins un droit de passage dans le détroit d’Ormuz, au nom de ce que les autorités présentent comme les eaux offshore relevant de l’Iran.

Cette proposition intervient après des mises en garde iraniennes soulignant que plusieurs câbles stratégiques traversant le détroit constituaient un point de vulnérabilité majeur pour les économies du Moyen-Orient.

Les propos iraniens rappellent brutalement l’existence d’une infrastructure largement invisible : les plus de 500 câbles sous-marins qui acheminent plus de 95 % du trafic mondial de données et constituent l’épine dorsale d’internet — et de l’économie mondialisée.

Car derrière l’image d’un internet immatériel « dans le cloud » se cache un réseau physique extrêmement stratégique, mais aussi vulnérable. Une fragilité qui s’impose désormais comme un sujet géopolitique majeur.

Golfes, détroits et câbles

Plusieurs des routes de câbles sous-marins les plus stratégiques au monde traversent le Moyen-Orient. Les passages étroits de la mer Rouge, du détroit de Bab el-Mandeb, du canal de Suez ou encore du détroit d’Ormuz sont devenus de véritables « points d’étranglement numériques ».

Ces corridors maritimes relient les grands centres économiques d’Europe, d’Asie et d’Afrique. En 2024, des incidents touchant des câbles sous-marins en mer Rouge ont perturbé environ 25 % du trafic internet entre l’Europe et l’Asie.

L’importance stratégique des câbles sous-marins n’échappe pas à l’Iran. Une coupure — accidentelle ou volontaire — de ces infrastructures aurait des conséquences considérables.

Plus largement, le message est clair : les infrastructures numériques sont devenues à la fois des instruments de puissance géopolitique et des cibles potentielles.

Des infrastructures devenues stratégiques

Autrefois, les infrastructures critiques se résumaient surtout aux oléoducs, aux ports et aux réseaux électriques. Désormais, les infrastructures de données occupent une place tout aussi centrale pour la sécurité économique et nationale.

Le principal problème des câbles sous-marins tient à leur concentration. Beaucoup empruntent les mêmes routes au fond des mers et convergent vers un nombre très limité de passages maritimes stratégiques.

Cette concentration crée des points de vulnérabilité majeurs. Une coupure de câble — volontaire ou accidentelle — peut perturber simultanément les connexions de plusieurs régions du monde.

Or, si les ruptures de câbles ne sont pas rares, les réparations sont complexes, en particulier dans des zones contestées ou militarisées. Les navires chargés des réparations ont besoin d’un accès sécurisé, d’une coordination internationale et de délais parfois importants.

Fragmentation et rupture des connexions

Un incident majeur touchant les câbles sous-marins pourrait avoir des conséquences considérables. L’un des effets les plus immédiats serait une fragmentation de la connectivité mondiale. Cette capacité, aujourd’hui tenue pour acquise, de communiquer instantanément avec n’importe qui dans le monde pourrait être fortement remise en cause.

Les régions dépendant fortement de routes de câbles vulnérables pourraient subir des ralentissements massifs d’internet, des coupures de communication ou encore des turbulences financières. Les pays disposant de peu d’infrastructures de secours — notamment dans certaines parties de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud — seraient particulièrement exposés.

Les marchés financiers sont eux aussi particulièrement vulnérables. Les systèmes de trading à haute fréquence, les réseaux mondiaux de paiement et les transactions bancaires internationales reposent sur des flux de données extrêmement rapides et fiables.

Même de brèves interruptions peuvent provoquer de fortes fluctuations des marchés, retarder des transactions et alimenter l’incertitude des investisseurs. Dans une économie mondiale profondément interconnectée, une instabilité numérique localisée peut rapidement produire des ondes de choc financières à l’échelle planétaire.

Et si des perturbations des câbles coïncidaient avec des tensions ou des conflits le long de routes maritimes stratégiques comme le détroit d’Ormuz ou le canal de Suez, les marchés de l’assurance, le secteur du transport maritime et les chaînes d’approvisionnement énergétiques seraient eux aussi confrontés à une incertitude accrue.

Le domaine militaire

Les conséquences militaires et stratégiques d’une coupure des câbles pourraient être plus graves encore. Les armées dépendent de communications sécurisées sur de longues distances et d’une coordination en temps réel.

Concrètement, tout repose sur ces infrastructures : systèmes de commandement, opérations de drones, planification logistique ou coordination entre alliés passent par les câbles sous-marins. Une dégradation de ces réseaux réduirait l’efficacité des forces armées, compliquerait la coopération militaire et augmenterait le risque d’erreurs de calcul.

Le sabotage de câbles constitue en outre une forme d’attaque particulièrement ambiguë. Contrairement à une frappe militaire classique, il est difficile d’en attribuer clairement la responsabilité — comme dans le cas des ruptures de câbles en mer Baltique souvent attribuées à la Russie. Le cadre juridique reste lui aussi flou.

Cette ambiguïté accroît le risque d’escalade : les États peuvent avoir du mal à déterminer si les perturbations relèvent d’un accident, d’un acte criminel ou d’une véritable attaque de guerre.

Le monde numérique repose sur des infrastructures bien réelles

Le conflit entre les États-Unis et l’Iran a déjà retardé la construction de nouveaux câbles sous-marins. Il rappelle aussi une réalité plus large : les fondations du monde numérique sont physiques, concrètes — et loin d’être invulnérables.

Toute attaque ou sabotage délibéré ne constituerait pas un simple incident localisé. Les répercussions se feraient sentir sur les communications mondiales, l’économie et les systèmes de sécurité.

Les fonds marins sont devenus un nouvel espace de rivalité géopolitique — et une perturbation majeure pourrait avoir des conséquences durables sur la stabilité mondiale.

The Conversation

Meredith Primrose Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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17.05.2026 à 10:25

Qu’est-ce que le « piège de Thucydide » évoqué par Xi Jinping face à Trump ? Les leçons de la guerre entre Athènes et Sparte

David M. Pritchard, Associate Professor of Greek History, The University of Queensland

La rivalité entre les États-Unis et la Chine donne souvent lieu à l'invocation du « piège de Thucydide » — la guerre « inévitable » ayant opposé Athènes à Sparte au Vᵉ siècle avant notre ère. Or de nombreux spécialistes de la Grèce antique contestent cette lecture simplifiée de l’histoire.
Texte intégral (1439 mots)

En évoquant le « piège de Thucydide » face à Donald Trump, Xi Jinping a remis au centre du débat une vieille théorie géopolitique : le risque qu’une puissance dominante entre en guerre contre une puissance émergente. Mais l’histoire d’Athènes et de Sparte est bien plus complexe que ne le suggère cette formule devenue célèbre.


Lors de leur rencontre à haut risque cette semaine à Pékin, le président chinois Xi Jinping aurait interrogé le président américain Donald Trump sur la capacité des deux puissances à échapper au « piège de Thucydide ».

Popularisée au début des années 2010 par le politologue américain Graham Allison, cette expression désigne le risque de guerre qui peut émerger lorsqu’une puissance dominante voit monter l’influence d’une puissance rivale. Allison pensait explicitement à la Chine et aux États-Unis.

L’expression tire son nom de Thucydide, auteur de Histoire de la guerre du Péloponnèse, consacré à la guerre de 27 ans entre Athènes et Sparte déclenchée en 431 avant notre ère.

Mais qu’a réellement écrit Thucydide à ce sujet ? Et en quoi Athènes et Sparte éclairent-elles les relations actuelles entre les États-Unis et la Chine ?

Une erreur de gestion des rapports de force

L’expression de « piège de Thucydide » sous-entend qu’une puissance dominante a des difficultés à gérer l’ascension d’une puissance rivale et finit par considérer la guerre comme inévitable, alors qu’elle ne constitue pas forcément la seule issue possible.

Cette idée s’appuie sur une citation tirée de La Guerre du Péloponnèse

(livre I, chapitre 23), dans laquelle Thucydide écrit :

« J’ai commencé par écrire les causes de cette rupture et les différends qui l’amenèrent, pour qu’un jour on ne se demande pas d’où provint une pareille guerre. La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens (Sparte) qui contraignirent ceux-ci à la guerre ».

Autrement dit, pour Thucydide, c’est l’essor de la puissance athénienne qui a rendu la guerre du Péloponnèse inévitable.

À l’époque, de nombreux Grecs expliquaient la reprise de la guerre entre Athènes et Sparte par une série de conflits secondaires. Mais Thucydide rejette cette interprétation : selon lui, la véritable cause résidait dans la peur grandissante qu’inspirait à Sparte — la puissance dominante traditionnelle — l’ascension d’Athènes, devenue une puissance démocratique majeure.

Transposée, l’idée générale du « piège de Thucydide » serait donc que les États-Unis, inquiets de la montée en puissance de la Chine, pourraient être tentés par une logique de confrontation alors même que d’autres options existent. Mais de nombreux spécialistes de la Grèce antique contestent aujourd’hui cette utilisation contemporaine du concept.

Un concept contesté

Le terme de « piège » suggère que Sparte aurait commis une erreur en 431 avant notre ère et qu’elle aurait pu gérer autrement la montée en puissance d’Athènes. Or ce n’est pas réellement ce que raconte Thucydide.

Au contraire, il montre que Sparte avait de bonnes raisons de craindre l’ascension athénienne. Athènes était alors devenue la principale puissance navale des Balkans et de la mer Égée. Elle attirait à elle les alliés de Sparte les uns après les autres — et n’hésitait pas à écraser ceux qui refusaient de changer de camp.

Ces alliés ont alors, en substance, lancé un ultimatum à Sparte en 432 avant notre ère : il fallait agir contre Athènes, faute de quoi ils rejoindraient son camp. C’est cette pression exercée par ses propres alliés qui a poussé Sparte à intervenir contre Athènes.

Oui, d’une certaine manière, la crainte grandissante qu’inspirait la puissance athénienne a bien conduit Sparte à la guerre. Les Spartiates estimaient devoir engager une guerre totale contre Athènes pour préserver leur système d’alliances et, en 431 avant notre ère, ils ont rompu le traité de paix qui les liait à la cité athénienne.

Une lecture à plus long terme

Plus largement, l’expression de « piège de Thucydide » renvoie aussi au fait que, sur le long terme, la situation n’a pas tourné à l’avantage de Sparte. Certes, elle finit par remporter la guerre du Péloponnèse, mais au terme de 27 années de conflit.

Après sa victoire, Sparte se lança dans une vaste expansion afin de devenir une puissance encore plus dominante. Cette montée en puissance suscita alors l’inquiétude du reste du monde grec. À partir de 404 avant notre ère, l’expansion spartiate transforma progressivement nombre de ses alliés en adversaires. Ces cités grecques finirent par s’unir contre Sparte, qui fut totalement écrasée en 371 avant notre ère lors de la bataille de Leuctres. Toute l’architecture sécuritaire spartiate s’effondra alors : Sparte perdit ses alliés, ses esclaves furent libérés et la cité fut reléguée au rang de puissance secondaire.

La leçon que sous-entend le « piège de Thucydide » pour les États-Unis est donc que la peur qu’inspirent les grandes puissances constitue un moteur extrêmement puissant des relations internationales. Mais beaucoup de ceux qui utilisent cette expression oublient d’évoquer ce qu’est devenue Athènes par la suite.

Athènes a survécu à la guerre du Péloponnèse. La cité a restauré sa démocratie, reconstitué sa puissance militaire et retrouvé une influence régionale importante. Mais un élément est particulièrement frappant : au début du IVe siècle avant notre ère, Athènes faisait face à une pression considérable exercée par l’Empire perse, alors infiniment plus puissant que n’importe quelle cité grecque.

Athènes a ainsi choisi de réduire ses ambitions et de renoncer à son statut de grande superpuissance méditerranéenne. La cité abandonna toute tentative de rétablir son contrôle impérial sur les nombreuses cités grecques d’Anatolie, qui repassèrent sous domination perse.

Athènes préféra recentrer ses ambitions sur la mer Égée et cessa de chercher l’affrontement avec les Perses ; elle prit acte des limites de sa propre puissance. Autrement dit, la décision de Sparte d’entrer en guerre contre Athènes en 431 avant notre ère n’a pas conduit, à long terme, à une domination totale du monde grec par Athènes.

Une leçon pour aujourd’hui

L’histoire de la guerre du Péloponnèse offre plusieurs enseignements pour les relations actuelles entre la Chine et les États-Unis. Le premier est qu’il peut être dangereux, pour une puissance installée, de vouloir absolument contenir l’ascension d’une puissance émergente. Sparte a appris à ses dépens qu’une telle stratégie pouvait avoir un coût considérable. En acceptant davantage la montée en puissance d’Athènes, Sparte aurait peut-être pu conserver son statut de grande puissance bien au-delà du IVe siècle avant notre ère.

Un autre enseignement est qu’une puissance dominante, comme les États-Unis aujourd’hui, peut choisir de réduire ses ambitions et de se concentrer davantage sur des régions plus proches de ses intérêts immédiats.

C’est précisément ce qu’a fait l’Athènes démocratique après la guerre du Péloponnèse. Ce recentrage lui a permis de continuer à prospérer sur les plans culturel et politique, tout en maintenant ses ennemis à distance jusqu’aux années 310 avant notre ère.

The Conversation

David M. Pritchard a reçu des financements de l'ARC.

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17.05.2026 à 09:42

Augmenter les frais d’inscription universitaires des étudiants internationaux : une erreur stratégique ?

Marion Tissier-Raffin, Maîtresse de conférences en droit public, Université de Bordeaux

La stratégie annoncée en avril 2026 pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants étrangers renforce une mesure controversée, celle des frais d’inscription universitaires différenciés.
Texte intégral (1715 mots)

Dans la lignée du plan « Bienvenue en France » lancé en 2018, la stratégie annoncée en avril 2026 pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants étrangers conforte une mesure controversée, celle des frais d’inscription universitaires différenciés. En quoi cette logique est-elle contre-productive ?


Sept ans après « Bienvenue en France », la stratégie pour renforcer l’attractivité de la France auprès des étudiants internationaux, le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a annoncé le 21 avril 2026, le lancement de « Choose France for Higher Education ». Dans la continuité du précédent, ce nouveau plan conforte une mesure controversée, celle des frais d’inscription majorés pour les étudiants extra-européens. Il annonce leur généralisation, dès la rentrée 2026, par la restriction drastique de l’autonomie des universités pour leur accorder des exonérations ciblées.

Cette annonce suit de près la divulgation du déclenchement par l’université de Strasbourg d’une procédure de désinscription à l’encontre de 47 étudiants extra-européens, faute pour eux d’avoir pu s’acquitter des 3941 euros de frais d’inscription majorés. Elle fait aussi suite à la suppression des aides personnalisées au logement (APL) pour la majorité des étudiants extra-européens dans le cadre de la loi de finances 2026, alors même que la précarité sociale des étudiants étrangers est déjà préoccupante.

Si l’annonce d’une probable désinscription administrative si tard dans l’année est une véritable catastrophe pour ces 47 étudiants internationaux de l’université de Strasbourg, qui risquent en plus de ne pas pouvoir renouveler leur titre de séjour étudiant, cette situation n’est que la conséquence logique de la mise en place de frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-européens issue du plan « Bienvenue en France ».

Des frais d’inscription différenciés

En 2018, constatant le déclassement de la France, passée de la 3e à la 7e place dans les rankings internationaux entre les années 1980 et 2019, le gouvernement d’Edouard Philippe fixait l’objectif d’attirer 500 000 étudiants étrangers en 2027 (soit une hausse de 40 % par rapport à 2018), et pour cela, mettait en place des frais d’inscription différenciés pour les étudiants extra-européens, soit 2 770 euros pour une inscription en Licence et 3 770 euros pour une inscription en Master, contre 178 euros et 254 euros pour les étudiants français et ressortissants de l’UE.

Cette mesure était toutefois assortie de la possibilité pour les universités d’exonérer jusqu’à 10 % de tous les étudiants inscrits dans leur établissement. Or cette marge de manœuvre a largement été utilisée par ces dernières, puisqu’à la rentrée 2025, près de 60 % des universités exonéraient, partiellement mais automatiquement, l’ensemble des étudiants extra-européens, ce qui permettait de ramener le montant de leurs frais d’inscription à ceux payés par les étudiants français et européens (données issues d’un projet de recherche sur « Les mobilités à des fins d’études »).

Et, parmi les universités qui appliquaient les frais d’inscription différenciés, une grande majorité d’entre elles a voté des politiques d’exonération ciblées, sur divers fondements, comme l’excellence académique des candidats, leur provenance d’un des pays les plus pauvres du monde, ou encore leur inscription dans un cursus de sciences et technologie, ou leur niveau d’étude.

C’est par exemple le cas de l’Université de Strasbourg qui, si elle applique les frais différenciés, a décidé d’exonérer les étudiants extra-européens inscrits en Licence, et non ceux qui, comme les 47 étudiants visés par la mesure de désinscription administrative, poursuivent leurs études en Master.

De l’universalisme à l’utilitarisme

L’annonce du plan « Choose France for Higher Education » s’inscrit dans la continuité du plan « Bienvenue en France ». Comme celui-ci, il s’inscrit dans une logique utilitariste, selon laquelle il faut « passer d’une logique de réponse à la demande à une logique d’offre qualitative ».

Cela signifie qu’il ne s’agit pas d’attirer le plus grand nombre d’étudiants étrangers, dans une logique d’accès universel et culturel, mais de renforcer l’attractivité auprès des étudiants internationaux dont l’apport économique et scientifique est le plus profitable, c’est-à-dire des étudiants solvables et qui poursuivent leurs études dans des domaines stratégiques pour l’innovation et la croissance, comme « la santé, le numérique (dont l’intelligence artificielle), le quantique, les biotechnologies, les sciences de l’environnement, etc. »

Comme le plan « Bienvenue en France », la nouvelle stratégie se fonde sur une mesure clé, celle de la généralisation des frais d’inscription différenciés. La logique d’attractivité de celle-ci repose sur la théorie du signal-prix qui postule que des études plus onéreuses sont des études de meilleure qualité et donc plus attractives pour les étudiants internationaux.

Une hausse des frais universitaires pour les étudiants étrangers qui fait polémique (France 3 Grand Est, avril 2026).

Cette nouvelle stratégie d’attractivité « Choose France for Higher Education » interroge. Celle-ci fait suite à un Rapport de la Cour des Compte qui postulait, certes, la généralisation des frais différenciés, mais sans que cette proposition ne s’appuie sur un diagnostic précis de leur application.

Surtout, si l’objectif d’atteindre 500 000 étudiants étrangers en 2027 est en passe d’être atteint – l’objectif est en soi contestable car il comptabilise les étudiants étrangers et non les étudiants en mobilité d’étude qui sont moins nombreux – le classement de la France dans les rankings ne s’est pas amélioré depuis Bienvenue en France, au contraire. La France est reléguée au 8e rang mondial, derrière des pays comme la Turquie.

On s’étonne également de l’autosatisfaction du gouvernement sur plusieurs données pourtant peu favorables, comme le fait que la France est le 3e pays francophone le plus attractif, alors qu’elle était le 1er pays d’accueil non anglophone en 2019, ou encore de l’annonce de la diversification de la provenance des étudiants internationaux, alors que les chiffres ont peu évolué, plus de la moitié d’entre eux provenant toujours du continent africain. Enfin, si le gouvernement annonce flécher 60 % des bourses du gouvernement français sur les filières d’avenir, c’est déjà le cas des bourses d’excellence Eiffel dont 60 % de leur titulaire poursuivent des études scientifiques, dont 45 % en cursus ingénieur.

Sous-financement et fragmentation de l’enseignement supérieur

Au-delà des interrogations liées à l’analyse objective sous-tendant ce nouveau plan, la principale critique que l’on peut émettre est que, comme le plan « Bienvenue en France », il fonde toute la stratégie d’attractivité internationale sur une approche étroite, liée à la seule généralisation de frais d’inscription majorés.

Non seulement cette annonce n’anticipe pas comment le risque d’un effet d’éviction peut être écarté, comme le mentionne France Université, puisqu’un tel phénomène a déjà été documenté par France Stratégie, mais elle passe sous silence d’autres facteurs structurels qui expliquent aussi le déclassement de la France.

Il s’agit du sous-financement chronique des universités et de la recherche, la fragmentation de l’enseignement supérieur français, entre ses « grandes écoles » issues des classes prépa et la concurrence croissante des écoles privées, mais aussi l’absence de coordination avec la politique migratoire qui ne cesse de se durcir et dont les étudiants internationaux sont également les victimes.

Quoiqu’en dise le ministre, et comme en attestent le Défenseur des droits ou l’arrêt récent du Conseil d’État, le fonctionnement de la plateforme Administration numérique pour les étrangers en France (ANEF) met tous les étrangers, y compris les étudiants et les chercheurs internationaux, dans des situations administratives inextricables et graves.

Le cas de l’Allemagne, à la 4e place dans les rankings internationaux, avec des frais d’inscription aussi « modiques » qu’en France, témoigne du fait qu’une stratégie d’attractivité ne se construit pas sur la seule problématique des frais d’inscription et de la théorie du signal-prix. Pour être effective, celle-ci devrait se construire à partir d’une approche plus globale, fondée sur une coordination des politiques ministérielles, que ce soit celles liées à l’enseignement supérieur ou aux politiques migratoires, et être davantage respectueuse de l’autonomie des universités et leur mission historique de service public.

The Conversation

Marion Tissier-Raffin a reçu des financements de la Région Nouvelle Aquitaine.

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