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24.04.2026 à 12:04

« Nudges » et « boosts » : comment s’articulent-ils ?

Pascale Tugayé, Doctorante en management public, Université Côte d’Azur

Nudge et boost visent l’un et l’autre à favoriser une prise de décision rapide et efficace ? Comment fonctionnent-ils ? Sont-ils substituables ? Ou complémentaires ?
Texte intégral (2141 mots)

« Nudge » et « boost » peuvent être utilisés pour obtenir un comportement particulier d’une personne. Mais comment ces deux leviers se combinent-ils ? Lequel utiliser ? Dans quelles conditions ?


Le « nudge » a acquis une grande visibilité depuis que Thaler et Sunstein ont développé le concept au début de ce siècle. Sur la base des travaux dans le domaine de l’économie comportementale de Richard Thaler, prix Nobel d’économie en 2017, de nombreuses expérimentations ont permis de se pencher sur nos processus de décision.

Moins médiatisé, le « boost » appartient à un autre champ d’intervention concernant les comportements. Inspiré des travaux de Gigerenzer sur les prises de décisions rapides et basées sur des informations faites d’idées schématiques, son but est de développer davantage des compétences basiques, très techniques mais pertinentes, dans le but de faire un choix plus construit.

Comportement réel ou désirable ?

En effet, le nudge est intégré au sein de ce que Thaler et Sunstein appellent une architecture de choix. Cette dernière doit être étudiée pas à pas et revisitée dans des contextes distincts comme une cantine, une rue voire un relevé de banque, pour mettre en évidence la différence observée entre le comportement réel chez les individus et le comportement désirable.


À lire aussi : Mégots jetés au sol : quand l’effet des nudges part en fumée…


Par « désirable », il est entendu privilégié par la collectivité (par exemple, jeter moins de mégots dans l’espace public) ou tout simplement préféré sur le long terme par un individu concerné (finaliser un rapport difficile à rédiger). En l’occurrence, chacun se doit de prendre de nombreuses décisions quotidiennement.

Deux systèmes sont traditionnellement identifiés lors de la prise de décision individuelle. Le cerveau a l’habitude de prendre la majorité de ses décisions sur la base d’un système de pensée rapide et peu réflexif. C’est le fameux « système 1 » de pensée de Kahneman sur lequel sont en partie fondées les théories du nudge et du boost. Le « système 2 » de la pensée, quant à lui, nécessite une vraie réflexion coûteuse pour l’organisme, qu’il ne met en place que pour des problèmes complexes ou nouveaux.

Le nudge est conçu pour venir inciter les individus à prendre une décision plus favorable sans coercition, c’est-à-dire sans restreindre les possibilités qui s’offrent à chacun. Profondément ancrés dans une démarche de paternalisme – les hommes ont parfois besoin d’être orientés vers des choix plus pertinents – sans renoncer à l’espace de liberté de chacun, les nudges sont vus comme des instruments peu coûteux et complémentaires de démarches plus globales.

Le cousin malveillant

Souvent ludiques, ils se veulent imperceptibles et ne doivent être qu’un coup de pouce, une incitation douce, à mieux décider au sein du système rapide de pensée. Mais les nudges peuvent être considérés par certains comme des outils inquisiteurs et manipulateurs. En réponse, Thaler et Sunstein ont développé la notion de sludge (dont la traduction pourrait être boue épaisse). Soit le « cousin malveillant » du nudge qui aurait pour objectif de rendre les actions plus difficiles à réaliser, notamment par une complexification des procédures ou un temps de réalisation excessivement long. Ainsi, le simple fait de vous faire décocher l’autorisation de recevoir des actualités commerciales dans le cadre d’une offre promotionnelle est assimilable à une tentative de sludge.

Une intuition avantageuse

Le boost, de son côté, repose sur l’idée que le passage par un système de pensée long et complexe, dans certains cas, pourra nuire à l’individu et l’empêcher de prendre la meilleure décision. Gigerenzer prend l’exemple d’une expérience dans un hôpital pour orienter les patients avec une douleur cardiaque sur la base de 3 ou 19 critères. Le système frugal, basé sur 3 critères, permet de mieux traiter les patients dans leur ensemble et n’empêche pas de revoir un patient avec une problématique complexe pour des processus médicaux plus longs et complets. Le travail de Gigerenzer se base ainsi sur des méthodes dites heuristiques. Herzog et Hertwig ont récemment publié un article décrivant les processus heuristiques comme des règles générales très basiques délaissant certaines informations et permettant de faire des choix plus rapidement.

Revenons à notre exemple précédent : d’aucuns pourraient croire que poser trois questions à chaque patient ne suffirait pas à les orienter en cas d’urgence. Or, ces trois questions décisives seront mieux canalisées que 19 critères, de plus, elles sont basées sur des vérités scientifiquement démontrées : ces trois axes directeurs suffiront à guider l’intuition des professionnels. En étant orientés plus rapidement, les cas les plus urgents auront davantage de chance de guérison et les cas plus complexes feront des analyses plus poussées.

En réalité, tout un chacun peut initier un travail en réalisant une carte mentale (parfois aussi appelée carte heuristique) : ce schéma pourra servir de guide ou de synthèse d’une découverte. Il est rarement complet mais permet de tracer en quelques minutes les grands axes de la pensée. Le boost nous invite à apprécier notre intuition tout en l’aidant à dépasser ses limites : les biais. En effet, les décisions basées sur une pensée heuristique sont souvent assimilées à des biais cognitifs. Alison Gopnik explique que les bébés se forment à notre monde en calculant des probabilités. En grandissant, nous intégrons peu à peu les informations autour de nous en déduisant des probabilités de notre vécu. Nous nous créons des biais cognitifs sous forme de pensée heuristique, d’intuition, des autoroutes de la pensée pour aboutir plus facilement, au risque parfois d’adopter des comportements qui nous desservent.

Ces heuristiques rapides, lorsqu’elles sont réalisées sur la base de statistiques et probabilités démontrées comme dans un boost, permettent à chacun de prendre des décisions plus rationnelles. Ces boosts pourront prendre plusieurs formes détaillées par Herzog et Hertwig : apprentissage des réelles statistiques liées à une situation, création de règles de séparation financière entre vie privée et vie professionnelle, voire un self-nudge. Ce dernier boost bien précis consiste à observer notre architecture de choix et les biais qui nous causent des tracas. Il s’agit alors de prévoir des nudges soi-même pour parvenir à un meilleur comportement. Dans ce cas, l’adhésion de l’individu est entière. Concrètement, s’imposer une période sans notification et sans appel sur son poste de travail peut être une forme de self-nudge. L’individu boosté s’autorise cette intervention sur son espace de travail pour mieux achever son but.

Former ou inciter, faut-il choisir ?

Une analyse fine de plusieurs nudges à dimensions écologiques est parue en 2023 afin de savoir lesquels étaient les plus efficaces. Cette analyse réalisait une classification des nudges en fonction de deux leviers principaux que sont la faisabilité (comment ?) et la désirabilité (pourquoi ?).

Au sein du levier « faisabilité », il s’agit de jouer sur l’architecture de choix en cadrant l’information, ou en donnant de la visibilité au meilleur choix, ou encore en facilitant l’information. Ainsi, des hôtels asiatiques ont placé un autocollant à un seuil écoresponsable de remplissage en eau des baignoires. Cette première catégorie de nudges verts semble mieux fonctionner que les autres car elle réduirait la distance psychologique à la mise en œuvre d’une action.

Un effet boomerang

Au sein du levier de la désirabilité, se cache entre autres un type de nudge extrêmement connu et décrié qu’est celui de la désirabilité sociale : dévoiler aux yeux de tous sa conduite, en forçant chacun à employer des sacs poubelles transparents par exemple ; ou encore, être comparé à une norme parfois lointaine et vague, comme il a pu être observé sur certaines factures d’électricité décrivant l’écart de consommation d’un foyer à la norme. En dépit d’un effet positif avéré, ces dispositifs sont susceptibles de générer un effet contre-productif. C’est ce que certains chercheurs appellent un effet boomerang : se sentant manipulée, une frange de la population adopte par réaction le comportement non désiré. L’ensemble de ces types de nudges ne permettent pas aux individus de prendre du recul sur leur comportement.

France Culture 2022.

Au contraire, le boost fonctionne sur des cartes mentales et se propose de donner de nouvelles compétences. Il peut s’agir d’améliorer la compréhension de la fixation d’un prix pour un service complexe, par exemple. Certaines formes de boosts peuvent même être déclenchées volontairement par les individus ou bien par un tiers, à l’instar de ceux permettant de développer la motivation pour un apprentissage.

Nudge et boost visent chacun à modifier le système rapide de pensée. Le nudge joue au sein de la prise de décision sur l’action elle-même, alors que le boost reconfigure, via un processus légèrement plus énergivore lors de la découverte, les choix réalisés. S’il faut effectivement choisir l’outil, il s’agit toujours de composer avec les limites de l’esprit humain.

Un horizon temporel différent

Les effets des nudges semblent ne pas perdurer dans le temps. Ennui, lassitude, détérioration… Les nudges associés à la préservation de l’eau ou de l’énergie, par exemple, ont un effet direct et notable mais qui s’estompe en quelques mois.

Le boost, au contraire, n’a pas toujours d’effet direct sur les choix réalisés. Un temps d’adaptation ou de motivation est toléré entre le moment où un individu rencontre un boost et la mise en place du comportement rationnel et désirable. En revanche, le boost serait plus pérenne dans le temps. Il implique une meilleure compréhension des raisonnements heuristiques de l’individu et suppose un engagement de la part de l’individu boosté.

Les nudges et les boosts fonctionnent différemment mais ont tous deux pour objectif de faciliter les prises de décision rapides et efficaces au quotidien. Il existe encore des zones grises où chacun pourra déterminer ce qui relève du nudge ou du boost. Leurs effets sont souvent positifs, neutres et parfois, contre-productifs, surtout lorsque la logique sous-jacente est proche d’une certaine forme de manipulation. Dans tous les cas, ils ne peuvent suffire à eux-mêmes et doivent être considérés comme des outils possibles, par définition non neutres.

The Conversation

Tugayé Pascale est membre du laboratoire GRM et de l'Association des Doctorants Francophones en Gestion. Elle recevra des financements de la Chaire partenariale l'Eau dans les territoires des Alpes-Maritimes pour ses recherches.

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24.04.2026 à 11:48

Comment la chasse à la baleine s’est étendue du Pays basque au reste du monde… jusqu’à être interdite

Álex Aguilar, Profesor de Biología Animal, Universitat de Barcelona

De l’Atlantique aux confins de l’Antarctique, l’essor de la pêche baleinière illustre comment la quête du profit a conduit à l’épuisement d’une ressource pourtant connue pour sa fragilité.
Texte intégral (2532 mots)
Pendant des siècles, la chasse à la baleine a fait vivre des économies entières. Jan Pieter Strijbos/Nationaal Archief

Entre prospérité économique, surexploitation et régulation tardive, près de mille ans de chasse à la baleine ont laissé une empreinte durable sur les sociétés et les littoraux.


Les archives les plus anciennes attestant l’existence d’une pêche à la baleine organisée remontent au XIe siècle au Pays basque. De là, l’activité s’est rapidement étendue aux ports du littoral cantabrique, de la Galice jusqu’au Labourd, puis à l’ensemble de l’Atlantique, atteignant des pays comme le Brésil et l’Islande.

Bien qu’elle soit aujourd’hui presque abandonnée, cette activité a longtemps constitué un secteur très rentable. À tel point que l’ampleur des captures et leur mauvaise gestion ont conduit à son interdiction afin de protéger les cétacés.

Les débuts de la chasse à la baleine

Au Pays basque, la pêche se pratiquait à partir de petites embarcations à rame, qui prenaient la mer dès qu’une baleine était repérée. Une fois le cétacé atteint, il était immobilisé à l’aide de harpons lancés à la main, puis achevé à la lance. Le corps était ensuite remorqué jusqu’à la plage pour être exploité.

Par ailleurs, les baleiniers recherchaient activement les petits, sachant que s’ils s’en emparaient, la mère les suivrait jusqu’à des eaux abritées, ce qui facilitait sa capture ultérieure.

Dans la pêche côtière traditionnelle, les baleines étaient généralement traitées sur les plages, à la force des bras, avec de simples hachettes, couteaux et crocs.
Dans la pêche côtière traditionnelle, les baleines étaient généralement traitées sur les plages, à la force des bras, avec de simples hachettes, couteaux et crocs. Gravure extraite de l'Histoire générale des drogues, de Pierre Pomet, París 1694

Pendant des siècles, les baleines étaient principalement pêchées pour leur lard, dont on tirait l’huile, utilisée pour l’éclairage et la fabrication de savon, essentiel à l’industrie lainière.

Bien que la capture du cétacé comporte des risques — car, aussi paisible soit-il, un animal blessé se retourne toujours contre son attaquant — les bénéfices faisaient vivre des économies locales entières. À tel point qu’une cinquantaine de ports du littoral cantabrique se sont engagés dans cette activité.

Expansion de l’activité à l’échelle mondiale

À partir du XVIe siècle, les Basques ont étendu cette activité à l’Atlantique, jusqu’à atteindre l’Islande, le Groenland, Terre-Neuve et même le Brésil. Cette expansion n’est pas passée inaperçue et, dès cette époque, d’autres puissances comme la France, le Royaume-Uni et les Pays-Bas se sont lancées à leur tour dans la chasse à la baleine, faisant fortement augmenter les captures à l’échelle mondiale.

Dès la première moitié du XIXe siècle, la chasse à la baleine était pratiquée dans tous les océans du globe et sa rentabilité atteignait des niveaux exceptionnels : les taux de profit annuels se situaient généralement entre 25 % et 50 %, permettant d’amortir rapidement les investissements nécessaires à une expédition.

Le Lagoda, un trois-mâts barque américain de New Bedford (Massachusetts), a ainsi rapporté à ses armateurs, en seulement douze ans, une somme cent vingt fois supérieure à l’investissement initial, avec certains dividendes annuels atteignant 361 %.

Au XXe siècle, la modernisation s’est traduite par l’utilisation de navires en fer équipés de moteurs à vapeur et de canons tirant des harpons de 80 kilos munis de grenades explosives, ce qui a encore accru la létalité et la rentabilité de cette activité. Rentabilité qui dépassait souvent 100 % par an, avant de commencer à diminuer avec l’épuisement progressif des populations de cétacés.

Un business juteux qui n’a jamais cherché à être durable

Dans le même temps, l’expérience accumulée par des générations de baleiniers a montré que le rendement exceptionnel des baleines était limité par leur lente reproduction. Logiquement, il aurait fallu adapter les captures à la capacité de renouvellement des populations. Mais l’industrie a fait un autre choix : maximiser les profits, quitte à épuiser rapidement les ressources d’une zone avant de se déplacer ailleurs lorsque les stocks locaux s’effondraient.

Pour permettre cette stratégie, des usines baleinières démontables et transportables ont été mises au point, adaptées à une exploitation intensive et mobile.

La saga familiale norvégienne des Herlofson, qui a introduit la chasse à la baleine moderne sur les côtes espagnoles, en est un bon exemple. Le patriarche, Peter, commence ses activités en Norvège dans les années 1880. En 1896, il installe une première station en Islande, qu’il ferme cinq ans plus tard pour la transférer en 1902 sur l’île de Harris, en Écosse.

Il est ensuite remplacé par son fils Carl, qui déplace en 1921 le centre d’opérations vers le golfe de Cadix, puis en 1925 vers la Galice. En 1928, il s’installe à Terre-Neuve, avant d’opérer en Namibie à partir de 1932, pour finir sa carrière à bord d’un navire-usine en Antarctique. À eux deux, père et fils ont exploité en cinquante ans huit zones de pêche baleinière différentes — soit en moyenne une tous les six ans.

Dans une lettre, Carl exposait clairement sa stratégie : il fallait prélever rapidement « la crème » de chaque caladero (zone de pêche) — autrement dit en tirer le maximum — puis, une fois la zone épuisée, se déplacer vers la suivante.

Baleine fraîchement harponnée par un navire de la compagnie galicienne Industria Ballenera SA en 1982.
Baleine fraîchement harponnée par un navire de la compagnie galicienne Industria Ballenera SA en 1982. Alex Aguilar

La régulation et la Commission baleinière internationale

Ces abus ont profondément transformé la perception publique. La baleine est passée du statut de créature redoutée — pensons à Moby Dick — à celui de symbole de la conservation. En 1946, la Commission baleinière internationale (CBI) a été créée afin de réguler cette activité. Dans les années 1970, la CBI avait déjà protégé de nombreuses populations et encadrait l’exploitation des autres au moyen de quotas stricts. La pêche était enfin sous contrôle.

Cependant, le passé pesait trop lourd et la pression écologiste, très active dans les années 1980, a conduit à l’adoption d’un moratoire sur la chasse commerciale entré en vigueur en 1986, initialement prévu pour durer cinq ans. La mesure a été adoptée de justesse, avec un rôle décisif de l’Espagne, dont le vote a fait basculer le résultat.

Bien que la fin du moratoire ait été envisagée pour 1991, celui-ci a été prolongé indéfiniment en raison de sa forte portée symbolique. Pour beaucoup, l’idée de relancer la chasse à la baleine restait inacceptable. Le Japon, la Norvège et l’Islande, pays aux intérêts baleiniers importants, ont contesté cette décision en faisant valoir que les populations qu’ils exploitaient étaient en bon état — un point appuyé par des études scientifiques — et ont quitté la CBI, reprenant la chasse dans le cadre de quotas nationaux. Aujourd’hui, les deux tiers des captures de baleines ont lieu en dehors de cette organisation, selon des règles fixées par chaque pays.

Une grande partie de ses revenus provenant des cotisations versées par les pays membres — elles-mêmes liées à leur activité baleinière —, la CBI a été contrainte de vendre son siège et d’espacer ses réunions. Paradoxalement, cette organisation, pionnière dans la régulation internationale d’une ressource halieutique, traverse aujourd’hui une profonde crise en raison même de son succès. L’efficacité de son action a été dépassée par l’inertie d’une perception sociale forgée à une époque où l’exploitation des baleines était peu régulée et souvent abusive.

La CBI s’est depuis réinventée en s’intéressant à des enjeux comme le tourisme d’observation des baleines ou les effets de la pollution.

Vestiges de la vigie baleinière de Mendata, dans la commune basque de Deva.
Vestiges de la vigie baleinière de Mendata, dans la commune basque de Deva. Alex Aguilar

Près de mille ans de pêche à la baleine ont laissé sur le littoral cantabrique une empreinte profonde et bien visible. Les petits ports du nord de la péninsule Ibérique abritent musées, monuments, vestiges de vigies et d’anciennes usines, blasons ornés de motifs baleiniers, ainsi que linteaux, sépultures et pierres tombales décorés de harpons et de scènes de chasse aux cétacés. Un patrimoine historique de premier plan, qui subsiste comme le témoignage d’une activité aujourd’hui disparue.

The Conversation

Álex Aguilar a reçu des financements du Plan Nacional de Investigación no Orientada.

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24.04.2026 à 11:46

Ce que les paiements en cryptomonnaies exigés par l’Iran disent du rôle millénaire de la monnaie

Mikael Fauvelle, Associate Professor and Researcher, Department of Archaeology and Ancient History, Lund University

Face aux sanctions internationales, certains États se tournent vers les cryptomonnaies pour sécuriser leurs échanges. Une stratégie qui réactive des logiques monétaires déjà à l’œuvre il y a plusieurs millénaires.
Texte intégral (1721 mots)
Alors que s'érode la domination du dollar américain, le recours aux cryptomonnaies met en lumière un des rôles historiques de la monnaie. PicsPD/Pixnio, CC BY

Du bronze aux cryptomonnaies, l’histoire montre que la monnaie sert d’abord à commercer à distance, entre inconnus. Les pratiques actuelles de l’Iran et de la Russie en offrent une illustration contemporaine.


Lorsque l’Iran a commencé à exiger un paiement en échange d’un passage sécurisé dans le détroit d’Ormuz, Téhéran a ouvert la porte à des règlements en cryptomonnaies. Même logique du côté du réseau opaque de pétroliers qui, depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, écoule clandestinement du pétrole russe sur les marchés mondiaux : ces flux sont souvent réglés de cette manière.

Partout dans le monde, les acteurs illicites se tournent de plus en plus vers les cryptomonnaies pour commercer en échappant aux sanctions américaines. En procédant ainsi, des États comme la Russie et l’Iran réactivent une fonction ancienne de la monnaie, déjà à l’œuvre dès l’âge du bronze : permettre des échanges entre inconnus, au-delà des frontières politiques.

Dans mon ouvrage Shell Money (2024, non traduit en français), qui explore certaines des plus anciennes formes de monnaie au monde, je montre que des dynamiques similaires traversent toute l’histoire.

Les monnaies modernes comme le dollar américain ou l’euro reposent sur la confiance accordée aux institutions financières des États — à l’image des premières pièces métalliques de l’Antiquité, frappées par les cités grecques pour lever l’impôt et rémunérer les soldats. À la préhistoire, en revanche, de nombreux systèmes monétaires se sont développés sans l’appui d’un pouvoir étatique, à l’image des lingots de bronze.

Cuivre, étain et échanges à longue distance

L’âge du bronze (environ 2500 à 500 av. J.-C.) est marqué par des voyages à longue distance et une forte connectivité interrégionale. Dans ce contexte, disposer d’un moyen d’échange commun était essentiel pour entretenir les réseaux commerciaux.

Car les outils en bronze étaient fabriqués à partir de cuivre et d’étain, deux ressources disponibles seulement dans certaines régions du monde ancien. En Europe du Nord, le cuivre provenait notamment du pays de Galles, des Alpes, de l’Autriche, de la Sardaigne ou de la péninsule Ibérique, tandis que l’étain venait principalement de Cornouailles et du Devon. Cela impliquait que, par exemple, tout le cuivre utilisé en Scandinavie devait être acheminé via des échanges à longue distance.

Une grande partie de ces échanges reposait sur des lingots de bronze — anneaux, barres ou têtes de hache — dont le poids et la forme étaient fortement standardisés d’une région à l’autre. Cette standardisation les rendait interchangeables, une propriété essentielle de toute forme de monnaie. Les objets en bronze étaient également fragmentés en unités de taille compatibles avec des échanges de type marchand.

Le besoin de monnaie à l’âge du bronze

Voyager à l’âge du bronze n’avait rien d’aisé. Les déplacements sur de longues distances étaient périlleux et pouvaient durer des mois. Un marchand itinérant n’avait aucun moyen de savoir si ses partenaires commerciaux seraient encore présents au moment du voyage de retour. Les formes de réciprocité propres aux communautés locales ne s’appliquaient plus : les échanges devaient devenir transactionnels.

Dans ce contexte, le bronze s’est imposé comme un moyen d’échange standardisé. En transportant des lingots de bronze, un voyageur pouvait commercer à grande distance, avec l’assurance que cette forme de valeur serait acceptée où qu’il se rende.

Dans d’autres régions du monde ancien, des coquillages et des perles de coquillage faisaient office de monnaie. Le caractère chinois (bèi) provient ainsi d’un pictogramme représentant un coquillage cauri, et entre aujourd’hui dans la composition de centaines de caractères liés à la finance, notamment ceux signifiant acheter, vendre, richesse ou profit. Importés depuis l’océan Indien, les cauris ont été utilisés comme monnaie en Chine sous la dynastie Zhou.

En Amérique du Nord, de petites perles de coquillage servaient également de monnaie et circulaient à l’intérieur du continent, à des milliers de kilomètres des littoraux où elles étaient collectées et produites. Ces exemples montrent que la monnaie d’échange ne se limitait pas aux métaux : elle pouvait émerger à partir de tout bien à la fois désirable et rare.

Le recul du dollar américain

La domination des monnaies fiduciaires émises par les États — c’est-à-dire non adossées à une matière première comme l’or — repose sur la confiance qu’elles inspirent, leur liquidité et le soutien institutionnel dont elles bénéficient.

Aujourd’hui, le commerce international est largement dominé par le dollar américain. Mais à mesure que le monde devient de plus en plus multipolaire — avec des centres de gravité concurrents en Amérique du Nord, en Europe et en Chine — on peut s’attendre à voir le rôle du dollar s’éroder.

En réalité, certains indices suggèrent que ce mouvement est déjà à l’œuvre. Le rôle du dollar comme principale monnaie de réserve mondiale — c’est-à-dire détenue en grandes quantités par les États et les banques centrales pour stabiliser leurs économies — est passé d’environ 70 % à la fin des années 1990 à moins de 60 % aujourd’hui. Une tendance appelée à se poursuivre, dans un contexte marqué par des signes d’isolement croissant des États-Unis, des tensions au sein de la coopération transatlantique, et la montée en puissance économique de la Chine.

Pour autant, la fragmentation politique ne signifie pas la fin du commerce international. L’histoire regorge de périodes — dès l’âge du bronze — où morcellement politique et dynamisme des échanges coexistaient. Pour ceux qui cherchent à s’affranchir du contrôle des États, cela pourrait se traduire par une évolution des formes de monnaie utilisées.

Video: Bloomberg Television.

De nouvelles formes de monnaie

Les différences sont nombreuses entre les cryptomonnaies contemporaines et les monnaies-marchandises de la préhistoire. Les cryptomonnaies restent peu utilisées et rarement acceptées dans les transactions du quotidien, leur valeur est très volatile et, comme les monnaies fiduciaires modernes, elles ne possèdent pas de « valeur d’usage » au sens où pouvaient en avoir des lingots de bronze ou même des perles de coquillage.

Elles n’en constituent pas moins, toutes deux, des formes de monnaie « par le bas » — c’est-à-dire non contrôlées par les États — qui existent en dehors de la supervision d’un gouvernement unique ou d’un grand acteur financier.

C’est précisément cette absence de contrôle étatique qui pousse des pays sous sanctions comme l’Iran ou la Russie à exiger des paiements en cryptomonnaies. À mesure que le levier financier des États-Unis s’affaiblit, ces transactions deviennent plus difficiles à bloquer ou à sanctionner, ce qui pourrait transformer en profondeur le financement des conflits à venir.

Dans ce contexte, les cryptomonnaies pourraient tirer leur épingle du jeu, en continuant d’assurer l’une des fonctions les plus anciennes de la monnaie : permettre de commercer avec des inconnus.

The Conversation

Mikael Fauvelle reçoit des financements de la Bank of Sweden Tercentenary Foundation et de la Marcus and Amalia Wallenberg Foundation. Il est l’auteur de « Shell Money: A Comparative Study » (Cambridge University Press).

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