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16.07.2026 à 17:18

L’affaire des rayons N : l’une des plus grandes bavures scientifiques de l’histoire

Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon

L’affaire des rayons N illustre l’un des plus grands égarements collectifs de l’histoire de la physique, et rappelle pourquoi la science reste la meilleure protection contre ses propres illusions.
Texte intégral (2336 mots)
Photogravures supposées mettre en évidence les rayons N, dans une communication faite par Blondlot à l'Académie des sciences. Prosper-René Blondlot /Wikipedia, CC BY

Il faut le croire pour le voir : voilà ce qui a conduit des scientifiques renommés à percevoir des rayons émis qui finalement n’existaient pas. L’affaire des rayons N illustre l’un des plus grands égarements collectifs de l’histoire de la physique, et rappelle pourquoi la science reste la meilleure protection contre ses propres illusions. Cette affaire constitue un exemple marquant de bavure scientifique.


En 1903, le professeur Blondlot, scientifique de premier plan, professeur à l’université de Nancy, membre de l’Académie des sciences reconnu pour son travail expérimental, publie une série d’articles dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences sur la mise en évidence des rayons N (pour Nancy). Cette annonce s’inscrit dans une course à la découverte de nouveaux types de rayonnement. En 1895, les rayons X ont été mis en évidence par le physicien allemand Whilelm Röntgen (qui sera récompensé par le prix Nobel de physique) et en 1896, Becquerel découvre la radioactivité qui sera étudiée et comprise par Pierre et Marie Curie. Ces trois découvreurs se verront attribuer le prix Nobel de physique en 1903.

Prosper René Blondlot (1849-1930). Auteur inconnu/Wikipedia, CC BY

Ces fameux Rayons N seraient émis lors d’une décharge d’une lampe électrique utilisant un bâtonnet céramique incandescent au lieu d’un filament métallique. Cette lampe développée par Walther Nernst est un dispositif innovant à cette époque. Blondlot affirmait que, lorsque les rayons N issus de la lampe atteignaient un écran faiblement éclairé, celui-ci devenait légèrement plus brillant. Cette variation était extrêmement subtile, proche du seuil de perception visuelle, et nécessitait un observateur expérimenté. Blondlot pensait ainsi pouvoir suivre la propagation, la réfraction et la diffraction de ces rayons, en s’inspirant des méthodes de l’optique classique.

En optique, lorsque l’on veut étudier un rayonnement complexe, on le décompose à l’aide d’un prisme. Par exemple, quand la lumière blanche passe au travers d’un prisme en verre, elle se décompose en une multitude de couleurs (longueurs d’onde) visibles. C’est la superposition de cet ensemble qui donne la lumière blanche.

Un problème de détecteur

Dans le cas des rayonnements observés par le Pr. Blondlot, l’étude des rayons N nécessite un prisme en aluminium que l’on place sur le trajet entre la lampe et l’observateur. Au début du XXe siècle, les scientifiques n’avaient pas encore à leur disposition des capteurs perfectionnés. Leur meilleur détecteur était… leur œil et cela nécessitait de travailler dans une quasi-obscurité. À cette époque, il s’agissait d’une pratique tout à fait acceptable. Néanmoins, pour répondre aux critiques de ce protocole à la suite de la publication des premiers résultats, des plaques photographiques ont ensuite été utilisées pour capter les Rayons N.

Schéma simplifié du protocole expérimental mis en place par le Pr. Blondlot pour la détection des Rayons N. Une lampe génère un rayonnement qui est décomposé à l’aide d’un prisme en aluminium comme cela est connu pour la décomposition de la lumière blanche à l’aide d’un prisme en verre. Les rayons N apparaissent à un angle particulier à la sortie du prisme et sont observés à l’œil nu ou avec une plaque photographique. Source ?, Fourni par l'auteur

Malgré la fébrilité entourant cette découverte, une polémique entre les scientifiques français et anglais enfle (exacerbée par une rivalité scientifique nationale) puisque de nombreuses équipes de recherche anglo-saxonnes et allemandes ne parviennent pas à reproduire les observations des rayons N alors que des expériences de confirmation sont rapportées dans plus de 300 publications impliquant 100 coauteurs.

Une expérience à l’aveugle

En février 1904, la revue Nature consacre un éditorial discutant des expériences de Blondlot. Si la découverte est présentée avec sérieux, le texte souligne déjà le caractère inhabituel et délicat des observations, reposant sur de faibles variations de luminosité perçues à l’œil relayant ainsi certaines critiques issues de la communauté scientifique internationale.

Sans rejeter les résultats, la revue insiste sur la nécessité de confirmations indépendantes. Ainsi, Nature soutient la démarche indépendante du physicien américain Robert W. Wood, spécialiste de l’optique, curieux du phénomène qui se rend au laboratoire du professeur Blondlot pour étudier le protocole expérimental.

Il étudie sur place le protocole expérimental et comprend rapidement que l’observation à l’œil nu est très subjective et l’utilisation des plaques photographiques par l’équipe nancéienne pour apporter des preuves objectives de l’existence des rayons N n’est pas convaincante. En effet, Wood pressent que, la durée d’exposition étant critique, l’expérimentateur peut être tenté de surexposer la plaque, même inconsciemment. Il décide alors de mettre en place une variation dans l’expérience : lors des expériences dans la quasi-obscurité, il retire de temps à autre le prisme, élément majeur de l’expérience, à l’insu du Pr. Blondlot et de ses assistants. Ces derniers continuent pourtant d’observer les Rayons N.

En proposant cette méthodologie, Wood est précurseur dans l’utilisation de l’expérience « en aveugle » en physique expérimentale. Cette méthode consiste à mener une expérience dans deux configurations : une qui est censée donner un résultat positif et une autre un résultat négatif. Un observateur met en place une des deux configurations tandis que l’expérimentateur ignore le résultat qui doit être attendu. Ce protocole élimine les biais liés à la personne menant l’expérience, en particulier quand celle-ci souhaite voir des résultats positifs.

Wood conclut qu’il s’agit d’un phénomène d’autopersuasion que de simples expériences en aveugle auraient permis de mettre en évidence. L e rapport d’expérience qu’il produit dans la revue Nature à la suite de sa visite signe la fin de l’aventure des rayons N. Ainsi, pendant trois ans, un ensemble de scientifiques (de domaines différents : physiciens, biologistes, médecins) reconnus pour leurs qualités d’expérimentateurs ont perçu, à tort, les effets des rayons N. Environ 300 publications produites par une centaine de scientifiques ont documenté les propriétés de ces rayons inexistants. Il s’agit d’un cas d’hallucination, d’autoconfirmation collective, chacun alimentant la croyance portée par un enthousiasme scientifique débordant.

Des leçons toujours d’actualité

De cet épisode, nous pouvons retirer au moins deux leçons pour mener objectivement ou analyser des investigations scientifiques. Tout d’abord, la nécessité de prendre conscience du contexte ; une découverte, publiée dans la précipitation, surtout si elle se place dans le développement d’un nouveau champ scientifique, doit être reçue avec circonspection. En particulier, des affirmations extraordinaires nécessitent des preuves plus qu’ordinaires (au-delà de l’affirmation « je les vois » dans le cas traité ici). Deuxièmement, une adaptation simple du protocole expérimental telle qu’une expérience en aveugle permet souvent de conclure à l’existence ou non d’un phénomène.

Cet exemple du début du XXe siècle peut toujours nous éclairer sur notre présent. En effet, les attaques contre la science et ses institutions sont de plus en plus nombreuses, présentant les résultats issus de la démarche scientifique comme une opinion. Or, cette démarche est la plus sûre pour comprendre les mécanismes naturels. Elle permet de s’affranchir des a priori, des observations évidentes et même des scientifiques qui s’égarent.

Gardons tout de même en tête que la science, bien que construite sur la rationalité et la démonstration rigoureuse, est menée par des personnes influencées par leurs émotions. Oublier un temps la démarche scientifique peut conduire à des bavures scientifiques. Néanmoins, le processus de la démarche scientifique permet de corriger ces dérives inconscientes. Il faut bien distinguer ces égarements méthodologiques passagers des erreurs classiques de l’investigation scientifique. Ainsi, l’hypothèse largement acceptée de l’existence de l’éther comme support de propagation de la lumière s’est avérée inexacte. Cela fait partie intégrante de la démarche scientifique et est bénéfique dans la construction de la science. À l’autre bout du spectre, on trouve les fraudes scientifiques, de plus en plus nombreuses (par exemple Jan Hendrik Schön a délibérément fabriqué des données dans le cadre de ses recherches en nanoélectronique constituant ainsi un cas de fraude scientifique). Une bavure scientifique n’est pas une fraude, mais peut advenir lorsque les émotions prennent temporairement le pas sur la méthode.

The Conversation

Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.07.2026 à 17:13

Pourquoi l'Organisation mondiale de la Santé est utile aux citoyens français

Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Marie-Paule Kieny, retired

Qu’il s’agisse d’anticiper les menaces sanitaires ou de produire et faire circuler les connaissances scientifiques, l’Organisation mondiale de la Santé est indispensable au bon fonctionnement des systèmes de santé nationaux.
Texte intégral (1951 mots)

On associe souvent l’Organisation mondiale de la Santé à la gestion des grandes épidémies mondiales : Ebola, hantavirus Andes, Covid-19, etc. Pourtant, son action influence chaque jour la santé des Français, bien au-delà de la surveillance des seuls virus : elle a des effets dans des domaines aussi variés que la sécurité des médicaments, la qualité de l’air, ou les recommandations médicales, pour n’en citer que quelques-uns. Une coopération internationale largement invisible, mais essentielle au fonctionnement de notre système de santé.


Le mandat de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) est universel : « permettre à tous les peuples d’atteindre le niveau de santé le plus élevé possible ».

Souvent réduite, dans le débat public, à une bureaucratie onusienne, à la gestion des pandémies ou à l’assistance aux pays à revenu faible, l’OMS est en réalité une infrastructure qui permet aux systèmes de santé nationaux, y compris celui de la France, de fonctionner plus efficacement. Et ce, de façon invisible.

Certes, l’OMS est loin d’être parfaite, et son mandat n’est pas de pallier les manquements des États. Elle organise cependant les conditions minimales de coopération sans lesquelles les souverainetés sanitaires nationales deviennent largement inefficaces.

Anticiper les menaces avant qu’elles n’atteignent la France

La pandémie de Covid-19 a rappelé une réalité que l’on a trop souvent tendance à ignorer : la souveraineté sanitaire des États ne signifie pas que ces derniers disposent d’une autonomie complète. Dans un monde interdépendant, ladite autonomie dépend de la capacité des différents gouvernements à coopérer efficacement les uns avec les autres.

En effet, aucun pays, même doté d’importantes ressources scientifiques ou financières, ne peut assurer seul certaines fonctions désormais essentielles, telles que la surveillance mondiale des maladies, la mise en circulation rapide des données sanitaires, l’harmonisation des pratiques médicales ou la coordination des réponses aux crises.

La première utilité de l’OMS réside dans sa capacité à organiser une surveillance sanitaire mondiale permanente. Ainsi, le règlement sanitaire international (RSI), révisé en 2005 et adopté par 196 États, puis amendé en 2024, précise que les signataires doivent signaler rapidement tout événement susceptible de constituer une menace pour la santé publique mondiale.

Ces informations sont centralisées et analysées par l’OMS, qui évalue les risques et coordonne, si nécessaire, une réponse internationale.

Ce système produit des effets très concrets pour la France : il permet d’anticiper l’arrivée d’une menace, d’adapter les capacités hospitalières, de sécuriser les stocks stratégiques ou encore d’ajuster les recommandations sanitaires.

Il est toujours difficile d’imaginer le « coût de la non-coopération », mais qu’aurait coûté à la France une absence de coordination avec les autres pays lors de la crise due à la pandémie de Covid-19 ? Combien de temps de retard dans l’identification de variants, sans le réseau mondial de laboratoires impliqué dans les analyses des séquences du matériel génétique viral provenant des échantillons collectés sur le terrain ?

L’épisode du hantavirus Andes, signalé en Argentine au deuxième trimestre de l’année 2026, constitue aussi un bon exemple de l’utilité d’une telle coordination.

Dès les premiers cas suspectés, les réseaux de surveillance internationaux ont permis de partager rapidement les données épidémiologiques et génétiques du virus. Cette circulation accélérée de l’information a permis aux autorités sanitaires européennes de renforcer immédiatement leur vigilance.

La même année, une logique similaire a été observée lors de la flambée de cas de maladie à virus Ebola en République démocratique du Congo, déclarée rapidement « Urgence de Santé publique de portée internationale » par l’OMS.

En coordonnant les échanges entre laboratoires, gouvernements et organisations sanitaires, l’OMS a facilité le déploiement d’équipes spécialisées et l’activation de mécanismes internationaux de réponse.

Ces crises rappellent une réalité souvent oubliée : la sécurité sanitaire des pays à revenus élevés dépend directement des capacités de surveillance et de soins des pays les plus fragiles. En matière sanitaire, les vulnérabilités locales peuvent rapidement produire des effets globaux.

Cette capacité d’anticipation repose également sur un vaste réseau mondial de laboratoires et de centres collaborateurs qui suivent en permanence l’évolution des agents pathogènes.

Le cas de la grippe saisonnière en fournit un exemple concret : chaque année, la composition des vaccins est ajustée à partir des données collectées dans le monde entier. Sans cette coopération coordonnée par l’OMS, les vaccins seraient beaucoup moins efficaces.

Produire une intelligence sanitaire mondiale

L’OMS ne se contente pas de gérer les crises. Elle joue également un rôle central dans la production et la circulation des connaissances scientifiques à l’échelle mondiale.

Aujourd’hui, les décisions de santé publique reposent sur des données extrêmement complexes : évolution des maladies, impact de la pollution, efficacité des traitements ou effets du changement climatique sur la santé. Aucun pays ne peut produire seul une telle masse d’informations ni disposer, à lui seul, de tous les retours d’expérience nécessaires.

L’une des fonctions essentielles de l’OMS consiste précisément à agréger ces données mondiales, à les comparer et à les transformer en recommandations opérationnelles.

Ce sont par exemple les seuils de qualité de l’air publiés par l’OMS qui servent aujourd’hui de référence pour évaluer les risques sanitaires liés à la pollution atmosphérique.

En France, ces recommandations sont utilisées par Santé publique France pour estimer les bénéfices attendus des politiques de réduction de la pollution.

Autre exemple : le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, ou IARC en anglais), basé à Lyon et rattaché à l’OMS, joue un rôle mondial dans l’évaluation des substances cancérogènes. Les pouvoirs publics peuvent ensuite se baser sur ces classifications pour faire évoluer leurs législations, qu’il s’agisse de réglementer certains produits, d’orienter les crédits de recherche ou de renforcer les politiques de prévention.

L’OMS permet également d’identifier les pratiques médicales les plus efficaces à partir des retours d’expériences de différents pays. Les stratégies de dépistage du papillomavirus (HPV), comparées à l’échelle internationale, ont ainsi contribué à faire évoluer les recommandations françaises de la Haute autorité de santé concernant le dépistage du cancer du col de l’utérus.

Une organisation essentielle au fonctionnement quotidien des systèmes de santé

L’utilité de l’OMS ne se limite ni aux crises sanitaires ni à l’expertise scientifique. Elle participe aussi au fonctionnement concret des systèmes de santé.

L’un des exemples les plus importants est celui de la Classification internationale des maladies. Publiée par l’OMS, elle est utilisée quotidiennement dans les hôpitaux et les administrations de santé. Ce langage commun permet de standardiser le codage des maladies et des actes médicaux, ce qui facilite le financement des soins, l’établissement de statistiques sanitaires ou encore la comparaison des données entre pays.

L’OMS joue également un rôle majeur dans la coordination des politiques publiques lorsque les enjeux dépassent les frontières nationales. Par exemple, en matière de liens entre santé humaine, santé animale et santé environnementale, l’organisation assure un rôle de coordination avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’Organisation mondiale de la santé animale (OMSA) et le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE).

La Convention-cadre pour la lutte antitabac constitue un autre bon exemple : ce traité international a permis d’harmoniser les politiques de lutte contre le tabagisme, notamment sur la publicité ou l’étiquetage.

En matière de médicament, grâce aux réseaux internationaux de pharmacovigilance coordonnés par l’OMS, des effets indésirables détectés dans certains pays peuvent être rapidement signalés aux autorités sanitaires du monde entier, y compris françaises.

Dans un marché pharmaceutique mondialisé, cette circulation rapide de l’information contribue directement à la sécurité des patients.

Une infrastructure invisible mais essentielle

Les maladies infectieuses, les pollutions, les pénuries de médicaments ou les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques ne s’arrêtent pas aux frontières nationales.

Pour les citoyens français, l’utilité de l’OMS est quotidienne, même si elle reste souvent invisible : meilleure anticipation des crises, soins plus sûrs, décisions publiques mieux informées ou régulation plus efficace des marchés de santé.

Les débats actuels autour de l’OMS mettent en lumière une question politique centrale : comment protéger efficacement les populations dans un monde où les risques sanitaires dépassent les frontières nationales ?

L’OMS ne se substitue pas aux États. Elle rend leur action possible dans un monde interdépendant. Affaiblir cette coopération ne renforcerait pas la souveraineté sanitaire nationale ; cela accroîtrait au contraire la vulnérabilité collective.

The Conversation

Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030.

Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

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16.07.2026 à 17:13

Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution

Marie Serisier, Doctorante en humanités numériques et études de genre, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Le masculinisme, cette idéologie réactionnaire antiféministe en plein essor, se décline en ligne à travers la manosphère. Décryptage de ses différents courants.
Texte intégral (2143 mots)

Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ». Tour d’horizon.


Des élues issues de différents bords politiques publiaient le 23 juin un rapport sénatorial dressant un état des lieux de « l’offensive » masculiniste en France, qualifiée de risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale. La veille, une fusillade, dont l’auteur a laissé un manifeste masculiniste, faisait trois morts à Montréal, tandis que le tristement célèbre influenceur Andrew Tate fait l’objet de plaintes pour viols et traite d’êtres humains.


À lire aussi : Propulsé par les médias sociaux, le masculinisme sort de l’ombre et trouve un écho dans la sphère publique


Si la recherche académique travaille depuis plus de vingt ans à cerner ce phénomène, les cinq dernières années marquent un tournant dans sa reconnaissance médiatique et institutionnelle en France. Nous proposons de dresser, à partir de nos recherches doctorales sur les stratégies d’influence masculinistes en ligne, un panorama de cette nébuleuse sexiste en ligne, la « manosphère », aujourd’hui qualifiée de « néo-manosphère » du fait de ses mutations constantes.

Les célibataires involontaires ou incels : une menace terroriste accrue

La communauté « incel » (involuntary celibates en anglais), est sans doute celle qui a fait le plus parler d’elle ces dernières années. Ces « célibataires involontaires » imputent leur absence d’expérience romantique et sexuelle aux femmes, qui ne voudraient pas d’eux, mais aussi aux hommes jugés plus séduisants, qui s’approprieraient ces dernières. Ces hommes plus séduisants sont parfois surnommés « Chad », archétype de la réussite et de la beauté, à la fois modèle et figure repoussoir.

Se considérant généralement laids et/ou inadaptés socialement, les incels s’estiment disqualifiés du marché sexuel par le « lookism », une forme de discrimination sociale favorisant les personnes jugées belles (et surtout blanches).

Ce déterminisme est illustré dans l’image de la pilule noire ( « black pill »). La pilule noire est la version fataliste de la pilule rouge, allégorie tirée du film de 1999 The Matrix. L’ingestion de la pilule rouge symbolise la prise de conscience des rapports de domination réels qui structurent la société, en l’occurrence, l’idée que ce sont en réalité les femmes qui détiennent véritablement le pouvoir. La « pilule noire » véhicule l’idée que l’ascension dans la hiérarchie du marché sexuel est illusoire, tout comme l’espoir d’échapper à la discrimination que subiraient les hommes perçus comme inférieurs (socialement ou physiquement), ces situations étant considérées comme définitives et immuables.

Les incels font aujourd’hui l’objet d’une surveillance accrue des services antiterroristes dans plusieurs pays, dont la France, en raison des nombreux attentats perpétrés dans l’espace public (principalement en Amérique du Nord).

La tuerie d’Isla Vista commise en 2014 par Elliot Rodgers en Californie, est une référence majeure de ces violences. L’auteur a ainsi bénéficié d’un grand soutien au sein de la communauté et a fait l’objet de représentations hagiographiques à la suite de l’attentat. La France n’est pas exempte de ce phénomène : il y a tout juste un an, le 1er juillet 2025, un jeune homme était arrêté à Saint-Etienne, près de son lycée, avec l’intention de commettre des crimes à caractère sexiste.

Au-delà des passages à l’acte violents, les incels cherchent aussi à contourner ce qu’ils perçoivent comme des disgrâces physiques.


À lire aussi : Le looksmaxxing est plus qu’un culte de l’apparence : il fait écho aux discours masculinistes


C’est de cette logique qu’est né le « looksmaxxing », un ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique pour la rendre plus virile et popularisées par des influenceurs comme Clavicular, qui peuvent aller jusqu’à des méthodes aussi radicales que se frapper la mâchoire au marteau pour en modifier la forme.

Les Pick-up Artists, dragueurs de rue

Ces techniques sont également prisées des communautés de la séduction (« Pick-Up Artists » – littéralement artistes de la drague), dont l’objectif initial est d’échanger des stratégies pour séduire les femmes. Deux aspects structurent cette approche : d’une part une discipline personnelle (musculation intensive, méditation, lecture d’ouvrages consacrés), d’autre part la mise en application de savoirs collectifs issus de pratiques de séduction de rue, ou « game », des techniques reposant souvent sur le dénigrement des femmes.

De par cet ancrage de drague en rue, les PUA forment une communauté hybride, à cheval entre espaces numériques et rencontres physiques. En ligne on retrouve des forums dédiés comme Chateau Heartiste pour la sphère anglophone ou encore la communauté des Philogynes en France, dont le créateur monétise ses supposées connaissances de la psychologie féminine.

MGTOW (Men Going Their Own Way) : un séparatisme antisystème

Considérer les corps féminins comme des biens à acquérir est également constitutif de la pensée MGTOW (Men Going Their Own Way – « les hommes qui suivent leur propre chemin ») pour qui les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes constitueraient une menace existentielle. Selon eux, s’engager dans une relation romantique ou sexuelle avec une femme revient à s’exposer à des risques majeurs : accusations de viol, perte de la garde des enfants, frais de divorce, partage des ressources.

Ainsi les MGTOW s’auto-définissent comme un mouvement séparatiste, déclarant vouloir « suivre leur propre voie » en renonçant aux relations avec les femmes envers lesquelles ils affichent une hostilité assumée.

Droits des hommes, droits des pères : l’héritage détourné du féminisme de la deuxième vague

Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs racines dans la deuxième vague féministe étatsunienne, où les militants du Men’s Liberation Front dénonçaient le carcan patriarcal pesant sur les femmes comme les hommes, dans un contexte marqué par l’envoi de deux millions d’hommes au Vietnam.

Ce soutien initial cède la place à un discours purement victimaire, structuré autour de l’idée fondatrice de la manosphère d’une « crise de la masculinité ». Un discours qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, permettant de renverser les rapports de domination et de rendre les hommes victimes de l’émancipation des femmes. C’est ainsi que naît le mouvement Men’s Rights Activism (MRA), et sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. Ces pères divorcés se considèrent comme les perdants d’un système judiciaire qui favoriserait les mères en leur accordant systématiquement la garde des enfants.

Les MRA ne se limitent pas à la sphère numérique : ils s’appuient aussi sur un réseau local en Amérique du Nord et en Europe, via des associations de défense des droits des pères comme la puissante Fathers4Justice.

Les « Traditional Conservative », la frange dévote de la néo-manosphère

Les traditionalistes conservateurs (TradCon), très ancrés en Amérique du Nord, axent leur argumentaire sur les valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants de la néo-manosphère, cette idéologie n’est pas portée uniquement par des hommes mais s’illustre aussi chez certaines femmes comme en témoigne la figure de la « tradwife » : épouse et mère soumise à son mari, femme au foyer menant une vie pieuse, qui embrasse la sphère domestique et l’éducation des enfants, dans une perspective essentialiste, c’est-à-dire qui attribue des traits de caractère en fonction du sexe biologique.

Ce discours de retour aux valeurs traditionnelles et d’assignation stricte des rôles de genre s’accompagne d’un soutien marqué aux politiques d’extrême droite et à Donald Trump. Parmi elles, on trouve des influenceuses comme Estee Williams ou Hannah Neeleman. En France, le phénomène s’incarne différemment via des figures de la droite identitaire comme celles d’Alice Cordier, fondatrice du collectif d’extrême droite Némésis, ou Thaïs d’Escufon.

Si la recherche s’attache depuis plusieurs décennies à comprendre et à cerner le phénomène masculiniste, celui-ci n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Le masculinisme n’est plus un phénomène circonscrit : il participe pleinement à l’émergence d’un discours réactionnaire global, à la croisée de plusieurs formes de haine, qui trouve aujourd’hui des relais politiques de plus en plus audibles chez des politiques en France comme à l’international.

The Conversation

Marie Serisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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