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04.03.2026 à 11:55

Tsunami en Méditerranée : pourquoi Nice doit se préparer à évacuer

Frédéric Leone, Professeur des Universités, Géographe des risques et des catastrophes "naturelles", Volcanographe, Cartographe, Université Paul Valéry – Montpellier III

Tsunami en Méditerranée : le risque existe aussi sur les côtes françaises. À Nice, la préparation et l’évacuation rapide restent les seules protections efficaces.
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Selon l’Unesco, citée en 2022, « la probabilité d’une vague de tsunami de plus d’un mètre en Méditerranée dans les trente prochaines années est proche de 100 % ». Arno Smit/Unsplash, CC BY

La Méditerranée est souvent perçue comme peu exposée au risque de tsunami. Pourtant, l’histoire et les modélisations récentes montrent que des vagues destructrices ont déjà atteint les côtes françaises et pourraient le faire à nouveau. Les résultats d’un projet mené sur la Métropole Nice Côte d’Azur montrent pourquoi l’anticipation et l’évacuation préventive restent les seuls moyens réellement efficaces de protection.


Les tsunamis, anciennement dénommés raz-de-marées en France ou maremoti en Italie, sont parmi les phénomènes naturels les plus destructeurs. Déclenchés par des séismes, des glissements sous-marins ou des éruptions volcaniques, ils se propagent rapidement sur de longues distances avant de libérer leur énergie au voisinage des côtes, sous forme de submersions brutales et de courants extrêmement puissants.

De quelques centimètres à plusieurs mètres de hauteur, cette submersion se caractérise généralement par plusieurs trains d’ondes et les premières vagues ne sont pas forcément les plus grosses. La vitesse du courant est telle que la pression exercée sur les infrastructures littorales peut atteindre plusieurs tonnes au mètre carré.

À l’échelle mondiale, ils ont provoqué depuis 1970 plus de 250 000 décès, notamment lors des catastrophes du 26 décembre 2004 dans l’océan Indien et du 11 mars 2011 au Japon.

Un risque que l’on croit lointain, et pourtant…

Dans l’imaginaire collectif, le tsunami reste associé au Pacifique ou à l’océan Indien. En Méditerranée, il est souvent perçu comme marginal. Cette représentation est trompeuse. L’Unesco, en charge de la prévention de ce risque au niveau mondial, a déclaré en juin 2022 que :

« Les statistiques montrent que la probabilité d’une vague de tsunami de plus d’un mètre en Méditerranée dans les trente prochaines années est proche de 100 %. »

Après le Pacifique, c’est dans ce bassin que l’on recense le plus grand nombre de tsunamis historiques, dont plusieurs ont touché les côtes françaises.

Selon les données disponibles, une vingtaine d’événements ont été signalés sur le littoral méditerranéen français entre le XVIᵉ siècle et le début des années 2000, avec des hauteurs de vagues parfois supérieures à deux mètres.

Des délais d’évacuation parfois très courts

Les sources des tsunamis méditerranéens peuvent être locales ou lointaines. Dans certains scénarios, le temps d’arrivée des premières vagues peut être inférieur à dix minutes, notamment en cas de glissement sous-marin ou de séisme proche de la côte, comme en mer de Ligurie entre la Corse et les côtes italiennes. À l’inverse, des tsunamis générés plus loin de l’Hexagone, par exemple au niveau de la marge nord maghrébine, peuvent atteindre la côte d’Azur en moins de 90 minutes.

Le séisme de Boumerdès (Algérie) du 21 mai 2003 a ainsi provoqué des perturbations sur l’ensemble du littoral méditerranéen français. Une enquête de terrain a montré que huit ports de plaisance de la Côte d’Azur avaient connu des baisses importantes du niveau de la mer (de 50 cm à 1,5 m), des purges de bassins, de forts tourbillons et courants, des embarcations endommagées, compatibles avec des phénomènes de résonances portuaires. Les effets ont été observés sur le littoral azuréen une heure et quart après le séisme.

D’origine plus locale, le tsunami déclenché le 16 octobre 1979 par l’effondrement sous-marin d’une partie du chantier du nouveau port de commerce de Nice (Alpes-Maritimes), adjacent à l’aéroport, a causé la mort de huit personnes et des dégâts importants à Antibes, à Cannes et à Nice. Le phénomène a été observé à Antibes durant une trentaine de minutes.

Un autre scénario pouvant prendre naissance au plus proche des côtes est celui du tsunami d’origine sismique survenu en mer de Ligurie, le 23 février 1887, à la suite d’un séisme sous-marin de magnitude de 6,5 à 6,8. Les témoignages de l’époque relatent un retrait brutal de la mer d’environ un mètre à Antibes et Cannes, laissant à sec des bateaux de pêche, avant l’arrivée d’une vague atteignant près de deux mètres, venue recouvrir les plages.

Ces événements rappellent que l’effet de surprise peut être total, en particulier lorsque les délais sont très courts. Dans ces conditions, les dispositifs d’alerte classiques montrent leurs limites. La capacité des populations à évacuer rapidement devient alors déterminante.

Deux scénarios de tsunamis pouvant affecter les côtes méditerranéennes (rouge : séisme sous-marin proche de la côte algérienne, vert : glissement sous-marin en mer Ligure)
Deux scénarios de tsunami pouvant affecter les côtes méditerranéennes (rouge : séisme sous-marin proche de la côte algérienne ; vert : glissement sous-marin en mer de Ligurie). Sahal, Leone & Péroche, 2013, Fourni par l'auteur

Un système d’alerte opérationnel pour la France

Depuis juillet 2012, la France dispose d’un système national d’alerte aux tsunamis, opéré par le Centre d’alerte aux tsunamis (Cenalt), en lien avec le dispositif international coordonné par l’Unesco en Méditerranée. Ce système permet de détecter rapidement les séismes potentiellement tsunamigènes et de transmettre une alerte en moins de quinze minutes auprès du centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (Cogic), et des centres d’alerte étrangers.

C’est ensuite à la charge des autorités de diffuser les messages d’alerte aux populations, en particulier au moyen de la plateforme FR-Alert qui permet d’envoyer des notifications sur les téléphones portables des personnes présentes dans la zone de danger.

Toutefois, ce dispositif global ne couvre que les tsunamis d’origine sismique lointaine et reste peu efficace face aux tsunamis locaux ou liés à des glissements sous-marins, pour lesquels le temps d’arrivée du tsunami sur les côtes peut être inférieur au délai d’alerte. C’est la raison pour laquelle il est important de sensibiliser les populations riveraines à la détection des signes précurseurs : le séisme ressenti, les mouvements anormaux de la mer, le plus souvent un retrait précédant l’arrivée du tsunami, mais pas toujours.

Nice Côte d’Azur : un territoire très exposé

Sur l’ensemble des côtes méditerranéennes françaises, une zone terrestre à évacuer a été définie par les services de l’État et l’Université de Montpellier Paul-Valéry, en croisant altitude, distance à la mer et données historiques. Elle correspond à la portion littorale dont l’altitude est inférieure à 5 mètres et dont la distance par rapport à la mer est inférieure à 200 mètres. Le long des entrées fluviales cette distance est étendue à 500 mètres par rapport à l’embouchure.

En incluant la Corse, cela concerne 1 700 km de côtes, 187 communes de Méditerranée française, et au moins 164 000 résidents. En pleine saison estivale il faut également considérer une estimation de près de 835 000 usagers des plages à évacuer en cas de tsunami.

Nombre de résidents estimés dans la zone à évacuer, pour chaque commune du littoral méditerranéen français
Nombre de résidents estimés dans la zone à évacuer, pour chaque commune du littoral méditerranéen français. Carles et coll., 2023, Fourni par l'auteur

La Métropole Nice Côte d’Azur concentre de nombreux facteurs de vulnérabilité : urbanisation dense, forte attractivité touristique, plages très fréquentées. Nos travaux de photo-interprétation et de modélisation ont permis d’estimer la présence simultanée de plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la zone à évacuer lors des périodes de forte fréquentation (entre 10 000 et 87 000 personnes sur les plages, suivant la saison et l’heure).

Schéma de principe pour la définition de la zone à évacuer en cas de tsunami sur l’arc méditerranéen
Schéma de principe pour la définition de la zone à évacuer en cas de tsunami sur l’arc méditerranéen. MIIAM, 2019, Fourni par l'auteur

Évacuer avant le tsunami : le plan prévu pour la Métropole Nice Côte d’Azur

Face à un tsunami, l’évacuation est le seul moyen de protection efficace. L’expérience internationale montre que des évacuations rapides et bien préparées peuvent sauver l’immense majorité des populations exposées. Ces évacuations réactives ont, par exemple, permis de sauver 96 % des habitants du littoral japonais lors du grand tsunami de la côte du Tōhoku du 11 mars 2011.

À Nice Côte d’Azur, une stratégie globale d’évacuation a été élaborée avec l’appui de la recherche scientifique (Laboratoire de géographie et d’aménagement, Université de Montpellier Paul-Valéry). Elle repose sur des itinéraires pédestres optimisés, tenant compte des pentes, des obstacles, des vitesses de déplacement et des points de congestion. Des sites refuges situés hors de portée des vagues ont été identifiés et validés avec les autorités locales. Les itinéraires d’évacuation ont été modélisés au moyen d’algorithme de recherche des chemins les plus rapides.

Au total, près d’une centaine de sites refuges ont été cartographiés et intégrés dans des plans d’évacuation opérationnels, conçus pour guider les populations vers une mise en sécurité rapide.

Les tous premiers panneaux de prévention du risque tsunami posés à Nice le 27 février 2026
Les tout premiers panneaux de prévention du risque tsunami posés à Nice, le 27 février 2026. C. Thomin, MNCA, 2026, Fourni par l'auteur

De la science à l’action : préparer les populations

La prévention ne repose pas uniquement sur des cartes. Elle passe aussi par l’appropriation du risque par les populations. Des actions de sensibilisation, des exercices d’évacuation, notamment en milieu scolaire ainsi que le déploiement progressif d’une signalétique spécifique contribuent à ancrer les bons comportements. Plusieurs actions de ce type ont été réalisées à Nice avec le concours des étudiants de Montpellier.

À Nice, une plateforme d’information accessible au public avec des cartes interactives permet également de consulter les zones à évacuer, les itinéraires et les consignes à suivre en cas d’alerte. Ces outils contribuent au développement d’une véritable culture du risque tsunami.

Interface cartographique en ligne permettant de localiser la zone à évacuer, les sites refuges, et les itinéraires en cas de tsunami sur la Métropole Nice Côte d’Azur
Interface cartographique en ligne permettant de localiser la zone à évacuer, les sites refuges et les itinéraires en cas de tsunami sur le territoire de la Métropole Nice Côte d’Azur. LAGAM/UMPV, 2026, Fourni par l'auteur

Vers des territoires « Tsunami Ready »

Au-delà du cas azuréen, la méthode développée est transposable à d’autres littoraux français et européens, en Méditerranée comme en outre-mer, où les délais d’arrivée des tsunamis peuvent être tout aussi courts.

Ces démarches s’inscrivent dans l’objectif de reconnaissance internationale Tsunami Ready (territoires préparés aux tsunamis) porté par l’Unesco. Ce programme en 12 points vise à certifier les territoires capables d’anticiper le risque, de préparer leurs populations et d’organiser une réponse adaptée.

Les premières communes d’Europe dotées de ce label ont d’ailleurs bénéficié de l’accompagnement scientifique et technique de notre équipe. Il s’agit de Deshaies en Guadeloupe et de Cannes (Alpes-Maritimes), en attendant la reconnaissance toute prochaine de la Métropole Nice Côte d’Azur.

Face à une vague qui peut arriver en quelques minutes, être prêt à évacuer peut faire toute la différence.


Article écrit avec la collaboration de Louis Monnier, Monique Gherardi, Matthieu Péroche et Noé Carles, Université de Montpellier Paul-Valéry.

The Conversation

Frédéric Leone ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.03.2026 à 09:14

Artemis, Chang’e, Chandrayaan… en quoi la course à la Lune des années 2020 diffère de celle des années 1960

Alban Guyomarc'h, Doctorant en droit spatial et en droit international privé, Université Paris-Panthéon-Assas; École normale supérieure (ENS) – PSL

2026 a rendez-vous avec la Lune, et la Lune attend… Au-delà des retards traditionnels des lancements à hauts enjeux, l’actuelle course à la Lune témoigne de grands changements dans la conquête de l’espace.
Texte intégral (2447 mots)
Quelques-uns des lanceurs qui doivent propulser des sondes et des humains vers la Lune cette année ou la prochaine : SLS pour la Nasa, Longue Marche-5 de l’Agence spatiale chinoise (CNSA), LVM3 pour l’Agence spatiale indienne (ISRO). Nasa/ CNSA/ISRO

En 2026 est prévu un lancement très attendu – et déjà reporté plusieurs fois : celui d’Artemis-2, la deuxième mission du programme d’exploration lunaire Artemis, débuté en 2017 par la Nasa et ses partenaires. Fin 2026, c’est la Chine qui doit envoyer une mission robotisée au pôle Sud lunaire, Chang’e-7, tandis que l’Inde prépare l’alunissage de Chandrayaan-4 pour 2027.


Dans la mission Artemis-2, qui doit emmener quatre astronautes survoler notre satellite naturel avant de revenir sur Terre, tout semble baigner dans un parfum de guerre froide, comme un écho lointain du programme Apollo. La fusée SLS (pour Space Launch System), haute de cent mètres, rappelle la Saturn-5 qui propulsait autrefois les astronautes vers la Lune. La capsule Orion évoque le Command Module d’hier, panneaux solaires en plus. Même la rhétorique états-unienne réactive l’idée d’une nouvelle course lunaire : non plus contre l’URSS, mais face à l’autre hégémon du moment, la Chine. Et puis il y a la destination elle-même, la Lune, dont le sol s’apprête à être foulé de nouveau.

La pièce qui se joue devant nous paraît familière. Tout y a comme un air de déjà-vu. Pourtant derrière ce décor rétro se dessinent des lignes nouvelles. Si l’on adopte les perspectives des relations internationales et du droit, le programme Artemis permet d’illustrer deux évolutions majeures : l’émergence d’un axe de compétition Nord-Sud dans l’exploration lunaire et la disruption du cadre juridique applicable dans l’espace.

La nouvelle carte de l’exploration lunaire

Alors que la « conquête spatiale lunaire » des années 1960 ne comptait que deux superpuissances, l’URSS et les États-Unis, notre satellite naturel est aujourd’hui une destination prisée des programmes d’exploration, l’intérêt pour la Lune ayant crû au cours de la dernière décennie après un relatif désintérêt dans la période post-Apollo. Il faut prendre au sérieux cette internationalisation des ambitions d’exploration, et partant, savoir regarder les différents modèles d’exploration proposés ; tout en les rattachant à leur contexte culturel et géopolitique d’origine.

À partir de 2017, en réaction, notamment aux avancées spatiales chinoises dans les domaines de l’exploration, les États-Unis lancent progressivement le programme Artemis, visant à ramener des astronautes sur la Lune entre la fin des années 2020 et le début de la décennie 2030.

Annoncé en mars 2021, son pendant sino-russe, le programme ILRS (pour International Lunar Research Station) se propose des objectifs analogues, quoiqu’avec un calendrier différent. Il associe les compétences de deux puissances spatiales importantes que sont la Russie et la Chine. La première a déjà visé la Lune à l’été 2023 avec sa mission Luna 25 ; la seconde développe une série de missions lunaires Chang’e, depuis le début des années 2000, dont le septième opus, Chang’e-7, est une mission robotisée (et non habitée) qui doit décoller pour le pôle Sud lunaire fin 2026, avec un programme scientifique ambitieux.

Dans le sillage de ces deux programmes massifs que sont Artemis et l’ILRS, on trouve toute une série de missions plus modestes, optant pour une exploration robotisée de la surface de la Lune.

L’Inde, par exemple, poursuit ses lancements dans le cadre du programme Chandrayaan (Chandrayaan-3, a atteint le pôle Sud de la Lune en août 2023) et le pays ne cache pas ses ambitions dans le domaine du vol habité.

Parallèlement à ces projets, le Japon conduit une série de missions robotisées, dont certaines en coopération avec des start-up, et notamment ispace, une entreprise basée au Japon, aux États-Unis et au Luxembourg. Ce dernier se veut le fer-de-lance de la prospection de ressources spatiales à l’échelle européenne. L’Europe, via l’Agence spatiale européenne (ESA), développe, au-delà de ses coopérations avec la Nasa, une série de programmes lunaires futurs, et notamment l’atterrisseur lunaire Argonaut, pour début 2030.

Enfin, d’autres États se greffent à des missions lunaires existantes, c’est ainsi que la mission japonaise Hakuto-R1 embarquait en 2022 un rover émirati, Rashid ou que la mission chinoise Chang’e-6 a permis le placement en orbite lunaire du satellite pakistanais d’observation lunaire ICUBE-Q en 2024.

Les concepteurs des programmes Artemis et ILRS ont vu dans cette internationalisation des ambitions lunaires l’occasion de faire de la Lune un terrain de coopération ; ce qui constitue, là aussi, une nouveauté.

Les États-Unis coopèrent ainsi avec les États européens, notamment via l’ESA, avec le Japon ou encore avec le Canada. En face, la Chine et la Russie ont souhaité coopérer, selon des modalités qui demeurent floues, avec le Venezuela, l’Afrique du Sud, l’Azerbaïdjan, le Pakistan, la Biélorussie, l’Égypte, la Thaïlande, le Kazakhstan et le Sénégal. Si l’attention des chercheurs à l’égard d’Artemis est acquise, les travaux sur le réseau de coopération de l’ILRS sont encore assez rares.

In fine, cette carte de la coopération lunaire dit aussi beaucoup des évolutions de la géopolitique spatiale du siècle, qui ne tourne plus autour d’un axe Est-Ouest hérité de la guerre froide, mais autour d’un axe Nord global-Sud global – même s’il faut noter la participation d’États du Nord global à des missions lunaires chinoises, et notamment la participation du Cnes, l’agence spatiale française, à la mission Chang’e-6.

La disruption unilatérale du droit applicable

C’est encore dans le cadre du programme Artemis qu’il faut replacer deux innovations juridiques faisant de la Lune le terrain de ruptures majeures pour le droit de l’espace.

Ayant principalement pour objet la question de la propriété des ressources spatiales, ces ruptures sont venues troubler la relative stabilité du cadre constitué jusqu’alors par le traité de l’Espace de 1967, et dans une moindre mesure, par l’accord sur la Lune de 1979. Par l’article II du traité de l’Espace, l’espace extra-atmosphérique et notamment les corps célestes sont frappés d’un principe de non-appropriation ; tandis que dans l’article XI de l’accord sur la Lune, les ressources spatiales sont constituées en patrimoine commun de l’humanité.

Mais l’intérêt manifesté par quelques entreprises états-uniennes pour le sol lunaire et ce qu’il contiendrait d’exploitable (le conditionnel est vraiment de mise) a réveillé leur imaginaire juridique, ensuite relayé par le droit de la première puissance spatiale.

Ainsi, la première rupture date du Space Act de 2015, quand les États-Unis ont introduit en droit interne la possibilité de s’approprier légalement les ressources extraites dans l’espace. La proposition est pour le moins en délicatesse avec le droit international applicable, et notamment avec le principe de non-appropriation évoqué précédemment – ce que n’ont pas manqué de remarquer certains États aux Nations unies, dès 2016.

Néanmoins, elle a depuis fait florès, et on retrouve aujourd’hui des textes analogues en droit japonais, luxembourgeois ou encore émirati. Un groupe de travail spécifique fut même lancé aux Nations unies sur le sujet.

La seconde rupture juridique amorcée par les États-Unis concerne les accords Artemis, dont les sections 10 et 11 viennent consacrer, d’une part, la possibilité de s’approprier les ressources spatiales et, d’autre part, la possibilité de dessiner des zones de sécurité autour des installations lunaires. Là aussi, la conformité au droit de l’espace est a minima questionnable.

Mais c’est surtout la méthode employée qui interroge : les accords Artemis ne sont pas en soi un accord multilatéral concernant le droit applicable à l’exploration des corps célestes. Leur juridicité même est régulièrement questionnée. Par ailleurs, les États signataires des accords Artemis n’en ont pas négocié le contenu ; ils se sont contentés d’y adhérer, avec des contreparties variables. Néanmoins, grâce à ces signatures, l’initiative unilatérale de la première puissance spatiale mondiale prend des airs d’initiative internationale – et rend mainstream l’interprétation du droit applicable dans sa version états-unienne, ceci sachant que l’on compte aujourd’hui plus d’une cinquantaine d’États signataires des accords Artemis.

Ces deux ruptures juridiques d’origine états-unienne placent la nouvelle vague d’explorations lunaires sous l’égide d’un droit de l’espace en voie de renouvellement, tant dans son contenu que dans la fabrique de la norme spatiale. Les premières missions à toucher le sol lunaire auront donc un rôle majeur dans la définition du droit futur de l’exploration des corps célestes.

L’exploration lunaire rattrapée par les enjeux des années 2020

À côté des dynamiques nouvelles qui redessinent le paysage lunaire en ce début de siècle, d’autres facteurs rappellent combien celui-ci est aussi rattrapé par les contraintes au cœur des années 2020. Il est alors impossible de ne pas évoquer la question du coût environnemental et budgétaire de ces programmes.

Les grands programmes d’exploration ont toujours coûté cher : des 250 milliards de dollars du programme Apollo, on passe à une estimation basse du coût global du programme Artemis jusqu’à l’année 2025 de l’ordre de 93 milliards de dollars, soit plus de 78,6 milliards d’euros (un seul lancement Artemis est estimé à 4 milliards de dollars, plus de 3,3 milliards d’euros). Des montants tentaculaires comparés au budget spatial annuel français (2,5 milliards d’euros par an depuis plusieurs années) ou européen (l’ESA a voté un budget record d’environ 22 milliards d’euros pour trois ans).

D’ailleurs, la sécurisation budgétaire (et in fine politique) des programmes lunaires états-uniens a été un enjeu récurrent au cours de l’année 2025, les États-Unis finançant, puis dé-finançant, puis refinançant tout ou partie du programme lunaire, quitte à sabrer quelques-uns des domaines de coopération sur le sujet, notamment avec l’ESA.

Il faut aussi questionner la dimension écologique des programmes lunaires, quoique ce ne soit pas tellement une préoccupation états-unienne. Le lancement d’Artemis 2 intervient dans un monde marqué par l’intensification des effets du changement climatique. Cette concomitance interroge quant à l’adéquation de ces programmes à leur contexte environnemental et laisse aussi ouvert un autre chantier de réflexion, important à conduire, et notamment en Europe : qu’est-ce qu’une ambition lunaire correctement dimensionnée à notre époque, à la fois budgétairement et environnementalement ?

Car au-delà de la question classique et attendue de la priorisation des investissements, la question qui se pose est celle de la définition d’autres modèles d’exploration spatiale possibles – en ce sens, Artemis et l’ILRS ne fixent pas nécessairement le la de ce que devrait être une ambition lunaire en 2026.

The Conversation

Alban Guyomarc'h est membre du Groupe de travail "Objectif Lune" de l'Association Nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT), groupe de travail dont il coordonne les travaux. Dans le cadre de ses recherches, il est également membre du PEPR Origines de la vie, dans le cadre duquel il conduit ses recherches doctorales au Collège de France.

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04.03.2026 à 09:14

Espace : après les drapeaux sur la Lune et une Tesla dans l’espace, une exploration postcoloniale est-elle possible ?

Jacques Arnould, Expert éthique, Centre national d’études spatiales (CNES)

L’exploration et la conquête spatiales reflètent-elles encore des doctrines colonialistes ?
Texte intégral (2430 mots)
La Tesla Roadster d’Elon Musk, dans l’espace. Falcon Heavy Demo Mission/SpaceX

La galaxie d’Andromède, la planète Mars, les missions Apollo hier et Artémis aujourd’hui : avez-vous remarqué combien d’astres et de missions spatiales portent des noms de dieux romains ou grecs ? Certaines conceptions de la conquête spatiale reflètent des doctrines colonialistes. Comment les dépasser ?


Souvenez-vous : le 6 février 2018, Elon Musk a envoyé vers Mars sa propre Tesla, avec, à bord, un mannequin habillé d’une combinaison spatiale. Le message était clair : la colonisation de la planète rouge par le milliardaire américain avait commencé ! Certes, huit ans plus tard, les fusées de la société SpaceX n’ont pas encore atteint la surface de Mars et les projets de colonie restent à l’état de magnifiques images de synthèse ; pourtant, l’enthousiasme ne fléchit pas chez les aficionados de l’espace, et l’inquiétude chez bien d’autres : jamais nous n’avons été aussi près d’une colonisation de l’espace.

Pour la réaliser, bien des défis technologiques et humains restent à relever ; mais l’affaire est suffisamment sérieuse pour y appliquer une analyse et une critique sérieuses. Nous savons trop bien de quelle manière les humains ont colonisé notre Terre. Voulons-nous agir de même dans l’espace ?

Nous irons conquérir la Lune

Elon Musk n’est pas le premier à vouloir conquérir une planète. Ce projet a toujours été associé aux rêves et aux réalisations de voyage dans le ciel. N’en prenons que deux exemples, non dénués d’humour.

Le premier est une satire, issue d’un journal anglais, The Examiner. Le 3 janvier 1808, il prête à Napoléon des propos guerriers de conquête et de colonisation de l’espace :

« Alors je pourrai constituer une armée de ballons, dont Garnerin sera le général, et prendre possession de la Comète. Cela me permettra de conquérir le système solaire, ensuite j’irai avec mes armées dans les autres systèmes, enfin – je pense –, je rencontrerai le Diable. »

Le second exemple est sorti des archives des imageries d’Épinal : dans la forme d’un cerf-volant, un zouave grimpe hardiment une échelle appuyée sur la Lune. « Nous irons conquérir la Lune », claironne la légende ; au même moment où les frères d’armes du zouave sont engagés dans la colonisation de l’Afrique du Nord.

L’espace, une « terra nullius » à explorer, à envahir ?

Jusqu’à preuve du contraire, l’espace extra-atmosphérique présente une propriété assez rare sur notre planète : il est inhabité (je rappelle ici que les scientifiques n’ont pour l’instant aucune preuve de l’existence de la moindre forme de vie, de la moindre biosphère extraterrestre). En terme juridique, l’espace pourrait donc être considéré comme une terra nullius, selon l’expression latine qui désignait des terres « sans habitants » – à l’époque, il s’agissait plus précisément de dire « sans populations chrétiennes » – et, par suite, n’appartenant à personne.

Dans le passé, cette doctrine, validée par le pouvoir religieux, a justifié la prise de possession de ces territoires par les souverains (chrétiens) d’Europe ; et c’est une perspective que les inspirateurs du droit de l’espace et les législateurs spatiaux ont tenté d’écarter en proposant de déclarer les corps célestes patrimoine commun de l’humanité.

Ainsi, le traité de l’Espace, adopté par l’ONU en décembre 1966, a déclaré l’espace bien commun et a été signé par les grandes puissances de l’époque, États-Unis et Union soviétique en tête : l’espace appartient à tous ; son exploitation est possible… comme l’illustre la lucrative activité des satellites de communication.

vue d’artiste d’une colonie spatiale
Dans les années 1970, l’idée d’établir des colonies dans l’espace était en plein essor. Ici une vue d’artiste de champs à l’intérieur d’un vaisseau spatial. NASA Ames Research Center, CC BY

Toutefois, lorsque l’accord sur la Lune, proposée par l’ONU treize ans plus tard, propose de déclarer l’astre des nuits patrimoine commun de l’humanité et donc d’y interdire toute forme d’exploitation, les puissances spatiales refusent de le signer. Il n’est aujourd’hui ratifié que par 18 États dépourvus de grandes ambitions spatiales.

Devons-nous conclure que les puissances spatiales, établies ou en devenir, caressent des rêves de conquête et de colonisation ? La décision de l’administration Obama de l’hiver 2015 de soutenir et de préserver les initiatives de ses entreprises nationales en matière d’exploitation des ressources spatiales, suivie par des initiatives analogues de la part des gouvernements du Luxembourg, des Émirats arabes unis et du Japon, pourrait faire penser à la politique des comptoirs lancée par les puissances européennes à partir du XVᵉ siècle. Les défis technologiques à relever sont aussi importants que les débats juridiques et politiques à résoudre.

Quant à l’immense vide spatial et, notamment, le domaine des orbites autour de la Terre : ce territoire était incontestablement inhabité jusqu’à l’arrivée du premier Spoutnik, puis du premier cosmonaute. Toutefois, il possède à son tour une caractéristique singulière, celle d’être impérativement à usage commun, du simple fait de la mécanique céleste : tout corps y est en mouvement et n’occupe un point de l’espace que très brièvement. Le seul mode possible d’appropriation relève de la saturation, autrement dit d’une occupation par le nombre : fin 2025, entre 50 et 65 % des satellites en orbite autour de la Terre appartenaient à un seul opérateur, SpaceX.

S’il est inapproprié de parler d’une « colonisation des orbites circumterrestres », il est à craindre que les règles et les lois qui gouvernent l’usage de cet espace soient celles du plus fort, du plus nombreux, du premier arrivé.

Pouvons-nous décoloniser le passé spatial ?

Que pouvons-nous conclure ici ? Qu’à formellement parler la colonisation de l’espace lui-même n’a pas encore commencé et que, par voie de conséquence, l’enjeu actuel et à venir constitue moins à décoloniser l’espace qu’à en empêcher la colonisation future.

En revanche, force est de constater que l’esprit des 70 premières années de l’entreprise spatiale a bien été imprégné par certains traits communs aux politiques, aux récits, aux symboles de la colonisation. À l’époque des missions Apollo, n’était-il pas question de « conquête de l’espace », plutôt que de son exploration ? Si planter un drapeau sur le sol lunaire n’a jamais été interprété comme une volonté d’appropriation, le geste a tout de même été effectué pour affirmer la supériorité technique des États-Unis et, donc, une forme de suprématie politique.

Aussi symbolique quoique moins violente est l’habitude de baptiser les astres et leurs topographies en s’inspirant des mythologies et de l’histoire de l’Occident. Entamer la décolonisation de l’espace peut alors consister à recourir désormais à d’autres mythologies pour baptiser les corps célestes que découvrent les astronomes. Baptiser Oumuamua, en hawaïen « l’éclaireur », l’objet interstellaire repéré le 19 octobre 2017 en est une illustration.

Que dire dès lors des revendications émises par plusieurs peuples amérindiens lors de missions lunaires, qu’il s’agisse de celles des années 1960 ou celle plus récente menée début 2024 par la société états-unienne Astrobotic ? Pour ces populations, la Lune appartient au domaine du sacré : y poser des vaisseaux robotiques, habités ou transportant les cendres de Terriens, n’est-ce pas accomplir un sacrilège, autrement dit une forme extrême de colonisation ?

Vers un futur postcolonial

Les raisons ne manquent donc pas de porter dans les affaires spatiales le souci de décolonisation qui marque aujourd’hui de nombreux discours à propos de l’espace, quitte à y inclure l’apport des ingénieurs allemands (éventuellement nazis) dans le développement spatial de pays, comme les États-Unis et la France, ou encore la politique menée par la France sur le territoire guyanais afin d’y implanter la base spatiale de Kourou, qui succéderait en 1968 à celle d’Hammaguir après l’indépendance de l’Algérie.

Ce souci est indispensable ; mais il n’est pas suffisant.

Le processus de décolonisation doit conduire à une perspective postcoloniale, autrement dit à l’instauration de politiques, de gouvernances des activités humaines dans l’espace qui soient autant que possible débarrassées des principaux caractères néfastes de la colonisation : la soumission violente et l’exploitation brutale d’une partie de l’humanité par une autre, l’exploitation jusqu’au saccage de ressources communes, la destruction de cultures et de traditions ancestrales, etc.

Dans cette perspective, les discours, les revendications et les programmes spatiaux de certains acteurs du NewSpace (les stations spatiales de Jeff Bezos, les colonies martiennes d’Elon Musk) peuvent susciter bien des soucis, bien des craintes, tant ils mettent en avant les seuls intérêts de ces entrepreneurs, les seuls plaisirs ou la seule sécurité de quelques privilégiés.

De plus, l’argument de l’espèce humaine interplanétaire est loin d’être moralement convaincant. Où est-il « écrit » que nous devions nous répandre au-delà des frontières terrestres, au détriment de possibles biosphères extraterrestres ? À quel « échantillon » humain pourrions-nous confier le soin des expansions extraterrestres ? Ou, pour le dire autrement, quelle partie de l’humanité serait « laissée » sur une Terre dont nous savons l’avenir menacé ?

N’oublions pas pour autant les récits d’hier et d’aujourd’hui qui décrivent des communautés humaines installées durablement dans l’espace. Non pour alimenter les rêves de paradis retrouvé, comme ceux imaginés par le gourou du NewSpace que fut Gerard O’Neill, mais pour mener le travail critique imaginé par Thomas More dans son célèbre ouvrage, l’Utopie.

Publié dans sa version finale en 1518, ce petit ouvrage, « non moins salutaire qu’agréable » selon les mots mêmes de son auteur, invitait ses premiers lecteurs à partir pour une cité totalement imaginaire, un non-lieu aussi bien qu’un non-temps, qui servait de miroir pour porter un regard critique sur leur propre société. Le philosophe britannique ne cherchait ni à rompre brutalement les liens avec un passé ni à s’échapper dans un futur idéalisé, mais avant tout à remettre l’être humain au centre du souci commun, à lui construire un futur à la mesure de sa condition, celle éprouvée dans le passé et dans le présent, celle pensée et espérée pour le futur.

The Conversation

Jacques Arnould ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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