25.02.2026 à 12:48
Kevin Foster, Associate Professor, School of Languages, Literatures, Cultures and Linguistics, Monash University
Frappes de drones, annonces sur les réseaux sociaux, revendications publiques : l’assassinat n’est plus une opération clandestine honteuse mais un message politique. Dans son nouveau livre, l’historien Simon Ball enquête sur la normalisation d’une violence d’État.
En novembre 2012, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont utilisé Twitter – comme on l’appelait alors – pour annoncer qu’elles avaient tué Ahmed al-Jabari, chef des Brigades al-Qassam, la branche militaire du Hamas, à Gaza.
Cette annonce, accompagnée d’un lien vers une vidéo pixellisée de la frappe aérienne visant la voiture d’al-Jabari, marquait le début d’une nouvelle incursion des FDI à Gaza. Comme l’ont noté les historiennes Adi Kuntsman et Rebecca L. Stein dans leur livre Digital Militarism, elle a fait de l’opération « Pilier de défense » d’Israël « la première campagne militaire à avoir été déclarée via Twitter ».
Ce qui frappait également dans cette annonce, c’était la fierté et l’audace avec lesquelles les FDI célébraient ce qu’elles avaient fait. À peine une décennie plus tôt, Israël, comme les États-Unis, le Royaume-Uni et les puissances européennes, aurait éludé les questions sur sa responsabilité dans l’attaque ou nié avec ténacité. Les gouvernements n’assassinaient pas des personnes – c’était le fait de fanatiques politiques et d’extrémistes religieux.
Les choses avaient changé. Et profondément. La même année, le président Barack Obama demanda à John Brennan, son conseiller adjoint à la sécurité intérieure et à la lutte contre le terrorisme, de faire une déclaration publique sans ambiguïté sur la politique des États-Unis concernant l’usage de frappes de drones pour cibler des ennemis nommément désignés des États-Unis. Dans un discours au Wilson Center, Brennan déclara :
en totale conformité avec la loi, et afin de prévenir des attaques terroristes contre les États-Unis et de sauver des vies américaines, le gouvernement des États-Unis mène des frappes ciblées contre des terroristes spécifiques d’al-Qaida.
Le fait que les Américains, ainsi qu’un certain nombre de leurs alliés, tuaient – ou tentaient de tuer – leurs ennemis était, observa Brennan, « le secret le moins bien gardé du monde ». Il était temps que la « mascarade » prenne fin, d’appeler les choses par leur nom – ou, plus précisément, d’appeler une mise à mort ciblée un assassinat.
La nouvelle, cette semaine, selon laquelle le dissident russe Alexeï Navalny est mort après avoir prétendument ingéré du poison provenant d’une grenouille sud-américaine alors qu’il était emprisonné dans l’Arctique, rappelle que la Russie possède elle aussi une longue histoire d’assassinats de critiques du régime.
Dans Death to Order : A Modern History of Assassination (non traduit en français), Simon Ball propose une histoire de l’assassinat au cours du dernier siècle environ, fondée sur des recherches minutieuses et d’une lecture particulièrement captivante. Ball est professeur d’histoire et de politique internationales, et ces spécialités structurent l’approche du livre.
En conséquence, son livre s’intéresse moins à l’évolution des armes ou aux changements tactiques nécessaires aux mises à mort ciblées – jusqu’au développement du drone, ceux-ci sont restés en grande partie inchangés pendant plus d’un siècle – qu’à l’assassinat en tant qu’instrument de la politique d’État.
Dans une comparaison particulièrement imagée, Ball affirme que l’étude de l’assassinat « revient à faire glisser une lame de rasoir le long de l’histoire de la politique internationale ». La coupure qui en résulte peut être étroite, mais elle est longue et profonde. Elle révèle « l’exercice réel du pouvoir dans la politique internationale ».
Si nombre des assassinats les plus marquants du siècle dernier – Mahatma Gandhi, John F. Kennedy, Martin Luther King Jr., Robert Kennedy, le Premier ministre suédois Olof Palme – sont évoqués, ils ne constituent pas le cœur de l’ouvrage.
Chacun de ces assassinats a donné lieu à des enquêtes approfondies et souvent prolongées, visant à établir un mobile politique et à identifier la main cachée d’une puissance hostile. Ainsi, l’enquête officielle sur le meurtre de Palme, en février 1986, n’a été close qu’en 2020.
Dans une affaire plus célèbre encore, l’assassinat du président Kennedy à Dallas en novembre 1963, les enquêteurs américains se sont employés avec ténacité à établir une éventuelle implication soviétique, d’abord au sein de la Commission Warren, puis de la Commission spéciale de la Chambre des représentants sur les assassinats, convoquée treize ans après les faits.
Malgré la soif du public et du monde politique pour des révélations de complots dignes de romans d’espionnage, Ball rappelle avec constance qu’aucune preuve n’est venue étayer une telle thèse. Ces assassinats furent le fait d’individus isolés, animés par des vendettas personnelles, des haines intimes ou des troubles psychiques.
Ils ne sont donc pas au cœur de son propos. Les victimes qu’il étudie sont moins des chefs d’État que leurs serviteurs loyaux. Son enquête révèle à quel point proconsuls, diplomates et responsables de la sécurité des grandes puissances étaient exposés aux attaques résolues de leurs adversaires.
Pendant près d’un siècle, les partisans de l’émancipation face à la domination étrangère et à l’oppression économique ont fait exploser des bombes, parfois poignardé, mais le plus souvent abattu à bout portant, à l’arme légère, des représentants des puissances occupantes. Des assassinats ciblés ont eu lieu en Inde, en Irlande, en Algérie, en Malaisie, au Vietnam, en Palestine, en Égypte – bref, dans presque toutes les régions du monde passées sous la coupe d’un empire. La violence a même gagné les capitales des puissances coloniales.
L’une des révélations les plus frappantes du livre tient au temps qu’il fallut aux Britanniques surtout – mais aussi aux Français et aux Américains – pour admettre que la menace pesant sur leurs agents en poste à l’étranger, dans des environnements instables, était démesurément élevée. Pendant des décennies, le prestige impérial interdisait à ses représentants toute manifestation visible d’inquiétude pour leur sécurité personnelle. À Londres, bien après la Seconde Guerre mondiale, on estimait encore qu’une attention excessive portée à la sécurité risquait d’entamer la mystique d’autorité de la puissance dominante et de donner le sentiment d’un aveu de faiblesse.
Sur le terrain, les agents ne partageaient pas cet état d’esprit. Des dizaines d’entre eux furent poignardés ou abattus avant de convaincre leurs ministres de revoir leur position et de mettre en place des dispositifs de protection adéquats.
Si ce tournant se fit tant attendre, c’est que, tout en reconnaissant en privé la menace que des oppositions bien organisées faisaient peser sur leur domination, les gouvernements s’astreignaient publiquement à minimiser la portée d’actes de violence politique présentés comme isolés – ainsi que l’ampleur du soutien dont ces mouvements bénéficiaient parmi les populations occupées ou opprimées.
Le règlement de ces questions, plus larges, de légitimité et d’autorité reposait sur un dialogue prolongé entre les administrations coloniales et les élites politiques émergentes dans les territoires occupés. Il exigeait des négociations minutieuses et des compromis douloureux, impossibles à arracher dans la fournaise d’un soulèvement populaire. D’où la nécessité d’entretenir l’illusion du calme.
Le « script libéral » qui a façonné, pendant une grande partie du XXe siècle, la réponse du gouvernement britannique aux assassinats de ses représentants a pris forme sous le gouvernement de H.H. Asquith (1908-1916). Il s’articulait autour de trois principes essentiels :
1) Il existait des preuves d’un complot organisé visant à commettre des assassinats.
2) Très peu de personnes étaient impliquées dans ce complot.
3) Ce complot était dangereux en raison de la violence de ses méthodes, et non parce qu’il constituait la partie émergée d’un mouvement plus large.
En soutenant que ces meurtres étaient le fait d’un petit nombre de fanatiques – et non l’expression d’une opposition vaste et structurée –, les autorités pouvaient circonscrire, voire étouffer, l’agitation politique. Dans le même temps, les négociations se poursuivaient lentement, à huis clos.
L’assassinat n’a eu aucune influence significative sur le cours, la conduite ou l’issue de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, la guerre a profondément transformé l’assassinat en tant qu’outil d’État.
L’action des deux Tchèques qui tuèrent le général nazi Reinhard Heydrich, les multiples tentatives avortées d’assassinat contre Hitler, ou encore le geste de l’aristocrate irlandaise, troublée ou animée de principes inébranlables, Violet Gibson, qui, en avril 1926, tira sur Mussolini au « museau » (« In the snout », selon la formule inimitable de la chanteuse folk Lisa O’Neill) sans parvenir à le tuer, ont offert de nombreux exemples – plus souvent morts que vivants – de ce que l’on a appelé « l’assassin d’honneur ».
Pour ceux attachés à la démocratie libérale, il n’y avait qu’un pas entre la figure du tueur agissant par principe et l’idée que des puissances démocratiques fortes devaient elles aussi se doter de la capacité de procéder à des éliminations ciblées. Il s’agissait de prévenir la montée de l’intolérance en supprimant ses porte-voix, de combattre le feu par le feu.
Dans les années 1950 et 1960, certains gouvernements démocratiques, au premier rang desquels la France et les États-Unis, ont supervisé – ou laissé faire – des assassinats politiques de représailles contre leurs ennemis. Cette pratique a fini par être admise au point que les conflits militaires de grande ampleur en Algérie et au Vietnam ont été menés, pour une part non négligeable, à travers des programmes d’assassinats conduits à l’échelle industrielle.
Les questions d’autorité et de protocole devinrent centrales. Au début des années 1960, la branche spécialisée de la CIA chargée des « opérations exécutives » s’employait à déstabiliser des régimes en Amérique centrale, en organisant et en armant des insurrections, et en appuyant des opérations d’assassinat. D’autres services de l’agence rédigeaient les textes nécessaires – un véritable manuel d’assassinat à l’usage de l’homme de terrain – et définissaient la doctrine encadrant ces activités clandestines. En somme, il s’agissait de décider qui était habilité à autoriser un assassinat.
À mesure que cette responsabilité remontait progressivement jusqu’au bureau du président, l’assassinat s’imposa comme un instrument explosif de l’art de gouverner – un outil susceptible de faire voler en éclats la façade du gouvernement en place et de mettre en cause son discours sur la défense des principes démocratiques.
Au fil des années 1970 et jusque dans les années 1980, les troubles en Irlande du Nord se sont progressivement étendus au territoire britannique. À mesure que le conflit gagnait le continent, les efforts du gouvernement pour maintenir le scénario « asquithien » se sont effondrés. L’idée implicite selon laquelle un certain niveau d’assassinats constituait le prix à payer pour exercer le pouvoir dans une société libérale, ouverte et démocratique n’était plus tenable.
À mesure que les attaques de l’IRA contre l’élite politique britannique devenaient plus sophistiquées, plus ciblées et plus meurtrières, un tournant décisif s’est opéré dans les cercles dirigeants en matière de sécurité. En 1982, la « Protection » est devenue un commandement permanent au sein de la Metropolitan Police, la police de Londres.
Alors que des débouchés lucratifs s’ouvraient pour d’anciens membres des forces spéciales dans les nouvelles industries de la sécurité, les chercheurs américains en matière de défense continuaient d’affiner les capacités permettant de frapper des ennemis avec une précision accrue, à des distances toujours plus grandes.
Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.
Alors que d’anciens membres des forces spéciales trouvaient des débouchés très rémunérateurs dans les nouvelles entreprises privées de sécurité, les chercheurs américains travaillant pour la défense perfectionnaient, eux, des technologies permettant de viser leurs ennemis avec une précision croissante, à des distances toujours plus grandes.
Avec l’entrée en service des premiers drones armés, l’administration de George W. Bush a redéfini la notion d’assassinat afin d’en exclure les frappes « défensives » préventives visant des individus nommément désignés et considérés comme une menace pour les États-Unis ou leurs personnels. De là, il n’y eut qu’un pas vers le recours massif aux assassinats ciblés en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.
En 2007, l’armée américaine disposait de 24 drones dédiés aux opérations d’élimination ciblée. Deux ans plus tard, ce chiffre atteignait 180 appareils, dotés d’une capacité d’emport quinze fois supérieure à celle des modèles précédents. En 2025, le département américain de la Défense – récemment rebaptisé « département de la Guerre » – comptait plus de 11 000 aéronefs sans pilote dans son arsenal. Tous ne sont pas destinés à des missions d’élimination, certes. Mais les ordres de grandeur parlent d’eux-mêmes.
Autrefois arme privilégiée des combattants de la liberté, des mouvements d’indépendance et de leurs branches insurrectionnelles, l’assassinat est devenu aujourd’hui un instrument assumé de l’État et une composante à part entière de l’arsenal de ses forces armées.
Death to Order regorge d’épisodes saisissants et d’anecdotes frappantes – notamment celle d’une jeune Elizabeth II s’étonnant que personne n’ait glissé quelque chose dans le café du turbulent dirigeant nationaliste égyptien, le général Gamal Abdel Nasser.
Mais l’apport le plus marquant de l’ouvrage de Ball tient sans doute à la manière dont il retrace avec précision la sortie progressive de l’assassinat des coulisses du secret gouvernemental et militaire pour son exposition en pleine lumière, au cœur de la communication et de la propagande.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001 – et plus encore au cours de la dernière décennie – la mise en scène de l’assassinat comme symbole concentré de la puissance étatique et de sa volonté implacable est devenue un puissant instrument de dissuasion contre toute opposition active, ainsi qu’un levier majeur de guerre informationnelle.
Doté d’un pouvoir de surveillance quasi divin, de son œil omniscient dans le ciel, le drone sait ce que vous avez fait et où vous vous trouvez. Nul n’échappe à sa vengeance. Les ides de mars sont là.
Kevin Foster ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.02.2026 à 12:44
Sébastien-Akira Alix, Professeur des universités en sciences de l'éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Les difficultés à recruter des enseignants reviennent régulièrement dans l’actualité. Mais sont-elles si récentes ? Autour de quels enjeux s’articulent-elles ? Publié en février 2026 aux Presses du Septentrion, sous la coordination de Sébastien-Akira Alix, l’ouvrage Crises dans et hors l’école en France. Éclairages socio-historiques (des années 1960 à nos jours) nous aide à replacer dans une perspective historique le sujet, ainsi que d’autres questions comme la « baisse du niveau » des élèves, la dilution de l’autorité, les violences scolaires. Les analyses qui suivent sont extraites de l’introduction de l’ouvrage.
D’une manière générale, les recherches sur l’histoire de l’enseignement en France interdisent de penser que ce qu’on appelle communément dans le débat public « la crise des vocations enseignantes », « la crise d’attractivité des métiers de l’enseignement » ou « la crise du recrutement des enseignants » serait un phénomène d’origine récente et le signe d’un malaise propre au XXIe siècle. À cet égard, dans son ouvrage la Formation des maîtres en France, 1792-1914, l’historien Marcel Grandière a bien mis en lumière les importantes difficultés de recrutement que rencontrent les écoles normales primaires en France à partir de 1887, période pourtant souvent présentée dans le débat public comme un « âge d’or » de l’École sous la IIIe République.
À l’époque, ces écoles normales primaires, en charge de la formation des instituteurs et des institutrices du primaire, connaissent une baisse notable d’admissions alors que de nombreuses places sont disponibles et que les besoins de recrutement demeurent importants. Pour pallier ce manque, « les inspecteurs d’académie puisent largement dans le vivier des brevetés, sans formation ». Cette situation s’inscrit, à l’époque, dans la durée puisqu’en 1911, « une moyenne de 2 500 instituteurs et 3 200 institutrices sont recrutés chaque année, sur lesquels les normaliens ne comptent que pour 1 500, et les normaliennes 1 800. Les moyens manquent pour faire mieux ». Dans ce contexte spécifique, la crise devient, d’après Marcel Grandière, un problème public :
« Car, pour ajouter à la difficulté, les écoles normales souffrent, à partir de 1888, d’une sensible et durable crise des vocations. À partir de 1890 surtout, les revues spécialisées, puis la presse, s’en émeuvent : la crise du recrutement devient un problème public. À la chambre des députés, on parle de “péril primaire” en évoquant la difficulté du recrutement : “Le nombre de candidats à ces écoles normales, qui était inférieur de beaucoup à ce qu’il était antérieurement, s’est à peine relevé, si bien que la sélection n’a pu opérer comme on était en droit de le penser, et qu’on peut craindre que l’avenir ne révèle entre ces dernières promotions et celles qui les ont précédées une différence marquée. […] Il y a là pour l’avenir de nos écoles publiques un danger qui constitue ce qu’on a appelé le péril primaire.” »
À l’époque, cette baisse sensible du nombre de candidats – il y en avait 6 000 en 1882 contre 2 848 en 1888 – s’explique, en partie, par des raisons économiques, la loi du 19 juillet 1889 n’ayant « pas donné aux instituteurs les améliorations de revenus qu’ils attendaient depuis longtemps ».
À lire aussi : Le boom des profs non titulaires, un tournant pour l’Éducation nationale ?
D’autres travaux, comme ceux de Frédéric Charles sur les instituteurs entre 1955 et 1984, ont cherché à expliquer, à partir de « l’étude de l’évolution et des transformations du recrutement des normaliens et normaliennes des deux Écoles normales de Paris », la crise de recrutement que connaît l’enseignement primaire français au début des années 1980, en particulier en 1986, année où « l’Éducation nationale n’a pas réussi à recruter tous les instituteurs dont elle avait besoin : sur 5 000 postes, seulement 4 700 furent pourvus ». D’après Frédéric Charles, cette crise est alors liée à la dévalorisation du statut social des enseignants du primaire – ressentie fortement par les jeunes instituteurs – dans le contexte de la démocratisation quantitative du système éducatif, qui fait perdre à l’école primaire sa place centrale. Au cours de ces années, le métier d’instituteur fait, en effet, l’objet d’un processus de dévaluation lié « aux effets des réformes de 1959 qui […] situent désormais l’enseignement primaire comme une simple étape du cursus scolaire » ainsi qu’à la transformation corrélative des « dispositions des candidats, [et de] leurs rapports à l’institution ».
Sous l’effet de l’allongement de la scolarité obligatoire, la valeur distinctive du niveau de diplôme des enseignants est fortement relativisée, contribuant à une perte de prestige du métier : l’instituteur voit désormais « sa fonction se banaliser et sa reconnaissance sociale décroître ». Le métier cesse ainsi progressivement d’être une voie de promotion sociale pour les candidats, en particulier à partir de 1973, date à laquelle le recrutement en école normale ne se fait plus qu’après le baccalauréat. La composition sociale des écoles normales et le rapport que les élèves entretiennent à son égard s’en trouvent modifiés : « Faute d’avoir réussi dans l’entreprise de leurs études supérieures à l’Université, mais surtout d’avoir pu accéder à une grande école ou à l’École normale supérieure », une partie des normaliens « ont été amenés alors, pour éviter un déclassement social, à se rabattre sur la petite École normale d’instituteurs ». L’École normale n’apparaît ainsi pratiquement plus génératrice de mobilité sociale et l’intégration en son sein correspond, pour beaucoup de candidats, à « des stratégies de reclassement ou de lutte contre un déclassement social », sauf pour des jeunes femmes qui ont pu valoriser ces diplômes.
À côté de cette problématique propre aux normaliens, qui constituent 50 % du personnel enseignant primaire de la région parisienne, l’enseignement primaire fait face, dès les années 1950, à une « très grave crise » du recrutement. Pour y pallier, on recrute des « bacheliers sans aucune formation professionnelle » comme auxiliaires.
Selon une enquête d’Ida Berger, menée auprès des personnels enseignants du premier degré en 1957 pour le Centre d’études sociologiques de Paris, cette crise est, pour partie, liée au « malaise socio-professionnel », dont les causes sont liées à des salaires trop faibles ; au « manque de perspectives d’avenir dans la profession » ; à « la perte du prestige social de leur profession » ; ainsi qu’à la vétusté des bâtiments et au trop grand nombre d’élèves par classe. À cet égard, Ida Berger note :
« En face de 45-50 enfants, habitant souvent des taudis, mal nourris et hypernerveux, combien d’instituteurs sont à contrecœur obligés d’abdiquer en tant que pédagogues et de se transformer en “gendarmes” pour maintenir un semblant de discipline dans leur classe ? »
Dans l’enseignement secondaire, l’explosion scolaire, engagée dès les années 1960, conduit également à l’émergence d’une crise aiguë du recrutement entre 1955 et 1965. Avec l’arrivée de nouveaux publics, « la distance subjectivement vécue entre la carrière ambitionnée et la réalité actuellement perçue du professorat » est, pour un certain nombre d’enseignants, symptomatique d’une crise révélatrice d’« une baisse du statut du professorat de l’enseignement secondaire ». Le malaise enseignant devient, d’ailleurs, à cette époque une « catégorie médiatique ».
À lire aussi : Pourquoi tant de difficultés à recruter des enseignants ?
Si on peut être tenté de considérer que la création du statut de professeur des écoles en 1989 – qui rapproche le statut des instituteurs d’une partie des enseignants du secondaire, avec lesquels ils sont d’ailleurs formés, dès 1991, dans les Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) –, aurait pu contribuer à clore cet épisode de « crise » pour les enseignants du primaire, il n’en est rien. L’historien Jean-François Condette a, de ce point de vue, bien souligné que « le contexte de création des IUFM est inséparable d’une crise aiguë de recrutement ». En effet, les besoins en recrutement d’enseignants, dans le primaire comme dans le secondaire, demeurent très importants pour affronter la seconde vague de la massification liée à l’objectif de 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Le ministère peine, pendant cette période, à recruter : en 1988, 27 % des postes de certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré (capes) et 15 % des postes d’agrégés ne sont pas pourvus, en dépit de la création des concours internes du capes et de l’agrégation. Les besoins en recrutement sont ainsi « estimés à 360 000 entre 1988 et 2000 ».
Dans le contexte des années 1990 et 2000, la question de la « crise du recrutement » et « des vocations » prend, en France, une tournure nouvelle, notamment liée aux transformations de la morphologie enseignante, avec une remise en question de l’accès au métier selon « un modèle d’accomplissement de vocation », dont la période présente est l’héritière. De ce point de vue, les importants travaux du sociologue Pierre Périer ont montré le caractère sectoriel de la « crise du recrutement » et de la « crise d’attractivité du métier d’enseignant » fortement mises en avant dans le débat public au cours des deux dernières décennies.
À partir d’une enquête réalisée en 2015 auprès de 1 103 étudiants de différentes filières de troisième année de licence, Pierre Périer montre que « la problématique d’attractivité des métiers de l’enseignement apparaît à la fois inégale et paradoxale » et que l’affectivité spécifique et le sentiment d’urgence ou de catastrophe véhiculés par les discours sur la crise du recrutement dans le débat public doivent être relativisés :
« Aussi préoccupants soient-ils, ces constats [sur les difficultés de recrutement d’enseignants] confirment le caractère sectoriel et paradoxal de difficultés qui, en réalité, ne sont pas nouvelles. On peut rappeler, en effet, que le nombre de candidats présents pour un poste en 1993 était de 2,6, identique à celui observé en 2015 ou 2016 mais deux fois inférieur à celui du début des années 2000. La comparaison vaut également pour le secondaire avec 2,7 candidats pour un poste en 1993 ou encore 3,7 en 1994 et 3,4 en 2015. Ajoutons que la part des enseignants non titulaires dans le second degré public a déjà été à plusieurs reprises supérieure à ce qu’elle représente aujourd’hui (près de 8 % en 1993 contre moins de 6 % en 2015). »
Et Pierre Périer de souligner que « le manque de candidats aux concours a un caractère académique dans le premier degré et disciplinaire dans le secondaire ». Le sociologue montre également que la « crise de recrutement » masque, en réalité, « une tension en forme de dilemme d’orientation » pour les étudiants qui « met en rapport, d’un côté, un intérêt personnel manifeste pour les fondements et contenus du métier et, de l’autre, des appréhensions et, plus encore, une incertitude sur ce que recouvre le “devenir enseignant”, que ce soit en termes d’accès, de conditions d’exercice ou de carrière ».
Sébastien-Akira Alix ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
25.02.2026 à 12:42
Jo Osborn, Assistant Professor of Anthropology, Texas A&M University
Emily Milton, Peter Buck Postdoctoral Fellow, Smithsonian Institution
Jacob L. Bongers, Tom Austen Brown Postdoctoral Research Associate, University of Sydney

Bien plus qu’un simple engrais, le guano a façonné l’économie, la culture et les alliances politiques du royaume chincha. Une nouvelle étude montre comment cette ressource naturelle a soutenu l’émergence d’une puissance majeure du Pérou préhispanique.
En 1532, dans la ville de Cajamarca, au Pérou, le conquistador espagnol Francisco Pizarro et un groupe d’Européens prirent en otage le souverain inca Atahualpa, préparant ainsi la chute de l’Empire inca.
Avant cette attaque fatale, le frère de Pizarro, Pedro Pizarro, fit une observation curieuse : en dehors de l’Inca lui-même, le seigneur de Chincha était la seule personne à Cajamarca transportée sur une litière, une plateforme de transport portée à bras d’homme.
Pourquoi le seigneur de Chincha occupait-il une position aussi élevée dans la société inca ? Dans notre nouvelle étude, publiée dans PLOS One, nous mettons en évidence une source potentielle de pouvoir et d’influence aussi surprenante qu’inattendue : les excréments d’oiseaux.
Chincha, dans le sud du Pérou, est l’une des nombreuses vallées fluviales situées le long de la côte désertique et alimentées par les eaux des hautes terres andines, essentielles depuis longtemps à l’agriculture irriguée. À environ 25 kilomètres au large se trouvent les îles Chincha, qui abritent les plus grands dépôts de guano du Pacifique.
Le guano d’oiseaux marins, c’est-à-dire leurs déjections, est un engrais organique extrêmement puissant. Comparé aux fertilisants terrestres comme le fumier de vache, le guano contient des quantités bien plus élevées d’azote et de phosphore, essentiels à la croissance des plantes.
Au large de la côte péruvienne, le courant océanique de Humboldt (ou courant du Pérou) crée des zones de pêche extrêmement riches. Ces ressources halieutiques soutiennent d’immenses colonies d’oiseaux marins qui nichent sur les îles rocheuses au large.
Grâce au climat sec, presque dépourvu de pluie, le guano des oiseaux marins n’est pas emporté, mais continue de s’accumuler jusqu’à atteindre plusieurs mètres de hauteur. Cette combinaison environnementale unique rend le guano péruvien particulièrement précieux.
Notre recherche combine l’iconographie, des sources écrites historiques et l’analyse des isotopes stables de maïs (Zea mays) retrouvé sur des sites archéologiques pour montrer que les communautés autochtones de la vallée de Chincha utilisaient le guano d’oiseaux marins il y a au moins 800 ans pour fertiliser leurs cultures et accroître la production agricole.
Nous suggérons que le guano a probablement contribué à l’essor du royaume de Chincha et à la relation qu’il a ensuite entretenue avec l’Empire inca.
Le royaume de Chincha (1000–1400 de notre ère) était une société majeure qui comptait environ 100 000 habitants. Elle reposait sur une organisation structurée en communautés spécialisées, notamment des pêcheurs, des agriculteurs et des marchands. Le royaume domina la vallée de Chincha jusqu’à son intégration dans l’Empire inca au XVe siècle.
En raison de la proximité des importants gisements de guano des îles Chincha, l’historien péruvien Marco Curatola a avancé dès 1997 que le guano d’oiseaux marins constituait une source essentielle de la richesse du royaume. Notre étude confirme fortement cette hypothèse.
L’analyse biochimique constitue une méthode fiable pour identifier l’usage d’engrais dans le passé. Une étude expérimentale menée en 2012 a montré que les plantes fertilisées avec du fumier de camélidés (alpagas et lamas) et du guano d’oiseaux marins présentent des valeurs isotopiques de l’azote plus élevées que les cultures non fertilisées.
Nous avons analysé 35 échantillons de maïs retrouvés dans des tombes de la vallée de Chincha, documentés dans le cadre d’une étude antérieure sur les pratiques funéraires.
La plupart des échantillons présentent des valeurs isotopiques de l’azote plus élevées que celles attendues pour du maïs non fertilisé, ce qui indique qu’une forme de fertilisation a été utilisée. Environ la moitié affichent des valeurs extrêmement élevées. À ce jour, ces résultats ne sont compatibles qu’avec l’utilisation de guano d’oiseaux marins.
Cette analyse chimique confirme l’usage du guano pour fertiliser les cultures à l’époque préhispanique.
Le guano – et les oiseaux qui le produisent – occupait également une place plus large dans la culture des Chincha.
Notre analyse des artefacts archéologiques montre que les Chincha avaient une compréhension profonde des liens entre la terre, la mer et le ciel. L’utilisation du guano et leur relation avec les îles ne relevaient pas seulement d’un choix pratique ; elles étaient profondément ancrées dans leur vision du monde.
Cette vénération se reflète dans la culture matérielle des Chincha. Sur leurs textiles, leurs céramiques, leurs frises architecturales et leurs objets en métal, apparaissent de manière récurrente des représentations d’oiseaux marins, de poissons, de vagues et de maïs en germination.
Ces images montrent que les Chincha comprenaient l’ensemble du cycle écologique : les oiseaux marins se nourrissaient de poissons, produisaient du guano, le guano fertilisait le maïs, et le maïs nourrissait les populations.
Cette relation se retrouve peut-être encore aujourd’hui dans certains toponymes péruviens. Pisco dérive d’un mot quechua signifiant « oiseau », et Lunahuaná pourrait se traduire par « peuple du guano ».
En tant qu’engrais à la fois efficace et extrêmement précieux, le guano a permis aux communautés chincha d’augmenter leurs rendements agricoles et d’étendre leurs réseaux commerciaux, contribuant ainsi à l’expansion économique du royaume.
Nous suggérons que des pêcheurs se rendaient en mer jusqu’aux îles Chincha pour collecter le guano, qu’ils fournissaient ensuite aux agriculteurs ainsi qu’aux marchands maritimes, qui l’échangeaient le long de la côte et jusque dans les hautes terres andines.
La productivité agricole de Chincha et l’essor de sa puissance commerciale ont renforcé son importance stratégique aux yeux de l’Empire inca. Vers 1400 de notre ère, les Incas intégrèrent le royaume chincha à la suite d’une capitulation « pacifique », donnant naissance à l’une des rares alliances de ce type.
Bien que les termes de cet « accord » entre Chincha et l’Empire inca restent débattus, nous suggérons que le guano d’oiseaux marins a joué un rôle dans ces négociations, l’État inca s’intéressant particulièrement au maïs tout en ne disposant pas d’un accès direct aux engrais marins. Cela pourrait expliquer pourquoi le seigneur de Chincha jouissait d’un statut si élevé qu’il était transporté sur une litière, comme l’avait observé Pedro Pizarro.
Les Incas accordaient une telle valeur à cet engrais qu’ils en réglementèrent strictement l’accès sur les îles à guano pendant la saison de reproduction et interdirent de tuer les oiseaux producteurs de guano, sur les îles comme en dehors, sous peine de mort.
Notre étude élargit l’étendue géographique connue de la fertilisation au guano dans le monde préinca et apporte un soutien solide aux travaux qui avaient anticipé son rôle dans l’essor du royaume de Chincha. Il reste toutefois beaucoup à découvrir sur l’ampleur réelle de cette pratique et sur le moment où elle a commencé.
Notre étude élargit l’aire géographique connue de la fertilisation au guano dans le monde préinca et confirme avec force les travaux qui avaient anticipé son rôle dans l’essor du royaume de Chincha. Il reste toutefois à déterminer dans quelle mesure cette pratique était répandue et à partir de quand elle a été mise en œuvre.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.