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21.04.2026 à 12:51

L’alimentation de la mère pendant l’allaitement pourrait jouer un rôle clé pour la santé future de son bébé

Ivette Caldelas, Investigadora Senior, UDIT - Universidad de Diseño, Innovación y Tecnología

Juan Pablo Ochoa Romo, PhD candidate, Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM)

Ana María Salazar Martínez, Researcher, Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM)

Erika Navarrete Monroy, M. Sc., Universidad Nacional Autónoma de México (UNAM)

Des données récentes suggèrent que le bébé reçoit, par le lait maternel, un écosystème bactérien. Un microbiote qui pourrait s’avérer essentiel à son développement, notamment au niveau immunitaire.
Texte intégral (1710 mots)
À l’heure actuelle, il n’existe pas encore de recommandations cliniques fondées sur le microbiome du lait. Natalia Deriabina/Shutterstock

Des données récentes suggèrent que le bébé reçoit, par le lait maternel, un écosystème microbien, et notamment certaines bactéries bénéfiques qui s’avèrent essentielles à son développement en particulier au niveau immunitaire. Plutôt que de faire peser la responsabilité sur les seules mères, ces recherches doivent inspirer des politiques publiques pour les accompagner, au bénéfice des nourrissons.


Nous savons que le lait maternel est l’aliment idéal pour les nouveau-nés grâce à l’équilibre subtil de ses composants : il contient des micro et macronutriments, des facteurs immunitaires et de croissance, ainsi que des hormones indispensables au bon développement des nourrissons à chaque étape de leur croissance.


À lire aussi : Le colostrum, premier lait maternel : bénéfices, méconnaissance et croyances


Cependant, des études récentes révèlent quelque chose de bien plus profond : le lait ne se contente pas de nourrir, il transmet également un écosystème vivant au bébé. Il contient des bactéries, des métabolites et des composés bioactifs qui peuvent façonner la santé du nouveau-né dès ses premiers jours de vie. Ces découvertes pourraient transformer notre compréhension de la pédiatrie moderne.

Le lait n’est pas stérile : il est biologiquement actif

Il y a encore un peu plus d’une décennie, selon l’idée dominante, le lait maternel était considéré comme un aliment stérile ; toute présence bactérienne était considérée comme une contamination. Cependant, des études de séquençage à grande échelle menées sur des échantillons de lait provenant de diverses espèces ont démontré que le lait contient des communautés microbiennes complexes. Parmi celles-ci, on peut citer les bactéries appartenant aux genres Bifidobacterium sp., Lactobacillus sp. et Streptococcus sp., qui sont étroitement liées à la colonisation saine de l’intestin néonatal.

Ce transfert bactérien intervient à un moment critique, quand le développement du système immunitaire du nouveau-né dépend en grande partie de la modulation immunitaire apportée par le lait maternel. Ce microbiote apporté par la mère joue un rôle important dans la maturation de la barrière intestinale, la régulation de l’inflammation et la programmation métabolique du nouveau-né.

En d’autres termes, le lait maternel n’apporte pas seulement des calories : il contribue également au développement du système immunitaire.

Un dialogue biologique entre l’intestin et le sein

Des données récentes mettent en évidence un phénomène fascinant, que les scientifiques ont baptisé « voie entéro-mammaire ». Grâce à ce mécanisme, certaines bactéries présentes dans l’intestin maternel seraient capables de migrer vers la glande mammaire, où les cellules immunitaires joueraient le rôle de transporteurs.


À lire aussi : Dialogue autour du microbiote : comment la mère et le bébé communiquent à travers le lait maternel


Si cela venait à être pleinement confirmé – les résultats obtenus dans les modèles animaux et les études chez l’humain soutiennent de plus en plus cette hypothèse-, cela signifierait que le microbiome intestinal maternel serait capable d’influencer directement celui présent dans le lait maternel. Et cela soulève une question inévitable : quel rôle joue réellement l’alimentation maternelle ?

L’alimentation, modulateur du premier écosystème du bébé

Il ne fait aucun doute que la composition du microbiome intestinal est étroitement liée à l’alimentation. Plusieurs études ont démontré qu’une alimentation riche en fibres, en fruits, en légumes et en légumineuses favorise une plus grande diversité microbienne et la production d’acides gras à chaîne courte. Ces derniers favorisent la perméabilité intestinale et ont des effets anti-inflammatoires.

À l’inverse, les régimes riches en sucres raffinés ou en graisses sont associés à une moindre diversité bactérienne, à une présence réduite de bactéries bénéfiques ou à une augmentation des bactéries pathogènes. Cela entraîne un déséquilibre dans la production de métabolites, ce qui favorise le développement d’inflammations et de complications métaboliques.

Certaines études scientifiques indiquent une corrélation entre la qualité de l’alimentation de la mère et la composition bactérienne du lait, ainsi qu’avec la présence de certains métabolites lipidiques et immunomodulateurs. Il a également été établi que la consommation d’acides gras oméga-3 peut influencer le profil inflammatoire et, éventuellement, la communauté microbienne transmise au nourrisson.

Effets à long terme

À l’heure actuelle, il n’existe pas encore de recommandations cliniques fondées sur le microbiome du lait. Cependant, le consensus scientifique tend à indiquer que l’alimentation maternelle peut avoir des effets qui vont au-delà des aspects nutritionnels, car elle pourrait également moduler le premier écosystème intestinal du bébé et influencer son développement et sa santé tout au long de sa vie.

Plus précisément, la colonisation intestinale précoce peut avoir un impact sur le risque ultérieur d’allergies, d’obésité, de maladies métaboliques et même de troubles neurocomportementales.

Des études longitudinales (menées sur la durée) suggèrent que les premiers mois de vie constituent une période critique de programmation biologique. Cela ne signifie pas que l’allaitement est le seul facteur déterminant : d’autres facteurs tels que le type d’accouchement, le recours à des d’antibiotiques, l’environnement familial et les déterminants sociaux de santé ont également une influence décisive. Néanmoins, cela implique le fait que nous sommes face à un aspect de l’allaitement qui, jusqu’à présent, avait été clairement sous-estimé.

Des données scientifiques aux politiques publiques

La pédiatrie moderne qui, traditionnellement, se concentrait uniquement sur des aspects tels que la nutrition et la croissance, commence à intégrer une perspective écologique. Selon cette approche, le bébé n’est plus un organisme isolé : il doit désormais être considéré comme un métaorganisme qui cohabite avec des milliards de microorganismes. Il existe un dialogue bidirectionnel entre le nouveau-né et le microbiote grâce à la production de molécules spécifiques qui ont un impact sur son développement et sur le fait que le bébé soit en bonne santé ou déclare une maladie. Et ce mécanisme commence à peine à être élucidé.

Ces nouvelles données autour de la composition du microbiote dans le lait maternel ne doivent pas devenir une nouvelle source de pression sur les mères : toutes ne peuvent pas allaiter et toutes n’ont pas accès à une alimentation équilibrée. Si la science confirme que la qualité nutritionnelle de la mère influence directement la colonisation microbienne du nouveau-né, la réponse ne peut être une responsabilité individuelle. Elle doit plutôt se traduire par des politiques facilitant l’accès des femmes en âge de procréer à une alimentation saine, ainsi que par un soutien à l’allaitement et des environnements de travail compatibles avec la maternité.

Sans aucun doute, investir dans la santé maternelle, c’est aussi investir dans la santé infantile. Et désormais, nous savons que cet investissement doit également tenir compte de l’alimentation de la mère. L’invisible – c’est-à-dire les bactéries, les métabolites et l’interaction entre l’alimentation et le microbiome – pourrait bien redéfinir la médecine de demain.

The Conversation

Juan Pablo Ochoa Romo a reçu des financements du secrétariat dédié aux sciences, aux sciences humaines, à la technologie et à l'innovation (SECITHI/Mexique).

Ana María Salazar Martínez, Erika Navarrete Monroy et Ivette Caldelas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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21.04.2026 à 12:50

Dans une guerre asymétrique, le puissant est-il condamné à perdre ?

Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire -- Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

Certains experts estiment que, dans la guerre asymétrique, le faible cherche à égaler le fort ; d’autres, qu’il vise seulement à l’affaiblir. La distinction est essentielle.
Texte intégral (2731 mots)

Cet article, qui constitue la suite d’une première réflexion publiée récemment et intitulée « “Guerre asymétrique” : une formule récente pour un phénomène plurimillénaire », présente les deux principales visions qui s’opposent sur la notion de « guerre asymétrique ». L’une y voit un effort du plus faible pour égaler le plus fort ; l’autre, une tentative de l’affaiblir. Un débat qui, en tout état de cause, oblige à repenser la guerre.


Dès lors que la guerre asymétrique ne se résume plus au seul constat que le rapport de force entre deux belligérants est déséquilibré, mais implique des stratégies de contournement, elle s’impose comme un concept employé par les états-majors, par les gouvernements, et par les observateurs. Mais tous ne définissent pas ce concept de la même façon, loin de là. Les déboires de Washington au Moyen-Orient depuis fin février nous le rappellent. Deux grandes définitions radicalement différentes se sont de fait imposées dans le débat.

Toutes deux partent du principe que la guerre asymétrique est une stratégie du faible au fort. La première, cependant, tend à considérer qu’elle traduit une tentative du faible de hausser son niveau de nuisance pour se mettre au niveau du fort. La seconde, quant à elle, estime qu’il convient de parler de guerre asymétrique lorsque le faible cherche à accentuer le décalage qui le sépare du fort pour en tirer un avantage. L’intérêt de ces deux approches est qu’elles tirent des conclusions presque opposées de leur perception d’un conflit opposant le fort et le faible.

Deux approches distinctes

Dans les cercles stratégiques aux États-Unis, l’asymétrie est généralement considérée comme un effort du faible afin d’accroître à moindres frais sa capacité de nuisance, au point de se positionner comme l’égal du puissant. Les armes de destruction massive (ADM) entre les mains d’États faibles, ou éventuellement de groupes armés non étatiques, sont ainsi perçues comme une composante asymétrique de l’arsenal dont disposent ces États, puisqu’elles leur permettent d’accéder à un niveau de dangerosité qu’ils ne sauraient atteindre en se contentant des moyens conventionnels.

Cette approche de la guerre asymétrique, décrite dans de nombreux travaux qui nous ramènent aux fameux États voyous et à « l’Axe du Mal » désigné par Washington au début des années 2000, s’est développée en marge des interrogations sur les risques liés à la prolifération des ADM et s’applique parfaitement à ces États comme la Corée du Nord, qui disposent de ressources très limitées mais qui cherchent, en se procurant des capacités nucléaires, à hausser leur niveau de puissance de manière disproportionnée. Dans le cas des acteurs non étatiques, le scénario d’un terrorisme par ADM est le plus souvent évoqué pour illustrer ce risque. Dans ce cas, la guerre asymétrique se traduirait par un effort du faible en vue de se mettre au niveau du fort et d’équilibrer par le haut les capacités dont il dispose.

À l’opposé de cette réflexion s’impose l’idée selon laquelle l’asymétrie, quelle que soit sa forme, est le privilège du faible, qui cherche à vaincre le plus puissant en contournant les moyens qui assurent sa supériorité.

Selon Steven Metz et Douglas Johnson, les acteurs asymétriques « agissent, s’organisent et pensent différemment afin de maximiser leurs propres avantages, exploiter les faiblesses de l’adversaire, détenir l’initiative ou gagner une liberté d’action plus importante. L’asymétrie peut inclure des méthodes, des technologies, des valeurs, des modes d’organisation, des échéanciers différents ou une combinaison de ces derniers ».

Face aux puissances qui ne peuvent outrepasser un ensemble de règles morales et d’engagements internationaux qu’elles ont cautionnés et qui, d’une certaine manière, interdisent certaines pratiques, les États faibles et, plus encore, les groupes armés non étatiques bénéficient d’une plus grande liberté d’action. Ce qui n’est pas permis aux démocraties l’est aux dictatures, et ce que ne peuvent faire des forces armées organisées, des groupes dispersés se le permettent sans états d’âme. Ainsi, dans le cas du conflit en Iran, les dirigeants des États-Unis ne peuvent pas se permettre d’ignorer l’hostilité croissante de leur opinion publique à l’égard de la guerre, tandis que leurs homologues iraniens ne se préoccupent pas de ce que pensent leurs propres citoyens.

Cette marge de manœuvre du faible, plus ou moins importante, définit la faille dans laquelle il peut déployer sa stratégie de contournement. Cette stratégie, qui s’appuie sur une multitude de tactiques, consiste à empêcher le fort de faire usage de sa puissance, ou rendre cette dernière inefficace. L’utilisation systématique de leurres, la guerre en milieu urbain, les attaques par surprise ou l’impossible identification de forces armées (par exemple en semant la confusion entre militaires et civils) sont autant de techniques de guerre asymétrique qui permettent au faible d’optimiser ses chances de succès à la fois en semant la confusion chez le fort et en réduisant au maximum les capacités de riposte de ce dernier.

Cette approche de la guerre asymétrique trouve également un écho dans les travaux sur la cyberguerre et la possibilité pour le faible de paralyser le fort à l’aide de moyens limités. Ici, la guerre asymétrique se traduit donc par un effort visant à affaiblir le fort, et donc à équilibrer le rapport de forces par le bas.

Si elles sont totalement différentes dans la méthode, ces deux approches de la guerre asymétrique peuvent être menées conjointement, ce qui est d’ailleurs souvent le cas. On relève ainsi de la part du faible une tendance à vouloir se faire plus puissant et dans le même temps un effort visant à affaiblir le fort.

Asymétrie du faible, ou pathologies du puissant ?

Si l’asymétrie est clairement identifiée comme une stratégie du faible au fort, celle-ci ne peut se développer que dans un contexte particulier, une situation adéquate résultant des agissements du fort. La marge de manœuvre du faible est ainsi étroitement associée à l’attitude du fort qui porte, en certaines circonstances, une grande responsabilité de par ses mauvais choix et de ses certitudes mises à mal et exploitées par le faible. Ce sont ses actions qui délimitent les contours de la guerre asymétrique, et ses erreurs qui en déterminent le plus souvent l’issue. L’absence de stratégie clairement définie, comme c’est le cas dans la campagne militaire américaine contre l’Iran, en offre une démonstration saisissante.

Le politologue américain Christopher J. Fettweis identifie dans son livre The Pathologies of Power quatre pathologies, qui, selon lui, sont à l’origine des croyances qui poussent les dirigeants des grandes puissances (son étude est consacrée aux États-Unis) à prendre des décisions irrationnelles : la peur, l’honneur, la gloire et l’hubris.

Inscrites dans la lignée des travaux sur la perception de Robert Jervis, ces pathologies aveuglent les grandes puissances dans leur appréciation des enjeux sécuritaires. L’hubris, qui est une manifestation d’arrogance, est pour Fettweis, à la fois la plus prévisible et la plus importante des pathologies du fort.

À différentes périodes de l’histoire des États-Unis, des études poussées sur l’arrogance du pouvoir furent publiées comme une mise en garde face au risque d’unilatéralisme, à un excès de confiance parfois inapproprié, et à un messianisme que Barry Buzan qualifiait en 2004 dans The United States and the Great Powers de « syndrome de l’empire du milieu ». Fettweis juge que l’hubris est inquiétant, car il « peut s’imposer face à ce qui semble être les signes les plus évidents ». Il n’est également pas inscrit dans un courant de pensée en particulier, et menace tous ceux qui croient en un messianisme.

L’arrogance du puissant est alimentée par ses succès passés et par un sentiment de supériorité que lui offrent des moyens techniques et des capacités d’entraînement très largement supérieurs à ceux de ses adversaires potentiels. Cela peut faire croire à un chef des armées peu au fait de l’hubris que la victoire est facilitée par le déséquilibre des forces en présence, et se résume à une « excursion ». On pourrait ajouter à ces pathologies la difficulté pour le fort de reculer une fois qu’il est engagé dans un conflit, au risque de perdre toute crédibilité. Là encore, le cas américain est très éclairant.

Quels peuvent être les remèdes à ces pathologies, s’interroge Fettweis ? D’abord que le patient accepte le diagnostic, car « s’il ne fait aucun doute que les États-Unis sont un bon pays, il fait occasionnellement de mauvais choix ». Prendre la mesure des erreurs de jugement, de la réalité de la puissance américaine (et non de sa vision fantasmée), faire preuve de patience et à l’instar des recommandations d’Hans Morgenthau dans Politics Among Nations, se souvenir que la prudence est « la vertu suprême en politique ».

Les conseils de Fettweis s’inscrivent dans la tradition de l’école réaliste et privilégient un plus grand pragmatisme. Ils sonnent également contre une nécessaire mise en garde contre un sentiment de supériorité qui s’appuie sur les avantages matériels dont le fort bénéficie face au faible, mais qui ne doivent pas être jugés suffisants en toute circonstance.

Reste une question trop souvent occultée dans les réflexions sur la guerre asymétrique : peut-on, dans la position du faible, remporter une guerre contre un plus puissant ? Si les acteurs asymétriques sont en mesure de perturber la puissance, à tel point qu’il est possible de les assimiler à des « armes de perturbation massive », tant leur complexité rend difficile leur neutralisation, la question est de savoir s’ils ont la capacité de porter un coup fatal dont le puissant ne pourrait se relever.

A priori, cette hypothèse est exclue. Le plus grand danger pour le puissant viendrait plutôt de la réponse à apporter aux attaques des acteurs asymétriques, sans faire montre d’arrogance, sans se reposer de manière systématique sur la supériorité des arsenaux, et sans oublier le décalage qui distingue le fort du faible dans les objectifs d’un conflit.

Si les déséquilibres capacitaires sont au cœur des travaux sur la guerre asymétrique, la différence entre le fort et le faible dans les objectifs dans un conflit armé doit ainsi être prise en compte pour comprendre le décalage, et en tirer les conclusions qui s’imposent.

La survie du fort étant rarement en jeu – a fortiori quand il est opposé au faible – les conflits dans lesquels il est généralement engagé sont de faible intensité, sur des théâtres extérieurs, avec des objectifs relativement limités, à tel point qu’on parle souvent d’opérations plus que de guerre. Le faible est de son côté confronté à sa propre survie, au point que tout conflit armé devient pour lui une guerre totale.

Ce décalage dans les objectifs est particulièrement éclairant pour comprendre l’engagement des forces de part et d’autre, la mobilisation sociétale ou encore l’accent mis sur certaines pratiques, qui sont parfois sans limite du côté du faible. Conséquence de ce décalage, la définition de la victoire varie très fortement entre le fort et le faible, tout autant que la mise en œuvre des moyens permettant d’y parvenir.

Guerres d’hier, d’aujourd’hui et de demain

Profondément inscrite dans l’histoire, la guerre asymétrique offre une autre lecture des conflits. Sa place dans les guerres contemporaines est la conséquence directe de la recherche de dissymétrie par les puissances. À partir du moment où les grandes puissances se reposent quasi exclusivement sur la technologie, et cherchent à obtenir un avantage sur leurs adversaires avant même le début des hostilités, ceux qui leur sont hostiles ont le choix entre accepter la défaite – en se lançant dans une confrontation directe dont ils ne peuvent sortir vainqueurs – ou au contraire faire usage de stratégies de contournement afin de résister, et ainsi perturber les plus puissants.

La multiplication des acteurs asymétriques au cours des dernières années s’explique par ailleurs tant par un sentiment de frustration perceptible dans la plupart des régions du globe – ce sentiment convergeant généralement vers Washington et l’Occident – que par le vide laissé par des innovations technologiques trop rapides et mal adaptées aux conflits contemporains.

Les capacités d’aujourd’hui sont le résultat de programmes souvent engagés dans les années 1960, c’est-à-dire à une époque où mettre l’accent sur les capacités technologiques était nécessaire afin de ne pas être en désavantage face à la puissance de l’autre. D’autant que cet « autre » était alors le reflet du miroir, la guerre froide étant sans doute la période la plus symétrique en termes de rapports de forces, méritant pleinement le qualificatif d’« équilibre de la terreur » que les capacités nucléaires assuraient.

Avec la fin de la bipolarité, un tel postulat doit être corrigé, car il n’offre pas de réponse appropriée aux acteurs asymétriques, ni au nécessaire appel au génie pour compenser la faiblesse des nouveaux adversaires. On voit notamment que l’usage de plus en plus répété des drones, plus rudimentaires et surtout beaucoup moins chers que les missiles perfectionnés, perturbe les plans stratégiques.

En ce sens, la guerre asymétrique est un rappel à l’ordre pour le fort, qui doit comprendre que les conflits ne sont jamais gagnés à l’avance. La supériorité logistique ne se traduit par la victoire que si elle sait s’adapter aux spécificités propres à chaque conflit, et au profil des acteurs identifiés comme faibles. La guerre asymétrique impose tout simplement de repenser la guerre, sans quoi elle s’imposera comme la norme dans les conflits futurs.

The Conversation

Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.04.2026 à 12:49

Comment aider les enfants à passer de l’anxiété climatique à l’action ?

Sanae Okamoto, Senior Researcher in Behavioural Science and Psychology, United Nations University - Maastricht Economic and Social Research Institute on Innovation and Technology (UNU-MERIT), United Nations University

Nidhi Nagabhatla, Senior Research Fellow and Cluster Coordinator Institute on Comparative Regional Integration Studies (UNU-CRIS) and Adj Prof McMaster University, Canada, United Nations University

Robert Oakes, Senior Researcher, Institute for Environment and Human Security (UNU-EHS), United Nations University

Comment parler du climat aux enfants sans nourrir l’angoisse ni minimiser la réalité ? Chercheurs et éducateurs proposent des pistes pour transformer l’inquiétude en capacité d’agir, en mobilisant familles, écoles et outils numériques.
Texte intégral (1478 mots)
Les méthodes d’enseignement jouent un rôle essentiel pour aider les enfants à comprendre qu’ils peuvent agir et avoir une influence sur le monde qui les entoure. Rawpixel.com/Shutterstock

Plutôt que de se focaliser sur ce qui ne va pas, l’éducation au climat peut aider les enfants à se demander ce qu’ils peuvent faire. En cultivant leur agentivité, c’est-à-dire leur capacité à être maîtres de leur existence, et leur esprit critique, elle peut faire émerger une génération prête à agir pour un avenir plus durable.


Les enfants sont ceux qui ont le moins de prise sur l’avenir de la planète, mais ils seront aussi parmi les plus touchés par ses transformations. Ils peuvent ainsi ressentir le poids psychologique de ce que l’on appelle le « fossé de la futilité » : le sentiment que les actions individuelles n’ont guère de sens face à l’inaction plus large de la société face à la crise climatique.

Dans ce contexte, il est essentiel de favoriser une agentivité psychologique saine – c’est-à-dire la conviction que nous avons prise sur notre propre vie. Des leviers existent pour agir contre la crise climatique. Les enfants doivent être accompagnés afin qu’ils ne perdent pas espoir.

Avec notre collègue Kariũki Werũ, nous avons élaboré un guide expliquant comment les adultes peuvent soutenir le développement psychologique sain des enfants.

Notre approche reconnaît la gravité du changement climatique tout en ancrant les enfants dans l’espoir. L’objectif est de transformer les sentiments d’impuissance en sentiment d’efficacité personnelle – la conviction qu’ils peuvent agir.

À la maison

Pour protéger le bien-être émotionnel des enfants tout en abordant les réalités du climat, les adultes doivent aussi apprendre à parler du changement climatique avec les enfants. Cela suppose d’écouter les enfants, d’apprendre avec eux et d’utiliser un langage adapté à leur âge et à leur capacité de compréhension. Les écoles et les communautés pourraient également aider les parents en proposant des conseils pour mener ces conversations.

Surveiller l’activité en ligne d’un enfant peut aussi le protéger d’informations traumatisantes. Les parents peuvent mettre l’accent sur les progrès et les solutions, et aider leurs enfants à passer du temps à observer et apprécier l’évolution de la météo et de leur environnement.

En classe

Les écoles, les méthodes pédagogiques ainsi que les relations des enfants avec leurs enseignants et leurs camarades jouent un rôle central dans le développement de leur agentivité psychologique. Renforcer leur résilience face au changement climatique pourrait passer par un dépassement de l’apprentissage traditionnel fondé sur la mémorisation, au profit d’une « éducation critique au climat » adaptée à leur âge.

L’objectif est de donner aux élèves les moyens de questionner les systèmes existants et d’imaginer des transformations profondes, plutôt que de se sentir vaincus par l’ordre établi.

L’apprentissage en plein air, au contact de la nature, peut également renforcer ce développement. Il peut à la fois améliorer la santé mentale et transformer des notions abstraites liées au climat en expériences concrètes. Apprendre dehors peut favoriser des discussions plus constructives sur le climat et établir un lien direct entre les actions humaines, l’environnement et les solutions durables. Les observations sur le terrain et les projets d’enquête permettent ainsi de combler l’écart entre l’apprentissage et l’action.

Sur le Web

L’apprentissage du climat par l’intermédiaire des outils numériques constitue un puissant levier pour l’éducation contemporaine. Il offre des perspectives interactives et globales sur la crise climatique. Mais il doit être encadré afin de limiter les effets des « bulles de filtres » sur Internet – lorsque les algorithmes ne montrent aux utilisateurs que des informations correspondant à leurs intérêts passés. Ce phénomène peut isoler les enfants et les submerger de contenus répétitifs qui nuisent à leur bien-être.

Utilisés correctement, les outils numériques peuvent au contraire élargir la perspective des enfants sur les solutions face au changement climatique au-delà de leur environnement local.

En combinant les approches

Une éducation climatique efficace peut associer apprentissage numérique et expériences concrètes sur le terrain. Lorsqu’elle est accompagnée par des enseignants et des adultes qui jouent un rôle de guides – tout en laissant aux enfants l’espace nécessaire pour explorer et créer de manière autonome – ceux-ci peuvent bénéficier d’une éducation à la fois réaliste et équilibrée. Des programmes pionniers combinent déjà les sciences enseignées en classe, les outils numériques et des expérimentations en extérieur afin de transformer les idées des élèves en projets concrets au service de leur communauté.

À une échelle plus large, l’éducation au climat doit aussi combler l’écart entre responsabilité individuelle et pouvoir collectif. Le récit autour du climat devrait passer de la question « Qu’est-ce qui ne va pas ? » à « Que pouvons-nous faire ? » Ce changement peut donner aux enfants un sentiment d’agir sur le monde plutôt que de nourrir leur anxiété climatique. Les réseaux sociaux constituent un espace clé où cette évolution peut se produire.

Lorsqu’ils sont utilisés avec l’accompagnement d’adultes et une bonne éducation aux médias numériques, ces outils peuvent favoriser des dialogues constructifs et des actions fondées sur des données. Un usage modéré et positif des outils numériques peut aider les enfants à relier leur propre prise de conscience au monde qui les entoure et à encourager des actions à une échelle plus large pour réellement faire face à la crise climatique.

À terme, cela peut permettre aux enfants de partager leurs connaissances sur le changement climatique et d’inspirer des actions au sein de leur famille et de leur entourage. Ils peuvent ainsi devenir des acteurs influents à l’école et dans leur communauté.

Pour faire face à la crise climatique tout en préservant le bien-être des jeunes, il est essentiel d’aider les enfants à reconnaître leur capacité d’agir. Ils peuvent devenir des acteurs du changement, capables de lutter contre la désinformation et de développer une résilience psychologique durable.

Les écoles peuvent travailler avec les familles, les communautés et les responsables publics pour créer un environnement favorable à l’apprentissage du climat. Une telle approche pourrait combler l’écart entre les connaissances scientifiques sur le climat et les expériences vécues, en apportant le soutien émotionnel et les compétences pratiques nécessaires pour donner aux générations du climat les moyens de construire ensemble un avenir durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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