08.03.2026 à 14:04
Yulia Titova, Professeur Associé, IÉSEG School of Management

Le « métal du diable » est extrêmement volatil : 105,07 euros l’once le 29 janvier 2026 contre 62,30 euros l’once le 17 février. Mais l’argent, dit l’« or du pauvre », possède un atout clé : il est à la fois un métal précieux et une matière première industrielle indispensable à la transition énergétique.
Assoiffés d’or, les conquistadors espagnols du XVIᵉ siècle rêvaient de l’Eldorado. Ils se trompaient : non seulement ce dernier n’existait pas, mais ce fut essentiellement le métal argent qu’ils trouvèrent. Entre 1550 et 1660, la quantité d’argent introduite en Europe est estimée à 18 000 tonnes pour seulement 2 000 tonnes d’or. La vraie richesse n’était pas l’or mais l’argent.
En ce siècle, l’année 2025 a été marquée par des records historiques du cours de l’or. L’évolution de l’argent a été encore plus spectaculaire : son prix a plus que triplé pour atteindre plus de 100 euros l’once fin janvier 2026.
Depuis, la tendance s’est en partie inversée. Entre fin janvier et début février, l’actif a perdu environ 50 euros de l’once, rappelant aux investisseurs son surnom de « métal du diable », lié à sa forte volatilité historique. Ce repli reflète un ajustement rapide des anticipations macroéconomiques, notamment l’attente d’une inflation maîtrisée et le raffermissement du dollar, à la suite de la nomination du nouveau président de la Fed, Kevin Warsh.
Cette correction récente ne remet pas en cause les dynamiques de fond qui structurent le marché de l’argent. Si cette hausse remarquable a souvent été interprétée comme le prolongement de celle de l’or, l’argent obéit à une logique propre : à la fois actif financier et métal industriel clé de la transition énergétique, notamment pour la conductivité des batteries.
Si sa volatilité demeure élevée et que son rôle de valeur refuge reste plus incertain que celui de l’or, la demande industrielle pourrait fournir un appui durable à la tendance haussière du cours de l’argent, à condition que les contraintes d’offre persistent.
Le prix de l’argent est parfois analysé comme un simple reflet de celui de l’or. Cette perception de l’argent, parfois qualifié de « l’or du pauvre », renvoie à des fondements historiques solides, liés au rôle central joué par les deux métaux dans les systèmes monétaires passés. Depuis l’Antiquité jusqu’au XIXᵉ siècle, l’or et l’argent ont constitué le socle des régimes monétaires, qu’il s’agisse des monnaies d’or et d’argent de la Rome antique ou encore du bimétallisme européen, ce qui explique leurs trajectoires parfois synchronisées. Ces métaux précieux partagent également des usages communs en joaillerie.
Comme l’or, l’argent bénéficie de flux de demande en période d’instabilité économique et géopolitique, lorsque les investisseurs se tournent vers les métaux précieux comme valeurs refuges. Les facteurs macroéconomiques classiques jouent également un rôle : un dollar faible ou des taux d’intérêt réels bas soutiennent la demande d’actifs non rémunérés.
S’y ajoutent les craintes d’un regain d’inflation, qui renforcent l’attrait de l’argent comme couverture partielle contre l’érosion du pouvoir d’achat, même si son statut de protection contre l’inflation est moins établi que celui de l’or. Dans un contexte de dédollarisation, certaines banques centrales renforcent leurs réserves de métaux précieux, un phénomène largement dominé par l’or, mais qui inclut aussi, plus marginalement, l’argent, notamment dans le cas de la Russie.
C’est sur le terrain de la demande que la singularité de l’argent apparaît le plus nettement. Contrairement à l’or, dont la demande est avant tout portée par les réserves des banques centrales et les placements financiers, l’argent est d’abord un métal industriel – 50 à 60 % de la demande, comme l’illustre le graphique ci-dessous –, utilisé dans un large éventail d’applications.
L’argent est un intrant essentiel de la transition énergétique. Il est utilisé par exemple dans les batteries, les panneaux solaires photovoltaïques ou les cathéters et prothèses dans l’industrie de la santé. L’essor des énergies renouvelables et des infrastructures associées crée un soutien structurel et de long terme à la demande, qui distingue l’argent des autres métaux précieux.
Ce rôle industriel s’étend désormais à la transition numérique. L’argent est présent dans de nombreux composants électroniques à haute performance nécessaires aux centres de données et aux systèmes d’intelligence artificielle. Ses propriétés uniques de conductivité et de résistance à la corrosion rendent ce métal indispensable. Le déploiement des infrastructures numériques constitue un facteur croissant de la demande industrielle d’argent.
La reconnaissance récente de l’argent comme métal critique par les États-Unis et la Chine s’inscrit pleinement dans cette logique.
Cette dynamique de demande se heurte à une offre peu flexible. Bien que l’argent ne souffre pas d’une rareté physique au sens strict, son offre est structurellement contrainte. La principale spécificité du marché de l’argent tient au fait que près de 70 % de la production mondiale provient de mines polymétalliques, où l’argent est extrait comme sous-produit de l’exploitation du cuivre, du zinc, du plomb ou de l’or.
Cette structure limite la capacité de l’offre à réagir rapidement à une hausse des prix de l’argent. Les décisions d’investissement minier dépendent avant tout des prix des métaux principaux, et non de l’argent lui-même. Autrement dit, l’offre d’argent est relativement peu élastique aux prix, du moins à court et moyen terme.
Le recyclage constitue une source non négligeable, mais instable d’approvisionnement, représentant environ 15 à 20 % de l’offre mondiale selon les années. Il provient essentiellement de la récupération de déchets électroniques, de résidus industriels et de bijoux. Une part importante de l’argent utilisé dans les applications industrielles est dispersée en très faibles quantités dans des composants électroniques, des panneaux solaires ou des équipements électriques, rendant sa récupération techniquement complexe et économiquement peu rentable.
À cela s’ajoutent des facteurs géopolitiques, comme la forte concentration de la production d’argent. Le Mexique, la Chine, le Pérou, la Bolivie et le Chili représentent plus de 60 % de la production mondiale. La Chine devient un acteur clé avec une position dominante dans le raffinage et la création de restrictions à l’exportation annoncées le 1er janvier 2026, qui renforcent les tensions sur la chaîne d’approvisionnement.
À lire aussi : En 2025, l’or est-il encore l’ultime placement refuge ?
Ces divergences entre l’or et l’argent se sont accentuées depuis les années 1990, au point que plusieurs études montrent que les deux métaux doivent désormais être analysés comme deux marchés distincts, offrant des profils de risque et de protection différents.
Ces usages industriels n’épuisent pas pour autant la dimension financière de l’argent. Les métaux précieux sont traditionnellement considérés comme des couvertures contre les risques systémiques. Dans les situations de risque géopolitique extrême, seuls l’or et l’argent présentent de manière relativement robuste des propriétés de valeur refuge. Pour autant, cette proximité ne doit pas conduire à assimiler pleinement l’argent à l’or.
En pratique, si l’argent peut jouer un rôle de couverture dans certains contextes d’incertitude, il offre généralement une protection plus instable que l’or lors des crises financières aiguës. Pour autant, l’argent conserve un attrait certain pour les investisseurs : il peut bénéficier de la transition énergétique et des tensions d’offre.
Yulia Titova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.03.2026 à 14:02
Marc Loriol, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Il y aurait une crise de la valeur du travail en France. Pour la restaurer, il faudrait instaurer un rapport de forces. Derrière les fausses évidences des discours médiatiques se cache une vision du travail réduit à un moyen de gagner de l’argent, faisant du salarié un mercenaire. Un comble, quand le discours de nombreuses entreprises s’inquiète du manque d’engagement des salariés.
Les discours politiques et médiatiques actuels bruissent d’une soi-disant désaffection des Français vis-à-vis du travail. Certains préconisent alors un durcissement du rapport de force : en réduisant les droits au chômage ou les conditions d’accès aux minima sociaux, on forcerait les Français à reprendre goût à l’effort. Cette approche porte en creux une vision : le travailleur ne serait plus celui qui peut être fier de son apport à la société.
Certes, on travaille pour gagner sa vie et financer ses besoins ou envies, mais il reste difficile de se limiter à cela. Travailler donne aussi une place dans la société, procure le sentiment d’être utile, apporte une forme de reconnaissance, permet d’entretenir des relations sociales et d’apprendre de nouvelles choses…
À lire aussi : L’« entreprise fantôme » : les jeunes diplômés face aux mythologies de l’entreprise
D’après un sondage Harris Interactive mené en 2021 auprès de 10 001 personnes, seuls 35 % des personnes interrogées s’arrêteraient de travailler si elles n’avaient pas besoin de gagner de l’argent pour vivre. Les jeunes sont encore moins nombreux à envisager une vie sans travail.
C’est surtout quand on ne peut plus donner de sens à son activité que l’on en vient à la justifier par les gains monétaires. Un exemple extrême est celui des traders qui veulent gagner un maximum d’argent rapidement pour arrêter de travailler et profiter ensuite de la vie. Dans une moindre mesure, des vendeurs de téléphonie mobile, qui n’ont ni le temps ni la formation pour accompagner et conseiller au mieux les clients, peuvent se motiver à travers les challenges de vente pour obtenir des primes.
Mais cela ne garantit pas l’engagement à long terme et peut conduire au sentiment de perte de sens ou de manque d’accomplissement professionnel. Un des symptômes du burn out.
Ce sont les liens avec les collectifs de travail, collègues, clients ou usagers, les échanges sur l’activité avec les pairs, les conditions de travail et la reconnaissance de l’engagement et de la créativité, qui donnent du sens, renforcent le sentiment d’être utile et de faire des choses intéressantes. Et « faire des choses intéressantes » ne signifie pas forcément travailler dans un domaine dont on a toujours rêvé. Dans les entretiens que j’ai pu mener auprès de différents métiers, les personnes qui ont fait état d’un engagement ou d’une vocation précoce ne sont pas forcément celles qui se déclarent les plus heureuses ou satisfaites.
Découvrir un quotidien en deçà de nos attentes et de l’idéal que l’on portait peut être vécu avec plus de déception par celles et ceux qui avaient vraiment à cœur l’activité en question. Un soignant peut découvrir que la façon dont les malades sont pris en charge n’est pas à la hauteur de la mission qu’il ou elle s’était donnée ; une personne qui rêvait de dessiner des vêtements créatifs et écoresponsables risque d’être déçue si elle doit sans arrêt produire de nouveaux modèles en copiant plus ou moins les tendances et sans tenir compte du bilan carbone. À l’inverse, quelqu’un qui arrive un peu par hasard dans un secteur auquel il n’avait pas pensé peut être agréablement surpris et même trouver sa tâche passionnante.
Dans les deux cas, les collègues, notamment les plus expérimentés, remplissent un rôle majeur. De jeunes policiers qui voulaient trouver de l’action et arrêter de vrais bandits peuvent se voir expliquer en situation par des anciens que le contrôle routier ou le règlement de différends familiaux ou de voisinage, en apparence moins glorieux, sont un vrai travail policier qui permet de prévenir des problèmes graves. Dans une étude que j’ai menée dans quatre commissariats, les policiers rencontrés se plaignaient bien plus de l’ennui dans les banlieues difficiles que dans des circonscriptions tranquilles : davantage d’action certes, mais moins d’anciens pour témoigner du sens du métier auprès des plus jeunes.
Discuter de la meilleure façon de travailler, définir les actions qui ont le plus de sens, prodiguer des conseils à un collègue ou avouer des difficultés… Tout cela permet de se sentir plus utile et reconnu en plus de rapprocher l’idéal de la réalité. Celui qui aide fait preuve de son savoir-faire ; celui qui est aidé se sent redevable et aura à cœur de rendre la pareille d’une façon ou d’une autre ; c’est le don et le contre-don. Partager avec ses collègues une même vision du travail permet enfin de mieux résister à des injonctions managériales qui vont à l’encontre de la qualité que l’on voudrait produire. Cela suppose que la confiance règne entre collègues, une confiance construite dans le temps au travers d’expériences partagées.
Les liens noués avec l’employeur et la certitude que les efforts seront reconnus, symboliquement et dans la promesse d’une carrière, constituent également des facteurs importants d’engagement. La science économique reconnaît d’ailleurs que tout n’est pas explicite dans un contrat de travail.
La « théorie des contrats implicites » stipule ainsi, à partir d’une analyse des risques, que les employeurs s’engageraient notamment à ne pas baisser les salaires en temps de crise et, en contrepartie, ne les augmenteraient pas en cas de conjoncture favorable.
L’approche sociologique va plus loin et intègre à ce contrat implicite des valeurs et des normes sociales partagées entre les patrons et les salariés. Le respect de ce contrat génère de l’engagement et favorise la paix sociale, tandis que sa rupture par l’employeur conduit à des conflits et des grèves dont l’ampleur peut dépasser les enjeux objectifs. Cela montre une nouvelle fois que les acteurs ne sont pas guidés seulement par des considérations utilitaristes, mais aussi par des enjeux collectifs, moraux et identitaires.
Miser sur la contrainte, le rapport de force ; vouloir revaloriser le travail sans s’intéresser à son sens et à son contenu, mais seulement aux incitations financières, c’est alors risquer d’avoir des salariés « mercenaires » qui vont quitter l’entreprise dès qu’ils pensent pouvoir trouver mieux ailleurs ou dès qu’une embellie sur le marché du travail génère un rapport de force un peu plus favorable aux salariés.
Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du 17 au 20 mars au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2026, « Le temps des rapports de force ».
Marc Loriol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.03.2026 à 14:01
Alain Rival, Agronome. Agrosystèmes Biodiversifiés,, Cirad
Si l’impact environnemental des plantations tropicales est souvent questionné, les conditions des travailleurs restent, elles, souvent mises de côté. Pourtant, en Indonésie et en Malaisie par exemple, les plantations d’huile de palme sont aujourd’hui menacées par l’absence d’attractivité sociale de ce mode de production, qui n’a quasiment pas changé depuis l’époque coloniale. Une réalité souvent ignorée par les populations occidentales qui consomment quotidiennement de l’huile de palme.
Palmier à huile, cacao, café, banane : derrière ces produits du quotidien se cache une question rarement posée. Qui acceptera encore demain de travailler dans les grandes plantations tropicales ?
Depuis les indépendances des pays producteurs, ces filières reposent sur un modèle largement hérité de la période coloniale : des cultures d’exportation destinées aux marchés mondiaux, dont la rentabilité s’est longtemps appuyée sur une main-d’œuvre abondante, docile et peu coûteuse.
Or ce modèle s’essouffle. Si les débats publics sur les grandes filières tropicales se sont longtemps focalisés sur l’environnement, l’enjeu central devient aujourd’hui l’attractivité sociale de ces systèmes de production.
Les grandes cultures tropicales se sont construites sur la spécialisation des territoires et la dépendance à l’exportation. Comme nous l’avons montré dans un précédent ouvrage, les indépendances n’ont pas profondément transformé cette logique productive, malgré des ajustements techniques et institutionnels. Les rapports de pouvoir, l’organisation du travail et l’orientation prioritaire vers les marchés extérieurs demeurent largement structurants.
Palmier à huile en Asie du Sud-Est, cacao en Afrique de l’Ouest ou banane en Amérique latine suivent ainsi des trajectoires comparables, dans lesquelles la durabilité environnementale – portée par des standards de certification de plus en plus robustes – progresse plus rapidement que la transformation sociale des filières.
Ce décalage entre un modèle productif hérité de l’histoire coloniale et les aspirations sociales des sociétés tropicales contemporaines explique en grande partie la crise actuelle de l’emploi dans les grandes plantations.
En Indonésie et en Malaisie, premiers producteurs mondiaux d’huile de palme, les plantations peinent désormais à recruter localement. Les travaux conduits par John McCarthy, politiste à l’Australian National University, montrent que les jeunes ruraux se détournent massivement du travail agricole, jugé pénible, peu valorisant socialement et faiblement rémunéré.
Cette pénibilité est renforcée par une mécanisation encore insuffisante dans de nombreuses filières tropicales. Elle contribue également à accentuer les inégalités de genre : les tâches les plus dures reposent encore très largement sur une main-d’œuvre masculine, tandis que les femmes restent cantonnées à des emplois précaires et peu reconnus avec un accès limité au salaire et aux protections. Elles cumulent en plus le travail dans la plantation et les responsabilités domestiques, ce qui renforce leur fatigue et leur dépendance économique.
Depuis un siècle, le travail dans les plantations de palmier à huile a ainsi très peu évolué. Il reste très physique et peu rémunéré, avec des ouvriers qui coupent et transportent de lourdes charges dans des zones isolées.
Pour continuer à produire, les exploitations reposent donc de plus en plus sur une main-d’œuvre migrante, souvent vulnérable. En Asie du Sud-Est, la dépendance aux travailleurs étrangers dans les plantations de palmier à huile est très inégale selon les pays. Elle est particulièrement élevée en Malaisie : les migrants y représentent environ de 70 à 80 % des travailleurs du secteur, principalement originaires d’Indonésie, du Bangladesh, du Népal et de l’Inde. Lorsque la main-d’œuvre étrangère était indisponible du fait de la pandémie de Covid-19, certaines grandes plantations ont tâché d’attirer des travailleurs locaux en offrant des emplois aux repris de justice, en logeant gratuitement leurs ouvriers, sans que cela suffise à faire remonter la nette baisse de production.
À l’inverse, en Indonésie, la production repose surtout sur une main-d’œuvre nationale, souvent issue de migrations internes entre îles, et la part de travailleurs étrangers dans les plantations y reste marginale.
La question devient alors centrale : quel jeune Indonésien ou Malaisien choisirait volontairement de travailler dans une plantation, s’il n’y est pas contraint par l’isolement géographique ou l’absence d’alternatives économiques locales ? Cette désaffection menace, à terme, la stabilité sociale et productive des grandes filières tropicales.
L’huile de palme spécifiquement est aujourd’hui pleinement dépendante de la main-d’œuvre, car c’est une culture très peu mécanisée. De fait, les caractéristiques botaniques du palmier à huile, qui produit des grappes de fruits très nombreuses et très serrées, rendent la récolte difficile à automatiser.
Les régimes doivent être coupés parfois à plus de dix mètres de hauteur et l’ouvrier doit juger visuellement leur niveau de maturité (taille et couleur des fruits, présence de fruits détachés), ce qui en fait une opération délicate, que les machines peinent encore à reproduire.
Cette faible mécanisation s’explique aussi par l’abondance historique d’une main-d’œuvre bon marché, locale ou immigrée, dans les régions productrices, qui a longtemps limité les incitations à investir dans la recherche et le développement (R&D) et dans des solutions techniques alternatives.
Face aux critiques, notamment liées aux risques de déforestation, les filières tropicales ont multiplié les dispositifs de certification. Huile de palme durable, cacao ou café certifiés promettent traçabilité et meilleures pratiques environnementales. Ces outils ont permis des avancées réelles, mais ils laissent souvent de côté la question du travail.
La certification du palmier à huile, notamment à travers des dispositifs tels que la Roundtable on Sustainable Palm Oil (RSPO), demeure un processus long, complexe et coûteux. Elle repose sur des cahiers des charges exigeants, des audits réguliers et des exigences élevées en matière de traçabilité des pratiques, impliquant des compétences administratives et techniques substantielles. Si les grandes entreprises agro-industrielles sont en mesure de mutualiser ces coûts et d’absorber les contraintes administratives associées, ceux-ci constituent en revanche un obstacle majeur pour les petits planteurs, qui représentent pourtant environ 40 % de la production nationale d’huile de palme en Indonésie.
Dans de nombreuses régions productrices, ces derniers manquent du temps, de l’accompagnement et des moyens financiers nécessaires pour accéder durablement à la certification. Coûts d’audit, lourdeurs administratives et exigences de conformité continue excluent de fait une large partie des producteurs indépendants. Il en résulte un paradoxe : les acteurs les plus vulnérables sont aussi ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour accéder aux dispositifs censés améliorer la durabilité, renforçant ainsi les inégalités au sein de la filière palmier à huile.
La durabilité reste donc encore trop souvent pensée à l’échelle de la parcelle ou de la chaîne d’approvisionnement, sans intégrer pleinement les conditions d’emploi, les parcours professionnels et les perspectives sociales des travailleurs.
Les consommateurs européens interrogent de plus en plus l’origine des produits tropicaux et la transparence des circuits de production. Mais cette exigence demeure majoritairement environnementale. La question de l’emploi, de son évolution et de son attractivité reste largement absente du débat public.
Comme l’analyse Stefano Ponte, spécialiste des chaînes de valeur agricoles mondiales, ce déséquilibre comporte un risque majeur : sans amélioration tangible des conditions de travail, les dispositifs de durabilité peuvent devenir de simples outils de conformité, sans transformation structurelle des filières.
Cette remise en question concerne aussi les organisations de production et leur gouvernance. Coopératives, entreprises agro-industrielles et organismes de filière jouent un rôle clé dans la structuration de l’emploi, la formation et la reconnaissance des métiers, mais restent encore trop rarement au cœur des stratégies de durabilité.
L’avenir des grandes cultures tropicales dépendra moins des rendements que de leur capacité à attirer et retenir des travailleurs. Revalorisation salariale, mécanisation adaptée, accès à la formation et reconnaissance sociale des métiers agricoles deviennent des leviers essentiels.
Comme le rappelle l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), l’emploi rural est désormais un facteur clé de la durabilité des systèmes agricoles dans les pays tropicaux.
Cette revalorisation doit concerner non seulement les agriculteurs, mais aussi les cadres et les responsables de plantation appelés à repenser leur formation et à être davantage sensibilisés aux enjeux sociaux et environnementaux.
Des initiatives, comme le projet TALENT porté par l’Agence française de développement (AFD) et le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), illustrent cette évolution en cherchant à renforcer les compétences, les trajectoires professionnelles et l’attractivité des métiers agricoles tropicaux dans une perspective de durabilité.
Derrière le palmier à huile, le cacao ou le café se pose une question politique majeure : quel avenir pour les sociétés tropicales postcoloniales ? Continuer à fonder ces économies sur des cultures d’exportation à la logique essentiellement extractiviste les rend socialement peu attractives et fragilise leur avenir.
La question n’est donc pas seulement comment produire durablement, mais bien qui produira demain, et à quelles conditions.
Alain Rival a reçu des financements du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (France) via son Fonds de solidarité pour les projets innovants (FSPI). Ses recherches sont également finançées par l'Agence Francaise de Developpement (AFD). Alain Rival a été Boursier Marie Curie de la Commission Européenne.