30.07.2026 à 17:28
David Rowe, Emeritus Professor of Cultural Research, Institute for Culture and Society, Western Sydney University
L’ESSENTIEL
Le président de la FIFA Gianni Infantino veut ouvrir les compétitions mondiales à des investisseurs privés via une nouvelle filiale commerciale.
L’UEFA et plusieurs fédérations européennes dénoncent un projet contraire à l’esprit de ces compétitions et évoquent un boycott.
Au-delà de ce bras de fer, c’est l’avenir de la gouvernance et de la commercialisation du football mondial qui se joue.
Un peu plus d’une semaine après la finale de la Coupe du monde masculine 2026, remportée par l’Espagne face à l’Argentine, le football mondial semble au bord d’une guerre ouverte. Au cœur du conflit se trouve une proposition du président de la FIFA, Gianni Infantino, qui souhaite céder à des investisseurs privés une participation dans une nouvelle filiale chargée d’exploiter les droits commerciaux des principales compétitions de la FIFA.
Le projet est si controversé que plusieurs fédérations européennes ont même évoqué un possible boycott des prochaines Coupes du monde. Pourquoi la proposition d’Infantino suscite-t-elle une telle levée de boucliers ? Et pourquoi autant de pays s’y opposent-ils ?
L’idée de Gianni Infantino est de créer une filiale commerciale dotée de 20 milliards de dollars américains (environ 17,3 milliards d’euros, baptisée FIFA Forward Enterprise (FFE), qui serait chargée de gérer les principales compétitions de la FIFA, notamment les Coupes du monde masculine et féminine ainsi que la Coupe du monde des clubs.
Le projet devrait être approuvé par les 211 fédérations nationales membres de la FIFA. Celles-ci pourraient ensuite accéder à ces financements pour soutenir leurs programmes de développement.
Si Gianni Infantino présente cette initiative comme une « démocratisation du football à l’échelle mondiale », son projet de privatisation partielle de la FIFA a suscité une vive opposition.
Hier, Gianni Infantino a accentué la pression sur les fédérations membres de la FIFA pour qu’elles approuvent le projet d’ici au 19 septembre. Il a annoncé que chaque fédération recevrait 40 millions de dollars (environ 35 millions d’euros) de financement si elle votait en faveur de la proposition. En revanche, en cas de rejet, leur financement serait réduit de près de 75 %.
Cette initiative constitue aussi une nouvelle illustration des liens étroits qu’entretient Gianni Infantino avec le président américain Donald Trump et son entourage. Parmi les investisseurs privés pressentis figure Thrive Eternal, une société de capital-risque fondée et dirigée par Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, le gendre de Donald Trump.
Bien que Gianni Infantino ait été secrétaire général de l’UEFA, il considère de plus en plus que son avenir – et celui de la FIFA – se joue en dehors de l’Europe. Il a ainsi noué des relations politiques et commerciales étroites aux États-Unis, premier marché mondial du sport, ainsi qu’au Moyen-Orient, devenu l’un des investisseurs les plus ambitieux et les mieux dotés financièrement dans le sport mondial.
En reprenant une stratégie initiée par l’ancien président de la FIFA João Havelange, Gianni Infantino s’est assuré le soutien de nombreuses fédérations en augmentant les financements distribués à un plus grand nombre de pays. Il a également élargi le nombre de participants aux Coupes du monde masculines et féminines. Il compte sur la majorité des fédérations membres pour le réélire en 2027 pour un dernier mandat de quatre ans, mais aussi pour faire approuver la création de la FIFA Forward Enterprise.
Depuis qu’il a succédé en 2016 à Sepp Blatter, discrédité par une vaste affaire de corruption, Infantino a supervisé des Coupes du monde masculines organisées dans des régimes peu libéraux – la Russie en 2018 et le Qatar en 2022 – puis en 2026 aux États-Unis de Donald Trump, un pays dont plusieurs observateurs estiment que la qualité démocratique est en recul.
Lorsque l’UEFA a de nouveau obtenu l’organisation du Mondial 2030, confié à l’Espagne et au Portugal, Infantino a orchestré un partage inédit de la compétition avec le Maroc ainsi qu’avec l’Uruguay, le Paraguay et l’Argentine. Cette décision a eu pour effet de faire basculer l’édition suivante vers l’Asie, ouvrant la voie à l’attribution de la Coupe du monde 2034 à l’Arabie saoudite, un proche allié d’Infantino.
Tout comme il a travaillé étroitement avec Donald Trump pour marginaliser l’UEFA, Gianni Infantino a également renforcé sa collaboration avec le prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane.
Cette relation s’est notamment traduite par une tentative avortée en 2018 de créer une Ligue des nations mondiale, un projet qui aurait fragilisé les compétitions les plus prestigieuses de l’UEFA : la Ligue des champions et le Championnat d’Europe.
Face aux critiques européennes qui l’accusent de se rapprocher de dirigeants autoritaires, Infantino balaie ces reproches en les qualifiant de « leçons de morale à sens unique » et d’« hypocrisie ». Les journalistes n’ont pas été épargnés non plus.
Plus tôt cette semaine, Gianni Infantino semblait viser directement l’UEFA et les médias dans un long message publié sur Instagram. Il y dénonçait « ceux qui passent leur temps et leur énergie à nous détester », ajoutant que « notre monde a besoin d’amour, pas de haine ; de tolérance, pas de divisions ; de célébration, pas de deuil ».
Il n’était certainement pas question d’amour, de tolérance ou de célébration du côté de l’UEFA lorsque Donald Trump a fait pression sur Gianni Infantino pour obtenir une réduction de la suspension de l’attaquant américain Folarin Balogun pendant la Coupe du monde 2026, afin qu’il puisse disputer le match contre la Belgique.
Si la FIFA a assuré que cette décision relevait uniquement de sa commission de discipline indépendante, beaucoup ont soupçonné que ce revirement avait été obtenu sous la pression de son président.
L’UEFA n’est toutefois pas exempte de reproches. Son mode de gouvernance a lui aussi fait l’objet de critiques, tout comme son fonctionnement, souvent accusé de favoriser les plus grands clubs et les fédérations les plus riches, au détriment du reste du football européen.
Un boycott inédit des prochaines Coupes du monde, accompagné d’un refus des dizaines de millions de dollars promis par la FIFA, représenterait un coût considérable pour les fédérations concernées. Au regard des logiques financières très agressives qui dominent également chez les principaux acteurs de l’UEFA, un tel sacrifice paraît toutefois peu probable.
L’instance européenne semble plutôt déterminée à faire échouer le projet de FIFA Forward Enterprise, ou au moins à en obtenir une profonde révision, afin de préserver ses propres intérêts.
Les autres confédérations de la FIFA – notamment celles d’Asie, d’Afrique et d’Océanie – verraient probablement d’un bon œil un affaiblissement de la domination historique de l’UEFA. Mais l’inquiétude est plus large face aux évolutions du football mondial, que beaucoup jugent de plus en plus soumises à une logique d’hypercommercialisation. La Confédération de football d’Amérique du Nord, d’Amérique centrale et des Caraïbes (CONCACAF), qui vient tout juste d’organiser la Coupe du monde, s’est elle aussi jointe aux critiques contre le projet de FIFA Forward Enterprise.
Certains observateurs estiment même que Gianni Infantino préparerait déjà sa reconversion après la fin de son mandat, en 2031, en se réservant un poste très lucratif au sein de la branche commerciale de la FIFA qu’il est aujourd’hui en train de créer. Si ce scénario se concrétise, Gianni Infantino continuera de représenter une épine dans le pied de l’UEFA bien après avoir quitté le siège de la FIFA, à Zurich.
David Rowe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.07.2026 à 15:16
Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

Et si la caméra était bien plus qu’un moyen de présenter des résultats scientifiques ? En réalisant un documentaire auprès d’agriculteurs des Hautes Terres de Madagascar, le chercheur Quentin Grislain, a découvert que sa caméra influençait aussi son enquête. Elle a fait émerger des échanges inattendus et transformé son rapport au terrain.
Dans les sciences sociales, le terrain se raconte le plus souvent par l’écriture. La réalisation d’un documentaire auprès d’agriculteurs dans les Hautes Terres de Madagascar m’a amené à reconsidérer ce postulat.
En effet, certaines dimensions de l’expérience vécue se laissent difficilement saisir par le texte. J’ai constaté que la caméra ne se contentait pas de rendre visibles les pratiques agricoles, les évolutions du paysage et les savoirs paysans : elle transformait aussi la manière d’enquêter, de dialoguer avec les personnes rencontrées et, plus tard, de restituer les résultats de la recherche.
Bien plus qu’un simple support de diffusion scientifique, le film est ainsi devenu un véritable outil de production et de circulation des connaissances qui a ouvert un espace inédit de dialogue entre chercheurs et habitants.
À l’origine, rien ne prédestinait cette enquête à devenir un documentaire. Mon travail portait sur les transformations des territoires ruraux dans une commune des Hautes Terres malgaches. Comme de nombreux chercheurs en sciences sociales, je menais des observations de terrain et des entretiens approfondis avec les habitants.
Mais au fil des semaines, une évidence s’est imposée. Les récits recueillis étaient indissociables des paysages dans lesquels ils s’inscrivaient. Les agriculteurs commentaient l’évolution des collines cultivées, montraient les parcelles héritées de leurs parents ou expliquaient les difficultés d’accès à l’eau directement au milieu des rizières. Certaines réalités semblaient difficiles à restituer à travers une écriture académique. Le projet de documentaire est né de cette volonté de montrer le terrain afin de mieux le comprendre.
Le documentaire a été réalisé sans financement spécifique, avec un équipement léger et une équipe réduite à trois personnes : le chercheur, sa compagne et une traductrice-interprète.
Réalisé en 2024, le tournage s’est déroulé dans une commune rurale enclavée, dépourvue d’accès à l’électricité. Chaque jour, il a fallu composer avec l’autonomie limitée des batteries et s’assurer du stockage des images. Mais ces contraintes ont fini par avoir un effet inattendu. En restant discret et peu intrusif, le dispositif de captation s’est intégré plus facilement au quotidien des habitants. La caméra a progressivement cessé d’être un objet étranger pour devenir un outil à part entière de l’enquête de terrain.
L’un des principaux intérêts du documentaire réside dans sa capacité à saisir des dimensions du réel, que la seule écriture peine à retranscrire.
Les paysages agricoles, par exemple, occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques rurales. Une image permet de percevoir immédiatement l’organisation des parcelles, les systèmes d’irrigation ou l’extension des cultures sur les versants. Là où plusieurs pages seraient parfois nécessaires pour décrire un territoire, quelques secondes de film donnent accès à une compréhension sensible de l’espace.
La caméra permet également de documenter les gestes. Le travail du sol, l’entretien des canaux d’irrigation ou les pratiques quotidiennes des familles agricoles s’expriment à travers des savoir-faire et des interactions avec l’environnement. Le film rend visibles ces dimensions souvent absentes des publications scientifiques classiques.
L’entretien filmé capte, en outre, davantage que des mots. Il enregistre les silences, les hésitations, les regards ou les émotions. La parole apparaît alors incarnée, replacée dans le contexte matériel et social qui lui donne sens.
Deux ans après le tournage, en juin 2026, le documentaire a été projeté dans la commune où il avait été réalisé.
La projection a réuni plusieurs dizaines d’habitants venus découvrir leur territoire, leurs voisins et parfois eux-mêmes sur grand écran. Certaines séquences ont suscité des réactions immédiates. Les vues aériennes du village ont provoqué l’étonnement, tandis que l’apparition de lieux familiers ou de figures locales a déclenché sourires et commentaires.
Surtout, les spectateurs ont largement reconnu les situations décrites dans le film. Les témoignages consacrés aux difficultés d’accès à l’eau, aux transformations du paysage ou aux contraintes foncières ont été spontanément validés par de nombreuses personnes présentes. Ce moment a nourri une discussion animée des résultats de la recherche, rarement possible à travers les supports académiques.
La projection n’a pas été qu’un exercice de validation. Elle a aussi donné lieu à des critiques, des compléments et de nouvelles interrogations.
Plusieurs habitants ont estimé que le film insistait davantage sur les difficultés rencontrées que sur les solutions développées localement. D’autres ont évoqué des problèmes peu abordés dans le documentaire, comme l’augmentation du coût des intrants agricoles ou les difficultés d’accès au financement.
Ces échanges ont produit de nouvelles informations et permis de réinterroger certaines interprétations effectuées lors du montage. En ce sens, la projection a prolongé l’enquête au lieu d’y mettre un terme.
Cette expérience rappelle que le documentaire peut occuper une place singulière entre recherche et espace public. Parce qu’il est accessible à des publics variés, il facilite la circulation des savoirs au-delà du monde académique. Les habitants ne sont plus seulement des personnes enquêtées : ils deviennent aussi spectateurs, critiques et parfois coproducteurs du sens donné aux résultats.
Cette dynamique de circulation dépasse le cadre de la projection locale. Au-delà des échanges immédiats suscités par le visionnage, une attente forte s’est exprimée autour de la diffusion future du film. Pour plusieurs participants, le documentaire ne devrait pas seulement être vu localement. Ils souhaitent qu’il soit diffusé auprès des décideurs politiques — notamment des ministères et services déconcentrés de l’État — afin de mettre en lumière des réalités qu’ils jugent largement méconnues de ceux qui élaborent les politiques de développement agricole.
À l’heure où les chercheurs sont de plus en plus invités à dialoguer avec la société, le documentaire apparaît comme un outil précieux. Non pas pour remplacer l’écriture scientifique, mais pour la compléter en ouvrant de nouveaux espaces de rencontre et de partage des connaissances.
Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a bénéficié d’un financement de l’initiative DeSIRA DINAAMICC (UE) pour mener une recherche sur l’évolution de l’occupation territoriale, qui a servi de base à cet article.
30.07.2026 à 15:16
Olivier Bargain, Professeur, Directeur du magistère de sciences économiques, Université de Bordeaux
Les critiques d’une science économique hors sol et technocratique méritent d’être entendues, mais elles ignorent souvent la transformation profonde de la discipline. Devenue largement empirique, celle-ci mobilise l’identification causale pour analyser les politiques publiques et les comportements, tandis que ses approches normatives interrogent les choix éthiques qui fondent nos décisions collectives. Encore faut-il la critiquer pour ce qu’elle est devenue, et non pour ce qu’elle a été.
Dans une récente tribune, Gaspard Kœnig reproche aux (micro)économistes de se comporter « comme s’ils pratiquaient une science exacte », d’énoncer des conclusions « bien connues » et de s’être « déconnectés de toute réflexion éthique ». Si la charge séduit, c’est en partie parce qu’elle flatte une méfiance diffuse envers l’expertise et l’abstraction mathématique. Mais elle repose en partie sur une représentation dépassée de l’économie contemporaine, tout en invitant à reformuler les bonnes critiques.
Depuis trente ans, la discipline s’est profondément transformée. L’attention s’est déplacée des grands modèles à vocation universelle vers l’identification rigoureuse des effets causaux. La science économique est ainsi devenue largement empirique : il s’agit désormais moins de construire une explication générale que de déterminer les effets d’un phénomène donné, comme une pandémie ou un choc climatique, ou d’une politique publique, qu’il s’agisse d’une réforme fiscale, d’une politique éducative ou d’un programme d’aide à l’emploi.
Les effets étudiés ne se limitent plus aux comportements traditionnellement qualifiés d’« économiques », tels que l’investissement, la consommation ou l’emploi. Ils concernent aussi la santé, les performances scolaires, les comportements environnementaux, le bien-être ou encore la confiance. Cette extension à des questions sociétales plus larges, et les empiètements qu’elle peut entraîner sur le terrain des autres sciences sociales suscitent parfois des réticences. Elle traduit pourtant une ambition féconde : mobiliser les outils de l’inférence causale dans des domaines toujours plus nombreux.
On entend parfois que la recherche économique ne ferait que confirmer des évidences. C’est souvent l’inverse. Par exemple, une expérimentation randomisée menée au Kenya par Esther Duflo et ses coauteurs montre que regrouper les élèves par niveau, pratique souvent soupçonnée d’accroître les inégalités, améliore en réalité les résultats des élèves les plus faibles autant que ceux des plus forts.
À lire aussi : Ce que Michel Aglietta a apporté à l’économie : une discipline enrichie par les sciences sociales
Et même lorsqu’un résultat paraît conforme à l’intuition, l’enjeu n’est pas seulement d’en connaître le signe. Il faut mesurer sa taille, son hétérogénéité (quelles sous-populations réagissent le plus à telle mesure ?), ses effets secondaires, etc. Notamment, mesurer la taille relative d’un effet par rapport à celle du dispositif mis en place permet d’anticiper l’ampleur des effets futurs en cas de réforme et de conseiller ainsi le décideur public dans la phase de conception des réformes.
Comme toute science empirique, il ne s’agit évidemment pas d’une science « exacte ». Les comportements humains sont hétérogènes, les anticipations changent les résultats, les données sont imparfaites. Ces limites structurent justement les méthodes empiriques modernes. Les intervalles de confiance, les tests de robustesse ou les analyses de sensibilité ne produisent pas une illusion de certitude ; ils reconnaissent explicitement les limites de nos connaissances. Donner un intervalle de confiance à un décideur public, ce n’est pas affaiblir le message : c’est indiquer honnêtement le degré d’incertitude autour d’un résultat.
Les économistes améliorent aussi leurs outils, à la fois en termes de justesse et de précision. En particulier, les expériences randomisées offrent des résultats plus justes que les vieilles méthodes économétriques tout en reposant sur un principe simple – comparer un groupe traité et un groupe de contrôle – et sur des hypothèses d’identification clairement énoncées et généralement vérifiables. Les données administratives, de leur côté, réduisent les erreurs de mesure et, parce qu’elles portent souvent sur de très grands échantillons, permettent d’estimer plus précisément des effets moyens (loi des grands nombres).
Les vraies critiques que l’on pourrait faire aux sciences économiques modernes sont d’une autre nature. La première concerne la hiérarchie des sujets. Les grandes revues d’économie valorisent fortement la qualité de l’identification causale, parfois plus que l’importance sociale de la question. Un article étroit, mais doté d’une démonstration impeccable, est généralement préféré à un article sur le chômage ou la pauvreté jugé moins convaincant causalement. Poussée à l’extrême, cette tendance a donné naissance au style « Freakonomics », qui trahit le goût de certains économistes pour des analyses exotiques ou surprenantes, parfois au prix d’un éloignement des enjeux socialement les plus importants. Ce type de biais, combiné à la pression intense exercée sur les chercheurs pour publier dans les meilleures revues, peut conduire les doctorants à privilégier des stratégies expérimentales ou quasi expérimentales offrant une identification causale convaincante, au détriment de la pertinence de la question posée et de son utilité sociale.
On pourrait croire que les recherches portant directement sur les politiques publiques échappent à ces critiques. Un second problème peut néanmoins se poser. Si les évaluations (quasi-)expérimentales ont beaucoup apporté, notamment en économie du développement, elles tendent à privilégier les questions qui se prêtent à une identification causale convaincante, souvent au moyen d’essais randomisés. Incitations scolaires, programmes de vaccination ou dispositifs de protection sociale : les politiques ainsi étudiées sont importantes. Mais certains facteurs plus macroéconomiques ou structurels, comme la fiscalité, les institutions ou le commerce international, sont plus difficiles à analyser selon ces critères, notamment faute de pouvoir construire un groupe de comparaison crédible. Une hiérarchie implicite peut alors s’installer entre les questions de recherche, non selon leur poids explicatif ou leur importance sociale, mais selon leur compatibilité avec une stratégie d’identification causale. Les travaux récents tendent à corriger en partie ce déséquilibre, en étendant l’analyse causale à des phénomènes plus structurels, en intégrant les effets d’équilibre général ou en combinant différentes approches. La forte centralité accordée aux essais « randomisés » demeure néanmoins.
La troisième critique porte sur le contexte. Devenus experts de méthodes (quasi) expérimentales robustes, les économistes peuvent les appliquer à des domaines qu’ils connaissent imparfaitement. Ils peuvent identifier assez correctement l’effet causal d’un dispositif tout en ignorant les institutions et normes sociales qui conditionnent cet effet. Cela peut conduire à surestimer la généralité d’un résultat. La réplication devient alors un passage obligé, car on ne sait pas toujours si un effet observé dans un environnement donné se reproduira ailleurs. Parallèle aux efforts de réplication, un meilleur dialogue avec les autres sciences sociales devrait s’engager et permettre de mieux interpréter et comprendre les mécanismes sous-jacents et le rôle du contexte social et institutionnel.
Il faut toutefois noter que beaucoup de travaux modernes, notamment en économie du développement, partent désormais d’entretiens avec les acteurs de terrain et les personnes potentiellement concernées par le programme étudié. Cette phase qualitative fournit beaucoup d’information sur le contexte. De plus, en ce qui concerne les politiques publiques nationales, plusieurs centres d’évaluation tentent de métisser les outils économiques avec ceux d’autres disciplines. À côté des centres classiques comme l’Institut des Politiques publiques, le centre PRISM de l’Université de Bordeaux croise économie, psychologie et santé publique, tandis que le LIEPP de Sciences Po Paris mobilise la sociologie et les sciences politiques.
Reste la critique éthique. Si Gaspard Kœnig a raison de rappeler que l’économie ne peut se réduire au calcul technique, il est cependant inexact de dire qu’elle serait déconnectée de toute réflexion morale. L’économie n’a jamais cessé de dialoguer avec la philosophie, comme le rappelle l’influence majeure de John Rawls.
Une branche entière, l’économie normative, consiste à expliciter les principes éthiques qui sous-tendent les choix collectifs et les critères d’évaluation sociale. Les travaux d’Amartya Sen, John Roemer ou Marc Fleurbaey montrent que la formalisation mathématique peut prolonger la réflexion morale. L’économie normative part d’axiomes simples qui traduisent des exigences morales élémentaires – efficacité parétienne, priorité aux plus défavorisés, compensation des circonstances subies, responsabilité individuelle – puis examine quels critères d’évaluation sociale sont compatibles avec ces exigences. Elle ne prétend pas découvrir scientifiquement ce qui est juste. Elle rend explicites les arbitrages éthiques qui restent souvent implicites dans le débat public.
Dans ce domaine, le vrai problème est plutôt que l’approche normative est devenue moins visible au sein de la discipline économique. Pour faire carrière, il est difficile de se spécialiser en économie axiomatique. Les revues spécialisées sont peu nombreuses (on peut citer Social Choice and Welfare). Il existe pourtant un champ où ces considérations restent très présentes et donnent lieu à des applications empiriques concrètes : l’économie de la santé. En effet, évaluer une politique sanitaire ou le degré d’inégalité d’accès aux soins nécessite d’expliciter les dimensions normatives des calculs coût-bénéfice ou les critères de justice mobilisés, par exemple le rôle de la responsabilité individuelle (effort) par rapport à celui des circonstances (chance).
En somme, la critique de Kœnig trouve un écho, mais pas exactement là où il le situe. Le problème n’est pas que l’économie produise nécessairement des réponses triviales ni qu’elle prétende être devenue une science exacte. Ses outils modernes sont au contraire extrêmement utiles pour mesurer les effets des politiques publiques et améliorer leur conception.
La difficulté tient plutôt à la hiérarchie des questions qu’instaure parfois la discipline. La recherche économique tend à privilégier les objets qui se prêtent à une identification causale convaincante, quitte à reléguer au second plan des enjeux socialement cruciaux ou des facteurs explicatifs plus structurels. À cela s’ajoute la marginalisation relative des approches normatives, qui peut laisser croire que l’accumulation de résultats empiriques suffit à orienter la décision publique.
Remédier à ces déséquilibres suppose de mieux articuler les différentes approches de la discipline : identification causale, analyse des mécanismes, économie du bien-être et explicitation des choix normatifs. C’est à cette condition que l’économie pourra continuer à contribuer utilement au bien commun.
Olivier Bargain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.