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13.03.2026 à 15:31

George Sand et Pierre Leroux, un duo d’entrepreneurs socialistes aux origines de la Scop

Patrick Gilormini, Economie & Management, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University)

Bien avant les Scop, George Sand apporta son aide au projet d’imprimerie « coopérative » de Pierre Leroux, à Boussac, dans la Creuse. Une réalisation avec d’importants échos contemporains.
Texte intégral (1765 mots)
Dans le village de Boussac (Creuse) se trouvait une imprimerie qui fit travailler jusqu’à 80 personnes. Le bâtiment est aujourd'hui détruit. Wikimedia commons, CC BY

Cent cinquante ans après sa mort, George Sand reste encore mal connue dans un pan entier de son existence. L’autrice de la Petite Fadette ou de l’Homme de neige fut aussi une militante qui investit dans un projet original d’imprimerie. Son promoteur, le socialiste Pierre Leroux, en fit une des premières coopératives, à rebours du capitalisme moderne. C’est à Boussac, dans la Creuse, que l’utopie prit forme et vie.


Alors que la dermatose nodulaire bovine est le dernier épisode en date de la crise agricole française, avec pour conséquence inattendue une exclusion des bovins du Salon de l’agriculture de Paris en 2026, il convient de relire le regard que pose sur l’économie rurale la romancière George Sand (1804-1876), dont nous célébrons le cent cinquantième anniversaire de la disparition cette année. Inspirée par les idées de Pierre Leroux (1797-1871) en matière d’écologie, elle défend la justice et la solidarité, ancrée dans une foi en l’égalité progressive de l’humanité.

Née à Paris le 1er juillet 1804, c’est au domaine de Nohant-Vic (Indre) que George Sand a vécu l’essentiel de sa vie et qu’elle s’est éteinte le 8 juin 1876, faisant venir autour d’elle les plus grands artistes de son temps (Chopin, Liszt…). Femme de lettres avant-gardiste, elle a abordé des thématiques qui résonnent encore aujourd’hui : la démocratie, le féminisme, l’écologie.

Un soutien essentiel

Une dimension moins connue de l’autrice mérite d’être rappelée. George Sand s’intéressait aux problèmes économiques et sociaux de son époque et s’y investit personnellement. Ainsi, elle soutint la création d’une imprimerie à Boussac (Creuse) par le socialiste Pierre Leroux, qui d’octobre 1845 à février 1848, fait figure à maints égards d’ancêtre lointain des sociétés coopératives contemporaines.


À lire aussi : Charles Fourier, ce penseur du XIXe siècle qui voyait le travail comme un plaisir


Petit retour en arrière, en novembre 1841. Pierre Leroux vient d’achever avec Jean Reynaud l’Encyclopédie nouvelle et fonde la Revue indépendante avec George Sand et Louis Viardot. L’idée et le nom de la revue viennent du refus de l’éditeur de la Revue des Deux Mondes, François Buloz, de publier en l’état Horace, et veut lui imposer une autocensure. Ce roman de George Sand est jugé socialement trop audacieux de par ses positions de défense du peuple et de critique de la bourgeoisie et des institutions.

Après Horace publié en 1842, la Revue indépendante publiera Consuelo, roman de l’émancipation et de la liberté de George Sand directement inspiré de la pensée de Leroux. De son côté, les premiers articles que ce dernier publia dans la revue sont des reprises très enrichies d’Aux philosophes et De la philosophie et du christianisme.

Difficultés financières pour la presse

La création et les débuts de ce périodique illustrent les difficultés financières inhérentes à l’entreprise journalistique. Lorsque George Sand et Pierre Leroux le fondent, ils ne peuvent se rémunérer et doivent publier à intervalles irréguliers dans l’attente de fonds suffisants. Même si les articles publiés remportent un succès certain, George Sand se désengage de l’aventure à partir de 1843. Elle lui reproche notamment son excès d’idéalisme, son manque d’efficacité pratique, et la fragilité de son organisation. Elle continue cependant de le soutenir en y publiant encore deux textes entre octobre et novembre 1843, Fanchette, lettre de Blaise Bonnin à Claude Germain.

Cette initiative éditoriale trouve rapidement ses limites, George Sand percevant la nécessité de communiquer les faits au niveau local, par le biais d’un journal d’opposition. Ainsi, en 1844 George Sand publie Jeanne en feuilleton dans le Constitutionnel, journal d’opposition libéral, bonapartiste et anticlérical. Elle continue toutefois à aider financièrement Pierre Leroux à installer son imprimerie à Boussac. Dans ce roman, George Sand explore l’égalité morale et sociale entre les êtres, la dignité de la vie rurale, la critique du capitalisme prédateur, la valorisation de la fraternité et de la solidarité. Ces thèmes sont au cœur du socialisme associationniste de Leroux.

Leroux, un saint-simonien qui a pris ses distances

Pour comprendre le projet d’imprimerie à Boussac, il faut revenir sur l’itinéraire de Pierre Leroux. Issu d’un milieu populaire, il devient après des études secondaires philosophe et entrepreneur. Il se trouve à la tête de quatre grands journaux : le Globe, organe du saint-simonisme (1824 1832), la Revue encyclopédique (à partir de 1832), l’Encyclopédie nouvelle (à partir de 1834), la Revue indépendante (1841‑1848).

Ayant participé à l’aventure saint-simonienne de 1830-1831, il fut le premier à pointer le danger du collectivisme. Pour cela, il combattit dans ses entreprises les inégalités de classes, de race et de sexe. Aussi, Leroux ne reste guère plus d’un an à la direction de la Revue indépendante. Le dernier texte qu’il y publia en janvier 1843 « D’une nouvelle typographie » témoigne de la renaissance chez lui (qui fut un temps ouvrier-typographe et correcteur, ndlr) du désir de réaliser la machine à composer, un projet qu’il avait lancé dès 1822 et qui avait échoué. Il obtint un brevet et les fonds d’un financier, mais la tentative échoue une seconde fois. Leroux fit alors le projet de quitter Paris et de fonder une imprimerie.

Il choisit Boussac dans la Creuse, à proximité de Nohant (le « fief » de George Sand), où il séjourna de 1845 à 1848. L’aide financière de George Sand fut la condition de l’entreprise. Une colonie s’organisa qui regroupa jusqu’à 80 personnes autour de Pierre Leroux, de ses trois frères et de leurs familles. La journaliste féministe Pauline Roland (1805-1852) fut responsable de l’école de la communauté. La Revue sociale y fut créée en 1845.

France Culture, 2022.

Imprimerie et agriculture circulaire

Installée dans un ancien hospice, l’imprimerie de Boussac, est une expérience d’envergure qui mobilise un collectif de 80 personnes comprenant la famille, les amis et les disciples de Pierre Leroux. L’imprimerie étant implantée dans une ferme, elle intégrait des travaux agricoles partagés. Des cultures et des animaux de basse cour étaient exploités collectivement dans une esprit d’autosubsistance.

Leroux y met en œuvre les principes qu’il a développés dans son œuvre, notamment le circulus, une vision avant-gardiste de l’économie circulaire, en opposition au paradigme productiviste de l’agriculture, promu par Chaptal, Liebig et la chimie agricole. La communauté de Boussac, en suivant les principes de Leroux, atteindra l’autosuffisance alimentaire.

Par ailleurs, Leroux met au point le « pianotype », un nouveau procédé de composition typographique. Cette entreprise n’est pas seulement un journal ; elle est l’expression d’une communion dans la religion de l’humanité se fondant sur l’unité de l’expérience humaine, une religion d’inspiration saint-simonienne, qui s’étend de Boussac à Paris, jusqu’à Limoges et d’autres villes, et relie entre eux tous les disciples de sa « Doctrine de l’humanité ».

Tous les participants à la coopérative recevaient un salaire égal et tous les bénéfices étaient réinvestis dans l’entreprise. Dans les années 1995 à 2000, on y verra les prémices des sociétés coopératives et participatives (Scop) et d’une économie sociale et solidaire pour qui, face à la crise des solidarités abstraites, l’émergence de nouvelles solidarités concrètes de ce type permet de ne pas revenir à des solidarités « héritées ».

La révolution de 1848 sonnera le glas de cette communauté. Pierre Leroux devient maire de Boussac, puis député de la Seine et quitte la Creuse. Quant à George Sand, elle a géré sa carrière de manière très professionnelle et ne s’est pas contentée de vivre de ses rentes. Elle a été également une entrepreneuse, créatrice et directrice de journaux, qui prenait des risques. Tout en entretenant son image de marque personnelle, elle a financé et encouragé l’entreprise communautaire de Pierre Leroux qui aurait difficilement existé sans son soutien.

The Conversation

Patrick Gilormini est membre de la CFDT.

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13.03.2026 à 15:29

Quand la peste a décimé la population mondiale, la biodiversité a, paradoxalement, elle aussi chuté

Christopher Lyon, Visiting Research Fellow, Centre for Death and Society, University of Bath

Jonathan D. Gordon, Postdoctoral Researcher, Palaeoecology, University of York

En analysant des archives polliniques, des chercheurs montrent que l’abandon des terres agricoles a fait reculer la diversité des plantes pendant plus d’un siècle.
Texte intégral (2010 mots)
L’effondrement de la population après la peste noire s’est accompagné d’un recul marqué de la biodiversité végétale, suggérant que les paysages agricoles traditionnels contribuaient à maintenir une grande diversité de plantes. Paul Nash/Shutterstock

On imagine souvent qu’une nature débarrassée des humains se porterait mieux. Mais une nouvelle étude sur la peste noire montre l’inverse : lorsque la population européenne s’est effondrée au XIVᵉ siècle, la diversité des plantes a elle aussi chuté.


Entre 1347 et 1353, l’Europe a été frappée par la pandémie la plus catastrophique de son histoire : la peste noire. En faisant des dizaines de millions de morts, l’épidémie a anéanti entre un tiers et la moitié de la population européenne.

Dans certaines villes, les taux de mortalité ont atteint 80 %. Dans les campagnes, la mortalité liée à la peste noire a provoqué de graves pénuries de main-d’œuvre. Des villages entiers se sont vidés alors que les économies rurales se sont effondrées. Dans de nombreuses régions, les champs cultivés ont été abandonnés et progressivement reconquis par les forêts, les broussailles et les cerfs.

Compte tenu des effets négatifs que les humains ont eus sur la nature au cours des dernières décennies et des derniers siècles, on pourrait s’attendre à ce que ce « réensauvagement » à l’échelle du continent ait permis à la biodiversité de prospérer. Pourtant, notre nouvelle étude publiée dans la revue Ecology Letters met en évidence un résultat potentiellement contre-intuitif : lorsque la population humaine de l’Europe s’est effondrée, la biodiversité végétale a elle aussi fortement reculé.

Les grains de pollen fossilisés présents dans les carottes de sédiments extraites des lacs et des tourbières contiennent des informations sur les communautés végétales qui existaient il y a des milliers d’années. Nous avons utilisé les données de plus de 100 archives de pollen fossile provenant de toute l’Europe pour déterminer comment la diversité des plantes a évolué avant, pendant et après la peste noire.

Les données polliniques montrent qu’entre l’an 0 et 1300, la diversité végétale en Europe a augmenté. Elle a progressé tandis que l’Empire romain d’Occident connaissait son plein essor puis son déclin et a continué de croître durant le haut Moyen Âge. Au Moyen Âge dit « central », les niveaux de biodiversité avaient atteint leur maximum.

Cependant, en 1348, la peste frappe l’Europe et, pendant environ 150 ans, la biodiversité végétale s’effondre. Ce n’est qu’après un siècle et demi – lorsque les populations humaines se reconstituent et que l’agriculture reprend – que la diversité des plantes commence à augmenter de nouveau.

La peste à Florence en 1348, telle que décrite dans le Décaméron de Boccace. Gravure de L. Sabatelli. Wellcome Collection gallery (2018-04-05), CC BY-NC-ND

Nous avons constaté que les pertes les plus importantes de diversité végétale se produisaient dans les zones les plus touchées par l’abandon des terres. En comparant l’évolution de la biodiversité sur des sites ayant connu des trajectoires différentes d’usage des terres après la peste noire, nous avons observé que la biodiversité s’est effondrée dans les paysages où les cultures (terres arables) ont été abandonnées, tandis que les paysages où l’agriculture arable progressait ou restait stable devenaient plus riches en biodiversité.

Nos travaux suggèrent que plus de 2 000 ans d’augmentation de la biodiversité en Europe ont été générés grâce aux humains – et non malgré eux. Mais pourquoi ? Et quelles leçons pouvons-nous en tirer pour la gestion actuelle de la biodiversité, alors même que la conversion des terres en surfaces agricoles entraîne aujourd’hui des pertes de biodiversité ?

La croissance de la population et les innovations technologiques ont poussé les activités agricoles vers des terres jusque-là inexploitées au cours des 1 300 premières années de notre ère. Contrairement à aujourd’hui – où les monocultures dominent – les systèmes agricoles mixtes étaient la norme pendant la majeure partie des 2 000 dernières années.

À travers l’Europe, une mosaïque variée de terres agricoles et de pratiques agricoles était généralement entrecoupée de bois, de pâturages extensifs et de parcelles non cultivées, souvent délimitées par des haies ou des arbres.

Il en résultait un paysage morcelé offrant de multiples niches où différentes espèces végétales pouvaient se maintenir, et où la biodiversité était élevée.

La peste noire a rompu cet équilibre en réduisant les perturbations liées aux activités humaines. Le paysage est alors devenu moins hétérogène et la diversité végétale a globalement décliné. Celle-ci n’a commencé à se rétablir qu’avec le retour d’une agriculture extensive.

Les humains peuvent aussi favoriser la nature

Ces résultats remettent en question les politiques de conservation qui prônent la suppression ou la réduction de l’influence humaine sur les paysages européens afin de protéger la biodiversité.

L’une de ces initiatives est le réensauvagement, que beaucoup considèrent comme une voie vers un avenir riche en biodiversité, où la nature disposerait de l’espace nécessaire pour prospérer. Pourtant, nombre des zones les plus riches en biodiversité en Europe sont celles qui possèdent une longue histoire d’agriculture mixte et de faible intensité. Réensauvager ces paysages façonnés par l’activité humaine pourrait, paradoxalement, éroder la biodiversité que les politiques de conservation cherchent précisément à protéger.

Nos résultats montrant une relation positive de long terme entre humains et biodiversité ne se limitent pas à l’Europe. Des interactions multimillénaires entre les sociétés humaines et le monde naturel ont conduit à des niveaux élevés de biodiversité dans de nombreuses régions de la planète. Parmi ces écosystèmes culturels riches en diversité figurent les jardins forestiers du nord-ouest du Pacifique (des forêts cultivées par les peuples autochtones), les satoyama du Japon (des systèmes mixtes de rizières et de boisements dans les piémonts montagneux) ou encore les ahupuaʻa d’Hawaï (des portions de versants où l’on cultive une grande variété de plantes).

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Les pratiques agricoles modernes et intensives ont entraîné d’importantes pertes de biodiversité à l’échelle mondiale. Pourtant, les résultats tirés de notre étude sur la peste noire, combinés à de nombreux autres exemples, montrent que humains et nature n’ont pas toujours besoin d’être séparés pour conserver et favoriser la biodiversité. Reconnaître les paysages comme des écosystèmes culturels peut au contraire nous aider à imaginer des futurs où la nature et les sociétés humaines peuvent coexister et prospérer.

Pendant des millénaires, des modes traditionnels de gestion des terres à faible intensité ont façonné des écosystèmes diversifiés. Aujourd’hui, lorsque le contexte local s’y prête, ils devraient être encouragés afin de préserver à la fois la diversité biologique et la diversité culturelle.

The Conversation

Christopher Lyon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021 — ainsi que du Biotechnology and Biological Sciences Research Council, subvention n° BB/Z516697/1. Il a également bénéficié par le passé de financements du York Environmental Sustainability Institute, du White Rose University Consortium, du Biotechnology and Biological Science Research Council, de l’Economic and Social Research Council, du Natural Environment Research Council et du gouvernement écossais (subvention n° BB/R005842/1), ainsi que du Social Sciences and Humanities Research Council du Canada (subvention n° 132726).

Jonathan D. Gordon reçoit des financements d’un centre de recherche du Leverhulme Trust — le Leverhulme Centre for Anthropocene Biodiversity, subvention n° RC-2018-021.

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13.03.2026 à 15:28

Missiles Patriot, drones bon marché : pourquoi la défense aérienne doit changer d’échelle

Iain Boyd, Director of the Center for National Security Initiatives and Professor of Aerospace Engineering Sciences, University of Colorado Boulder

Face à des attaques aériennes mêlant missiles, drones bon marché et salves massives, les systèmes de défense traditionnels atteignent leurs limites.
Texte intégral (1780 mots)

Des milliers de drones et de roquettes peuvent aujourd’hui saturer les systèmes de défense les plus sophistiqués. Pour répondre à cette nouvelle réalité des champs de bataille, les militaires développent des armes capables de tirer plus vite, plus longtemps et à moindre coût.


Les batteries de missiles Patriot constituent depuis plusieurs décennies le système de défense aérienne emblématique de l’arsenal des États-Unis. Mais l’évolution des menaces – des roquettes bon marché aux drones encore moins coûteux – a contraint les Américains et d’autres armées à développer toute une gamme d’armes défensives capables d’y répondre.

En représailles aux frappes menées par les États-Unis et Israël, l’Iran mène des attaques aériennes quotidiennes contre Israël et plusieurs pays de la région du golfe Persique à l’aide de missiles et de drones. En décembre 2025, l’Iran a également lancé un raid coordonné de grande ampleur, mobilisant des centaines de missiles et de drones contre Israël.

Le Hamas avait déjà mené une offensive encore plus massive en octobre 2023, tirant plusieurs milliers de roquettes à bas coût et de missiles rudimentaires contre Israël, submergeant son très médiatisé système de défense aérienne Iron Dome. Et dans le conflit entre l’Ukraine et la Russie, on a également observé plusieurs exemples de raids de drones de grande ampleur menés par les deux camps.

En tant qu’ingénieur spécialiste des systèmes de défense, je constate qu’à mesure que se multiplient et se diversifient les menaces – missiles et drones –, les armées sont contraintes d’adapter leur dispositif de défense et de répondre avec une rapidité et une variété comparables.

Les armes défensives sont des éléments de systèmes de défense aérienne intégrés, qui comprennent notamment les moyens de détecter et de suivre les menaces, généralement grâce à différentes formes de radar. Hérités de la guerre froide, les missiles intercepteurs sont l’arme traditionnellement utilisée pour neutraliser ou détruire ces menaces.

Parmi les exemples bien connus de systèmes de défense aérienne utilisant des missiles intercepteurs figurent donc le système Patriot et l’Iron Dome israélien. Ces dispositifs sont conçus pour être efficaces contre un nombre limité de missiles, notamment des missiles balistiques de courte portée, ainsi que contre des avions et des drones. Les États-Unis utilisent également le système Terminal High Altitude Area Defense pour se défendre contre des missiles balistiques de portée intermédiaire, notamment en interceptant ces missiles avant qu’ils ne rentrent dans l’atmosphère terrestre.

Le système Phalanx Close-In Weapon System, montré ici lors d’un exercice de tir, est une mitrailleuse automatisée capable de se défendre contre des drones et des missiles.

Le problème des chiffres

Le conflit actuel dans le Golfe offre un nouvel exemple du calcul implacable au cœur de la défense aérienne. L’Iran a tiré des milliers de missiles et de drones, et il faut souvent plus d’un intercepteur pour abattre un missile entrant. Les États du Golfe seraient aujourd’hui à court d’intercepteurs.

Les stocks américains sont eux aussi sous pression, et les États-Unis envisageraient de déplacer certains intercepteurs depuis la Corée du Sud vers la région du Golfe.

Comme chaque intercepteur coûte plusieurs millions d'euros, utiliser de tels systèmes pour détruire des roquettes qui ne coûtent qu’environ 90 000 euros constitue une équation perdante. Un tel conflit asymétrique est non seulement trop coûteux du côté de la défense, mais il épuise aussi trop rapidement les stocks d’intercepteurs.

De plus, un attaquant peut tout à fait submerger un défenseur. Lors de l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, l’approche traditionnelle de la défense aérienne fondée sur les intercepteurs s’est révélée moins efficace que prévu face à une offensive de grande ampleur impliquant des milliers de missiles et de roquettes relativement rudimentaires. Des premiers rapports font également état d’une importante salve de roquettes tirée par le Hezbollah contre Israël le 11 mars 2026.

Ce qu’il faut plutôt, ce sont des approches de défense aérienne capables de s’adapter à l’ampleur et au niveau de sophistication croissants des menaces. Comme le Phalanx Close-In Weapon System de la marine américaine, utilisé pour défendre les navires contre les missiles ainsi que contre de petites embarcations de surface. Il s’agit d’une mitrailleuse automatisée capable de tirer jusqu’à 4 500 coups par minute. Elle détruit les cibles entrantes en les pulvérisant sous les tirs. Chaque munition coûte moins de 30 euros, et une centaine de coups sont généralement nécessaires pour neutraliser une cible.

Si cette approche est plus économique que l’utilisation d’intercepteurs coûteux, le chargeur du Phalanx peut être vidé très rapidement, en 20 à 30 secondes, ce qui le rend vulnérable face à un grand nombre de missiles arrivant simultanément. Il s’agit en outre de la dernière ligne de défense. Idéalement, les menaces doivent être neutralisées bien avant que le système Phalanx n’entre en action.

Drones et drones anti-drones

Des attaques aériennes de grande ampleur et à bas coût impliquant des drones armés ont été utilisées dans la guerre entre l’Ukraine et la Russie ainsi qu’au Moyen-Orient. Bien que les drones puissent être abattus à l’aide de missiles intercepteurs, cette solution n’est pas économiquement efficace. Des systèmes d’armes à canon, comme le Phalanx, se révèlent efficaces contre les drones. Les forces américaines, celles des États du Golfe et les forces israéliennes ont également abattu des drones à l’aide de tirs de canons depuis différents aéronefs.

Une autre approche récente, utilisée par les forces ukrainiennes, consiste à développer des drones anti-drones. Ils peuvent endommager ou détruire d’autres drones par différents moyens, notamment par la guerre électronique – qui consiste à brouiller leurs systèmes de commande radio et de communication – ou par interception cinétique, lorsqu’ils percutent directement le drone ciblé. On pense par exemple à Merops, que les États-Unis seraient en train d’envoyer dans la région du Golfe.

Armes à énergie dirigée

Les armées développent également des armes défensives non cinétiques fondées sur des technologies d’énergie dirigée. Les deux formes les plus courantes d’armes à énergie dirigée sont les lasers de haute énergie et les micro-ondes de forte puissance. Les deux transforment l’énergie électrique en effets physiques capables d’endommager ou de détruire des cibles aériennes.

L’un de leurs principaux avantages par rapport aux armes traditionnelles, c'est qu'ils sont souvent présentés comme disposant d’un « chargeur infini ». Tant qu’ils sont reliés à une source d’électricité, ils peuvent continuer à tirer. Cette affirmation n’est toutefois pas totalement exacte : ces systèmes doivent être mis à l’arrêt périodiquement afin de refroidir. Ils restent néanmoins plus économiques et disposent d’une capacité de tir bien plus importante que les systèmes cinétiques.

Les armées du monde entier déploient des armes à laser de haute énergie pour se protéger contre l’artillerie légère, les drones et les embarcations de surface. Les lasers peuvent produire différents effets, notamment en perforant les cibles ou en provoquant leur embrasement.

Par exemple, le système naval américain High Energy Laser with Integrated Optical-dazzler and Surveillance est un dispositif embarqué de 60 kilowatts utilisé pour la protection aérienne des navires. Il peut perturber, ou éblouir, les capteurs des missiles et des drones.

Les armes à micro-ondes de forte puissance ne sont pas encore aussi avancées pour les applications de défense aérienne. Elles fonctionnent en provoquant des courts-circuits dans les systèmes électriques des missiles et des drones, ce qui leur fait perdre le contrôle et les détourne de leur cible.

Une évolution rapide

Dans le jeu du chat et de la souris qui caractérise la guerre moderne, le développement d’armes offensives s’accompagne en permanence de contre-mesures défensives. Face à la tendance récente consistant à utiliser un grand nombre d’armes moins sophistiquées et relativement peu coûteuses, la réponse actuelle consiste à développer des solutions capables d’être déployées à grande échelle et à moindre coût.

The Conversation

Iain Boyd reçoit des financements du département de la Défense des États-Unis et de la société Lockheed Martin.

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