21.05.2026 à 11:41
Carl Bethuel, Docteur en géographie, Université Rennes 2
C’est un des paradoxes de notre époque. Satellites, avions, drones et intelligences artificielles nous permettent de cartographier le monde avec une précision inédite. Pourtant, de nombreuses cartes d’un même endroit montrent des réalités différentes. Comment l’expliquer, et comment faire pour ne pas tomber dans du « map-washing » où chacun prendrait la carte qui l’arrange ?
Jamais nous n’avons autant cartographié la planète. Portés par l’essor des capteurs, des plateformes de calcul et de l’intelligence artificielle, nous disposons aujourd’hui d’une abondance de données qui modifie en profondeur notre manière d’observer la Terre.
Cette révolution s’appuie sur un outil central : la télédétection, qui consiste à observer la surface terrestre à distance grâce à des images acquises par des satellites, des avions ou des drones. Là où la cartographie était autrefois lente et localisée, il est désormais possible de suivre des territoires à l’échelle régionale voire mondiale à un rythme inédit.
Cette capacité à observer la Terre répond notamment à des enjeux environnementaux majeurs, largement inscrits dans les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, tels que la lutte contre le changement climatique, la préservation de la biodiversité ou la gestion durable des terres.
Disposer de cartes précises est essentiel pour suivre les changements, orienter les politiques publiques et renforcer la transparence des chaînes d’approvisionnement agricoles. Cette dynamique est aujourd’hui portée par une multiplication d’acteurs produisant et mobilisant des cartes : institutions publiques, organisations internationales, chercheurs, organisations non gouvernementales, mais aussi entreprises privées développant leurs propres services de suivi satellitaire.
Cette diversité s’inscrit notamment dans des dispositifs de régulation comme le règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts, qui impose aux entreprises de démontrer que certaines matières premières ne contribuent pas à la déforestation. Sa mise en œuvre repose largement sur l’usage de cartes mobilisées à différentes étapes des chaînes d’approvisionnement.
Dans ce contexte, le cas des plantations de palmier à huile en Indonésie est au centre des préoccupations liées à la conversion des forêts tropicales en monocultures agricoles. Premier producteur mondial depuis 2007, le pays fait face à des défis tels que la fragmentation des habitats, la diminution de la biodiversité et la dégradation des stocks de carbone forestier. L’expansion des plantations s’accompagne également de tensions socioéconomiques, notamment autour des droits fonciers des populations autochtones.
De nombreux produits cartographiques ont ainsi été développés afin de localiser les plantations et d’en suivre l’évolution, en mobilisant des données et des méthodes variées. Cette diversité offre une pluralité de regards sur un même objet d’étude, constituant une richesse scientifique.
Cependant, elle s’accompagne de résultats parfois difficilement comparables. Ainsi quatre cartes de plantations de palmiers à huile sur l’île de Sumatra ont donné quatre mesures différentes de l’étendue de ces plantations, avec une différence de parfois presque 2 millions d’hectares, soit plus que la superficie de la Bretagne.
Tableau comparatif des quatre cartes de plantations de palmiers à huile sur l’île de Sumatra
Par exemple, la précision des images utilisées ou la période d’observation peuvent varier, influençant les surfaces estimées. Des divergences dans la définition de ce que l’on cartographie peuvent également générer des résultats différents. Dans le cas des plantations de palmier à huile, une question apparemment simple se révèle en réalité complexe : qu’inclut-on exactement ?
Selon les approches, il peut s’agir uniquement de plantations industrielles ou bien comprendre également de petites exploitations paysannes. À cela s’ajoute la question de la temporalité : une plantation mature, immature ou une parcelle en transition ne seront pas toujours représentées de la même manière.
Pour les utilisateurs finaux (décideurs publics, ONG ou acteurs privés) cette diversité de méthodes et de définitions peut alors devenir difficile à interpréter. Face à cette profusion, on peut s’interroger : quelle information utiliser ? Et comment comparer des résultats fondés sur des hypothèses différentes ? En multipliant les représentations d’un même phénomène, l’information se complexifie, en particulier lorsque les incertitudes sont peu visibles.
Face à cette multiplication de cartes, plusieurs pistes émergent pour améliorer leur usage et leur comparabilité. L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’informations, mais d’en renforcer la robustesse et la lisibilité.
La fusion d’information apparaît comme une approche clé. Plutôt que de considérer chaque carte comme une vérité indépendante, il est possible de les combiner, à la manière de plusieurs points de vue sur un même phénomène, afin d’obtenir une vision plus stable. C’est l’approche que nous proposons dans le cadre du projet ANR PALMEXPAND (ANR-20-CE03-0004), mené par une équipe interdisciplinaire (CNRS, Cirad, Inrae). Cette approche s’appuie sur la théorie de Dempster-Shafer, qui permet de croiser plusieurs sources en tenant compte de leurs accords, de leurs désaccords et de leurs incertitudes.
Appliquée à Sumatra, cette méthode améliore la précision des résultats tout en rendant visibles les zones de divergence entre les données. Elle met par exemple en évidence des zones agricoles où des cocotiers sont confondus avec des palmiers à huile, tandis que les grandes plantations industrielles sont mieux identifiées et font davantage consensus entre les différentes sources.
Par ailleurs, notre méthode fournit une information plus nuancée. Cette approche représente mieux l’incertitude, souvent invisible mais essentielle pour comprendre les limites des données et éviter une lecture trop déterministe. Plutôt que des cartes binaires (présence ou absence de plantations de palmiers à huile), il devient possible de proposer des représentations graduelles indiquant différents niveaux de confiance. Un seuil de confiance élevé se traduira par des surfaces détectées moins importantes mais avec une forte certitude, tandis qu’un seuil plus faible inclura davantage de zones, au prix d’une incertitude plus importante.
Les utilisateurs peuvent alors adapter ce seuil selon leurs besoins et produire des cartes cohérentes avec leurs objectifs, tout en restant conscients des marges d’incertitude. Par exemple, dans le cadre du suivi des plantations de palmiers à huile, une ONG pourra se concentrer sur les zones où le niveau de confiance est le plus élevé pour documenter des plantations de palmiers à huile effectivement présentes, tandis qu’une administration pourra intégrer des zones plus incertaines pour identifier des zones susceptibles d’être prochainement converties et orienter les contrôles sur le terrain.
Réunir ainsi différents acteurs et la société civile pour produire des cartes plus lisibles est une façon de lutter contre ce que certains chercheurs ont appelé le « map-washing », soit un processus de diffusion d’informations spatiales ayant peu de valeur pour les utilisateurs, mais contribuant à construire ou orienter un récit particulier.
Si le chercheur en sciences sociales Rory Padfield et ses collègues ont conceptualisé cette dérive pour analyser des outils cartographiques servant à promouvoir une image de transparence environnementale dans l’industrie de l’huile de palme, cette notion peut être élargie à des situations où la multiplication de cartes et de données finit par complexifier leur interprétation et leur usage.
Le problème n’est pas seulement que les cartes puissent tromper : c’est aussi qu’elles deviennent difficiles à utiliser. Cette situation ouvre la voie à une forme d’instrumentalisation plus diffuse, non par manipulation directe des données, mais par sélection opportuniste de la carte la plus adaptée à un objectif donné.
Ainsi, le map-washing ne relève pas uniquement d’une stratégie délibérée de communication : il peut aussi émerger d’un excès d’information mal articulée.
Produire toujours plus de cartes ne garantit pas une meilleure connaissance. L’enjeu central devient alors de passer d’une logique de production à une logique d’usage : mieux définir les objets cartographiés, rendre visibles les incertitudes et développer des outils capables d’articuler différentes sources d’information.
Carl Bethuel a reçu des financements de la Région Bretagne et de l'Agence Nationale de la recherche à travers le projet ANR Palmexpand (ANR-20-CE03-0004)
21.05.2026 à 10:33
Fernanda Arreola, Professor of Strategy and Entrepreneurship, ESSCA School of Management
Greg Unruh, Associate Professor, School of Integrative Studies, George Mason University
Pablo del Río González, Investigador, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC)
Les grands groupes pétroliers tels que Shell peuvent-ils réellement accomplir leur transition énergétique ? Derrière les difficultés, on retrouve la notion centrale de « verrouillage carbone ». Celui-ci est d’abord lié à la durée de vie des infrastructures pétrolières, mais un second type de verrou s’y superpose, lié aux attentes des marchés et des actionnaires.
Pourquoi la transition énergétique progresse-t-elle si lentement, alors même que les technologies bas carbone existent, sont de moins en moins onéreuses et gagnent peu à peu des parts de marché ? Cette question d’actualité trouve une réponse dans les travaux fondateurs de Gregory C. Unruh, qui a introduit dès les années 2000 le concept de carbon lock-in, ou verrouillage carbone en français.
Selon lui, nos économies sont enfermées dans une trajectoire fossile, non pas du fait de l’absence d’alternatives, mais parce que les technologies, institutions et comportements permettant les conditions de cette trajectoire se renforcent mutuellement, créant une inertie systémique. Autrement dit, le carbon lock-in, c’est quand un système continue à fonctionner, non pas parce qu’il est optimal, mais parce qu’il est déjà en place.
Ce cadre théorique a depuis été enrichi par de nombreux travaux, notamment ceux de Steven J. Davis, qui montre comment les infrastructures existantes conditionnent les émissions futures et rendent toute bifurcation coûteuse et incertaine. Dans cette perspective, transformer le système énergétique ne consiste pas simplement à innover, mais à défaire un ensemble de dépendances accumulées dans le temps. Cette perspective prend une résonance particulière dans le cas de Shell, que nous avons analysée dans notre étude récente.
Au début des années 2020, l’entreprise fait face à une pression croissante. Régulations climatiques renforcées, attentes sociétales accrues, et décisions judiciaires inédites, notamment aux Pays-Bas. Ces éléments correspondent à ce que la littérature identifie comme des chocs exogènes, des situations externes capables de déstabiliser un système.
La transition de Shell se présente alors a priori comme conforme à la théorie, mais il apparaît rapidement qu’il existe un verrouillage carbone de second ordre, lié aux marchés et aux orientations stratégiques, en particulier les attentes des actionnaires. Explications.
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De 2015 à 2024, Shell engage des investissements significatifs dans des technologies bas carbone comme l’hydrogène, les biocarburants et le captage du carbone. C’est en particulier le cas pour sa raffinerie de Rotterdam (Pays-Bas), connue sous le nom de raffinerie Shell Pernis. À première vue, l’entreprise semble amorcer une sortie du carbon lock-in.
Shell semble commencer à franchir un cap. Les activités bas carbone gagnent en importance, la stratégie de l’entreprise évolue, et une réduction de la dépendance aux hydrocarbures paraît envisageable. Notre article montre que cette phase correspond à un désenclavement de premier ordre. Les contraintes technologiques et infrastructurelles, qui définissent le carbon lock-in, commencent alors à s’atténuer. C’est ici que, pour la première fois, les conditions matérielles d’une transition deviennent réellement plausibles.
Mais cette dynamique ne se stabilise pas. Très rapidement, une autre forme de contrainte émerge : celle des marchés financiers. Les attentes de rentabilité des investisseurs, les logiques de valorisation boursière et les modèles de gouvernance exercent une pression forte sur les choix stratégiques.
Du point de vue des investisseurs, les activités fossiles restent souvent les plus rentables à court terme. Les investissements bas carbone, plus incertains et plus longs à rentabiliser, peinent à rivaliser. Progressivement, la stratégie de Shell se rééquilibre. Les ambitions climatiques sont ajustées, et les activités traditionnelles retrouvent un rôle central.
Ce constat rappelle que le succès de la transition dépend pour beaucoup des organisations, des institutions et des pratiques existantes. Or, les nouvelles activités reposent ici sur les infrastructures, les compétences et les chaînes de valeur héritées du pétrole. Dans le cas présent, la transformation ne remplace pas le système existant, elle s’y superpose.
Cette observation confirme un point clé de notre recherche : les transitions industrielles sont rarement des ruptures, mais plutôt des reconfigurations progressives.
C’est dans cette tension que réside la contribution principale de notre recherche. Nous montrons en effet que sortir du verrouillage carbone ne suffit pas. Même lorsque les contraintes technologiques s’affaiblissent, un nouveau verrouillage peut émerger, d’ordre financier et stratégique. Nous l’avons appelé « verrouillage carbone de second ordre » (second-order carbon lock-in).
Ce deuxième verrouillage ne repose plus sur seulement sur les infrastructures en place, mais également sur des logiques économiques telles que les attentes des actionnaires, les exigences de rentabilité et les structures de gouvernance. Autrement dit, même lorsque la transition devient techniquement possible, elle peut rester économiquement difficile.
Cette distinction entre les deux formes de verrouillage carbone suggère que les politiques climatiques ne peuvent pas se limiter à soutenir l’innovation ou à adapter les régulations qui s’appliquent aux infrastructures. Elles doivent aussi transformer les incitations économiques et financières qui orientent les décisions des entreprises. Sans cela, les efforts de transition risquent de rester partiels, instables, voire réversibles.
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L’histoire de Shell n’est pas une exception. Elle révèle une dynamique plus générale, celle d’une transition énergétique qui progresse, mais qui reste contrainte par les logiques profondes du système juridique et économique. Sortir du piège carbone ne consiste donc pas seulement à changer de technologie. Il faut aussi changer les règles du jeu.
Le cas de la raffinerie Shell Pernis met en évidence à la fois l’efficacité et les limites des interventions classiques de décarbonation. Les interventions de premier ordre visent d’abord à réduire les inerties internes aux complexes techno-institutionnels (c’est-à-dire les systèmes regroupant aussi bien des acteurs publics que privés qui participent à la diffusion des nouvelles normes technologiques). Elles sont essentielles pour amorcer la transition, mais demeurent insuffisantes lorsque les entreprises sont insérées dans des systèmes transnationaux, notamment les marchés financiers globaux et la concurrence internationale, qui peuvent réintroduire de nouvelles contraintes.
Ceci a deux conséquences très concrètes :
Pour les décideurs publics, cela implique de dépasser les cadres nationaux et d’articuler les politiques climatiques à l’évolution de la gouvernance financière. Une meilleure coordination avec des institutions, telles que la Banque centrale européenne (BCE), l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) ou l’Organisation internationale des commissions de valeurs (IOSCO), apparaît nécessaire afin de limiter les désalignements entre objectifs climatiques et logiques de marché. Des instruments complémentaires, comme des cadres contractuels de long terme ou des protections contre certaines pressions financières, pourraient également soutenir les entreprises en transition.
Pour les entreprises, la transition ne saurait être réduite à un enjeu technologique ou réglementaire local. Et cela d’autant plus pour les firmes multinationales, qui opèrent dans plusieurs cadres nationaux à la fois et doivent gérer des attentes multiples et souvent divergentes, notamment de la part de leurs investisseurs. Les investissements de transition nécessitent des stratégies spécifiques, capables de valoriser leur rentabilité à long terme tout en limitant les pressions à court terme.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.05.2026 à 10:33
Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie
En mars 2026, le groupe TotalEnergies a déclaré renoncer à deux concessions d’éolien offshore sur la côte Est des États-Unis. En échange, l’administration Trump, ouvertement hostile au développement des énergies renouvelables, a promis des investissements de plus de 801 millions d’euros. Cet accord, qualifié de « gagnant-gagnant » par les deux parties, constitue un précédent juridique inédit. Il intervient au pire moment pour les États-Unis, qui doivent faire face à une augmentation massive de la demande d’électricité et fragilise la crédibilité des engagements ESG de la major pétrolière.
L’annonce est intervenue discrètement et l’actualité chargée des deux derniers mois aura eu tôt fait de la chasser des radars. Elle marque pourtant un précédent questionnable. Le 23 mars 2026, lors de la conférence CERAWeek à Houston (Texas), Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a annoncé un accord d’environ 930 millions de dollars (plus de 801 millions d’euros) avec l’administration Trump.
Cet accord prévoit l’abandon par le groupe français de ses deux concessions d’éolien offshore sur la côte Est américaine, Carolina Long Bay et New York Bight, ainsi qu’un redéploiement des investissements vers les hydrocarbures, en particulier le gaz naturel liquéfié (GNL). Le dirigeant a qualifié cet accord de « gagnant-gagnant », une formule qui mérite d’être décortiquée.
Présenté comme une sortie pragmatique d’investissements devenus « politiquement hostiles », cet accord renvoie en réalité à des enjeux plus profonds. D’abord, parce qu’il constitue un précédent juridique inédit qui marque un recentrage stratégique aux implications significatives pour ce qui est des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Ensuite, parce que l’accord envoie également un signal négatif aux marchés financiers, dans un contexte où la demande américaine d’électricité s’apprête à battre des records, notamment dans le contexte de la montée en puissance de l’intelligence artificielle.
En définitive, l’accord fragilise simultanément la crédibilité des engagements climatiques de l’entreprise et la sécurité juridique des investissements verts, tout en interrogeant la gouvernance de la transition énergétique.
Les deux concessions abandonnées par TotalEnergies représentaient une capacité cumulée d’environ 4 gigawatts (GW), soit l’équivalent de quatre réacteurs nucléaires, ou encore de quoi alimenter près de 1,5 million de foyers en électricité décarbonée.
L’entreprise avait acquis ces droits au terme de procédures d’appel d’offres longues et coûteuses. Pour celles-ci, elle avait engagé des centaines de millions de dollars en études environnementales ainsi qu’en ingénierie préliminaire. Les deux projets avaient en outre déjà obtenu les autorisations fédérales nécessaires, ce qui les plaçait dans une phase avancée de développement.
Les raisons de ce rétropédalage tiennent au contexte politique. Dès janvier 2025, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est accompagné d’une offensive réglementaire contre l’éolien offshore, avec le gel de permis, la remise en cause de cadres contractuels existants et une pression accrue sur les États côtiers.
Dans cet environnement devenu incertain, les opérateurs ont réagi différemment. Ørsted et Equinor, par exemple, ont choisi la voie judiciaire. TotalEnergies a fait un autre choix, en acceptant un deal négocié avec l’administration fédérale, fondé sur l’abandon de ses actifs éoliens offshore, en échange d’une compensation financière présentée comme définitive.
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La contrepartie du deal est explicite. Il permet à TotalEnergies de confirmer son statut de premier exportateur privé de gaz naturel liquéfié américain, avec 19 millions de tonnes par an de capacité contractualisée, soit environ 18 % de la production nationale des États-Unis.
Pour l’administration Trump, qui a fait de l’expansion du GNL un instrument central de sa politique industrielle et diplomatique, le groupe français apparaît comme un partenaire de premier plan. L’accord s’inscrit ainsi dans une logique assumée de donnant-donnant, fondée sur l’abandon d’actifs éoliens offshore en échange de la pérennité des positions du groupe dans l’exportation gazière.
Cette convergence stratégique crée toutefois une tension directe avec les engagements climatiques affichés par TotalEnergies. Le groupe dit viser la neutralité carbone en Europe à l’horizon de 2030 et au niveau mondial d’ici à 2050, en cohérence affichée avec les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie.
Or, plusieurs travaux académiques soulignent que les émissions fugitives de méthane sur l’ensemble du cycle de vie du GNL peuvent, sur un horizon de vingt ans, annuler le léger avantage du gaz par rapport aux autres énergies fossiles et le rendre comparable au charbon en matière d’impact climatique.
Cette contradiction n’est pas seulement environnementale, elle est aussi financière. Le « greenium », défini comme la prime de valorisation ou la décote de rendement associées aux titres de dette d’un émetteur jugé crédible sur le plan environnemental, repose fondamentalement sur la cohérence perçue entre sa stratégie industrielle, son allocation d’actifs et sa trajectoire climatique.
La littérature montre que toute divergence entre engagements climatiques affichés et décisions d’investissement effectives tend à éroder, voire à inverser, cette prime de crédibilité. Ce lien entre crédibilité ESG et comportement des investisseurs rejoint nos travaux récents montrant que l’adoption des standards ESG dépend étroitement de la cohérence entre stratégie, gouvernance et environnement réglementaire.
Dans un tel contexte, un déclassement du groupe dans les portefeuilles de grands investisseurs institutionnels, ou une remise en cause de sa crédibilité environnementale, entraînerait des conséquences très concrètes. Lorsque des investisseurs se retirent ou deviennent plus prudents, se financer devient plus coûteux. Cette hausse durable du coût du capital pèserait alors bien davantage, à moyen terme, que le gain financier immédiat tiré du deal américain.
L’aspect le plus singulier de cet accord tient à sa nature juridique. L’administration Trump avait d’abord tenté de bloquer des projets éoliens pourtant déjà autorisés. Ces initiatives ont été invalidées par les tribunaux fédéraux, qui ont rappelé que les permis délivrés créaient des droits protégés et ne pouvaient être suspendus ou retirés unilatéralement par l’exécutif.
Face à cette limite, l’administration a changé de levier. Bloquée juridiquement, l’administration a trouvé avec TotalEnergies un moyen plus efficace : substituer à la contrainte réglementaire une transaction financière conduisant à l’abandon volontaire des projets.
Ce mécanisme s’inscrit dans une tension bien connue du droit économique états-unien, celle de l’« expropriation réglementaire indirecte », ou regulatory taking. Le cinquième amendement de la Constitution interdit notamment, en effet, à l’État de priver un investisseur de la valeur économique de son actif sans compensation, y compris en l’absence de nationalisation formelle. Lorsqu’une réglementation devient si contraignante qu’elle rend un investissement non viable, elle peut être assimilée à une expropriation déguisée. C’est précisément sur ce fondement que les tribunaux fédéraux ont bloqué les tentatives de l’administration visant à neutraliser des projets éoliens déjà autorisés.
L’accord annoncé à CERAWeek permet ainsi de contourner la jurisprudence sans l’affronter directement. En recourant à une compensation financière négociée, l’administration évite toute qualification d’expropriation, tout en obtenant un résultat équivalent : l’abandon de projets pourtant légalement autorisés.
Ce précédent est lourd de conséquences. Il installe l’idée qu’un permis pour un projet d’énergie renouvelable peut devenir rachetable au gré d’une alternance politique, indépendamment de sa conformité au droit en vigueur. Or, les travaux de l’économiste Nicholas Bloom sur l’incertitude de politique économique montrent que ce type d’instabilité réglementaire pèse durablement sur les décisions d’investissement, bien au-delà des cycles politiques immédiats.
La prime de risque exigée par les investisseurs s’en trouve accrue. Et cela non seulement pour le projet concerné, mais aussi pour l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables aux États‑Unis. Ce mécanisme est cohérent avec nos travaux récents, qui montrent que l’incertitude politique accroît durablement la prime de risque exigée par les investisseurs et modifie les flux d’investissement, bien au‑delà des chocs politiques immédiats.
L’ironie de cet accord tient avant tout à son calendrier. Selon les projections de l’Agence d’information américaine sur l’énergie, la demande d’électricité américaine devrait croître de plus de 15 % d’ici 2030, sous l’effet combiné du développement accéléré des centres de données liés à l’intelligence artificielle, de l’électrification des transports et de la réindustrialisation.
Dans ce contexte, les technologies les plus rapidement mobilisables restent l’éolien et le solaire, dont les coûts sont désormais compétitifs avec ceux des énergies fossiles. Renoncer à près de 4 gigawatts d’éolien offshore déjà autorisés au profit d’un combustible fossile revient ainsi à abandonner un projet dont les fondations sont déjà posées.
Les États côtiers concernés, en particulier la Caroline du Nord et l’État de New York, avaient intégré ces capacités dans leurs trajectoires officielles de transition, à la fois pour sécuriser l’approvisionnement électrique et pour atteindre leurs objectifs climatiques. Cette situation met en lumière une tension croissante entre la gouvernance énergétique fédérale et les stratégies des États, fragilisant la cohérence de la politique énergétique américaine au moment même où les besoins augmentent le plus rapidement.
Cet accord révèle aussi, de façon plus générale, les tensions structurelles au cœur de la gouvernance climatique mondiale. Il souligne l’écart persistant entre les engagements climatiques volontaires, la stabilité juridique de façade et, de fait, la volatilité des politiques publiques. Si ce type de mécanisme, fondé sur le rachat d’abandons de projets légalement autorisés, venait à se généraliser, la prime de risque associée aux investissements verts aux États‑Unis en serait durablement renforcée.
Pour TotalEnergies, l’accord peut apparaître économiquement rationnel à court terme. Le véritable test se jouera toutefois ailleurs : dans l’évolution de ses notations ESG, dans l’examen des prochains rapports de durabilité et dans la capacité des marchés à distinguer une transition effective d’un simple ajustement de stratégie sous contrainte politique.
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Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.