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06.01.2026 à 16:56

Quelle est la différence entre matière noire et antimatière ?

Dipangkar Dutta, Professor of Nuclear Physics, Mississippi State University

La matière ordinaire – qui constitue tout ce que nous voyons et touchons – n’est pas le seul type de matière présent dans l’Univers.
Texte intégral (2160 mots)
Les galaxies spirales, comme ici Messier 77, ont aidé les astronomes à découvrir l’existence de la matière noire. NASA, ESA & A. van der Hoeven, CC BY

« Qu’est-ce que la matière noire et qu’est-ce que l’antimatière ? Sont-elles la même chose ou différentes ? » Cet article est issu de notre série pour les plus jeunes lecteurs, Curious Kids, et répond à la question de Namrata, 13 ans, Ghaziabad, Inde.


Les minions dont parle l’auteur de ce texte sont des personnages farceurs et burlesques issus des films Moi, moche et méchant.

Imaginez un jeu vidéo d’aventure avec votre héros préféré comme personnage principal. Un autre personnage, son jumeau miroir, apparaît de temps en temps et fait exploser tout ce qu’il touche. Pour corser encore le tout, le jeu inclut une ruche mystérieuse peuplée de minions cachés à chaque coin, qui changent les règles du jeu sans jamais se montrer.

Si l’on considère ces personnages comme des types de matière, ce jeu vidéo représente en gros le fonctionnement de notre Univers.

Le héros est la matière ordinaire, c’est-à-dire tout ce que nous pouvons voir autour de nous. L’antimatière est le jumeau miroir explosif que les scientifiques arrivent à comprendre, mais plus difficilement à trouver. Et la matière noire représente les minions invisibles : elle est partout, mais nous ne pouvons pas la voir, et les scientifiques ignorent de quoi elle est faite.

Antimatière : le jumeau miroir

Toute la matière ordinaire autour de vous est constituée de blocs de base appelés atomes. Les atomes possèdent des particules chargées positivement appelées protons entourées de minuscules électrons chargés négativement.

On peut considérer l’antimatière comme le jumeau de la matière ordinaire, mais avec des charges opposées.

Toutes les particules, comme les protons et les électrons, ont des « frères et sœurs » d’antimatière. Les électrons ont des positrons, qui sont des anti-électrons, tandis que les protons ont des antiprotons. Les antiprotons et les positrons forment des atomes d’antimatière, ou anti-atomes. Ils ressemblent à des images miroirs, mais avec leurs charges électriques inversées. Quand la matière et l’antimatière se rencontrent, elles se détruisent mutuellement dans un éclair de lumière et d’énergie avant de disparaître.

Heureusement, l’antimatière est très rare dans notre Univers. Mais certains atomes de matière ordinaire, comme le potassium, peuvent se désintégrer et produire de l’antimatière. Par exemple, lorsque vous mangez une banane ou tout aliment riche en potassium, vous consommez de très petites quantités de ces atomes producteurs d’antimatière. Mais la quantité est trop faible pour avoir un effet sur votre santé.

L’antimatière a été découverte il y a presque cent ans. Aujourd’hui, les scientifiques peuvent créer, stocker et étudier l’antimatière en laboratoire. Ils en comprennent très bien les propriétés. Les médecins l’utilisent même pour les PET-Scan. Ils injectent de toutes petites quantités d’atomes producteurs d’antimatière dans le corps et, au fur et à mesure que ces atomes circulent, le scanner prend des images des éclairs de lumière produits par l’annihilation de l’antimatière et de la matière dans le corps. Ce processus permet aux médecins de voir ce qui se passe à l’intérieur du corps.

Les scientifiques ont également découvert qu’à la naissance de l’Univers, il y avait des quantités presque égales de matière et d’antimatière. Elles se sont rencontrées et annihilées. Heureusement, une très petite quantité de matière ordinaire a survécu pour former les étoiles, les planètes et nous tous.

Si la matière et l’antimatière s’annihilent en entrant en contact, et qu’il y avait autrefois des quantités égales de chacune, comment se fait-il qu’il y ait aujourd’hui beaucoup plus de matière que d’antimatière dans l’Univers ?

Matière noire : les minions invisibles

La matière noire est beaucoup plus mystérieuse. Avez-vous déjà tourné très vite sur un tourniquet ? Si oui, vous savez combien il est difficile de rester dessus sans tomber, surtout si vous êtes seul sur le tourniquet.

Maintenant, imaginez qu’il y ait plein de minions invisibles sur ce tourniquet avec vous. Vous ne pouvez ni les voir ni les toucher, mais ils vous retiennent et vous empêchent de vous envoler quand il tourne à toute vitesse. Vous savez qu’ils sont là parce que le tourniquet est plus lourd et difficile à faire tourner qu’il n’y paraît. Les minions ne jouent pas et ne parlent à personne ; ils restent simplement là, ajoutant leur poids à l’ensemble.

Il y a environ cinquante ans, l’astronome Vera Rubin a découvert un mystère similaire dans les galaxies spirales. Elle a observé des galaxies en rotation, qui sont comme des tourniquets cosmiques, et a remarqué quelque chose d’étrange : les étoiles situées à l’extérieur de ces galaxies tournaient beaucoup plus vite qu’elles ne devraient. Elles auraient dû être projetées dans l’espace comme des étincelles d’un feu d’artifice. Mais ce n’était pas le cas.

C’était comme regarder des enfants tourner à une vitesse incroyable sur un tourniquet mais rester parfaitement en place.

L’astronome Vera Rubin a découvert, en observant les galaxies spirales, ce que les scientifiques expliquent aujourd’hui par la matière noire. Carnegie Institution for Science, CC BY

La seule explication ? Il doit exister un océan de « choses » invisibles qui maintiennent tout en place grâce à leur gravité supplémentaire. Les scientifiques ont appelé cette matière mystérieuse « matière noire ».

Depuis, les astronomes ont observé des comportements étranges similaires dans tout l’Univers. Les galaxies au sein de grands amas se déplacent de manière inattendue. La lumière est plus courbée autour des galaxies qu’elle ne devrait l’être. Les galaxies restent bien plus solidaires que ce que la matière visible seule pourrait expliquer.

C’est comme si notre terrain de jeu cosmique avait des balançoires qui bougent toutes seules et des tape-culs qui basculent alors que personne n’est assis dessus.

La matière noire n’est pour l’instant qu’un nom provisoire, en attendant que les scientifiques découvrent ce que c’est réellement. Depuis cinquante ans, de nombreux chercheurs mènent des expériences pour détecter la matière noire ou la produire en laboratoire. Mais jusqu’à présent, ils sont restés bredouilles.

Nous ne savons pas ce qu’est la matière noire, mais elle est partout. Il pourrait s’agir de particules que les scientifiques n’ont pas encore découvertes ou de quelque chose de complètement inattendu. Mais les astronomes peuvent constater, en observant la vitesse de rotation des galaxies, qu’il y a environ cinq fois plus de matière noire que toute la matière ordinaire de l’Univers.

The Conversation

Dipangkar Dutta bénéficie d'un financement du ministère américain de l'Énergie et de la National Science Foundation.

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06.01.2026 à 16:54

Pourquoi les femmes font-elles moins de vélo que les hommes ?

David Sayagh, Maître de conférence en sociologie, Université Paris-Saclay

Pourquoi les femmes utilisent moins le vélo que les hommes ? Inégalités, socialisation, mobilité, sécurité : comprendre les obstacles genrés qui freinent la pratique féminine.
Texte intégral (2284 mots)
En France, 38 % des femmes adultes déclarent avoir une faible maîtrise du vélo. CFAB/Unsplash, CC BY

En France, comme dans la grande majorité des pays du globe, les femmes pédalent moins que les hommes. Comment l’expliquer ?


Selon une enquête de 2023, en France, 11 % des femmes adultes affirment ne pas savoir faire du vélo et 38 % déclarent une faible maîtrise, contre respectivement 5 % et 23 % des hommes. Elles ne sont que 25 % à en faire au moins une fois par semaine, contre 38 % des hommes. Et la tendance s’observe pour les principales formes d’usage.

De plus, les cyclistes hommes parcourent en moyenne des distances plus importantes. Malgré une féminisation progressive, les femmes ne représentent que 12,8 % des licencié·es de la fédération française de cyclisme et seulement 7 % des pratiquant·es en compétition. Plus clivée encore, l’activité professionnelle de livraison à vélo ne compte quasiment que des hommes.

Le recours au vélo à assistance électrique (VAE) est davantage paritaire (47 % de femmes). Toutefois l’accès à cette technologie est très inégalitaire entre les femmes. Les moins dotées en termes de revenu sont peu enclines à en bénéficier.

Par ailleurs, les femmes sont plus susceptibles de ne posséder aucun vélo ou d’utiliser un modèle d’entrée de gamme. Comme c’est le cas des groupes sociaux les plus pauvres, elles se déplacent davantage à pied et en transport en commun (TC). Les parts des différents modes de déplacement–marche, TC et vélo – sont respectivement de 25,8 %, 14 % et 1,5 % pour les femmes, contre 21,5 %, 11,2 % et 4 % pour les hommes.

Des socialisations corporelles, sportives et spatiales très genrées

Ces constats s’expliquent notamment par le fait que le vélo est une activité d’extérieur qui (en France) reste fortement associée à un sport masculin nécessitant des efforts intenses, à un mode de déplacement individuel dangereux, au tourisme, à l’aventure ainsi qu’à un objet mécanique autoréparable.

Or, à travers leur socialisation (ensemble des processus par lesquels la société façonne les individus), les femmes sont généralement moins incitées à investir l’espace public, à se déplacer seules, à s’aventurer, à s’adonner à des activités mécaniques, à fournir des efforts physiques intenses (d’autant plus en compétition) et à prendre des risques corporels.

Ce processus est particulièrement prégnant durant l’adolescence, période marquée par un durcissement des assignations de genre (injonctions à devenir une fille féminine ou un garçon masculin). Ce constat est d’autant plus préoccupant que la pratique du vélo pendant l’adolescence conditionne fortement la probabilité d’en refaire plus tard.

« En 4e, c’est là qu’elle s’est sentie plus, enfin, qu’elle est devenue une femme, une jeune femme quoi, enfin elle a eu ses trucs […] Et elle s’est sentie grande quoi ! Maquillage, tout ça, et c’est vrai que là, le vélo, elle en a plus trop fait, mais ses copines en faisaient plus de toute façon », Véronique, 42 ans, éducatrice petite enfance.

À l’âge adulte, les femmes sont davantage amenées à effectuer des chaînes de déplacement complexes (succession de trajets correspondant à différents motifs : travail, école, médecin, courses, etc.) découlant de leurs plus grandes responsabilités domestiques (notamment le transport d’enfants, de personnes âgées ou malades). Au même titre que les problèmes de santé ainsi que les changements de lieu de résidence ou d’emploi, l’arrivée d’enfant(s) les conduit plus souvent à arrêter le vélo que ce n’est le cas pour les hommes.

Leur usage du vélo est également plus souvent freiné par la peur de l’accident, la vitesse et le volume du trafic, les montées et longues distances, un manque de confiance en leurs capacités physiques, et la crainte de problèmes mécaniques. Elles sont aussi plus susceptibles de réduire ou d’abandonner leur pratique du vélo à la suite d’un accident ou d’une chute.

Des inégalités entre les femmes elles-mêmes

Par ailleurs, moins compétentes pour réparer leur vélo, moins en mesure de recourir à un ou une professionnel·le (en raison de moindres ressources économiques) et moins souvent équipées d’un vélo de remplacement, elles sont plus exposées à un abandon de pratique en cas d’avarie.

Ces freins concernent moins les femmes des classes dominantes vivant en milieu urbain dense, où les dimensions écologique, sanitaire et pratique du vélo sont particulièrement valorisées, et où les aménagements sont plus sécurisés, continus, directs, connectés et lisibles.

À l’inverse, les femmes de milieu populaire – notamment lorsqu’elles sont issues de cultures non occidentales dans lesquelles l’usage du vélo est l’apanage des hommes – sont fortement susceptibles de ne jamais avoir appris à faire du vélo ou d’avoir arrêté avant l’âge adulte. Elles sont davantage concernées par les tâches domestiques ainsi que par un manque de ressources financières, de modèles d’identification, de connaissances des bienfaits du vélo, et d’accès au réseau cyclable.

L’influence déterminante de l’environnement familial et des pairs

La dimension genrée des socialisations cyclistes repose sur toutes les instances et agents de socialisation, à commencer par l’environnement familial et ce, dès le plus jeune âge. Les filles sont moins incitées à sortir, à explorer, à se dépenser et à prendre des risques que les garçons. En particulier au moment de la puberté, elles se font plus souvent accompagner ou interdire de pratiquer. Elles sont davantage retenues dans la sphère domestique et dissuadées de se déplacer seules.

Cela est moins marqué dans les milieux fortement dotés en capital culturel, où les femmes sont généralement plus enclines à s’approprier le vélo comme un outil libérateur du sentiment de vulnérabilité dans l’espace public (parce que permettant d’aller plus vite qu’à pied et de ne pas se sentir confinées). Mais cette forme d’appropriation peut favoriser un sentiment de dépendance au vélo (perçu comme plus rassurant que la marche et les transports en commun) limitant en définitive leurs alternatives. Parce que les sociabilités demeurent très homosexuées (entre personnes du même sexe), l’influence des pairs tend aussi à favoriser la reproduction des inégalités de genre, notamment dans le cadre de pratiques sportives.

Le rôle majeur des institutions sportives et médiatiques

Le monde du sport de compétition joue également un rôle important dans la sexuation des socialisations cyclistes. La recherche en physiologie de l’exercice montre qu’en raison d’une meilleure résistance à la fatigue et d’une meilleure utilisation des graisses comme énergie, les femmes disposent d’avantages non négligeables pour les épreuves sportives d’ultra-endurance extrêmes (supérieures à 6 heures de course).

Pourtant, la non-confrontation directe entre femme(s) et homme(s) reste la norme des courses de cyclisme sur route les plus médiatisées, dont les distances règlementaires sont environ deux fois inférieures pour les femmes. Les institutions et les médias naturalisent ainsi une supposée incapacité des femmes à rivaliser avec les hommes, érigeant pour les filles des modèles infériorisés.

Les injonctions genrées véhiculées par les objets

L’influence des vélos n’est pas à négliger. Dès le plus jeune âge, ils constituent des supports de socialisation genrée. Ceux adressés aux filles sont davantage équipés d’éléments renvoyant aux tâches domestiques et à la fonction maternelle (béquille, panier, siège poupon, etc.). D’autres objets favorisent le clivage. Nombreuses sont les femmes qui évitent le vélo afin de préserver leur maquillage ou leur tenue féminine (robe, jupe, talons).

D’autres freins tiennent au port de vêtements religieux (hijab, niqab, etc.), à l’usage de protections hygiéniques ou encore à la croyance que la selle pourrait compromettre la virginité (en particulier chez les moins dotées en capital culturel).

Les inégalités d’accès à l’espace public

Si le vélo est essentiellement étudié, conçu, vendu, pratiqué, promu, enseigné et réparé par des hommes, il est aussi pratiqué dans des espaces notamment façonnés et occupés par des hommes. Or, comme la cour d’école, qui constitue un support clé des socialisations spatiales genrées durant l’enfance, l’espace public n’est pas neutre.

Quel que soit leur mode de déplacement, les femmes sont davantage confrontées au harcèlement et aux agressions sexuelles de rue. Les stratégies qu’elles adoptent (se vêtir d’une tenue moins « féminine », se faire accompagner, feindre d’être accompagnée, faire des détours, éviter certains horaires, se munir d’une arme, renoncer, etc.) augmentent leur charge mentale, limitent leurs opportunités et conduisent parfois à l’abandon définitif du vélo.

Le vélo n’est pas forcément libérateur

Soulignons enfin que l’adoption du vélo (de même que le recours à des outils ménagers ou à la voiture) n’est pas forcément libératrice pour les femmes. Lorsqu’il permet d’aller plus vite (notamment en milieu dense), le vélo devient souvent un outil d’optimisation du temps. Ainsi, il peut contribuer à intensifier le travail domestique des femmes. C’est le cas lorsque, au lieu d’être réinvesti en loisir, le temps gagné est consacré à de nouvelles tâches.

Ainsi, il ne suffit pas d’inciter les femmes à faire du vélo pour tendre vers plus d’égalité. Une politique vélo qui poursuivrait cet objectif devrait tenter d’agir conjointement sur l’ensemble des instances et agents de socialisation (famille, pairs, institutions, médias, rue, objets, religion, etc.). C’est l’ensemble de nos structures sociales qu’il faudrait repenser.


David Sayagh est l’auteur de Sociologie du vélo, aux éditions La Découverte, 2025.

The Conversation

David Sayagh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.01.2026 à 16:54

Que retenir de la présidence malaisienne de l’Asean ?

Paco Milhiet, Visiting fellow au sein de la Rajaratnam School of International Studies ( NTU-Singapour), chercheur associé à l'Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris (ICP)

En 2025, c’est la Malaisie qui a présidé la grande organisation du sud-est asiatique, dans une période marquée par de graves tensions dans la région et dans le monde.
Texte intégral (2216 mots)

Avec désormais 11 membres, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est a toujours l’ambition de jouer un rôle central en Asie du Sud-Est. La Malaisie, qui a exercé la présidence tournante de l’organisation en 2025, a profité de l’occasion pour se repositionner comme un acteur important dans la région et au-delà.


Cet article a été co-rédigé avec Colin Doridant, analyste des relations entre la France et l’Asie.

Ancienne colonie britannique, la Malaisie est l’un des rares États d’Asie du Sud-Est à être passé d’une stratégie d’alliance à une posture de non-alignement sur la scène internationale. Indépendante depuis 1957, sa politique étrangère est restée, dans un premier temps, étroitement liée aux garanties de sécurité britanniques à travers l’Anglo-Malayan Defence Agreement (1957-1971), puis les Five Power Defence Arrangements, un pacte défensif non contraignant réunissant le Royaume-Uni, la Malaisie et Singapour, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Le progressif retrait britannique, la reconnaissance de la République populaire de Chine (RPC) en 1974 ainsi que l’arrivée au pouvoir de Mahathir Mohamad – une figure politique majeure en Asie – ont posé les bases d’une politique étrangère plus autonome et tournée vers le continent asiatique.

En 2025, la Malaisie a cherché à exploiter sa présidence de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (Asean) pour affirmer son rôle sur la scène régionale et internationale. Une stratégie qui s’est révélée payante pour Kuala Lumpur, mais en demi-teinte pour l’Asean.

Une politique étrangère neutre mais proactive

Après avoir adhéré au mouvement des non-alignés en 1970 et réaffirmé son non-alignement dans son Livre Blanc de la défense de 2020, la Malaisie semble aujourd’hui poursuivre une politique étrangère d’équilibre stratégique dynamique entre Pékin et Washington, centrée autour de l’Asean dont elle a été l’un des cinq membres fondateurs en 1967 (l’organisation compte désormais 11 membres).

Si la Malaisie, publiquement, n’hésite pas à aller dans le sens de la RPC – comme l’a encore montré la visite d’État de Xi Jinping en avril –, elle a également fait du respect de sa souveraineté en mer de Chine méridionale une de ses priorités stratégiques face à Pékin.

Avec les États-Unis, la relation bilatérale est de plus en plus tendue – que ce soit à propos du conflit israélo-palestinien ou de la nomination du très controversé prochain ambassadeur des États-Unis en Malaisie. La coopération reste néanmoins résiliente, comme en témoigne la signature d’accords de défense et d’accès aux terres rares lors de la visite de Donald Trump en octobre 2025.

Dans les relations avec ses voisins, la Malaisie privilégie un pragmatisme discret en matière de gestion des litiges frontaliers, comme avec les Philippines sur l’État de Sabah ou avec l’Indonésie autour d’Ambalat en mer de Célèbes.

Vis-à-vis de Singapour, ancien membre de la fédération qui s’est détaché en 1965, les relations sont largement normalisées avec des initiatives comme l’ouverture prochaine du Johor Bahru–Singapore Rapid Transit System ou la formalisation en janvier 2025 de la Johor-Singapore Special Economic Zone qui illustrent une approche axée sur l’interdépendance économique, évitant les confrontations publiques.

La présidence de l’Asean 2025 : un succès politique pour Anwar Ibrahim et diplomatique pour la Malaisie

Dix ans après sa dernière présidence de l’Asean, la Malaisie reprenait en 2025 les rênes de l’organisation dans un climat interne et international bien différent de celui qui prévalait une décennie auparavant.

Premier ministre depuis novembre 2022, Anwar Ibrahim, ancien dauphin puis rival de Mahathir, assurait cette présidence de l’Asean, plateforme unique pour rétablir une position d’acteur régional clé. La présidence malaisienne de l’Asean s’est inscrite dans la continuité de sa politique étrangère, qui vise à promouvoir le multilatéralisme et faire de Kuala Lumpur une capitale diplomatique en Asie du Sud-Est. Une mission réussie, avec les visites de plus de 25 chefs d’État différents en Malaisie au cours de l’année 2025, dont celles de Recep Tayyip Erdoğan, de Xi Jinping, de Donald Trump ou encore l’organisation de la rencontre Rubio-Lavrov en juillet.

Autre facette de la diplomatie malaisienne en 2025 : une forte solidarité avec les peuples « opprimés », en particulier les Palestiniens, et une critique des « doubles standards » occidentaux. Les efforts d’Anwar pour concrétiser l’organisation du premier sommet « Asean-GCC-China » entre l’Asean, les six pays du Conseil de coopération du Golfe et la RPC, sont également à souligner. La Malaisie tente de se positionner comme un pont (bridging linchpin vision) entre les différentes régions et cultures, particulièrement entre le monde islamique, l’Occident, mais aussi le « Sud Global », le pays ayant obtenu le statut de partenaire des BRICS en 2024.

Une année 2025 où la Malaisie aura donc pu rayonner à l’international, à l’instar de son premier ministre qui prépare déjà les prochaines élections générales de février 2028.

Asean : des horizons incertains

Point d’orgue d’une année intense, le 47e sommet de l’Asean, organisé concomitamment avec d’autres réunions (Partenariat économique régional global, Sommet de l’Asie orientale) et en présence de Donald Trump, fut historique par l’adhésion d’un onzième membre : le Timor-Leste.

Néanmoins, sur les plans économique et diplomatique, les résultats ont été mitigés. En effet, si le renforcement de l’Asean Trade in Goods Agreement (ATIGA) et de l’Asean-China Free Trade Agreement (ACFTA) ont marqué des avancées vers plus d’intégration régionale, des critiques ont surtout été formulées à l’encontre des accords bilatéraux de réduction des tarifs douaniers signés par la Malaisie et le Cambodge avec les États-Unis. Ces derniers contiendraient des « clauses empoisonnées » visant à renforcer le commerce avec les États-Unis et à limiter celui avec la RPC. Des accords-cadres similaires ont été signés avec le Vietnam et la Thaïlande. Ces dispositions symbolisent les difficultés de l’Asean à s’adapter à la diplomatie économique trumpienne, qualifiée par certains de « diplomatie du cowboy ».

Sur le plan régional, c’est principalement le réveil du conflit larvé entre la Thaïlande et le Cambodge en mai 2025 qui a pesé sur la présidence malaisienne de l’Asean. Malgré des efforts – plus sino-malaisiens qu’états-uniens – qui ont mené à la conclusion lors du sommet de l’Asean de « l’accord de paix de Kuala Lumpur » entre les deux belligérants en octobre, les hostilités ont repris dès le mois de novembre.

En s’ajoutant à l’échec d’avancées concrètes sur le dossier birman et de la mer de Chine méridionale, la confrontation entre Bangkok et Phnom Penh n’a fait que souligner l’incapacité de l’Asean à régler les conflits régionaux. Un rappel supplémentaire de la complexité de ces défis persistants et des limites des mécanismes dont dispose l’Asean pour y faire face.

Les prochaines présidences de l’Asean – les Philippines en 2026, qui ont annoncé qu’elles feraient du Code de conduite en mer de Chine méridionale leur priorité, et Singapour en 2027, année des 60 ans de l’organisation et du prochain Congrès national du Parti communiste chinois – sont d’ores et déjà toutes deux sous pression face à l’accumulation des crises en Asie du Sud-Est.

Ces dynamiques auront des ramifications géopolitiques qui dépassent le seul cadre régional et offrent à des acteurs extérieurs, la France par exemple, des opportunités de coopération et d’influence dans la région.

Les perspectives françaises

Dans le cadre de la mise en œuvre de la nouvelle stratégie Indopacifique française, la Malaisie constitue aujourd’hui un partenaire important en Asie du Sud-Est.

Le pays accueille environ 300 filiales d’entreprises françaises représentant quelque 30 000 emplois. Mais c’est dans le domaine de la défense que la coopération s’est révélée la plus soutenue, la Malaisie s’imposant, dans la première décennie du XXIe siècle, comme le principal partenaire de défense de la France en Asie du Sud-Est (aux côtés de Singapour), notamment à travers la vente de matériel militaire (sous-marins Scorpène, avions A400M, hélicoptères H225). La coopération militaire se poursuit actuellement, qu’il s’agisse des déploiements français (missions CLEMENCEAU 25 et PEGASE), de l’exercice terrestre conjoint MALFRENCH DAGGERT, ou encore des escales et exercices navals réguliers.

La relation connut une certaine accalmie, marquée par des périodes de tensions. Ainsi, en 2018, le retrait de l’huile de palme de la liste des biocarburants bénéficiant d’une exonération fiscale en France fut interprété par la Malaisie comme une interdiction déguisée d’importation, fragilisant un secteur stratégique.

La visite officielle à Paris d’Anwar Ibrahim en juillet 2025 semblait indiquer « la relance » de la relation bilatérale pour reprendre les mots du président Emmanuel Macron. Mais le discours d’Anwar à la Sorbonne pouvait toutefois être perçu comme un avertissement adressé aux Européens, les invitant à recalibrer leurs relations avec l’Asie du Sud-Est et à mieux appréhender les sensibilités d’une région qui « a l’habitude d’être décrite, mais beaucoup moins celle d’être écoutée ».

Il pourrait être intéressant pour la France de renforcer son soutien à la gestion des crises en Asie du Sud-Est, dans la dynamique de la nomination en 2024 d’un envoyé spécial pour la Birmanie en appui des efforts internationaux. En effet, le contentieux territorial entre la Thaïlande et le Cambodge trouve son origine dans le découpage territorial de l’Indochine française et des traités franco-siamois de 1904 et 1907. Or, la reprise du conflit coïncide avec l’organisation en 2026 du XXe Sommet de la Francophonie qui se tiendra au Cambodge (la Thaïlande est également membre l’organisation avec le statut observateur) et auquel participera Emmanuel Macron.

Un déplacement français en Asie du Sud-Est qui ne devra pas, cette fois, oublier la Malaisie, comme le rappelait avec humour le premier ministre malaisien à son homologue français dans la cour de l’Élysée en juillet 2025 : « Avant que vous n’atteigniez le Cambodge pour le Sommet de la Francophonie, vous n’aurez aucune excuse de ne pas visiter la Malaisie. »

The Conversation

Paco Milhiet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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