02.06.2026 à 12:29
Joffrey Zoll, MCU-PH en physiologie, faculté de médecine, Université de Strasbourg
Victor Frumholz, Etudiant en biologie/Stagiaire au CRBS à Strasbourg, University of South Alabama
La première semaine du tournoi des Internationaux de France de tennis à Roland-Garros, à Paris, a été marquée par les chaleurs caniculaires sous lesquelles joueuses et joueurs ont dû batailler sur les courts. Quels mécanismes physiologiques permettent à ces athlètes de s’adapter, jusqu’à un certain point, à des températures élevées, sachant que le tennis est un sport dans lequel le corps est mis à rude épreuve de manière spécifique ? Quelles précautions les joueuses et joueurs amateurs, qui ne disposent pas des mêmes capacités d’adaptation, doivent-ils prendre ? On fait le point.
Sous le soleil de Roland-Garros (Paris), les joueurs de tennis ne luttent pas seulement contre leur adversaire. Lorsque les températures dépassent 30 °C, pour atteindre parfois 35 °C, la chaleur devient, elle-même, un véritable défi physiologique.
À lire aussi : Joueuses de tennis : derrière les paillettes de Roland-Garros, la fragilité des carrières sportives
Cette année, lors des Internationaux de France, le Norvégien Casper Ruud a, lui-même, décrit avoir eu « l’impression d’être un zombie » lors de son premier tour face au Russe Roman Safiullin. Victime d’un important coup de chaud, il expliquait après le match avoir eu des vertiges, des difficultés à voir la balle et la sensation que son organisme n’arrivait plus à se refroidir correctement. Après avoir perdu onze jeux consécutifs et encaissé un set 6-0, celui qui fait partie des meilleurs joueurs mondiaux a finalement réussi à reprendre le contrôle du match après près de quatre heures d’effort, sous une température supérieure à 30 °C.
Au premier tour du tournoi 2026, quatre abandons ont été recensés, alors que le tournoi en compte généralement beaucoup moins. Derrière ces images spectaculaires se cache une réalité physiologique complexe : lors d’un effort intense sous forte chaleur, l’organisme lutte en permanence contre l’hyperthermie, c’est-à-dire l’augmentation excessive de la température corporelle.
L’être humain doit maintenir sa température interne autour de 37 °C afin d’assurer le bon fonctionnement de ses organes, notamment du cerveau. Or, pendant un effort physique intense, les muscles produisent énormément de chaleur. Ainsi, même dans des conditions de température dites « normales », la température corporelle augmente lors d’un effort intense et peut atteindre de 38,5 à 39 °C chez des sportifs entraînés.
Mais lorsque la température extérieure augmente fortement, évacuer cette chaleur devient beaucoup plus difficile. Dans un sport comme le tennis, le problème est accentué par l’exposition directe au soleil, la chaleur accumulée par la terre battue et la faible circulation d’air sur le court.
À partir de 39 °C de température centrale environ, les performances physiques et cognitives commencent généralement à diminuer de façon importante. Lorsque la température continue d’augmenter, l’organisme entre progressivement dans une zone de stress thermique important susceptible de provoquer un malaise ou, dans les situations les plus sévères, un véritable coup de chaleur d’effort, une urgence médicale caractérisée par une hyperthermie sévère associée à des troubles neurologiques.
Pour éviter cette surchauffe, l’organisme met en place plusieurs mécanismes de défense étroitement liés. Le principal système de refroidissement est la transpiration. Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas la sueur elle-même qui refroidit le corps, mais son évaporation. Lorsque l’eau passe de l’état liquide à l’état gazeux à la surface de la peau, cette transformation absorbe de l’énergie thermique provenant du corps, ce qui permet ainsi de le refroidir.
Afin de rendre ce système plus efficace, le corps augmente également le débit sanguin vers la peau grâce à la vasodilatation cutanée. Une partie importante du sang est ainsi redirigée vers les zones superficielles afin de favoriser les échanges thermiques et l’évaporation de la sueur.
Mais cette redistribution du flux sanguin possède un coût physiologique important. Une partie du débit sanguin disponible pour les muscles actifs est mobilisée pour le refroidissement cutané. Cette compétition entre refroidissement du corps et alimentation des muscles contribue à diminuer les capacités d’effort et participe notamment à la baisse de la quantité maximale d’oxygène que l’organisme peut utiliser sur un temps donné (ou VO₂ max) sous forte chaleur.
La transpiration entraîne également des pertes importantes en eau et en sodium. Lors d’un match sous forte chaleur, un joueur peut perdre plusieurs litres de sueur par heure. Une déshydratation même modérée – environ 2 % du poids corporel – suffit déjà à diminuer les capacités physiques et cognitives.
Tous les sports ne réagissent pas de la même manière aux fortes températures. Le tennis cumule plusieurs caractéristiques qui rendent cet effort particulièrement difficile.
D’abord, les matchs peuvent durer très longtemps, parfois plus de quatre ou cinq heures lors des tournois du Grand Chelem. Ensuite, le jeu alterne sans cesse entre accélérations explosives, changements de direction, frappes puissantes et temps de récupération relativement courts.
Mais la chaleur ne perturbe pas uniquement les muscles. Le cerveau est lui aussi fortement affecté.
Des études montrent que la déshydratation et une augmentation de la température corporelle altèrent progressivement les capacités de concentration, le temps de réaction et la prise de décision. La perception de l’effort augmente également fortement. Autrement dit, à intensité identique, l’effort semble beaucoup plus difficile sous forte chaleur.
Le cerveau agit également comme un véritable système de protection. Lorsque la température corporelle devient trop élevée, il réduit progressivement l’intensité de l’effort afin de limiter les risques de surchauffe. Cette diminution de performance peut apparaître avant même que les muscles ne soient totalement épuisés.
Dans un sport aussi technique et tactique que le tennis, cette baisse de lucidité peut suffire à faire basculer un match. Sur plusieurs heures de jeu, les joueurs doivent prendre des milliers de microdécisions – placement, trajectoire, puissance ou choix tactiques – dont certaines peuvent directement influencer l’issue d’un set ou d’un match.
Les joueurs professionnels développent au fil des années de nombreuses adaptations leur permettant de mieux tolérer la chaleur.
L’une des plus importantes est l’acclimatation thermique. Après plusieurs jours d’entraînement sous forte chaleur, les premières adaptations apparaissent déjà : la transpiration débute plus rapidement, la fréquence cardiaque augmente moins fortement et la température corporelle devient plus stable pour un même effort. Après plusieurs semaines d’exposition répétée, ces adaptations deviennent plus marquées et plus durables.
Le volume de sueur produit augmente également, ce qui améliore les capacités de refroidissement. En parallèle, les glandes sudoripares deviennent plus efficaces pour réabsorber le sodium avant son élimination à la surface de la peau. Les athlètes acclimatés perdent donc proportionnellement moins de sodium malgré une sudation souvent plus importante.
Le volume sanguin augmente également, améliorant ainsi la stabilité cardiovasculaire, les capacités de thermorégulation et le maintien des apports en oxygène vers les muscles.
Ces adaptations sont particulièrement travaillées avant certains tournois comme l’Open d’Australie, où les températures extrêmes sont fréquentes.
Mais cette année, les conditions semblent avoir surpris davantage de joueurs lors de la première semaine du tournoi de Roland-Garros. Les tournois préparatoires en terre battue disputés à Rome ou à Madrid se sont déroulés dans des conditions relativement fraîches, ce qui a probablement limité l’acclimatation préalable avant l’arrivée à Paris. Cette variabilité climatique plus brutale pourrait devenir de plus en plus fréquente avec le changement climatique.
Ces problématiques ne concernent pas uniquement les joueurs professionnels. Chaque été, des milliers de joueurs de tennis amateurs disputent eux aussi des compétitions sous de fortes chaleurs.
Chez les sportifs amateurs, il est essentiel de faire passer un message simple :
abandonner un match reste infiniment préférable à poursuivre un effort qui mettrait potentiellement sa santé en danger.
Avec le changement climatique, les épisodes de fortes chaleurs deviennent plus fréquents et plus intenses dans de nombreuses régions du monde. Les grandes compétitions sportives devront de plus en plus intégrer cette nouvelle réalité.
À Roland-Garros, la chaleur ne représente plus seulement un inconfort. Elle devient un facteur majeur de performance, de récupération, de sécurité et parfois même de « survie physiologique » sur le court.
Mais ces conditions extrêmes révèlent aussi quelque chose de fascinant dans le sport de haut niveau : la capacité des athlètes à continuer à prendre des décisions, à gérer leurs émotions et à maintenir leur engagement physique malgré une contrainte physiologique majeure. Dans des matchs où chaque point peut faire basculer l’issue de la rencontre, réussir à conserver sa lucidité sous forte chaleur devient une performance en soi.
Peut-être est-ce aussi pour cela que certaines victoires à Roland-Garros semblent provoquer des émotions si intenses : au-delà de l’adversaire, les joueurs viennent parfois de gagner un combat contre leurs propres limites physiologiques.
Valentin Fourcade, doctorant à l’Université de Strasbourg est également coauteur de cet article.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
02.06.2026 à 12:20
Nicole Steller, Assistant Professor, ESCP Business School; European Academy of Management (EURAM)
Albena Björck, Associate Professor, Head Global Business Lab, ZHAW School of Management and Law
Guido Möllering, Chair professor, Witten/Herdecke University
Chief Purpose Officers: Do firms really need them? For decades, the shareholder primacy model dominated corporate strategy, often displacing explicit discussions of broader organizational purpose. Today, in a world shaped by AI, economic uncertainty, and constant organizational change, many stakeholders want companies to stand for something more than short-term results. As a result, the term “purpose”, defined as the reason a firm exists in society, has become a powerful business buzzword, especially following the Business Roundtable’s 2019 statement on corporate purpose. However, the more companies talk about purpose, the fewer employees seem to believe them.
Research suggests corporate purpose may be “too good to be true”. Employees increasingly experience purpose rhetoric as vague, superficial, and disconnected from everyday work realities. Companies make ambitious promises about values and responsibility to connect with society, yet the day-to-day remains dominated by growth targets, efficiency pressures, and quarterly results.
Employees notice the gap between what organisations say and what they actually do.
This growing complexity has fostered a new executive role that has quietly emerged: the Chief Purpose Officer, or CPO.
Ubisoft, Virgin Atlantic, Cisco, Sephora, and KPMG, to name a few, have introduced purpose-focused leadership roles in recent years.
Their task is simple in theory but difficult in practice: making sure a company’s stated purpose influences real decisions. Rather than competing with financial goals, CPOs help clarify how purpose and performance can be aligned, especially when leaders face difficult trade-offs about growth, stakeholders, and long-term responsibility.
Our recent study of 44 Chief Purpose Officers across industries such as gaming, travel, and beauty found that these executives work at the intersection of strategy, culture, and ethics to transform their organisations into more purpose-driven entities.
They help by connecting lofty purpose statements to the reality of organisational life.
In practice, this means asking difficult questions during leadership meetings:
Some CPOs redesign hiring and reward systems so employees are evaluated partly on their contributions to strengthening the organisation’s purpose. Others develop “purpose metrics” that executives discuss alongside financial performance.
Some examples are surprisingly concrete. One executive told us their company had ended relationships with clients whose practices conflicted with its values. Another described leadership meetings where executives openly discussed their emotional reactions to climate-related events. Some make purpose visible in simple, tangible ways. One CPO, for example, created a “light bulb wall”: each time an employee acts in a way that brings the organisation’s purpose to life, a new bulb is switched on. Over time, the wall becomes a visible reminder that purpose is enacted through everyday decisions and small, repeated actions.
At first glance, CPOs’ practices may appear unusual. In reality, they reflect a deeper transformation in management itself, trying to integrate moral and emotional considerations into strategic decision-making.
CPOs set out to reshape how organisations think about their societal role. They foster emotional engagement around shared values. They build relationships across stakeholders and departments. And they embed purpose into tangible structures such as incentives, metrics, and governance systems. In short, they attempt to transform abstract ideals into operational reality.
The big question is whether companies need a dedicated executive for this work. While the role may overlap with functions such as HR, CPOs add value by linking purpose to long-term strategy and governance. As purpose is not static, CPOs support purpose evolution. They ensure that decisions reflect the organization’s responsibilities toward employees, customers, and communities, turning purpose into a practical guide for business.
Critics argue that Chief Purpose Officers risk becoming symbolic figures with little real influence. If one executive champions purpose while finance and operations teams control the actual decisions, nothing changes.
As a result, in some organisations, the role can become a form of corporate theatre: a visible commitment to values without meaningful structural reform. And lastly, purpose is also difficult to measure. Unlike sales or profits, its impact is harder to quantify. That makes it easy for sceptics to dismiss the role as another management fad.
Our research suggests that CPOs only make a difference under certain conditions.
The organisation must genuinely use purpose as a decision-making filter and link purpose with strategy.
The CPO must have both legitimacy and authority. They must report directly to the CEO and participate in strategic meetings.
Leadership must visibly model purpose, especially when it conflicts with short-term profit. If the CEO abandons purpose when it becomes inconvenient, the entire effort collapses into theatre.
When these conditions are present, organisations can change in tangible ways. Hiring practices evolve. Supplier relationships shift. Incentive systems are redesigned. Purpose begins to shape everyday decisions and becomes strategically relevant.
So, do firms need Chief Purpose Officers? Increasingly, yes.
In a business world marked by technological disruption, social pressure, and growing distrust of corporate rhetoric, firms face pressure from all directions at once. They must remain profitable, innovate quickly, attract talent, respond to social expectations, and adapt to technological change. Purpose does not replace these goals. It helps connect them.
This is where Chief Purpose Officers can make a difference.
Their role is about helping organisations clarify what they stand for when facing difficult trade-offs and competing priorities.
CPOs cannot solve these tensions alone. But they can help organisations turn purpose from a marketing message into a tangible, organisational reality that can be experienced in the workplace.
Society is raising the bar for responsible business. The European Union’s Corporate and Sustainability Reporting Directive and Green Deal now require large firms to align finance and operations with stated sustainability commitments and report on their impact. Yet compliance alone does not create purpose.
A company may report strong environmental performance while still lacking a clear reason for existing beyond shareholder returns. A Chief Purpose Officer is one emerging and fragile answer that helps close this gap by ensuring that a company’s purpose genuinely shapes financial and operational decisions, driving the transformation of European businesses toward more responsible and sustainable models.
List of top executive appointments dedicated to upholding best practices:
Paradoxically, several CPOs in our study suggested that their ultimate success would be to make the position less necessary over time by embedding purpose into the organisations systems, routines, and decision-making processes.
Yet the very emergence of the Chief Purpose Officer points to a broader shift in modern capitalism: companies are increasingly expected to demonstrate how their purpose shapes how they create value, govern themselves, and respond to society’s demands.
The full research on how to implement purpose in organisations is available in “Dynamic Strategifying: How do Chief Purpose Officers make purpose strategic and strategy purposeful?”, published in Long Range Planning (2025), and “Too good to be true? The ambivalent consequences and managerial challenges of purpose implementation,” in European Management Review (2026).
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
01.06.2026 à 17:39
Alexane Guérin, Docteure en science politique, associée au Centre de Recherches Internationales (CERI), Sciences Po
L’acteur et chanteur Patrick Bruel est accusé de violences sexuelles par une trentaine de femmes, et une douzaine de plaintes ont été déposées. Que se passe-t-il lorsque les mis en cause sont des hommes socialement intégrés ne correspondant pas à l’image stéréotypée du « violeur »? Face à un homme respecté ou apprécié, le soupçon peut spontanément se reporter sur la victime, analyse la chercheuse Alexane Guérin. Une situation qui n’est pas sans rapport avec le fait que 90 % des femmes agressées ne portent pas plainte.
Depuis presque une décennie, le mouvement #MeToo a révélé la lutte qui se joue autour de la crédibilité des femmes lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Face aux dénonciations publiques, les réactions prennent souvent la forme de formules devenues familières : « La présomption d’innocence doit prévaloir », « Laissons la justice faire son travail », « Tant qu’il n’y a pas eu de condamnation, on ne peut pas savoir. » Fréquemment mobilisées lorsqu’un homme est accusé publiquement de violences sexuelles, ces réactions traduisent l’idée qu’il existerait une instance neutre capable de départager objectivement les récits. Le tribunal apparaît alors comme le lieu privilégié de cette vérité attendue.
Pourtant, les analyses du traitement judiciaire des viols montrent combien ces dossiers mettent à l’épreuve le régime classique de la preuve. À cet égard un chiffre est particulièrement parlant : 94 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. En effet, l’immense majorité des violences sexuelles sont commises dans l’intimité, par des hommes connus des victimes, sans recours à la violence physique. Dans ces situations de « viol ordinaire », les preuves matérielles permettant d’établir les faits sont rares. Face à deux récits qui s’opposent, seule la parole peut souvent faire preuve.
Or, nous ne recevons ni n’interprétons ces témoignages de manière neutre. Derrière l’impression d’un « parole contre parole » se déploie toute une économie de la crédibilité qui organise ce qui paraît plausible et intelligible, et ce qui ne l’est pas. Comme l’ont montré les théories féministes, certains récits bénéficient d’une confiance préalable tandis que d’autres sont immédiatement fragilisés par le soupçon. Longtemps considérées comme objets de connaissances plutôt que comme des sujets capables d’en produire, les femmes doivent ainsi se livrer à une bataille épistémique pour rendre audibles leurs expériences.
La crédibilité n’est donc pas distribuée de manière égale : elle circule selon des hiérarchies sociales, symboliques, culturelles et affectives qui façonnent notre perception de ce qu’est un « vrai viol », une « vraie victime » ou un « vrai violeur ». Les transformations apportées par le mouvement #MeToo coexistent avec des stéréotypes persistants : certaines femmes demeurent spontanément suspectes, tandis que certains hommes restent difficilement concevables comme auteurs de violences sexuelles.
Dès lors, les controverses suscitées par certaines accusations ne révèlent pas seulement les défis du judiciaire à établir la vérité. Elles mettent également au jour un enjeu de justice plus profond, qui se joue aussi et avant tout en dehors des tribunaux : comment une société distribue-t-elle la crédibilité lorsqu’elle est confrontée à des récits concurrents de violences sexuelles ? Quelle justice imaginer dans ces conditions d’inégalité structurantes ?
La reconnaissance du statut de victime repose sur des conditions sociales étroites : il n’est accordé que si la personne concernée a adopté un certain comportement avant, pendant et après le viol. Cet éthos de « victime idéale » rend suspect tout écart à la norme dominante, et génère ainsi un déficit de crédibilité structurel.
Prenons un exemple : une femme affirme avoir été violée par un homme qui lui plaisait, rencontré lors d’un rendez-vous. Après cette première nuit, ils se revoient quelques jours plus tard pour boire un verre. Plusieurs semaines après, ils recouchent ensemble. Elle parle des faits des années plus tard.
Face à un tel scénario, le soupçon surgit immédiatement sous la forme de questions qui semblent relever du « bon sens » : pourquoi aurait-elle revu l’homme qui l’a violée ? Pourquoi avoir de nouveau un rapport sexuel avec lui ? Pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’en parler ?
Dans ces situations, puisque le moment du viol lui-même ne peut être observé, ce sont les comportements avant et après les faits qui deviennent l’objet principal de l’évaluation morale et sociale. Le problème est que ces questions contiennent leur propre réponse implicite. Puisque ce comportement paraît incompréhensible, des explications stéréotypées vont fournir une réponse efficace : cette femme ment, elle cherche de l’attention, elle cherche à se venger et veut nuire à la réputation de cet homme.
Pourtant, si l’on se place du point de vue de la personne concernée, une autre intelligibilité apparaît : cette femme savait que cette nuit-là avait été problématique, mais elle n’avait pas immédiatement les ressources pour qualifier ce qu’elle avait vécu comme un viol. Le fait d’avoir été contrainte par un homme qui lui plaisait, avec qui elle avait désiré partager une intimité, lui semblait incompatible avec l’idée même de viol. Nommer ce qui lui est arrivé a alors pris plusieurs années.
Les interprétations erronées de son comportement donnent alors lieu à des « injustices de témoignage » : cette femme n’est pas considérée comme crédible en raison de stéréotypes préjudiciables. Plus encore, elles affectent directement la possibilité même de parler : parce qu’elles anticipent le soupçon, de nombreuses victimes préfèrent se taire, retardent leur révélation ou minimisent la violence subie. Or, ce silence devient ensuite lui-même un motif de suspicion : avoir « trop attendu » semble confirmer l’idée que le récit manquerait de crédibilité. L’économie inégale de la crédibilité tend ainsi à se reproduire elle-même.
Mais ce déficit de crédibilité accordé aux victimes doit être pensé à l’aune des excès de crédibilité dont bénéficient certains hommes accusés de violences sexuelles. Dans notre exemple, l’homme affirme quant à lui que tous les rapports étaient consentis. C’est un homme socialement intégré, apprécié, séduisant. Autrement dit, il ne correspond en rien à l’image stéréotypée du « violeur » : il n’est ni un inconnu surgissant dans une ruelle sombre, ni un prédateur monstrueux.
Or les représentations dominantes du viol continuent de reposer sur la figure du délinquant sexuel : un homme déviant et marginal, animé par une intention criminelle identifiable. Si ces stéréotypes persistent, c’est parce qu’un obstacle causal résiste : pourquoi un homme qui plaît aux femmes aurait-il besoin de violer ?
Cette question repose pourtant sur une compréhension erronée du viol : elle suppose qu’un viol est causé par un « besoin » sexuel. Autrement dit, que seuls les hommes qui se trouvent dans une certaine « misère sexuelle » ou frustration éprouveraient le « besoin » de violer. Or, le viol est avant tout un rapport de pouvoir : un homme prend le pouvoir en imposant un rapport sexuel à une femme. Dans une société patriarcale où les rapports de genre sont structurés par la domination, les hommes disposent d’une position de force dans l’intimité.
Tant que la figure du « violeur » s’imposera comme une identité stigmatisée, notre économie de la crédibilité continuera d’être inégalitaire.
Face à ces inégalités structurelles de crédibilité, une question se pose : comment penser une justice donnant véritablement crédit aux témoignages des victimes dans les situations de viol ordinaire ?
Les théories féministes invitent d’abord à considérer les victimes comme détentrices de « savoirs expérientiels » : des connaissances produites depuis leur propre vécu, qui permettent de rendre intelligibles des expériences que les catégories dominantes ou institutionnelles peinent à saisir. Les récits des victimes permettent, par exemple, de comprendre pourquoi certaines femmes poursuivent une relation avec l’homme qui les a violées, mettent plusieurs années à qualifier les faits ou modifient leur version par peur du soupçon. En ce sens, ces savoirs expérientiels fournissent de nouvelles ressources d’interprétation capables de contrebalancer les mythes et stéréotypes sur le viol, sur les victimes et sur les violeurs.
Il est donc nécessaire de prendre en compte les récits de violences sexuelles dans une autre logique que celle de la recherche de preuve matérielle, inhérente au système pénal.
Certaines pratiques de justice réparatrice cherchent précisément à construire des lieux qui se décentrent du paradigme probatoire : des espaces où les professionnel·les adoptent une posture d’écoute attentive, non jugeante et non directive. Contrairement à la procédure pénale, cette approche laisse les personnes concernées être les expertes de leur vécu, et explorer leurs attentes de justice. Cette écoute et cette reconnaissance peuvent être considérées en elles-mêmes comme réparatrices par les victimes. Les démarches peuvent être proposées en complément d’une procédure pénale ou indépendamment d’elle, sans s’y substituer.
Dans un contexte où plus de 90 % des victimes ne portent pas plainte, rendre accessibles des espaces de justice qui placent au centre l’écoute des personnes concernées constitue un enjeu majeur. Car la justice ne se joue pas uniquement dans les tribunaux : elle se joue aussi dans la manière dont une société accueille, interprète et reconnaît les récits de violences sexuelles.
Alexane Guérin est l’autrice de Viol ordinaire. Révéler un crime de l’intimité, Éditions du Seuil, 2026.
Alexane Guérin est co-directrice de l'association La Valise.