18.07.2026 à 09:58
David Roiz, Investigador en ecologia de enfermedaes emergentes transmitidas por mosquitos, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Frédéric Simard, Directeur de Recherche, entomologie médicale, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jean-Michel Salles, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Les moustiques invasifs ne constituent pas seulement une menace sanitaire : ils représentent aussi un coût économique majeur. Une étude internationale estime qu’entre 1975 et 2020, les maladies transmises par les moustiques Aedes ont engendré au moins 94,7 milliards de dollars de pertes dans le monde. Plus frappant encore, les dépenses consacrées à la prévention restent très inférieures aux coûts supportés une fois les épidémies déclarées.
Ils sont petits, à peine visibles, et pourtant leur impact économique atteint une ampleur comparable à celle de certaines crises sanitaires majeures. Les moustiques invasifs du genre Aedes – notamment Aedes albopictus (moustique tigre) et Aedes aegypti (son cousin, moins connu en Europe, le moustique de la fièvre jaune)- ne se contentent pas de troubler nos soirées estivales, ils nous transmettent les virus de la dengue, de la fièvre jaune, chikungunya ou encore Zika et, ce faisant, ils engendrent également des coûts considérables pour les systèmes de santé, les collectivités et les ménages du monde entier.
Dans une étude publiée en 2024 dans Science of The Total Environment on estime qu’entre 1975 et 2020, les coûts économiques liés à ces moustiques et aux maladies qu’ils transmettent, atteignent au minimum 94,7 milliards (en dollars de 2022). Les estimations hautes suggèrent elles un coût total supérieur à 300 milliards lorsque les séquelles à long terme sont prises en compte, soit un montant comparable au coût total de l’ouragan Katrina, l’une des catastrophes naturelles les plus coûteuses de l’histoire contemporaine, et supérieur à ceux de la catastrophe pétrolière de Deepwater Horizon en 2010 dans le golfe du Mexique.
Derrière ce chiffre impressionnant, on trouve une réalité plus préoccupante encore : cette évaluation est sans doute largement sous-estimée et, contrairement à une catastrophe ponctuelle, ces coûts s’accumulent année après année. Et surtout, elle révèle un déséquilibre majeur dans nos choix collectifs : nous dépensons beaucoup plus pour réparer les dégâts que pour prévenir les crises, environ dix fois plus.
Pour comprendre ces montants colossaux, il faut d’abord regarder l’expansion silencieuse des moustiques concernés.
Issus de régions tropicales, les moustiques Aedes ont étendu leur aire de répartition à un rythme soutenu. Aedes aegypti, originaire d’Afrique, est aujourd’hui présent dans une grande partie des régions tropicales et subtropicales d’Amérique, d’Asie et d’Océanie. Son aire de répartition s’est progressivement étendue sous l’effet des échanges commerciaux et de l’urbanisation.
Aedes albopictus, le moustique tigre, lui, a colonisé le monde plus tardivement, à partir des années 1970, en provenance d’Asie. Portés par la mondialisation des échanges (commerce international, transport maritime et aérien), l’urbanisation rapide et souvent mal planifiée, ainsi que par le réchauffement climatique, ces vecteurs de virus se sont implantés sur tous les continents, y compris en Europe et en Amérique du Nord.
Leur succès écologique a une conséquence directe : l’augmentation du nombre d’épidémies. La dengue, autrefois confinée à certaines régions tropicales, est devenue l’une des maladies virales à transmission vectorielle les plus répandues au monde. Présente dans plus de 100 pays, elle connaît des flambées de plus en plus fréquentes et de plus en plus importantes, avec des niveaux records observés ces dernières années.
En 2023 et 2024, plusieurs pays d’Amérique latine, dont le Brésil et l’Argentine, ont enregistré des épidémies historiques comptant plusieurs millions de cas. Le chikungunya et le Zika ont provoqué des crises sanitaires majeures depuis le début des années 2000, avec des répercussions sanitaires durables, notamment des complications neurologiques et congénitales.
Cette crise sanitaire est aussi une crise économique, dont les conséquences restent largement sous-estimées dans le débat public.
Notre équipe a compilé les données issues de la base internationale InvaCost) qui recense les coûts économiques associés aux espèces invasives. Sur une période de 45 ans (1975-2020), nous avons identifié au moins 94,7 milliards de dollars (soit environ 105 milliards en dollars 2026) de coûts cumulés liés aux moustiques Aedes et aux maladies qu’ils transmettent. Cela représente en moyenne plus de 3 milliards de dollars par an, avec des pics spectaculaires : en 2013, la facture a dépassé les 20 milliards de dollars.
Ces montants incluent plusieurs types de dépenses : les coûts médicaux (hospitalisations, consultations, traitements), les pertes de productivité liées aux arrêts de travail, les dépenses publiques de surveillance et de lutte antivectorielle (limitation des populations de moustiques par divers moyens dont les campagnes de participation communautaire pour la réduction d’eaux stagnantes, les larvicides, où les insecticides), ainsi que certains impacts économiques indirects (comme l’absentéisme ou des baisses de productivité).
La dengue représente à elle seule près de 80 % des coûts totaux estimés. Le chikungunya et le Zika, bien que plus ponctuels dans leur émergence, contribuent également de manière significative dans la dernière décennie, reflétant plusieurs grandes crises épidémiques sur la période.
Mais ces chiffres impressionnants ne représentent pourtant qu’une partie de la réalité.
De fait, les 94,7 milliards de dollars identifiés ne représentent que les coûts documentés et publiés dans la littérature scientifique ou institutionnelle. Il ne s’agit pas d’estimations ni d’extrapolations. Or, de nombreux pays, notamment à revenu faible ou intermédiaire, ne disposent pas des moyens pour mesurer et documenter ces impacts économiques.
Les dépenses informelles des ménages, les pertes économiques non déclarées, les conséquences à long terme sur la santé (handicaps, troubles neurologiques, complications congénitales liées au Zika), ou encore les effets sur le tourisme et l’attractivité économique (le nombre de visiteurs chute drastiquement dans les pays connaissant une épidémie) sont rarement quantifiés. Autrement dit, la facture réelle pourrait être bien plus élevée.
Ce biais révèle en outre une inégalité structurelle : les pays les plus touchés sont souvent ceux qui disposent des systèmes de surveillance les moins robustes, en particulier dans plusieurs régions d’Asie du Sud-Est, d’Afrique subsaharienne et d’Amérique latine. Le manque de données n’est pas synonyme d’absence de coût : il traduit plutôt une invisibilisation économique des régions les plus vulnérables.
Anticiper ces conséquences et investir dans la prévention, la surveillance et la gestion intégrée des vecteurs apparaît donc essentiel pour limiter les effets sanitaires, économiques et sociaux des futures épidémies.
Les données montrent cependant que les coûts liés aux « dommages et pertes » – c’est-à-dire les conséquences des maladies une fois qu’elles surviennent – sont largement supérieurs aux dépenses consacrées à la prévention et à la gestion. En d’autres termes, on dépense beaucoup plus en réaction aux épidémies que pour les empêcher.
Les campagnes de démoustication, la surveillance entomologique, l’amélioration des infrastructures urbaines (gestion des eaux stagnantes, assainissement), ou encore la recherche sur les méthodes innovantes de contrôle des populations de moustiques (comme la dissémination de moustiques porteurs de Wolbachia ou de mâles stériles) restent sous-financées par rapport à l’ampleur des dommages constatés. Ce déséquilibre pose une question centrale de politique publique : pourquoi attendons-nous que la crise éclate pour agir ?
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La réponse est en partie politique et budgétaire. Les dépenses de prévention sont souvent moins visibles, moins médiatisées, et leurs bénéfices sont difficiles à attribuer directement. À l’inverse, les coûts des épidémies apparaissent brutalement dans les statistiques hospitalières et économiques.
Mais cette logique court-termiste se révèle économiquement inefficace. Les données montrent pourtant qu’un investissement accru dans la prévention pourrait réduire significativement la charge économique globale à long terme.
Au-delà des chiffres, l’enjeu est profondément social. Les maladies transmises par les moustiques Aedes touchent de manière disproportionnée les populations urbaines défavorisées, vivant dans des environnements où l’accès à l’eau potable, à l’assainissement et aux infrastructures sanitaires est limité.
Les inégalités socio-économiques favorisent la prolifération des moustiques : stockage d’eau dans des récipients ouverts, absence de systèmes d’évacuation performants, habitat dense et précaire. Les populations les plus vulnérables cumulent donc les risques sanitaires et les pertes économiques.
Lorsqu’un membre d’un foyer tombe malade, les conséquences dépassent le simple coût médical : perte de revenus, déscolarisation temporaire des enfants, endettement pour financer les soins. À l’échelle collective, ces micro-chocs économiques s’additionnent pour former un fardeau macroéconomique.
La mondialisation du phénomène ajoute une dimension supplémentaire : même les pays tempérés, longtemps considérés comme à l’abri, voient désormais l’implantation durable de Aedes albopictus. Les épisodes autochtones de dengue ou de chikungunya en Europe illustrent cette nouvelle réalité et les récentes projections climatiques suggèrent que le potentiel de transmission pourrait encore s’étendre dans les décennies à venir. La question n’est plus celle d’un « problème tropical », mais d’un enjeu global.
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Cette lecture économique permet de renouveler notre compréhension d’un problème souvent abordé sous le seul angle sanitaire. En mettant un coût sur les conséquences des invasions de moustiques Aedes, cette étude déplace le débat vers le terrain des politiques publiques et des arbitrages budgétaires.
Les moustiques ne sont pas seulement une nuisance estivale. Ils représentent un coût structurel croissant pour les systèmes de santé, les économies nationales et les ménages. Dans un monde marqué par l’intensification des échanges et les bouleversements climatiques, ils illustrent une réalité concrète : certains impacts économiques des transformations environnementales ne sont ni abstraits ni lointains. Ils se traduisent en milliards de dollars, en inégalités sociales accrues et en systèmes de santé sous tension.
Reconnaître l’ampleur économique du phénomène conduit ainsi à changer de perspective : dans un contexte de mondialisation des échanges et de changement climatique, la lutte antivectorielle n’est plus seulement une mesure de santé publique. Elle constitue un investissement collectif destiné à éviter des coûts sanitaires, sociaux et économiques bien plus élevés demain.
Frédéric Simard a reçu des financements de l'Université de Montpellier à travers le dispositif KeyWI Vect-OH.
Jean-Michel Salles a reçu des financements de l'ANR sur plusieurs projets de recherche au cours de sa carrière. Les trois auteurs ont été membre du groupe de travail de l'ANSES sur l'impact des arboviroses.
David Roiz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
18.07.2026 à 09:58
Itziar Alonso Arbiol, Profesora Catedrática de Psicología, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea
Aitziber Pascual Jimeno, Profesora agregada universitaria (UPV/EHU), especializada en emociones, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea
Jara Mendia, Doctoranda en Psicología
José J. Pizarro Carrasco, Profesor e Investigador en Psicología Social, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea
Susana Conejero López, Profesora de Psicología, Universidad del País Vasco / Euskal Herriko Unibertsitatea

L’alimentation émotionnelle consiste à manger pour gérer des émotions. Ce comportement n’est pas considéré comme un trouble psychologique. Mais il souligne la nécessité de prendre en charge autrement ses émotions négatif car le soulagement procuré par une nourriture – par ailleurs souvent très calorique, grasse et sucrée – n’est que passager.
Après que notre chef nous a passé un savon, nous rentrons à la maison et mangeons plusieurs biscuits au chocolat. Ou alors, nous sommes en train de réviser en vue d’un examen, nous sommes nerveux et nous nous ennuyons, ce qui nous pousse à ouvrir le frigo sans arrêt. Ou encore peut-être que nous sommes très stressés ces derniers temps, ce qui nous pousse à acheter plus de snacks, de sucreries ou de plats à emporter que d’habitude.
Ces situations, qui nous sont si familières, ont un point commun : nous ne mangeons pas parce que nous avons physiquement faim, mais pour gérer nos émotions. C’est ce qu’on appelle l’alimentation émotionnelle. Cela peut-il devenir un problème ? Comment l’éviter ?
L’alimentation émotionnelle est un phénomène assez fréquent et n’est pas considérée, en soi, comme un trouble psychologique. Les recherches montrent que de nombreuses personnes ont parfois recours à la nourriture pour faire face à des émotions négatives. On parle ici de 40 à 45 % de la population adulte et d’environ 30 % des adolescents. Ce phénomène se produit dans des situations de stress, d’anxiété et de tristesse, et a été clairement observé pendant la pandémie de Covid-19.
Manger en lien avec ses émotions fait partie du quotidien de nombreuses personnes. En effet, il est courant d’organiser des déjeuners ou des dîners avec ses proches lors d’occasions importantes. Le problème ne réside pas tant dans le fait de se tourner de temps en temps vers la nourriture, mais plutôt dans le fait que cette stratégie devienne une habitude quand on se sent mal. Car le soulagement procuré par la nourriture est passager et peut engendrer un sentiment de culpabilité.
De plus, ce comportement est associé à la consommation régulière d’aliments très caloriques, riches en sucre ou en graisse. À long terme, cela pourrait nuire à la santé. Par exemple, cela pourrait augmenter le risque d’obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires. L’alimentation émotionnelle augmente également le risque de développer des troubles des conduites alimentaires.
À lire aussi : Trouble des conduites alimentaires ou alimentation perturbée : où se situe la différence ?
On peut recourir à de nombreuses stratégies pour gérer ses émotions. Par exemple, parler à quelqu’un, pratiquer une activité physique ou se distraire pour ne pas penser à ce qui nous préoccupe. Manger peut également remplir cette fonction. Mais que se passe-t-il quand la nourriture devient le principal moyen pour gérer son mal-être ?
La communauté scientifique s’intéresse depuis des années à cette question et à d’autres : Les personnes qui ne savent pas gérer leurs émotions ont-elles davantage tendance à adopter ce type d’alimentation ? Ce lien n’apparaît-il que chez celles et ceux qui souffrent de troubles de l’alimentation ?
On ne savait pas clairement si l’alimentation émotionnelle existait chez les personnes sans troubles et d’âges différents. Nous ne savions pas non plus dans quelle mesure les études pouvaient être extrapolées à la population générale et à différentes étapes de la vie, car beaucoup d’entre elles ont été menées sur des groupes très spécifiques, comme les personnes suivant un traitement bariatrique (appelé aussi chirurgie bariatrique ou « chirurgie de l’obésité », ndlr).
C’est pourquoi nous avons réalisé une méta-analyse (une étude regroupant plusieurs études), dans le but de synthétiser les résultats antérieurs et d’affiner notre analyse. Nous avons ainsi pu tirer des conclusions plus solides que celles issues d’une seule étude. Cela nous a également permis de déterminer dans quelles conditions la gestion des émotions conduisait à consommer de la nourriture sans avoir faim.
Notre étude a mis en évidence une série de résultats intéressants :
Les personnes qui ont le plus de mal à gérer leurs émotions négatives ont davantage tendance à se tourner vers la nourriture.
Le lien entre l’incapacité à gérer ses émotions et la consommation alimentaire s’observe aussi bien chez les personnes souffrant de troubles psychologiques que chez celles qui n’en souffrent pas.
Ce lien s’observe de la même manière chez les personnes de tous âges et de tous genres.
Ce lien reste le même pour toutes les émotions négatives (tristesse, anxiété, ennui). En revanche, il n’apparaît pas pour les émotions positives.
Ces résultats suggèrent qu’apprendre à mieux gérer ses émotions négatives pourrait avoir des effets bénéfiques dans plusieurs domaines de la santé, et pas seulement concernant notre rapport à la nourriture. Ils soulignent également l’intérêt d’apprendre cela dès le plus jeune âge.
On pourrait croire à tort que le fait de grignoter parce qu’on ne maîtrise pas ses émotions est un phénomène qui touche surtout les femmes. Il est vrai que les femmes ont davantage tendance à manger sous l’effet des émotions, mais nos résultats montrent que la corrélation entre le dérèglement émotionnel et le recours à la nourriture s’observe de manière similaire tant chez elles que chez eux.
Alors, que pouvons-nous faire ?
Les interventions psychologiques efficaces pour la gestion des émotions intègrent des éléments qui se sont avérés utiles pour la santé mentale et les habitudes de vie. Ces stratégies consistent notamment à apprendre à identifier ses émotions et à distinguer les situations qui les déclenchent. Elles fournissent également des outils qui aident à développer des stratégies plus adaptatives face au stress et à pratiquer la pleine conscience.
À lire aussi : Et si quelques minutes de méditation de pleine conscience pouvaient aider à réduire le stress ?
Ce point est important car la régulation émotionnelle n’influence pas seulement notre rapport à la nourriture : elle a également été associée à des problèmes tels que l’anxiété et la dépression. C’est ce que l’on appelle en psychologie « l’effet transdiagnostique », ce qui signifie qu’agir sur certaines variables permet de prévenir différents problèmes. Par conséquent, améliorer la capacité à gérer ses émotions pourrait avoir un impact positif plus large sur la santé et le bien-être.
Quand on se retrouve à un stade où on a l’impression de ne plus pouvoir maîtriser ses émotions, il existe une solution. Les données scientifiques montrent que la thérapie cognitivo-comportementale, le protocole unifié, la thérapie comportementale dialectique et la pleine conscience (mindfulness) améliorent la gestion des émotions. De plus, ces trois derniers types de prise en charge continuent d’améliorer cette gestion même lors du suivi. Autrement dit, elles produisent un effet durable.
En définitive, nous avons tout à gagner à savoir gérer nos émotions. Cela peut nous éviter bien des problèmes à l’avenir. La prochaine fois que nous aurons envie de manger alors que nous n’avons pas faim, posons-nous les questions suivantes : est-ce que je sais ce que je ressens en ce moment ? Y a-t-il autre chose que je puisse faire pour me sentir mieux ?
Itziar Alonso Arbiol est la chercheuse principale du projet de recherche « Alimentation émotionnelle à l'adolescence : compassion envers soi-même, attachement, régulation émotionnelle et culture » (référence PID2023-151085NB-I00), financé par le ministère des Sciences, de l'Innovation et des Universités, l'Agence nationale de la recherche et le FEDER.
Aitziber Pascual Jimeno, Jara Mendia, José J. Pizarro Carrasco et Susana Conejero López ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
18.07.2026 à 07:37
Geneviève Guétemme, Maîtresse de conférences en Arts plastiques, Université d’Orléans

Le film documentaire No comment, réalisé à Calais en 2008 par la cinéaste Nathalie Loubeyre, est l’un des premiers films français sur ce que la presse et les politiques ont appelé la « crise migratoire ». Et l’Odyssée d’Homère apparaît dès l’introduction pour soutenir un questionnement humain et filmique sur les mouvements de population.
No comment, comme son nom l’indique, est un film sans commentaires, sans voix off, sans interview, et sans « personnages ». Il commence par un plan fixe sur le rivage. La mer est plate, les vagues sans force – comme après la tempête – puis, en surimpression, apparaît un texte extrait de l’Odyssée (V, v. 445-459) :
« Écoute-moi, seigneur, dont j’ignore le nom ! je viens à toi, que j’ai si longtemps appelé, pour fuir hors de ces flots Poséidon et sa rage ! Les immortels aussi n’ont-ils pas le respect d’un pauvre naufragé venant, comme aujourd’hui je viens à ton courant, je viens à tes genoux, après tant d’infortunes. » (traduction V. Bérard, Paris, Belles Lettres, 1972)
Ce vers célèbre évoque le rite grec ancien de la supplication rituelle ou Iketeia (l’ἱκετεία) qui « était d’une importance primordiale pour les relations publiques et privées à l’âge archaïque ». Ce rite) traditionnellement utilisé pour accompagner une demande d’hospitalité ou d’asile, garantissait une certaine protection aux exilés et aux fugitifs – la catégorie sociale la moins protégée dans le monde grec. Il est au cœur des textes d’Eschyle (Les Euménides), d’Euripide (Les Suppliantes), de Sophocle (Œdipe-Roi), etc. De nombreux artistes ont continué à le représenter, sachant qu’il serait identifié par les générations baignées de culture classique. Ainsi Jupiter et Thétis par exemple, peint par Jean-Auguste-Dominique Ingres en 1811, montre clairement le geste rituel du suppliant qui consistait à toucher les genoux ou le menton du dieu en reprenant à la lettre le premier chant de l’*Iliade * :
« Elle s’assit devant lui, embrassa ses genoux de la main gauche, lui toucha le menton de la main droite et, le suppliant… »
Ulysse s’adresse au fleuve, dont il rejoint « le courant ». Une autre traduction dit : « je viens à vos eaux […] comme à un fleuve, comme à un dieu ».
Dans le film de Loubeyre, les suppliants sont Afghans, Irakiens, Kurdes, Palestiniens, Erythréens, Somaliens, Soudanais. Ils ont suivi des chemins différents, et survivent grâce aux associations caritatives en espérant traverser la Manche. Les volontaires du secours catholique n’ont pas le pouvoir de les faire passer en Angleterre et les gestes de supplication ne leur sont donc pas spécifiquement « adressés », mais le motif des mains apparaît plusieurs fois dans le film : tendues vers le feu, du pain, un ticket. Et les migrants sont toujours reçus avec respect parce que, « On révéroit les suppliants, et on ne permettoit pas qu’on les touchât. Cela se voit partout dans l’histoire, soit aux asiles, soit aux temples, soit aux palais, soit aux statues des princes ». (Racine – OEuvres, t. VI). Le texte d’Homère répète ce geste à chaque étape du parcours d’Ulysse.
Ce commentaire du texte d’Homère par le jeune Racine précise en effet que les suppliants sont à la merci des hommes et des éléments – ils sont vulnérables et sacrés.
La supplication se reconnaît aussi, de loin, dans les restes d’étoffes qui s’étalent dans les broussailles, en lien avec le rameau des suppliants : branche d’olivier sacré, entourée de bandeaux de laine blanche symbolisant la protection du dieu (Plutarque, Vies, t. I).
Loubeyre sait que ce geste immémoriel, antérieur à l’Histoire et aux mots, n’est pas réalisé de manière consciente par les migrants parce que les codes de l’antiquité se sont perdus, mais aussi parce que les migrants n’ont pas vraiment le droit de faire des demandes et que leurs appels au secours ne seront pas écoutés. Elle relie toutefois le motif homérique de la supplication, à d’autres récits, comme celui des Bourgeois de Calais dont elle filme le monument, un ensemble sculpté par Rodin, sous différents angles.
Le parallèle avec d’autres figures vaincues et humiliées, devenues l’emblème de la ville, rappelle que la guerre a soumis d’autres hommes aux caprices des puissants et que ces hommes (en sculpture) se sont retrouvés mouillés, gelés et sans abri, tout comme les migrants. Il révèle la posture héroïque – ni esthétique, ni misérabiliste – des vaincus dont le silence dénonce une situation impossible à contenir dans la narration et une analyse, impossible à comprendre. Le geste silencieux des mains tendues et le film sans commentaire présentent un espace saturé par les non-dits de celles et ceux qui, sans identité civile, s’absentent. Ils existent en dehors des mots tout en affirmant leur présence, leur vitalité et leurs rêves.
À la fin du film, les migrants viennent en centre-ville, accompagnés par les volontaires du secours catholique, mais aucun échange n’a lieu. En effet, là où les Grecs anciens avaient l’obligation de répondre à un devoir sacré, les clients du tabac glissent sans un regard. Les migrants de la jungle sont en effet à Calais sans y être. Ils ont d’ailleurs été expulsés depuis.
Le film, les migrants, et avec eux le spectateur restent en dehors des boulangeries, des restaurants, des parcs. Les boutiques sont filmées uniquement de l’extérieur et les ferries, cadrés avec des barrières au premier plan, glissent au loin. Mais ces scènes ne signifient pas que les Calaisiens sont indifférents.
L’association Amnesty International a mené l’enquête auprès de 600 Calaisiens en novembre 2019, et indique sur son site :
« L’empathie est très présente. Les Calaisiens nous disent ne pas pouvoir rester insensibles au parcours des personnes exilées et aux difficultés qu’elles rencontrent. Ils sont particulièrement affectés lorsqu’il s’agit de famille, d’enfants ou d’adolescents isolés. Pourtant, beaucoup expriment aujourd’hui un profond découragement face à leur présence, principalement parce qu’ils ont le sentiment d’être face à un problème qui leur semble insoluble et sans fin. »
Dans le film, des cartons rapportent des informations factuelles : « un ticket », « pour une douche », « aux abris », « vers la jungle », « sous le soleil », ou bien des paroles de migrants : « France no good », « Dieu nous bénisse » ou encore des concepts généraux « flux », « migration ». Il s’agit de se concentrer sur les suppliants et sans jamais parler à leur place. Sans rien revendiquer.
Le film ne raconte pas l’histoire d’Ulysse, mais la référence à l’Odyssée d’Homère renvoie à tous les mouvements humains tendus entre la vie et la mort, la foi et l’aliénation, le désir et l’espoir. Elle donne au film une épaisseur philosophique qui résonne avec une tragédie intemporelle en permettant de s’approcher de ce qui résiste.
La référence permet aussi d’adresser directement l’appel des migrants au spectateur en révélant explicitement l’impuissance, l’angoisse, la fatigue et l’humanité des victimes. Ici, les mains suppliantes appellent d’autres mains, à la fois soutenantes, agissantes, citoyennes. Le rappel implicite de codes longtemps oubliés est une réponse éthique qui transforme le film en plaidoyer silencieux pour ceux dont la voix reste inaudible.
Le dernier plan du film contient d’ailleurs tout entier cet effort pour capter l’énergie et la dignité de tous ces hommes coincés à Calais avec un visage silencieux qui hésite l’espace d’une seconde à regarder la caméra, puis relève les yeux et regarde celles et ceux qui ont le pouvoir de comprendre et de modifier le sens de son existence.
Ce regard nous invite à nous confronter à l’idée de l’exil et à la réalité du rejet qui peut s’imposer à tous.
Geneviève Guétemme ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.