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28.04.2026 à 16:21

Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis

James Piazza, Liberal Arts Professor of Political Science, Penn State

La dimension morale de la polarisation politique aux États-Unis, où chaque camp considère l’autre comme immoral, contribue à attiser des attaques telles que celle dont Trump a été victime au Washington Hilton.
Texte intégral (2055 mots)

Le 25 avril 2026 au Washington Hilton, lors du dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, Donald Trump a essuyé une menace d’agression. Les faits précis entourant l’incursion d’un homme armé restent flous. Alors que l’enquête progresse, Alfonso Serrano, rédacteur en chef de la rubrique politique et société de The Conversation aux États-Unis, a interrogé James Piazza, spécialiste de la violence politique à Penn State, pour comprendre les racines de ce phénomène états-unien et les solutions possibles.


Ce n’est pas la première fois que Trump essuie des violences politiques. Que révèle cette dernière attaque ?

Elle souligne surtout l’extrême dangerosité du climat politique américain. Depuis plusieurs années – et assurément depuis le 6 janvier 2021 (l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, NDLR) –, le pays connaît une période de recrudescence de la violence politique, définie comme une violence motivée par un dessein politique ou visant à faire passer un message partisan. Les travaux du Polarization & Extremism Research & Innovation Lab ont confirmé cette tendance à la hausse. Plusieurs exemples récents viennent à l’esprit : l’invasion du Capitole ; les multiples tentatives d’assassinat contre le président Trump (en 2016 ; en juillet et septembre 2024 ; puis en février 2026, NDLR) ; les meurtres des législateurs du Minnesota Melissa Hortman et John Hoffman ; l’agression de Paul Pelosi ; l’assassinat de Charlie Kirk. Dans mon État natal, la Pennsylvanie, le gouverneur démocrate Josh Shapiro a été visé par un incendie criminel à sa résidence.

Des dizaines de voitures de police sont alignées dans la rue
Les forces de l’ordre interviennent suite à un incident survenu au Washington Hilton lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, le 25 avril 2026, à Washington. AP Photo/Allison Robbert

Qu’est-ce qui explique cette flambée de violence politique qui frappe les États-Unis ?

Plusieurs facteurs concourent à al violence politique qui sévit actuellement aux États-Unis, selon mes recherches et celles d’autres chercheurs. Les États-Unis sont aujourd’hui politiquement très polarisés : le fossé se creuse entre les Américains selon leur allégeance partisane. Ils se méfient les uns des autres, se montrent hostiles, et cela créé un climat tendu et instable où chaque élection prend des allures de confrontation existentielle, dans un jeu à « somme nulle ».

Ce qui me frappe particulièrement, c’est la dimension morale de cette polarisation. Champ camp ne considère plus l’autre comme porteur d’une opinion différente, mais plutôt comme malfaisant ou immoral. Cet environnement a conduit à une normalisation de la violence politique et a affaibli la réaction négative du public lorsqu’elle se produit, rendant celle-ci plus probable.

En outre, la rhétorique politique est devenue beaucoup plus clivante et violente par nature. Ce phénomène va de pair avec la polarisation et contribue à normaliser davantage la violence politique. En particulier lorsque les politiciens ont recours à une rhétorique diabolisante ou déshumanisante pour attaquer leurs adversaires – par exemple, en utilisant des mots qui dépeignent leurs adversaires comme « sous-humains ». Ce sont des pratiques qui encouragent l’extrémisme et contribuent à inciter le passage à l’acte physique.

La désinformation est aussi un facteur majeur de la violence politique. Un certain nombre de personnes ayant participé à des actes de violence politique récents semblent avoir été motivées par des théories du complot et d’autres formes de désinformation, souvent glanées sur les réseaux sociaux. La désinformation joue un rôle particulièrement important dans le contexte des communautés des réseaux sociaux, où les personnes sont exposées à de grandes quantités de désinformation et sont hermétiquement coupées d’autres sources susceptibles de remettre en cause leur vision du monde – ce qui facilite la radicalisation et, dans certains cas, alimente la violence politique.

Enfin, je pense qu’un autre facteur important réside dans l’attaque actuelle contre les normes démocratiques et les institutions aux États-Unis. La démocratie américaine subit des pressions inédites à l’ère moderne, ce qui affecte directement la confiance des Américains dans le gouvernement, dans les institutions démocratiques et dans la valeur même du régime démocratique. Mes travaux montrent que les personnes sceptiques à l’égard de la démocratie sont bien plus disposées à tolérer, voire à soutenir, la violence politique.

Donald Trump se tient devant un podium, face à des dizaines de personnes assises
Le président Donald Trump répond aux questions à la Maison-Blanche le 25 avril 2026, après une fusillade survenue lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche. Mandel Ngan/AFP

**En quoi cette vague de violence politique diffère-t-elle des autres périodes de violence dans l’histoire des États-Unis ?

Si les États-Unis connaissent actuellement une recrudescence de la violence politique, celle-ci n’est malheureusement pas sans précédent. On peut penser à la période de forte polarisation des années 1850, à l’aube de la guerre de Sécession. À cette époque, il existait une division marquée entre les abolitionnistes et les partisans de l’esclavage, aboutissant à des assassinats politiques, à l’agression d’un membre abolitionniste du Congrès par un membre pro-esclavagiste du Congrès, et à un conflit civil sanglant au Kansas entre des groupes armés pro-esclavagistes et anti-esclavagistes. Au début du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale, on a observé une nouvelle recrudescence de la violence politique liée aux conflits sociaux et celle perpétrée par la deuxième génération du Ku Klux Klan. Enfin, les années 1960 ont connu une période de violence politique intense autour de l’opposition à la guerre du Vietnam et au rejet du mouvement des droits civiques. Même si la violence politique d’aujourd’hui présente certaines caractéristiques propres – notamment l’influence des réseaux sociaux –, je pense que l’on peut trouver des parallèles avec ces premières périodes de violence politique.

Enfin, que peut-on retenir de cet épisode ?

Je pense qu’il est essentiel que les responsables politiques, tant démocrates que républicains – ou quel que soit leur bord –, s’unissent pour condamner cette attaque et toute forme de violence politique, et que les commentateurs et influenceurs en fassent de même.

Les chercheurs montrent amplement que ce que disent les élites politiques (politiciens, dirigeants politiques, commentateurs médiatiques, influenceurs en ligne) à la suite de ce genre d’événements a un effet considérable sur les attitudes des citoyens. Si ce message est unifié et vient de l’ensemble du spectre politique, il contribuera d’autant plus à réduire l’état d’esprit qui alimente la violence.

The Conversation

James Piazza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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28.04.2026 à 15:57

Amélioration, même modeste, du sommeil, de l’activité physique, de l’alimentation et espérance de vie en bonne santé

Eef Hogervorst, Professor of Biological Psychology, Loughborough University

Une étude sur une importante cohorte suggère que de légers changements dans les habitudes de sommeil, d’activité physique et d’alimentation sont associés à un vieillissement en meilleure santé.
Texte intégral (2166 mots)
Les personnes qui participent à UK Biobank, un vaste projet de recherche à long terme sur la santé mené auprès de centaines de milliers d’adultes britanniques, sont généralement en meilleure santé que la population moyenne. CandyRetriever/Shutterstock

Une étude qui a porté sur une importante cohorte britannique suggère que de légers changements dans les habitudes de sommeil, d’activité physique et d’alimentation sont associés à un vieillissement en meilleure santé. On fait le point sur ses principaux enseignements, mais aussi sur les limites des résultats qu’elle met en avant.


Selon une vaste étude menée au Royaume-Uni, il ne serait pas nécessaire de bouleverser complètement notre mode de vie pour vivre plus longtemps en meilleure santé. C’est une bonne nouvelle, d’autant plus que beaucoup de gens abandonnent vite les bonnes résolutions qu’ils prennent concernant leurs habitudes de vie.

Dans cette étude récente, ont été suivies environ 59 000 personnes au Royaume-Uni, dont l’âge moyen était de 64 ans, sur une période de huit ans. Les chercheurs ont confirmé ce qu’avaient montré des travaux antérieurs selon lesquels des modes de vie plus sains sont associés à un risque moindre de maladies, notamment de démence, ainsi qu’à une vie plus longue en bonne santé et plus autonome.

Les auteurs de l’étude rapportent que des changements même très modestes étaient associés à de tels bienfaits. Cela incluait notamment le fait de dormir environ cinq minutes de plus par nuit, de pratiquer deux minutes supplémentaires par jour d’activité physique d’intensité modérée à vigoureuse, et d’améliorer modestement son alimentation. L’ensemble de ces changements étaient associés à environ une année supplémentaire de vie en bonne santé. Le terme « vie en bonne santé » désigne ici les années vécues sans maladie grave ni handicap qui limitent les activités quotidiennes.

Des changements plus importants sont associés à des gains plus significatifs. Près d’une demi-heure de sommeil supplémentaire par nuit, combinée à quatre minutes d’exercice supplémentaires par jour (ce qui représente près d’une demi-heure d’activité physique en plus par semaine), et à d’autres améliorations en matière d’alimentation, permettent de gagner jusqu’à quatre années de vie en bonne santé.


À lire aussi : Pour booster son cerveau, quelles activités physiques privilégier après 60 ans ?


Cela est important à noter car, bien que les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, ces années supplémentaires sont souvent marquées chez elles par une moins bonne santé, ce qui entraîne des coûts personnels et économiques significatifs. Les femmes sont exposées à un risque plus élevé de démence, d’accident vasculaire cérébral et de maladies cardiaques à un âge avancé, ainsi qu’à des affections entraînant une perte de la vue et à des fractures osseuses. Ces maladies peuvent réduire la qualité de vie et menacer l’autonomie.

Changer son mode de vie peut également réduire le risque de décès prématuré. L’année dernière, les mêmes facteurs liés au mode de vie examinés dans cette cohorte ont fait l’objet d’une analyse dans une autre étude qui portait sur la mortalité (le risque de décès).

D’après cette analyse, les personnes ayant adopté un mode de vie plus sain sur une période de huit ans présentaient un risque de décès inférieur de 10 % au cours de cette période. La combinaison de 15 minutes de sommeil supplémentaires par nuit, de deux minutes supplémentaires d’activité physique modérée à intense par jour et d’une alimentation saine était associée à une légère réduction du risque de décès. Une réduction bien plus importante, de 64 %, a été observée chez les personnes qui dormaient entre sept et huit heures par nuit, suivaient une alimentation saine et pratiquaient entre 42 et 103 minutes supplémentaires d’activité physique modérée à intense par semaine.

Soulignons que cet effet bénéfique n’a été observé que lorsque ces comportements étaient combinés. L’alimentation seule n’avait par exemple aucun effet mesurable.

Atouts et limites de ces études

L’un des principaux atouts de ces études vient du fait qu’elles mettent en évidence des bienfaits pour la santé dès les premiers signes d’un changement de comportement. Cela réduit le risque que les résultats soient uniquement influencés par le fait qu’elles inclueraient des personnes déjà en meilleure santé ou plus motivées. Ces conclusions apparaissent ainsi plus pertinentes pour les personnes âgées et pour celles qui ont des capacités limitées pour modifier leurs habitudes.

Un autre de leurs points forts réside dans le recours à des mesures objectives plutôt qu’à des données déclarées par les personnes participantes elles-mêmes. L’activité physique et le sommeil ont été mesurés à l’aide d’appareils portables, plutôt qu’en se fiant aux estimations des participants concernant leur propre comportement. Les déclarations des participants peuvent en effet se révéler peu fiables, en particulier chez les personnes qui souffrent de troubles de la mémoire, comme chez celles qui se trouvent aux premiers stades de la démence.

Il existe toutefois des limites importantes à ces études. Les mesures objectives n’ont été recueillies que pendant trois à sept jours, ce qui ne reflète peut-être pas les habitudes à long terme des personnes concernées. Selon mon expérience, le fait de porter un bracelet connecté peut inciter les gens à faire davantage d’exercice pendant la période de suivi, mais ces changements sont souvent de courte durée.

De plus, les accéléromètres portés au poignet évaluent le sommeil et l’activité physique en se basant sur les mouvements. Pendant le sommeil profond, les personnes bougent très peu, mais l’absence de mouvement ne signifie pas toujours qu’une personne dort. Ces appareils peuvent donc ne pas refléter pleinement les véritables habitudes de sommeil ou les niveaux activité physique. D’autres méthodes, telles que les capteurs fixés sur la cuisse ou les capteurs intégrés au matelas qui détectent les mouvements pendant le sommeil, peuvent fournir des évaluations plus précises.

Malgré ces problèmes, les mesures objectives sont généralement plus fiables que les déclarations des personnes concernées. Toutefois, comme le comportement n’a été mesuré qu’une seule fois, il est difficile de déterminer si les changements de comportement observés au fil du temps ont influencé les résultats en matière de santé. Il est également difficile de savoir si l’activité enregistrée correspondait à de l’exercice pratiquée pendant les loisirs ou à une activité physique au travail, sachant que ces deux types d’activité peuvent avoir des effets différents sur la santé.

Les informations sur l’alimentation posent un autre défi. Les habitudes alimentaires ont été rapportées par les participants eux-mêmes et recueillies trois à neuf ans avant la collecte des données sur le sommeil et l’activité physique. Les habitudes alimentaires changent souvent avec le temps, en particulier après un diagnostic tel qu’une maladie cardiovasculaire, où il peut être conseillé aux personnes concernées de baisser leur cholestérol, ou dans des cas de démence, quand les personnes peuvent oublier de manger. Il est donc difficile de savoir si l’alimentation a influencé le risque de maladie, ou si c’est l’apparition de la maladie qui a modifié l’alimentation et contribué finalement à une mauvaise santé puis à un décès prématuré.

Il faut également tenir compte de facteurs sociaux plus généraux. Les comportements sains ont tendance à se regrouper ensemble et sont étroitement liés au niveau d’éducation et à la sécurité financière. Par exemple, le tabagisme et le fait d’être en surpoids ou obèse sont étroitement associés à la précarité et à la pauvreté.


À lire aussi : Obésité et « manque de volonté » : les préjugés négatifs ont la vie dure


Les participants à l’UK Biobank, un vaste projet de recherche à long terme sur la santé qui recueille des données génétiques, sur le mode de vie et sur la santé auprès de centaines de milliers d’adultes britanniques, sont généralement en meilleure santé que la population britannique moyenne.

La recherche en santé attire souvent des personnes en meilleure santé, plus instruites et jouissant d’une plus grande sécurité financière. Cela peut refléter à la fois un intérêt pour la recherche et le fait de disposer du temps et des ressources nécessaires pour participer à de telles études.

La richesse a également un impact sur l’exposition au risque. Les personnes qui disposent de revenus plus élevés sont moins susceptibles de vivre dans des zones où les niveaux de pollution sont élevés et ont davantage de chances de contrôler leurs conditions de travail et leurs finances. Le stress financier peut affecter la qualité du sommeil, entraîner de la fatigue et réduire la probabilité de faire de l’activité physique, d’acheter des aliments frais ou de préparer des repas sains. Au cours d’une vie, ces facteurs contribuent à une santé plus fragile et à un décès prématuré.

Bien que les chercheurs aient tenté de prendre en compte ces influences à l’aide de méthodes statistiques, celles-ci sont étroitement liées et difficiles à distinguer. Pour de nombreuses personnes qui vivent désormais dans une extrême pauvreté, l’aggravation du fossé entre problèmes de santé et richesse met en évidence les limites de la responsabilité individuelle. Ces problèmes structurels exigent une action de la part des décideurs politiques, plutôt que de faire porter le fardeau uniquement aux personnes qui n’ont peut-être que très peu de contrôle sur les conditions qui déterminent leur santé.

The Conversation

Eef Hogervorst a reçu des financements de plusieurs fondations gouvernementales et caritatives pour ses recherches sur le mode de vie et la santé, notamment, actuellement, de l’ISPF et d’Alzheimer’s Research UK. Elle est rattachée à l’université de Loughborough et a récemment intervenu en tant qu’experte en démence pour le NICE et la BBC. Par le passé, elle a été consultante en matière d'alimentation et de risques de démence pour Proctor.

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28.04.2026 à 15:55

Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire

Nathalie Chapon, Professeur des universités en sciences de l'éducation et de la formation, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

Annie Lasne, Maîtresse de conférences en sociologie de l'éducation, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

On discute beaucoup des effets des écrans sur la santé des enfants. Mais que sait-on des compétences numériques réelles des tout-petits ?
Texte intégral (1426 mots)

On discute beaucoup des effets des écrans sur la santé des enfants. On s’interroge moins souvent sur leurs usages précoces du numérique dans un monde ultraconnecté. Quels sont leurs savoir-faire réels ? Une enquête fondée sur des observations et des entretiens lève le voile sur ces pratiques du quotidien et sur les mécanismes de socialisation au numérique d’élèves de maternelle.


En l’espace de cinquante ans, les technologies numériques se sont progressivement imposées dans tous les espaces du quotidien et à tous les âges de la vie. De la télévision aux téléphones portables, en passant par les ordinateurs et les consoles, les écrans occupent aujourd’hui une place centrale dans les foyers.

Les recherches scientifiques, particulièrement développées depuis une dizaine d’années, ont principalement étudié les effets des écrans sur la santé, le sommeil et l’activité physique des enfants et des adolescents. Les résultats soulignent des répercussions notables, quel que soit l’âge des enfants.

Cependant, peu d’études se sont intéressées aux savoirs numériques des tout-petits. Dans le cadre d’un programme de recherche sur la parentalité numérique et d’un partenariat avec le TNE 25-Territoire numérique éducatif du Doubs, nous avons souhaité explorer cette question. Est-ce que les tout-petits ont des connaissances numériques ? Quelles compétences détiennent-ils exactement ?

Cette recherche explore les savoirs numériques des tout-petits d’enfants âgés d’à peine 4 ans et permet de questionner l’idée selon laquelle ils seraient dépourvus de connaissances numériques et ne seraient capables d’utiliser un téléphone seulement dans un cadre précis.

Une initiation précoce aux jeux vidéo

L’étude a été menée auprès de 59 élèves répartis en petite, moyenne et grande sections d’une école maternelle située dans une ville de l’est de la France.

Plusieurs méthodes ont été mobilisées : des observations participantes filmées, des entretiens individuels, des focus groups et des mises en situation des enfants sous la forme d’ateliers. Le recueil de données a été organisé sur une période de deux mois afin de favoriser un climat de confiance.

Les premiers résultats concernent les enfants de moyenne section de maternelle, âgés d’environ quatre ans. Ils mettent en évidence le rôle déterminant du cadre familial. Les pratiques parentales apparaissent comme le principal facteur de socialisation numérique. Les influences du père et de la mère, puis celles des frères et sœurs structurent les usages des enfants et participent à une transmission intergénérationnelle et fraternelle des pratiques.


À lire aussi : Petite histoire des jeux vidéo en famille, entre inquiétudes et transmission culturelle


Chez les garçons, l’initiation aux jeux vidéo est majoritairement associée à une influence paternelle et fraternelle. Les pères, notamment les plus jeunes, jouent fréquemment avec leurs fils, partageant leurs propres pratiques vidéoludiques. Cette socialisation est souvent genrée : les garçons sont encouragés à jouer à des jeux de combat, de survie ou ils mettent en scène des super-héros. Lorsque le père n’est pas un joueur, les grands frères prennent le plus souvent le relais.

Cette transmission familiale favorise le développement de compétences numériques précoces chez les tout-petits. Certains enfants de quatre ans ont une connaissance fine de jeux vidéo pour adultes et maîtrisent aussi la recherche et l’ouverture d’applications sur smartphone, notamment la navigation sur YouTube.

Une socialisation numérique différenciée selon le genre

Sous-jacente à cette connaissance pratique du smartphone, on constate que les contenus auxquels ces enfants ont accès ne sont pas toujours adaptés à leur âge. Une majorité de garçons joue à des jeux destinés aux adolescents, voire aux adultes. Ces jeux comportent des scènes de violence ou sont associés à des conflits, des guerres avec des scènes de tueries où la mort peut être rachetée selon le jeu.

Ces expositions conduisent les enfants à développer des stratégies d’imitation et d’identification aux figures héroïques, accélérant ainsi leur processus de socialisation vers des codes préadolescents alors qu’ils sont encore dans l’enfance. L’apprentissage du numérique est essentiellement implicite donc, les enfants acquièrent des savoirs expérientiels, c’est-à-dire des compétences construites par la pratique directe, avant même la maîtrise de la lecture.

Les petites filles sont moins concernées par les jeux vidéo. Elles sont davantage tournées vers le visionnage de dessins animés ou l’utilisation d’applications liées à la photographie et à la musique. Les mères encadrent plus fréquemment l’usage du téléphone dans ce cas. Elles définissent les temps d’écran, autorisent certaines applications et accompagnent leurs filles dans leur découverte des outils numériques. Les contenus utilisés sont généralement plus adaptés à l’âge des enfants.

La transmission entre sœurs se manifeste notamment dans l’apprentissage de la prise de photos, de la mise en scène face à la caméra ou de l’écoute de musique. Les filles développent ainsi des compétences liées à l’expression de soi et à la représentation.

Contrairement aux garçons, aucune transmission marquée autour des jeux vidéo n’a été observée entre mères et filles ou entre sœurs. Il en résulte une socialisation numérique fortement différenciée selon le genre, tant dans les contenus que dans les modalités d’accès.

Une grande dextérité technique

Afin d’identifier plus précisément les savoirs des enfants, les chercheuses ont organisé des ateliers de lecture autour d’un album traitant de l’usage du téléphone. Ces échanges ont permis de mettre en lumière les connaissances des enfants concernant les applications et leurs usages.

La prise de photos et le visionnage de dessins animés constituent les usages les plus fréquemment évoqués. Lorsqu’ils manipulent un téléphone, les enfants reconnaissent aisément certaines applications grâce à leurs symboles et à leurs couleurs. L’icône de l’appareil photo est généralement identifiée par la plupart des enfants rencontrés, celle de YouTube est aussi la plus largement connue. La reconnaissance repose principalement sur l’association visuelle entre un pictogramme, une couleur et une fonction.

Les observations révèlent par ailleurs une grande dextérité technique. Les enfants savent balayer les écrans horizontalement et verticalement pour accéder aux différentes pages et applications. Cette gestuelle maîtrisée témoigne d’une autonomie réelle dans l’usage de l’appareil. À quatre ans, certains enfants possèdent déjà des compétences numériques avancées, acquises dans un cadre familial de façon expérientielle.

Ces premiers résultats soulignent l’importance d’un accompagnement parental et éducatif précoce. Car, si le numérique favorise l’autonomie, la créativité et l’accès à de nouvelles formes d’apprentissage, il expose également les enfants à des contenus inadaptés à leur âge et à une éducation familiale genrée.

The Conversation

Nathalie Chapon a reçu des financements de Région Bourgogne Franche-Comté.

Annie Lasne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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