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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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10.05.2026 à 11:16

Quand l’humour l’emporte sur la parole politique

Laélia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique et langue française, Université d’Orléans

Les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit.
Texte intégral (1967 mots)

À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?


« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »

Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?

Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.

Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).

Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.

Bande-annonce du documentaire de Noam Shuster-Eliassi.

Des sphères de moins en moins étanches

Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.

Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.

Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.

Que projette-t-on sur l’humour politique ?

Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.

Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.

Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.

L’impossible équilibre des humoristes

Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).

Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).

Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,

« La République, ce n’est pas moi ! »

(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).

Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.

Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.

Ne réduire ni l’humour ni la politique

La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.

C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.

L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.


Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.

The Conversation

Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l'émission "Par Jupiter" "C'est encore nous" "Le Grand Dimanche Soir" avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l'émission "La Dernière", animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.

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10.05.2026 à 11:13

En Iran, la poésie comme langage politique clandestin

Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

En Iran, la poésie classique sert de langage implicite pour contourner la censure et exprimer critiques, attentes et résistance politique.
Texte intégral (1734 mots)

En Iran, les vers des grands poètes classiques ne sont pas seulement un héritage culturel : ils permettent de dire, suggérer et partager des significations politiques sans les formuler explicitement.


Dans un contexte marqué, depuis plusieurs années par un durcissement de la répression en Iran — milliers de manifestants tués par les forces d’ordre, dizaines de milliers d’arrestations, surveillance accrue de la parole publique, multiplication des cas d’application de la peine capitale —, s’exprimer de façon explicite devient de plus en plus dangereux.

Dans ce contexte, certaines formes d’expression acquièrent une fonction particulière. C’est le cas de la poésie, qui ne relève pas uniquement du patrimoine culturel : elle constitue une pratique sociale vivante et un mode d’expression structurant. Aujourd’hui encore, les vers des grands poètes classiques continuent de circuler, d’être cités et réinterprétés — non seulement pour leur valeur littéraire, mais aussi parce qu’ils offrent une manière de dire les choses autrement.

Langage d’Ésope

Cette centralité de l’implicite ne relève pas seulement de la conjoncture actuelle : elle correspond à une ressource déjà disponible, qui devient particulièrement centrale en contexte de contrainte. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue des rapports entre pouvoir et expression en Iran, où la parole indirecte a souvent constitué une modalité privilégiée pour dire ce qui ne pouvait être formulé ouvertement. Elle se retrouve également dans d’autres formes d’interaction sociale, comme le ta’arof, cet ensemble de codes relationnels fondés sur la politesse, le décalage entre le dit et le voulu, et la gestion implicite des positions sociales. Elle apparaît aussi, sous d’autres formes, dans les pratiques de négociation, où la formulation indirecte permet d’introduire des marges d’interprétation. On l’a par exemple constaté dans les pratiques diplomatiques contemporaines, quand l’Iran peut se dire prêt à la négociation tout en en déplaçant constamment les conditions, maintenant ainsi une marge d’interprétation.


À lire aussi : Realpolitik et fiabilité : le dilemme des négociations avec la République islamique d’Iran


Dans cette optique, le recours à la poésie ne relève pas d’un contournement ponctuel, mais d’un registre d’expression durable. Ainsi, dans un environnement où parler de façon directe revient à s’exposer au danger, la poésie apparaît comme une ressource discursive spécifique : elle permet de suggérer, d’évoquer, de partager des significations politiques sans les formuler explicitement. La densité symbolique et la polysémie de la poésie persane classique permettent des lectures multiples, ajustées aux contextes. Cette plasticité en fait un outil d’expression particulièrement efficace dans des contextes de coercition. Dans le Shahnameh, Ferdowsi (Xe–XIe siècle) met en scène des figures de souveraineté dont les trajectoires — justice, dérive, chute — offrent autant de modèles implicites d’évaluation du pouvoir. Ces récits n’évoquent pas directement le présent, mais ils fournissent des cadres d’interprétation à celui-ci.

Chez Saadi (XIIIe siècle), certaines maximes formulent plus directement les conditions de la légitimité politique :

« Le roi qui opprime son peuple creuse lui-même les fondations de sa chute. »

Leur généralité fait leur force : elles peuvent être mobilisées sans désigner explicitement une situation donnée.

À l’inverse, Hafez (XIVe siècle) privilégie l’ambiguïté. Ses vers autorisent des interprétations multiples, sans jamais s’inscrire dans un registre univoque. Cette indétermination facilite leur circulation dans des contextes de surveillance. Ces différents registres — récit exemplaire, maxime normative, ambiguïté poétique — composent un répertoire d’expressions disponibles. Ils offrent plusieurs manières de dire le pouvoir, de le juger ou de s’en distancier, sans recourir à une parole directe.

Lire entre les lignes : une compétence partagée

L’efficacité de ce mode d’expression repose sur une compétence largement partagée : la capacité à reconnaître les références, à interpréter les allusions et à lire entre les lignes. Car, en Iran, la poésie classique n’est pas réservée aux milieux lettrés. Elle est connue, citée, mobilisée dans les échanges quotidiens comme dans les discours publics.

« Les fils d’Adam sont les membres d’un même corps, créés d’une même essence. Si un membre souffre, les autres ne peuvent rester en repos. »

Ce passage de Saadi, inscrit au fronton du siège de l’Organisation des Nations unies, illustre la portée universelle de cette tradition. Mais dans le contexte iranien, il peut aussi être mobilisé comme une manière indirecte de rappeler que face à l’injustice, nul ne peut rester indifférent. Cette compétence ne se réduit pas à une connaissance des textes. Elle implique une capacité à situer les énoncés, à en ajuster l’interprétation en fonction de la situation, et à reconnaître ce qui est suggéré sans être explicitement formulé. Elle s’acquiert progressivement, par familiarité plus que par apprentissage formel, et constitue une dimension ordinaire de la socialisation.

Comprendre un vers ne consiste pas seulement à en saisir le sens littéral. C’est reconnaître une allusion, capter un sous-entendu, situer une référence. Cette compétence, acquise dans le temps long, devient dans un contexte de surveillance une ressource sociale et politique. Dans un environnement de surveillance, elle permet une communication implicite, où le sens circule sans être entièrement formulé.

Des répertoires anciens, des usages actuels

La force de la poésie classique tient aussi à sa distance par rapport aux situations contemporaines. Produits dans des contextes historiques éloignés, les vers d’Omar Khayyam (XIe–XIIe siècle), de Saadi ou de Hafez ne renvoient pas à une conjoncture précise. Cette distance facilite leur réappropriation. Les quatrains d’Omar Khayyam, qui insistent sur la fragilité de l’existence et la valeur de l’instant présent, peuvent ainsi entrer en résonance avec des contextes contemporains marqués par l’incertitude et la violence, en proposant une autre hiérarchie des valeurs. Cette capacité d’actualisation repose sur une tension productive entre distance historique et pertinence contemporaine. Plus les textes sont éloignés de leur contexte d’origine, plus ils peuvent être réinvestis dans des configurations nouvelles, sans être immédiatement assignables à une position politique explicite.

Aujourd’hui, ces répertoires se reconfigurent à travers de nouveaux supports. Sur les réseaux sociaux, les vers sont fragmentés, transformés, parfois anonymisés. Ils circulent sous forme de citations, d’images ou de slogans. Ces circulations numériques modifient les modalités de diffusion sans en altérer la logique. La fragmentation des vers, leur mise en image ou leur anonymisation renforcent parfois leur capacité de circulation, tout en maintenant leur fonction d’allusion. Le numérique n’efface pas la tradition : il en reconfigure les usages.

Lors des mobilisations qui ont suivi la mort de Mahsa Jina Amini en 2022, de nombreux messages ont repris, explicitement ou non, des motifs issus de la poésie classique — notamment très présents chez Hafez — la nuit, l’attente, l’aube — pour exprimer des attentes ou des critiques sans recourir à un langage explicitement politique.

Dans un espace public restreint, cette circulation permet de maintenir un langage commun.

Une autre manière de dire le politique

Le recours à la poésie peut être compris comme le signe d’un décalage entre les formes d’expression disponibles dans la société et les contraintes imposées à la parole publique. Ce décalage ne signifie pas absence de parole, mais transformation de ses formes. Il révèle une tension entre des attentes sociales d’expression et les limites imposées à leur formulation explicite. Dans cet espace contraint, la poésie apparaît comme l’un des lieux où cette tension peut se dire — de manière indirecte, mais intelligible.

Lorsque l’expression directe devient risquée, les formes indirectes ne disparaissent pas : elles se maintiennent, se transforment et parfois se renforcent. La poésie, en Iran, constitue une modalité spécifique du politique, fondée sur l’allusion, la polysémie et le partage de références communes.

Dans un contexte où parler peut entraîner des sanctions allant jusqu’à la mort, cette forme d’expression n’annule pas le risque, mais elle en modifie les conditions. Elle permet au sens de circuler sans être entièrement fixé. Ainsi comprise, la poésie apparaît moins comme un refuge que comme une ressource : non pas un extérieur au politique, mais une manière de le formuler sous contrainte.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.05.2026 à 11:12

Lycéens professionnels, les grands oubliés de Parcoursup ?

Alban Mizzi, Chercheur post-doctorant, Université de Bordeaux

Pour les lycéens professionnels, l’épreuve de l’orientation dans le supérieur commence bien avant l’ouverture de Parcoursup, là où se fabrique leur rapport à l’institution scolaire.
Texte intégral (1011 mots)

Comment appréhende-t-on Parcoursup et l’inscription dans l’enseignement supérieur lorsqu’on a déjà vécu une expérience d’orientation scolaire subie ? Une enquête auprès de lycéens accompagnés par un programme de la Région Nouvelle-Aquitaine offre quelques éclairages. Premiers éléments d’analyse.


Le compte à rebours a commencé. À partir du 20 mai, les élèves de terminale professionnelle passeront les épreuves écrites du baccalauréat. Mais en parallèle du marathon des révisions, ils sont en attente d’un autre verdict, celui des résultats de Parcoursup, et donc du résultat de leurs candidatures dans l’enseignement supérieur.

Comment ces lycéens vivent-ils le processus d’orientation post-bac ? Comment appréhendent-ils la plateforme Parcoursup ?

Le programme ACCES – Accompagner vers l’enseignement supérieur – qui suit des élèves de terminale professionnelle en Nouvelle-Aquitaine pendant la procédure nous apporte quelques éclairages. Il montre que l’épreuve d’orientation commence pour ces élèves bien avant avec l’ouverture de la plateforme, là où se fabrique le rapport de ces élèves à l’institution scolaire.

Avant Parcoursup : des orientations souvent subies

Presque tous les élèves rencontrés partagent un point commun : leur arrivée en filière professionnelle n’a pas relevé d’un choix pleinement assumé. Un niveau scolaire jugé insuffisant pour la seconde générale, une offre locale réduite, un conseil d’orientation expéditif peuvent avoir conduit à cette orientation. La

Si le sujet a été abondamment documenté, cette orientation par l’échec vers la voie professionnelle prend un relief particulier rapporté à ce qui attend ces élèves sur Parcoursup. C’est avec ce passif qu’ils abordent la plateforme : un sentiment diffus d’avoir été triés avant même que la compétition ne commence.

Seuls face à la machine

Parcoursup demande des compétences qui ne sont pas systématiquement enseignées aux élèves : naviguer dans une interface dense, distinguer vœux et sous-vœux, rédiger des lettres de motivation pour des formations qu’ils ne connaissent pas, interpréter des taux d’accès dont la signification reste opaque.

L’hétérogénéité de l’accompagnement entre établissements est frappante. Dans certains lycées, les enseignants d’atelier montrent comment remplir un vœu, conseillent d’ajouter un BUT en complément des BTS, vérifient le lendemain que l’élève n’a pas validé le mauvais choix. D’autres font appel à des interventions extérieures. Enfin, d’autres comptent sur la capacité de résilience des élèves aux agendas déjà saturés.


À lire aussi : Parcoursup, le mirage d’une égalité face à l’orientation ?


Mohamed, en terminale mécanique, raconte l’inscription elle-même comme un parcours technique. « Au début, c’était compliqué. On avait beaucoup d’infos pour se connecter. On ne comprenait pas les codes. »

Face à ces difficultés, les élèves mobilisent effectivement ce qu’ils ont, mais la frontière entre autonomie et solitude est fine.

Un stress continu

C’est Mohamed qui trouve la formule la plus juste pour décrire le stress généré par Parcoursup. « À chaque fois que j’ai envie de m’amuser ou de faire un truc, que ce ne soit pas scolaire, ce stress revient. Même s’il n’est pas très grand, des fois, il est toujours présent. Quoi que je fasse, il y sera là. Il est en tâche de fond, tout le temps. » La métaphore informatique est parlante : un processus qui tourne en arrière-plan et consomme de l’énergie cognitive sans jamais se fermer.

Ce qui alimente cette anxiété dépasse largement la question de l’affectation dans une formation. Parcoursup demeure un moment où se joue, dans un calendrier compressé, quelque chose qui touche à la valeur de soi. La charge émotionnelle est entièrement privatisée, portée seule.

Mennel parle à plusieurs reprises d’une « boule au ventre ». Chez la plupart de nos enquêtés en terminale professionnelle, le stress reste confiné dans un espace intime invisible aux yeux de leurs proches. Les parents ne comprennent pas le dispositif. Les enseignants sont parfois eux-mêmes « dépassés ». Reste le groupe des pairs, qui traverse la même grande épreuve.

Une solitude structurelle

Les PsyEN sont absents de leurs récits. Les CPE aussi. Le « moment Parcoursup » tel qu’ils le vivent est un moment de solitude structurelle. Structurelle parce qu’elle ne tient pas aux qualités personnelles des individus, mais à l’architecture d’un dispositif qui produit de l’angoisse sans produire les conditions de sa prise en charge.

Et cette solitude s’ajoute à tout le reste : l’orientation subie, le déficit d’information, le sentiment d’illégitimité, et, pour certains, des conditions de vie difficiles qui rendent l’épreuve d’autant plus lourde. Adrienne en tire une formule qui condense tout avec une précision presque sociologique : « On n’a pas trop, trop, trop de chance… on pourrait dire qu’on n’est pas très aimés. »

Tant que le dispositif ne prendra pas au sérieux cette expérience, il restera un impensé pour un quart des bacheliers français.

The Conversation

Alban Mizzi a reçu des financements de la part du PIA3 ACCES - Accompagner vers l'enseignement supérieur.

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