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27.01.2026 à 18:57

Où vit-on le plus vieux ? Ce que la géographie dit d’une Europe de plus en plus fragmentée

Florian Bonnet, Démographe et économiste, spécialiste des inégalités territoriales, Ined (Institut national d'études démographiques)

Carlo Giovanni Camarda, Docteur, spécialiste des méthodes de prévision (mortalité, longévité, etc.), Ined (Institut national d'études démographiques)

France Meslé, Démographe, Ined (Institut national d'études démographiques)

Josselin Thuilliez, Economiste, Directeur de recherche au CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

L’analyse des données de mortalité issues de 450 régions européennes est sans appel : en matière d'espérance de vie, une Europe à deux vitesses se profile.
Texte intégral (2421 mots)

On peut encore gagner des années d’espérance de vie en Europe : les régions pionnières en matière de longévité en apportent la preuve, année après année. Pourtant, depuis le milieu des années 2000, tandis que certaines régions avancent, d’autres décrochent. Dans ces dernières, l’allongement de l’espérance de vie est freiné par une mortalité autour de 65 ans qui ne recule plus, voire réaugmente.


Depuis plus d’un siècle et demi, l’espérance de vie progresse régulièrement dans les pays riches. Les gains ont été spectaculaires au XXe siècle, grâce au recul des maladies infectieuses puis aux progrès de la médecine cardiovasculaire.

Cependant, depuis quelques années, une question obsède les experts : et si cette formidable mécanique s’essoufflait ? Dans plusieurs pays occidentaux, les gains d’espérance de vie sont devenus modestes, voire inexistants.

Certains chercheurs y voient le signe que nous approchons d’un « plafond » biologique de la longévité humaine. D’autres, au contraire, estiment que des marges de progression existent encore.

Pour trancher, il ne suffit pas de regarder les chiffres nationaux. En effet, derrière la moyenne d’un pays se cachent des réalités régionales très contrastées. C’est ce que nous avons montré dans une étude tout juste publiée dans Nature Communications. Analysant des données collectées entre 1992 et 2019, elle a porté sur 450 régions d’Europe occidentale regroupant près de 400 millions d’habitants.

Une étude européenne d’une ampleur inédite

Pour mener à bien nos travaux, nous avons rassemblé des données de mortalité et de population en provenance d’instituts statistiques nationaux de 13 pays d’Europe occidentale, de l’Espagne au Danemark, du Portugal à la Suisse.

À partir de ces données originales, nous avons d’abord mené un large travail d’harmonisation, crucial parce que les régions ne sont pas toutes de taille équivalente, et que les données étaient plus ou moins détaillées selon les pays.

Nous avons ensuite reconstitué, entre 1992 et 2019, pour chaque région, l’évolution annuelle de l’espérance de vie à la naissance, un indicateur qui reflète la mortalité à tous les âges. Grâce à des méthodes statistiques avancées, nous avons pu dégager les grandes tendances de fond, au-delà des fluctuations de court terme entraînées par des épisodes tels que la canicule de 2003, ou des épidémies virulentes de grippe saisonnière telle que celle de 2014-2015. Nous arrêtons nos analyses à l’année 2019, car il est aujourd’hui encore trop tôt pour savoir si la pandémie de Covid-19 a impacté ces tendances sur le long terme, ou uniquement entre 2020 et 2022.

Le résultat obtenu nous donne un panorama inédit des trajectoires régionales de longévité en Europe sur près de trente ans, duquel nous pouvons tirer trois enseignements.

Premier enseignement : la longévité humaine n’a pas atteint ses limites

Le premier message fort de notre étude est le suivant : les limites de la longévité humaine ne sont pas encore atteintes. En effet, en nous concentrant sur les régions pionnières qui affichent les niveaux d’espérance de vie les plus élevés (en bleu sur le graphique ci-dessous), nous ne constatons aucune décélération des progrès.

Évolution de l’espérance de vie dans les régions pionnières et en retard d’Europe occidentale, 1992–2019. La ligne rouge (respectivement bleue) représente la moyenne de l’espérance de vie à la naissance des régions appartenant au décile supérieur (respectivement inférieur) de la distribution. La ligne noire indique la moyenne pour l’ensemble des 450 régions. Les valeurs minimale et maximale sont représentées par des symboles distincts, correspondant aux régions concernées. Florian Bonnet, Fourni par l'auteur

Les régions concernées continuent à gagner environ deux mois et demi d’espérance de vie par an pour les hommes, et un mois et demi pour les femmes, un rythme équivalent à celui observé durant les décennies précédentes. Parmi elles figuraient en 2019 les régions du nord de l’Italie, de la Suisse tout comme certaines provinces espagnoles.

Pour la France, on y retrouve des départements tels que Paris, les Hauts-de-Seine ou les Yvelines (aussi bien pour les hommes que pour les femmes), et les départements autour de l’Anjou et de la frontière suisse (uniquement pour les femmes). En 2019, l’espérance de vie y atteignait près de 83 ans pour les hommes, et 87 pour les femmes.

Autrement dit, malgré les inquiétudes récurrentes, rien n’indique à ce jour que la progression de la durée de vie ait atteint un plafond de verre ; l’allongement de l’espérance de vie reste possible. C’est un résultat fondamental, qui nuance les discours alarmistes : il existe encore un potentiel d’amélioration.

Deuxième enseignement : des situations régionales divergentes depuis le milieu des années 2000

Le tableau devient plus sombre quand on se penche sur les régions en retard, indiquées en rouge sur la figure ci-dessus. Dans les années 1990 et au début des années 2000, ces régions connaissaient des gains rapides d’espérance de vie. Les progrès y étaient même plus rapides qu’ailleurs, conduisant à une convergence des espérances de vie régionales en Europe.

Cet âge d’or, cumulant hausse rapide de l’espérance de vie en Europe et réduction des disparités régionales, a pris fin vers 2005. Dans les régions les plus en difficulté, qu’il s’agisse de l’est de l’Allemagne, de la Wallonie en Belgique, ou de certaines parties du Royaume-Uni, les gains d’espérance de vie ont fortement ralenti, atteignant des niveaux quasiment nuls. On ne retrouve pas de départements français parmi ces régions pour les femmes, mais en ce qui concerne les hommes, les départements de la région Hauts-de-France y figurent.

Au final, l’Europe de la longévité est de plus en plus coupée en deux. D’un côté, des régions pionnières qui poursuivent leur progression ; de l’autre, des régions en retard où la dynamique s’essouffle, voire s’inverse. Nous vivons donc une véritable divergence régionale, qui contraste avec l’élan de rattrapage des années 1990.

Troisième enseignement : le rôle décisif de la mortalité entre 55 et 74 ans

Pourquoi un tel basculement ? Au-delà de l’espérance de vie par âge, nous avons cherché à mieux comprendre ce changement spectaculaire en analysant l’évolution des taux de mortalité par âge.

Nous pouvons affirmer que cette divergence régionale ne s’explique ni par l’évolution de la mortalité infantile (qui reste très faible) ni par l’évolution de la mortalité au-delà de 75 ans (qui continue de reculer un peu partout). Elle vient principalement de la mortalité autour de 65 ans.

Dans les années 1990, celle-ci reculait rapidement, grâce à la diffusion des traitements cardiovasculaires et à des changements dans les comportements à risque. Mais depuis les années 2000, ce progrès s’est ralenti. Dans certaines régions, le risque de mourir entre 55 et 74 ans a même commencé à augmenter à nouveau ces dernières années, comme le montrent les cartes ci-dessous.

Variation annuelle en pourcentage de la probabilité de décéder entre 55 et 74 ans chez les hommes (à gauche) et les femmes (à droite) dans 450 régions d’Europe occidentale, entre 2018 et 2019. Florian Bonnet, Fourni par l'auteur

C’est notamment le cas de la plupart des départements du pourtour méditerranéen français pour les femmes, qui apparaissent en rose clair. C’est aussi le cas d’une grande partie de l’Allemagne. Or ces âges intermédiaires sont cruciaux dans la dynamique des gains d’espérance de vie, car un grand nombre de décès s’y concentrent. Une stagnation ou une hausse de la mortalité entre 55 et 74 ans suffit à briser la dynamique d’ensemble.

Même si notre étude ne permet pas de cerner les causes précises expliquant ces évolutions préoccupantes, la littérature récente nous permet d’avancer quelques pistes, qui devront être testées scientifiquement à l’avenir. Parmi elles, on retrouve les comportements à risque, notamment le tabagisme, mais aussi la consommation d’alcool, la mauvaise alimentation, ou le manque d’activité physique, qui sont autant de facteurs qui se concrétisent à ces âges.

Par ailleurs, la crise économique de 2008 a accentué les inégalités territoriales en Europe. Certaines régions ont souffert durablement, fragilisant la santé des populations y vivant, tandis que la croissance est à nouveau vigoureuse dans d’autres régions où les emplois fortement qualifiés se concentrent. Ces facteurs nous rappellent que la longévité n’est pas seulement une affaire de progrès de la médecine, mais qu’elle s’explique aussi par des facteurs économiques et sociaux.

Et demain ?

Notre étude délivre un double message. Oui, il reste possible d’allonger l’espérance de vie. Les régions pionnières en Europe en donnent la preuve : elles continuent à progresser régulièrement, sans signe de plafonnement. Cependant, cette progression n’est pas partagée par tous. Depuis quinze ans, une partie de l’Europe décroche, en particulier à cause de l’évolution de la mortalité autour de 65 ans.

L’avenir de la longévité humaine semble, encore aujourd’hui, moins dépendre de l’existence d’un hypothétique plafond biologique que de notre capacité collective à réduire les écarts d’espérance de vie. En extrapolant les tendances récentes, on peut craindre qu’une Europe à deux vitesses ne se crée, opposant une minorité de territoires qui continuent à repousser les frontières de la longévité, et une majorité de territoires où les progrès s’étiolent.

En clair, la question n’est plus seulement de savoir jusqu’où l’espérance de vie peut grimper, mais surtout quels sont les territoires qui pourront en bénéficier.


Pour aller plus loin :

Nos résultats détaillés, région par région, sont disponibles dans une application interactive en ligne.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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27.01.2026 à 16:43

From Hamburg to Uganda: how an NGO learned to reinvent itself

Carolin Waldner, Assistant Professor of Sustainability Management, ESCP Business School

Andreas Rasche, Professor of Business in Society, Copenhagen Business School

Stephanie Schrage, Professor of Business Administration, University of Kiel

A German NGO supporting water and hygiene initiatives in Uganda sheds light on better ways for aid organisations to serve local communities and integrate staff on the ground.
Texte intégral (1486 mots)

Development aid is often provided by large, international NGOs based in the Global North. These globally operating NGOs are under growing pressure to adapt the nature of their work – including administrative tasks – to the places where it occurs. However, this process of localisation is rarely straightforward. It’s not just about transferring responsibilities or adjusting ways of working to fit local contexts. It’s the contradictions within organisations that can distort or stall this process, which get left out.

Our article on Organization Studies takes a unique, long-term look at this question. We tracked the expansion of Viva con Agua (VCA) – a German NGO that launches and supports water, sanitation and hygiene (WASH) initiatives – over a 15-year period from its headquarters in Hamburg, Germany, to Uganda. Through 74 interviews, 272 hours of observation, and over 100 internal and public documents, we show how localising development work not only requires NGOs to reconsider what they do and how they do it, but also raises questions about organisational identity, such as “who are we?”, “what are our core values?” and “what distinguishes us from other NGOs?”.

From Hamburg to Kampala: a distinctive identity meets a new context

VCA emerged in the early 2000s from the creative and activist culture of Hamburg’s St. Pauli District. Its founding identity was shaped by inclusiveness, anti-racism, cultural openness, and civic engagement – expressed through partnerships with artists, football fans, and musicians. The most emblematic partnership is the one with football club FC St. Pauli, which is also known for its activist culture. When VCA started to work in Uganda in 2007, this energy helped the organisation build rapport and find local collaborators with similar values.

However, it soon became clear that cultural alignment wasn’t enough. For example, the water, sanitation and hygiene infrastructure that worked in other countries didn’t always fit Ugandan realities. One early challenge involved latrines built by VCA for local communities in northern Uganda. Soon after building the latrines, staff realised that the facilities were not used by many villagers due to local norms and traditions – such as the fact that a father-in-law and his daughter-in-law are not allowed to share facilities.

When adapting programmes reveals deeper tensions

To improve local engagement, VCA developed culturally resonant initiatives such as Football4WASH and Dance4WASH, which are education-through-sport programmes, and other participatory formats. These efforts succeeded in creating more meaningful local traction. For example, a few weeks after VCA organised a Dance4WASH choreography with primary school pupils in a rural school north of Kampala, the school principal told us that during parent-teacher day, parents talked about the dance routine and performed the typical featured gestures (which reflected the World Health Organization’s handwashing guidelines. Children were showing the handwash dance to their parents, brothers, sisters, and other community members, and thus, the information spread.

However, these localised efforts also raised new questions: Who defines what VCA stands for? Where are decisions made? And how much autonomy can be given to the Ugandan team without losing organisational cohesion?

In our study, we identified two entangled organisational tensions: the need to scale globally while adapting locally, called global–local paradox,and the need to evolve identity while maintaining continuity, called identity elasticity paradox.

What emerged was not just a series of dilemmas that could be resolved easily by organisational decisions, but a knotted dynamic of complex, interconnected, and irresolvable challenges. Addressing one tension – such as adapting projects to the Ugandan context – made the identity questions more urgent. This interplay, which we call an “asymmetric paradox knot”, meant that VCA’s efforts to adapt their business to local life were deeply intertwined with questions of internal legitimacy, leadership, and coherence. In a 2020 interview, a VCA founder highlighted the challenges he and his team faced due to the increasing VCA network, including local supporters in Kampala and elsewhere. He emphasised that the question of “who we are as an organisation?” is present in the NGO’s daily work and something they reflect on in strategy meetings. “It’s the same family,” he said, “with the stoned son and the rock ‘n’ roll daughter, but everything has a very similar DNA. And that’s what Viva con Agua does in the end, keeping it together. »

What allowed the organisation to move forward?

In our study, we identified two key "knotting mechanisms” that helped VCA manage tensions in practice. The first mechanism was stretching identity by integrating Ugandan staff into the NGO’s strategy and representation. For example, VCA actively supported local staff to build their own branch of VCA and gradually increased their responsibility for local WASH projects. Stretching identity also meant creating space for new ways of “being VCA” that aligned with core values and local context, such as a new collaboration with a social enterprise to provide affordable water filters from natural materials for rural communities – cross-subsidised by an artistic, “lifestyle” version of the same filters aimed at wealthier consumers. This project was one of the first initiatives of the Ugandan VCA staff that was independent of Western donations.

VCA also helped manage tensions by contextualising activities. This involved redesigning programme content and delivery methods to reflect local knowledge, norms and social rhythms. For instance, VCA members realised that some teachers they collaborated with for Football4WASH programmes kept the provided footballs, instead of giving them to the children to practise the hygiene exercises. So the local crew came up with a school competition: they showed the pupils and teachers specific Football4WASH drills and tricks, and only the best schools were rewarded. This way, they ensured that the teachers were committed to the idea, and led practice sessions with the children using the footballs.

Everyday practices

It is interesting to note that small, everyday practices reinforced VCA’s shift. For example, field visits were traditionally planned by the German team, which flew to 1-2 project sites and the local office in Kampala. In March 2019, the local crew organised the field trips for a German delegation for the first time. They rented a bus so that more project sites, all over the country, could be visited, and they invited various Ugandan artists, musicians, and dancers to join the trip with local and German VCA members. They had concerts and workshops along the way, raising awareness of the organisation and the programmes.

According to VCA representative interviewees, small shifts also encouraged more horizontal, trust-based communication. Ugandan staff voiced ideas and opinions more often, and challenged German team members in constructive ways.

In 2017, the Ugandan VCA team was formally registered as an independent chapter of the NGO. While the global organisation maintained support structures, decision-making authority increasingly shifted to local teams. Weekly calls between Hamburg and Kampala became not only coordination meetings, but spaces to continually renegotiate identity and alignment. One of the project coordinators from Germany explained in an interview that he talks to the local VCA crew in Kampala once a week to check in and “to evaluate how far their work is still based on the same basic ideas and principles as the work is in Germany”. These calls were aimed at empowering the local team to become creative and take responsibility, while also ensuring that they acted within the value system of VCA.

A broader insight for development actors

VCA’s experience is not offered as a blueprint, but as a diagnostic lens. It shows that one development organisation faced overlapping tensions that had to be navigated simultaneously. More specifically, we can see that the NGO’s localisation efforts could not be separated from identity work. Without deliberate efforts to manage internal contradictions, VCA’s well-intentioned initiatives may have continued to stall or backfire. As the aid sector continues to decentralise and evolve toward more hybrid models, our study provides a conceptual framework for how organisations can adapt without becoming fragmented.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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27.01.2026 à 16:26

Qu’est-ce que l’intégrité scientifique aujourd’hui ?

Catherine Guaspare, Sociologue, Ingénieure d'études, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Michel Dubois, Sociologue, Directeur de recherche CNRS, Sorbonne Université

Dans un contexte où la production scientifique est soumise à des pressions multiples, où les théories pseudoscientifiques circulent sur les réseaux sociaux, l’intégrité scientifique apparaît plus que jamais comme l’un des piliers de la confiance dans la science.
Texte intégral (2385 mots)

Dans un contexte où la production scientifique est soumise à des pressions multiples, où les théories pseudoscientifiques circulent sur les réseaux sociaux, l’intégrité scientifique apparaît plus que jamais comme l’un des piliers de la confiance dans la science. Nous vous proposons de découvrir les conclusions de l’ouvrage L’intégrité scientifique. Sociologie des bonnes pratiques, de Catherine Guaspare et Michel Dubois aux éditions PUF, en 2025.


L’intégrité scientifique est une priorité institutionnelle qui fait consensus. Par-delà la détection et le traitement des méconduites scientifiques, la plupart des organismes d’enseignement supérieur et de recherche partagent aujourd’hui un même objectif de promouvoir une culture des bonnes pratiques de recherche.

Il est tentant d’inscrire cette culture dans une perspective historique : la priorité accordée aujourd’hui à l’intégrité n’étant qu’un moment dans une histoire plus longue, celle des régulations qui s’exercent sur les conduites scientifiques. Montgomery et Oliver ont par exemple proposé de distinguer trois grandes périodes dans l’histoire de ces régulations : la période antérieure aux années 1970 caractérisée par l’autorégulation de la communauté scientifique, la période des années 1970-1990 caractérisée par l’importance accordée à la détection et la prévention des fraudes scientifiques et, depuis les années 1990 et la création de l’Office of Research Integrity, première agence fédérale américaine chargée de l’enquête et de la prévention des manquements à l’intégrité dans la recherche biomédicale financée sur fonds publics, la période de l’intégrité scientifique et de la promotion des bonnes pratiques.

Cette mise en récit historique de l’intégrité peut sans doute avoir une valeur heuristique, mais comme tous les grands récits, celui-ci se heurte aux faits. Elle laisse croire que la communauté scientifique, jusque dans les années 1970, aurait été capable de définir et de faire appliquer par elle-même les normes et les valeurs de la recherche. Pourtant, la régulation qui s’exerce par exemple sur la recherche biomédicale est très largement antérieure aux années 1970, puisqu’elle prend forme dès l’après-Seconde Guerre mondiale avec le Code de Nuremberg (1947), se renforce avec la Déclaration d’Helsinki (1964) et s’institutionnalise progressivement à travers les comités d’éthique et les dispositifs juridiques de protection des personnes.

Elle laisse ensuite penser que la détection des fraudes scientifiques comme la promotion des bonnes pratiques seraient autant de reculs pour l’autonomie de la communauté scientifique. Mais, à y regarder de plus près, les transformations institutionnelles – l’adoption de la charte nationale de déontologie des métiers de la recherche en 2015, la création de l’Office français de l’intégrité scientifique en 2017, l’entrée de l’intégrité dans la loi en 2020 –, sont le plus souvent portées par des représentants de la communauté scientifique. Et ce qui peut paraître, de loin, une injonction du politique faite au scientifique relève fréquemment de l’auto-saisine, directe ou indirecte, de la communauté scientifique. L’entrée en politique de l’intégrité scientifique démontre la capacité d’une partie limitée de la communauté scientifique à saisir des fenêtres d’opportunité politique. À l’évidence, pour la France, la période 2015-2017 a été l’une de ces fenêtres, où, à la faveur d’une affaire retentissante de méconduite scientifique au CNRS en 2015, du rapport porté par Pierre Corvol en 2016, de la lettre circulaire de Thierry Mandon en 2017, ces questions passent d’un débat professionnel à un objet de politique publique structuré.

Enfin, ce récit historique de l’intégrité semble suggérer qu’à la culture institutionnelle de détection des fraudes scientifiques, caractéristique des années 1970-1990, viendrait désormais se substituer une culture, plus positive, des bonnes pratiques et de la recherche responsable. Certes, l’innovation et la recherche responsables sont autant de mots-clés désormais incontournables pour les grandes institutions scientifiques, mais la question de la détection des méconduites demeure plus que jamais d’actualité, et ce d’autant qu’il s’est opéré ces dernières années un déplacement de la détection des fraudes scientifiques vers celle des pratiques discutables. La question de la qualification des méconduites scientifiques comme celle de leur mesure n’ont jamais été autant d’actualité.

Si le sociologue ne peut que gagner à ne pas s’improviser historien des sciences, il ne peut toutefois rester aveugle face aux grandes transformations des sciences et des techniques. En particulier, la communauté scientifique du XXIᵉ siècle est clairement différente de celle du siècle dernier. Dans son rapport 2021, l’Unesco rappelait qu’entre 2014 et 2018 le nombre de chercheurs a augmenté trois fois plus vite que la population mondiale, avec un total de plus de huit millions de chercheurs en équivalent temps plein à travers le monde.

Cette densification de la communauté scientifique n’est pas sans enjeu pour l’intégrité scientifique. Avec une communauté de plus en plus vaste, il faut non seulement être en mesure de parler d’une même voix, normaliser les guides et les chartes, mais s’assurer que cette voix soit entendue par tous. Même si l’institutionnalisation de l’intégrité est allée de pair avec une forme d’internationalisation, tous les pays ne sont pas en mesure de créer les structures et les rôles que nous avons eu l’occasion de décrire.

Par ailleurs, la croissance de la communauté scientifique s’accompagne mécaniquement d’une augmentation du volume des publications scientifiques qui met à mal les mécanismes traditionnels de contrôle. D’où d’ailleurs le développement d’alternatives au mécanisme de contrôle par les pairs. On a beaucoup parlé de la vague de publications liées à la crise de la Covid-19, mais la vague souterraine, peut-être moins perceptible pour le grand public, est plus structurelle : toujours selon les données de l’Unesco, entre 2015 et 2019, la production mondiale de publications scientifiques a augmenté de 21 %. Qui aujourd’hui est capable de garantir la fiabilité d’un tel volume de publications ?

Qui dit enfin accroissement du volume de la communauté scientifique, dit potentiellement densification des réseaux de collaborations internationales, à l’intérieur desquels les chercheurs comme les équipes de recherche sont autant d’associés rivaux. La multiplication des collaborations internationales suppose de pouvoir mutualiser les efforts et de s’assurer de la qualité de la contribution de chacun comme de sa reconnaissance. Nous avons eu l’occasion de souligner l’importance de considérer les sentiments de justice et d’injustice éprouvés par les scientifiques dans la survenue des méconduites scientifiques : une contribution ignorée, un compétiteur qui se voit récompensé tout en s’écartant des bonnes pratiques, des institutions scientifiques qui interdisent d’un côté ce qu’elles récompensent de l’autre, etc., autant de situations qui nourrissent ces sentiments.

« La recherche en danger », une discussion avec Stéphanie Balme/The Conversation France et Canalchat Grandialogue.

Par ailleurs, la multiplication des collaborations, dans un contexte où les ressources (financements, postes, distinctions, etc.) sont par principe contraintes, implique également des logiques de mise en concurrence qui peuvent être vécues comme autant d’incitations à prendre des raccourcis.

Outre la transformation démographique de la communauté scientifique, le sociologue des sciences ne peut ignorer l’évolution des modalités d’exercice du travail scientifique à l’ère numérique. La « datafication » de la science, à l’œuvre depuis la fin du XXᵉ siècle, correspond tout autant à l’augmentation du volume des données numériques de la recherche qu’à l’importance prise par les infrastructures technologiques indispensables pour leur traitement, leur stockage et leur diffusion. L’accessibilité et la diffusion rapide des données de la recherche, au nom de la science ouverte, ouvrent des perspectives inédites pour les collaborations scientifiques. Elles créent une redistribution des rôles et des expertises dans ces collaborations, avec un poids croissant accordé à l’ingénierie des données.

Mais, là encore, cette évolution technologique engendre des défis majeurs en termes d’intégrité scientifique. L’édition scientifique en ligne a vu naître un marché en ligne des revues prédatrices qui acceptent, moyennant paiement, des articles sans les évaluer réellement. Si les outils de l’intelligence artificielle s’ajoutent aux instruments traditionnels des équipes de recherche, des structures commerciales clandestines, les « paper mill » ou usines à papier, détournent ces outils numériques pour fabriquer et vendre des articles scientifiques frauduleux à des auteurs en quête de publications. Si l’immatérialité des données numériques permet une circulation accélérée des résultats de recherche, comme on a pu le voir durant la crise de la Covid-19, elle rend également possibles des manipulations de plus en plus sophistiquées. Ces transformations structurelles créent une demande inédite de vigilance à laquelle viennent répondre, chacun à leur manière, l’évaluation postpublication comme ceux que l’on appelle parfois les nouveaux détectives de la science et qui traquent en ligne les anomalies dans les articles publiés (images dupliquées, données incohérentes, plagiat) et ce faisant contribuent à la mise en lumière de fraudes ou de pratiques douteuses.


À lire aussi : Ces détectives qui traquent les fraudes scientifiques : conversation avec Guillaume Cabanac


Plus fondamentalement, cette montée en puissance des données numériques de la recherche engendre des tensions inédites entre l’intégrité scientifique et l’éthique de la recherche. À l’occasion d’un entretien, un physicien, travaillant quotidiennement à partir des téraoctets de données générés par un accélérateur de particules, nous faisait remarquer, avec une pointe d’ironie, qu’il comprenait sans difficulté l’impératif institutionnel d’archiver, au nom de l’intégrité scientifique, l’intégralité de ses données sur des serveurs, mais que ce stockage systématique d’un volume toujours croissant de données entrait directement en contradiction avec l’éthique environnementale de la recherche prônée par ailleurs par son établissement. Intégrité scientifique ou éthique de la recherche ? Faut-il choisir ?

Éditions PUF, 2025.

On touche du doigt ici la diversité des dilemmes auxquels sont quotidiennement confrontés les scientifiques dans l’exercice de leurs activités. La science à l’ère numérique évolue dans un équilibre délicat entre l’intégrité scientifique et l’éthique de la recherche. Et l’un des enjeux actuels est sans doute de parvenir à maximiser les bénéfices des technologies numériques tout en minimisant leurs impacts négatifs. D’où la nécessité pour les institutions de recherche de promouvoir une culture de l’intégrité qui puisse dépasser la simple exigence de conformité aux bonnes pratiques, en intégrant les valeurs de responsabilité sociale auxquelles aspire, comme le montrent nos enquêtes, une part croissante de la communauté scientifique.


Le texte a été très légèrement remanié pour pouvoir être lu indépendamment du reste de l’ouvrage en accord avec les auteurs.

The Conversation

Catherine Guaspare et Michel Dubois sont les auteurs du livre L'intégrité scientifique dont cet article est tiré.

Michel Dubois a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR). Il est directeur de l'Office français de l'intégrité scientifique depuis septembre 2025.

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