10.06.2026 à 16:07
Laurent Willemez, Professeur de sociologie, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Une partie de la classe politique accuse la justice de défaillance après la mort de la jeune Lyhanna, 11 ans, et la découverte du parcours judiciaire de l’homme suspecté de son meurtre. Manque de communication entre les tribunaux, personnels débordés, explosion des plaintes pour violences sexuelles : le sociologue Laurent Willemez nous propose un état des lieux de l’institution judiciaire et une réflexion sur les réponses à apporter.
Depuis la découverte du parcours judiciaire de l’homme suspecté du meurtre de la jeune Lyhanna à Fleurance (Gers), certains acteurs politiques lancent des accusations virulentes contre la magistrature et pointent les dysfonctionnements de la justice. La prise de position la plus forte est sans doute celle de Bruno Retailleau, président des Républicains, qui remet en cause, comme il l’a déjà fait à plusieurs reprises, « l’indépendance » de la justice et le « corporatisme » des magistrats. L’attaque contre les acteurs de l’institution judiciaire vient du ministre de la justice lui-même, Gérald Darmanin, qui met en scène son volontarisme en convoquant les procureurs généraux. Au-delà de ces postures politiques, ce drame permet de revenir sur quelques spécificités propres à l’institution judiciaire française.
Dans cette affaire, on constate une tonalité différente des critiques habituelles envers les « juges », souvent répétées après un fait divers dramatique. En effet, ce ne sont pas les magistrats du siège (qui prennent les décisions) qui sont en cause, mais bien leurs collègues parquetiers et parquetières, qui ont en charge l’exercice de l’action publique et la direction de l’enquête, en collaboration avec les forces de l’ordre (police et gendarmerie).
Le statut des membres du parquet est d’ailleurs bien spécifique dans la mesure où ceux-ci sont subordonnés à l’exécutif, en l’occurrence au garde des sceaux, ministre de la justice. Si celui-ci ne peut plus imposer des décisions sur des individus, il continue de rédiger des circulaires de politique pénale à l’intention des procureurs généraux (dirigeant les différents parquets des ressorts au sein de leur cour d’appel), qui les font appliquer par les procureurs des tribunaux judiciaires, dont le rôle est central dans le fonctionnement de la justice française.
Les multiples interventions du ministre de la justice semblent d’abord avoir pour fonction de se défausser d’une inaction dans le domaine des violences conjugales et sexuelles. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la « chaîne pénale », dont les dysfonctionnements semblent avoir conduit au drame, intègre les forces de l’ordre : ici la gendarmerie, ce qui est assez peu relevé. En bref, ce n’est pas un juge d’instruction ou une juge d’application des peines qui sont ici accusés, mais bien le cœur de l’appareil répressif de l’État.
Dans l’affaire Lyhanna, qu’en est-il des dysfonctionnements de la chaîne pénale et plus largement de l’institution judiciaire ? Ni les différentes brigades de gendarmerie ni les différents parquets, et en particulier celui d’Auch, ne semblent avoir agi face aux faits antérieurement reprochés à la personne soupçonnée du viol et du meurtre de l’enfant, ou même n’en ont pas été informés. La question posée est donc d’abord celle de faiblesse des outils de communication entre les différents acteurs.
Ce qui est notamment en cause, c’est le « retard » du ministère de la justice en termes de communication numérique sur les alertes et les pièces des dossiers. Les plans de « transformation numérique de la justice » se sont pourtant multipliés avec la « procédure pénale numérique » (PPN), censée être déployée dans toutes les juridictions françaises, au moins pour les délits. Les difficultés constatées sont pourtant nombreuses, notamment dans les petites juridictions, dans la transmission des dossiers. À cet égard, le Gers fait pourtant figure de « bon élève » de la procédure numérique avec des taux importants de « dématérialisation » des procédures, comme le montrent des données issues de notre enquête en cours sur la « transformation numérique de la justice »
Quoi qu’il en soit, il est assez rare que les enjeux du déploiement des outils numériques au sein de l’État s’invitent dans le débat public, et l’on peut imaginer que l’affaire Lyhanna pourrait avoir pour conséquence une accélération de cette politique au sein du ministère de la justice. Une accélération qui nécessitera incontestablement plus de moyens (en achat de matériel, en formation, etc.).
Ces difficultés organisationnelles s’accompagnent d’un enjeu beaucoup plus fort, celui des faibles moyens en personnel et de la surcharge de travail, comme j’ai pu l’exposer dans Sociologie de la magistrature, coécrit avec Yoann Demoli. Cette surcharge de travail est vraie pour l’ensemble de la magistrature, siège et parquet réunis.
Les parquets sont souvent des organisations de petite taille, composés d’agents, et pas seulement des magistrats, qui travaillent à flux tendu dans une urgence perpétuelle, quelle que soit la taille de la juridiction (même si, bien entendu, du fait de sa taille et du niveau de criminalité en Seine-Saint-Denis, le parquet de Bobigny connaît une situation particulière.
Un des dispositifs organisationnels centraux des parquets est la permanence, dans laquelle se succèdent les parquetiers et parquetières et qui, souvent pendant une semaine, répondent jour et nuit aux sollicitations des forces de l’ordre en prenant des décisions très rapidement. Ce qui est appelé « traitement en temps réel » (TTR) des affaires conduit à un travail extrêmement intense et émotionnellement très coûteux. De nombreux magistrats vivent des conditions de travail difficiles liées à la fois au débordement du travail sur le reste de leur vie et au sentiment de « travail empêché ».
Ces formes de souffrance au travail ont pu conduire à des suicides ou à des décès de magistrates pendant l’audience ; l’ensemble a donné lieu à des prises de position des syndicats de magistrats et même, en 2021, à une « tribune des 3 000 » alertant sur ces difficultés. Et si ces dernières ne sont pas documentées officiellement, c’est peut-être parce que le ministère de la justice peine à admettre ces réalités de burn out que j’ai pu rencontrer dans mes enquêtes.
De la même manière, les réflexions sur la charge de travail des magistrats semblent finalement très peu nombreuses, et le colloque de 2023 organisé à la Cour de cassation sur cette question fait figure de moment exceptionnel de réflexion de la justice sur ses propres pratiques.
Ainsi, au-delà même du parquet, on constate que l’ensemble de la magistrature française est sous pression depuis de nombreuses années, du fait de la faiblesse des effectifs. La comparaison est souvent faite avec les pays européens tels qu’ils sont mesurés au niveau du Conseil de l’Europe (et non pas, comme il est souvent indiqué par erreur, au niveau de l’Union européenne), par la Commission européenne pour l’efficacité de la justice.
En 2022, la France a ainsi dépensé 77 euros par habitant quand l’Allemagne en a dépensé 136, et la Pologne 138. On compte par ailleurs 11,3 juges par habitant (et 3,2 parquetiers) en France contre 24,7 juges par habitant (et 7,7 parquetiers) en Allemagne. L’effort important annoncé par l’ancien ministre, Éric Dupont-Moretti, en 2023 d’augmenter le nombre de postes de magistrats de 1 500 et celui de greffiers de 1 800 sur cinq ans, mettra du temps à faire sentir ses effets. Par ailleurs, il ne suffira pas à résorber l’écart avec les autres pays européens.
Si la question des moyens ne constitue pas la seule variable explicative, elle est donc un des éléments importants de l’équation que doivent résoudre, au sein des juridictions, les autorités judiciaires. Le drame pose aussi une question cruciale du traitement judiciaire des violences sexuelles et sexistes.
Depuis les années 2000 et les différents #MeToo depuis 2017, de plus en plus de victimes portent plainte et la justice doit juger de plus en plus d’infractions de ce type. Les violences sexuelles, qu’elles soient ou non intrafamiliales, sont ainsi devenues un contentieux de masse.
Selon les chiffres publiés en 2023 par le ministère de la justice, on constate une augmentation de 14 % des condamnations pour violences sexuelles entre 2017 et 2022. Ce sont en particulier les condamnations pour harcèlement sexuel qui se multiplient, avec une augmentation de presque 100 %.
Le directeur général de la gendarmerie nationale, déclarant que l’affaire Lyhanna est « est un échec pour nous », a rappelé l’augmentation vertigineuse de cas à traiter par ses services. En 2019, « nous avions, pour l’ensemble de la gendarmerie, 28 000 plaintes annuelles pour des violences sexuelles et sexistes et des viols, 65 % concernant des mineurs ». Six ans plus tard, en 2025, avec 50 000 plaintes enregistrées « on a quasiment multiplié par deux les plaintes pour violences sexuelles et sexistes et pour viols ».
Si tous les chiffres ne sont pas disponibles, les entretiens avec des magistrats, qu’ils soient parquetiers, juges d’instruction ou présidents d’audiences correctionnelles, montrent l’importance croissante de ce contentieux, devenu massif et qui renforce encore la saturation des tribunaux. On peut alors se demander, à l’instar du Syndicat de la magistrature et de l’Union syndicale des magistrats, si la transformation de la législation ou l’accroissement de l’arsenal répressif sont des solutions viables, la seule réponse possible semblant d’abord passer par l’accroissement des effectifs de magistrats et de greffiers, seule mesure à même d’apporter une réponse pénale rapide et systématique aux violences sexuelles que notre société n’accepte plus.
Willemez Laurent a reçu des financements de l'Institut Robert Badinter (IRB)
10.06.2026 à 16:06
Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
L’« UFC Freedom 250 », la soirée de MMA qui se tiendra dans une cage installée spécialement sur la pelouse sud de la Maison-Blanche, le 14 juin, est présenté comme une célébration patriotique dans le cadre du 250ᵉ anniversaire de la naissance des États-Unis. C’est en réalité un événement à la gloire du président, puisque ce jour-là, ce ne sera pas l’anniversaire du pays, mais le sien. Les arts martiaux mixtes, avec leur imagerie de violence et de domination, correspondent pleinement à la vision que Trump se fait de la politique.
Que signifie politiquement le fait d’installer une cage de combat dans le jardin de la Maison-Blanche ?
En faisant ériger un octogone d’arts martiaux mixtes (MMA) sur la pelouse présidentielle, Donald Trump ne célèbre pas un sport. Il met en scène une vision du pouvoir où le chef d’État ne sert plus la nation – il la personnifie en champion qui domine et soumet.
Alors que son administration fait face à l’une des crises internationales les plus lourdes de son second mandat, Trump semble surtout obsédé par deux choses : sa gigantesque salle de bal et le combat d’arts martiaux mixtes organisé par l’Ultimate Fighting Championship (UFC) sur la pelouse de la Maison-Blanche, le 14 juin. Il compare l’arène installée – une structure métallique de 28 mètres entourant l’octogone, surnommée « The Claw » (la griffe) – à la tour Eiffel, allant jusqu’à suggérer de ne jamais la démonter.
L’événement a été jugé suffisamment important pour que le calendrier du G7 soit ajusté afin d’éviter tout chevauchement.
Les organisateurs présentent l’événement comme une célébration patriotique et apolitique de l’histoire américaine : entre les combats, l’UFC diffusera des séquences consacrées aux héros nationaux, à l’indépendance et au 250ᵉ anniversaire des États-Unis.
Pourtant, aucune des grandes commémorations évoquées ne tombe réellement ce jour-là : le 250ᵉ anniversaire de l’indépendance sera célébré le 4 juillet 2026, celui du drapeau en 2027, tandis que celui de l’armée américaine a déjà été marqué en 2025. Le seul anniversaire qui tombe exactement le 14 juin est celui de Donald Trump, qui aura 80 ans. Sous couvert de commémoration nationale, l’événement fonctionne d’abord comme une fête d’anniversaire présidentielle, doublée d’une opération politique et financière.
La diffusion est prévue sur Paramount+, dont la maison mère a été rachetée en août 2025 par David Ellison, fils du cofondateur d’Oracle et figure proche de l’écosystème trumpien. Le public a été soigneusement sélectionné : des militaires recrutés par le Pentagone selon des critères morphologiques serviront de décor télévisé.
La déclaration financière de Trump fait aussi apparaître l’achat d’actions de TKO Group Holdings, maison mère de l’UFC, au moment même où il promeut l’événement. Ce n’est pas un événement sportif honoré par la présence du président. C’est un événement présidentiel habillé en gala de MMA.
Donald Trump a toujours été fasciné par les sports de combat et le spectacle de la violence, alors qu’il a lui-même échappé au service militaire pendant la guerre du Vietnam grâce à un diagnostic d’« éperon osseux » établi par un podologue ami de son père.
Dans les années 1980, il noue des liens étroits avec la fédération de catch professionnel WWE. En 2007, lors d’un match appelé « Bataille des milliardaires », il s’est mis en scène dans une rivalité fictive avec son propriétaire Vince McMahon.
Le catch fonctionne selon la logique du kayfabe, une convention qui invite le public à adhérer à une histoire dont chacun connaît pourtant le caractère scénarisé. Cette mécanique éclaire utilement le fonctionnement de Donald Trump. Il a compris très tôt que la politique fonctionnait selon le même principe : il n’a pas transformé la politique en spectacle, il a révélé qu’elle l’était déjà.
L’UFC appartient toutefois à un autre registre. Ici, les combats ne sont pas simulés. Trump s’y intéresse dès les années 2000 et accueille plusieurs événements dans ses casinos d’Atlantic City (New Jersey). Dana White, PDG de l’UFC, rappelle régulièrement le soutien que lui aurait apporté Trump lorsque l’organisation cherchait encore à s’imposer. Cette proximité ne relève donc pas d’un engouement récent, mais d’une relation ancienne avec un univers culturel devenu central dans une partie de la droite américaine contemporaine.
Pour comprendre la portée de ce choix, il faut revenir à la figure présidentielle héroïque américaine. Depuis l’indépendance, les présidents américains ont souvent été associés à une forme d’héroïsme, à commencer par George Washington, dont la grandeur tient moins à ses victoires militaires qu’à son geste de 1783 : refuser le pouvoir absolu et rentrer dans sa ferme plutôt que de gouverner. Abraham Lincoln incarne l’autorité morale plutôt que la puissance militaire. Au XXᵉ siècle, les présidents-héros – de Roosevelt à Eisenhower – tirent leur légitimité de la notion de service : ils souffrent, ils se sacrifient, ils servent la nation avant eux-mêmes. Le héros démocratique est au service d’une cause qui le dépasse.
Ce modèle a commencé à se fissurer après le 11 septembre 2001. La rhétorique politique américaine lui a progressivement substitué la notion de « toughness » – la dureté, la résistance, la volonté de dominer.
Le héros ne devait plus seulement servir, il devait gagner. George W. Bush atterrissant sur un porte-avions en combinaison de pilote militaire avait déjà quelque chose de ce basculement. Mais ce n’était encore qu’un décor.
L’affiche publiée par la Maison-Blanche pour promouvoir l’événement du 14 juin illustre cette mutation de manière saisissante. L’Oncle Sam de l’affiche de recrutement de 1917, figure maigre et austère, est remplacé par un colosse à la musculature hypertrophiée, dans une esthétique IA totalement assumée.
Le titre, « America Needs a Champion ». Cette hypertrophie martiale dit une masculinité hégémonique. Quelques jours auparavant, Trump s’était lui-même représenté en Oncle Sam sur son réseau Truth Social.
Le glissement est complet : le champion ne représente plus la nation, il la personnifie. Le président n’est plus le serviteur de l’Amérique – il est l’Amérique. Dans la culture des sports de combat, le champion ne se contente pas de vaincre, il soumet. Transposée en métaphore politique, cette approche décrit exactement le rapport au pouvoir que Trump met en scène : non pas la gouvernance mais la domination.
La portée de cet événement est autant esthétique que sociologique. Plusieurs études ont montré que l’UFC est devenu un puissant vecteur de socialisation masculine, représentant un modèle de virilité fondé sur la hiérarchie physique et la compétition. Ce modèle a un rendement électoral documenté. En 2024, selon l’analyse CIRCLE/AP VoteCast, 55 % des hommes de 18 à 29 ans ont voté pour Trump – soit 14 points de plus qu’en 2020. La progression est encore plus marquée chez les jeunes hommes latinos.
L’événement du 14 juin s’inscrit dans cette logique : consolider un électorat masculin autour d’un imaginaire de la force, alors que les sondages signalent une érosion du soutien au président.
Toutefois, l’enjeu dépasse la tactique électorale. Trump ne se rend pas au stade, il fait monter le sport de combat à la Maison-Blanche afin de projeter sur sa personne les valeurs des arts martiaux : virilité guerrière, hiérarchie du corps, domination physique et hypermasculinité.
La cage installée à la Maison-Blanche n’est donc pas une simple opération de divertissement : la mise en scène remplace l’expérience réelle. Pendant que l’UFC célèbre le guerrier triomphant dans l’arène, la crise iranienne rappelle ce que Trump ne veut pas assumer politiquement : le prix humain d’une guerre réelle.
Ce spectacle de violence a naturellement suscité des comparaisons avec les empereurs romains et leurs gladiateurs. Mais Trump agit dans une démocratie où la critique reste possible. Sa force politique tient précisément à sa capacité à intégrer la contestation au spectacle : cynisme, dénonciations et protestations finissent par nourrir ce qu’ils prétendent combattre. C’est un « kayfabe d’État démocratique » : une mise en scène du pouvoir qui s’impose moins par la répression que par la normalisation.
Le terrain symbolique reste disputé. Des recours juridiques ont été déposés pour faire annuler l’événement, et le mouvement No Kings a prévu des manifestations ce même 14 juin, en réinvestissant précisément les symboles que l’événement prétend célébrer : le drapeau, la date, l’espace public. Cela pose une question qui dépasse Trump : qui peut revendiquer la nation, le dirigeant qui cherche à en monopoliser les symboles ou les citoyens qui font de la résistance un acte patriotique ?
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.06.2026 à 16:06
Éric Debarbieux, Professeur émérite en sciences de l'éducation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Rédigée à la suite de la commission d’enquête parlementaire sur le scandale de Bétharram, la proposition de loi visant à protéger les enfants contre les violences en milieu scolaire a été adoptée à l’unanimité à l’Assemblée nationale, marquant une rupture nette avec une longue histoire de la pédagogie fondée sur une idéologie punitive.
Le 1er juin 2026, l’Assemblée nationale a voté une loi visant à protéger les enfants et à lutter contre les violences en milieu scolaire. Il s’agit des violences commises par les adultes sur des élèves. Elle fait suite aux travaux d’une commission parlementaire rassemblée après la révélation de violences commises au sein de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram.
Dans cet article, ce texte sera considéré dans son surgissement issu de la mobilisation de collectifs de victimes, et de leurs alliés, comme dans le changement de regard sur l’enfant et l’éducation qu’il officialise.
Mais ce changement reste fragile et la période actuelle est grosse de contradictions qui peuvent faire de cette « victoire des victimes » une simple victoire d’étape, bien vite remise en cause dans un backlash éducatif, un retour du bâton qui ne serait pas que symbolique.
La loi du plus fort s’appuie sur la loi du silence. Être victime, c’est être silenciée. La sidération, la honte, le gaslighting, la colonisation du psychisme des victimes sont autant de mécanismes et d’émotions connus qui privent les victimes de leur parole, parfois de leur mémoire, et protègent les agresseurs.
Le silence des victimes a été tel qu’au début de ce siècle pouvait encore paraître un livre au titre évocateur : Les Victimes, des oubliées de l’histoire ?. La victimation secondaire qui consiste à ne pas écouter et à ne pas croire les victimes est un des éléments clés de cet oubli historique et systémique. Mais grâce en particulier aux luttes féministes, désormais intersectionnelles, bien des choses ont changé. Qu’on ne s’y trompe pas : les affaires de violences scolaires sont inscrites dans l’autorité patriarcale, renforcée par le côté « internat punitif » dans le cas de Bétharram et de plusieurs institutions qui ont été dénoncées.
Depuis #MeToo (2017), l’intense libération de la parole des femmes autorise la révélation des violences vécues en tant qu’enfants, quel que soit leur genre – et l’on sait bien qu’il est difficile pour un homme de s’avouer victime, en particulier de violences sexuelles.
Mais cela ne doit pas conduire à un fatalisme de la passivité éternelle des victimes. Grâce à la constitution de collectifs, d’associations, grâce aussi au courage de lanceurs d’alerte – trop souvent victimes secondaires placardisées – la parole a émergée, a été massivement entendue et crue, malgré les dénégations et les minimisations. Grâce aussi et au courage transpartisan de Violette Spillebout (députée Ensemble pour la République, EPR) et Paul Vannier (député La France insoumise, LFI) ainsi que par des alliances nouées, entre autres, avec les syndicats, malgré les manœuvres dilatoires de certains partis.
Aucun député n’a osé s’opposer au vote de ce texte, signe de l’extraordinaire force de cette parole, même si certains articles n’ont pas été votés – dont celui sur la levée du secret de la confession, auquel se sont opposées la droite et l’extrême droite.
Ce changement dans l’écoute des victimes est le signe du long changement historique des regards sur l’enfant. L’éducation a longtemps été considérée comme un dressage, comme une correction du trop-plein enfantin de nature et d’animalité. D’où la fondation d’une pédagogie du redressement, qui a dominé l’histoire de l’éducation occidentale jusqu’au XIXᵉ siècle.
Contrairement à une idée reçue et exploitée politiquement ad nauseam, ce n’est pas Mai-68 qui a placé l’enfant au centre, qui a démonétisé l’usage de la violence en éducation. Si l’on sait désormais ce que la thèse de Philippe Ariès sur la découverte de l’enfant avait d’excessif en niant l’amour pour l’enfant dans les familles anciennes, il n’en reste pas moins vrai qu’une profonde mutation du rapport à l’enfant s’est produite dès le XVIIIᵉ siècle et surtout au XIXᵉ siècle. Dans la modernité, l’enfant est progressivement devenu une valeur fondamentale de la famille.
Le développement postmoderne d’autres modèles familiaux ne remet pas en cause cette évolution : même dans la famille à la carte, l’amour pour l’enfant reste une valeur cardinale. L’idéal de non-violence – avec toutes les fragilités concrètes d’un idéal – impose de nouvelles normes à l’éducation : la modernité en privilégiant l’affection a dévalorisé la violence éducative. C’est à l’échelle des siècles qu’une nouvelle vision de l’enfant s’est imposée, jamais parfaitement, et avec tous les risques de l’enfermement dans un milieu familial restreint. Ce qui n’a pas empêché une cohabitation de cette image avec celle de l’enfant à dresser.
La loi qui vient d’être votée officialise cette valeur de la non-violence dans l’éducation scolaire. En témoignent cette modification du Code de l’éducation, avec l’ajout d’un article L. 111-7 est ainsi rédigé :
« L’école garantit le respect de la dignité et de l’intégrité physique et psychologique des élèves et des étudiants. Tout élève ou étudiant a droit à une formation sans violence morale ni physique et sans harcèlement. Tout recours aux châtiments corporels ou à tout autre traitement humiliant ou dégradant à leur encontre est interdit. »
La rupture légale avec la pédagogie du dressage est actée. Et, ce qui est tout aussi important, ce que l’on nomme les « violences éducatives ordinaires » sont clairement interdites.
L’application de la loi ne sera pas simple. Des questions de moyens seront cruciales. La formation obligatoire ne sera pas aisée à mettre en place. Si elle consiste à ne rajouter que quelques heures à la formation initiale, l’impact sera restreint. En prônant la mise en place dans chaque école de lieux où recueillir la parole des enfants, elle marque un pas indispensable. Mais ce pas sera rendu difficile par le risque actuel d’une remise en cause autoritariste, politique et sociale d’une éducation bienveillante, qui accorde une valeur à cette parole de l’enfant (dont on comprendra qu’elle n’est pas celle du seul enfant victime).
L’autoritarisme est redevenu désirable et marque le débat politique et éducatif. Dans un sondage Ifop de 2023, une large majorité de Français (85 %) adhérait à l’affirmation que « l’autorité est une notion qui se perd en France de nos jours ».
Selon le Baromètre de la confiance politique du Cevipof, en 2025, 54 % des Français approuvent l’idée d’un « homme fort qui n’a pas besoin des élections ou du Parlement », et 73 % souhaitent « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ». Près de 30 % pensent que ce serait une solution que « l’armée dirige le pays ». Et 69 % pensent que la justice est « trop laxiste ».
Ce laxisme est aussi décrit au niveau éducatif, supposant que l’absence de sévérité, l’abandon d’une idéologie du respect par la crainte – et par les violences éducatives ordinaires – est responsable d’une décadence sociétale. Il est frappant d’entendre dans le discours politique combien l’« ensauvagement » de la jeunesse est un thème porteur.
Ce retour de « l’enfant sauvage » est celui d’un archaïsme anthropologique qui situe l’enfance comme âge de sauvagerie et de déraison. Mais un archaïsme réactivé sur « l’enfant des autres », dans une croyance en l’ethnoviolence. C’est aussi dans cet archaïsme que l’on peut lire le « choc carcéral » et le « choc d’autorité », réclamés par une partie de la classe politique comme seules solutions aux émotions soulevées par les violences révélées et les faits divers médiatisés.
Cela est aussi théorisé par certains praticiens, dont le pédiatre Aldo Naouri, qui, contre le pouvoir des mères, demandait une place pour le père. L’urgence serait de « restaurer nos valeurs fondamentales », à savoir « la hiérarchie au sein de la famille ». On comprend comment patriarcat et masculinisme peuvent s’appuyer sur une telle « théorisation ».
Sur le plan de l’éducation scolaire, la critique est portée par ceux qui se positionnent contre les « pédagogues », aux succès d’édition impressionnants. Citons la Fabrique du crétin (2005), l’ouvrage du polémiste Jean-Paul Brighelli, très relayé, selon lequel pédagogues et psychologues mènent l’école vers l’apocalypse, à force de prôner les droits de l’enfant et l’importance de sa parole contre la sagesse magistrale.
Le combat éducatif est aussi un combat politique.
En tant qu'expert extérieur je suis en contact (bénévole) avec le Comité de suivi de la Commission parlementaire sur les violences scolaires.