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05.06.2026 à 18:16

Classes prépas : modèle du passé ou passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA ?

Andreas Kaplan, Président, Kühne Logistics University; ESCP Business School

Alors que débute la phase d’admission sur Parcoursup, retour sur le modèle des classes prépas. Quels avantages garde-t-il à l’heure où se développent d’autres voies d’accès aux grandes écoles ?
Texte intégral (1561 mots)

Si elles ne sont plus aujourd’hui la seule voie d’accès aux grandes écoles, les classes préparatoires implantées dans les lycées permettent à leurs élèves de développer une pluridisciplinarité et une agilité précieuses dans un monde en pleine transformation. Regard sur ce modèle alors que débute la phase d’admission sur Parcoursup.


Régulièrement accusées d’incarner un modèle éducatif d’un autre temps, les classes préparatoires ne seraient-elles pas en réalité des formations particulièrement bien adaptées au monde à venir ? À l’heure où l’intelligence artificielle reconfigure en profondeur les métiers et les critères de recrutement, elles cultivent précisément des qualités recherchées : agilité d’apprentissage, capacité à appréhender la complexité, rigueur du raisonnement et résilience.

Rappelons que les classes préparatoires aux grandes écoles, ou CPGE, sont des cursus sélectifs en deux ans, implantés dans les lycées, qui préparent aux concours d’écoles d’ingénieurs, de management, aux écoles normales supérieures ou spécialisées. Fondées sur une pédagogie intensive, avec des devoirs réguliers, des interrogations orales, un encadrement rapproché et un rythme soutenu, elles ne délivrent pas de diplôme propre mais permettent des équivalences universitaires.

À la rentrée 2025, elles accueillaient un peu plus de 87 000 étudiants en France. Longtemps perçues comme la voie royale vers les grandes écoles, elles coexistent aujourd’hui avec d’autres parcours d’accès, notamment universitaires, post-bac ou parallèles.

Sur un marché du travail plus concurrentiel et incertain, les prépas développent des compétences durables et donc précieuses. À condition de rendre cette valeur plus lisible, elles pourraient être reconnues comme de puissants leviers d’employabilité, et non uniquement comme des antichambres des grandes écoles.

Un modèle entre héritage et modernité

À mesure que les connaissances deviennent obsolètes, l’avantage compétitif réside moins dans leur accumulation que dans la capacité à les structurer, à les mobiliser et, surtout, à continuer d’apprendre. De ce point de vue, les classes préparatoires apparaissent en remarquable adéquation avec les exigences contemporaines.

L’une de leurs spécificités est la pluridisciplinarité. Dans la voie commerciale, par exemple, passer des mathématiques à la géopolitique, aux langues ou à la philosophie apprend à changer de cadre, à structurer la complexité et à raisonner sous contrainte. Cette circulation entre disciplines développe une agilité cognitive précieuse : elle apprend moins à accumuler qu’à passer d’un cadre de raisonnement à un autre. Elle nourrit aussi un jugement capable d’articuler enjeux économiques, technologiques, sociaux et éthiques, devenu stratégique face à l’imbrication croissante des transformations.

Les prépas développent également une rigueur analytique essentielle : décomposer la complexité, formuler des hypothèses, construire un raisonnement solide, argumenter une position. Dans des environnements saturés de données et d’outils numériques, il ne suffit plus d’utiliser des technologies : il faut en comprendre les limites et en maîtriser l’incertitude.

Leur rythme soutenu forme aussi un rapport particulier au temps, à l’effort et à la contrainte. Confrontés à une multiplicité d’exigences dans un temps restreint, les élèves apprennent à organiser leur travail, à hiérarchiser les priorités, à gérer l’échec et à prendre du recul face à l’évaluation. Sans célébrer la pression pour elle-même, cette expérience peut ainsi produire des compétences d’organisation, d’endurance, d’adaptation et de résilience.

Et pourtant, cette modernité des compétences contraste avec une organisation encore très traditionnelle : épreuves manuscrites, forte centralité du cours, hiérarchies scolaires marquées, place importante accordée à l’évaluation et au classement. Spécifique au système français, le modèle des CPGE demeure aussi peu lisible à l’international.

Des atouts pour l’emploi à afficher

L’enjeu n’est pas de transformer en profondeur les classes préparatoires, mais d’en expliciter davantage la valeur. Au-delà de leur fonction de préparation aux concours, ne devraient-elles pas affirmer une vocation professionnelle plus explicite ? Leur articulation avec les grandes écoles demeure structurelle, notamment en l’absence de diplôme propre. Mais cette dépendance n’exclut pas une reconnaissance plus autonome : celle d’un programme intensif préparant des étudiants capables d’évoluer dans un marché du travail reconfiguré par l’intelligence artificielle.

Les pratiques de recrutement évoluent dans ce sens. Les entreprises accordent une importance croissante aux compétences effectivement maîtrisées, au-delà des seuls diplômes. Le recrutement fondé sur les compétences s’impose progressivement, comme en témoignent certaines grandes entreprises ayant assoupli leurs exigences et développé des certifications alternatives.

Google, par exemple, a introduit ses Career Certificates comme alternatives aux diplômes universitaires de premier cycle, en promettant aux candidats qui les obtiennent un entretien d’embauche équivalent à celui accordé à un diplômé de licence.

C’est en ce sens que les classes préparatoires peuvent être pensées comme un passeport pour l’emploi. Leur valeur ne tient pas seulement au concours ou à l’école intégrée ensuite, mais aux compétences qu’elles rendent identifiables. À condition d’être mieux explicitées, évaluées et comprises par les recruteurs, ces compétences pourraient faire des prépas un signal propre de compétences transférables dans un marché du travail transformé par l’IA.

Repenser les modalités de recrutement

Cette relecture peut aussi répondre à une critique persistante : celle de la reproduction des élites. Si les classes préparatoires veulent être reconnues pour les compétences qu’elles développent, la question se pose également en amont, au moment de leur recrutement. Accorder davantage de place au potentiel et aux compétences transversales, plutôt qu’aux seuls résultats scolaires, souvent liés à l’environnement social et familial, contribue à élargir l’accès aux prépas sans en affaiblir l’exigence.

Une telle évolution prolongerait l’esprit des prépas de proximité, implantées dans des lycées moins traditionnellement associés à l’excellence scolaire afin de rapprocher ces formations de publics géographiquement ou socialement éloignés.

Certaines initiatives visent à mieux identifier les potentiels qui échappent aux critères académiques classiques. L’ESCP, par exemple, propose un concours dédié mobilisant des évaluations en situation, comme la cuisine en groupe ou la construction de Lego à l’aveugle, afin d’identifier des compétences telles que la résilience, l’adaptabilité ou le leadership. Sans être généralisée, cette logique se retrouve dans d’autres dispositifs sélectifs, des conventions d’éducation prioritaire de Sciences Po aux programmes d’égalité des chances de l’ESSEC ou de HEC.

Les travaux sur l’ouverture sociale des grandes écoles montrent toutefois que les dispositifs de diversification ne suppriment pas mécaniquement les logiques de sélection ; ils peuvent aussi redéfinir les formes légitimes du mérite.

Dans l’enseignement supérieur comme dans les entreprises, on observe en tout cas la même évolution : l’attention se porte davantage sur les compétences et les potentiels. Ce déplacement ouvre une fenêtre d’opportunité pour les classes préparatoires. À condition de rendre leurs acquis plus visibles, elles peuvent dépasser l’image parfois datée qui leur est associée pour s’affirmer comme un véritable passeport pour l’emploi à l’ère de l’IA.

The Conversation

Andreas Kaplan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.06.2026 à 18:15

Plus productive, mais pas plus rentable : le paradoxe de l’agriculture française depuis 1960

Jean-Philippe Boussemart, Professeur émérite de sciences économiques et membre du Lille Economics Management, Université de Lille

Si, en matière de production agricole, la France est la première de la classe de l’Union européenne avec 17 %, son modèle économique n’est pas aussi profitable que le laisse penser cette bonne note.
Texte intégral (1507 mots)

Si, en matière de production agricole, la France est la première de la classe de l’Union européenne avec 17 %, son modèle économique n’est pas aussi performant que le laisse penser cette bonne note. Car, derrière la modernisation sur tous les fronts, l’agriculture stagne en matière de rentabilité.


Depuis les années 1960, l’agriculture française s’est profondément transformée. Les exploitations se sont agrandies, la mécanisation s’est accélérée, les rendements ont fortement augmenté et la production s’est insérée dans des marchés de plus en plus mondialisés. Peu de secteurs ont connu une mutation aussi rapide.

Cette modernisation a produit des gains de productivité spectaculaires. Entre 1959 et 2025, la productivité agricole a progressé en moyenne de près de 2 % par an.

À ce rythme, l’agriculture française produit aujourd’hui presque quatre fois plus par unité de ressources mobilisées – travail, machines ou équipements, énergie, engrais ou pesticides – qu’à la fin des années 1950.

Mais ces gains de productivité se sont-ils traduits par une amélioration durable de la rentabilité ou de la profitabilité (rapport entre l’ensemble des recettes et l’ensemble des coûts) ?

Pour répondre à cette question, nous avons analysé les comptes nationaux de l’agriculture publiés par l’Insee sur près de sept décennies. Cette approche de long terme permet de dépasser les fluctuations annuelles et de mieux comprendre les mécanismes économiques qui structurent le secteur.

Produire plus ne signifie pas forcément gagner plus

Dans le débat public, la situation économique des agriculteurs est souvent évaluée à partir du revenu annuel. Cet indicateur conjoncturel est utile, mais il ne suffit pas à mesurer la rentabilité structurelle de l’activité. Une exploitation peut dégager un revenu certaines années tout en voyant sa performance économique se fragiliser à long terme.

Pour mesurer cette performance, il faut calculer la profitabilité en comparant les recettes à la totalité des coûts : travail (y compris non salarié), matériel, bâtiments, foncier loué et en propriété, assurances, intérêts d’emprunt ou encore engrais, alimentation animale, énergie, eau, etc.

Autrement dit, la question est simple : 100 euros dépensés pour produire permettent-ils de générer durablement plus de 100 euros de valeur ?

Deux grands mécanismes expliquent l’évolution de cette profitabilité :

  • le premier est la productivité. Lorsqu’un agriculteur produit davantage avec les mêmes ressources, son efficacité technique progresse, ce qui contribue à l’amélioration de la profitabilité ;

  • le second est l’évolution des prix. Même avec une bonne productivité, la rentabilité peut se dégrader si les prix de vente augmentent moins vite que ceux des charges.

C’est précisément ce qui s’est produit sur la longue période.

Gains de productivité considérables

Sur près de soixante-dix ans, les performances techniques de l’agriculture française ont été remarquables. Les progrès génétiques, la mécanisation, l’amélioration des intrants, la modernisation des bâtiments ou encore le développement de l’irrigation ont permis de produire beaucoup plus avec moins de travail.


À lire aussi : Productivité agricole : deux siècles de lois qui ont tout changé


Entre 1959 et 2025, la productivité globale des facteurs a ainsi augmenté de 1,98 % par an en moyenne. Avec une telle progression, la situation économique des exploitations françaises aurait dû s’améliorer fortement.

Pourtant, ce n’est pas ce que montrent les données.

Davantage de charges

Notre principal résultat : les gains de productivité ont entièrement été absorbés par une évolution défavorable des termes de l’échange, définis comme le rapport entre les prix de vente et les prix des charges. Cette dégradation relative des prix explique pourquoi les gains de productivité ne se sont pas traduits par une amélioration durable de la rentabilité de l’agriculture française.

Entre 1959 et 2025, la profitabilité moyenne s’établit à 104 %. En moyenne, 100 euros engagés ont généré 104 euros de valeur. Cette moyenne masque une forte amplitude : un pic à 125 % en 1972, un point bas à 92 % en 2009. Surtout, la tendance de long terme est légèrement négative : – 0,22 % par an (Cf. Graphique 1).

Comment expliquer cette érosion de la rentabilité malgré une performance productive remarquable ?

La réponse tient dans la dynamique des prix. Sur la longue période, les termes de l’échange se sont dégradés en moyenne de 2,20 % par an. Les prix de vente ont progressé moins vite que les coûts. Les gains de productivité de 1,98 % par an ont été totalement absorbés par l’évolution défavorable des prix relatifs – ou termes de l’échange (Cf. Graphique 2).

Mondialisation et grande distribution

Cette évolution s’inscrit dans un contexte de mondialisation et d’intensification de la concurrence européenne. Les producteurs ont dû accroître leur productivité pour rester compétitif face à des pays aux coûts de production plus faibles ou soumis à des contraintes sanitaires et environnementales moins strictes.

Dans le même temps, la concentration de la grande distribution et des industries agroalimentaires a renforcé le pouvoir de négociation de l’aval des filières. Ce dernier a accentué la pression sur les prix payés aux producteurs afin de proposer des prix bas aux consommateurs. Ainsi, les gains de productivité de l’agriculture de 1,98 % par an ont été en grande partie, voire totalement, absorbés par la dégradation des prix relatifs ou des termes de l’échange (Cf. Graphique 2).

Les subventions atténuent quelque peu cette érosion. Hors aides, la profitabilité marchande recule de 0,37 % par an. Les soutiens publics contribuent ainsi pour environ + 0,15 point par an à la trajectoire globale.

Trois grandes périodes depuis les années 1960

L’évolution de la rentabilité de l’agriculture française n’a pas été uniforme.

Entre 1959 et le début des années 1970

La modernisation agricole est extrêmement rapide. Les gains de productivité sont très élevés et compensent entièrement la détérioration des prix. La profitabilité se maintient à un niveau relativement favorable.

À partir des années 1970 et jusqu’à la fin des années 2000

Les gains de productivité restent importants, mais ne suffisent plus à compenser la pression sur les prix agricoles. La profitabilité s’érode progressivement dans un contexte de concurrence accrue et de baisse des prix agricoles réels.

Depuis 2009, la situation évolue de nouveau

Les prix agricoles se redressent davantage, mais dans un environnement très volatil. Dans le même temps, les gains de productivité ralentissent fortement. La profitabilité s’améliore légèrement, sans retrouver pour autant une trajectoire durablement favorable.

Les gains de productivité ne garantissent pas la performance économique

L’enseignement principal de ces soixante-sept années de données est clair : l’agriculture française est devenue beaucoup plus productive, mais cet avantage a été largement neutralisé par l’évolution défavorable des prix relatifs. Concrètement, les prix des produits ont évolué moins vite que ceux des charges.

Au-delà des moyennes nationales, les situations sont évidemment hétérogènes. Les grandes cultures, l’élevage laitier, la viticulture ou les productions spécialisées connaissent des trajectoires distinctes. Certaines orientations ont bénéficié d’améliorations ponctuelles de leurs termes de l’échange ; d’autres ont subi des pressions plus marquées.

La tendance d’ensemble reste instructive.

Cette conclusion éclaire différemment les tensions actuelles du monde agricole. Les difficultés rencontrées aujourd’hui ne relèvent pas seulement des crises récentes ou des aléas climatiques. Elles s’inscrivent dans une dynamique économique de long terme.

La question centrale devient la suivante : comment maintenir une agriculture capable de rester durablement profitable dans un contexte de forte concurrence internationale, de transition écologique et de volatilité croissante des marchés ?

La réponse dépendra autant des innovations techniques que des mécanismes de formation des prix, des politiques publiques et du partage de la valeur au sein des filières alimentaires.

The Conversation

Membre de l'Académie d'Agriculture de France.

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05.06.2026 à 16:22

Affaire Lyhanna : protéger avant qu’il ne soit trop tard, sans renoncer à l’État de droit

Anne-Blandine Caire, Professeur de droit privé et de sciences criminelles - École de Droit - Université d'Auvergne, Université Clermont Auvergne (UCA)

Après le meurtre de Lyhanna, et la mise en cause d’un homme visé par plusieurs plaintes pour viols, la classe politique dénonce des dysfonctionnements de la justice.
Texte intégral (1903 mots)

Après l'enlèvement et le meurtre de Lyhanna, 11 ans, un homme, déjà mis en cause par trois plaintes pour viols sur mineurs, mais jamais condamné, est suspecté. De nombreux responsables politiques de tous bords ont dénoncé des dysfonctionnements de la justice, qui n’aurait pas protégé d’éventuelles victimes de cet homme. La juriste Anne-Blandine Caire s’interroge sur les possibilités d’une action judiciaire préventive efficace dans le respect de la présomption d’innocence et de l’État de droit.


Après chaque drame impliquant un enfant, une même question revient : les autorités auraient-elles pu agir plus tôt ? C’est une question légitime qui dissimule une tension profonde traversant les sociétés démocratiques contemporaines.

Les affaires Marina Sabatier et Lyhanna l’illustrent de manière saisissante. Différentes dans leurs circonstances comme dans les questions spécifiques qu’elles soulèvent, ces deux affaires posent toutefois un même problème fondamental : comment protéger sans basculer dans une logique de contrôle préventif incompatible avec l’État de droit ?

Deux contextes, une même difficulté

Marina Sabatier est décédée sous les coups de ses parents le 6 août 2009 après des années de maltraitance. Bien avant l’issue tragique des sévices subis par la fillette, plusieurs de ses blessures avaient été constatées, notamment dans le cadre scolaire. Des signalements avaient été effectués et plusieurs institutions avaient été alertées sans mesurer pleinement le danger qu’elle encourait. Ce tragique fait divers avait révélé les difficultés rencontrées pour apprécier un danger à partir d’informations dispersées.

L’affaire Lyhanna concerne elle aussi la prévention du passage à l’acte. Les premiers éléments rendus publics suggèrent que certaines informations avaient été portées à la connaissance des autorités avant le drame. Comme dans l’affaire Marina, le débat porte donc sur la manière dont les institutions recueillent, évaluent et traitent des signaux d’alerte. Mais cette fois, il ne s’agit pas d’identifier une victime en danger mais de déterminer jusqu’où l’État peut agir lorsqu’il existe des inquiétudes ou des soupçons sans qu’une culpabilité ait été judiciairement établie.

En somme, ces deux affaires convergent. L’une concerne la protection d’un enfant dans la sphère familiale. L’autre interroge la manière dont les institutions appréhendent des situations perçues comme potentiellement dangereuses. Toutes deux révèlent une même difficulté : comment agir alors même que les institutions ne disposent jamais, au moment où elles doivent décider, de la certitude que le drame apporte rétrospectivement ?

Agir dans l’incertitude

Dans les deux cas, les autorités ont dû prendre des décisions à partir d’indices partiels, de signalements à interpréter et d’informations dont la portée n’était pas toujours immédiatement perceptible. Les décisions les plus importantes doivent souvent être prises dans ces zones grises où les faits ne sont pas encore pleinement établis.

En matière de protection de l’enfance, le droit français l’a bien compris. Les dispositifs d’information préoccupante, d’assistance éducative ou de placement ne supposent pas qu’une maltraitance soit déjà démontrée. Ils reposent sur l’idée qu’un risque suffisamment sérieux pour la santé, la sécurité ou le développement d’un enfant peut justifier une intervention avant même que le danger ne soit pleinement avéré.

Cette logique préventive s’appuie sur les enseignements de la criminologie et de la victimologie. Ces disciplines ont mis en évidence l’existence de facteurs de vulnérabilité, de mécanismes d’emprise, de phénomènes d’escalade des violences ou encore de configurations particulièrement propices à la victimisation. Elles permettent d’améliorer le repérage des situations préoccupantes et d’éclairer l’action des institutions. Elles ne fournissent cependant jamais de certitudes sur le comportement futur des individus.

Lorsqu’il s’agit d’une personne soupçonnée de représenter un danger sans avoir encore commis l’infraction redoutée, la situation devient toutefois plus délicate. Le risque n’est plus seulement celui d’une intervention trop tardive. Il est aussi celui d’une intervention excessive portant atteinte aux libertés individuelles.

Une plainte n’est pas une condamnation. Un signalement n’est pas une preuve. Une réputation n’est pas une culpabilité. Les institutions peuvent prendre ces éléments en considération sans les confondre avec une culpabilité établie.

L’État de droit repose précisément sur cette distinction. Une personne ne peut être privée de sa liberté ou sanctionnée au seul motif de soupçons. C’est le sens même de la présomption d’innocence. Celle-ci ne protège pas seulement les individus contre l’arbitraire ; elle rappelle aussi qu’entre le risque pressenti et la culpabilité démontrée existe un espace que le droit ne peut abolir.

Toute la difficulté consiste alors à concilier la protection des victimes potentielles avec les exigences de l’État de droit. Une démocratie ne peut ignorer les connaissances accumulées sur les mécanismes de la violence et de la victimisation. Mais elle ne peut pas davantage transformer une probabilité ou un facteur de risque en preuve de culpabilité.

Le paradoxe contemporain

C’est ici que se révèle le paradoxe. La société contemporaine demande aux institutions de prévenir les drames tout en respectant la présomption d’innocence et les libertés fondamentales.

Dans son arrêt du 4 juin 2020, la Cour européenne des droits de l’homme a jugé que les autorités françaises n’avaient pas pris les mesures suffisantes pour protéger la petite Marina Sabatier des mauvais traitements qu’elle avait subis jusqu’à sa mort, en violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme. La Cour a notamment relevé des défaillances dans la circulation des informations, la coordination des services et l’évaluation du danger.

S’agissant de l’affaire Lyhanna, plusieurs éléments préoccupants (trois plaintes pour viols sur mineures entre 2022 et 2026 et un signalement dès 2017) avaient apparemment été portés à la connaissance des autorités. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit, mais de déterminer comment les institutions peuvent mieux intégrer ce type d’informations dans l’évaluation des situations à risque sans les transformer en présomptions de culpabilité.

Une transformation profonde du droit

Les affaires Marina et Lyhanna mettent en lumière une évolution silencieuse mais considérable du droit contemporain et des attentes sociales.

Longtemps, le droit a été conçu pour réagir à des faits accomplis. Une infraction était commise, une responsabilité établie, puis une sanction prononcée. Or, à l’heure actuelle, les citoyens attendent davantage des institutions que la simple sanction des atteintes survenues : ils souhaitent qu’elles préviennent de telles atteintes lorsqu’elles sont plausibles.

Cette évolution est particulièrement visible dans le champ de la protection de l’enfance. Le projet de loi relatif à la protection des enfants, déposé en mai 2026, en fournit une illustration significative. Qu’il s’agisse du renforcement des contrôles d’honorabilité des personnes travaillant au contact des mineurs ou de la création de nouveaux mécanismes d’intervention lorsqu’un danger grave est suspecté, plusieurs de ses dispositions reposent sur une même logique : ne plus attendre que le dommage soit certain pour agir. Il s’agit d’intervenir plus tôt, alors même que toutes les incertitudes n’ont pas encore disparu.

Le déplacement est considérable. La question n’est plus seulement : « Qui est responsable ? » Elle devient aussi : « À partir de quel moment un risque est-il suffisamment sérieux pour justifier une intervention ? »

L’incertitude n’a pas disparu. Elle est devenue l’un des objets mêmes de l’action juridique. Or cette interrogation ne peut être résolue par le seul droit. Elle suppose de mobiliser les connaissances produites par la criminologie et la victimologie. Ces disciplines permettent d’identifier certains facteurs de vulnérabilité, de mieux comprendre les mécanismes de victimisation, les phénomènes d’emprise ou encore certaines trajectoires de passage à l’acte. Elles ne visent pas à prédire l’avenir avec certitude, mais à fournir aux institutions des outils indispensables pour évaluer les situations de risque.

C’est là que se manifeste une transformation plus discrète mais décisive. Le législateur ne raisonne plus seulement à partir d’actes commis. Il raisonne aussi à partir de vulnérabilités identifiées, de risques de victimisation et de dommages qu’il cherche à prévenir. Les rationalités criminologiques et victimologiques influencent ainsi de plus en plus directement la production du droit.

Faut-il s’en inquiéter ? Pas nécessairement. Certaines atteintes sont trop graves pour que l’institution se contente d’attendre. Mais cette évolution comporte une contrepartie essentielle : plus le droit intervient en amont de la certitude, plus les garanties procédurales doivent être exigeantes.

La protection des personnes vulnérables et le respect des libertés fondamentales ne sont pas des objectifs concurrents. Ils constituent les deux conditions de légitimité d’une même politique juridique.

Le véritable défi n’est donc pas de choisir entre prévention et État de droit. Il est de construire des institutions capables de mieux prendre en compte les connaissances disponibles sur les risques de victimisation sans transformer ces risques en présomptions de culpabilité. C’est probablement autour de cette tension que se construit désormais une part croissante du droit contemporain.

The Conversation

Anne-Blandine Caire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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