07.06.2026 à 11:59
Sally Shuttleworth, Professor of English Literature, University of Oxford

Au XIXe siècle, médecins et écrivains dénonçaient les effets d’une existence toujours plus rapide, portée par le télégraphe, le train et l’industrialisation. Face au surmenage, ils prescrivaient le repos, le grand air et l’oisiveté assumée.
Le burn-out semble être un concept résolument moderne, né à l’ère de la communication numérique mondiale et des longues journées passées au bureau. Pourtant, l’Angleterre victorienne avait elle aussi sa propre conception de ce phénomène, qu’on appelait le « surmenage » (« overwork »).
Le médecin C.H.F. Routh, par exemple, a publié On Overwork and Premature Mental Decay: Its Treatment, un ouvrage qui a connu quatre éditions entre 1873 et 1888. Si le vocabulaire diffère, les préoccupations de fond sont remarquablement proches des nôtres. Le surmenage était perçu comme un phénomène nouveau dans cette époque marquée par l’expansion impériale et l’industrialisation, avec le développement des chemins de fer et du télégraphe, qui permettaient des communications rapides à l’échelle mondiale et imposaient un rythme de vie toujours plus accéléré.
Les Victoriens étaient sans conteste des adeptes de ce que le philosophe Thomas Carlyle appelait l’« Évangile du travail ». Mais ils étaient également très conscients des problèmes de santé que pouvait entraîner cette dévotion à cette nouvelle religion.
Aux États-Unis, le neurologue George Beard avait introduit le concept de neurasthénie, un trouble associé à l’épuisement du système nerveux sous l’effet d’une sollicitation excessive. En Grande-Bretagne, en revanche, le surmenage était perçu de manière bien différente : il apparaissait comme quelque chose de plus viril, presque comme un motif de fierté.
Comme aujourd’hui avec la notion de burn-out des cadres et des professions intellectuelles, le surmenage était alors principalement associé à l’activité mentale et aux classes professionnelles. Cette conception laissait de côté les classes populaires, pourtant accablées de travail.
Les médecins suscitaient une inquiétude particulière. Routh évoque notamment le cas du docteur Golding Bird, un médecin réputé, qui lui conseilla de ralentir son rythme de travail. Selon lui, il fallait s’accorder six semaines de vacances chaque année : « Sinon, vous vous retrouverez, à mon âge, médecin prospère, mais vieillard mourant. » Bird exerçait encore lorsqu’il lui donna ce conseil, mais il mourut quelques semaines plus tard, à l’âge de 39 ans.
Pour les personnes souffrant de surmenage ou d’autres formes de mal-être, le remède privilégié — du moins pour les classes aisées — consistait à séjourner dans une station de villégiature thérapeutique, de préférence en Europe continentale.
En 1870, l’éditeur écossais William Chambers publia Wintering at Menton, un récit dans lequel il raconte l’effondrement de sa santé sous l’effet du surmenage après son mandat de lord-maire d’Édimbourg, ainsi que son rétablissement. Il y décrit avec émerveillement les paysages de Menton, sur la Côte d’Azur, son ciel bleu et son climat doux et réconfortant, et invite ses contemporains à repenser leur mode de vie.
Selon lui, trop de personnes descendaient prématurément dans la tombe, après avoir « succombé dans la bataille fébrile — et l’on pourrait presque dire insensée — de l’existence. Trop longtemps et avec trop d’acharnement, elles se sont consacrées à leurs activités professionnelles. »
Menton devint ainsi l’une des destinations privilégiées des Britanniques cherchant à se remettre du surmenage ou d’autres formes d’épuisement physique et mental. Cette réputation doit beaucoup aux travaux du docteur James Henry Bennet, auteur notamment de Menton and the Riviera as a Winter Climate (1861) et des nombreuses éditions de Winter and Spring on the Shores of the Mediterranean (1865-1875).
Ce dernier ouvrage se présentait comme un guide du voyage thérapeutique, passant en revue les différentes stations de la côte méditerranéenne. Sa conclusion était sans appel : Menton offrait, selon Bennet, le climat et les conditions les plus favorables au rétablissement.
Les raisons de l’influence considérable des ouvrages de Bennet tiennent en grande partie au récit de sa propre guérison, qui servait de préface à l’ensemble de ses livres :
« Vingt-cinq années consacrées à une profession exigeante, ainsi que les soucis incessants qui accablent un médecin londonien surchargé de travail, ont épuisé mes forces vitales. En 1859, je fus atteint de phtisie et tentai en vain d’en enrayer la progression. »
Se croyant condamné, Bennet prit la direction de la Côte d’Azur. Mais, une fois installé sous le « ciel bienfaisant » de Menton et « libéré des travaux et des inquiétudes de sa vie antérieure », il constata avec une grande surprise que sa santé s’améliorait.
Il décida alors d’y passer chaque hiver et y ouvrit un cabinet médical. Sous l’effet de cette renommée grandissante, Menton passa du statut de petit village à celui de grande station de cure, dotée notamment de son propre quartier anglais.
Bennet fut l’une des figures majeures du développement de ce que l’on appelait alors la « climatologie médicale ». Cette approche reposait sur l’idée que de nombreuses maladies — notamment la phtisie, aujourd’hui connue sous le nom de tuberculose — pouvaient être guéries ou, à tout le moins, stabilisées grâce à un séjour dans un lieu bénéficiant d’un climat favorable.
Ce courant s’est développé en partie en réaction au fog qui étouffait les villes industrielles britanniques. Les « maladies de poitrine », comme on les appelait alors, semblaient naturellement mieux évoluer sous l’air pur et le ciel bleu de la Côte d’Azur durant l’hiver.
La méthode thérapeutique de Bennet paraissait presque révolutionnaire pour son époque. Les malades devaient quitter les chambres closes et surchauffées des maisons anglaises pour partir marcher dans les collines, s’exposer aux rayons du soleil et respirer un air pur, tout en profitant de la beauté des paysages qui les entouraient. Aucun médicament n’était nécessaire.
Cette approche était également recommandée aux personnes âgées ou fragiles. Elles pouvaient être conduites chaque jour vers un endroit différent, abrité et ensoleillé : « Le champ de l’observation s’élargit ainsi sans fatigue ; les magnifiques paysages de la région peuvent être contemplés et appréciés sous leurs aspects toujours changeants ; et l’esprit se trouve revigoré par le changement. » Cette vision offre une source d’inspiration intéressante pour réfléchir aux possibilités de la prise en charge du grand âge aujourd’hui.
Pour les personnes souffrant de surmenage, Bennet recommandait de passer au minimum trois hivers complets dans la station. Nous sommes loin des courtes cures thermales du XVIIIe siècle, tout comme des brefs séjours de « bien-être » auxquels nous sommes habitués aujourd’hui.
Ce que Bennet proposait, c’était une forme d’« oisiveté légitime » (« legitimate idleness »), permettant aux professionnels épuisés de mener une « vie calme et contemplative », profitant du soleil « comme un lézard convalescent sur son mur ».
La reine Victoria emmena son fils Prince Leopold, atteint d’hémophilie, dans la « chère et magnifique Menton ». Écrivains et artistes affluèrent également vers la station, de Robert Louis Stevenson à Aubrey Beardsley en passant par Katherine Mansfield. Ils ont laissé des témoignages remarquables sur les plaisirs et les épreuves de cette forme d’exil médical.
Mon ouvrage, In Quest of a Cure: Literary and Medical Cultures of the Health Resort, explore nombre de ces trajectoires à Menton, à Davos et dans d’autres stations, ainsi que l’évolution des pratiques thérapeutiques. Pour traiter le surmenage comme d’autres affections, le temps constituait l’élément essentiel : à l’opposé de l’urgence permanente, des inquiétudes et du temps morcelé de la vie urbaine victorienne, il fallait ralentir, étirer le temps et permettre aux malades de s’abandonner à un état d’« oisiveté légitime » au contact des vertus réparatrices de la nature.
Les recherches de Sally Shuttleworth ayant servi de base à cet article ont été financées par une bourse Advanced Investigator intitulée « Diseases of Modern Life: Nineteenth-Century Perspectives », attribuée par le European Research Council dans le cadre du septième programme-cadre de recherche (subvention n° 340121).
07.06.2026 à 11:40
Adam Eichen, Ph.D. Candidate in Political Science, UMass Amherst
Jesse Rhodes, Associate Professor of Political Science, UMass Amherst
Tatishe Nteta, Provost Professor of Political Science, UMass Amherst
Une enquête menée auprès de plus de 500 Américains blancs suivis dans le temps montre que l’audience de Fox News est associée à une adhésion accrue à la théorie complotiste du « grand remplacement ». Un résultat qui éclaire le rôle des médias dans la diffusion de certaines croyances politiques.
Lors d’un match de baseball des Washington Nationals le 17 mai 2026, trois personnes ont déployé une grande banderole depuis les gradins supérieurs du Nationals Park, affichant l’adresse d’un site suprémaciste blanc. Ce site, qui met en garde contre un prétendu remplacement des populations blanches par des personnes racisées, appelait à l’expulsion de 100 millions de personnes des États-Unis.
Cet incident inquiétant s’inscrit dans un contexte plus large de montée en puissance de la « théorie du grand remplacement », une théorie complotiste xénophobe selon laquelle des élites agissant dans l’ombre favoriseraient des politiques migratoires permissives afin de remplacer les Américains blancs nés aux États-Unis par des immigrés issus des minorités.
Des responsables républicains de premier plan, parmi lesquels le président Donald Trump, le président de la Chambre des représentants Mike Johnson ou encore le podcasteur conservateur Tucker Carlson, ont repris des idées associées à cette théorie. Des médias conservateurs, comme Fox News, les ont par ailleurs diffusées auprès de millions de téléspectateurs.
Mais les idées xénophobes exprimées récemment au Nationals Park sont-elles le fait d’une poignée d’extrémistes, ou bénéficient-elles également d’un soutien plus large au sein de la population ? Si tel est le cas, comment les élites politiques et médiatiques contribuent-elles à leur diffusion ?
Pour répondre à ces questions, notre équipe a mené plusieurs enquêtes représentatives de la population américaine, au cours desquelles nous avons interrogé les États-uniens sur leur adhésion aux principaux postulats de la théorie du grand remplacement.
Nos travaux montrent de manière constante qu’une part importante des Américains estime que les nouveaux immigrés menacent le pouvoir politique, culturel et économique des Américains blancs. Dans notre dernière enquête, menée en mars 2026 auprès de 1 000 États-uniens, 36 % des répondants se sont déclarés d’accord avec l’affirmation suivante : « Les Américains nés aux États-Unis perdent leur influence économique, politique et culturelle dans ce pays en raison de la croissance de la population immigrée. »
Une proportion notable de l'échantillon – 26 % – adhérait également à l’idée que des élites politiques chercheraient à « remplacer » la population blanche actuelle, en approuvant l’affirmation suivante : « Certaines personnes œuvrent secrètement pour faire en sorte que les immigrés finissent par remplacer les véritables Américains. »
Le soutien à ces croyances est particulièrement marqué parmi les Américains blancs, les républicains, les conservateurs et les personnes s’identifiant au mouvement Make America Great Again (MAGA) de Donald Trump. Ainsi, plus de trois quarts des sympathisants du mouvement MAGA et près de six républicains sur dix se sont déclarés d’accord avec l’affirmation suivante : « Les immigrés envahissent et colonisent les États-Unis. »
Mais comment expliquer la diffusion de la théorie du grand remplacement ?
Dans une étude récemment publiée et évaluée par les pairs, nous avons utilisé les données d’une enquête de panel représentative à l’échelle nationale, qui a suivi dans le temps plus de 500 Américains blancs, afin de tenter de répondre à cette question.
Nous avons constaté que les Américains blancs qui s’identifient comme républicains, qui se définissent comme conservateurs et qui nourrissent des attitudes négatives à l’égard des personnes d’autres origines raciales sont plus susceptibles d’adhérer aux principaux postulats de la théorie du grand remplacement. Nous avons également mis en évidence un lien clair entre le fait de regarder Fox News et le soutien à cette théorie complotiste chez les Américains blancs.
Compte tenu de la popularité de Fox News, ce résultat méritait selon nous un examen plus approfondi. Comme nous le détaillons dans notre étude, alors que 39 % de l’ensemble des Américains blancs considèrent que les immigrés « envahissent et colonisent » les États-Unis, cette proportion atteint 61 % parmi ceux qui regardent Fox News. Même après avoir pris en compte l’identification partisane, l’idéologie politique, les attitudes raciales et les caractéristiques démographiques, l’audience de Fox News reste fortement associée à un soutien accru à la théorie du grand remplacement.
Par ailleurs, le suivi des mêmes répondants au fil du temps nous a permis d’observer l’évolution de leurs opinions en fonction de leurs habitudes de consommation médiatique. En résumé, plus un Américain blanc regarde les programmes de Fox News, plus il est susceptible d’adopter les idées associées à cette théorie complotiste.
Nos travaux s’inscrivent dans le prolongement de plusieurs décennies de recherche montrant que l’opinion publique est fortement influencée par la consommation médiatique. Des études récentes soulignent notamment l’influence de Fox News sur les attitudes des Américains concernant la pandémie de Covid-19, les politiques migratoires ou encore les questions de justice pénale.
Compte tenu de l’attention que les animateurs de Fox News, certains responsables politiques élus et divers commentateurs accordent à la théorie du grand remplacement, nos résultats suggèrent que cette couverture médiatique a effectivement contribué à façonner les opinions d’une partie des Américains blancs. La théorie du grand remplacement n’est plus aujourd’hui cantonnée aux marges de la société.
À nos yeux, cette évolution est préoccupante, non seulement parce que cette théorie complotiste présente l’immigration comme une question existentielle — où l’enjeu serait ni plus ni moins que la préservation de son identité et de son pays — mais aussi parce qu’elle a été associée à de nombreux actes de violence politique visant des personnes racisées et des minorités religieuses.
À l’approche du 250e anniversaire des États-Unis, le pays continuera sans aucun doute à débattre de l’immigration, des questions raciales et de ce que signifie être Américain.
Les désaccords sur la politique migratoire ont toute leur place dans une démocratie. Mais les théories complotistes rendent beaucoup plus difficile la recherche d’un terrain d’entente ou l’élaboration de compromis politiques. Nos travaux montrent que lorsque des médias influents reprennent ou légitiment des récits complotistes, l’adhésion du public à ces théories tend à progresser à son tour.
Jesse Rhodes a reçu des financements de la National Science Foundation, la Spencer Foundation et de Demos.
Tatishe Nteta a reçu des financements de la Russell Sage Foundation.
Adam Eichen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.06.2026 à 18:44
Inés Pineda-Torra, Research group leader, Molecular endocrinologist and Professor in Cardiometabolic medicine, Andalusian Center for Molecular Biology and Regenerative Medicine (CABIMER)
Les maladies cardiovasculaires ne se conjuguent pas uniquement au masculin et leur risque augmente chez la femme à la périménopause. Quels rôles jouent le métabolisme des lipides et, notamment, le « bon » et le « mauvais » cholestérol ? Quelle place pour les statines ?Le traitement hormonal de la ménopause peut-il aider ? On fait le point.
À la périménopause et en postménopause, les femmes doivent faire face aux bouffées de chaleur, aux troubles du sommeil et aux changements de silhouette. Mais un autre changement, plus discret, peut survenir pendant cette période, et mérite tout autant l’attention : la santé du cœur.
Alors que le plus souvent les femmes s’inquiètent davantage des signes visibles caractéristiques du milieu de la vie, elles sont moins conscientes des changements cachés au niveau des lipides, des vaisseaux sanguins et de leur métabolisme, qui peuvent augmenter silencieusement le risque de survenue, dans le futur, de maladies cardiovasculaires, première cause de décès chez les femmes dans le monde.
À lire aussi : À la ménopause, savez-vous que le risque cardiovasculaire augmente ? L’activité physique peut aider
Les femmes en périménopause (à partir du moment où les règles commencent à devenir plus irrégulières jusqu’à un an après la disparition complète des menstruations) et en postménopause deviennent plus vulnérables aux maladies cardiovasculaires. La baisse du taux d’œstrogènes entraîne une évolution défavorable des lipides, de la répartition des graisses dans le corps, de la pression artérielle, du contrôle de la glycémie et de l’inflammation.
Ce cocktail néfaste impose une charge supplémentaire au cœur et aux artères. À partir de la fin des années 50 et durant les années 60, le risque cardiovasculaire de nombreuses femmes s’est rapproché – et, dans certaines situations, a même dépassé – celui des hommes du même âge, bien que le profil et le moment d’apparition de la maladie diffèrent entre les hommes et les femmes.
On appelle « métabolisme lipidique » la manière dont notre organisme gère les graisses : depuis leur absorption à partir des aliments jusqu’à leur circulation dans le sang, leur stockage et leur utilisation pour fournir l’énergie dont nos organes et nos cellules ont besoin.
Comme les graisses ne se dissolvent pas dans l’eau, l’organisme les conditionne en de minuscules particules circulant dans notre sang, appelées lipoprotéines.
Les particules de LDL (« low density lipoproteins » ou lipoprotéines de faible densité, nldr) transportent le cholestérol vers les tissus. Quand il y a trop de particules LDL, sachant que ces particules sont petites et denses, elles peuvent plus facilement pénétrer dans les parois des artères et contribuer à la formation de plaques.
Les particules de HDL (« high density lipoproteins » ou lipoprotéines de haute densité, nldr), elles, conduisent le cholestérol depuis les tissus et parois des artères vers le foie pour qu’il soit éliminé. C’est pourquoi on appelle souvent le HDL-cholestéol le « bon » cholestérol. Cependant, la qualité et la fonction de ces particules importent autant que leur quantité.
Les œstrogènes exercent d’importants effets protecteurs sur le système cardiovasculaire : elles contribuent à maintenir un faible taux de LDL-cholestérol (surnommé le « mauvais cholestérol »), favorisent un taux de HDL-cholestérol (le « bon cholestérol ») bénéfique pour la santé, améliorent le relâchement des vaisseaux sanguins et modulent l’inflammation.
Au moment de la transition que représente la ménopause, la production d’œstrogènes par les ovaires diminue fortement. Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, cette situation est souvent associée à une modification rapide de plusieurs voies métaboliques, plutôt qu’à un processus de vieillissement lent et progressif.
De vastes études montrent qu’après la ménopause, les femmes présentent des taux plus élevés de cholestérol total et de LDL-cholestérol, tandis que les particules de HDL qui deviennent prédominantes durant cette période sont plus petites et moins efficaces pour éliminer le cholestérol des artères.
Les triglycérides, un type de graisse qui circule dans notre sang et qui constitue l’une des principales réserves d’énergie de notre organisme, augmentent également après la ménopause. Cette combinaison de graisses crée ce que l’on appelle un profil plus « athérogène », c’est-à-dire favorisant la formation de plaques d’athérosclérose.
Lorsque ces graisses sont présentes en trop grande quantité dans le sang, elles peuvent s’accumuler dans les artères au fil du temps, contribuant ainsi à la formation de plaques de graisse susceptibles de rétrécir progressivement le passage du sang. À terme, ces artères peuvent se rompre et provoquer la formation d’un caillot, ce qui augmente le risque de maladies du cœur et d’accident vasculaire cérébral.
Par ailleurs, les femmes sont plus susceptibles de développer d’autres facteurs de risque cardiovasculaire :
Une prise de poids, notamment au niveau de l’abdomen
Une hypertension artérielle
Une résistance à l’insuline.
Tous ces facteurs augmentent encore davantage le risque cardiovasculaire.
Des études récentes sur les métabolites circulant dans le sang (ce type d’études participent d’un domaine de la recherche appelé métabolomique, ndlr) confirment que plus de la moitié des changements métaboliques liés à la ménopause concernent des molécules lipidiques, ce qui établit un lien étroit entre cette transition hormonale et le risque cardiovasculaire.
Avant la ménopause, les femmes présentent généralement un risque plus faible de crise cardiaque et d’AVC que les hommes, en partie grâce à des taux d’œstrogènes plus élevés et à un profil lipidique globalement plus favorable.
Des données issues de vastes cohortes montrent que les femmes en préménopause présentent un taux de cholestérol total et de LDL-cholestérol plus bas que les hommes du même âge, ainsi qu’une tension artérielle légèrement plus basse et un meilleur contrôle de leur glycémie.
Après la ménopause, cet avantage s’amenuise, voire disparaît.
Dans une étude à très grande échelle menée auprès de la population britannique, les femmes ménopausées présentaient en réalité des taux de cholestérol total et de LDL-cholestérol plus élevés que les hommes du même âge, malgré des taux plus faibles d’autres facteurs de risque, tels que le tabagisme, l’hypertension artérielle et le diabète.
Sur le plan clinique, les femmes ont tendance à développer des maladies cardiovasculaires environ 7 à 10 ans plus tard que les hommes, mais leur risque augmente fortement après la ménopause et finit par s’aligner sur celui des hommes.
Les femmes sont également plus sujettes à certaines formes de maladies cardiaques, telles que l’insuffisance cardiaque à fraction d’éjection préservée (sur les examens d’imagerie médicale, le cœur semble pomper normalement, mais il est trop rigide pour se détendre et se remplir correctement entre deux battements) et l’angine microvasculaire une gêne thoracique causée par des problèmes au niveau des petits vaisseaux sanguins du cœur). Ces formes de maladies cardiaques ont longtemps été sous-diagnostiquées et peu étudiées.
Pour les femmes en périménopause et en postménopause, les recommandations insistent sur la nécessité de surveiller la tension artérielle, le taux de cholestérol ainsi que la glycémie, et d’intervenir rapidement en cas d’anomalies, car le risque peut augmenter rapidement pendant cette période.
Les statines restent le traitement de référence pour réduire le LDL-cholestérol et prévenir les accidents cardiovasculaires chez les personnes à risque accru. De vastes méta-analyses montrent des bénéfices évidents chez les femmes et les hommes en matière de prévention secondaire (après un événement cardiovasculaire tel qu’un AVC).
En prévention primaire (avant la survenue d’un événement cardiovasculaire), les données sur les bénéfices potentiels des statines sont moins solides chez les femmes que chez les hommes. Certaines analyses suggèrent même que la réduction du risque absolu pourrait être plus faible. Il s’agit toutefois d’un domaine de recherche toujours d’actualité.
Quoi qu’il en soit, les femmes qui répondent aux critères établis pour la prescription de statines sont toujours moins susceptibles que les hommes d’en recevoir ou de poursuivre leur traitement. Il s’agit là d’un écart majeur dans la mise en œuvre des traitements chez les femmes qui s’étend à d’autres classes de médicaments hypolipidémiants, comme nous le verrons ci-dessous.
Pendant de nombreuses années, on a considéré que les œstrogènes étaient un traitement protecteur pour le cœur, mais les essais cliniques et leur analyse globale ont révélé une réalité plus complexe. Le traitement hormonal de la ménopause (THM) est principalement prescrit pour soulager les symptômes gênants de la ménopause : bouffées de chaleur, sueurs nocturnes et symptômes vaginaux. Il contribue également à prévenir la perte osseuse et les fractures. Ce n’est pas un médicament de prévention cardiaque, mais son lien avec le risque cardiovasculaire est important pour toute femme qui envisage de le prendre.
Notre compréhension de la THM et de son impact sur le cœur a considérablement évolué au cours des deux dernières décennies. Les premiers essais à grande échelle avaient suscité des inquiétudes, mais ils portaient principalement sur des femmes ayant commencé un traitement hormonal à 60 ans, bien après la ménopause, avec des formulations plus anciennes.
Quand les données ont été analysées à nouveau en fonction de l’âge au moment du début du traitement, et que des études plus récentes se sont concentrées sur des femmes plus proches de la ménopause, un tableau plus rassurant est apparu : pour les femmes en bonne santé qui commencent un THM avant 60 ans ou dans les 10 ans suivant leurs dernières règles, les risques cardiovasculaires semblent faibles.
Par ailleurs, certaines études suggèrent des bienfaits cardiométaboliques potentiels du THM. Mais les données concernant les bénéfices cliniques concrets, comme une diminution du nombre de crises cardiaques ou une baisse de la mortalité, restent peu concluantes. Le traitement hormonal substitutif n’est donc pas recommandé comme stratégie de prévention cardiovasculaire.
Le moment choisi pour prendre le THM et la formulation sont importants :
Le THM moderne utilise de l’œstradiol à faible dose, de préférence par voie cutanée (patchs ou crèmes) plutôt que par voie orale, car l’œstrogène transdermique contourne le foie et évite l’augmentation des facteurs de coagulation associée aux préparations orales. Le fait de commencer un traitement hormonal aux alentours de la ménopause est très différent de le faire à la fin de la soixantaine ou à 70 ans, lorsque le risque cardiovasculaire de base est déjà plus élevé.
Fin 2025, aux États-Unis, la US Food and Drug Administration (FDA, l’équivalent de l’Agence du médicament en France, ndlr) a commencé à supprimer les avertissements généraux qui établissaient un lien entre le traitement hormonal substitutif (THM) et le risque de maladies cardiovasculaires, de cancer du sein et de démence de manière systématique. La FDA a ainsi considéré que ces mentions anciennes induisaient en erreur lorsqu’elles s’appliquaient à des femmes en bonne santé dans la cinquantaine (ce changement réglementaire est intervenu après la collecte des sources primaires pour cet article).
L’avertissement le plus important qui subsiste concerne le risque de cancer de l’endomètre associé à un traitement à base d’œstrogènes seuls chez les femmes qui ont encore un utérus, ce qui souligne l’importance d’utiliser un progestatif adéquat en association avec les œstrogènes dans ces cas.
Plusieurs nouvelles classes de médicaments offrent des outils supplémentaires prometteurs, en particulier pour les femmes souffrant d’obésité, de diabète ou avec un taux de cholestérol très élevé.
Les analogues du glucagon-like peptide-1 (analogues du GLP-1), tels que le sémaglutide, ont d’abord été développés pour le traitement du diabète, mais sont désormais également utilisés dans le traitement de l’obésité. Une vaste analyse d’essais cliniques révèle que les analogues du GLP-1 réduisent la tension artérielle et diminuent le risque d’infarctus du myocarde, sans effet notable sur les accidents vasculaires cérébraux.
(Il s’agit de médicaments injectables parmi lesquels Ozempic et Wegovy (sémaglutide) et Mounjaro (tirzépatide) sont les noms les plus connus, ndlr).
L’essai SELECT, qui a fait date, a montré que l’administration hebdomadaire de sémaglutide (à 2,4 mg) réduisait d’environ 20 % les événements cardiovasculaires majeurs chez les personnes obèses souffrant de maladies cardiovasculaires existantes mais ne présentant pas de diabète, une avancée qui modifie déjà les recommandations cliniques.
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Chez les personnes dont le taux de LDL-cholestérol reste élevé malgré la prise de statines à la dose maximale tolérée, les molécules ciblant la PCSK9 (anticorps monoclonaux) peuvent réduire ce taux d’environ 50 à 60 % et se sont révélées efficaces pour diminuer davantage les événements cardiovasculaires.
Des analyses récentes qui tiennent compte des différences entre les sexes indiquent que ces médicaments permettent aux femmes et aux hommes d’obtenir des réductions de LDL-cholestérol similaires et des bénéfices cardiovasculaires équivalents.
Malheureusement, comme c’est le cas pour les statines, en pratique, les femmes ont moins de chance que les hommes de se voir prescrire ces médicaments, ce qui met en évidence un écart persistant dans la prescription des différentes classes de médicaments hypolipidémiants, un problème qui mérite une attention urgente.
La tendance suit une approche plus personnalisée.
Les priorités actuelles visent notamment à mieux comprendre comment les modifications des lipides et des métabolites liées à la ménopause se traduisent par la formation de plaques, et à identifier les femmes les plus à risque afin de personnaliser davantage la prévention. Par ailleurs, une demande se fait jour pour davantage d’essais cliniques dont le design sera prévu pour répondre, dès le début de l’essai, à des questions spécifiques liées au sexe.
Pourront ainsi être instruites des questions autour de l’utilisation optimale des statines, des agonistes du GLP-1, des inhibiteurs de la PCSK9 et de l’hormonothérapie substitutive (HTS) aux différents stades de la ménopause. En particulier, pourront être menés de vastes essais contrôlés randomisés suffisamment puissants pour détecter des différences dans les événements cliniques (crises cardiaques, AVC, décès) qui permettront de déterminer si les signaux prometteurs, mais non concluants, pour protéger la santé cardiovasculaire observés dans certaines études, qui utilisent des marqueurs de substitution comme critères d’évaluation, et dans les études observationnelles se traduisent par des preuves solides susceptibles de modifier les recommandations.
Pour l’instant, le message essentiel à délivrer aux femmes est le suivant :
les maladies cardiovasculaires ne sont pas « l’apanage des hommes » ; et la périménopause ainsi que la période postménopause sont des moments cruciaux pour évaluer vos facteurs de risque, adapter votre mode de vie et votre alimentation et, le cas échéant et sur recommandation de votre médecin spécialiste, recourir à des traitements fondés sur des données scientifiques afin de protéger votre cœur et vos vaisseaux sanguins sur le long terme.
Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.
Inés Pineda-Torra est membre de The Endocrine Society and is funded by the following organistations: Instituto Carlos III- (grant PMPTA23/00023), Ministerio de Ciencia e Innovación-Agencia Estatal de Investigación-PROYECTOS DE COLABORACION PUBLICO-PRIVADA 2021-2023-(grant CPP2022-010039), Ministerio de Ciencia e Innovación – Agencia Estatal de Investigación -PROYECTOS DE GENERACIÓN DE CONOCIMIENTO-2021-(grant PID2021-126077OB-I00), Axa Research Fund (Axa Chair 2023).