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03.09.2026 à 15:50

Un cinéaste à réhabiliter : René Clair au programme du baccalauréat

Carole Aurouet, Professeure des universités en études cinématographiques et audiovisuelles, Université Gustave Eiffel

Auteur d’une trentaine de films qui ont accompagné l’histoire du cinéma, de 1923 à 1966, René Clair est un cinéaste à redécouvrir.
Texte intégral (2457 mots)
René Clair au début de sa carrière. Cinémathèque française.

À l’heure où deux de ses œuvres de jeunesse, Entr’acte (1924) et Paris qui dort (1925), sont retenues au programme de la spécialité cinéma-audiovisuel du baccalauréat, il paraît utile de reconstituer l’ensemble du parcours de René Clair avant d’en dégager la portée dans l’histoire du cinéma.


Réalisateur, romancier, critique et parolier, René Clair (1898-1981) est l’une des figures qui ont permis au cinéma de s’affirmer comme un art à part entière. Né René Chomette dans le quartier parisien des Halles, il grandit dans un décor populaire qui nourrira durablement son inspiration.

Après des débuts comme journaliste à l’Intransigeant, sous le nom de plume René Desprès, il glisse presque accidentellement vers la mise en scène, en secondant Jacques de Baroncelli sur les conseils de son frère Henri Chomette.

De 1923 à 1966, il signe une trentaine de films qui accompagnent les grandes ruptures techniques du cinéma – muet, parlant, couleur – sans jamais perdre une manière propre, faite d’inventivité visuelle, de tempo burlesque et d’attachement aux figures modestes.

La période muette : jouer avec les formes

Pour son premier film, Paris qui dort (1923), René Clair imagine un savant fou paralysant la capitale, à l’exception d’un groupe de rescapés juchés en altitude – un argument de science-fiction tourné notamment sur la tour Eiffel. Ce coup d’essai doit autant aux trucages hérités de Georges Méliès qu’à une fantaisie très personnelle, mêlant onirisme et comique de situation. L’année suivante sort Entr’acte (1924), court métrage commandé par le peintre Francis Picabia et mis en musique par Erik Satie, projeté lors des représentations du ballet Relâche ; l’œuvre associe des figures majeures du mouvement dada, dont Marcel Duchamp et Man Ray.

Les films qui suivent – le Fantôme du Moulin-Rouge (1925), le Voyage imaginaire (1926), la Proie du vent (1926) et la Tour (1928) – approfondissent cette veine fantastique, en particulier grâce au procédé de surimpression, tandis qu’Un chapeau de paille d’Italie (1927), d’après la comédie de Labiche, et les Deux Timides (1929) déploient un art du récit burlesque au rythme enlevé.

En une demi-douzaine d’années, Clair construit ainsi une œuvre qui cherche, selon ses propres termes, à ramener le cinéma à ses origines plutôt qu’à l’enfermer dans des conventions théâtrales. Le principe de la course-poursuite, de l’emballement mécanique et de la rupture de ton, structure déjà cet ensemble, dans une filiation revendiquée avec Charlie Chaplin et Buster Keaton.

Le passage au parlant : une prudence féconde

L’arrivée du cinéma parlant, officialisée par la sortie du Chanteur de jazz, d’Alan Crosland en 1929, inquiète René Clair davantage qu’elle ne l’enthousiasme. Il craint que le jeune art cinématographique, encore incertain de ses moyens propres, ne se dissolve dans une simple transposition du théâtre ou du roman.

Cette réserve façonne la construction de son premier film sonore, Sous les toits de Paris (1930) : certaines séquences sont filmées derrière une vitre, avec le son coupé, car dans la réalité les dialogues ne pouvaient être entendus ; d’autres se déroulent dans l’obscurité pour que l’oreille supplée l’image ; l’ensemble s’ouvre sur un célèbre mouvement d’appareil descendant des toits jusqu’au pavé du faubourg, une manière de lutter contre l’immobilité du parlant due à la lourdeur des équipements. Dans un entretien télévisé de 1974, René Clair revient sur cette méfiance initiale à l’égard du parlant au moment du tournage de ce film, une méfiance qu’il transformera en un véritable stimulus créatif.

Entre 1930 et 1933, Clair réalise avec la même équipe technique – le décorateur Lazare Meerson, l’opérateur Georges Périnal, les compositeurs Maurice Jaubert et Georges Van Parys – quatre films qui fondent son statut d’auteur complet, à la fois scénariste, dialoguiste, parolier et monteur, bien avant la théorisation de « la politique des auteurs » des Cahiers du cinéma de 1955.

Le Million (1931), course effrénée autour d’un billet de loterie gagnant, mêle vaudeville et opérette ; il figurera parmi les dix films les plus estimés au monde lors du premier grand classement établi par la revue Sight and Sound en 1952.

À nous la liberté ! (1931), fable satirique sur la déshumanisation par la mécanisation industrielle, influence si nettement les Temps modernes (1936) de Chaplin que la société productrice Tobis engage un procès pour plagiat – auquel Clair refuse de s’associer, déclarant dans le Soir :

« Chaplin est un trop grand homme, et je l’admire trop pour accepter que son génie créatif soit contesté de quelque façon que ce soit. Je lui dois moi-même beaucoup. De plus, s’il m’a emprunté quelques idées, il m’a fait un grand honneur. »

Quatorze Juillet (1933) referme cette séquence par un hommage au Paris populaire de l’enfance du réalisateur avant que l’échec du Dernier Milliardaire (1934), satire des dictatures montantes en Europe, précipite son départ vers Londres puis Hollywood.

L’exil britannique et américain : une décennie de métissage

Entre 1935 et 1945, René Clair réalise trois films en Angleterre, puis sept aux États-Unis. Fantôme à vendre (1935), comédie fantastique tournée en Écosse, obtient un succès qui aiguise l’intérêt d’Hollywood pour le cinéaste tandis que Fausses nouvelles (1937) passe presque inaperçu en France.

Aux États-Unis, La Belle Ensorceleuse (1941) et Ma femme est une sorcière (1942) – ce dernier inspirera la série télévisée Ma sorcière bien-aimée des années 1960 – montrent la capacité du réalisateur à conjuguer l’esprit français et les codes du Studio System.

Le film Ma femme est une sorcière (1942) a inspiré la série américaine du même nom.

C’est arrivé demain (1944), considéré par le critique Jean Mitry comme son meilleur film américain, imagine un journaliste recevant chaque matin l’édition du lendemain, lui permettant de devenir un reporter très en vue, jusqu’à ce qu’il découvre l’annonce de sa propre mort… Dix Petits Indiens (1945), d’après Agatha Christie, referme cette période sur un succès populaire aux États-Unis, plus discret en France.

Ces années d’exil, marquées par une liberté de création restreinte, éloignent durablement la trajectoire de Clair du cinéma français sans interrompre pour autant sa production.

Le retour en France : nostalgie et reconnaissance institutionnelle

De retour à Paris en 1946, René Clair signe Lle Silence est d’or (1947), film charnière qui met en abyme, avec une tendresse mélancolique, les débuts du cinéma muet en milieu forain.

La Beauté du diable (1950), relecture du mythe de Faust, et les Belles de nuit (1952), qui offre à la jeune Brigitte Bardot un de ses premiers rôles, prolongent une méditation sur le temps qui traverse toute son œuvre.

Les Grandes Manœuvres (1955), premier film en couleurs du cinéaste, obtient le prix Louis-Delluc. Suivent Porte des Lilas (1957), d’après un roman de René Fallet où Georges Brassens tient son unique rôle à l’écran, puis la Française et l’Amour (1960), Tout l’or du monde (1961), les Quatre Vérités (1962) et enfin les Fêtes galantes (1966), dernier long métrage du réalisateur, œuvre allégorique sur la guerre que Clair qualifiait lui-même d’« héroï-comique ».

Cette période plus académique explique en partie l’éclipse critique dont Clair pâtit après-guerre : François Truffaut, dans son article sur la « qualité française », publié dans les Cahiers du cinéma en 1954, range implicitement son cinéma parmi les cibles de la Nouvelle Vague naissante. René Clair devient néanmoins, en 1960, le premier réalisateur élu à l’Académie française, une consécration institutionnelle qui scelle la reconnaissance tardive du septième art.

Une conception précoce du cinéma d’auteur

Dès 1928, bien avant la théorisation de la « politique des auteurs » déjà convoquée, René Clair revendiquait, dans une tribune publiée par la revue Pour vous, le statut d’« auteur » de films, contre celui, jugé trop réducteur, de simple « metteur en scène ». Cette idée d’un cinéma pensé à l’écrit, où un même créateur dialogue, met en scène et parfois compose les paroles chantées, annonce directement les débats critiques des décennies suivantes. En 1951, la chaîne nationale diffuse une série de 12 entretiens radiophoniques dans lesquels le cinéaste détaille sa méthode de travail et sa conception de la mise en scène.

Le directeur de la Cinémathèque française Henri Langlois résumait la place singulière de René Clair en affirmant que, dans le monde entier, un seul homme avait longtemps personnifié le cinéma français aux yeux du public international. Cette reconnaissance s’appuie sur une expérimentation formelle constante
– surimpression, jeux de contrepoint entre son et image, travellings complexes, etc. – mise au service d’un cinéma résolument accessible, jamais hermétique.

L’inscription au programme du baccalauréat : un regain d’attention légitime

Le choix des œuvres retenues pour l’option cinéma-audiovisuel du baccalauréat, publié au Bulletin officiel du 22 janvier 2026, met au programme Paris qui dort et Entr’acte, confirmant la valeur artistique et patrimoniale de ces deux films de jeunesse. Cette double inscription offre aux lycéens un terrain d’étude privilégié pour interroger les liens entre avant-garde dadaïste et émergence d’un langage cinématographique autonome, dans le droit fil des axes d’étude de la spécialité consacrés aux émotions, aux motifs et représentations, aux écritures ainsi qu’à l’histoire et aux techniques du cinéma.

De l’expérimentation dadaïste d’Entr’acte aux comédies sonores de la Tobis, puis de l’exil anglo-américain jusqu’au retour académique des années 1950-1960, la trajectoire de René Clair est celle d’un cinéaste qui a su, à chaque étape, réinventer les moyens de son art sans jamais renoncer à s’adresser à un large public. Si la dernière partie de sa carrière a pu être perçue comme un repli vers un académisme trop sage, ses films de jeunesse conservent une modernité formelle qui continue d’irriguer le cinéma contemporain et qui justifie pleinement leur retour au programme du baccalauréat.

Revisiter aujourd’hui cette filmographie, c’est ainsi redonner à voir l’un des inventeurs les plus audacieux du septième art naissant, dont la créativité visuelle et sonore demeure une leçon de cinéma pour les nouvelles générations de spectateurs.

The Conversation

Carole Aurouet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 15:50

Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ?

Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay

Quel est le lien réel entre le prix de l’énergie et celui des biens de consommation ? Une hausse du prix du pétrole se répercute-t-elle plus vite qu’une baisse sur le reste de l’économie ? Ou bien ne s’agit-il que d’une impression ?
Texte intégral (1636 mots)

L’ESSENTIEL

  • En cette rentrée scolaire et en début de campagne présidentielle disputée, la question de l’inflation revient en force.

  • Si la flambée du coût de l’énergie explique la hausse des prix alimentaires, pourquoi ceux-ci ne baissent-ils pas quand le prix du pétrole recule ?

  • Loin d’être mécanique, la transmission de la hausse des prix d’un secteur à l’autre emprunte des voies multiples qui rendent l’impact d’une baisse incertain.


À partir de 2021, la reprise économique mondiale, puis les tensions logistiques et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont fait grimper en flèche les cours de l’énergie et de nombreuses matières premières agricoles. Beaucoup de consommateurs ont alors attendu que la baisse ultérieure de ces mêmes cours se traduise vite par un allègement de leur ticket de caisse. Elle a mis plus de temps qu’on ne l’imaginait. Pourquoi ?

Un décalage qui saute aux yeux

Le constat, d’abord. En moyenne annuelle, les prix de l’énergie bondissent de 23,1 % en 2022 en France, contre 6,8 % pour l’alimentation. En 2023, la tendance s’inverse : l’énergie ralentit à 5,6 %, mais l’alimentation, elle, accélère à 11,8 %.

Il faut attendre 2024 pour que les deux séries reviennent à des rythmes comparables (respectivement 2,3 % et 1,4 %), et 2025 pour voir l’énergie reculer (– 5,6 %) pendant que les prix alimentaires progressent encore, certes plus modestement (+ 1,2 %).


À lire aussi : Retour sur le pic d’inflation de 2022 résolu en seulement deux ans. Un héritage des leçons de 1973 ?


Autrement dit, la transmission du choc énergétique aux prix alimentaires est progressive. Elle peut se poursuivre alors même que les prix de l’énergie et des matières premières ont déjà commencé à ralentir. Ce décalage n’est pas propre au marché français. Il résulte du temps nécessaire au choc pour parcourir les différents maillons de la chaîne logistique alimentaire.

Graphique. Variations annuelles moyennes des prix de l’énergie et de l’alimentation en France

Le voyage d’un choc énergétique, de la ferme au rayon

L’énergie n’est pas seulement ce que l’on paie à la pompe ou sur sa facture de chauffage ; elle est un intrant omniprésent dans la production alimentaire. Le gaz sert à fabriquer les engrais azotés. Le pétrole fait tourner les tracteurs et les camions. L’électricité chauffe les serres, alimente les chambres froides, fait fonctionner les usines de transformation.

L’énergie pèse directement sur les coûts du secteur alimentaire : selon l’Insee, une hausse de 1 % de son coût entraîne en moyenne une hausse d’environ 0,28 % des prix de production dans l’industrie alimentaire. Son poids dans le prix payé par le consommateur varie toutefois selon les produits et les étapes de la chaîne de production.

Entre la hausse du prix du gaz et celle du paquet de pâtes s’intercalent une succession d’étapes : les achats d’engrais et de carburant par les agriculteurs, la renégociation des contrats d’énergie par les industriels, la transformation, le stockage, le transport, puis les négociations commerciales avec la distribution.

Chacune de ces étapes introduit un délai, et peut amplifier ou au contraire amortir le choc initial.

Trois raisons à la lenteur du reflux

Pourquoi la baisse des coûts met-elle tant de temps à se voir en rayon ? Trois mécanismes se combinent.

Le premier tient à la rigidité des prix à court terme. Une entreprise qui a acheté sa matière première plusieurs mois plus tôt, ou signé un contrat d’électricité à prix fixe, continue de subir un coût élevé bien après que les cours ont baissé. La modification des prix représente un coût pour les entreprises. Elles peuvent donc attendre de vérifier si une variation des coûts sera durable avant de l’intégrer à leurs tarifs.

Le deuxième tient à l’étalement de la transmission dans le temps. Une étude récente de l’Insee sur la transmission des coûts agricoles aux prix de vente des industriels de l’agroalimentaire montre que les ajustements de prix peuvent s’étaler sur cinq trimestres lorsque les produits sont vendus aux distributeurs, contre trois trimestres lorsqu’ils sont destinés à d’autres industriels. La production agricole, la transformation, le transport et la distribution réagissent successivement, et non simultanément.

Le troisième tient au fait que tous les coûts ne bougent pas en même temps. Le prix du blé peut reculer pendant que les salaires, les loyers, les emballages ou les assurances restent élevés. Et un cours redescendu depuis son pic peut malgré tout rester largement au-dessus de son niveau d’avant-crise. La baisse d’un seul intrant ne suffit donc pas à faire baisser le coût de production dans son ensemble.

Ralentissement de l’inflation ne veut pas dire baisse des prix

Il y a ici une confusion fréquente, et elle mérite d’être clarifiée avec des chiffres simples. Quand l’inflation alimentaire passe de 1,5 % à 1 %, les prix ne baissent pas : ils continuent d’augmenter, mais beaucoup plus lentement. Pour qu’ils reculent réellement, il faudrait une inflation négative, ce que l’on appelle la déflation.


À lire aussi : Pourquoi le prix de l’essence à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il monte


Prenons un panier de courses à 100 euros. Une hausse de 15 % le porte à 115 euros. S’il augmente encore de 1 %, il atteint 116,15 euros. L’inflation a fortement ralenti, mais le niveau des prix, lui, a continué de grimper. Même une baisse ultérieure de 5 % ne le ramènerait qu’à 110,34 euros, encore plus de 10 % au-dessus de son niveau de départ. Pour revenir aux 100 euros initiaux depuis 116,15 euros, il faudrait une baisse d’environ 14 %.

C’est toute la différence entre désinflation et déflation :

  • la première désigne un ralentissement de la hausse des prix,

  • la seconde correspond à une diminution de leur niveau général.

Même une période de déflation ne garantit toutefois pas un retour aux prix d’avant-crise. Et c’est précisément cette confusion qui alimente le sentiment, largement partagé, que « les prix ne redescendent jamais ». C’est bien le rythme de leur hausse, et non leur niveau, qui a ralenti.

Les marges expliquent-elles vraiment tout ?

Face à ce constat, la tentation est grande de désigner les marges des entreprises comme seule explication. La réalité est plus nuancée.

Selon les estimations de l’Insee, les marges unitaires des industries agroalimentaires se sont redressées en 2022, après s’être comprimées en 2021. À l’inverse, celles du commerce se sont plutôt réduites entre la fin de 2021 et la fin de 2022. Les marges n’ont donc pas évolué uniformément le long de la chaîne alimentaire : elles ont pu amplifier la hausse à certains étages et l’atténuer à d’autres.

Sénat, 2026.

Le maintien de prix élevés s’explique donc par un ensemble de facteurs qui se superposent : des coûts encore élevés, des contrats signés avant le reflux des cours, l’écoulement progressif des stocks, le temps des négociations commerciales, et, ponctuellement, une reconstitution des marges.

Ce que le ticket de caisse garde en mémoire

Le choc énergétique de 2021-2022 ne s’est jamais limité à la facture de gaz ou au plein d’essence : il s’est diffusé, étape après étape, jusque dans le prix des engrais, la production agricole, la transformation industrielle, le stockage et le transport. Sa décrue doit, elle aussi, parcourir cette chaîne en sens inverse, sans pour autant se transmettre avec la même vitesse ni la même intensité.

Le ticket de caisse garde ainsi la mémoire des chocs passés bien après que ceux-ci ont reflué à la source. Le ralentissement de l’inflation est une réelle amélioration, mais il ne restitue pas mécaniquement le pouvoir d’achat perdu. Les prix peuvent cesser d’augmenter rapidement tout en demeurant durablement supérieurs à leur niveau d’avant-crise.

Ce n’est donc pas parce que le choc énergétique est passé que ses effets ont disparu : une partie de ce choc reste inscrite dans les prix que nous payons aujourd’hui.

The Conversation

Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.09.2026 à 15:50

Périscolaire : derrière le scandale des violences sexuelles, un secteur en manque de projet politique ?

Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie - Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours

Laurent Besse, maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Tours

Le scandale des violences dans le périscolaire a révélé des failles dans le recrutement et la formation des animateurs. Mais le secteur ne souffre-t-il pas, avant tout, d’un désintérêt global, qui freine son cadrage et sa régulation ?
Texte intégral (2063 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2025, une vague de révélations de violences sexuelles secoue le périscolaire (garderie, accueil des enfants après la classe…).

  • Le scandale a mis en lumière des failles dans le recrutement et la formation des animateurs.

  • Mais le secteur ne souffre-t-il pas, avant tout, d’un désintérêt collectif qui freine son cadrage et donc sa régulation ?


Les violences sexuelles perpétrées dans le périscolaire ont été révélées par la presse à partir de l’automne 2025, à la suite de la mobilisation de collectifs de parents et sur fond de campagne électorale municipale, à Paris en particulier où, en septembre 2026, 200 affaires sont en instruction, mais d’autres faits signalés ailleurs en France témoignent de l’ampleur nationale du phénomène. Ces affaires ont attiré l’attention sur un secteur souvent méconnu.

Dans les reportages télévisés, les articles de presse, voire les ouvrages d’actualité, c’est l’indigence de cette prise en charge des enfants qui a été pointée : indigence des organisateurs qui n’ont pas su détecter les comportements déviants, indigence des politiques publiques qui ne proposent ni cadre réglementaire solide, par exemple en matière de diplômes requis, ni moyens budgétaires, indigence enfin des encadrants eux-mêmes dont l’incompétence s’expliquerait par la faiblesse des qualifications et par la précarité des emplois.

Face au scandale, le remède souvent évoqué est celui de la formation, en particulier à la prévention des violences sexistes et sexuelles. Si personne n’en conteste l’importance, il est douteux qu’il suffise à résoudre l’ensemble des difficultés d’un secteur qui souffre d’une longue indifférence collective – y compris de la part de la recherche.

Pourtant, en 2024, près de 9 enfants sur 10 le fréquentent (86 % lors de la pause méridienne, 56 % lors de l’accueil du soir). Plus de 95 % des familles biactives ou monoparentales y ont recours au total. Dépasser l’indifférence qui entoure le périscolaire suppose d’interroger les orientations que l’on donne à ce temps dans l’éducation des enfants. C’est l’une des conditions indispensables pour organiser et réguler les pratiques des intervenants.

Des temps éducatifs hors de la classe

Le périscolaire est fait d’héritages multiples, qui se résument aujourd’hui à la garderie du matin, au temps de la pause méridienne et aux activités d’après la classe qui peuvent allier soutien scolaire, loisir et garderie. Les encadrants sont pour l’essentiel des animateurs, en l’occurrence surtout des animatrices.

Son aspect actuel doit beaucoup à la loi Peillon dite de « refondation de l’école » (2013), qui comprenait une réorganisation des rythmes scolaires, avec une organisation de la semaine scolaire sur quatre jours et demi, permettant un ajustement des temps d’enseignement aux rythmes de l’enfant et libérant ainsi, à durée d’enseignement constante, une demi-journée pour d’autres activités.

Le périscolaire n’occupait qu’une place marginale dans l’esprit des concepteurs de la loi. Pourtant, celle-ci l’a profondément transformé, malgré le retour à la semaine de 4 jours dans une majorité de communes après 2017. L’évolution des effectifs accueillis dans ce nouveau cadre a été spectaculaire : le nombre de places a doublé par rapport à 2013.

Les médias ont suffisamment décrit les conséquences de cette explosion de la demande de la part des familles : des financements insuffisants, dont une bonne partie pèse sur les collectivités, ce qui engendre des emplois précaires et morcelés qui suscitent peu de candidatures, et conduit alors à en rabattre sur les qualifications ou même les contrôles, parfois les plus élémentaires, lors des embauches.

Mais on sous-estime la dimension plus qualitative de ces transformations. La loi Peillon a institutionnalisé l’idée d’un temps éducatif à l’école en dehors de la classe, pris en charge par des personnels autres que les enseignants. Plus important, la réforme crée des projets éducatifs de territoire (PEDT), qui viennent donner un cadre administratif à la collaboration éducative locale et qui génèrent la nécessité de mettre en cohérence les temps éducatifs. Les collectivités locales qui s’en sont saisies se sont tournées vers les acteurs avec lesquelles elles travaillaient de longue date, c’est-à-dire pour l’essentiel le secteur de l’animation. Se pose dès lors la question de la capacité de ce secteur à prendre en charge les enfants dans ce nouveau cadre.

Désintérêt et manque de moyens

Le périscolaire souffre d’un désintérêt qui s’explique par sa position dominée dans la hiérarchie des instances qui encadrent les enfants. Les attentes éducatives qui y sont attachées restent faibles, contrairement à celles qui pèsent sur l’école ou sur les activités sportives et culturelles.

Une enquête menée en Indre-et-Loire auprès des parents le confirme : pour eux, le périscolaire répond avant tout à un besoin de garde, et c’est d’autant plus vrai dans les milieux favorisés. Et pour les enseignants, il s’est résumé souvent, depuis les années 1980, à l’arrivée dans l’espace scolaire de nouveaux personnels, souvent perçus comme des intrus.

Bien que le secteur de l’animation ait tenté d’y importer ses conceptions éducatives, la mise en application de la réforme a assigné ces nouveaux intervenants, au mieux, à des formes d’ouverture culturelle plus ou moins reliées à l’action des enseignants, au pire, et en réalité le plus souvent, à des fonctions de surveillance et d’occupation. Les reléguer, selon une opposition ancienne, à la garde des enfants plutôt qu’à leur éducation entraîne des logiques de recrutement et de formation plus permissives.

Malgré tout, de nombreuses solutions ont été proposées. La nécessité de former les intervenants périscolaires a émergé dès la mise en œuvre de la réforme de 2013, à travers des réflexions sur la possibilité de rapprocher certaines formations ou certains statuts (notamment celui des animateurs et des agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, ATSEM) pour à la fois répondre aux besoins de main-d’œuvre, lutter contre la précarité des emplois et aller vers une certaine qualité éducative.

Il existe, par ailleurs, une filière de diplômes professionnels de l’animation, délivrés par le ministère de la jeunesse et des sports ou celui de l’enseignement supérieur. La généralisation des projets éducatifs de territoire vient d’être recommandée par le comité de filière animation, la mise en place de chartes et d’outils permettant de lutter contre les violences sexistes et sexuelles remonte à deux ans.

« Un métier en quête d’un vrai statut » (France 3 Nouvelle-Aquitaine, 2021).

Tout cela suppose volontés politiques et moyens, mais les deux manquent tout autant : l’État s’étant définitivement retiré du financement en 2025, la gestion du périscolaire repose sur les collectivités locales et les caisses d’allocations familiales (CAF). Elle est, de fait, souvent mise en œuvre par les associations d’éducation populaire, dépendantes des subventions.

D’un territoire à l’autre, c’est l’hétérogénéité qui domine, générant des inégalités tributaires des volontés politiques plus ou moins construites et affirmées.

Soutien à l’école ou temps de découverte ?

En définitive, si l’on admet que surveiller les enfants ne suffit pas, le problème se situe bien au niveau des fonctions que le débat public et les politiques éducatives parviendront à attribuer au périscolaire. Mais ce débat peine à sortir des cercles professionnels. Pour schématiser, au moins deux conceptions s’opposent.

La vision « scolaire » consiste à considérer le périscolaire comme un soutien de l’école, voire une forme de suppléance au travail des enseignants. Ces temps seraient consacrés à la remédiation des savoirs scolaires. C’est le cas lorsque l’action d’intervenants spécialisés ou d’animateurs est intégrée au projet d’école ou à celui de la classe, ou lorsque les situations de difficultés scolaires sont traitées par des dispositifs comme les contrats locaux d’accompagnement à la scolarité (Clas).


À lire aussi : Loisirs et vacances : les enfants doivent-ils toujours apprendre quelque chose ?


La seconde perspective – celle du loisir éducatif – est plutôt portée par les associations d’éducation populaire qui revendiquent, souvent en opposition avec l’école, des temps d’épanouissement, de découverte, de construction de l’autonomie s’appuyant sur la tradition de l’éducation par les loisirs.

Des objectifs nécessaires au cadrage des compétences

Ces façons d’envisager le périscolaire gagneraient à être mises en débat. Ce n’est qu’en constituant les temps périscolaires comme enjeu social que l’on parviendra à en définir les orientations, qui sont indispensables pour circonscrire les compétences des intervenants.

Pour l’heure, la quasi-absence d’orientation conduit à confondre compétences et qualités individuelles : la bonne volonté, le goût voire la passion du travail avec les enfants qui motivent des formes de dévouement, le bon sens qui permet, presque magiquement, d’adopter des formes d’autorité « adaptée » ou des relations « bienveillantes », etc.

Que faire, dans ces circonstances, lorsque des façons de faire, perçues comme des façons d’être, dérogent, questionnent voire interpellent ? Au nom de quoi sa propre expérience ou les usages habituels seraient-ils des modèles puisqu’il ne s’agit, après tout, que de « garder » des enfants ? On comprend dès lors que cette situation puisse ouvrir la voie à des recrutements fondés sur l’expérience (avoir des enfants), mais aussi à des pratiques déviantes (maltraitance, violences éducatives…) dont les violences sexuelles ne sont que l’intolérable pointe émergée.

The Conversation

Jérôme Camus a reçu des financements de la Caisse d'Allocations Familiales d'Indre-et-Loire et de l'INJEP.

Laurent Besse est membre du Conseil scientifique d'orientation de l'INJEP (Institut national de la jeunesse et de l'éducation populaire) https://injep.fr/

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