25.08.2026 à 16:29
Ignat Kulkov, Researcher, EDHEC Business School; Åbo Akademi University
René Rohrbeck, Professor of Strategy, Director EDHEC Chair for Foresight, Innovation and Transformation, EDHEC Business School
L’ESSENTIEL
Le secteur de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction est en pleine révolution avec l’avènement de la politique « zéro émission nette ».
Une étude propose quatre scénarios pour le secteur européen de la construction à l’horizon 2040, en combinant besoins en logement, objectifs « net zéero » et accessibilité financière.
Trois priorités se dégagent de ces scénarios : la rénovation en profondeur du parc immobilier existant, une infrastructure numérique permettant de surveiller les performances énergétiques ainsi que de nouvelles compétences et capacités organisationnelles pour la construction industrialisée.
L’Europe est confrontée à une double crise qu’elle n’arrive pas à résoudre. Au cours des quinze dernières années, les prix de l’immobilier ont augmenté de 60 % et les loyers de 30 % à travers l’Europe, tandis que le nombre de permis de construire a chuté de 20 %. Sur la même période, les coûts de construction dans l’Union européenne (UE) ont augmenté de 56 %.
Pourtant, la Commission européenne prévoit une hausse de la demande de logements de plus de 2 millions d’unités par an. La Banque européenne d’investissement estime que l’UE a actuellement besoin de 2,25 millions de logements supplémentaires, soit environ 50 % de plus que ce qui est réellement construit.
Les bâtiments construits restent parmi les plus grandes sources d’émissions de gaz à effet de serre du continent.
À lire aussi : Devenir propriétaire de son logement : cartographie des (nouveaux) dispositifs
La crise de l’accessibilité au logement et la crise climatique ne sont pas deux problèmes distincts. Il s’agit d’une défaillance systémique interdépendante. Le secteur européen de la construction et de l’immobilier se trouve au cœur de ces deux phénomènes.
Nous avons mené une étude sur plusieurs années avec des dizaines d’experts européens du secteur – architectes, promoteurs, fournisseurs de matériaux, énergéticiens, gestionnaires – afin de détailler quatre scénarios pour le secteur européen de la construction à l’horizon de 2040, en combinant les (forts) besoins en logement et des objectifs « net zéro ».
Le secteur de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction (Architecture Engineering Construction, AEC) a connu quatre décennies de stagnation de la productivité. La complexité des procédures d’autorisation, la fragmentation de la gouvernance et une structure industrielle axée sur des projets ponctuels l’ont empêché de fournir à grande échelle des logements abordables, agréables à vivre et durables.
À la fin de l’année 2025, l’offre de logements neufs dans l’Union européenne ne répondait qu’à 50 % de la demande réelle. Cette situation s’est aggravée avec la flambée des coûts de main-d’œuvre et des matériaux.
Par ailleurs, la hausse et la volatilité des prix de l’énergie ont également entraîné une augmentation de la production de matériaux grands consommateurs d’énergie, tels que le ciment, l’acier et le verre, accentuant ainsi la hausse des coûts de construction. Parallèlement, les bâtiments représentent environ 40 % de la consommation énergétique de l’Europe et 36 % de ses émissions de CO₂.
Le Pacte vert pour l’Europe, le Plan d’action pour l’économie circulaire et la taxonomie de l’Union européenne pour les activités durables exigent une décarbonation structurelle, du secteur de la construction notamment. Cependant, comme le souligne clairement le « Reimagining Real Estate » du Forum économique mondial (2024), les engagements en matière de technologie et de durabilité ne sont pas suffisants s’ils ne s’accompagnent pas d’une refonte totale des rôles de ceux qui construisent, possèdent et gèrent les logements.
Le précédent cadre du Forum économique mondial, intitulé « Framework for the Future of Real Estate », en 2021, formulait le même avertissement : accessibilité financière et décarbonation ne pourraient converger qu’à condition que le secteur transforme en profondeur ses modèles économiques et ses structures de gouvernance.
Aucun de ces deux cadres ne précise par quelles voies concrètes cette transformation pourrait réellement s’opérer.
La France illustre à quel point les objectifs européens en matière de logement et de climat peuvent rapidement entrer en conflit. En avril 2026, le gouvernement a annoncé un plan de relance du logement visant à accélérer la construction, à décentraliser certaines décisions et à lancer un troisième grand programme de rénovation urbaine.
Sa proposition la plus controversée permettrait de remettre sur le marché locatif les logements énergivores classés F et G. La condition sine qua non : les propriétaires s’engagent à les rénover dans un délai de trois ans pour les maisons individuelles et de cinq ans pour les immeubles d’habitation.
Selon les règles actuelles, les logements classés G sont interdits de location neuve ou renouvelée depuis 2025, et ceux classés F le seront à partir de 2028. La question est de savoir si l’application de la loi et le financement permettront de concrétiser ces rénovations.
Dans toute l’Europe, les gouvernements s’efforcent d’accroître l’offre de logements sans compromettre les objectifs climatiques.
L’Espagne a opté pour une approche « industrielle », utilisant les fonds européens pour construire des logements sociaux – dont le parc est limité – plus rapidement et à moindre coût, tout en faisant face à une forte demande de location touristique. Objectif affiché : 15 000 nouveaux logements sociaux par an, en réduisant de 60 % le temps nécessaire à leur mise sur le marché. Sur le parc immobilier dans son ensemble, le déficit total de logements est estimé à 750 000 unités.
L’Allemagne est confrontée, dans une moindre mesure, à cette même problématique : les mises sur le marché de logements ont avoisiné les 206 000 unités, soit leur plus bas niveau depuis treize ans en 2025, loin des estimations antérieures qui tablaient sur un besoin annuel de 320 000 appartements jusqu’en 2030.
Dans notre recherche, nous avons élaboré quatre scénarios pour le secteur européen de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction à l’horizon 2040. Ces scénarios ne sont pas des prédictions.
Dans le premier scénario, des géants économiques dominent le secteur, tandis que les grandes entreprises technologiques et les entreprises de construction de type fabricant d’équipement d’origine – une entreprise qui fabrique des pièces, des composants ou des logiciels – s’imposent grâce à une construction industrialisée hors site, fondée sur les données. Les logements deviennent des services par abonnement ; les plateformes fixent les normes et la productivité augmente fortement. Cependant, l’accessibilité financière et l’autonomie des locataires restent des sujets de controverse, et les petites entreprises peinent à survivre.
Dans le second scénario, l’avenir est circulaire : une coalition de régulateurs, d’institutions financières et d’entreprises pionnières intègre les principes circulaires dans la législation en matière d’urbanisme, dans les marchés publics et dans la finance. Les bâtiments deviennent des banques de matériaux documentées ; les biomatériaux remplacent le béton ; la rénovation domine la construction.
Si dans cette hypothèse, l’impact carbone et celui du besoin en ressources diminuent notablement, le scénario doit être accompagné – pour les moyennes et grandes villes – d’un effort sur le financement. Pour cela, les pouvoirs publics doivent s’intéresser de près aux politiques de construction, aux typologies de logement et aux modèles de propriété.
Dans le troisième scénario, le secteur public prend les rênes : les gouvernements interviennent directement lorsque les mécanismes du marché ne parviennent pas à produire les résultats escomptés à grande échelle. Des objectifs contraignants, des typologies standardisées et des programmes d’investissement public favorisent une décarbonation rapide et améliorent l’offre de logements, ce, au détriment de l’innovation privée et de l’expérimentation créative.
Dans le quatrième scénario, celui de la révolution de l’énergie verte, la décarbonation rapide du réseau électrique redéfinit l’ensemble de la question du logement. Les bâtiments deviennent des « ressources actives » au sein de réseaux intelligents bidirectionnels, et le carbone opérationnel disparaît en grande partie. En d’autres termes, la généralisation des « smart grids » (réseaux de distribution optimisés, dans les deux sens, entre fournisseurs et consommateurs) réduit considérablement l’impact carbone des lieux de vie et de travail.
L’attention se porte alors sur l’impact carbone intrinsèque – celui associé à l’ensemble du cycle de vie des matériaux, la précarité énergétique et les effets distributifs d’une transition qui profite à certains ménages bien plus qu’à d’autres.
Ce que nous mettons ici clairement en évidence, c’est qu’il n’y a pas de lien automatique entre la construction de nouveaux logements, la décarbonation du parc immobilier et l’accessibilité financière du logement.
Les mêmes instruments – finance verte, marchés publics circulaires, numérisation – peuvent conduire à des résultats très différents selon le type d’intervenants qui orchestre le système et selon la logique de gouvernance qui prévaut.
Trois priorités (pour « ne rien regretter ») se dégagent de ces scénarios :
la rénovation en profondeur du parc immobilier existant est incontournable dans tous les scénarios. La seule question est de savoir qui paie et qui en tire profit ;
une infrastructure numérique permettant de surveiller les performances énergétiques et matérielles semble nécessaire, quel que soit l’acteur en charge ;
de nouvelles compétences et capacités organisationnelles pour la construction industrialisée et la réflexion sur le cycle de vie doivent être développées dès maintenant, et non « en attendant » l’accélération de la transition.
Le premier plan de l’Union européenne pour le logement abordable, lancé fin 2025, et le tout premier sommet européen sur le logement, prévu en 2026, offrent une opportunité politique rare.
Reste à savoir si les décideurs politiques l’utiliseront pour remédier aux défaillances structurelles de la gouvernance que nos scénarios révèlent, ou s’ils se contenteront d’ajouter de nouveaux instruments à un système dont les tensions fondamentales restent non résolues. Le secteur du bâtiment dispose d’une quinzaine d’années pour y parvenir.
Les scénarios d’avenir existent ; les choix nous appartiennent.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
25.08.2026 à 16:28
Damien Marage, Géographe et écologue, Professeur des Universités, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)
L’ESSENTIEL
Il y a en moyenne cinq fois plus de bois mort dans les forêts françaises aujourd’hui qu’il y a vingt ans.
La nécromasse est souvent accusée de provoquer des fléaux tels que des incendies ou des épidémies. C’est infondé.
Le bois mort est, au contraire, fondamental à l’écosystème forestier et un indicateur de la biodiversité des forêts.
Les épisodes caniculaires, les sécheresses successives, les attaques parasitaires, les tempêtes sont en partie à l’origine de l’augmentation de la quantité de bois mort dans les forêts de l’Hexagone. Selon l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN), son volume moyen a été multiplié par cinq en vingt ans, passant de 5 mètres cubes par hectare à 25 mètres cubes par hectare (m3/ha).
Face à cette réalité, on peut entendre une petite musique monter : le bois mort serait un fléau tant il encombrerait les parcelles, qui seraient à cause de lui mal entretenues, plus inflammables, plus propices à la propagation de ravageurs… Ainsi présenté, le bois mort ne serait que problème. Tâchons d’y voir plus clair.
Commençons par un constat paradoxal : le bois mort est plein de vie.
Une multitude d’espèces spécialisées dépendent de caractéristiques forestières particulières, résultant du vieillissement – appelé sénescence en botanique – puis de la mort des arbres.
En pleine possession de ses moyens, un arbre vivant protège son tronc, ses branches et ses racines des insectes, des champignons et des pathogènes par les barrières physiques et chimiques que constituent l’écorce et des molécules complexes que sont tannins, résines et latex.
Mais lorsqu’il est affaibli en raison d’une perturbation ou d’un stress ou bien parce qu’il vieillit naturellement, ces défenses s’amenuisent et vont permettre à des myriades d’organismes de s’immiscer sous l’écorce, dans son aubier (partie du bois juste derrière l’écorce) et jusqu’au duramen (partie centrale d’un tronc).
Ainsi, plus de 40 % de la diversité biologique des écosystèmes forestiers relève d’organismes « recycleurs de bois » appelés « saproxylophages ». On distingue parmi eux les espèces saproxyliques, qui ne consomment que le bois mort en décomposition, et les espèces xylophages, qui réalisent leur cycle de vie dans le bois (mort ou vivant).
La quantité d’arbres morts sur pied et au sol par unité de surface représente la nécromasse de la forêt. Son recyclage se déroule en trois temps, d’abord celui de la colonisation, puis celui de la décomposition et, enfin, celui de l’humification.
Lors de la première phrase, des centaines d’espèces de champignons, comme l’amadouvier responsable de la « pourriture blanche » ou bien la « moisissure noire », vont venir coloniser le bois mort.
Ensuite, la phase de décomposition est généralement liée aux insectes dont beaucoup de coléoptères, notamment la famille des cérambycidés (capricornes ou longicornes) qui se nourrissent de bois mort. On compte en leur sein certaines espèces emblématiques, comme le lucane cerf-volant, la rosalie des Alpes, le grand capricorne du chêne ou le pique-prune.
Enfin, la phase d’humification est réalisée par des organismes détritivores (champignons, acariens, collemboles, oribates, bactéries), qui se nourrissent de la matière organique en état avancé de décomposition et incorporent les restes de bois dans l’humus qu’ils contribuent à former. Cette action renforce le stockage du carbone dans le sol forestier, qui, en France, est souvent plus important que le carbone stocké dans la partie aérienne de la forêt. L’humidification permet également de restituer des éléments minéraux essentiels à la santé des arbres et de la forêt.
La durée de ces trois phases varie de cinq ans à plus de cent ans en fonction de l’essence, de la taille des débris et du contact avec le sol.
Le recyclage du bois mort mobilise lors de toutes ces phases un ensemble de chaînes alimentaires complexes auxquels prennent part des crustacés (les cloportes), des mollusques (le discret Discus), des microorganismes, des oiseaux – comme les pics qui forent le bois à la recherche d’insectes ou pour concevoir un nid – ou des mammifères, à l’instar des chauves-souris comme le murin de Bechstein.
Dans le réseau national des réserves forestières, qui rassemble les forêts protégées, les volumes et les densités d’arbres morts sur pied et de bois mort au sol sont deux à quatre fois supérieurs aux valeurs moyennes nationales. Ces volumes peuvent dépasser les 100m3/ha.
Cette nécromasse est largement reconnue comme un indicateur composite et complexe de la biodiversité des forêts, du bon état écologique des forêts et comme une mesure de l’efficacité des efforts de protection de la biodiversité. Ces espaces forestiers protégés représentent cependant moins de 2 % de la superficie des forêts hexagonales.
Informés et conscients des enjeux du bois mort, les forestiers ont réalisé des efforts importants pour sa prise en compte dans les forêts gérées. De petites parcelles forestières conservées volontairement pour favoriser les arbres âgés, les arbres morts et la biodiversité associée ont, par exemple, été créées. On les appelle « îlots de vieillissement et de sénescence ».
Des trames de vieux bois ont également été mises en place afin de créer une continuité de vieux arbres au sein d’une forêt permettant de faire prospérer la biodiversité inféodée aux vieux arbres ou aux arbres morts. Un plan national d’action consacré notamment aux vieux bois a, en outre, été élaboré en 2022.
C’est une évolution satisfaisante pour les biologistes, les écologues et les protecteurs de la nature, mais pas toujours pour la foresterie ou la société en général. Pour quelles raisons ?
D’abord, l’exploitant forestier et le scieur veulent du bois sain : personne ne construit de charpente en bois pourri ! Le forestier « ampute » donc le cycle forestier de cette longue phase de sénescence. Il y a logiquement, par conséquent, moins d’arbres sénescents et de bois mort dans les forêts exploitées que dans les non exploitées.
Ensuite, le bois mort peut provoquer des incendies. Lorsqu’il est sec sur pied, c’est un bon combustible et une véritable chandelle tendue vers le ciel, qui attire la foudre. De longues dates, les Canadiens et États-Uniens de la côte ouest sont accoutumés à ces cycles de grands incendies forestiers provoqués par celle-ci.
Toujours aux États-Unis et au Canada, le bois mort dérivant crée des amoncellements appelés embâcles sur les grands cours d’eau dont les barrages hydroélectriques ne peuvent alors plus fonctionner. Il faut en réduire la quantité dans les versants forestiers adjacents et les éliminer.
Le bois mort est également accusé de favoriser la pullulation d’insectes, comme les scolytes, des coléoptères qui pondent sous l’écorce des résineux affaiblis et pouvent se propager vers des forêts saines.
Il faut alors tout couper sans hésitation et avec la plus grande diligence. Les arrêtés préfectoraux des trois régions de l’est de la France (l’Alsace, la Lorraine et la Champagne-Ardenne) sont là pour en témoigner : des millions d’épicéas scolytés ont ainsi été récoltés, souvent par coupe rase, amputant alors le sol d’un possible retour d’éléments minéraux.
Enfin, le bois mort est perçu par la plupart d’entre nous comme étant sale, le signe d’une forêt mal gérée, difficile d’accès et rendue dangereuse par la chute des branches ou des troncs morts.
Tous ces procès faits au bois mort sont-ils justes ? Reprenons point par point les griefs dont il est la victime.
À propos de l’exploitation du bois mort, il est tout à fait possible de l’utiliser, car les propriétés mécaniques restent identiques, un certain temps. Les bois scolytés, les frênes atteints de chalarose, par exemple, peuvent être employés, seules quelques légères colorations peuvent constituer un défaut visuel. L’État l’indique bien dans ses prescriptions.
Les griefs des exploitants forestiers ont peut-être parfois une autre origine : lorsqu’une grande partie de bois mort afflue sur le marché, du fait des ravages d’un pathogène par exemple, cela fait chuter les cours du bois et empêche les autres propriétaires, non touchés, de vendre du bois « frais ».
Concernant ensuite les incendies, commençons par rappeler un chiffre qui parle de lui-même : 97 % des incendies en Europe sont directement ou indirectement d’origine humaine. Les travaux scientifiques ne démontrent pas de lien entre quantité de bois mort et surface incendiée.
On sait, en revanche, que leur fréquence et intensité sont moindres lorsque la végétation est clairsemée et peu dense, comme c’est le cas dans les systèmes agro-sylvo-pastoraux, qui allient production agricole et production forestière. Avec le déclin de ces territoires ruraux, une accumulation de biomasse, résultat de l’abandon d’activités agro-sylvo-pastorales, s’est produite, mais avec peu de bois mort car ce sont de jeunes boisements.
Dans ces paysages, comme partout ailleurs, le bois mort au sol joue du reste le rôle d’une éponge. Gorgé d’eau, il la restitue à l’écosystème.
Une autre chose qu’on ne sait pas toujours, c’est que les incendies de forêt sont également corrélés à l’instabilité sociale, comme le chômage. On s’attend donc à ce que davantage d’incendies se déclarent dans des territoires en déclin social continu dans les zones rurales en voie de dépeuplement.
Parallèlement à cette réalité, l’étalement urbain accroît les risques d’incendie dans les zones touristiques et périurbaines.
Ainsi, la forêt est peut-être surtout une construction sociale qu’il faut inclure dans les politiques d’aménagement de nos territoires.
C’est ce que l’on constate également avec les embâcles (amoncellement naturel ou artificiel de matériaux, ndlr). Nous savons aujourd’hui, grâce aux travaux des hydrogéomorphologues qu’ils sont importants dans le fonctionnement des cours d’eau : ils déterminent le débit, piègent les sédiments et la matière organique qui fournit de la nourriture, des refuges et une couverture protectrice aux poissons. Les embâcles complexifient ainsi la morphologie des cours d’eau et, aussi, notre rapport à ce processus.
Venons-en maintenant aux insectes dits « ravageurs ». Non, ils ne détruisent pas systématiquement les forêts saines.
Déjà dans les années 1920, la question s’était posée avec la même acuité qu’aujourd’hui lors de la création du premier parc national suisse. Les conclusions d’Auguste Barbey, entomologiste forestier de renommée internationale, furent sans équivoque : point de danger.
Si l’on prend, par exemple, les scolytes qui ravagent actuellement l’est de la France, les réelles causes de leur prolifération sont bien connues : des sécheresses qui se multiplient avec le changement climatique et qui affaiblissent les arbres et les rendent plus colonisables par les scolytes, des paysages où les monocultures d’épicéa se succèdent sans diversité d’espèces pouvant faire barrière, des hivers doux qui permettent à davantage d’individus de survivre jusqu’au printemps…
Que retenir de tout cela ? Le bois mort ne peut nuire aux forêts puisqu’il en est une composante intrinsèque fournissant gîte et couvert à un nombre considérable d’espèces qui participent en retour à la fertilité des sols. En quantité et en qualité, il est le signe d’une forêt en bon état écologique.
Face aux incendies, aux embâcles comme aux pathogènes qui ravagent les massifs français, ne nous trompons donc pas d’ennemis. Avec une trajectoire d’augmentation des températures de 4 °C d’ici à la fin du siècle et 10 fois plus de jours de vagues de chaleur, les feux de forêt devraient augmenter de 70 % en 2050 par rapport à la période 2000-2020.
Oui, il y a des forêts plus vulnérables que d’autres aux incendies, oui il existe des conditions météorologiques plus propices, oui nous avons raison de nous inquiéter de l’étalement urbain en périphérie des massifs, de l’abandon des territoires ruraux.
Mais non, le bois mort n’est pas dangereux ; non, il n’est pas de trop en forêt.
Pourquoi alors le bois mort a-t-il un statut de paria alors qu’il était une ressource indispensable à la vie des communautés rurales du XIXᵉ siècle? C’est parce que nos sociétés sont de plus en plus coupées de cette fabuleuse destinée du bois mort. Nous sommes ainsi devenus ignorants de la longueur des cycles forestiers, déconnectés de la lenteur de décomposition du bois mort, et nous considérons bien souvent la forêt comme un simple parc de loisir.
Ainsi, la chute potentielle de bois mort le jour où le vent souffle est perçue comme un désagrément. Aurons-nous la capacité de différer la satisfaction de nos désirs pour que d’autres humains, ou autres qu’humains, puissent jouir à l’avenir de forêts paisibles et sensibles ?
Guy Lempérière, entomologiste forestier, ancien chercheur au Laboratoire d’écologie alpine (LECA) de l’Université de Grenoble-Alpes et directeur de recherche à l’IRD a contribué à la rédaction de cet article.
Damien MARAGE a reçu des financements de l'ANR. Il est membre du Conseil national de la protection de la nature et expert auprès du comité français de l'UICN.
25.08.2026 à 16:28
Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Le Rassemblement national tente de capter l’héritage gaulliste, alors que son ancêtre, le Front national, est lié à des partisans de Vichy et de l’Algérie française.
Le projet de référendum constitutionnel du RN épouse la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France.
L’image du gaullisme s’oppose à celle du macronisme : de Gaulle incarne le renforcement de l’État et une légitimité tirée de l’appel au peuple.
L’espace politique français a vu se multiplier les références au gaullisme, de la part des commentateurs, des intellectuels, mais aussi des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Il en va ainsi du Rassemblement national (RN), alors même que Jean-Marie Le Pen était en totale opposition au gaullisme et que le noyau dur du FN réunissait des anciens collaborateurs de Vichy à des partisans de l’Algérie française.
Mais il en va également ainsi et, peut-être de manière surprenante, de post-macronistes comme Édouard Philippe ou Gabriel Attal, qui en appellent à l’autorité de l’État tout en étant imprégnés, pour l’un, de la vision néolibérale d’Alain Juppé et de Nicolas Sarkozy et, pour l’autre, de managérialisme macronien.
Par ailleurs, plusieurs enquêtes montrent que la figure du général de Gaulle reste très valorisée chez les Français comme à l’étranger et suscite le plus grand respect d’une forte majorité des personnes interrogées.
La question qui se pose est alors de savoir ce qui se joue dans cette référence au gaullisme. Une première explication est celle de la captation d’héritage afin de renforcer le processus de normalisation du RN et de faire oublier l’histoire de l’extrême droite, notamment dans son rapport à la colonisation.
L’idée serait que le RN construirait le récit d’une fausse filiation, reprenant indûment à son compte la poursuite d’un projet souverainiste tout en le déformant par sa volonté d’en faire un projet étroitement nationaliste, comme semblent l’indiquer les propositions de révision constitutionnelle qu’il envisage s’il arrive au pouvoir.
Cette récupération va jusqu’à utiliser l’article 11 de la Constitution – soit la procédure de référendum – pour modifier le texte constitutionnel en court-circuitant le Parlement, dont on peut penser qu’il n’offrirait pas de majorité absolue au RN en 2027, à l’instar du général de Gaulle qui avait utilisé cet article, en 1962, pour instaurer l’élection du président au suffrage universel direct ou, en 1969, pour réformer la composition du Sénat, ce qui avait suscité et suscite encore le désaveu d’une grande majorité de juristes.
Sur le fond, néanmoins, on voit que le RN entend ressusciter dans ce projet de référendum constitutionnel la posture gaullienne de refondation sociopolitique de la France. Il s’agit bien de s’extraire de la politique ordinaire pour effectuer, comme en 1958, une rupture historique dans une geste salvatrice.
Le recours à l’article 11, qui permet de se prononcer sur l’organisation des pouvoirs publics, les politiques économiques et sociales ou les services publics, devient en effet le signe d’un appel direct au peuple en passant par-dessus le « système ». Cette révision, qui aurait pour but de constitutionnaliser certains des objectifs politiques du RN, comme le contrôle de l’immigration, la défense de l’identité française, la préférence nationale ou la primauté du droit national sur les normes internationales, s’inscrit dans une stratégie qui fait appel au peuple non plus comme acteur politique ou social, mais comme acteur constituant. C’est ici que l’on peut mener une autre analyse.
Comme le montre l’enquête Fractures françaises de 2025, l’électorat RN se caractérise par une très forte nostalgie passéiste : si 74 % des enquêtés estiment en moyenne « qu’en France, c’était mieux avant », cette proportion monte à 92 % parmi ceux qui ont voté Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2022.
On peut donc lire cette tentation constituante, à l’instar de celle que propose, certes dans une autre perspective, La France insoumise (LFI) et son projet de VIᵉ République, comme la réponse à ce qui mine la vie politique depuis 2017, à savoir l’inadaptation profonde des formules politiques récentes à la société française confrontée à une impuissance publique qu’elle peut constater au quotidien dans le vote du budget, la lutte contre les incendies de forêt ou la cybercriminalité qui vide tranquillement les banques de données fiscales ou scolaires.
Le RN s’est engouffré dans l’effondrement du modèle d’État-providence à la française supposant des services publics forts et des élites dévouées à l’intérêt général plus qu’à leur carrière dans le privé. Le gaullisme devient alors la solution miracle alliant le renforcement de l’État et de son autorité à sa légitimation par l’appel direct au peuple.
Le gaullisme présidentiel, que l’on doit distinguer du gaullisme d’appareil perclus de compromissions partisanes notamment à partir de 1974, alliait le volontarisme politique à la démocratisation de la vie politique par le recours au référendum ou à la responsabilité du chef de l’État. C’est un projet de lutte contre l’impuissance publique et la crise de confiance dans la démocratie qui caractérisent la IVᵉ République comme le macronisme finissant.
On peut tenter de définir le gaullisme par trois principes. Le premier est celui d’un présidentialisme précaire soumis à l’approbation du peuple. Qu’une élection législative ou qu’un référendum soit perdu et le mandat présidentiel est remis en cause.
Le second est le culte de l’État comme gardien de l’intérêt général au-dessus des partis et de leurs stratégies électorales ou gouvernementales, ce qui impose une distance institutionnelle entre le président de la République et le premier ministre.
Le troisième est la souveraineté nationale, sur le plan militaire (arme nucléaire) comme sur les plans technologique (grands programmes aérospatiaux ou ferroviaires, énergie nucléaire civile), économique (relation distante des marchés financiers comme à l’égard de ce qui n’est pas encore l’Union européenne, mais la CEE, aux compétences plus réduites) et, bien évidemment, international (la France mettant à distance les États-Unis comme l’URSS et se faisant leader des non-alignés).
À ce titre, le gaullisme, né de la Seconde Guerre mondiale, a reçu une seconde légitimation par sa politique de décolonisation après que la crise algérienne a fait sauter la IVᵉ République. Il a surmonté l’indignité de Vichy comme l’indignité coloniale en proposant un nouveau modèle politique à l’international.
Force est de constater que le macronisme reste l’un des principaux moteurs politiques du vote RN, car il a, en quelque sorte, mené l’anti-gaullisme à son apex. Ceci par son indifférence à l’échec politique (lors des élections européennes de 2019 ou législatives de 2024, sans parler des municipales de 2026). Mais aussi par la fragilisation de l’État dont il a démantelé les corps les plus prestigieux (le corps préfectoral créé par Bonaparte ou le corps diplomatique) tout en mettant les agents de terrain dans la plus grande difficulté à exercer décemment leurs métiers (comme le montre l’appel récent des sapeurs-pompiers à la grève). Enfin, par son incapacité à restaurer la France comme puissance arbitrale et conciliatrice sur la scène internationale ou dans l’illusoire souveraineté numérique face aux Gafam et à l’IA qui mobilisent désormais autant de capitaux qu’un État développé.
Il ne faut donc pas prêter au RN plus de machiavélisme qu’il n’en a. Il récolte désormais les fruits gâtés, et donc sans avoir à beaucoup secouer l’arbre, de la séquence politique ouverte en 2017. Construite sur des promesses de progrès économique et d’innovation supposant une société confiante en ses dirigeants et en elle-même, cette séquence s’est conclue par une crise démocratique sans précédent, un niveau de défiance record dans les institutions nationales et une société en miettes qui a perdu ses repères, y compris le vote de classe.
La référence au gaullisme n’est que la figure de l’anti-macronisme de droite, qui attire d’ailleurs de plus en plus les anciens électeurs des Républicains et dont le RN s’est fait le porte-drapeau.
Mais l’heure est passée de la fameuse formule miracle qui doit faire renaître la France mythifiée d’autrefois, celle de la souveraineté nationale et de la décision efficace. Le RN, comme les autres partis, va devoir se confronter à deux facteurs que le gaullisme originel n’a pas connus.
Le premier est celui de l’argent : l’argent public est introuvable, l’argent privé est omniprésent.
Le général de Gaulle disait en octobre 1966, lors d’une conférence de presse, que « la politique de la France ne se fait pas à la corbeille », alors que la dette publique représentait en 1962 moins de 25 % du PIB. Mais, aujourd’hui, c’est bien le cas, lorsque cette proportion est de 117 % pour un montant dépassant 3 500 milliards d’euros. L’UE comme le FMI et surtout les marchés financiers n’attendront pas éternellement que la situation budgétaire française s’améliore et le RN, s’il accède au pouvoir, devra choisir entre couper dans les dépenses publiques au détriment des catégories populaires qui votent massivement pour lui ou bien augmenter la fiscalité au détriment des catégories moyennes et supérieures qui l’ont rejoint et lui offrent une majorité potentielle.
Le second, bien plus profond et sans doute plus grave, tient au déplacement des centres de pouvoir au profit des grandes entreprises et des marchés.
L’impuissance publique est-elle réparable ? La politique peut-elle encore changer la vie alors que le moindre ordinateur ou logiciel vient d’ailleurs ? Peut-on affirmer que la souveraineté, qui n’est désormais ni monétaire, ni militaire, ni technologique, ni culturelle, ni même alimentaire puisse encore avoir un sens autre qu’historique ?
La société française a anticipé ce mouvement bien avant les dirigeants politiques en s’investissant désormais bien plus dans la sphère privée ou associative que dans la vie militante. Le rapport au politique a changé, il est devenu plus instrumental et plus sceptique. Et le RN, tout comme les autres forces politiques, va devoir faire avec cette nouvelle anthropologie politique.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.