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26.01.2026 à 16:35

La dictature du prolétariat, vie et mort d’un projet politique

Yves Santamaria, Historien, Maître de conférence émérite, Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes

En février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de dictature du prolétariat. Quels sont l’histoire et le sens de ce concept ?
Texte intégral (2367 mots)
Affiche de propagande soviétique, Lénine au premier plan.

Il y a cinquante ans, en février 1976, le Parti communiste français (PCF) abandonnait officiellement le projet de « dictature du prolétariat ». Que recouvrait réellement cette notion dans la doctrine et la pratique communistes, et comment a-t-elle été interprétée au fil du temps ?


On peut distinguer chez les partisans de la dictature du prolétariat plusieurs versions se démarquant à des degrés divers de l’ordre démocratique libéral/représentatif.

Pour le leader bolchevik Lénine (1870-1924) :

« La dictature du prolétariat est une lutte opiniâtre, sanglante et non sanglante, violente et pacifique, militaire et économique, pédagogique et administrative, contre les forces et les traditions de la vieille société. »

Dans sa mouture la plus rassurante, le terme « dictature » est revendiqué en tant que système provisoire visant à écarter le chaos après la mise à bas de l’ordre ancien et s’oppose donc – selon une nomenclature antique – à la « tyrannie ». Elle se présente également, du fait de la référence prolétarienne, comme une alternative progressiste à la « dictature de la bourgeoisie »

Paternités

La paternité de la formule semble pouvoir être attribuée au socialiste français Auguste Blanqui (1805-1881). Croyant à la nécessité d’un petit groupe organisé de révolutionnaires, il se plaçait dans la continuité de figures, telles que Jean-Paul Marat (1743-1793) ou Gracchus Babeuf (1760-1797). Il s’agissait dans l’esprit de ces derniers de suspendre pour un temps – selon leur interprétation du modèle romain – les droits fondamentaux afin de briser la résistance des ennemis de la Révolution.

Karl Marx (1818-1883) recueille cet héritage en affichant sa volonté de le dépasser de façon dialectique. En fait, il récuse toute prétention d’une minorité à se substituer aux masses révolutionnaires. Selon la narration historique qu’il développe :

« La lutte des classes conduit nécessairement à la dictature du prolétariat [qui] elle-même ne constitue que la transition à l’abolition de toutes les classes et à une société sans classes. »

L’idée d’un accaparement éventuel du pouvoir est selon lui balayée vu que les communistes « ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers » et « n’ont point d’intérêts qui les séparent de l’ensemble du prolétariat ».

Une postérité socialiste

Même si Marx n’a guère développé son idée, l’expression a connu une belle postérité dans les rangs socialistes. En France, le concept de « dictature du prolétariat » est notamment assumé par Jules Guesde (1845-1922) alors même que son courant tire profit de son insertion dans le jeu parlementaire. Souhaitant désamorcer la contradiction entre le slogan et la défense des valeurs républicaines, Jean Jaurès (1859-1914) préconise l’abandon de cette perspective. Sans pour autant renoncer à la violence ou au projet communiste, il franchit le pas en 1901 :

« Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, du moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. »

Pour autant, la « dictature du prolétariat » ne disparaîtra que progressivement de la rhétorique socialiste. À preuve, son usage par Léon Blum (1872-1950) à l’occasion de la fracture de la social-démocratie française consécutive à la révolution russe de 1917. Devant les militants réunis à Tours en décembre 1920, il affirme n’avoir peur « ni du mot ni de la chose » : le Parti socialiste est prêt à exercer sa dictature au nom du prolétariat en vertu, précise-t-il, « d’une fiction à laquelle nous acquiesçons tous ». Son refus d’adhérer à l’Internationale communiste repose sur son hostilité à l’organisation centralisée, hiérarchisée et militarisée des bolcheviks :

« Dictature d’un parti, oui, dictature d’une classe, oui, dictature de quelques individus, connus ou inconnus, cela, non. »

De la théorie à la pratique

Si la dictature du prolétariat autorisait l’exercice d’une violence sans bornes contre la « bourgeoisie », à compter de novembre 1917, son champ d’application allait connaître une inflation considérable.

Après les mesures adoptées par les bolcheviks russes contre les membres de l’appareil d’État et les couches possédantes, vint rapidement le tour de l’ensemble des diverses fractions politiques et sociologiques de la société. Ouvriers grévistes ou paysans rétifs face à l’extorsion de leur grain, tous les récalcitrants furent englobés sous l’appellation « contre-révolutionnaire » et à ce titre devenaient la cible d’un appareil répressif performant : dès le 23 novembre, tous les individus suspectés de sabotage, de spéculation et d’accaparement étaient susceptibles d’être arrêtés sur le champ comme « ennemis du peuple ».

Lenine et Staline à Gorki près de Moscou
Lénine et Staline à Gorki près de Moscou.

Après le renversement du tsarisme (mars 1917), le Gouvernement provisoire avait engagé un processus électoral devant déboucher sur la mise en place de nouvelles institutions. Défavorables aux bolcheviks, les résultats des élections à l’Assemblée constituante furent appréciés en ces termes par ceux qui, depuis mars 1918, se désignaient comme « communistes », notamment Lénine :

« Le prolétariat doit d’abord renverser la bourgeoisie et conquérir pour lui le pouvoir politique ; ce pouvoir politique, c’est-à-dire la dictature prolétarienne, il doit ensuite s’en servir comme d’un moyen pour s’attirer la sympathie de la majorité des travailleurs. »

En définitive, le pouvoir soviétique et la dictature du prolétariat constituaient aux yeux de Lénine et de ses camarades une forme plus élevée d’expression démocratique qu’un Parlement.

En foi de quoi, le 6 janvier 1918, les travaux de l’Assemblée sont interrompus manu militari par les bolcheviks. Seule la guerre civile peut alors ouvrir une issue à la crise. La « Terreur rouge » s’inscrit dès lors dans un processus d’une implacable « rationalité ». Elle représente désormais, aux yeux de ses promoteurs comme des anticommunistes de tous bords, la manifestation concrète de la dictature du prolétariat.

Après la victoire du Parti communiste, son secrétaire général Staline (1879-1953) inscrit en 1924 cette politique dans la durée :

« Il faut considérer la dictature du prolétariat, le passage du capitalisme au communisme, non comme une période éphémère d’actes et de décrets “éminemment révolutionnaires” mais comme toute une époque historique remplie de guerres civiles et de conflits extérieurs, d’un opiniâtre travail d’organisation et d’édification économique, d’offensives et de retraites, de victoires et de défaites. »

L’Espagne, banc d’essai de la « démocratie populaire »

Pour autant, le réalisme stalinien s’attachait à établir une distinction entre l’essentiel (la souveraineté et l’indépendance du Parti communiste) et les infinies conjonctures se dévoilant au cours de la « période historique ». C’est ainsi que, en 1936, dans le cadre de la guerre civile espagnole (1936-1939), se fit jour un autre modèle de transition adapté à la conjoncture locale : la « démocratie populaire ». Cette politique illustre le tournant advenu à la suite de la victoire de Hitler en 1933 : il s’agissait d’élargir les alliances avec les forces susceptibles de s’opposer au nazisme.

D’où la promotion « d’un type spécifique de république, avec une authentique démocratie populaire. Il ne s’agira pas encore d’un État soviétique, mais bien d’un État antifasciste, de gauche, auquel participera le secteur authentiquement de gauche de la bourgeoisie ». Staline ratifie cette ligne dans une lettre au socialiste espagnol Largo Caballero (1869-1946) dans laquelle il recommande pour l’Espagne une voie parlementaire au socialisme pour « empêcher que les ennemis de l’Espagne voient en elle une république communiste ». Telle fut également la stratégie développée après 1945 en Europe de l’Est.

La paille des mots…

En Extrême-Orient l’affirmation de la dictature du prolétariat revint rapidement au premier plan, sitôt assurée l’hégémonie du parti communiste vis-à-vis de ses concurrents, un temps présentés comme partenaires au sein de « fronts nationaux » visant le départ des Japonais ou des Européens. La taxinomie n’était d’ailleurs pas toujours fidèle à la formulation canonique. La constitution de la Corée du Nord définit ainsi le régime en place comme une « dictature de la démocratie du peuple ». Si la Chine post-maoïste recourt encore à la marque déposée « dictature du prolétariat », le Vietnam l’a jetée par-dessus bord en 1992. Mais après tout Staline l’avait déjà évacuée en 1936 dans une Constitution présentée par lui comme « la plus démocratique du monde », quelques mois avant le déclenchement de la grande terreur (700 000 assassinats…).

En Europe, l’expression fit brièvement l’actualité dans la seconde moitié des années 1970, au cours d’un intermède dit « eurocommuniste » où les partis communistes espagnol, français et italien affichèrent une prise de distance avec l’URSS. Dans une situation internationale marquée par l’extension maximale du système communiste (Sud-Vietnam, Angola, Mozambique, Éthiopie…), les trois PC furent alors écartelés entre leurs liens avec un communisme soviétique triomphant et des conjonctures jugées porteuses dans le cadre national : mort de Franco en Espagne, alliance avec les socialistes en France, rapprochement avec la démocratie chrétienne en Italie.

C’est de cette période que date, lors du XXIIe congrès du Parti communiste français (PCF) (février 1976), l’annonce unilatérale par son secrétaire général Georges Marchais (1920-1997) de l’abandon par le PCF de la notion de dictature du prolétariat. L’aspect emblématique de la déclaration n’échappa à personne : l’objectif figurait en 1919 parmi les 21 conditions de l’adhésion à l’Internationale communiste. Cette atteinte à l’identité du Parti fut partiellement compensée par diverses campagnes visant à flatter la clientèle populaire, telles que la dénonciation de la pornographie, de la drogue et de l’immigration incontrôlée. Elle fut insuffisante à éviter, dès l’année suivante, un décrochage électoral par rapport à un Parti socialiste en phase ascendante. Le désamour entre la France et son Parti communiste relevait d’un processus difficile à enrayer par la seule dédiabolisation. Et la querelle parut bientôt relever du sexe des anges devant un déclin bientôt précipité par l’effondrement du système soviétique.

The Conversation

Yves Santamaria ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.01.2026 à 16:35

Tout comprendre à l’ICE, la police de l’immigration au cœur des polémiques aux États-Unis

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

Abhorrée par les démocrates et les défenseurs des migrants, l’agence chargée des arrestations et expulsions de migrants clandestins reste soutenue par le pouvoir et la majeure partie de ses sympathisants.
Texte intégral (2790 mots)

Le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis, ou ICE, est l’une des agences fédérales favorites de Donald Trump, qui en a très largement augmenté le budget alors même qu’il réduisait celui de bien d’autres administrations. Chargée avant tout d’arrêter et d’expulser les supposés millions de clandestins se trouvant sur le territoire national, elle recrute des milliers d’agents, qui sont rapidement formés et quasi immédiatement envoyés sur le terrain. Très critiquée pour ses méthodes violentes, l’organisation est plus que jamais sous le feu des projecteurs actuellement, après deux arrestations à Minneapolis (Minnesota) qui ont provoqué la mort des personnes interpellées. L’administration Trump fait bloc autour du Service, tandis que le Parti démocrate et de très nombreux simples citoyens la dénoncent et, souvent, réclament sa dissolution immédiate.


L’Immigration and Customs Enforcement (ICE), agence fédérale américaine chargée de l’application des lois sur l’immigration et les douanes, a été officiellement créée le 1er mars 2003, dans le cadre d’une vaste réorganisation gouvernementale consécutive aux attentats du 11 septembre 2001. Son instauration résulte directement du Homeland Security Act de 2002, signé par le président George W. Bush, qui visait à renforcer la sécurité intérieure des États-Unis en consolidant plusieurs agences fédérales sous l’égide du nouveau Département de la Sécurité intérieure (DHS).

L’ICE a absorbé les fonctions de l’ancien Immigration and Naturalization Service (INS) et de l’United States Customs Service, deux entités dissoutes pour permettre une gestion plus centralisée et plus efficace des questions migratoires et douanières, dans un contexte marqué par la lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale.

Sa création est donc indissociable des bouleversements politiques et sécuritaires provoqués par les attaques du 11 septembre 2001, qui ont conduit les autorités américaines à repenser en profondeur leur approche de la sécurité nationale, en intégrant notamment une dimension plus répressive et plus préventive à la gestion des flux migratoires et des échanges commerciaux. L’ICE a été conçue pour jouer un rôle clé dans cette stratégie, en combinant des pouvoirs civils et pénaux afin de mieux protéger le territoire national contre les menaces extérieures, qu’elles soient terroristes, criminelles ou liées à l’immigration illégale.

Explosion budgétaire sous la seconde présidence Trump

Sous Bush puis sous son successeur Barack Obama, l’agence se consacre essentiellement à la lutte contre le terrorisme et contre les gangs transnationaux, même si elle procède déjà à de nombreuses expulsions de sans-papiers. Ses capacités seront accrues lors du premier mandat Trump, et Joe Biden ne les réduira pas : lors de sa dernière année à la Maison Blanche, 274 000 personnes seront expulsées, soit un peu plus que lors de l’année la plus « productive » en la matière du premier mandat Trump. Mais c’est le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en janvier 2025 qui marquera un véritable tournant majeur pour l’ICE, avec une augmentation spectaculaire de ses moyens financiers.

En juillet 2025, le Congrès, à majorité républicaine, a adopté la loi dite « One Big Beautiful Bill Act », qui a alloué environ 75 milliards de dollars (plus de 63 milliards d’euros) supplémentaires à l’ICE sur plusieurs années, dont une grande partie disponible jusqu’en 2029. Sur ce montant, 45 milliards (soit quelque 37,8 milliards d’euros) sont destinés à l’expansion massive des capacités de détention (visant potentiellement à la création de plus de 100 000 places supplémentaires), et environ 30 milliards (environ 25,2 milliards d’euros) à l’intensification des opérations d’arrestation, de traque et d’expulsion.

Ajoutés au budget annuel classique d’environ 10 milliards de dollars, environ 8,4 milliards d’euros, (maintien pour l’exercice fiscal 2026), ces fonds portent le budget effectif de l’agence à des niveaux inédits, souvent estimés autour de 28 milliards à 30 milliards de dollars (de 23,5 milliards à 25,2 milliards d’euros) par an en 2025-2026, soit près du triple du budget d’avant 2025.

Cette manne financière a permis de doubler les effectifs (passés à environ 22 000 agents aujourd’hui), d’offrir des primes d’embauche allant jusqu’à 50 000 dollars (plus de 42 000 euros) et de financer la plus grande opération d’expulsions de l’histoire américaine : plus de 300 000 personnes sur la seule année 2025 – comme promis par le président.

Post de l’ICE sur X, reprenant une esthétique bien connu de l’appel à s’engager (le dessin d’origine, montrant l’Oncle Sam invitant les jeunes Américains à rejoindre l’armée avec le slogan « I want you for U.S. Army » datait de 1917, en pleine Première Guerre mondiale). Le texte dit : « Pas de limite d’âge. Prime à la signature de 50 000 $. Défendre la patrie. Qu’attendez-vous ? Répondez à l’appel pour servir au sein de l’ICE. » @Icegov/X

Les critiques, qui viennent notamment de la part des élus démocrates au Congrès, dénoncent un « fonds sans garde-fous » favorisant une machine répressive sans précédent, tandis que les partisans de Trump y voient un outil indispensable pour « rendre l’Amérique sûre à nouveau ».

L’ICE et la crise de Minneapolis

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, l’ICE s’est imposée comme l’une des institutions fédérales les plus sujettes à controverse, en raison notamment de pratiques opérationnelles fréquemment dénoncées pour leur caractère excessif, voire abusif.

Cette polarisation a atteint son paroxysme en janvier 2026, lorsque l’agence s’est retrouvée au centre d’une crise sociopolitique majeure à Minneapolis (Minnesota), ses agents ayant abattu deux personnes dans le courant de ce mois. Cette séquence, encore loin d’être achevée au moment où ces lignes sont écrites, a catalysé les tensions latentes, accumulées depuis plusieurs années, concernant tant les modalités d’intervention de l’ICE que la légitimité même de son mandat institutionnel.

Petit rappel des faits : le 7 janvier dernier, Renée Nicole Good, une mère de famille américaine de 37 ans, a été tuée par balles par un agent de l’ICE lors d’une opération de contrôle de l’immigration dans la métropole du Minnesota. Les circonstances de sa mort, rapidement appuyées par des vidéos tournées par des témoins diffusées sur les réseaux sociaux, ont révélé une scène d’une grande violence : alors que Good se trouvait dans son véhicule, garé en travers de la route depuis seulement quelques minutes, un agent de l’ICE a fait usage de son arme à feu, la touchant à quatre reprises, dont deux balles dans la poitrine et une à la tête.

Le 24 janvier 2026, dans la même ville, des agents de l’ICE tuaient Alex Pretti, un infirmier américain venu filmer une de leurs opérations. Pretti a reçu plusieurs balles dans le corps alors qu’il se trouvait au sol, immobilisé et ne présentant aucun danger, le pistolet qu’il portait – légalement – sur sa personne lui ayant été retiré, sans qu’il n’ait d’ailleurs cherché à s’en saisir.

L’impact de ces deux événements a été immédiat et profond, tant sur le plan local que national. Minneapolis, déjà marquée par la mort de George Floyd en 2020 et les mouvements de protestation contre les violences policières qui avaient suivi, est devenue une nouvelle fois l’épicentre d’une mobilisation citoyenne massive.

Dès le lendemain de la mort de Renée Good, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes américaines, dénonçant ce que les participants qualifiaient de « meurtre » et assimilant les actions de l’ICE à des pratiques « terroristes ». Les images des rassemblements, où des milliers de personnes brandissaient des pancartes et des photos de la victime, ont circulé massivement, tandis que des personnalités publiques, comme l’artiste Bruce Springsteen, ont publiquement exprimé leur indignation et leur soutien aux familles touchées.

Le maire de Minneapolis Jacob Frey ainsi que le gouverneur du Minnesota Tim Walz, tous deux démocrates (Walz était le colistier de Kamala Harris à la dernière présidentielle), ont rapidement condamné les actions de l’ICE, exigeant le retrait immédiat des agents fédéraux de leur État et dénonçant « le chaos, les perturbations et les traumatismes » infligés à la communauté locale. Ces prises de position ont mis en lumière les tensions persistantes entre les autorités locales, souvent démocrates et favorables à une approche plus humaniste de l’immigration, et le gouvernement fédéral, dont la politique migratoire s’est durcie sous l’administration Trump, spécialement depuis son retour au pouvoir en 2025.

La mort d’Alex Pretti a suscité les mêmes réactions, encore plus fortes peut-être du fait de la répétition à court terme, dans la même ville, d’une scène similaire à celle du décès de Renée Good : les protestations massives consécutives à la tragédie du 7 janvier n’avaient donc pas suffi à empêcher un bis repetita.

Sur le plan politique, l’affaire a également révélé les profondes divisions qui traversent la société américaine. Alors que des enquêtes fédérales et locales ont été ouvertes pour éclaircir les circonstances exactes de la mort de Renée Good, les réactions des responsables politiques ont été plus que contrastées.

Le vice-président J. D. Vance, par exemple, a rapidement soutenu la version des faits avancée par l’ICE à propos de la mort de Renée Good, selon laquelle la victime aurait tenté de faire obstruction à l’opération en cours, une affirmation infirmée par les vidéos et les témoignages indépendants. De même, Greg Bovino, l’un des principaux responsables de l’ICE, est allé jusqu’à affirmer que les agents ayant abattu Alex Pretti avaient agi en « légitime défense » et que l’infirmier avait eu pour objectif de « massacrer » des agents des forces de l’ordre. Quant à Donald Trump, il a dans les deux cas imputé la responsabilité des faits au « chaos » créé par les démocrates.

Dans le camp d’en face, la condamnation des méthodes de l’ICE et du soutien systématique que lui offrent les responsables républicains, qu’il s’agisse de Trump, de Vance, ou encore de la secrétaire à la sécurité intérieure Kristi Noem, a été tout aussi unanime. De Bernie Sanders à Bill Clinton et Barack Obama, en passant par le leader des démocrates au Congrès Hakeem Jeffries, les leaders démocrates ont tous fait part de leur consternation et de leur dégoût, dans des termes très vifs.

L’ICE et au-delà : illustration d’une société plus polarisée que jamais

Cette polarisation des discours a alimenté une crise de confiance envers les institutions fédérales, déjà fragilisées par des années de controverses autour des pratiques de l’ICE.

En effet, les morts de Renée Good et d’Alex Pretti ont relancé le débat sur la légitimité même de l’ICE en tant qu’institution. Des appels à sa dissolution, portés par des mouvements militants et des élus locaux, se sont multipliés, tandis que des sondages réalisés dans les jours suivant l’incident ont révélé une désapprobation majoritaire de l’action de l’agence parmi la population américaine. Plus de 50 % des personnes interrogées ont jugé les méthodes de l’ICE « trop énergiques », et une majorité a exprimé une forte désapprobation de son fonctionnement, soulignant un fossé croissant entre les objectifs affichés de sécurité nationale et les réalités vécues par les communautés directement affectées par ses opérations.

En définitive, l’affaire de Minneapolis s’inscrit dans une trajectoire historique plus large. L’ICE, née dans le sillage des attentats du 11-Septembre, est devenue le symbole d’une approche sécuritaire de l’immigration, souvent au détriment des droits humains et de la cohésion sociale. Les événements de janvier 2026, en révélant les excès et les dangers d’une telle politique, ont non seulement ravivé les mémoires des violences passées, mais ont aussi posé avec une acuité nouvelle la question de l’équilibre entre sécurité et liberté dans une démocratie libérale.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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26.01.2026 à 16:34

S’adapter ou périr : le retail face à une menace existentielle

Guillaume Do Vale, Professeur associé, IDRAC Business School

Isabelle Collin-Lachaud, Professeure des universités

Xavier Lecocq, Professeur de management stratégique, Université de Lille

Après l’âge d’or de la fin du XXᵉ siècle, le secteur de la distribution en France doit combiner diminution de son empreinte carbone, rentabilité économique et confiance des consommateurs.
Texte intégral (1859 mots)
L’entreprise de prêt-à-porter C&A a fermé 24 magasins en 2025 en France et licencié des centaines de salariés. ArturBogacki/Shutterstock

Le secteur français de la distribution est secoué par l’arrivée de plateformes telles que Temu et Shein, l’augmentation des droits de douane ou des plans de licenciements massifs. Après l’âge d’or à la fin du XXᵉ siècle, il doit combiner diminution de son empreinte carbone, rentabilité économique et confiance des consommateurs. Alors quels nouveaux modèles d’affaires pour rester viable ?


Les acteurs historiques de la distribution tels qu’Auchan, Boulanger, Carrefour, Décathlon, Fnac-Darty, Idkids ou Leroy Merlin, nés avec des magasins et convertis au numérique, sont dans une situation délicate. Ces entreprises traditionnelles doivent remettre en cause ce qu’elles ont mis des décennies à construire.

Elles cohabitent dorénavant avec des acteurs au modèle d’affaires décriés comme Shein ou Temu. Autres concurrents : les nouveaux acteurs au modèle d’affaires conçu dès l’origine sur des bases de la durabilité comme Asphalte dans le textile ou Le Fourgon dans l’alimentaire.

Le secteur de la distribution est particulièrement concerné par cette remise en question compte tenu du nombre d’emplois que ses entreprises représentent : 1,9 million d’emplois en France en 2025, ce qui en fait le premier secteur employeur.

Alors, comment répondre à des injonctions en apparence contradictoires ? Comment garantir une préservation du pouvoir d’achat tout en améliorant l’écoresponsabilité des produits ? Baisser l’empreinte-carbone des produits tout en préservant leur chiffre d’affaires ? Respecter les normes environnementales et sociales tout en apparaissant compétitifs face à des acteurs comme Shein ou Temu qui peuvent aisément contourner l’ensemble de ces normes ? Augmenter la qualité tout en proposant des prix attractifs ?

« Faire l’autruche » ou survivre

La littérature en management précise qu’une tension est paradoxale dès lors qu’elle est causée par des éléments contradictoires, mais interdépendants, qui sont intégrés dans les processus organisationnels. Par exemple, faire plus de chiffre d’affaires et moins d’empreinte carbone simultanément représente une tension paradoxale. Au regard de la complexité des prises de décisions, certains acteurs peuvent volontairement « faire l’autruche » en reportant des décisions essentielles.

Comme nous l’avons montré dans une recherche récente publiée dans la revue Journal of Retailing, l’évolution vers des modèles d’affaires durables peut souvent mener à une impression « d’indécidabilité » – qui ne peut être démontrée – de ses dirigeants. Ces nouveaux business model génèrent du capital économique, tout en maintenant ou régénérant le capital environnemental et social.

Nous avons étudié pendant sept ans trois distributeurs européens ayant choisi de mettre en œuvre un modèle d’affaires durable. Notre recherche met en lumière les trois étapes clés susceptibles de garantir la mise en œuvre de ces modèles économiques :

  • dépasser les tensions ;

  • engager les actionnaires et les dirigeants ;

  • travailler avec davantage de parties prenantes.

Dépasser les tensions

Avant de vouloir devenir une entreprise au modèle d’affaires durable, les organisations traditionnelles doivent accepter d’intégrer de multiples initiatives à petite échelle qui s’intègrent à leur modèle d’affaires original. Il s’agit par exemple de la proposition de produits de seconde vie et/ou de services de location. Carrefour s’est associé à l’entreprise Cash Converters pour installer des corners dédiés à l’occasion dans ses hypermarchés.

« Comme faire concorder cette évolution avec notre modèle historique depuis soixante-cinq ans ? Quand un produit neuf ramène plus au mètre carré que la circularité, pourquoi changer ? », témoigne un responsable seconde vie des produits d’une entreprise interviewée.


À lire aussi : Ressourceries, Emmaüs, Le Relais : les acteurs emblématiques de la seconde main menacés par la grande distribution


Ces initiatives génèrent des tensions, donnant parfois l’impression aux parties prenantes d’être des pansements, ou patchs, sur le modèle d’affaire initial.

« On réfléchit à supprimer des catégories de produits, mais si ça concerne trop le chiffre ou la rémunération des employés, ça ne va pas trop marcher. Nous devons chercher des arbitrages pour mettre la direction de l’entreprise face à cette contradiction », souligne un responsable stratégie offre d’une autre entreprise.

Engagement des actionnaires et des dirigeants

Seules certaines tensions peuvent être gérées par les managers dans leurs activités quotidiennes ou par l’équipe en charge de la responsabilité sociale et environnementale. D’autres vont subsister dans l’entreprise. Elles restent paradoxales tant que les dirigeants ne font pas des choix clairs, engageant l’entreprise vers une transformation profonde du modèle d’affaires.

La non-gestion de ces tensions paradoxales entraîne des critiques majeures, soit en interne par les collaborateurs, soit en externe par les consommateurs ou par les organisations non gouvernementales. Ces dernières peuvent remettre en cause certaines décisions, mais aussi l’absence de décisions dans un contexte d’urgence climatique.

« Si on communique sur la durabilité, on se fait taper dessus. Si on ne communique pas, on se fait taper dessus. Si on communique partiellement, on se fait taper dessus », rappelle un directeur général interviewé.

L’engagement formel des actionnaires et dirigeants apparaît comme essentiel. Les prises de décisions fortes en termes d’attribution des ressources – création de nouvelles fonctions comme le leader Planet – et les nouvelles mesures de la performance – pourcentage sur le chiffre d’affaires « durable », seconde vie, location ou réparation – sont nécessaires pour avancer vers la mise en œuvre d’un modèle d’affaires plus durable.

Travailler avec davantage d’acteurs

La mise en œuvre des principes de durabilité ne se fait à la seule échelle de l’organisation. Les distributeurs ont besoin dans une troisième étape de restructurer de manière importante leur écosystème. Ce dernier correspond à tous les acteurs avec lesquels l’entreprise choisit de collaborer plus ou moins directement.

Leroy Merlin a créé Home Index, un indicateur qui évalue l’impact environnemental et social d’un produit tout au long de son cycle de vie. marinissim/Shutterstock

Les actions à l’échelle de l’écosystème impliquent de renouveler les relations avec les parties prenantes historiques – consommateurs, fournisseurs, pouvoirs publics – et d’en initier de nouvelles avec de nouveaux acteurs – chercheurs, acteurs de l’économie sociale et solidaire, concurrents, citoyens. C'est ainsi que l’enseigne de bricolage Leroy Merlin, en lançant son Home Index, utilise son poids dans le secteur en proposant un indicateur d’impact clair pour les consommateurs.

The Conversation

Guillaume Do Vale est membre de de la chaire TREND(S) Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability.

Cette recherche a été menée dans le cadre de la chaire industrielle TREND(S) - Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability - dont elle est la fondatrice et directrice scientifique.

Xavier Lecocq est membre de la chaire TREND(S) - Transformation of Retailing Ecosystems & New market Dynamics for Sustainability.

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