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04.04.2026 à 10:02

Avec « Jumpers », Pixar mise sur la complexité de la nature — et sur la diversité des voix

Yuan Pan, Lecturer in Digital Infrastructures & Sustainability, King's College London

Avec « Jumpers », Pixar revient aux thèmes écologiques 17 ans après Wall-E, mais en évitant les oppositions simplistes entre humains et nature.
Texte intégral (1652 mots)
Dans le film, des scientifiques ont mis au point une technologie qui permet de transférer la conscience humaine dans des animaux robotiques très réalistes. Disney/Pixar

Animaux qui se mangent entre eux, humains ni totalement bons ni totalement mauvais : avec Jumpers, Pixar s’éloigne du manichéisme habituel de l’animation occidentale. Le film propose une vision plus réaliste — et plus complexe — de notre relation à la nature.


Le nouveau film de Pixar, Jumpers (Hoppers en VO), suit Mabel Tanaka, une jeune écologiste qui a grandi en explorant une clairière forestière avec sa grand-mère. Lorsque le maire de la ville de Beaverton annonce un projet de destruction de la clairière pour construire une nouvelle autoroute, les tentatives de Mabel pour l’en empêcher restent sans effet. Jusqu’au jour où elle découvre un laboratoire universitaire secret.

Dans ce laboratoire, des scientifiques ont mis au point une technologie capable de transférer la conscience humaine dans des animaux robotisés très réalistes, permettant aux humains de faire l’expérience du monde du point de vue d’un animal. Mabel (Piper Curda en VO, Mallory Wanecque en VF) s’incarne alors dans un castor robotique afin de mobiliser les animaux de la clairière. Mais ce qu’elle y découvre — un monde régi par ses propres règles complexes de coexistence — s’avère bien plus compliqué qu’elle ne l’avait imaginé.

Dix-sept ans après « Wall-E »

La phrase centrale du film est prononcée par Grand-mère Tanaka (Karen Huie en VO, Françoise Vallon en VF) alors qu’elle est assise tranquillement dans la nature avec Mabel : « « Il est difficile d’être en colère quand on a le sentiment de faire partie de quelque chose de plus grand. » (« It’s hard to be mad when you feel like you’re part of something big »). Une réplique simple qui ancre l’ensemble des valeurs morales du film.

Jumpers arrive 17 ans après Wall-E, le dernier film de Pixar à thématique environnementale explicite. Traditionnellement, l’animation grand public occidentale a plutôt privilégié une sentimentalité anthropomorphique au détriment d’un véritable réalisme écologique. Jumpers marque toutefois un tournant vers davantage de complexité : les animaux s’y mangent entre eux et les humains n’y sont pas présentés comme de simples méchants. En montrant les réalités parfois peu « mignonnes » de la nature, Pixar adopte une narration environnementale plus nuancée.

La bande annonce de Jumpers.

Le film est peuplé de personnages en colère : Mabel face à la destruction de la nature ; le maire Jerry (Jon Hamm en VO, Eilias Changuel en VF) face aux tentatives de Mabel d’entraver son projet d’autoroute ; la reine des papillons monarques (Meryl Streep en VO, Frédérique Tirmont en VF), indignée par le manque de respect des humains envers la faune ; et son héritier Titus (une chenille doublée par Dave Franco en VO et Jean-Christophe Dollé en VF), irrité à la fois par les humains et par les animaux qui méprisent les insectes.

Leur colère sera familière à quiconque travaille dans la protection de l’environnement. Le sentiment que la nature recule sans cesse face aux intérêts économiques engendre une frustration intense — une expérience que j’ai moi-même faite à de nombreuses reprises au cours de ma carrière.

Face à tout cela, le chef des castors de l’étang, le roi George (Bobby Moynihan en VO, Artus en VF), propose cependant une alternative discrètement radicale à travers ses « règles de l’étang ». Il connaît chaque créature de l’étang par son nom, jusqu’aux vers de terre. Il estime que la faim doit être satisfaite, même si un animal doit en manger un autre. Et surtout, il affirme que « nous sommes tous dans le même bateau » — un principe qu’il étend même aux humains qui détruisent son habitat.

George incarne ce que les chercheurs en environnement appellent des valeurs relationnelles : les liens qui relient les humains à la nature et aux autres humains, et qui façonnent ce que nous sommes en tant que personnes.

Sa vision du monde donne toute sa portée à la phrase de Grand-mère Tanaka. Le film résiste à la tentation de faire de son antagoniste humain un simple méchant. Le maire Jerry n’est pas seulement un promoteur malveillant. C’est, à bien des égards, un maire apprécié et compétent. Il échoue simplement à se soucier de la faune sauvage.

Cela reflète la véritable complexité des systèmes socio-écologiques, où les arbitrages entre développement humain et protection de l’environnement relèvent rarement d’une opposition entre le bien et le mal. Cette complexité morale rappelle davantage les films du studio d’animation japonais Studio Ghibli que les productions Pixar traditionnelles. Des films de Ghibli comme Princesse Mononoké (1997) refusent les résolutions simplistes, montrant des humains qui ne sont pas purement destructeurs et une nature qui n’est pas simplement passive.

Comme je l’ai soutenu ailleurs, il s’agit d’une approche nettement non occidentale de la narration environnementale. Le fait que Pixar semble s’inspirer de cette tradition est significatif. Cela suggère que les récits environnementaux les plus efficaces ne reposent pas sur le cadre moral habituel de l’animation occidentale.

Le message de Jumpers est que la rhétorique du « nous contre eux » n’a jamais permis de résoudre une crise environnementale — ni aucune crise globale. La colère et la peur divisent les individus. Le sentiment d’appartenir à un même ensemble, lui, crée du lien.

Représentation dans les récits environnementaux

Jumpers fait aussi quelque chose d’important : le film place une femme d’origine est-asiatique au centre d’un récit écologique. Ce n’est pas seulement une question de représentation. C’est aussi une question de savoir qui a sa place dans les espaces environnementaux.

En tant que chercheuse en environnement britannique d’origine chinoise, je suis particulièrement sensible à ces questions. Au Royaume-Uni, 95 % du secteur de l’environnement s’identifie comme blanc. Ce manque de diversité ne se résume pas à une question de chiffres. Le terme « environnementaliste » est depuis longtemps associé à la blancheur et à la richesse, et ces associations influencent qui entre dans la profession, qui y reste et quelles approches sont jugées légitimes.

Ayant grandi sous la pression de choisir une profession stable et prestigieuse, beaucoup de personnes issues de minorités ne considèrent jamais la protection de l’environnement comme une voie qui leur serait accessible. J’ai moi-même ressenti cette tension, et elle touche de manière disproportionnée les personnes issues de minorités. Lorsque les récits médiatiques excluent les voix minoritaires des histoires environnementales, ils renforcent l’homogénéité qui fragilise le champ de la conservation environnementale.

Dans Jumpers, le rôle de Mabel, qui fait le lien entre le monde naturel du roi George et le monde humain, reflète une position que de nombreux universitaires issus de milieux sous-représentés connaissent bien. Ils deviennent traducteurs, intermédiaires, ceux qui circulent entre plusieurs mondes. D’un point de vue personnel, voir ce rôle incarné par une femme est-asiatique dans un grand film d’animation ne me semble pas anodin. Cela envoie un signal à de jeunes publics issus de la diversité : la défense de l’environnement est aussi un espace qui leur appartient. J’espère que ce film inspirera une nouvelle génération de défenseurs de l’environnement issus d’horizons variés.

L’animation peut toucher les publics par des voies émotionnelles différentes de celles de la recherche académique. Le film utilise cette capacité avec intelligence, en évitant de simplifier à l’excès la crise environnementale. La phrase de Grand-mère Tanaka est le type de message environnemental qui reste en mémoire. Non pas un avertissement, mais une invitation à renouer le lien entre les humains et la nature.

The Conversation

Yuan Pan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.04.2026 à 10:00

Ce que les frappes iraniennes sur des centres de données Amazon changent — ou non — à la conduite de la guerre

Dennis Murphy, Ph.D. Student of International Affairs, Georgia Institute of Technology

Les centres de données commerciaux sont devenus des infrastructures cruciales et sont donc désormais ciblés en temps de guerre.
Texte intégral (2027 mots)
Un panache de fumée s’élève à Abu Dhabi le 1er mars 2026, suite aux frappes de drones iraniens sur la ville, notamment contre les centres de données. Ryan Lim/AFP via Getty Images

L’intelligence artificielle est devenue un outil central des opérations militaires, notamment pour l’armée des États-Unis. Les centres de données qui la font fonctionner, principalement basés dans la région du Golfe, constituent donc des infrastructures cruciales. Et comme tout dispositif critique, ils deviennent des cibles potentielles en temps de guerre.


Le 1er mars 2026, peu avant l’aube, des drones iraniens ont visé deux centres de données Amazon situés aux Émirats arabes unis. Un troisième centre, au Bahreïn, a également été touché, bien qu’il ne soit pas établi qu’il avait été visé de façon délibérée. L’Iran a en tout cas indiqué qu’il considérait les centres de données commerciaux comme des cibles.

Il s’agit de la première fois qu’un État cible délibérément des centres de données dans le cadre d’un conflit armé. Par le passé, ces infrastructures avaient fait l’objet d’opérations d’espionnage et de cyberattaques, notamment en 2024, lorsque des hackers ukrainiens ont détruit des données stockées dans des centres militaires russes, mais l’attaque iranienne se distingue par sa nature : ses drones ont cette fois endommagé des infrastructures matérielles.

Les progrès de l’intelligence artificielle accroissent l’importance stratégique des centres de données. L’armée états-unienne, en particulier, a largement investi dans des outils d’IA destinés aux systèmes d’aide à la décision (SAD) dans le cadre de ses opérations en Iran et au Venezuela. C’est pourquoi les forces iraniennes pourraient chercher à neutraliser les infrastructures qui, selon leurs dirigeants, sont employées dans le cadre de ces opérations militaires.


À lire aussi : La guerre à l’heure de l’IA


Il n’est cependant pas établi que ces centres spécifiques aient été utilisés par l’armée états-unienne. Les attaques pourraient avoir eu pour seul objectif de punir les Émirats arabes unis en raison de leurs liens avec les États-Unis.

Doctorant à Georgia Tech spécialisé dans l’impact des technologies sur la sécurité internationale, je ne considère pas que ces attaques transforment fondamentalement la nature de la guerre. Elles contraignent néanmoins les nations à reconnaître que les centres de données constituent désormais des cibles potentielles dans les conflits armés — même lorsqu’ils ne soutiennent pas directement des opérations militaires.

Les centres de données et le cloud

L’armée américaine intègre de plus en plus l’intelligence artificielle dans ses systèmes d’aide à la décision. Lors de l’opération « Absolute Resolve », qui a permis à Washington d’enlever le président vénézuélien Nicolas Maduro comme actuellement avec les frappes militaires contre l’Iran, les États-Unis ont recours à l’IA, notamment Claude (d’Anthropic), à des fins d’analyse du renseignement et d’appui opérationnel.

Si l’IA permet d’accélérer la conduite des opérations militaires, les outils qu’elle mobilise ne sont pas embarqués à bord d’avions ou de navires. Lorsqu’un militaire utilise Claude, l’infrastructure informatique qui alimente le modèle et ses analyses est généralement hébergée sur une plateforme cloud sécurisée d’Amazon Web Services (AWS), qui stocke des données gouvernementales confidentielles ainsi que divers outils logiciels.

Les principes fondamentaux des centres de données expliqués.

Les centres de données commerciaux constituent le socle physique du cloud. Par exemple, chaque fois qu’un utilisateur ouvre Netflix pour regarder une série, le contenu est probablement diffusé depuis un centre de ce type, qui appartient d’ailleurs peut-être lui aussi à AWS. Lorsque ces centres tombent en panne, les interruptions affectent une multitude de services de divertissement, d’information, et de fonctions gouvernementales.

L’IA étant un moteur de croissance économique, les centres de données représentent une infrastructure critique. Ils assurent le bon fonctionnement de l’IA ainsi que d’une grande partie d’Internet dont dépendent les gouvernements et le secteur privé. Lorsque l’Iran a attaqué les centres de données des Émirats arabes unis, cela a provoqué des perturbations massives au sein du système bancaire local.

Les centres de données commerciaux font fonctionner la plupart des technologies sur lesquelles repose le monde moderne, y compris les systèmes d’IA. Les perturber revient à paralyser à la fois l’armée et la société d’un pays. Étant donné qu’AWS exploite un grand nombre de ces centres à l’échelle mondiale, il est probable que ses infrastructures continueront d’être prises pour cible dans les conflits à venir.

S’en prendre aux alliés des États-Unis

Des chercheurs de Just Security ont relevé, le 12 mars 2026, que les États-Unis exigent désormais des fournisseurs de services de cloud computing qu’ils stockent les données gouvernementales et militaires sur le territoire américain ou dans des bases du département de la Défense : « Transférer ces données vers des centres de données Amazon dans la région du Golfe nécessiterait une autorisation spéciale ; nous ignorons si celle-ci a été accordée. »

Le Corps des gardiens de la révolution islamique a néanmoins affirmé que ces frappes visaient des centres de données soutenant les activités militaires et de renseignement de « l’ennemi ». Dix jours après l’attaque initiale, une agence de presse iranienne a déclaré que les centres de données des grandes entreprises technologiques et d’autres infrastructures physiques de la région étaient désormais considérés comme des « infrastructures technologiques ennemies ».

Plutôt que pour des motifs militaires, l’Iran visait peut-être les Émirats dans le but de déstabiliser l’économie mondiale et attirer l’attention internationale. Le Golfe étant l’un des principaux bénéficiaires des investissements technologiques américains, l’attaque pourrait avoir été symbolique en ciblant le cœur de la coopération américano-arabe. Les infrastructures d’IA, notamment les centres de données commerciaux, constituent une part croissante du leadership américain dans la région. Ce conflit pourrait donc compromettre l’avenir des infrastructures IA dans le Golfe.

Cette maquette représente un immense centre de données, qui fait partie du projet Stargate auquel participent des entreprises technologiques américaines, actuellement en construction aux Émirats arabes unis. Giuseppe Cacace/AFP

Une importance croissante, des cibles vulnérables

Et puisque les centres de données sont de plus en plus importants pour la sécurité nationale, l’économie et la société en général, il peut être tentant de considérer ces attaques comme un bouleversement fondamental dans la nature de la guerre. Toutefois, n’oublions pas que l’Iran a lancé des milliers de missiles et de drones contre des cibles aux Émirats. Bien que la grande majorité ait été interceptée, les deux ayant frappé les centres de données ne représentent qu’une petite part des frappes ayant touché des infrastructures civiles, notamment les aéroports et les hôtels.

La vulnérabilité des centres de données commerciaux — de grande taille, relativement fragiles et dépourvus de défenses aériennes propres — laisse penser que ceux situés aux Émirats ont pu être choisis comme cibles pour des raisons d’opportunité ou de facilité. Autrement dit, ils ont été frappés parce qu’ils pouvaient l’être.

Il semble toutefois probable que, à mesure que l’utilisation de l’IA et les services cloud prendront de l’ampleur à l’échelle mondiale, les centres de données commerciaux deviendront des cibles récurrentes dans les conflits futurs.

The Conversation

Dennis Murphy est affilié à Georgia Tech, au Georgia Tech Research Institute, à la RAND Corporation, au Notre Dame International Security Center et à l’Astra Fellowship. Il a auparavant été affilié au Lawrence Livermore National Laboratory, à la Marine Corps University et au programme ERA Fellowship de l’université de Cambridge.

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03.04.2026 à 20:26

Mines antipersonnel : l’inquiétant retour d’une arme que le droit avait bannie

Julia Grignon, Professeure associée, directrice de la Clinique de droit international d’Assas, Université Paris-Panthéon-Assas

Célia Aubry, Doctorante au Centre Thucydide et au Centre de Recherche sur les Droits de l'Homme et le Droit Humanitaire, Université Paris-Panthéon-Assas

Cinq pays d’Europe de l’Est, ainsi que l’Ukraine, se sont récemment retirés du Traité d’Ottawa qui interdit l’emploi des mines antipersonnel.
Texte intégral (2110 mots)

Les mines antipersonnel ont déjà fait, et continuent de faire, des millions de victimes dans le monde. Un traité de 1997 avait abouti à une nette baisse de leur production, mais dans le contexte de la guerre en Ukraine, plusieurs pays ont décidé de recommencer à les utiliser, alors même que, par leur nature, elles contreviennent au droit international et qu’elles sont, en outre, largement inefficaces pour bloquer l’avancée des troupes ennemies, ce qui est la raison invoquée pour justifier leur emploi.


Alors que le droit international est désormais ouvertement bafoué, et qu’à l’intérieur de celui-ci le droit international humanitaire fait l’objet d’instrumentalisations croissantes, la journée internationale de lutte contre les mines, le 4 avril, est l’occasion de rappeler quelques fondamentaux sur un moyen de guerre que l’on croyait appartenir au passé mais à propos duquel certains événements récents font naître de vives inquiétudes.

Que sont les mines antipersonnel ?

Les mines antipersonnel sont des armes « conçue[s] pour exploser du fait de la présence, de la proximité ou du contact d’une personne et destinée[s] à mettre hors de combat, blesser ou tuer une ou plusieurs personnes ». Utilisées de façon intensive depuis au moins la Seconde Guerre mondiale, à l’instar de la « Bouncing Betty » (Mine-S) allemande, l’UNICEF estimait déjà en 1996 qu’elles avaient fait plus d’un million de victimes depuis 1975. L’Observatoire des mines, quant à lui, a recensé plus de 165 724 victimes de ces armes depuis le début de ses relevés systématiques en 1999. En raison, notamment, de leur incompatibilité avec les règles cardinales relatives à la conduite des hostilités en droit international humanitaire, les mines antipersonnel sont interdites.

Lors de leur déclenchement, ces armes sont en effet incapables de distinguer entre une personne civile et un militaire, ce qui constitue une violation de la règle de la distinction. De même, lorsqu’elles ne tuent pas, ces armes mutilent, en violation de l’interdiction des maux superflus. Bien que ces règles suffisent à elles seules à en prohiber l’utilisation, l’interdiction des mines antipersonnel fait l’objet d’un Traité international. Adopté en 1997 à Ottawa, ce Traité ne se limite pas à interdire le recours à ces armes, mais prévoit également l’interdiction de leur mise au point, de leur production, de leur acquisition, de leur stockage, de leur conservation et de leur transfert.

Aujourd’hui, 161 États sont parties à ce Traité, qui a eu, depuis 1997, d’indéniables effets positifs, tels que la diminution drastique du nombre de pays producteurs de mines – passé de 50 en 1999 à une dizaine aujourd’hui – et la destruction de plus de 55 millions de mines stockées. Mais certaines décisions récentes ravivent les préoccupations. Dans le courant de l’année 2025, cinq pays – l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Finlande et la Pologne – ont annoncé leur retrait du Traité, invoquant des impératifs de sécurité.

Par ailleurs, l’Ukraine a fait savoir qu’elle suspendait l’application de la Convention en raison du conflit qui l’oppose à la Russie, pour tenter de contourner l’interdiction qu’ont les États parties au Traité de s’en retirer lorsqu’ils sont engagés dans un conflit armé. Cette suspension n’est cependant pas envisagée par la Convention, puisque cela irait totalement à l’encontre de son but si des États en situation de conflit pouvaient finalement décider d’avoir recours à des mines antipersonnel.

Ces décisions d’opportunité font planer la menace d’un retour à une arme bannie depuis près de 30 ans. Qu’elles aient été prises par cinq pays membres de l’Union européenne inquiète d’autant plus que cela contribue à l’érosion du droit international humanitaire. Ce quintuple retrait est du reste en parfaite contradiction avec les objectifs en la matière de l’UE qui, par la voix du Conseil en mai 2024, réaffirmait que la Convention d’Ottawa était un « instrument clé du désarmement, dont il faut garantir l’intégrité, la pleine mise en œuvre et la stricte application, et s’efforcer d’obtenir l’adhésion universelle ».

Une arme à l’efficacité contestée sur le plan militaire mais dévastatrice pour les civils

Au-delà des aspects juridiques, les mines antipersonnel ont également des effets à très long terme. En plus du handicap à vie qu’elles provoquent lorsque les personnes qui en sont les victimes ont dû subir une amputation, et des traumatismes psychologiques qu’elles occasionnent, elles sont un frein au retour à une vie en paix et à la reconstruction.

Les champs qui ont été minés ne sont plus cultivables, les résidences qui ont été minées ne sont plus habitables, les routes qui ont été minées ne sont plus praticables, etc. Autant de situations qui empêchent la population civile de reprendre ses activités de l’avant-guerre et qui suscitent quotidiennement la reviviscence du conflit, interdisant de laisser le passé derrière soi pour aller de l’avant.

De surcroît, non seulement ce sont les civils qui en sont les premières victimes, mais l’efficacité militaire de ces armes est remise en cause. Elles n’offrent pas véritablement de garantie de sécurité et n’ont aucun effet sur la protection des frontières. Comme nous avions eu l’occasion de le souligner lors de l’annonce de ces retraits, « il est donc possible à la fois de poursuivre la satisfaction d’avantages militaires et de minimiser le coût humain des conflits ». Grâce aux avancées technologiques faites en 30 ans, de nombreuses alternatives existent aujourd’hui, à l’image des systèmes modernes d’armes à guidage de précision ou des nouvelles technologies de surveillance du terrain.

En outre, l’argument selon lequel ces armes devraient pouvoir être utilisées en raison du fait qu’elles sont utilisées par l’adversaire est irrecevable. En droit international humanitaire, la règle de la réciprocité ne s’applique pas : qu’une partie au conflit le viole n’autorise pas une autre à faire de même.


À lire aussi : Amnesty International et l’Ukraine : de la difficulté d’invoquer le droit humanitaire en temps de guerre


Cela a d’ailleurs été mis en avant par le président de la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme dans une lettre adressée aux autorités françaises en avril 2025 : > « Le réarmement de l’Europe ne peut pas se faire au détriment des droits et de la protection des personnes et le recours à des moyens illicites par une partie à un conflit armé ne devrait jamais justifier leur utilisation par une autre. »

Plus encore, tous les États du monde, au titre du droit international humanitaire coutumier, qu’ils soient ou non parties à la Convention d’Ottawa, sont tenus de respecter les règles relatives à la conduite des hostilités dans leurs opérations militaires. Ils doivent donc en tout temps veiller à n’utiliser que des armes qui permettent de distinguer un civil d’un militaire et qui ne sont pas de nature à créer des dommages collatéraux excessifs, tout en prenant toutes les précautions pratiquement possibles en vue, en particulier, « d’éviter et, en tout cas, de réduire au minimum les pertes en vies humaines dans la population civile et les blessures aux personnes civiles ».

Quant aux États baltes (sauf la Lituanie qui ne l’a pas ratifié), la Pologne et la Finlande, ils demeurent soumis aux obligations contenues dans les instruments conventionnels par lesquels ils sont liés, au premier rang desquels le Protocole II à la Convention de 1980 sur certaines armes classiques, qui limite l’usage des mines.

La campagne lancée par Handicap International

À l’occasion de ce 4 avril, Handicap International lance sa campagne « Nobel Piece. Réparer la paix, ensemble ». Celle-ci fait écho à l’obtention du prix Nobel de la paix en 1997 sous la bannière de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel. L’objectif est que d’ici le 30e anniversaire de l’attribution de ce prix, fin 2027, les États s’étant retirés du Traité reviennent sur leur décision et que d’autres y adhèrent. L’organisation a d’ailleurs annoncé un acte symbolique fort : elle va découper en plusieurs morceaux son prix Nobel et envoyer ces morceaux à plusieurs dirigeants mondiaux afin de les alerter sur le danger du retour des mines antipersonnel.

Cet objectif nécessite la mobilisation de toutes et tous. Le respect du droit international humanitaire est l’affaire de l’ensemble de la communauté, et peut-être encore davantage lorsqu’il s’agit des mines antipersonnel dont 90 % des victimes sont des personnes civiles et parmi elles près de la moitié sont des enfants.

À l’heure où la France, avec d’autres, se prépare à l’hypothèse d’un conflit de haute intensité, il est essentiel que l’ensemble de la population non seulement soit sensibilisé aux règles applicables dans les conflits armés mais se mobilise pour leur pleine et entière application. Ce n’est pas lorsque les temps sont troublés qu’il convient de saisir des enjeux relatifs au respect du droit et de l’État de droit – il sera alors trop tard – mais dès le temps de paix, en consolidant les règles existantes, plutôt qu’en contribuant à les éroder. L’objectif reste un monde sans mines, où vivre debout est un droit, pas un défi.

The Conversation

Julia Grignon est membre de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme. Julia Grignon a dirigé deux projets financés par le Conseil en recherche en Sciences Humaines du Canada. Julia Grignon dirige la Clinique de droit international d'Assas, dont Handicap International est l'un des partenaires

Célia Aubry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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