15.05.2026 à 11:40
Annie Persons, Lecturer in Literature, University of Virginia

Pourquoi le charbon est-il si souvent représenté comme « propre », « beau » ou même « mignon » ? De la publicité du XIXe siècle aux réseaux sociaux de l’administration Trump, l’histoire de cette communication révèle une longue entreprise de banalisation des dangers du charbon.
Si vous suivez les publications de l’administration Trump sur les réseaux sociaux, vous avez peut-être remarqué sa nouvelle mascotte : un morceau de charbon en dessin animé, doté de grands yeux et de traits rappelant ceux d’un bébé. Baptisé « Coalie », le personnage a déclenché une vague de critiques presque immédiatement après sa présentation par le secrétaire à l’Intérieur Doug Burgum pour l’Office of Surface Mining and Reclamation Enforcement au début de l’année 2026.
Le design de Coalie s’inspire du style japonais kawaii, un terme signifiant « mignon » ou « adorable ». Cette mascotte s’inscrit dans les efforts récents de la Maison Blanche pour présenter le charbon comme quelque chose d’inoffensif, malgré les effets bien documentés de l’extraction et de la combustion de cette énergie fossile sur l’environnement et la santé humaine.
En tant que spécialiste de la littérature et de la culture américaines, je travaille sur les représentations médiatiques du charbon, depuis le XIXe siècle, lorsque cette ressource est devenue la principale source d’énergie aux États-Unis. L’utilisation du charbon a continué de croître jusqu’au début des années 2000, avant que d’autres sources d’énergie deviennent moins coûteuses et que ses effets néfastes sur la santé et l’environnement ne deviennent inacceptables pour une partie croissante du public.
Si « Coalie » est une nouveauté, la logique qui le sous-tend, elle, ne l’est pas. Depuis des siècles, les promoteurs du charbon s’efforcent de présenter cette ressource comme inoffensive — mais aussi « propre » et « belle », pour reprendre les mots du président Donald Trump.
Les humains vivant au contact du charbon brûlé s’en plaignent depuis aussi longtemps qu’ils l’utilisent. Ainsi, en 1578, la reine Élisabeth Ire se disait déjà « profondément incommodée et irritée par [son] goût et sa fumée » dans l’air. En 1661, le traité Fumifugium de John Evelyn décrivait quant à lui les effets néfastes du charbon sur la santé respiratoire.
Les colons anglais ont notamment été attirés vers l’Amérique du Nord en raison de l’abondance de ses ressources en bois, qui constituait une alternative au charbon devenu extrêmement coûteux en Angleterre à cause de la déforestation.
Mais au XIXe siècle, le prix du bois augmenta lui aussi aux États-Unis. Lorsque, dans les années 1820, la découverte des riches gisements d’anthracite de Pennsylvanie se répandit, les habitants des villes accueillirent avec enthousiasme cette nouvelle source d’énergie moins chère.
Outre son prix plus faible, l’anthracite est devenue attractive en raison de sa forte teneur en carbone et de sa faible teneur en soufre, qui produisaient moins de fumée visible lors de la combustion. Dans une lettre enthousiaste publiée en 1815 dans l’American Daily Advertiser, un lecteur décrivait cette forme de charbon — reflétant des opinions de plus en plus répandues — comme procurant « une chaleur très régulière et agréable ».
La diffusion de l’anthracite a également renforcé l’acceptation d’un charbon bitumineux plus fumant, mais meilleur marché. Pour aider les ménages, des manuels domestiques destinés aux principales utilisatrices du charbon, les femmes, tentaient d’imaginer des solutions pour limiter la fumée. En 1869, Harriet Beecher Stowe, surtout connue comme autrice de La Case de l’oncle Tom, et sa sœur Catharine Beecher publient ainsi l’un des nombreux textes du XIXe siècle reconnaissant les « méfaits » de la fumée de charbon, tout en expliquant comment créer « une maison saine » dans leur manuel domestique American Woman’s Home.
Les consommateurs proposaient également des solutions temporaires pour préserver la qualité de l’air intérieur malgré l’usage du charbon, en envoyant leurs astuces aux manuels domestiques, magazines et journaux qui les publiaient ensuite.
Dans le même temps, à mesure que le siècle avançait, les compagnies charbonnières et les fabricants de poêles à charbon commencèrent à affirmer que brûler du charbon était bon pour la santé, capable non seulement d’améliorer l’air intérieur mais aussi d’embellir les foyers. Une publicité publiée dans un journal en 1892 affirmait ainsi que les poêles étaient « nécessaires pour chauffer, égayer et embellir la maison tout en préservant sa santé ».
Au XXe siècle, les publicitaires ont multiplié les arguments plus colorés encore sur les prétendus bienfaits du charbon. Dans une publicité de magazine, une mère et son enfant montrent un poêle crépitant alimenté par le charbon de la compagnie, présenté comme « inégalé en matière de pureté, de propreté et de qualité de combustion ».
De son côté, la compagnie ferroviaire Lackawanna Railroad Company a créé le personnage élégant — et souvent adepte des slogans rimés — de Phoebe Snow. Dans l’une de ses publicités, elle insiste sur l’importance du confort, suggérant que l’anthracite permettait non seulement de voyager plus vite, mais aussi de rendre les trajets, et la vie en général, plus agréables.
Les campagnes publicitaires autour du charbon mettaient souvent en scène des enfants afin d’évoquer la sécurité et de toucher les parents. Une autre publicité de la série Phoebe Snow promettait ainsi que les voyages en train alimentés à l’anthracite permettraient aux enfants de rester « propres et pleins de vie ».
Dans les années 1930, une publicité est même allée jusqu’à placer un morceau d’anthracite à côté d’un enfant dans une baignoire, une proximité visuelle suggérant que le charbon était presque aussi bénéfique que le savon.
Il existait d’ailleurs — et il existe toujours — des savons fabriqués à partir de « goudron de houille », un sous-produit liquide issu de la production du coke, un combustible dérivé du charbon bitumineux utilisé dans les hauts fourneaux industriels. L’entreprise britannique Wright’s, également populaire aux États-Unis, a ainsi diffusé de nombreuses publicités vantant les propriétés antiseptiques de ses savons pour les enfants.
Toutes ces publicités cherchaient à exploiter le désir des mères de protéger la santé de leurs enfants. Elles tentaient aussi de contrer l’image tyrannique du « King Coal » (« le roi charbon »), apparue dans un contexte marqué par les grèves de mineurs dénonçant des conditions de travail et de vie dangereuses et dégradées, ainsi que par l’augmentation des cas de maladie du poumon noir.
Au milieu du XXe siècle, le pétrole a remplacé le charbon comme principale source d’énergie aux États-Unis. Dans le même temps, le mouvement écologiste américain gagnait en influence, tandis que le gaz naturel commençait à apparaître comme une alternative au charbon.
En réaction, les compagnies charbonnières ont redoublé d’efforts pour entretenir le fantasme d’un « charbon propre ».
Une publicité de 1979 d’American Electric Power allait ainsi à rebours des obligations imposées par le Clean Air Act, qui forçaient les compagnies charbonnières à installer des systèmes de « lavage » destinés à retirer le dioxyde de soufre des fumées. La publicité représentait pourtant quelqu’un en train de nettoyer du charbon… à la main.
Aujourd’hui, le charbon ne produit plus que 16,2 % de l’électricité américaine, contre plus de la moitié de la production électrique du pays dans les années 1990. Mais les États-Unis n’en ont pas fini avec cette énergie. Même si la production de charbon est aujourd’hui bien inférieure à son niveau historique maximal, et alors que les entreprises tentent de fermer d’anciennes centrales devenues non rentables, Donald Trump a promis de « relancer » l’industrie charbonnière américaine.
Outre le fait d’ordonner le maintien en activité de certaines centrales à charbon, l’administration Trump a ressorti d’anciennes méthodes de promotion du charbon, notamment en le qualifiant à plusieurs reprises de « propre et beau ». L’une des images de communication montre même Coalie aux côtés d’une famille de mineurs, dans une mise en scène rappelant les publicités d’il y a un siècle.
Et, comme les campagnes qui l’ont précédée, cette image cherche à donner une apparence innocente à un produit qui nuit à la santé humaine et à l’environnement.
Une étude publiée en 2018 a montré que les cas de maladie du poumon noir étaient en augmentation dans les Appalaches, région où est aujourd’hui extrait environ 40 % du charbon américain. Vivre à proximité d’une centrale électrique fonctionnant aux énergies fossiles expose les habitants à des polluants qui contribuent à des décès prématurés, à l’asthme et au cancer du poumon, notamment les particules fines PM2.5, le dioxyde de soufre et le mercure.
Même lorsqu’il est simplement stocké en tas avant d’être utilisé dans une centrale, le charbon peut nuire à la santé humaine : le vent disperse alors la poussière de charbon dans l’air, jusque dans les poumons des habitants.
Le mythe d’un charbon sain et compatible avec une image familiale existe depuis des siècles — mais le charbon n’a jamais été ni propre, ni mignon.
Annie Persons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.05.2026 à 11:39
Stephan Blum, Research Associate, Institute for Prehistory and Early History and Medieval Archaeology, University of Tübingen
Stefan Baumann, Assistant Professor of Egyptology, KU Leuven

Dans l’Empire romain, l’Iliade n’était pas seulement un grand texte littéraire : elle structurait l’éducation, le pouvoir et la mémoire collective. Jusqu’à finir, parfois, recyclée comme simple matériau de rembourrage dans une momie égyptienne.
Une découvert inattendue… En inspectant l’intérieur d’une momie égyptienne vieille de 1 600 ans datant de l’époque romaine, des archéologues ont trouvé un fragment de l’Iliade d’Homère. Le texte n’avait pas été placé à côté du corps, mais à l’intérieur même de l’abdomen de la momie. Pourtant la véritable surprise ne tient pas seulement à l’endroit où ce fragment a été retrouvé. Elle est surtout liée à la manière dont il s’y est retrouvé. Pour le comprendre, il faut remonter à l’Iliade elle-même — et à ce qu’elle est devenue dans le monde romain.
Dans L’Iliade, poème composé au VIIIe siècle avant notre ère et attribué à Homère, la guerre de Troie ne s’achève ni dans le triomphe ni dans le renouveau. Elle se termine dans la dévastation. Le poème s’achève au bord de l’effondrement, alors que Troie n’est plus qu’un paysage de ruines héroïques. Et pourtant, l’histoire ne s’arrête pas là.
Selon la tradition romaine ultérieure, un Troyen aurait pourtant échappé à la catastrophe. Énée — fils d’Anchise et de la déesse Aphrodite — aurait fui la ville en flammes en portant son père sur ses épaules et les dieux domestiques dans ses bras. Il aurait ensuite traversé la Méditerranée vers l’ouest, jusqu’en Italie, où il serait devenu l’ancêtre des Romains.
Cette suite ne figure pas dans l’Iliade elle-même. Elle a été élaborée plusieurs siècles plus tard, notamment dans l’Énéide de Virgile. Mais elle a profondément transformé le sens de la guerre de Troie. Le passé, autrement dit, était continuellement réorganisé à travers des récits sans cesse réécrits, prolongés et reliés entre eux à travers le temps et l’espace.
Pour les Romains, la guerre de Troie était bien plus qu’une lointaine légende grecque. Elle est devenue une manière de penser les origines, l’identité et le pouvoir.
Revendiquer une filiation avec Troie ne consistait pas simplement à établir une généalogie. Cela supposait un véritable travail culturel permanent, nourri par les récits, l’éducation et une mémoire collective partagée. L’Iliade fournissait la matière première : des personnages, des événements et des lignées que chaque génération pouvait remodeler et réinterpréter.
Dans tout l’Empire romain, les élites cultivées apprenaient Homère dans le cadre de leur éducation. Elles le citaient dans leurs discours, l’analysaient dans les salles de classe et s’en servaient pour affirmer leur autorité culturelle. Connaître l’Iliade, c’était maîtriser un langage commun compris à travers tout l’Empire.
Un sénateur à Rome, un professeur en Asie Mineure ou un étudiant en Égypte pouvaient ainsi se référer aux mêmes récits. Le poème constituait un cadre culturel partagé permettant à des populations très différentes de s’inscrire dans une histoire commune.
À l’époque impériale romaine, le site de l’ancienne Troie — situé dans l’actuelle Turquie — est devenu un véritable lieu de pèlerinage culturel. Les empereurs ont investi dans son développement, reliant directement la cité aux origines troyennes revendiquées par Rome. Sous le règne de l’empereur Auguste, Troie est intégrée au discours politique de l’Empire. Puis, sous Hadrien, elle devient un élément central d’une culture du voyage, de la mémoire et du patrimoine.
Un visiteur arrivant à Troie au IIe siècle après J.-C. découvrait un paysage soigneusement mis en scène. On y trouvait des bains, des lieux d’hébergement et des espaces destinés aux spectacles. Un petit théâtre — l’Odéon — avait même été construit directement dans l’ancienne citadelle, de sorte que les vestiges de la ville de l’âge du bronze, considérés comme le décor des batailles légendaires autour de Troie, formaient un arrière-plan spectaculaire. Les visiteurs pouvaient parcourir ce qui était présenté comme le décor même de l’épopée homérique, vivant la guerre de Troie comme une histoire littéralement ancrée dans le sol sous leurs pieds.
À travers tout l’Empire romain, l’Iliade circulait comme un texte vivant : copiée, enseignée et lue. L’Égypte, l’une des provinces les plus importantes de Rome, ne faisait pas exception. Mais Homère y circulait dans un paysage culturel très différent du monde littéraire grec dans lequel le poème avait vu le jour.
Pour les Romains, l’Égypte apparaissait souvent comme un territoire où l’Antiquité était non seulement racontée, mais aussi matériellement préservée — à travers ses temples, ses monuments et des pratiques soulignant la continuité avec le passé. Dans le même temps, il s’agissait d’une société profondément hybride, où traditions égyptiennes, grecques et romaines se mêlaient de manière complexe.
Homère figurait parmi les auteurs les plus copiés en Égypte romaine : il était lu et enseigné comme marqueur d’éducation et d’appartenance culturelle, profondément intégré à la vie littéraire quotidienne.
La version homérique de la guerre de Troie occupait une place particulièrement importante parmi les élites grecophones, notamment dans des centres urbains comme Oxyrhynque, où la momie a été découverte. D’autres versions du récit — accordant davantage d’importance au séjour de Pâris et d’Hélène en Égypte, tel que le rapporte Hérodote à partir des récits de prêtres égyptiens — étaient probablement plus répandues au sein de la population égyptienne dans son ensemble.
Les premiers articles consacrés à la découverte du fragment retrouvé dans la momie égyptienne ont suggéré que le texte avait été volontairement choisi pour accompagner le défunt, comme un objet chargé d’une signification personnelle, peut-être lié à son éducation ou à son identité culturelle.
L’explication la plus convaincante est toutefois peut-être la plus simple. Les papyrus abîmés ou devenus inutilisables étaient souvent réemployés comme matériau bon marché. Ce fragment aurait ainsi pu servir de bourrage, regroupé avec d’autres morceaux puis inséré dans la cavité abdominale sans réelle considération pour son contenu littéraire.
Mais le simple fait qu’un fragment de l’Iliade ait pu finir comme matériau de remplissage montre à quel point Homère était profondément intégré à la vie quotidienne dans l’Égypte romaine.
Dans le monde romain, donner du sens au passé impliquait de circuler sans cesse entre les récits et les monuments, entre les généalogies et les profondeurs du temps. Chaque perspective permettait d’éclairer les autres.
L’Iliade a contribué à façonner un monde où différents passés pouvaient être reliés, comparés et réinterprétés. En connectant récits, lieux et traditions à travers toute la Méditerranée, le monde romain a fait du passé une ressource souple et réutilisable, capable de produire de l’identité, de l’autorité et un sentiment d’appartenance dans des contextes changeants.
C’est précisément pour cela que l’Iliade comptait autant : le texte circulait dans des contextes très différents. Il structurait l’éducation des élites, mais faisait aussi partie de la culture ordinaire de la lecture. À Troie, il a contribué à transformer la ville en lieu de mémoire culturelle.
Le texte lui-même a également connu une longue vie matérielle, survivant non seulement comme récit d’autorité, mais aussi à travers les manuscrits et supports d’écriture copiés, transmis — voire réutilisés à des fins totalement différentes. Son enseignement le plus durable est peut-être celui-ci : le passé n’est jamais simplement conservé. Il est sans cesse fabriqué et refabriqué à travers les récits, les pratiques et les objets matériels qui le transportent à travers le temps.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
15.05.2026 à 10:50
Qingqing Yang, Research Scientist of Education, University at Albany, State University of New York
Pourquoi certaines classes connaissent-elles davantage de harcèlement que d’autres ? Selon une étude américaine, les environnements scolaires les plus agités augmentent légèrement mais durablement le risque de violences entre élèves.
Aux États-Unis, environ un élève du primaire sur quatre déclare avoir été victime de harcèlement au moins une fois au cours d’une année scolaire.
Les enfants fréquemment harcelés ont davantage de risques de rencontrer des difficultés scolaires, de souffrir d’une moins bonne santé physique et de développer, en grandissant, des troubles comme la dépression, l’anxiété ou des addictions. Ces conséquences peuvent persister à l’âge adulte et contribuer à des situations de chômage et de précarité financière.
La plupart des recherches sur le harcèlement se concentrent sur les caractéristiques individuelles des enfants, par exemple le fait qu’ils présentent des signes d’agressivité ou que leurs parents aient recours à des punitions physiques à la maison. Les enfants exposés à une éducation sévère ou punitive, même sans violences physiques, peuvent eux aussi être davantage susceptibles d’adopter des comportements de harcèlement.
Mais de manière générale, les taux de harcèlement varient fortement d’une classe à l’autre.
De nouvelles recherches que j’ai menées avec des collègues de l’Université d’Albany aux États-Unis et d’autres établissements montrent que l’environnement de la classe joue un rôle important dans le harcèlement scolaire. Les enfants présentent un risque légèrement plus élevé d’être harcelés lorsqu’ils évoluent dans des classes fréquemment perturbées par des problèmes de comportement ou marquées par un climat chaotique — même en tenant compte de facteurs individuels comme leur personnalité ou leur environnement familial.
Nos résultats montrent ainsi que le harcèlement ne dépend pas seulement de ce que sont les enfants, mais aussi des environnements auxquels ils sont exposés à l’école.
Nous avons analysé des enquêtes menées auprès d’enseignants et d’élèves par le National Center for Education Statistics du département américain de l’Éducation entre 2014 et 2016. Ces données, recueillies à l’échelle nationale, concernaient des enseignants et des enfants de 3e, 4e et 5e année (CE2, CM1 et CM2).
Les enseignants devaient évaluer le caractère perturbé ou non de leur classe en indiquant combien d’élèves avaient des difficultés à rester attentifs, à se comporter correctement ou à suivre les consignes. Ils attribuaient également une note globale au niveau de perturbation dans leur classe.
De leur côté, les élèves indiquaient à quelle fréquence ils étaient victimes de harcèlement, qu’il s’agisse de moqueries, d’insultes, d’exclusion volontaire des jeux ou encore de violences physiques comme des bousculades ou des coups.
Pour s’assurer que ces résultats reflétaient une véritable tendance et non une simple coïncidence, nous avons utilisé une méthode statistique permettant de vérifier si les mêmes élèves déclaraient davantage — ou au contraire moins — de situation de harcèlement selon qu’ils se trouvaient dans des classes plus ou moins perturbées ou chaotiques au fil des années scolaires.
Autrement dit, nous avons étudié la manière dont les changements dans l’environnement scolaire d’un enfant étaient associés à des variations dans sa propre expérience du harcèlement. Cette approche permet de distinguer l’effet du climat de la classe des différences liées aux caractéristiques personnelles des enfants ou à leur environnement familial.
Traditionnellement, les dispositifs de lutte contre le harcèlement se concentrent sur les comportements individuels des élèves ou sur les dynamiques familiales. Les interventions peuvent par exemple consister à enseigner des compétences sociales aux enfants ou à proposer davantage de soutien et de formation aux parents pour les aider à réagir aux comportements de leurs enfants.
Cependant, les programmes ciblant uniquement les harceleurs ou les victimes ne sont pas toujours efficaces pour prévenir le harcèlement.
Nos résultats suggèrent qu’agir sur le désordre et les perturbations en classe constitue une piste crédible pour réduire le harcèlement. Les effets observés sont modestes mais constants, ce qui signifie que cette tendance demeure visible même lorsqu’on applique des tests statistiques rigoureux. Selon nous, une meilleure prise de conscience de ce lien pourrait avoir un impact significatif à l’échelle de toute une classe.
Lorsque les enseignants décrivent une classe comme perturbée, cela reflète à la fois le comportement des élèves et les difficultés rencontrées pour encadrer une salle de classe remplie d’enfants. Ces difficultés incluent le fait de maintenir l’attention des élèves, d’encourager des comportements appropriés et de s’assurer qu’ils suivent les consignes.
Dans les classes les plus chaotiques, les élèves peuvent parler en même temps, se lever sans arrêt ou avoir du mal à rester concentrés sur leur travail. Cela crée un environnement où il devient plus difficile de maintenir l’ordre et peut provoquer un « effet de contagion » des comportements négatifs. L’agressivité peut alors devenir plus fréquente et même être renforcée au sein du groupe, augmentant le risque de harcèlement.
Gérer une classe chaotique peut également être particulièrement éprouvant émotionnellement pour les enseignants. Ceux-ci doivent consacrer davantage de temps à gérer les perturbations et à recentrer les élèves sur leur travail. Cela réduit non seulement le temps et l’énergie dont ils disposent pour prévenir ou traiter les situations de harcèlement, mais aussi leur capacité à les repérer dès le départ.
Dans le même temps, il est important de rappeler que les classes fortement perturbées reflètent souvent des problèmes plus larges, comme des effectifs trop élevés, un manque de financement des établissements ou encore des difficultés rencontrées par les élèves en dehors de l’école — pauvreté, instabilité du logement ou traumatismes.
Mieux accompagner les enseignants, notamment grâce à des formations professionnelles portant sur le soutien émotionnel aux élèves ou sur l’association entre règles et conséquences positives ou négatives, peut contribuer à réduire les comportements perturbateurs en classe.
L’impact du chahut en classe s’inscrit également dans un contexte plus large d’inégalités sociales.
De précédentes recherches montrent que les élèves issus de familles modestes, appartenant à des minorités raciales ou ethniques, ainsi que les élèves en situation de handicap courent davantage de risques d’être victimes de harcèlement. Notre étude aide à comprendre pourquoi : ces élèves sont plus souvent scolarisés dans des classes chaotiques.
Cela ne signifie pas qu’ils sont volontairement placés dans ce type d’environnement, mais plutôt qu’ils fréquentent davantage des établissements disposant de faibles moyens financiers, avec des classes plus chargées, moins d’enseignants expérimentés et moins de dispositifs spécialisés pour accompagner les élèves qui en ont besoin.
Le harcèlement est un problème grave, fréquent dès l’école primaire, ce qui fait de sa prévention une priorité. Nos résultats déplacent le regard des seules caractéristiques individuelles et familiales des élèves vers l’environnement plus global de la classe.
Nos travaux suggèrent également que réduire le chaos et les perturbations en classe pourrait constituer une piste prometteuse pour lutter contre le harcèlement. D’autres recherches seront toutefois nécessaires afin d’identifier d’autres facteurs liés au fonctionnement des classes et de mieux comprendre comment ces dynamiques contribuent au harcèlement.
Qingqing Yang a reçu des financements de la fondation Spencer.