01.09.2026 à 17:04
Maria Elena Buslacchi, socio-anthropologue, chercheuse post-doc à L'Observatoire des publics et pratiques de la culture, MESOPOLHIS UMR 7064, Sciences Po / CNRS / Aix-Marseille Université, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
Le 18 juin dernier, les instances européennes ont déclaré la culture priorité stratégique de l’Union européenne.
Il est désormais admis que les pratiques culturelles produisent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales concrètes et positives pour la santé.
La « muséothérapie » se développe, et les premières prescriptions muséales ont déjà vu le jour.
Le 18 juin 2026, en marge du Conseil européen à Bruxelles, pour la première fois, le Parlement européen, la Commission européenne et le Conseil de l’Union européenne ont signé une déclaration commune faisant de la culture une priorité stratégique.
Ce texte, « L’Europe pour la culture – La culture pour l’Europe », affirme douze principes clés qui sont censés inspirer, sinon orienter, les politiques culturelles des pays membres. Parmi ces principes, celui de la culture comme enjeu de santé. La Commission reprend explicitement les conclusions d’un rapport d’experts des États membres, Culture for Health, qui met en avant les effets bénéfiques de la culture pour la santé et le bien-être.
La culture n’y est plus seulement défendue comme patrimoine, soit source d’attachement et d’appartenance pour les individus, ou comme levier économique, dans le secteur de l’industrie créative. Elle devient une ressource pour la santé publique et la cohésion sociale.
Ce déplacement s’inscrit dans un mouvement plus large, qui inspire des initiatives pilotes et des orientations politiques à plusieurs niveaux, en attribuant une nouvelle priorité à la recherche en neurosciences sur les effets des pratiques culturelles sur le cerveau et le bien-être. Le réseau européen Culture Next vient d’ailleurs de publier un rapport, « Culture as Care: Participation, Health and Collective Well-Being in European Cities », qui prolonge directement les termes de la déclaration.
La culture y est décrite non comme un substitut aux politiques sociales, sanitaires ou éducatives, mais comme ce qui crée du soin par la participation elle-même – à travers les espaces de rencontre, de reconnaissance mutuelle et d’action collective qu’elle rend possibles.
Le rapport insiste en particulier sur la jeunesse, appelant à dépasser une approche de l’accès (faire venir les jeunes vers les institutions culturelles, comme le veut le cadre théorico-politique français de la démocratisation culturelle) pour reconnaître le rôle déjà actif de créateurs et d’organisateurs, souvent en dehors des cadres institutionnels (selon une perspective qui se rapproche davantage à celle des droits culturels).
Le rapport de la Commission européenne Culture and Health – Time to Act (2025) préconise le développement d’un ecosystème de santé pour faire face à une série de phénomènes sociosanitaires qui caractérisent le continent européen aujourd’hui et qui contribuent à une détérioration progressive des conditions générales de santé tant physique que mentale des individus : le burn out post-pandémique, le vieillissement de la population, l’augmentation de l’isolement social, les conflits armés et la croissance des inégalités.
La notion d’écosystème de santé avait été initialement proposée dans le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) paru en 2019, intitulé « What is the evidence on the role of the arts in improving health and well-being ? » (« Quels sont les effets bénéfiques réels de la pratique des arts sur la santé et le bien-être ? ». Selon ce rapport, les activités artistiques mobilisent simultanément l’engagement esthétique, l’imagination, l’activation sensorielle, l’évocation émotionnelle et la stimulation cognitive qui déclenchent des réponses psychologiques, physiologiques, sociales et comportementales concrètes et positives pour la santé.
Ces rapports, en réalité, ne font qu’institutionnaliser un mouvement déjà amorcé à l’échelle de quelques institutions culturelles pionnières. Le Museum of Modern Art à New York (MoMa) est l’un des premiers musées à avoir formalisé, avec le concours de professionnels de santé, une offre culturelle adaptée à un public cliniquement défini : celui des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.
Dès 2006, le programme Meet Me at MoMA propose tous les mois des visites interactives et commentées des collections pendant les heures de fermeture au public. L’objectif est de ménager un espace d’expression et d’échange pour des personnes aux stades précoce et intermédiaire de la maladie, en s’appuyant sur des œuvres emblématiques de l’art moderne. C’est un premier pas vers la reconnaissance du rôle que l’espace muséal peut jouer en matière de bien-être.
En 2018, l’historienne de l’art Nathalie Bondil, alors directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, lance, avec le concours de médecins francophones canadiens, le dispositif de « prescription muséale » : un médecin partenaire peut orienter un patient vers une visite au musée lorsqu’il en anticipe un bénéfice pour sa santé.
Devenue depuis directrice du musée et des expositions de l’Institut du monde arabe à Paris, Nathalie Bondil a contribué à diffuser ce modèle en Europe, notamment à travers le concept de « muséothérapie », désormais admis et transmis par des institutions publiques en France, telles que l’Institut national du patrimoine (INP) ou l’École du Louvre, lors de leurs formations aux professionnel·les et futur·es professionnel·les des musées.
En France, le programme « Culture à l’hôpital » avait été formalisé dès 1999 par une première convention nationale interministérielle. Régulièrement renouvelé (en 2010, puis en juillet 2025), ce cadre partenarial entre les ministères de la culture et de la santé explicite l’intention de dépasser la logique de présence artistique en milieu hospitalier pour embrasser une ambition plus large de promotion de la santé et de prévention par la culture.
Les expérimentations au musée se multiplient. Le MoCo Montpellier Contemporain se lie au service d’urgences et de post-urgences psychiatriques du CHU dans le dispositif L’art sur ordonnance, ancrant le dispositif dans une logique de soin psychiatrique ; à Rennes, depuis 2022, une prescription médicale permet d’accéder gratuitement à des lieux culturels, tels que La Criée, 40mcube, le Musée des beaux-arts de Rennes, le Musée de Bretagne, Les Champs Libres ou encore l’Écomusée de la Bintinais ; le Louvre-Lens a inscrit la lutte contre les inégalités de santé parmi les engagements qu’il mentionne dans son projet scientifique et culturel et, en 2023, le musée a lancé un programme de séances gratuites de « Louvre-Lens-Thérapie » sur ordonnance médicale.
Dans les Yvelines, un programme départemental permet aux soignants et aux travailleurs sociaux de prescrire des visites muséales à travers un carnet de chèques pour des pathologies liées au stress, des troubles de la personnalité, ou comme alternative non médicamenteuse à la douleur.
Cette circulation de pratiques s’accompagne aussi d’une tentative de légitimation par la formation. Depuis 2024, l’Université Claude-Bernard Lyon 1 propose un diplôme universitaire, Prescriptions culturelles : arts et santé, coordonné par Nathalie Bondil elle-même aux côtés de Pierre Lemarquis, neurologue, et de Laure Mayoud, psychologue clinicienne.
Cette étape marque le passage d’une phase expérimentale de la prescription muséale à l’étape où l’on cherche désormais à l’inscrire dans un cadre théorique et pédagogique transmissible, à la croisée de la muséologie, des neurosciences et des sciences sociales. Mais, pour ce faire, des évidences scientifiques sur les effets doivent encore être produites, au-delà des études pionnières.
À Caen, une étude de l’Inserm visant à mesurer les bienfaits de la fréquentation muséale sur différentes catégories de personnes est l’un des rendez-vous du Millénaire de la ville de Caen 2025. Une étude similaire en contexte européen a été portée par le projet ASBA (Anxiety, Stress, Brain-friendly museum Approach) sous la direction d’Annalisa Banzi, chercheuse au Centre d’études sur l’histoire de la pensée biomédicale de l’Université de Milano-Bicocca, en collaboration avec l’Università Statale di Milano.
Les niveaux d’anxiété et de stress de 350 citoyens et des dizaines d’agents d’accueil et de médiation des musées ont été mesurés par l’enregistrement de l’activité électro-corticale et par questionnaire avant et après leur participation à différentes activités culturelles au musée. Les résultats quantifient la réduction des niveaux d’anxiété et de stress perçus, qui peuvent diminuer d’un quart, et l’amélioration du bien-être psychophysique des participants.
La densification des moments de réflexion collective sur le sujet – par exemple, la conférence Who Cares ? Museums, Wellbeing and Resilience, organisée par le Network of European Museum Organisations (NEMO) à Horsens, au Danemark, en octobre 2025 – atteste à la fois son actualité et le besoin de prendre du recul face à un phénomène en plein essor, mais sans gommer les frontières et les tensions entre champ artistique et champ thérapeutique. Du point de vue des sciences sociales, le cadre de socialisation est, par exemple, un aspect saillant encore peu exploré dans les études.
Des enquêtes récentes montrent que l’influence des représentations et des pratiques du musée transmises dans le cadre familial dès le plus jeune âge ont aussi un impact majeur sur la conversion de l’expérience de visite en bien-être, conversion qui varie sensiblement selon les profils sociodémographiques.
La rencontre avec l’institution muséale, mais aussi avec les professionnel·les et les autres publics ainsi que tout ce qu’il y a « autour » de la visite mérite aussi d’être étudié. Le trajet, les pauses, le goûter pris au café du musée, l’achat d’un marque-page dans la boutique du musée, tout ce qui accompagne l’expérience esthétique de l’œuvre ne peut pas être oublié dans l’analyse. Ce qui n’invalide pas le rôle social de l’espace du musée et, bien au contraire, invite à poursuivre la réflexion pour le repenser dans ces termes.
Cet article a été rédigé en collaboration avec Andrea Esposito, expert en neuroesthétique, titulaire d’un M2 en Histoire de l’art à l’Université Ca’ Foscari Venezia et visiting researcher à l’Université degli studi Milano-Bicocca (projet ASBA) et à la Faculty of Behavioural and Social Sciences de l’Université de Groeningen.
Maria Elena Buslacchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.09.2026 à 17:01
Guillaume Negri, Doctorant en sociologie, spécialisé en migrations et en jeunesse, Université Rennes 2
L’ESSENTIEL
La recherche d’un logement étudiant est un parcours du combattant.
Cette instabilité résidentielle a des répercussions bien au-delà de la rentrée universitaire sur les conditions d’études et de vie des jeunes.
Une recherche, menée en France et en Irlande, interroge les risques d’une citoyenneté différée.
À chaque rentrée universitaire, les mêmes scènes. Les files d’attente s’allongent devant les Crous, toutes les chambres universitaires ont été allouées, et les studios se visitent par grappes de candidats. La France compte aujourd’hui une chambre du Crous pour dix-sept étudiants, contre une pour quatorze en 2000, et l’offre publique ne couvre que 7 % des besoins selon le Conseil d’orientation des politiques de jeunesse et le Conseil national de l’habitat.
De l’autre côté de la mer Celtique, l’Irlande fait pire encore. Fin 2025, il manquait près de 39 000 lits étudiants dans les quatre principales villes universitaires du pays. À Cork (dans le sud-ouest de l’Ilande, ndlr), où je mène une partie de mes recherches doctorales, la presse rapporte le cas d’un étudiant contraint à trois heures de trajet quotidien depuis Limerick (centre-ouest de l'Irlande, ndlr), faute de chambre abordable.
Le débat public raisonne en stocks et en flux. On y discute du nombre de places à construire et du niveau des loyers, et ces discussions enferment le problème dans l’horizon court de l’année universitaire, celui des affectations à boucler avant les premiers cours.
La sociologie des parcours de vie oblige à poser une question d’une autre portée temporelle, que ma thèse instruit en comparant la France et l’Irlande. Quelles sont les répercussions de cette instabilité résidentielle, éprouvée au seuil de la vie adulte, sur la suite d’une existence ?
Je fais l’hypothèse que le logement commande les autres étapes du passage à l’âge adulte, et que sa privation enclenche des retards en chaîne, dans la formation puis dans l’emploi. Ces retards frappent d’autant plus durement que la famille ne peut pas servir de filet.
Une précision de méthode s’impose ici : mon matériau, qualitatif, ne mesure pas ces effets de long terme ; il montre comment ils se forment, entretien après entretien, et pourquoi ils s’installent. C’est déjà beaucoup pour comprendre ce qu’une rentrée sans toit engage réellement.
Les sociologues de la jeunesse l’ont établi de longue date. On ne devient plus adulte en franchissant des seuils dans l’ordre attendu, le diplôme puis l’emploi, le départ de chez les parents puis la vie à deux. On y parvient au terme d’un processus long, fait d’allers-retours et de bifurcations.
Dans ce processus, le logement fait office de verrou. Impossible, sans adresse stable, de constituer le moindre dossier, qu’il s’agisse d’une inscription en formation, d’une bourse, d’un compte bancaire ou d’une couverture santé. Obtenir un stage ou un emploi relève alors de l’acrobatie. Même dormir et manger correctement cessent d’aller de soi.
Pour observer cette dépendance, mon enquête doctorale s’est tournée vers un public qui l’éprouve sous sa forme la plus brute, celui des jeunes exilés arrivés adolescents ou jeunes majeurs en France et en Irlande. Je les ai suivis à Rennes (Ille-et-Vilaine) et à Cork au fil de 43 entretiens biographiques ; beaucoup sont scolarisés ou en formation, et tous entrent dans la vie adulte privés du filet familial dont disposent la plupart de leurs camarades.
On pourra juger leur cas trop singulier pour éclairer la condition étudiante ordinaire. Je crois l’inverse. Ce verre grossissant fait apparaître des mécanismes qui concernent, à des degrés divers, toute la jeunesse étudiante.
Les trajectoires résidentielles que j’ai reconstituées sont rarement linéaires. On y passe d’un canapé prêté à un foyer, d’une colocation à un retour chez un proche ; certains connaissent la rue. Des chercheurs européens ont baptisé ces allers-retours trajectoires « yo-yo » dès le début des années 2000, et ils ne sont pas propres aux jeunes exilés.
À l’automne 2025, Amlé, le syndicat national des étudiants irlandais, décrivait devant les parlementaires des étudiants dormant sur des canapés ou enchaînant les semaines d’auberge de jeunesse en début de trimestre ; il faisait du logement « le premier obstacle » à l’accès aux études supérieures et à leur achèvement. À l’University College Cork, le syndicat local alertait, dès 2024, sur la situation des étudiants qui sautent des repas et renoncent au chauffage afin de payer leur loyer.
Chaque déménagement subi a un coût. Des heures à éplucher les annonces et à monter des dossiers, des trajets qui s’allongent, des nuits écourtées, des amitiés qui s’étiolent. Tout ce temps et toute cette énergie sont pris sur les études.
En France, l’enquête « Conditions de vie » de l’Observatoire national de la vie étudiante documente, édition après édition, le poids du logement dans les budgets et sur les conditions de travail des étudiants. Les conséquences suivent, presque mécaniques : des cours manqués, des examens ratés, des réorientations subies, parfois un abandon.
Le phénomène est désormais visible en Irlande, où des jeunes diffèrent leur entrée à l’université ou interrompent leur cursus faute de toit.
Pour rendre compte de ces parcours, je mobilise la notion de « vulnérabilisation », qui désigne non pas un état de fragilité constaté à un instant donné, mais un processus par lequel les difficultés engendrent les unes les autres.
Un logement perdu retarde une formation ; une formation interrompue ferme l’accès à un emploi stable ; sans emploi stable, pas de bail ; sans bail, retour à l’hébergement précaire. La boucle, une fois refermée, peut tourner des années sans que rien vienne l’interrompre de l’extérieur.
Le système français aggrave ce mécanisme pour ceux qui n’ont pas de famille-ressource. Notre modèle social repose largement sur l’hypothèse que la famille héberge, cautionne et dépanne, au point que la science politique qualifie de « familialisées » les politiques de jeunesse françaises.
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Les jeunes privés de ce filet paient le prix fort, qu’il s’agisse des jeunes exilés, des sortants de l’aide sociale à l’enfance – pour qui le passage à la majorité constitue un point de bascule vers la pauvreté – ou des étudiants en rupture familiale. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) dénonçait encore en 2025 les « sorties sèches » des dispositifs de protection de l’enfance, sans solution de logement, qui conduisent des jeunes majeurs à la rue.
Certains des jeunes que j’ai rencontrés se trouvent, à 23 ou 25 ans, dans une situation que je propose d’appeler la « citoyenneté différée ». Formellement titulaires de droits, ils en repoussent sans cesse l’exercice effectif – étudier, travailler, habiter, participer à la vie de la cité – faute d’un ancrage résidentiel qui les rende praticables.
L’Irlande donne à voir, en grandeur nature, où mène le laisser-faire. Le logement étudiant y a été largement abandonné au marché, si bien que des établissements entiers, comme la Munster Technological University et ses 18 000 étudiants, ne disposent d’aucun parc résidentiel propre.
La France n’en est sans doute pas là ; son réseau d’œuvres universitaires, même sous-dimensionné, demeure un acquis. Encore faudrait-il cesser de traiter le logement des étudiants en simple intendance de rentrée. Une année perdue à chercher un toit ne se rattrape pas en juin ni aux sessions de rattrapage ; on la retrouve longtemps après dans les files des missions locales et des services sociaux, où l’on répare à grands frais, et pas toujours avec succès, ce qu’une chambre à loyer modéré aurait pu prévenir.
Guillaume Negri a reçu des financements de l'Université Rennes 2 et de la Région Bretagne pour la réalisation de son doctorat.
01.09.2026 à 17:01
Sonia Vermeulen Steyaert, Senior researcher, Université de Lausanne; Université Libre de Bruxelles (ULB)
L’ESSENTIEL
Fin mai 2026, le ministère de l’éducation nationale publiait son premier plan « vagues de chaleur » pour les écoles, qui charge les collectivités de repérer les bâtiments les plus exposés et de lancer les chantiers prioritaires.
Mais la fraîcheur d’une classe ne dépend pas seulement de la rénovation thermique des bâtiments : elle dépend aussi de la matière dont ils sont faits et de la façon dont on les habite.
Ces deux points constituent les angles morts du plan de l’éducation nationale. Leur prise en compte conditionne pourtant l’efficacité des vastes budgets annoncés, tant en matière de rénovation que de climatisation.
Lors de la canicule de juin 2026, de nombreux élèves ont passé les épreuves du brevet et du baccalauréat dans des salles de classe où les températures relevées franchissaient les seuils au-delà desquels l’attention et les fonctions cognitives déclinent. Quelques jours plus tôt, l’éducation nationale avait publié son premier plan de gestion des vagues de chaleur.
La circulaire du 27 mai 2026 demande ainsi aux communes de cartographier la vulnérabilité thermique du bâti scolaire, étape préalable aux travaux de rénovation, soutenus par ÉduRénov et le Fonds vert. La facture s’annonce lourde. Un rapport remis au gouvernement en 2020, repris par le Sénat, chiffre à environ 40 milliards d’euros sur dix ans la rénovation énergétique du parc scolaire, très au-delà des financements engagés.
Mais un diagnostic conduit bâtiment par bâtiment présente des limites. En effet, au sein d’une même école et d’un même bâtiment, deux classes peuvent connaître des températures très différentes selon leur étage et l’orientation de leurs fenêtres. Une salle sous les toits restera plus chaude qu’une salle de plain-pied, que le bâtiment soit neuf, rénové ou ancien.
La position de la classe dans l’édifice pèse ainsi autant que sa construction, ce qui invite à se demander quelles pièces méritent de devenir des salles de classe.
Or, la circulaire de l’éducation nationale ne répond pas entièrement à cette question. Elle élude deux réalités d’ordre matériel et social : ce que la matière des bâtiments fait de la chaleur et ce que leurs occupants en font.
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Le plan invite à mesurer l’orientation, l’année de construction, l’état de la ventilation et la présence de protections solaires. Ces indicateurs saisissent le bâtiment tel que l’ont dessiné les concepteurs et livré les maîtres d’ouvrage. Il en découle une première limite : ces indicateurs portent sur l’édifice livré davantage que sur l’édifice habité, une fois investi par les élèves et les routines scolaires.
La sociologie de l’espace donne un nom à cet écart. À la suite du chercheur Henri Lefebvre, on distingue l’espace conçu par les décideurs, l’espace perçu par celles et ceux qui l’habitent et l’espace vécu dans les gestes ordinaires. La psychologie environnementale a repris cette distinction pour étudier les écoles comme les lieux de travail.
Or, le confort d’été se fabrique dans le passage du plan à la réalité, quand le diagnostic ministériel s’arrête au premier.
Deux zones d’ombre pèsent particulièrement lourd.
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Quelques réalisations récentes donnent à voir ce que la matière permet. À Paris, par exemple, la médiathèque James-Baldwin, livrée au printemps 2025 par l’atelier de Philippe Madec, occupe l’ancienne école hôtelière Jean-Quarré.
Les volumes existants ont été isolés par l’extérieur en fibre de bois et reliés par une construction neuve à ossature bois, dont un mur intérieur en terre crue coulée, façonné avec les terres excavées du Grand Paris Express, régule l’humidité. Grâce aux toitures végétalisées, à la ventilation naturelle et aux protections solaires, ce lieu très fréquenté traverse l’été sans recourir systématiquement à la climatisation.
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Le monde scolaire offre aussi ses propres exemples. En Wallonie, l’école communale d’Outre-Meuse à Huy se construit avec 300 mètres cubes (m3) de blocs de terre crue compressée produits localement, un matériau qui tempère l’air intérieur et amortit le bruit sans consommer d’énergie.
En Suisse, plusieurs agrandissements d’écoles associent ossature bois et murs de terre crue pour stabiliser température et hygrométrie. Ces cas restent minoritaires, mais ils prouvent qu’un établissement scolaire peut rester frais l’été avec des moyens sobres.
L’efficacité de ces dispositifs matériels dépend toutefois de ceux qui les habitent. La médiathèque parisienne doit ainsi son confort à un personnel qui connaît le comportement du bâtiment et l’ajuste au fil des heures. Le même principe vaut à l’école.
Une étude menée auprès de 230 enseignants du primaire montre que la configuration des salles et leur adaptabilité figurent parmi les caractéristiques les plus liées au sentiment d’efficacité et au bien-être au travail. Là où les équipes disposent d’une réelle latitude pour transformer leur espace, elles s’en saisissent, y compris pour affronter la chaleur. Là où tout est verrouillé, fenêtres bloquées pour raisons de sécurité ou consignes imposées par une gestion technique centralisée, cette intelligence pratique s’éteint.
La conception ouvre un potentiel de fraîcheur, que l’appropriation quotidienne transforme en climat réellement vécu. Le confort d’été naît de leur rencontre.
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Si l’on prend au sérieux ce couplage entre matière et usages, trois leviers mériteraient de rejoindre le diagnostic thermique dans les plans d’adaptation.
Le premier est la connaissance des usages réels, dans toute l’école et pas seulement dans les salles de classe. En cas de forte chaleur, les couloirs, la cantine, la salle des maîtres, la cour ou le préau pourraient se transformer en refuges improvisés, alors que le plan de l’établissement les destinait à d’autres fonctions. Les travaux des chercheurs en psychologie scolaire Zoe Moody, Frédéric Darbellay et leurs collègues sur les espaces que les enfants investissent en marge des lieux d’enseignement rappellent que l’usage réel s’éloigne souvent de l’usage prévu. Le rapport du Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco) sur la qualité de vie à l’école confirme que la qualité d’ensemble de ces environnements pèse sur le bien-être et la réussite.
Le deuxième levier est la marge d’appropriation, indissociable du choix des matériaux. Un mur à forte inertie se rafraîchit pleinement lorsqu’une main ouvre la fenêtre qu’il supporte la nuit et le referme le jour. Une salle pilotée par une gestion centralisée retire ce geste aux occupants, quand bien même le bâtiment s’y prêtait. Matériaux et manières de faire relèvent d’un seul et même levier. La politique du bâti gagnerait à s’appuyer sur le réemploi. Des chercheurs comme Michaël Ghyoot et ses collaborateurs ont déjà documenté les pratiques, qui existent depuis longtemps et qui permettent d’abaisser le coût des matériaux à faible impact et préserver, lors des rénovations, les composants qui rendaient déjà performants certains bâtiments anciens, comme les menuiseries épaisses, les briques pleines ou les planchers massifs.
Le troisième levier est la compétence d’habiter, autrement dit ce que les enseignants, les agents et les élèves savent faire de leur bâtiment. Or, cette compétence se forme, mais la formation initiale des enseignants s’en préoccupe encore peu, voire pas du tout. À propos de la végétalisation des cours, l’historien de l’éducation Sylvain Wagnon met en garde contre la tentation de « repeindre l’école en vert » sans toucher aux structures profondes. Le confort d’été appelle la même vigilance. La transformation effective des usages suppose formation et latitude d’action ; à ce prix, une rénovation modifie réellement les manières d’habiter le bâtiment.
Ce qui se joue pendant les vagues de chaleur dépasse la seule question du thermomètre. L’articulation entre ce qu’un bâtiment permet et ce que ses occupants peuvent en faire gouverne aussi la qualité de l’air, le niveau sonore, l’accueil des élèves à besoins particuliers ou l’arrivée du numérique. Elle éclaire la lenteur avec laquelle l’école transforme ses murs quand ses missions, elles, évoluent vite.
La rénovation d’un bâtiment prend tout son sens lorsqu’on réapprend, dans le même mouvement, à l’habiter. La rentrée 2026 offre l’occasion d’adresser enfin la question à celles et ceux qui vivent l’école, et pas seulement à ses façades.
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Sonia Vermeulen Steyaert a reçu des financements du Fonds National Suisse.