20.05.2026 à 17:11
Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

La République islamique d’Iran ne se contente plus de la guerre asymétrique classique fondée sur l’emploi massif des drones ou le blocage de la voie maritime qu’elle contrôle : elle innove surtout par l’usage massif de l’IA dans sa propagande et par une organisation décentralisée de son pouvoir militaire et diplomatique. Cette stratégie permet au régime iranien de résister durablement à la pression états-unienne tout en exploitant les fragilités politiques et médiatiques des démocraties occidentales.
L’étonnante résilience de la République islamique d’Iran (RII) est souvent présentée comme le résultat d’un art de la guerre asymétrique que le régime de Téhéran déploie avec une redoutable efficacité. Dans le contexte actuel, le temps joue en sa faveur : le coût économique lié à la hausse du prix du pétrole et les dégâts politiques causés à l’administration Trump s’accroissent de semaine en semaine, sapant complètement le soutien populaire à la guerre aux États-Unis, y compris au sein de la sphère MAGA.
Pour tenir dans la durée, l’Iran s’appuie sur un arsenal d’armes asymétriques, dont le drone Shahed et les vedettes lance-missiles sont devenus les emblèmes. Produits en masse, ces armements lui permettent de maintenir un état d’insécurité permanent sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ainsi que sur le territoire des monarchies du Golfe. Cette prise en otage de l’économie mondiale et des États voisins, y compris ceux qui affichent leur neutralité, comme Oman ou le Qatar, pourrait d’ailleurs devenir la nouvelle arme de dissuasion d’un régime des mollahs privé d’arme nucléaire.
Néanmoins, cette approche abondamment relayée dans la presse ne pointe pas du doigt ce qui, dans la stratégie iranienne, constitue une véritable révolution : l’utilisation massive des drones, la stratégie du temps long ainsi que la désorganisation des flux maritimes internationaux ne sont pas des nouveautés et pouvaient facilement être anticipées, au vu des attaques menées par les houthistes en mer Rouge au cours des dernières années ou encore de l’utilisation massive de drones low cost en contexte asymétrique, déjà observée dans la guerre contre Daech ou à Gaza (ou dans des conflits plus conventionnels comme en Ukraine).
Analyser en détail cet arsenal asymétrique s’impose comme une évidence, mais laisse de côté la vraie révolution que constitue l’utilisation par l’Iran d’outils beaucoup plus récents, comme l’IA, ou la mise en place d’une défense en « mosaïque », décentralisée à un niveau jusque-là inégalé. Au-delà des armes classiques du faible en contexte asymétrique, quels sont les véritables outils stratégiques novateurs utilisés par l’Iran ?
L’idée que l’issue d’une guerre asymétrique se joue dans la sphère informationnelle plus que sur le terrain strictement militaire n’est pas nouvelle : elle a d’ailleurs fait l’objet d’une réflexion active des théoriciens d’Al-Qaida comme Ayman Al-Zawahiri. Là où le régime des mollahs innove, ce n’est pas tant dans les objectifs de la guerre informationnelle, c’est-à-dire la mobilisation des opinions publiques contre l’effort de guerre américain, que dans l’utilisation de nouveaux outils pour développer sa propagande.
À ce titre, il est significatif de s’attarder sur l’utilisation croissante par la RII de l’IA dans l’offensive médiatique qu’elle déploie à destination des opinions publiques occidentales. L’IA permet de produire des vidéos de propagande de façon massive : économiques, faciles à réaliser en grand nombre, les vidéos de propagande iraniennes, comme celles qui mobilisent l’univers des Lego, inondent la toile. Ce qui frappe le plus dans ces vidéos réalisées pour le public occidental, c’est certainement leur capacité à saturer l’espace médiatique et à se disséminer sur les réseaux en échappant à toute forme de contrôle des plateformes sur lesquelles elles se diffusent. Par leur format ludique semblable à un dessin animé, ces vidéos échappent à la censure qui existe sur YouTube ou Instagram, qui interdisent les contenus à caractère violent ou montrant la réalité de la guerre.
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Ici, Téhéran développe une stratégie contraire à celle des groupes terroristes tels que le Hamas ou Al-Qaida. Ceux-ci choisissent de poster des vidéos centrées sur l’expérience de la violence, qui montrent la guerre de façon crue, afin de donner une résonance médiatique à leur combat, quitte à délaisser les plateformes qui censurent ce type de contenu comme YouTube ou Instagram, au profit de réseaux où la censure est nettement moins prégnante, comme X ou Telegram.
De ce fait, les groupes djihadistes disposent d’une certaine liberté, mais limitent l’audience de leur propagande à une niche d’utilisateurs qui suivent les comptes X ou les boucles Telegram qui publient des contenus violents. À l’inverse, Téhéran s’emploie à élargir l’audience de ses vidéos de propagande en investissant massivement les plateformes où la censure est active, comme Instagram ou YouTube, avec des contenus destinés à devenir viraux.
Même si les comptes assimilés à la RII, comme Explosive Media, sont progressivement bloqués par Instagram et YouTube, les vidéos de propagande iranienne, parce qu’elles se présentent comme des dessins animés où la violence n’est que suggérée, franchissent la barrière initiale de la censure et sont alors abondamment partagées par des internautes partout dans le monde, ce qui rend vaine toute entreprise visant à les censurer. Téhéran met ainsi en pratique les principes de la saturation des défenses ennemies et de la dissémination de la menace chers aux stratégies asymétriques, mais les applique à la sphère numérique.
Pour ce faire, Téhéran utilise l’IA comme un outil de guérilla qui sature les défenses informationnelles des démocraties et capitalise sur le discrédit des médias traditionnels dans des sociétés occidentales de plus en plus soucieuses de s’informer sur les réseaux sociaux plutôt qu’auprès des médias classiques.
En plus d’investir la sphère informationnelle ennemie, Téhéran se montre aussi capable, grâce à son nouvel art de la guerre asymétrique, de mieux résister davantage en interne à l’offensive américano-israélienne. Pour ce faire, le régime met en pratique une stratégie de décentralisation du pouvoir, afin de maintenir l’effort de guerre des différentes provinces de l’Iran même lorsque des personnalités de haut rang du régime sont éliminées.
Cette stratégie n’est pas nouvelle et rappelle celle des groupes terroristes qui privilégient une organisation en cellules assez autonomes comme les émirats de l’État islamique en Syrie et en Irak, qui disposaient de leur propre état-major et de réserves de combattants, d’armes et de munitions associées. Ce qui procède chez les Iraniens d’un nouvel art de la guerre asymétrique n’est pas tant cet effort de décentralisation du commandement militaire mais plutôt l’extension de ce principe à la sphère diplomatique.
Plus qu’une dispersion classique des capacités miliaires, Téhéran a, semble-t-il, délégué le dialogue – et la guerre – avec les puissances régionales à des chefs locaux issus des pasdarans, dotés d’une véritable autonomie comme le montrent les frappes dirigées sur des pays pourtant partenaires de Téhéran, comme Oman, au moyen de drones tirés depuis les provinces de Bouchehr et d’Homozgan.
On peut légitimement émettre l’hypothèse que ces attaques s’apparentent à des initiatives locales, tant elles s’opposent aux efforts diplomatiques de rapprochement de Téhéran avec Oman et à la nécessité, pour l’Iran, de disposer de partenaires diplomatiques régionaux et, surtout, de débouchés pour placer les revenus dégagés par la vente du pétrole.
L’attaque contre un bateau appartenant à un armateur coréen, le HMM Namu, le 4 mai 2026, pourrait elle aussi s’apparenter à une initiative locale puisque l’intérêt de la République islamique consiste bien plus à rançonner le passage du détroit plutôt qu’à l’empêcher purement et simplement. L’attaque de navires procède donc probablement d’initiatives locales illustrant une stratégie de dissémination complète des fonctions traditionnellement monopolisées par l’État central comme la diplomatie.
Cette méthode pourrait relever d’un choix conscient des dirigeants de la RII afin de saborder la stratégie américaine consistant à mettre sous pression l’État iranien par le blocus de ses exportations pétrolières. Pour être efficace, la stratégie de Washington suppose l’existence d’un homologue iranien afin de le contraindre à négocier par l’asphyxie économique. Or, cette stratégie perd toute efficience si chaque province iranienne poursuit une politique décidée à l’échelle locale indépendamment des choix effectués par les leaders de l’État, comme le président de la République Massoud Pezeshkian ou le président de l’Assemblée Mohamed Ghalibaf.
À cet égard, il est intéressant de souligner les interventions dans lesquelles Donald Trump constate la difficulté de négocier et d’obtenir un deal avec un pays dont il est compliqué d’identifier les dirigeants réels et où l’échelle à laquelle se prennent les décisions devient de plus en plus obscure. Qu’il s’agisse d’une stratégie consciente de la part de la RII ou du résultat de l’élimination de ses chefs, cette dissémination iranienne de l’initiative diplomatique rend caduque l’approche de Trump, dont la négociation avec l’Iran prend alors la forme d’un monologue stérile obligeant le président américain à la surenchère pour ne pas perdre la face vis-à-vis de son opinion.
Ainsi, si Téhéran a bel et bien renouvelé, voire révolutionné, la guerre asymétrique, ce n’est pas tant par l’utilisation massive des drones ou par la volonté de faire durer une guerre pour laquelle les démocraties comme les États-Unis ne sont pas préparées, mais plutôt par l’échelle à laquelle les décisions d’utiliser ces armes sont prises. Plus qu’une décision verticale émanant de Téhéran, les frappes sporadiques de drones ou les attaques sur des navires circulant dans le détroit d’Ormuz révèlent que les pasdarans disposent, dans les provinces de l’Iran, d’une autonomie décisionnelle non seulement militaire et stratégique, mais aussi diplomatique.
Dans ce contexte, il semble vain de vouloir faire plier l’Iran et l’obliger à « capituler » comme l’affirme Trump. Capable de plier sans rompre, le régime iranien a également révolutionné les vecteurs de diffusion de sa propagande en utilisant massivement l’IA et en investissant de nouvelles plateformes, déclinant l’art de la guérilla dans le champ numérique et informationnel. Ici, la RII profite d’une tendance de fond des sociétés occidentale : s’informer sur les réseaux au détriment des médias traditionnels, tendance renforcée par le trumpisme. Une fois encore, la République islamique utilise contre l’administration Trump une rhétorique que cette dernière a elle-même popularisée, illustrant combien l’affaiblissement intérieur des institutions démocratiques états-uniennes par l’actuel locataire de la Maison-Blanche favorise ses pires ennemis sur la scène internationale.
Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.05.2026 à 15:52
Daniella Watson, Research fellow, Imperial College London
Emma Lawrance, Lead Policy Fellow for Mental Health, Imperial College London
Comment décrire le trouble de la jeunesse face aux dérèglements environnementaux et climatiques ? Les termes d’« écoanxiété » et d’« anxiété climatique » sont les plus fréquemment utilisés, mais ils ne reflètent pas toute la complexité de la détresse émotionnelle, mentale ou physique ressentie par certaines personnes. Une nouvelle étude les remet en question.
« Écoanxiété » et « anxiété climatique » sont deux des termes les plus couramment utilisés pour décrire ce que ressentent les gens lorsqu’ils prennent conscience de la crise climatique.
Nous avons mené une analyse des articles universitaires publiés, notamment des articles de recherche originaux et des articles de synthèse, et avons obtenu des résultats surprenants sur la manière dont les jeunes âgés de 10 à 29 ans perçoivent réellement le réchauffement climatique, le changement climatique et leurs effets.
Même si vous avez peut-être déjà ressenti de l’anxiété climatique ou que vous en avez entendu parler, vous ne savez peut-être pas précisément ce dont il s’agit.
Or, les chercheurs ne s’accordent pas sur une définition commune. Dans les articles que nous avons examinés dans le cadre de notre étude, le terme écoanxiété a été décrit 41 fois et anxiété climatique 24 fois.
La principale divergence entre les différentes définitions de l’écoanxiété tient à la façon dont on la relie à l’anxiété. Certaines définitions présentent l’écoanxiété comme une extension de l’anxiété généralisée, ou comme présentant des caractéristiques comparables à celles des troubles anxieux. D’autres, en revanche, ne mentionnent pas du tout l’anxiété dans leur définition et utilisent plutôt des concepts tels que « préoccupation » ou « inquiétude », ce qui brouille les pistes conceptuelles.
Une autre divergence porte sur la question de savoir si ces définitions doivent uniquement concerner les changements liés au climat, ou également des changements environnementaux plus larges. Se pose également la question de savoir si les sentiments exprimés doivent uniquement se rapporter aux changements d’origine humaine.
Certaines définitions considèrent que ces termes décrivent des expériences liées à la prise de conscience des changements climatiques et écologiques, tandis que d’autres estiment que l’« éco-anxiété » et l’anxiété climatique sont uniquement vécues en réaction à des événements climatiques plus directs.
En réalité, tous ces phénomènes sont probablement réels. Nos recherches précédentes ont montré que les niveaux d’écoanxiété sont nettement plus élevés chez les jeunes Américains âgés de 16 à 24 ans qui déclarent être directement exposés à des risques liés au changement climatique.
Bien que les termes « écoanxiété » et « anxiété climatique » soient les plus couramment utilisés, notre étude a recensé au total 173 témoignages décrivant la manière dont les jeunes pensent, ressentent et réagissent à la prise de conscience de la crise climatique. On y retrouve, par exemple, la solastalgie, des symptômes de dépression, les troubles du sommeil, les difficultés financières ainsi que d’autres expériences non documentées dans la littérature scientifique.
À lire aussi : Ce que j’ai compris de l’éco-anxiété après avoir parlé avec 1 000 personnes l’ayant vécue
Étant donné le nombre important d’expériences décrites, nous les avons classées en six catégories et sous-catégories interdépendantes, recensées dans le tableau ci-dessous.
Il est important de prendre en compte et d’intégrer l’ensemble des expériences vécues par les jeunes, au-delà de l’anxiété climatique. C’est notamment le cas pour ses répercussions sur la santé physique (comme le sommeil, l’activité physique et les habitudes alimentaires), les pratiques sociales et culturelles, ainsi que le bien-être en général.
Dans nos recherches, nous collaborons avec des « experts par expérience » du monde entier afin de concevoir des recherches et des outils d’accompagnement qui reflètent véritablement la diversité des façons dont les gens appréhendent le changement climatique et en subissent les conséquences. La perception de la crise climatique étant façonnée par l’histoire, l’identité, le lieu et le pouvoir, il est essentiel que la recherche soit menée en collaboration avec des personnes dont la vie est directement touchée par ces dynamiques.
Un exemple illustrant comment l’expertise issue de l’expérience vécue a pu élargir le champ d’études nous est fourni par un contributeur qui a remis en question et approfondi les définitions existantes de l’écoanxiété. Il a ainsi expliqué :
« Je pense que nous percevons davantage [l’anxiété climatique] comme une blessure profonde, incarnée et intergénérationnelle, issue de la colonisation et de son héritage, et comme quelque chose de bien plus personnel. »
Or, nos recherches n’ont révélé aucune définition existante du changement climatique ou de l’écoanxiété qui tienne compte de l’impact de l’histoire coloniale sur la manière dont les individus vivent la détresse environnementale. En collaborant avec des experts issus de ces réalités vécues, nous avons approfondi et affiné notre compréhension dans ce domaine.
Un autre exemple de notre collaboration avec des experts issus de l’expérience vécue, où nous avons mené une évaluation conjointe de l’intervention menée par des jeunes dans le cadre du Projet Resilience, nous a incités à adopter une définition plus large de la résilience. Il ne s’agit pas simplement de « rebondir », mais de trouver un équilibre entre force, bienveillance et self care, afin que les jeunes puissent mener des actions en faveur du climat d’une manière véritablement protectrice et durable.
Dans l’ensemble, nos résultats montrent que les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique sont bien plus complexes, variées et dépendantes du contexte culturel que ne le laissent entendre les termes « éco-anxiété » ou « anxiété climatique ».
Si ces termes se sont imposés dans les débats publics et universitaires, nos données révèlent un panorama bien plus vaste pour ce qui est des impacts émotionnels, sociaux, culturels et structurels. Ils vont du deuil intergénérationnel aux troubles du sommeil en passant par les difficultés financières, la solastalgie sans oublier de profondes réflexions sur la justice et les inégalités.
Or, l’absence de définitions claires et cohérentes nuit non seulement à la clarté scientifique, mais risque également de restreindre notre compréhension et l’accompagnement des jeunes qui évoluent dans un monde en mutation rapide.
Si les chercheurs, les praticiens et les décideurs politiques souhaitent mettre en place des interventions efficaces et créer des environnements favorables, ils doivent dépasser ce cadrage psychologique trop étroit et prendre en compte toute la diversité des réalités vécues par les individus.
Cela implique d’abord concevoir les études avec ces publics, ainsi que les mesures et les politiques à mettre en œuvre. Ensuite, il s’agit de reconnaître les forces structurelles et historiques qui façonnent l’anxiété climatique. Et enfin, de veiller à ce que le langage que nous utilisons reflète le monde tel que les gens le vivent réellement. Nous reconnaissons que les médias d’information et les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la formation de l’opinion publique, c’est pourquoi nous avons choisi d’écrire cet article et d’autres du même genre.
Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le Progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’Assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la Recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.
Emma Lawrance a reçu des financements du Fonds de recherche AXA. Au moment où ces travaux ont été menés, Emma était directrice du Climate Cares Centre à l'Imperial College de Londres ; elle est aujourd'hui chercheuse spécialisée dans le changement climatique et la santé mentale à l'Université d'Oxford.
Daniella Watson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.05.2026 à 15:51
Damien Guilbert, Professor in Electrical Engineering, Université Le Havre Normandie

Derrière l’apparente simplicité d’une prise électrique ou d’une borne de recharge se cache pourtant une machinerie complexe, dont l’équilibre doit être maintenu en permanence. L’enjeu est de taille : garantir un approvisionnement fiable tout en poursuivant les objectifs de décarbonation – la France vise une neutralité carbone à l’horizon 2050.
Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal ont connu des perturbations majeures de leur réseau électrique, entraînant une coupure de plusieurs dizaines d’heures de la fourniture d’électricité affectant des millions de personnes. La France, pourtant interconnectée avec la péninsule ibérique, a été très peu touchée grâce à l’activation de mécanismes de protection du réseau français. En isolant ainsi les systèmes électriques, ces dispositifs ont permis d’éviter la propagation des perturbations aux pays voisins.
Cet épisode n’est pas un incident isolé : il illustre les défis croissants auxquels sont confrontés les systèmes électriques modernes. Ceux-ci doivent aujourd’hui répondre à plusieurs transformations simultanées : l’essor des énergies renouvelables, l’électrification croissante des usages (transports, chauffage, industrie), l’augmentation des échanges transfrontaliers d’électricité, mais aussi le vieillissement de certaines infrastructures électriques. Cela nécessite un changement profond des infrastructures existantes, tout en développant de nouveaux modes de gestion du réseau électrique, afin d’assurer en permanence l’équilibre entre production et consommation.
La bonne nouvelle est que plusieurs solutions pour assurer la stabilité du réseau progressent rapidement. Batteries, hydrogène, pilotage numérique de la consommation ou encore onduleurs intelligents permettent de rendre les réseaux électriques plus robustes et plus flexibles.
Le défi consiste désormais à déployer ces technologies à grande échelle et de manière coordonnée afin d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en assurant une alimentation électrique fiable.
Pour comprendre pourquoi un réseau électrique peut devenir instable, il faut se familiariser avec quelques concepts clés. Un réseau électrique fonctionne comme un vaste système synchronisé. Pour garantir un fonctionnement fiable, plusieurs grandeurs doivent rester dans des plages très précises.
La fréquence, par exemple, doit être maintenue autour de 50 Hz (c’est-à-dire 50 oscillations par seconde) en Europe. Elle reflète en temps réel l’équilibre entre production et consommation : si la demande dépasse l’offre, la fréquence baisse ; à l’inverse, elle augmente en cas de surplus. Des écarts trop importants peuvent endommager les équipements électriques ou provoquer la déconnexion des moyens de production de l’énergie électrique.
La tension, elle aussi, doit rester stable pour assurer le bon fonctionnement des appareils électriques (installations de production d’électricité, appareils de consommation électrique ou infrastructures de réseau). Par vulgarisation, elle peut être vue comme une force qui met en mouvement les électrons dans un réseau. À l’image de la pression dans une canalisation, elle permet au courant de circuler : sans différence de tension, aucun flux n’est possible. Des variations locales peuvent apparaître en raison de déséquilibres entre production et consommation, notamment dans des zones fortement équipées en production décentralisée – c’est-à-dire des installations produisant de l’électricité au plus près des consommateurs, comme les panneaux photovoltaïques installés sur des toits de particuliers ou de bâtiments.
Un autre élément clé est l’inertie du système. Historiquement, les grandes centrales thermiques ou nucléaires, équipées de turbines lourdes, stabilisaient naturellement la fréquence grâce à leur inertie mécanique. En revanche, les énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque) connectées via des « onduleurs » apportent beaucoup moins d’inertie, ce qui rend le réseau plus sensible aux perturbations et aux variations rapides de production ou de consommation.
Enfin, la congestion du réseau survient lorsque certaines lignes électriques atteignent leur capacité maximale. Avec le développement rapide des énergies renouvelables et l’électrification croissante des usages, les flux d’électricité sur les réseaux évoluent fortement et deviennent plus variables. Ces nouvelles configurations, associées à une production souvent décentralisée et à des évolutions plus lentes des infrastructures de transport et de distribution, rendent ces contraintes de congestion plus fréquentes.
La transition énergétique repose sur une électrification accrue des usages et sur une production plus décentralisée et variable, qui rendent toutes les deux le pilotage du réseau plus complexe.
Contrairement aux centrales traditionnelles de production d’électricité, les énergies renouvelables ne sont pas pilotables à volonté : elles dépendent des conditions météorologiques. Cette variabilité introduit des fluctuations rapides et parfois imprévisibles dans le système.
Par ailleurs, l’essor de millions de petites unités de production (comme les panneaux solaires installés sur les toits) transforme profondément le réseau électrique, qui avait été historiquement conçu pour faire circuler l’électricité dans un seul sens, des grandes centrales vers les consommateurs.
Mais ce changement ne concerne pas seulement la production. La manière de consommer l’électricité évolue aussi fortement comme les véhicules électriques en pleine expansion. L’électricité est utilisée de plus en plus massivement et de façon parfois plus variable au cours de la journée.
En d’autres termes, le défi n’est donc pas uniquement lié à la production, mais à l’équilibre permanent entre une offre plus fluctuante et une demande qui augmente et se transforme. C’est cet équilibre global qui rend aujourd’hui la gestion du réseau électrique plus complexe.
Face à ces défis, de nombreuses solutions technologiques et organisationnelles sont en cours de développement.
Le stockage de l’énergie joue un rôle central. Par exemple, les batteries permettent de répondre rapidement aux fluctuations de court terme, en injectant ou en absorbant de l’électricité en quelques secondes. Elles sont particulièrement utiles pour stabiliser la fréquence, donc l’équilibre entre la demande et l’offre.
Plusieurs technologies répondent à différents besoins : les batteries lithium-ion, très répandues, offrent une forte densité énergétique et une réponse rapide ; les batteries au lithium-fer-phosphate sont plus sûres et durables, idéales pour un usage longue durée ; les batteries au plomb-acide, plus anciennes, restent robustes et économiques pour certaines applications stationnaires. D’autres solutions émergentes, comme les batteries à flux redox, permettent de stocker de grandes quantités d’énergie pendant plusieurs heures ou jours, tandis que les batteries sodium-ion promettent une alternative moins coûteuse et plus écologique aux batteries lithium-ion.
À plus long terme, l’hydrogène offre des perspectives intéressantes. Il peut être produit à partir d’électricité excédentaire grâce à l’électrolyse de l’eau, puis stocké pour être reconverti en électricité via une pile à combustible lorsque le réseau en a besoin. Bien que cette chaîne de conversion soit moins efficace que celle des batteries et consomme davantage d’énergie, l’hydrogène permet de gérer des déséquilibres sur des périodes plus longues, par exemple lorsque le soleil ou le vent ne produisent pas suffisamment d’électricité pendant plusieurs heures ou plusieurs jours.
La flexibilité de la demande constitue un autre levier prometteur. Grâce aux technologies numériques (internet des objets (IoT), compteurs intelligents, plates-formes de gestion de l’énergie), certains usages électriques peuvent être décalés dans le temps pour s’adapter à la disponibilité de l’électricité. Par exemple, la recharge des véhicules électriques ou le fonctionnement de certains procédés industriels peuvent être optimisés en fonction des conditions du réseau.
Enfin, le développement des onduleurs intelligents permet d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en maintenant la stabilité. Dans le mode « grid-following », ces onduleurs synchronisent leur production avec la fréquence et la tension existantes du réseau, ce qui évite de perturber l’équilibre et rend le système plus résilient. Des modes plus avancés, comme le « grid-forming », permettent même à certains onduleurs de créer et stabiliser eux-mêmes la fréquence du réseau, ce qui est particulièrement utile pour les microréseaux ou les zones très décentralisées.
Damien Guilbert a reçu des financements de l'agence nationale de la recherche (ANR) et de la région Normandie.