30.06.2026 à 16:14
« Comment l’internationale réactionnaire contrefait l’histoire »
30.06.2026 à 16:14
« Comment l’internationale réactionnaire contrefait l’histoire »
Dans le western de John Ford L’homme qui tua Liberty Valence (1962), le personnage du rédacteur en chef dit, à la fin du film : « Quand la légende devient un fait, imprimez la légende ! » La formule pourrait résumer l’effort révisionniste des extrêmes droites contemporaines : donner à la légende (en latin, legendum signifie « ce qu’il faut lire »…) l’apparence et la force d’une vérité, puis — littéralement — l’imprimer. Et la matraquer.
Des réseaux dits « sociaux » aux maisons d’édition, de la vidéo gouvernementale au discours d’État, l’internationale réactionnaire s’attelle partout à promouvoir sa propre version de l’histoire. Un révisionnisme au service d’une conception du monde qui repose sur l’idée d’un ordre hiérarchique naturel, selon lequel certains — nations, civilisations, classes, hommes — sont plus aptes à diriger.
Semblable d’un pays à l’autre, cette dynamique n’est pas pour autant concertée : il y a seulement un fonds commun, ancré dans un darwinisme social bourgeois à la longue histoire, d’abord au sein du libéralisme, puis des fascismes qui en ont hérité. Ce révisionnisme constitue une « bataille mémorielle » à l’intérieur de la « bataille culturelle » que prétendent mener les droites illibérales contre un ennemi désigné : le « wokisme ».
Comme l’observe Pablo Stefanoni, spécialiste des extrêmes droites latino-américaines, « s’il n’existe pas une « internationale réactionnaire » stricto sensu, il y a bien en revanche un espace commun construit sur la base de l’anti-wokisme » — et le révisionnisme historique lui est consubstantiel.

Un substrat idéologique commun, des convergences organisationnelles
Avant d’être une internationale, la droite réactionnaire contemporaine est une idéologie. Et celle-ci a une généalogie longue, qui permet de comprendre pourquoi des acteurs aussi différents que Javier Milei, Santiago Abascal, Viktor Orbán ou José Antonio Kast produisent, sans se concerter nécessairement, des discours si semblables sur l’Histoire, les élites et les opprimés.
Leur dénominateur commun : la conviction que la hiérarchie entre les humains est naturelle. Herbert Spencer forge en 1864 l’expression « la survie du plus apte » et l’applique à l’organisation sociale — l’État est inutile à corriger un ordre qui s’ancre dans un ordre naturel, les inégalités sont justes, toute redistribution est une violence faite au monde. Son cousin Francis Galton en tire la conclusion en fondant l’eugénisme (1883) : si les « inaptes » se reproduisent sans entrave, il faut organiser la sélection des « meilleurs ». Deux théories complémentaires, un même fondement : certains humains valent davantage que d’autres — biologiquement, cognitivement, moralement — et ont donc vocation à gouverner, tandis que les autres sont voués à être gouvernés. L’historien Johann Chapoutot rappelle que « si l’on décompose le nazisme en ses éléments constitutifs — le racisme, l’antisémitisme, l’eugénisme, le darwinisme social — on découvre que ces éléments sont d’une grande banalité dans l’Europe, et plus largement dans l’Occident de l’époque. Les nazis puisent largement dans la langue de leurs contemporains. »
Ce fonds commun de darwinisme social bourgeois — naturalisation des hiérarchies, méfiance vis-à-vis de la souveraineté populaire, croyance que les élites économiques sont les « mieux adaptées » — traverse une partie du libéralisme et constitue le fond de sauce des extrêmes droites, sans qu’il y ait besoin de concertation. Dans ces familles idéologiques, mais aussi dans certains courants conservateurs chrétiens, ce discours s’assoit sur une pensée de l’ordre naturel — dans ces derniers cas, voulu par Dieu: patriarcal, classiste, volontiers raciste. Pour autant, des moments de convergence organisationnelle existent. En Espagne, le parti d’extrême droite Vox et son think tank Fundación Disenso sont à l’initiative de la Charte de Madrid (2020), puis du Forum de Madrid, organisation internationale réunissant les extrêmes droites du monde, principalement en Europe et aux Amériques. Cette dynamique de solidarité internationale culmine avec « Viva », rendez-vous annuel où sont invitées des figures éminentes qui sont ou deviendront chefs d’État — Meloni, Milei, Orbán, Wilders, Le Pen… — autour d’un projet politique commun en lien avec des think tanks étasuniens (Heritage Foundation, American Conservative Union, International Republican Institute). Le réseau Atlas — 589 partenaires dans 103 pays — finance et forme des think tanks libertariens sur tous les continents avec pour mot d’ordre explicite « gagner la bataille des idées ».
Le révisionnisme historique découle de ce substrat avec la cohérence d’une conséquence. Si la hiérarchie entre les humains est naturelle, si les élites incarnent un mérite supérieur, alors leur histoire — celle des conquistadores, des Pères fondateurs, des dictateurs —, celle des « récits nationaux » glorieux, est la seule légitime. Et toute contestation de ceux-ci, qu’elle vienne des études décoloniales, féministes ou des Critical Race Studies, constitue une tentative de renverser l’« ordre naturel ». L’antiwokisme de ce camp exprime l’hostilité profonde à toute remise en question d’un récit de l’histoire mensonger, qui préfère « imprimer la légende », le mythe national.

Des récits falsifiés
En dépit d’une diversité de contextes nationaux et culturels, quelques axes et thèmes majeurs se dégagent, qui constituent autant de « types » de révisionnisme.
La Reconquista et l’empire espagnol réhabilités
Le 12 octobre 2024, date de la prétendue « découverte » des Amériques par Christophe Colomb, le compte X (ex-Twitter) de la Casa Rosada (équivalent argentin de l’Élysée) publie une vidéo de 48 secondes, sur fond de musique épique et d’images glorifiant les conquistadores. La voix off y affirme que l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique a « ouvert une nouvelle ère de progrès et de civilisation dans le Nouveau monde » et « posé les bases de la modernité en Amérique ». Le même jour, à Madrid, l’Association catholique de propagandistes placarde des affiches dans toute la capitale : « 1492. Ni génocidaires, ni esclavagistes : ils étaient des héros et des saints. »
L’année suivante, le 9 octobre, c’est à son tour Donald Trump qui, pour réhabiliter « ce héros, ce géant de la civilisation occidentale » contre « les incendiaires de gauche qui ont voulu détruire son nom et son honneur » proclame l’institution du Columbus Day le 13 octobre.
En Espagne, cette date a une valeur symbolique forte, car l’ensemble des réseaux liés à Vox et au post-franquisme réhabilite l’épopée coloniale, à rebours de la « légende noire », qui a fait dès le XIXe siècle de l’Espagne et de son empire des territoires d’obscurantisme. En outre, en revendiquant le rôle d’évangélisatrice du continent américain, elle se pose en centre de l’Ibérosphère — notion affirmée dans la Charte de Madrid, d’un territoire, unifié par la langue et la religion, de 700 millions de personnes en un espace de défense de la « liberté et de la démocratie » tout en invalidant les revendications mémorielles et territoriales des peuples indigènes.
Les dictatures du « Plan Cóndor » blanchies
Quelques mois après la vidéo sur Colomb, le gouvernement argentin récidive avec le « Jour national de la mémoire pour la vérité et la justice », commémoration du coup d’État du 24 mars 1976. À cette occasion, l’influenceur libertarien Agustín Laje, fort de ses millions d’abonnés et soutenu par des réseaux transnationaux puissants, dont l’étasunien Atlas Network, apparaît dans une vidéo officielle pour y répéter le récit habituel de l’extrême droite : les crimes d’État hors de tout cadre légal sont minimisés au nom de la « nécessaire » lutte contre le communisme ; les crimes des guérillas et le rôle de Cuba exagérés jusqu’à la démesure. Le chiffre de 30.000 disparus est remis en question, malgré les estimations les plus sérieuses des historiens. Pas un mot sur les hommes d’affaires condamnés pour crimes contre l’humanité, ni sur le financement et l’entraînement états-uniens et français des militaires à l’École des Amériques.
La contradiction qu’apporte la recherche universitaire à de telles falsifications de l’histoire, hors de tout cadre déontologique et épistémique, en fait une ennemie pour Milei et les siens. Outre la conviction anti-étatique libertarienne, les coupes budgétaires de l’université relèvent autant, sinon davantage, d’une attaque contre la recherche scientifique de la vérité.
Au Brésil, Jair Bolsonaro a nourri ce révisionnisme tout au long de sa carrière. En 2016, il déclarait que « l’erreur de la dictature a été de torturer sans tuer » et rendait hommage au tortionnaire Carlos Brilhante Ustra — celui qui avait torturé Dilma Rousseff (présidente de 2011 à 2016) quand elle militait dans la guérilla. Le symbole dépasse la rhétorique : il nomme au ministère de l’Économie Paulo Guedes, un homme qui avait contribué aux côtés des Chicago Boys au « miracle économique chilien » sous Pinochet. Condamné en septembre 2025 à plus de 27 ans de prison pour tentative de coup d’État, il illustre l’éthique violente et antidémocratique de cette internationale et ses liens avec les dictatures historiques.
Au Chili, José Antonio Kast, fils d’un officier de la Wehrmacht et frère d’un ancien ministre de Pinochet, parle de « gouvernement militaire » plutôt que de dictature et présente comme preuve de démocratie le fait que Pinochet ait accepté le plébiscite de 1988. Lecture négationniste, qu’invalide l’historien Francisco Estévez, alors directeur du Musée de la Mémoire et des Droits humains de Santiago : « La dictature n’a pas voulu reconnaître son échec, mais elle a été obligée de le faire, en raison à la fois de la condamnation internationale et de la grande pression sociale et politique, qui grandissaient au Chili. »



Nier le génocide : le cas du Guatemala
En 2013, l’ancien général Efraín Ríos Montt, président de facto du Guatemala de 1982 à 1983, est condamné pour crimes contre l’humanité et génocide : une première pour un ancien chef d’État américain. La décision est aussitôt annulée par la Cour constitutionnelle, sous la pression des élites économiques.
Ce cas est paradigmatique parce que le révisionnisme y prend sa forme la plus dépouillée : non plus un discours ou une propagande de réseaux sociaux, mais un acte juridique des classes dominantes, qui utilisent les institutions pour effacer une vérité établie par la justice. L’arrière-plan est celui d’un racisme structurel des élites blanches : d’éminentes figures de l’élite économique avaient soutenu la répression, en prêtant leurs aéronefs pour bombarder des civils ou en contribuant aux escadrons de la mort — elles avaient donc tout intérêt à effacer les travaux établissant que l’État est responsable de 93 % des morts de la guerre civile (1960-1996). Le récit alternatif qu’elles imposent est celui du « 50/50 » : guérilla et armée également responsables, la répression militaire présentée comme nécessité face au péril communiste — le même récit qu’en Argentine, où il a été baptisé « théorie des deux démons ».
Réhabiliter la collaboration et le nazisme
Le cas de la Hongrie de Viktor Orbán est plus retors. D’un côté, il a assumé un philosémitisme actif en finançant le renouveau du judaïsme hongrois et fait de son pays le principal allié européen d’Israël. De l’autre, pourtant, son gouvernement a honoré la mémoire de Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944 et collaborateur du régime nazi qui promulgua des lois antisémites et livra 435.000 juifs hongrois aux camps d’extermination, pour la plupart gazés à leur arrivée à Auschwitz.
Cette apparente contradiction s’explique par une cohérence politique sous-jacente : Horthy est réhabilité comme figure de l’anticommunisme et du nationalisme, tandis que les juifs sont instrumentalisés contre les musulmans. Le récit officiel de la Shoah se trouve ainsi amputé de la responsabilité de l’État et du peuple hongrois, qui reste ainsi dépeint en héros ou en victime — jamais en bourreau.
János Gadó, sociologue et rédacteur en chef du magazine juif hongrois Szombat, documente que 63 % des Hongrois entretiennent des préjugés antisémites — troisième proportion la plus élevée parmi seize pays de l’UE. Orbán, conclut Gadó, « garde la main sur les démons qu’il a lui-même contribué à réveiller« .
En Allemagne, Björn Höcke, leader de l’AfD en Thuringe, a qualifié le Mémorial de l’Holocauste à Berlin de « monument de la honte » et appelle à un « virage à 180° » de la Erinnerungskultur (la « culture mémorielle » allemande), c’est-à-dire le dispositif mémoriel le plus élaboré d’Europe. Le cofondateur de l’AfD Alexander Gauland revendiquait en 2017 le « droit d’être fiers des réalisations des soldats allemands lors de deux guerres mondiales » et réclamait que l’on tire un trait sur le passé nazi, ajoutant : « nous n’avons plus besoin qu’on nous reproche ces douze années maintenant ».
Le PiS polonais a quant à lui fait voter, en 2018, une loi dite de « défense de la réputation de la République et de la nation polonaises », prévue pour criminaliser l’attribution de crimes aux « Polonais » pendant la Shoah. Sous la pression d’Israël et des États-Unis, le volet pénal de la loi a été supprimé.
Réécrire l’histoire nationale : Washington et Moscou
En janvier 2021, deux jours avant le terme de son premier mandat, Donald Trump signe le décret instituant la Commission 1776, voué à produire une « éducation patriotique ». À rebours du « 1619 Project » du New York Times Magazine, qui recentrait l’histoire états-unienne sur l’esclavage et ses conséquences dans le présent, cette commission entendait contrer les études critiques de la race (critical race studies) par la promotion d’un récit national officiel à la gloire des Pères fondateurs effaçant la centralité de l’esclavage dans la construction du pays. Si Joe Biden l’a dissoute dès son premier jour à la Maison Blanche, Trump l’a rétablie à son retour à la présidence.
En Russie, Vladimir Poutine publie en juillet 2021 un article intitulé « De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », où il nie l’existence d’une nation ukrainienne distincte, présentant le pays comme une création artificielle soviétique et occidentale. Ce texte est le fondement idéologique de l’invasion déclenchée en février 2022 : un exemple extrême de révisionnisme d’État mis au service d’une guerre de conquête.
En octobre 2015, Benyamin Netanyahou affirmait devant le Congrès sioniste mondial que Hitler « voulait seulement expulser les Juifs » avant d’être convaincu d’agir autrement par le Grand Mufti de Jérusalem — falsification, destinée à faire des musulmans les complices du mal absolu, démentie aussitôt par l’historienne en chef de Yad Vashem, Dina Porat, qui a rappelé que Hitler envisageait l’extermination bien avant leur rencontre de novembre 1941.
Les vecteurs : du pop à l’institutionnel
Le révisionnisme de l’internationale réactionnaire emprunte deux registres qui se renforcent mutuellement.
Le registre pop cible les jeunes générations qui ne passent pas par les canaux d’information traditionnels. En Espagne, le « Franco Friday » représente sur les réseaux « sociaux » Franco en sympathique personnage d’anime, effaçant son bilan de répression, de fosses communes et de terreur. Symptôme d’une réhabilitation mémorielle plus large du caudillo et de l’idée qu’« on vivait mieux au temps de Franco », cela participe de sa croissante popularité parmi les jeunes.
Cet anime s’inscrit dans un vaste écosystème de « pop culture » réactionnaire, dont les formats courts de TikTok ou X, les mèmes et l’humour constituent autant de chevaux de Troie de la normalisation et d’une stratégie de conquête politique par les émotions où ce camp excelle. Un rôle dans lequel excellent, en France, des influenceurs tels que Papacito ou Valek.
C’est ce type de figure, populaire mais sans légitimité universitaire, qu’incarne le libertarien argentin Agustín Laje. Zéro publication académique révisée par des pairs, mais des millions d’abonnés et de clics: ce qui, pour cette extrême droite numérique et selon laquelle le marché et le nombre sont les seules jauges valides, compte beaucoup plus. Au point que c’est à lui que Javier Milei a fait appel pour la vidéo officielle minimisant les crimes de la dictature. En Amérique du Sud, ce sont des profils semblables qui animent la « Derecha Fest », festival itinérant sud-américain de conférenciers réactionnaires.
Le Puy du Fou, en France, illustre encore une autre modalité : un révisionnisme spectaculaire grand public. Le parc vendéen réhabilite la contre-révolution et propose de la guerre de Vendée une lecture martyrologique catholique. Ce faisant, il offre une expérience émotionnelle qui séduit et convainc mieux que bien des discours politiques. En 2022, son fondateur Philippe de Villiers estimait avoir « fait passer plus d’idées par le Puy » qu’en étant candidat à la présidentielle.

La France dans l’internationale
La France n’est pas en reste. C’est surtout Éric Zemmour qui a donné l’image la plus assumée, relayant le mythe d’un maréchal Pétain « glaive et bouclier des Juifs ». Une théorie que contredit l’historiographie depuis des décennies, notamment grâce aux travaux de Serge Klarsfeld et des historiens de la Shoah. La prétention du Rassemblement National à être le « bouclier des Juifs » face à un antisémitisme qui ne serait plus attribuable qu’à la gauche et aux musulmans, et l’emploi même de cette expression, prend une coloration d’autant plus obscène que ce parti fondé par d’anciens collaborationnistes compte encore dans ses rangs des militants aux accointances néonazies, rappelés à chaque élection par toutes sortes de faits divers.
Par ailleurs, les investissements réalisés par Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin — médias, maisons d’édition, groupes de communication, librairies et bureaux de presse — permettent de promouvoir une « bataille mémorielle » en faveur de leur version orientée de l’histoire de France.
Grande activiste de l’internationale réactionnaire, Marion Maréchal est l’unique signataire française de la Charte de Madrid. Les liens entre le RN et Orbán au sein des Patriotes pour l’Europe, comme les sympathies révisionnistes des partis alliés FPÖ et Vlaams Belang,sont par ailleurs documentés.
Écraser l’histoire des opprimés
Ce que ces révisionnismes ont en commun, c’est leur destination : légitimer le présent des dominants par l’histoire des vainqueurs. Réhabiliter la conquête impériale, c’est valider la hiérarchie ethnosociale d’aujourd’hui fondée sur la spoliation et le crime. Blanchir les dictatures, c’est absoudre les élites économiques qui les ont financées et en ont profité. Contester un travail de mémoire fondé sur l’étude des faits, c’est nier aux victimes le droit à la reconnaissance, à la vérité et à la réparation.
Ces entreprises de falsification prospèrent parce qu’elles ont des adversaires désignés : les historiens qui les contredisent, les disciplines universitaires qui les invalident, les mouvements qui exigent la vérité sur le passé, les médias qui produisent des faits. La haine du prétendu « wokisme », toujours concomitante avec celle des médias publics et du militantisme sont inséparables : ce qui est en jeu, c’est une lutte contre la connaissance de la réalité et en faveur du mythe, de la « légende ». Et si, depuis le XIXe siècle où se déroule l’intrigue du western de John Ford, ses acteurs et canaux se sont diversifiés (des influenceurs de TikTok à la propagande d’État multicanaux, en passant par les organismes judiciaires), elle reste bel et bien cela : une légende.
Grégoire Laurent et Mikaël Faujour
25.06.2026 à 23:01
La guerre de 100 jours contre l’Iran, déclenchée le 28 février dernier, est entrée dans une phase de négociations, après des mois de combats, des milliers de morts et des destructions considérables dont le montant est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Assistons-nous à un nouveau revers historique pour les États-Unis ? L’Iran sort-il vraiment renforcé de cette guerre ? Quelles seront les conséquences de ce conflit pour Israël, pour l’Ukraine, pour l’Europe et pour les BRICS ?
Pour en parler, Aude Lancelin a reçu en direct sur QG, trois invités très qualifiés : Emmanuel Todd, historien et démographe, auteur de « La Défaite de l’Occident » (Gallimard), Farhad Khosrokhavar, sociologue, auteur « d’Iran, la fin du totalitarisme ? » aux éditions de l’Aube, et David Teurtrie, docteur en géographie, auteur de « Russie, le retour de la puissance » (Armand Colin) et directeur de l’Observatoire Français des BRICS
25.06.2026 à 15:14
« La crise du détroit d’Ormuz oblige à repenser notre souveraineté énergétique »
Pendant que les travailleurs se prennent l’inflation de plein fouet, subissant notamment la hausse des prix des carburants, les compagnies pétrolières engrangent des super-profits depuis les débuts de la guerre en Iran, fin février 2026. Voilà les deux principaux effets économiques qu’aura eu le conflit en France, comme ailleurs en Europe. De quoi souhaiter accélérer l’électrification de l’activité économique pour moins dépendre des énergies fossiles, affirme l’économiste Paul Malliet, maître de conférences à Sciences Po Paris, qui estime toutefois, dans un entretien accordé à QG, que l’effet inflationniste de la guerre en Iran est moindre que celui des débuts de la guerre russo-ukrainienne en 2022, en raison de la stabilisation du prix du baril de pétrole, même si celui-ci reste à un niveau élevé. Pour lui, la taxation des super-profits des géants pétroliers mérite de revenir dans le débat public, pour des raisons de justice sociale et de transition écologique. Interview par Jonathan Baudoin

Quels sont les principaux effets économiques de la guerre en Iran, notamment dans le domaine des matières premières ?
Il y a un premier effet déjà subi, qui est une hausse historiquement rapide des prix du pétrole sous l’effet d’un changement des anticipations sur l’état du marché et de son évolution prochaine. Mais avec la crise du détroit d’Ormuz (dont le président Donald Trump affirme ce 16 juin 2026 qu’il sera réouvert en fin de semaine, NDLR), l’effet sur le plus long terme vient d’un choc négatif de l’offre, à savoir d’une réduction prochaine de l’offre mondiale, qui met du temps à se diffuser parce qu’il y a des réserves stratégiques, le recours à d’autres sources d’approvisionnement, ou encore une adaptation de la demande. Toutefois, un risque subsiste de se retrouver avec des secteurs en pénurie de carburant, comme le kérosène pour l’avion par exemple, pouvant conduire à certains arrêts d’activité au niveau mondial.
Le dernier effet, qui n’est pas direct, mais qui peut jouer sur les équilibres à terme est celui lié à la dimension assurantielle de la sécurisation de l’approvisionnement et qui peut conduire à un détournement durable des acheteurs de régions du monde considérées comme à risque. Le détroit d’Ormuz fait partie d’entre elles. Les pays du Golfe, pour lesquels cette voie maritime est la principale voie commerciale, peuvent dès lors subir une baisse durable de la demande qui leur est adressée, quand bien même le détroit pourrait en effet réouvrir.
Quel regard portez-vous sur la spirale inflationniste consécutive à la montée du prix du pétrole dans le contexte de cette guerre ?
Il y a eu une hausse brutale du prix du carburant. Pour autant, par rapport aux indicateurs du prix du gaz, qui ont été multipliés par plus de 7 en un an à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on reste sur des amplitudes moindres. Le niveau actuel du baril de pétrole reste à un niveau relativement élevé, stabilisé autour de 80 à 110 dollars. Il n’y a pas, non plus, d’emballement du prix, comme on aurait pu le craindre dans les premiers jours de cette guerre.
Suit-on une trajectoire de stagflation analogue à celle liée aux chocs pétroliers des années 1970 ? Si oui, quels en seraient les effets et comment éviter sa réalisation selon vous ?
On a un effet sur l’inflation qui est certain, notamment importée dans les prix de l’énergie. Celle-là se diffuse sur l’ensemble des chaînes de valeur, auprès du consommateur sur le prix à la pompe, ou pour des usages industriels. Cela a un effet sur l’inflation qui reste relativement mesuré dans le sens où, si on fait la comparaison avec 2022, on est sur un choc de prix qui est moindre et auquel les pays de l’UE sont moins exposés parce qu’il y a eu aussi une diversification des approvisionnements plus large que ne l’était, par exemple, le gaz avec la Russie en 2022.
Le parallèle peut être intéressant à faire parce qu’on est sur des crises géopolitiques, des conflits armés dans des zones essentielles de production d’énergie. La différence en 2026, par rapport à 2022, c’est qu’il y a eu un effort d’électrification qui a été enclenché, qui se retrouve confirmé par cette nouvelle crise, et motivé finalement plus par un argument de sécurisation des approvisionnements énergétiques, de résilience des systèmes face à ce type de conflits que de décarbonation des activités. La différence, c’est qu’on a aujourd’hui une pénétration de l’électricité qui est beaucoup plus importante qu’elle ne l’était il y a encore quatre ans – que ce soit pour des usages de chauffage ou de mobilité. Le développement des énergies renouvelables se poursuit à un rythme sans précédent. En 2025, la moitié de l’électricité a été produite à partir d’énergies renouvelables dans l’UE. On est mieux préparé collectivement qu’en 2022. Ce qui donne des marges de manœuvre supplémentaires. Après, il y a nécessairement des agents économiques pour lesquels l’inflation importée se fait sentir pleinement, du fait d’une dépendance des technologies ou des infrastructures encore basées sur l’utilisation d’énergies fossiles.

Dans quelle mesure la guerre en Iran pourrait relancer, voire accélérer, une politique de réindustrialisation décarbonée, par rapport à ce qui a pu être fait au début de la guerre russo-ukrainienne ?
La réponse de l’Union européenne, suite au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, a été de privilégier des mesures visant à desserrer la contrainte de la dépendance énergétique au gaz russe. Cela se traduit par des investissements supplémentaires visant à améliorer l’efficience énergétique, le déploiement des énergies renouvelables ou à accélérer l’électrification des usages afin de passer à une énergie plus maîtrisable mais également par diversification accrue de ses approvisionnements en gaz, notamment par un recours accru au LNG (Liquefied natural gas, en français gaz naturel liquéfié, NDLR), notamment celui issu des États-Unis.
Avec la crise du détroit d’Ormuz, ce n’est pas seulement l’approvisionnement depuis cette région, principalement à destination des marchés asiatiques, qui été bouleversé, mais celui du monde. Le marché du LNG n’étant pas contraint par la présence d’infrastructures comme celui de gazoducs, une compétition accrue s’exerce entre les pays pour s’assurer de la livraison de gaz et donc par ricochet affecter les pays de l’UE par un détournement de leurs approvisionnements. Le recours au LNG comme une énergie de transition s’en retrouve un petit peu amoindri et donne le signal que même ce recours n’est pas une manière sûre d’assurer pleinement sa souveraineté énergétique.
L’électrification des usages et le développement des renouvelables ou des énergies nucléaires comme sources principales de production énergétique apparaissent finalement comme la solution la plus sûre pour s’assurer de ne pas dépendre trop fortement de ces aléas et d’un contexte international qui devient de plus en plus incertain.
Estimez-vous qu’il serait bon de remettre sur la table la question de la taxation des super-profits des compagnies pétrolières, comme en 2022, lors des premiers mois de la guerre russo-ukrainienne ?
Cette question s’inscrit dans un contexte social et économique particulièrement tendu, où une partie croissante de la population, déjà fragile, subit de plein fouet la hausse des coûts sans disposer des moyens pour s’en prémunir. Les ménages les moins aisés en assument directement le coût, tandis que l’État, contrairement à 2022, n’a plus la capacité d’apporter un soutien suffisant. Dans le même temps, les majors pétrolières, grâce à leur chaîne intégrée, tirent un profit immédiat de cette crise, soulevant ainsi une question centrale de justice contributive. Pourtant, ces profits ne résultent pas de choix stratégiques avisés, mais bien d’un désordre international qui les avantagent mécaniquement. Or, le secteur pétrolier n’est pas une industrie comme les autres : il joue un rôle de premier plan dans la crise climatique et doit, à ce titre, engager sa transition. Les compagnies concernées en ont d’ailleurs les moyens financiers.


C’est pourquoi la taxation des super-profits apparaît comme une mesure doublement pertinente. D’une part, elle permettrait de renforcer la solidarité nationale en protégeant les populations les plus vulnérables. D’autre part, elle s’inscrirait dans une logique contributive, en alignant les efforts de décarbonation — pour lesquels ces entreprises ont une responsabilité évidente — avec les enjeux climatiques. Enfin, un tel mécanisme gagnerait à être déployé à l’échelle supranationale, notamment au niveau européen, plutôt qu’à l’échelle française seule.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Paul Malliet est économiste, maître de conférences à Sciences Po Paris et membre de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)