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03.02.2026 à 20:43

Lettre ouverte au Président de la République

Desk Russie
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« Céder des territoires, c’est livrer les millions d’Ukrainiens qui y vivent à un système d’oppression totale. » Vous pouvez signer cet appel porté par onze intellectuels français.

<p>Cet article Lettre ouverte au Président de la République a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1044 mots)

Paris, le 15 janvier 2026

Monsieur le Président de la République,

Depuis février 2022, vous avez placé la France au premier rang des nations européennes soutenant l’Ukraine face à l’agression russe. Votre détermination à défendre l’intégrité territoriale ukrainienne, votre initiative dans la création de la Coalition des volontaires et votre engagement constant auprès du président Zelensky ont incarné les valeurs européennes de liberté et de résistance à l’oppression. Alors que s’ouvrent des perspectives de négociations, votre rôle est déterminant pour définir les conditions d’une paix juste et durable.

C’est dans cet esprit que nous nous adressons à vous aujourd’hui. Réunis autour de l’appel « People First » lancé par les prix Nobel de la paix 2022, l’Ukrainienne Oleksandra Matviichuk et le Russe Oleg Orlov, nous vous demandons de porter au cœur des négociations une exigence fondamentale : la protection et la libération immédiate et sans condition des populations ukrainiennes victimes de la terreur du Kremlin.

Les chiffres documentés par les organisations de défense des droits humains révèlent l’ampleur du drame :

• 19 546 enfants ukrainiens déportés ont été recensés par les autorités ukrainiennes, dont seulement 1 954 ont pu être rapatriés. Des centaines de milliers d’autres vivent sous occupation russe, soumis à une russification forcée systématique dès la maternelle, préparés à devenir de futurs soldats contre leur propre patrie.

• Au moins 16 000 civils ukrainiens, et beaucoup plus selon certaines estimations, sont portés disparus et illégalement détenus en Russie. Ils subissent torture, violences sexuelles, humiliations et traitements inhumains en violation flagrante du droit international. Certains parmi eux sont morts en détention.

• Des milliers de prisonniers de guerre ukrainiens sont torturés, exécutés ou soumis à des conditions de détention terrifiantes qui violent les conventions de Genève. Leur état de santé est extrêmement préoccupant.

• Les populations des territoires occupés (3 à 3,3 millions de personnes) sont contraintes de prendre la nationalité russe sous peine d’expropriation, de privation des droits sociaux, de déportation ou d’emprisonnement. Même ceux qui prennent la nationalité russe ne sont pas à l’abri : les autorités russes ont commencé à exproprier la population ukrainienne pour la remplacer par des colons russes.

 Ces crimes ne sont pas des dérives individuelles mais s’inscrivent dans un système planifié et supervisé directement par Vladimir Poutine.

C’est pourquoi la Coalition des volontaires doit imposer un cadre humanitaire aux pourparlers avec la Russie :

  • L’accès à tous les captifs et à tous les enfants illégalement déplacés ou déportés, accordé à une délégation internationale du CICR.
  • Le retour des enfants déportés.
  • La libération des civils ukrainiens détenus illégalement en Russie et dans les territoires occupés.
  • Le rapatriement des prisonniers de guerre par le biais d’échanges ou par d’autres voies.
  • La possibilité pour les Ukrainiens qui le désirent de quitter les territoires occupés.
  • La fin de la russification forcée des Ukrainiens dans tous les territoires occupés par la Russie.

 Il faut également exclure tout passage sous contrôle russe de territoires qui se trouvent actuellement sous contrôle ukrainien. Car céder des territoires, ce n’est pas tracer des lignes sur une carte, c’est livrer les millions d’Ukrainiens qui y vivent à un système d’oppression totale.

Ce sont les valeurs et l’honneur de l’Europe qui se jouent dans le sort de ces enfants, de ces civils, de ces prisonniers, de ces populations. C’est notre capacité collective à défendre l’humanité contre la barbarie.

Avec notre plus profond respect et notre confiance en votre engagement,

Lettre ouverte portée par :

Galia Ackerman, historienne, écrivaine, rédactrice en chef de Desk Russie

Jean-François Bouthors, journaliste, écrivain

Stéphane Courtois, historien

Michel Eltchaninoff, philosophe, essayiste

François Kersaudy, universitaire, historien

Bernard-Henri Lévy, philosophe, écrivain, cinéaste

Marc Lévy, écrivain

Jonathan Littell, écrivain et cinéaste

Ariane Mnouchkine, metteuse en scène, fondatrice du Théâtre du Soleil

Sylvie Rollet, universitaire, présidente de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !

Nicolas Werth, historien, président de Mémorial France

Paru dans L’Express le 2 février 2026.

SIGNER

Quel sort pour les populations des territoires ukrainiens occupés ? Compte rendu de notre soirée à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris.

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31.01.2026 à 22:19

Un mensonge qui ne trompe pas

Mikhaïl Epstein
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Le peuple russe adhère au mensonge flagrant. La Russie revient à l’essence de son État primitif, la Horde d’or.

<p>Cet article Un mensonge qui ne trompe pas a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (3950 mots)

Nous publions, en feuilleton, le septième volet du livre du philosophe russo-américain Avant la fin de l’histoire ? Les facettes de l’anti-monde russe (New-York, Freedom Letters, en russe). L’auteur poursuit l’étude du phénomène qu’il appelle le « schizofascisme », cette duplicité étrange de l’âme russe et qui se base sur l’adhésion du peuple au mensonge flagrant. Il explique également pourquoi la Russie de Poutine revient à l’essence de son État primitif, la Horde d’or, à savoir l’expansion comme but en soi.

Le schizofascisme se distingue du fascisme habituel par son cynisme, parce qu’il est pétri de corruption, mais aussi par sa manière particulière de faire de la propagande : plus le fossé entre l’idéal et la réalité est grand, plus les masses sont séduites. La propagande ment ouvertement et compte sur l’adhésion du peuple au mensonge, puisqu’il est « sien ». Mais c’est un mensonge qui ne trompe personne, une tricherie étalée à la vue de tous. Ce genre de mensonge « juste », « patriotique », est d’ailleurs souvent proféré avec une verve particulière :

« Un enfant crucifié sur une place à Slaviansk [en Ukraine] » (sujet aux nouvelles de la chaîne de télévision Pervy kanal les 12 et 13 juillet 2014) ;

« Une bande de drogués et de néonazis a pris en otage le peuple ukrainien à Kiev » (Vladimir Poutine, le 25 février 2022) ;

« Des actes lâches perpétrés par des nationalistes ukrainiens empêchent la progression rapide de l’armée russe » (un député de la Douma, le 6 mars 2022) ;

« Nous n’avons pas l’intention d’attaquer d’autres pays, et nous n’avons pas non plus attaqué l’Ukraine » (Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères, le 10 mars 2022) ;

« Nous ne souhaitons faire la guerre à personne […]. La Russie n’a attaqué personne » (le patriarche Kirill, le 3 mai 2022).

Le mensonge railleur est le degré suprême du mensonge flagrant : non seulement il ne se cache pas, mais il incite l’auditeur à se joindre au menteur pour tourner la vérité en dérision. Le culot de la tromperie et le bain de sang qu’elle justifie permettent en quelque sorte de vous assurer le dévouement du menteur jusqu’à la mort, puisque désormais, le mensonge et le sang vous lient. Un mensonge craintif peut s’écarter de quelques degrés de la vérité, quand un mensonge plus osé ira jusqu’à 90 °, et un mensonge carrément téméraire jusqu’à 180 ° – à l’exact opposé de la vérité. Voici un petit exemple de « mensonge à 180 ° », qui date de la conquête de la Crimée en 2014 :

« Dans différents pays, sur différents continents, les gens devraient se rappeler qu’être certain de sa propre exception et qu’essayer d’atteindre par tous les moyens ses objectifs géopolitiques, sans égard pour le droit international, peut avoir des conséquences dramatiques1. »

« Certains États expriment ouvertement leurs prétentions géopolitiques, ne reculent devant aucune ingérence flagrante dans les affaires intérieures d’États indépendants2. »

Qui parle de voler au secours du droit international contre les ambitions géopolitiques et les ingérences dans les affaires d’États indépendants ? Le Secrétaire général de l’ONU ? Le président des États-Unis ? Le pape ? La presse libérale européenne ? Nenni, il s’agit du président du pays qui a annexé une partie d’un autre État et qui mène une guerre contre cet État sur son territoire, au mépris des accords internationaux et du système de sécurité instauré en Europe depuis 75 ans pour y garantir la paix.

Quelle évaluation donner de la morale et du psychisme de quelqu’un qui diffuse plus qu’un mensonge, une anti-vérité se situant exactement à 180 ° de la vérité ? Qui accuse les autres de faire précisément ce que lui perpètre sous les yeux du reste du monde ? Ce revers absolu ne saurait être un hasard, il n’a pas pour but de brouiller les pistes : il est au contraire calculé avec une exactitude de tireur d’élite. Le but est simple, à l’évidence : il s’agit de faire preuve du plus profond mépris vis-à-vis de la vérité et du reste du monde, ralliant ainsi à sa cause ses compatriotes. Comment ? Justement par le culot et l’amoralité du mensonge. On l’a dit, un simple mensonge s’écarte de la vérité de quelques degrés, un mensonge culotté de 90 °, et Poutine, lui, de 180 ° : il ne masque pas son mensonge, il le gonfle et l’exhibe. Cette attitude goguenarde de tchékiste ou de lascar macho est, semble-t-il, très bien vue dans son milieu professionnel.

Si encore les Russes croyaient à cette propagande mensongère, ce serait un moindre mal. La crédulité est un défaut pardonnable, tandis que la duplicité est un vice bien plus grave. La Russie n’est pas peuplée de nigauds prêts à croire n’importe quoi : ils comprennent qu’on leur ment, cependant ils aiment qu’on leur mente. Pour beaucoup de Russes, c’est même flatteur. Leur faire avaler un « mensonge qui élève3 », cela montre qu’on les tient en estime. Il serait presque indécent de ne pas mentir : les gens croiraient qu’on ne les respecte pas si, alors qu’on commet le pire, on ne prenait pas la peine d’en appeler à leurs meilleurs sentiments. Tout le monde peut comprendre une agression, un pillage, tant qu’on exhorte à l’honneur et à la justice. Plus les actes sont débridés, plus les mobiles et les slogans se doivent d’être bienséants. Un pouvoir qui appelle simplement à l’expansion ne sera pas respecté. Mais si le pouvoir dit : nous défendons le monde contre la junte et les fascistes, alors c’est qu’il nous respecte, et nous le lui rendons bien. Quand on nous farcit les oreilles de discours sur notre grandeur naturelle et spirituelle, et que ce faisant on nous pousse à la rapine et on nous fait comprendre qu’il y a une marge entre la morale et la vie, que c’est comme ça, que c’est le monde réel et qu’on n’y peut rien, alors nous sommes au septième ciel : on nous offre la grandeur morale et la victoire géopolitique, et nous en sortons doublement gagnants.

Si la propagande est à ce point grossière, frénétique, sans scrupules, c’est parce qu’elle sait que c’est précisément ce qu’apprécient les masses, amatrices de ruse et de jeux avec le diable. Le pli a été pris il y a fort longtemps, à l’époque de la Russie ancienne : un schisme s’est produit entre le rituel et le comportement. Tant que la morale est suprême et la parole rituelle respectée, tout est permis. L’abjection réside moins dans la bassesse du comportement que dans la licence d’être en totale discordance avec les mots.

Distinguons toutefois la « doublepensée » soviétique, pour citer Orwell, de celle d’aujourd’hui. À l’époque soviétique, elle prenait la forme d’une dissonance entre la fin et les moyens. On ne peut prétendre bâtir la société du futur sans se salir un peu les mains, il fallait les maculer de boue et de sang ; la pensée, elle, s’envolait vers un avenir sublime et sans défauts, cependant que nous devions servir de guides et de porte-drapeaux à l’humanité. Aujourd’hui, plus question d’avenir, de progrès, d’humanité, ni d’aucune notion universelle, puisqu’il n’y a nul besoin de pensée, même sous la forme d’une « doublepensée ». Il n’y a plus de fin, les moyens se suffisent à eux-mêmes. C’est la violence pour la violence. Le massacre pour le massacre. La conquête d’une terre étrangère pour la conquête. Les Soviétiques avaient encore de temps à autre le sentiment d’un conflit intérieur entre les idéaux et la réalité, à présent tout ceci est arasé, car il n’y a plus aucun fossé entre l’avenir et le présent, entre la fin et les moyens. C’est une guerre sans but, sans idéaux, sans avenir ; une guerre qui incarne la nature de cet État organique affamé, sans cesse à la recherche de chair fraîche.

Nomadisme et sédentarité

Les racines historiques du schizofascisme russe plongent bien plus profondément que dans le terreau d’une douloureuse réaction (le ressentiment) face à l’effondrement du système soviétique. Cette psychopathie sociale, composée de fierté excessive, de panphobie et d’aplaventrisme de masse, qui sert de toile de fond émotionnel à tout ce qui se passe en Russie, était observable aussi à des époques plus lointaines, comme pendant l’opritchnina d’Ivan le Terrible. Avec son roman Journée d’un opritchnik, Vladimir Sorokine montre bien, dans un texte prémonitoire, la renaissance de cet appareil « terrible » au XXIe siècle.

Alexandre Yanov, remarquable historien récemment disparu, a pris part en 2017 dans la revue Snob à un débat sur la question du schizofascisme. Il confirme le caractère particulier de cette pathologie sociale : « […] je ne connais aucun autre cas, dans l’histoire mondiale, de pathologie de masse ORGANISÉE. Imaginez-vous un massacre de la Saint-Barthélemy, mais qui se poursuivrait pendant des années ! »

Pourquoi donc la Russie était-elle prédisposée à ce destin funeste ? Tournons-nous brièvement vers l’histoire. Après que la principauté de Moscou, qui s’était soumise à la Horde d’or, eut refusé de payer le tribut, elle fomenta en 1480 ce qu’on appellerait aujourd’hui un coup d’État, pacifique de surcroît, en se postant sur le « Maïdan » de l’époque, la rivière Ougra. Ainsi commença l’histoire d’un nouvel État, la Moscovie, qui devint ensuite l’Empire russe, puis l’Union soviétique.

Cependant, la stratégie russe d’opposition à l’Occident, héritée de la Horde d’or, resta globalement inchangée, bien que les raisons qui la sous-tendaient varient. Du XVIe au XIXe siècle, les raisons invoquées étaient religieuses : Moscou était la « Troisième Rome », le pilier d’une foi orthodoxe véritable contre un Occident catholique et protestant. Ensuite, ce fut la lutte de l’État socialiste le plus progressiste du monde contre le capitalisme, l’exploitation et la propriété privée.

Ces raisons, les unes comme les autres, ont disparu de nos jours. Le capitalisme règne en Russie tout autant qu’en Occident, sous une forme encore plus carnassière, corrompue, et aucun mobile idéologique à la guerre ne se dessine. L’affrontement religieux a lui aussi perdu son sens, puisque la cible première de cette guerre, l’Ukraine, est orthodoxe comme la Russie.

Ainsi débarrassée de toutes ses raisons d’affronter l’Occident, la Russie revient à l’essence de son État primitif, la Horde d’or : l’expansion comme but en soi. L’instinct archaïque avance désormais à visage découvert. Un ressort comprimé trouve en lui-même la raison de son extension. Difficile de ne pas être d’accord avec l’écrivain et historien Boris Akounine lorsqu’il dit : « La Moscovie, et la Russie après elle, ont hérité du grand rêve mongol d’unir l’Eurasie d’un océan à l’autre4. »

Ce rêve n’a plus besoin de justifications religieuses ou messianiques, ni d’une utopie sociale : le pouvoir nu suffit, secondé par la menace d’un arc à longue portée. Les soldats de Gengis Khan pouvaient atteindre leur cible à une distance de 350 mètres (quand le célèbre arc anglais longbow ne tirait qu’à 250 mètres). Rien qu’avec cet arc, ils sont allés de l’océan Pacifique jusqu’aux rivages de l’Atlantique. Que l’on se représente un grand khan muni d’une arme nucléaire… Il peut faire l’économie de toute considération idéologique, religieuse ou même simplement de cause à effet. […]

Les racines historiques des « -ismes » russes plongent donc très loin. La Horde d’or nomade, à partir de laquelle s’est formé l’État russe, court encore dans ses veines et s’oppose aux valeurs d’une civilisation sédentaire. Le philosophe et écrivain Piotr Tchaadaïev faisait remarquer : « Nous sommes comme en bivouac dans nos maisons ; nous faisons figure d’étrangers dans nos familles ; dans nos villes, nous sommes tels des nomades, pire même que des nomades qui font paître le bétail dans les steppes, car eux sont plus attachés à leurs déserts que nous ne le sommes à nos villes5. »

On considère généralement que la base d’un État nomade n’est pas son infrastructure (les épicentres du commerce et de l’artisanat sur les territoires pris), mais la conquête des terres, l’expansion dans l’espace, l’assimilation de territoires toujours nouveaux. De même que pour le nomadisme archaïque, l’essentiel pour la Russie d’aujourd’hui est la terre et ses entrailles, et non ce qui se dresse dessus. Mieux vaut gagner encore un morceau de territoire (l’Ossétie, la Transnistrie, la Crimée et le Donbass, et toute l’Ukraine à présent) que de bâtir une civilisation sédentaire et évoluée dans les immensités déjà siennes. Au XXIe siècle, après avoir essuyé l’échec d’un « empire orthodoxe », puis d’une « superpuissance communiste », la Horde d’or qui porte le nom de Fédération de Russie a abandonné toutes les couches européennes dont elle s’était couverte si consciencieusement, grâce aux efforts multiséculaires de philosophes, d’écrivains, de savants, et s’est redressée, tournant vers l’Europe sa « gueule asiatique6 ».

Cette schizophrénie historique s’est aggravée après les tentatives de Pierre le Grand d’européaniser le pays : la Russie s’est scindée en deux parties, « l’européenne » et « l’asiatique », non seulement sur le plan social et culturel, mais sur le plan psychique également, presque en chaque individu. Et cela a constitué un pas supplémentaire vers un schisme intérieur, comme les réformes du patriarche Nikon menées quelque temps auparavant. La première faille s’était creusée il y a toutefois bien plus longtemps, lorsque l’État nomade, à la charnière entre la Horde d’or et la Moscovie, ou plutôt entre son ère mongole et son ère moscovite, s’était sédentarisé. Dans le débat cité plus haut, Alexandre Yanov explique : « […] le problème réside dans la nature hybride de l’autocratie, mi-européenne, mi-mongole. C’est de cela que découle l’opritchnina, c’est aussi de là que vient le marxisme7. » La civilisation et le soulèvement contre celle-ci, le droit et le mépris du droit, la création d’institutions et la méfiance à leur égard ou l’envie de les détruire… Ces deux mentalités, la nomade et la sédentaire, continuent de provoquer ce schisme schizophrénique, cette psychopathie du peuple et de l’État russe.

Le nomadisme, ce n’est pas seulement une expansion territoriale, c’est aussi une chaotisation sociale et psychologique, qui empêche les gens de s’attacher à des lieux, d’établir des liens durables. L’histoire de ces cent dernières années, en Russie, c’est l’histoire d’une nouvelle Horde d’or, dont la guerre actuelle est la dernière phase : les vagues d’émigration, les millions de réfugiés pendant les années de révolution et de guerre ; le déplacement forcé de couches de la société ou de peuples entiers, la « dékoulakisation8 », la « dékazakisation9 » ; le Goulag, les prisons, les colonies pénitentiaires, les colonies composées de millions d’exilés et de prisonniers arrachés à leurs foyers ; le nombre massif d’orphelins, les hospices, les enfants sans parents ou vivant dans des familles monoparentales ; la criminalisation de la population, la quantité de gens qui fuient (la loi autant que l’arbitraire) ; le manque de stabilité, les vents et marées politiques, qui changent trop souvent de direction et chassent les gens aux quatre coins du pays et au-delà. Tout ceci est l’expression d’un régime de Horde, d’un nomadisme intérieur et extérieur. Il n’y a qu’à songer à ce qui se passe aujourd’hui : on mobilise les uns, on relocalise les autres. Et en conséquence, des vagues de nomadisme secondaire subi dans d’autres pays : la fuite de millions de réfugiés d’Ukraine.

L’un des idéologues les plus importants du « ruscisme », Édouard Limonov, décrétait que le nomadisme libre était justement la vocation d’une Russie « différente », « meilleure » : « Nous aurons besoin de terres. La Russie gelée est entre les pattes d’administrateurs stupides et vains, faibles d’esprit. Il va falloir quitter la Russie, construire son nid sur des terres centrales toutes fraîches, les conquérir et y fonder une civilisation sans précédent, composée de guerriers soudés dans une communauté armée. Qui arpenteront les monts et les steppes, qui feront la guerre aux pays méridionaux. […] Peut-être conquerrons-nous le monde entier. Les gens mourront jeunes, mais ce sera joyeux. Nous brûlerons les corps de nos héros. […] Notre Dieu sera celui qui nous offre la mort. Peut-être notre Dieu sera-t-il la Mort elle-même10. »

Or cette Russie immobile, « gelée », et cette « autre » Russie, nomade et scélérate, sont précisément ce qui constitue ce pays aujourd’hui scindé et schizophrénique.

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Lire le chapitre précédent : « Le schizofascisme »

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31.01.2026 à 22:14

Ukraine : à Kramatorsk, le ciel s’assombrit mais les commerces perdurent

Antoine Laurent
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Alors que le front se rapproche de l’ancienne cité industrielle, certains commerçants poursuivent leur activité.

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Texte intégral (4171 mots)

Alors que le front se rapproche de l’ancienne cité industrielle, certains commerçants poursuivent leur activité. Ouvertes, éclairées et chauffées, leurs boutiques offrent une étrange impression de normalité, comme un faible pouls qui continue de battre sous les bombes et la neige. Antoine Laurent est parti à leur rencontre, afin de comprendre les défis auxquels sont confrontés ces rares civils actifs demeurés sur place et les raisons qui les poussent à rester là, malgré les risques qu’ils encourent11.

Dans les rues de Kramatorsk, les véhicules de l’armée ukrainienne sont monnaie courante ; les bombardements russes aussi, avec plus d’intensité qu’ailleurs, proximité du front oblige. Plusieurs fois par jour, les groupes Telegram qui ont pour vocation de prévenir les habitants du danger notifient le départ d’un missile, l’arrivée d’un drone de type Shahed, d’une bombe planante et même de drones kamikazes FPV, lesquels atteignent désormais certains quartiers de la ville. Sur les groupes de discussion et les réseaux sociaux, les images de bâtiments en flammes et d’explosions défilent, publiées par les témoins de ces frappes qui touchent tant civils que militaires. En dépit d’un exode massif, la ville compterait encore 50 000 civils environ, contre 150 000 avant l’invasion.

Signe le plus visible de cette présence, de nombreux commerces demeurent ouverts. À Kramatorsk, on peut faire ses courses au marché ou en grande surface, faire réparer son téléphone, envoyer des colis, acheter un canapé, des cigarettes, du matériel militaire et même de l’alcool, si l’on sait où s’adresser ; car depuis juillet 2022, le commerce des boissons alcoolisées est interdit dans l’oblast. Les gérants, propriétaires et employés décrivent des réalités complexes ; mais nuancées et diverses. Étonnamment, certains témoignages laisseraient presque penser que le climat des affaires de cette base arrière de l’armée ukrainienne relèverait d’une normalité perturbée, plutôt que du chaos d’une antichambre de l’enfer, où subsisteraient de rares vestiges du monde en paix.

Chiffre d’affaires : des hauts…

À entendre Laryssa, propriétaire et gérante du commerce de fleurs Galantus, situé à l’est de la ville, c’est en tout cas la conclusion à laquelle on serait tenté de parvenir. Légèreté, assurance, aisance… Le grand sourire et l’énergie de la fleuriste, par ailleurs professeure de yoga, sont aussi inattendus dans un tel contexte que les mots manquent pour les qualifier convenablement. Interrogée sur la dynamique de ses ventes depuis le début de l’invasion à grande échelle, Laryssa, 49 ans, ne dissimule pas son soulagement. « Les choses vont plutôt bien, malgré le fait que, oui, la guerre est toute proche […], répond-elle, selon une évaluation généreuse de la situation. Il y a des gens qui sont restés – les anciens surtouts. Les plus jeunes sont partis et veulent, d’une manière ou d’une autre, faire plaisir à leurs proches plus âgés ; alors ils commandent des bouquets. »

1 Laryssa fleuriste
Laryssa au comptoir de son commerce de fleurs durant une interview réalisée avec le media hongrois Átlátszó. Kramatorsk. Décembre 2025. Photo : Gergely Papai / atlatszo.hu

Chez Galantus, précise notre interlocutrice, il est possible de commander et payer ses fleurs en ligne. L’entreprise familiale dispose aussi d’un service de livraison à domicile, géré par son mari. Nul besoin de se trouver sur place pour faire un présent. Par ailleurs, ajoute-t-elle, « il y a beaucoup de gars [les militaires, NDLR] qui viennent en ville pour se reposer pendant leur relève ; […] et ils achètent aussi des fleurs pour les filles. » Les fleurs, développe notre hôte, tandis que son employée nous propose un café, « apportent de la lumière ; même en ces temps tristes et sombres que traverse l’Ukraine. »

… et des bas

Cette lumière, d’autres commerçants en auraient visiblement besoin ; car tous n’ont pas la chance de Laryssa. Pour s’en convaincre, un détour par la vieille ville suffit. Nous y rencontrons Natalia, 44 ans, propriétaire et gérante d’un café-boulangerie dont, par prudence et à sa demande, nous tairons le nom. « Les recettes journalières ont diminué – beaucoup diminué » indique la négociante, sans effusion, avant de poursuivre. « Seuls quelques locaux habitent encore ici. Avec les bombardements, ils partiront et ce sera d’autant moins de clients pour nous. Certains d’entre eux venaient prendre un café chaque matin… »

Par ailleurs, ajoute-t-elle, beaucoup d’habitants restants sont au chômage, du fait de la délocalisation, fermeture ou destruction de nombreuses entreprises, ce qui limite fortement leur pouvoir d’achat. « Parfois, on est obligé de faire des prix pour que les gens puissent se permettre d’acheter un café », souligne Natalia. Si son commerce se maintient, poursuit-elle, c’est « principalement grâce aux soldats. » Au comptoir, les hommes en uniforme sont en effet nombreux. D’autres, café en main, s’offrent une cigarette sur le pas de la porte.

2 Nataliia cafe Assise
Natalia dans les locaux de son café-boulangerie. Kramatorsk. Décembre 2025. Photo : Antoine Laurent

La baisse du chiffre d’affaires de son établissement, poursuit Natalia, est d’autant plus marquée « depuis la fermeture de la gare ». Située à quelques centaines de mètres, celle-ci n’accueille plus de passagers depuis le 5 novembre. La liaison ferroviaire qui reliait l’oblast de Donetsk au reste de l’Ukraine libre a été interrompue ; une décision que les chemins de fer ukrainiens justifient par des « considérations de sécurité », comme le rappelle le media ukrainien Suspilne. Parmi les périls dont la compagnie nationale cherche à prémunir ses passagers, on compte bien sûr les drones FPV russes. Désormais, les principaux axes routiers permettant d’accéder à la ville sont également à leur portée. L’accès à Kramatorsk demeure possible ; mais par le biais des routes secondaires.

Approvisionnement et accès à l’électricité, des surcoûts inégaux

Du fait des difficultés d’accès à la ville, explique Natalia, le coût d’approvisionnement de son café s’est envolé. « Les camions qui transportent la marchandise peuvent être visés. Nous avons été confrontés à ce cas de figure en septembre : le camion qui venait nous livrer a été touché par un drone. Nous avons dû nous rendre à Otcheretyne [non loin de Barvinkove], avec notre minibus pour récupérer tous les biens qui nous étaient destinés », indique-t-elle, avant de nous montrer les photos prises par le chauffeur qui, heureusement, a échappé à l’attaque. Le camion en question, ajoute-t-elle, était clairement un véhicule civil : « Il y avait même des dessins de produits alimentaires sur la remorque… »

À cause du danger que constituent les drones, poursuit notre hôte, il est parfois difficile de trouver des transporteurs qui acceptent de se rendre à Kramatorsk ; tandis que ceux qui y consentent tiennent compte du risque dans le calcul de leurs prix. « Une fois ça passe, l’autre non. » En conséquence, il est parfois plus avantageux pour Natalia de se ravitailler elle-même à Dnipro, grande ville de l’est du pays située à environ 4 h 30 de route, où sa fille s’est installée. Cette réorganisation de la logistique, bien que chronophage, est pourtant nécessaire ; car Natalia est également confrontée à un autre surcoût : celui du prix de l’électricité. À Kramatorsk, comme ailleurs en Ukraine, les coupures de courant sont un lot quotidien et durent parfois des heures. Pour y remédier, indique notre interlocutrice, « nous lançons le groupe électrogène » ; mais pour faire fonctionner les appareils nécessaires, celui-ci consomme « 3 à 4 litres de pétrole par heure » ; un coût qu’elle assure ne pouvoir reporter sur le prix du café « sinon, personne ne pourrait l’acheter ».

Le discours de Natalia se déroule en toute logique. Pourtant, là encore, les situations divergent. De son côté, Laryssa parvient à s’approvisionner sans difficulté ni surcoût majeur. Pourtant, précise-t-elle, beaucoup des produits qu’elle vend sont importés. « Nos fournisseurs, résume-t-elle, sont basés à Kharkiv [ville elle-même située à une trentaine de kilomètres du front, NDLR]. Ils reçoivent les cargaisons directement depuis les Pays-Bas. » De plus, ajoute-t-elle, son entreprise dispose de son « propre site de production et de serres. » Grâce à ces actifs, détenus à Kramatorsk eux aussi, Galantus parvient à cultiver « 20 à 25 % » du volume de fleurs nécessaire à son activité.

Le magasin de Laryssa, qu’elle désigne par le terme de « salon », est en effet bien garni. À environ 18 kilomètres des positions russes, on peut s’y procurer des lis des Incas, des orchidées Vanda, des anthuriums et autres fleurs d’une parfaite fraîcheur qu’il est possible d’agrémenter de cartes de vœux, de peluches et autres accessoires. « Dans notre salon, j’ai toujours maintenu une large variété de fleurs, y compris de nombreuses variétés exotiques […]. Je pense que nous pourrions rivaliser avec n’importe quel salon de Kyïv », précise, non sans fierté, notre sympathique interlocutrice ; et de préciser qu’elle parvient, sans graves surcoûts là encore, à surmonter les coupures de courant grâce à son générateur. Cadenassé à la rambarde du perron, celui-ci fait entendre son vrombissement à travers la porte ; et la lumière demeure.

3 Gerante epicerie sa mere icone de la Vierge
Olga (à droite), gère une épicerie dans le vieux centre depuis trois ans, avec son mari et sa mère (à gauche). Si l’approvisionnement se fait pour l’heure sans encombres, Olga constate une dégradation de son chiffre d’affaires. Les retraités, rappelle-t-elle, sont nombreux parmi les habitants restants et ne bénéficient que d’une faible pension. L’inflation est par ailleurs à la hausse, comme le souligne Vira, employée d’une épicerie de l’ouest de la ville qui a ouvert ses portes au cours de l’été. Les salaires de Kyïv, précise Vira, « ne peuvent être comparés aux nôtres. Pourtant, ici, les prix de la nourriture sont les mêmes. » Dégradation de la situation oblige, Olga, Vira et leurs proches réfléchissent à quitter la région mais n’ont pas défini de projets précis. Décembre 2025. Photo : Antoine Laurent

Recrutement sous tension

En dépit de situations bien différentes, Laryssa et Natalia s’accordent sur un point : leur difficulté à embaucher du personnel. Du fait de l’invasion, indique cette dernière, « beaucoup de bons travailleurs ont quitté la ville ; on doit donc former ceux qui nous restent. À titre d’exemple, nous avons eu beaucoup de mal à trouver une barmaid. J’ai dû apprendre moi-même à préparer correctement le café. Nous avons ensuite formé les employés à partir de ce que j’avais appris. Nous devons aider les gens à se reconvertir d’une profession à l’autre. » Natalia identifie sa difficulté à recruter comme le principal obstacle au bon fonctionnement de son établissement. Face à la situation critique qu’elle a rencontrée en 2022, son mari, jusqu’alors représentant de commerce, a dû lui prêter main forte en tant que caissier pendant quelques mois. « Mais il n’a pas supporté. Il s’est engagé dans l’armée ukrainienne », ajoute-t-elle, impassible. Natalia regrette par ailleurs le manque de main d’œuvre masculine, mobilisation oblige. Si les huit personnes qui composent son équipe sont toutes des femmes, précise-t-elle, « ce n’est pas un choix […]. Les femmes doivent parfois faire le travail des hommes : elles déchargent même les camions de marchandises. »

Quant à Laryssa, les 8 employées de son équipe d’avant l’invasion ont toutes quitté la ville. « Lorsque nous avons publié les offres d’emplois, les candidates étaient soit très jeunes, entre 16 et 20 ans, ou plus âgées, plus de 60 ans. Pour notre secteur, c’est délicat », précise-t-elle, dans la mesure où le métier de fleuriste requière à la fois « une maturité suffisante » pour échanger avec les clients et gérer une caisse, tout en étant « physiquement exigeant. » Laryssa, qui décrit le métier de fleuriste en Ukraine comme « féminin en règle générale », est parvenue à recruter trois nouvelles employées, là encore sans expérience du métier. Comme sa consœur, elle a dû prendre en charge de nombreuses responsabilités autrefois assumées par son personnel. Malgré une vive inquiétude initiale, les deux commerçantes conviennent que le problème du recrutement a fini par être surmonté. Jeunes femmes, déplacées internes et retraitées ayant repris du service, donnent à présent satisfaction.

4 1 Bombardement passants travailleurs
Au pied d’un immeuble de vieille ville, employés des services publics et volontaires travaillent depuis plusieurs heures à sécuriser les lieux, déblayer les gravats et obstruer portes et fenêtres brisées par des panneaux de bois. Décembre 2025. Photo : Antoine Laurent

Assumer les risques, le choix et la contrainte

Pour Laryssa cependant, la résolution de ce problème ne constitue pas un retour à la normale.  « On a l’impression de vivre dans une espèce de ghetto, en particulier depuis que les trains ne desservent plus [la ville] », indique-t-elle ; et de poursuivre : « soit les gens restent parce qu’ils travaillent ici ; soit cette ville les retient d’une façon ou d’une autre. En règle générale, ceux qui ne sont retenus par rien s’en vont. Nous, nous restons parce que nous avons notre production, nos propriétés et, bien sûr, la possibilité d’en vivre : l’État n’est pas d’une grande aide à cet égard [pour les déplacés internes, NDLR]… » La gravité de ses propos tranche étonnamment avec sa bonne humeur et le parfum envoûtant qui règne dans la boutique.

Natalia emploie d’autres mots ; mais sa perception des événements rejoint, en partie du moins, celle de Laryssa. La « situation psychologique » engendrée par les événements du quotidien est difficile à supporter, souligne-t-elle, sans qu’il soit besoin de beaucoup d’explications pour la comprendre : au cours de la soirée précédente, une bombe planante de plusieurs centaines de kilos s’est abattue sur un bâtiment du quartier. « Nous sommes arrivés sur place à 23 heures et avons dû rester jusqu’à 3 heures du matin pour nettoyer tout ce bazar, car toutes les fenêtres et les portes avaient été soufflées […] ; même la porte de service ! »  Non loin de là, les lignes électriques sont à terre et les voitures ont perdu leur pare-brise.

Les raisons pour lesquelles Natalia poursuit ses activités à Kramatorsk révèlent plus d’incertitude que celles avancées par sa consœur. « Vous voyez ce que c’est : aller à Kyïv ? C’est bombardé massivement. À Dnipro ? Pareil, il y a aussi des bombardements. » En outre, quitter la ville dans des conditions décentes n’est visiblement pas un jeu d’enfant. Dans la perspective de délocaliser son activité dans la région de Kyïv, Natalia s’est intéressée à un programme national d’aide aux déplacés internes. Dans le cadre de celui-ci, explique-t-elle, l’État « rembourse jusqu’à 70 % de l’apport initial exigé pour un crédit immobilier ». L’initiative, bien que séduisante, a pourtant montré ses limites : aucune des banques partenaires du programme n’a accepté sa demande de prêt, du fait de sa domiciliation dans une zone proche du front.

Pour pouvoir investir dans un nouveau logement, Natalia devrait d’abord quitter son domicile et donc son emploi ; mais sans revenu, comment contracter un prêt immobilier ? Et sans logement, comment ouvrir un nouveau commerce ? Il y aurait bien l’option consistant à louer un appartement… mais le prix des loyers dans les grandes villes du pays sont, selon elle, exorbitants ; et Natalia a des animaux de compagnie : seraient-ils acceptés ? Autant de complications qui alimentent son état d’indécision.

L’ombre d’un nouvel exil

Afin de résoudre cet infernal dilemme, Natalia s’est posé une limite : elle quittera Kramatorsk « si quelque chose arrive à [son] logement » ou « si l’heure du couvre-feu est avancée [aujourd’hui, il débute généralement à 21 heures, NDLR] ». « Je suis à bout de nerfs, souffle-t-elle avec réserve, je vis dans le centre, ça tombe de partout. Si au moins j’étais avec mon mari ; mais je suis seule, avec mon chat et mon chien. » Interrogée sur ses projets des mois à venir, Laryssa répond quant à elle sur un ton plus sibyllin : « Comme je l’ai précisé, nous gérons notre propre production ; et nous cultivons beaucoup de tulipes – pour le 14 février et le 8 mars notamment. Je passe commande des bulbes aux Pays-Bas en mars, on les reçoit en septembre. A présent, on les a déjà tous mis en terre. Alors, est-ce qu’on fait des plans, oui ou non ?? » En dépit de son apparente confiance, Laryssa confie avoir chargé sa fille d’ouvrir un second magasin à Lviv, afin de pouvoir se replier en cas de nécessité.

Natalia, Laryssa et leurs familles respectives ont déjà fui la guerre par deux fois : en 2014, lors de l’occupation de la ville par les milices séparatistes soutenues par le Kremlin ; puis en 2022, lors du déclenchement de l’invasion à grande échelle. Natalia et ses proches se sont réfugiés à Dobropilia, à une soixantaine de kilomètres, puis dans l’oblast d’Odessa, dans le Sud du pays. Laryssa et les siens ont pour leur part trouvé refuge à Oujhorod, à plus de mille quatre cents kilomètres à l’Ouest, puis dans un village des Carpates et à Kyïv. Lasses de ces épreuves épuisantes, les deux femmes semblent s’être habituées à l’atmosphère d’entre-deux mondes qui règne à présent dans leur ville d’origine.

Un nouvel exil, peut-être définitif, paraît à présent plus difficile à accepter ; surtout après les efforts consentis pour maintenir leur établissement en activité. En septembre 2022, se souvient Natalia, « nous avons repris le travail en pensant que la guerre s’arrêterait […]. Nous étions parmi les premiers commerces à rouvrir dans la vieille ville. » De son côté, indique Laryssa « lorsque la guerre a commencé […] nous avons fermé la boutique pendant environ quatre mois seulement ; [mais] nous avions [aussi] une échoppe au marché ; et ce point de vente est resté ouvert : l’une des filles n’était pas partie, elle a continué à gérer les affaires. » Dehors, la blancheur des flocons efface çà et là les tons gris de la ville. Kramatorsk semble se fondre dans les motifs d’un vaste camouflage d’hiver. Silencieux contrepoint de ces souvenirs, teintés d’un espoir plus vif que les considérations d’aujourd’hui.

<p>Cet article Ukraine : à Kramatorsk, le ciel s’assombrit mais les commerces perdurent a été publié par desk russie.</p>

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