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Texte intégral (1295 mots)

Depuis l’époque Brejnev et jusqu’à ce jour, les défilés du 9 mai servaient à glorifier la victoire de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale. En quatre ans de Grande Guerre patriotique, l’armée Rouge a d’abord perdu une grande partie du territoire européen de l’URSS puis, dans une avancée gigantesque, a non seulement libéré de l’envahisseur nazi ses propres terres, mais a militairement occupé l’Europe de l’Est, l’Europe centrale et l’est de l’Allemagne. Certes, cette guerre a coûté la vie à 20 à 27 millions de Soviétiques, dont les deux tiers étaient des civils, y compris près d’un million et demi de Juifs victimes de la Shoah par balles. Initialement, ce fut donc une commémoration triste, dans un pays endeuillé où rares étaient les familles n’ayant pas perdu certains des siens.

Mais au fur et à mesure que les plaies de la guerre cicatrisaient, à partir de 1965, le souvenir du 9 mai s’est transformé en une gigantesque démonstration de force de l’armée soviétique censée défendre le pays socialiste contre les menaces du monde capitaliste. Cependant, tout en menant un travail de sape dans plusieurs pays du globe, l’URSS prônait la paix et sa doctrine militaire était défensive. Le souvenir de la Grande Guerre patriotique restait trop prégnant et l’idéologie officielle se résumait à « Plus jamais ça ! ».

Cette doctrine a changé sous Poutine. Les défilés du Régiment immortel servent à affirmer plutôt : « Nous pouvons recommencer ! » C’est-à-dire reconquérir de nouveau les ex-républiques soviétiques affranchies du pouvoir de Moscou et aller jusqu’à Berlin. Les défilés du 9 mai exhibaient les nouvelles armes censées servir cet objectif : tous ces nouveaux chars et missiles supersoniques, tous ces Bourevestnik, Kinjal, Orechnik, etc. Et la guerre à grande échelle déclenchée par la Russie contre l’Ukraine en février 2022 était censée devenir la première étape de cette reconquête. Poutine voyait grand, très grand et, comme toujours dans les pays totalitaires, il ne s’est trouvé aucun contre-pouvoir pour l’empêcher de prendre des décisions fondées sur ses fantasmes historiques et son éducation kagébiste.

Le défilé du 9 mai de cette année que tout le monde a pu voir à la télévision est la meilleure démonstration que la guerre est déjà perdue pour la Russie, même si les combats continuent toujours. Pour réaliser ce défilé, réduit aux seuls fantassins, et à cinq avions qui ont survolé la place Rouge, avec des tribunes presque vides et l’absence flagrante de dirigeants étrangers, à l’exception de trois ou quatre, Poutine a été obligé de demander à Zelensky un cessez-le-feu de deux jours, et Zelensky, dans un acte de pure moquerie, a émis un ordre à son armée de ne pas attaquer la place Rouge.

Car aujourd’hui, après avoir surmonté les épreuves d’un hiver monstrueusement rude, avec des infrastructures électriques presque détruites, l’Ukraine se relève, son armée, la plus aguerrie du monde, reprend des territoires occupés par l’ennemi et l’attaque jusqu’au fin fond de ses terres, de Moscou à l’Oural, détruisant systématiquement des raffineries et des entrepôts pétroliers, des usines militaires et des bâtiments de guerre. L’Ukraine produit aujourd’hui la moitié des armements dont elle a besoin, elle a ses propres missiles de longue portée et ses drones puissants et sophistiqués qui lui permettent d’aider les États-Unis et les pays du Golfe dans leur confrontation avec l’Iran.  

En plus d’inverser cyniquement l’agresseur et la victime, la comparaison entre les nazis d’antan et les Ukrainiens d’aujourd’hui s’est avérée politiquement nuisible pour le régime de Poutine : en quatre ans, les Soviétiques ont vaincu les nazis, mais en plus de quatre ans, les Russes n’ont pas vaincu les Ukrainiens et ont juste réussi à occuper quelques pour cent du territoire ukrainien, au prix de 350 000 morts et d’un bon million d’estropiés. Car les Ukrainiens sont un grand peuple européen libre, et ils l’ont confirmé par l’incroyable mobilisation de toute la nation. Cette fois, lors de ce pitoyable défilé, Poutine n’a même plus parlé de « nazis » ukrainiens, mais d’un régime « agressif », tout en promettant une fin proche de la guerre dont la victoire lui échappe.

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À Tchita, une colonne de mères et d’épouses de participants à la guerre contre l’Ukraine prend part au défilé // Ioulia Skorniakova, культура75.рф

Malgré les coupures d’Internet, le défilé des veuves de « héros de l’opération militaire spéciale » qui ont marché à Tchita affublées de vestes militaires a fait le tour du pays. Un défilé qui n’encourage pas les jeunes à se sacrifier pour une guerre absurde et criminelle, malgré la propagande appelant au « service » de la patrie. À Saint-Pétersbourg, la marche du Régiment immortel a exhibé des portraits d’Evgueni Prigojine, un patriote sanguinaire, mais qui avait osé un putsch contre la direction militaire corrompue et fut assassiné par Poutine. Bref, « il y a quelque chose de pourri au royaume de Poutine », pour paraphraser Shakespeare.

C’est Zelensky qui visite ses troupes au front et rencontre des leaders mondiaux, en tête-à-tête, ou lors de sommets internationaux, et c’est Poutine qui se cache comme un rat dans des bunkers. L’histoire récente montre que les tyrans qui se terrent dans les bunkers finissent par être tués ou se suicider : Adolf Hitler, Oussama ben Laden, Ali Khamenei et tant d’autres. Poutine a toujours été effrayé par les images de la mort violente de Ceaușescu ou de Kadhafi, ainsi que par les procès intentés à des gens comme Slobodan Milošević ou Khieu Samphan. Il sait désormais qu’il pourrait être le suivant.

<p>Cet article Le défilé de la défaite a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (1568 mots)

En janvier 2026, Desk Russie et l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! (PLU) ont organisé, à l’Hôtel de Ville de Paris, une soirée-débat consacrée au sort des populations ukrainiennes dans les territoires occupés, et notamment au sort de milliers d’Ukrainiens arbitrairement arrêtés par les forces d’occupation, emprisonnés, torturés, souvent sans aucune communication avec le monde extérieur. Plusieurs associations s’organisent désormais afin de mener le combat pour ces Ukrainiens. Il s’agit de faire parrainer les prisonniers par des communes françaises pour que chacun d’eux soit suivi et sa famille soutenue. Nous publions le discours de Pierre Raiman, vice-président de PLU, à l’ouverture d’une réunion sur Zoom organisée le 5 mai entre les adhérents des associations impliquées, certains maires et des Français de bonne volonté pour lancer la campagne de parrainage. Desk Russie va systématiquement couvrir le déroulement de cette campagne.

Cent villes pour seize mille otages : les premières mailles d’un bouclier civique européen

À 2 500 ou 3 000 kilomètres de Paris, dans le Donbass occupé, ou isolés dans l’empire Russe, à Olevnika ou Taganrog, 16 000 civils ukrainiens sont détenus arbitrairement dans les prisons de Poutine. Une campagne citoyenne se lance pour les arracher au silence — par le parrainage municipal, porté par l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre ! (PLU), l’Union des Ukrainiens de France et les mouvements ukrainiens « RETURN FREEDOM » et Civilni Vilni.


Seize mille personnes.

Seize mille civils ukrainiens – femmes, hommes, journalistes, enseignants, prêtres, maires, simples citoyens – détenus arbitrairement par la Russie. Seize mille vies arrachées aux leurs, enfermées quelque part, à deux mille kilomètres d’ici, dans le silence.

Ce silence, il est temps de commencer à le briser.

Ce qu’ils sont

Ce ne sont pas des combattants. Ce sont des civils. Ils n’ont commis aucun crime. Ils ont été arrêtés pour ce qu’ils sont, non pour ce qu’ils ont fait.

Des journalistes, parce qu’ils informaient. Des enseignants, parce qu’ils refusaient les programmes russes imposés à leurs élèves. Des maires, parce qu’ils avaient été démocratiquement élus. Des prêtres, parce qu’ils refusaient l’Église corrompue de Moscou. Des parents, parce qu’ils refusaient qu’on russifie leurs enfants. Des athlètes, qui étaient des exemples, des volontaires civils.

Des gens ordinaires, attachés à leur langue, à leur drapeau, à leur pays.

Pourquoi le mot « otage »

Pourquoi parlons-nous d’otages ? Parce que le mot a un sens juridique précis. La Convention internationale de 1979, la Quatrième Convention de Genève, le Statut de Rome : un otage, c’est une personne capturée pour exercer une pression sur un tiers – un gouvernement, une population, une organisation internationale.

Ces civils, la Russie ne les détient pas pour ce qu’ils ont fait. Elle les détient comme monnaie d’échange et comme instrument de terreur, comme levier pour des négociations à venir, pour obtenir demain des concessions territoriales, militaires, diplomatiques. C’est une prise d’otages au sens strict du droit international. C’est-à-dire, un crime de guerre.

Ce crime a une histoire. Chaque fois que l’Ukraine a tenté de naître comme nation libre et européenne – la République populaire de 1917 et la brève renaissance culturelle des années 1920 fauchée par le Holodomor et la terreur stalinienne, les dissidents jetés au Goulag dans les années soixante et, aujourd’hui, l’Ukraine du Maïdan agressée depuis 2014 –, l’Empire russe a opposé la même réponse : effacer un peuple en effaçant d’abord ceux qui l’incarnent. Ses enseignants, ses journalistes, ses prêtres, ses maires, ses élus locaux. Les disparitions forcées que nous dénonçons aujourd’hui dans les territoires occupés ne sont pas un dommage collatéral de la guerre. Elles en sont le projet même.

Ce que nous lançons

Nous lançons donc, ce soir, avec nos partenaires – l’Union des Ukrainiens de France, et nos amis ukrainiens de Return Freedom et de Civilni Vilni / Civils Libres – la campagne « Ensemble, sauvons les otages ukrainiens ». Elle est ouverte à toutes les organisations qui se reconnaissent dans la défense des prisonniers ukrainiens.

Quatre objectifs. Simples. Clairs.

Briser le silence sur les territoires occupés – Donetsk, Louhansk, Zaporijjia, la Crimée. Kherson martyrisée mais résistante. L’Europe doit savoir ce qui s’y passe : les disparitions forcées, la russification, la terreur quotidienne.

Sortir les otages de l’anonymat. Leur donner un nom, un visage, une histoire. Aucun otage oublié.

Exiger l’accès du CICR, de l’ONU, de l’OSCE aux lieux de détention, et la prise en charge médicale des prisonniers, dont beaucoup sont gravement malades ou blessés.

Obtenir leur libération. Faire de la libération des otages civils, et du retour des enfants déportés, une condition sine qua non de toute négociation avec Moscou. Pas d’accord de paix sans eux.

Quatre axes d’action

Comment y parvenir ? Quatre axes complémentaires.

D’abord, les événements publics et les films. Deux documentaires sous-titrés en français sont à la disposition de qui voudra les projeter – Izolyatsiya, d’Igor Minaïev, sur le centre de détention illégal de Donetsk, et Prisonniers. Le système de la terreur, d’Evguenia Tchirikova, sur la détention des civils ukrainiens. Leurs réalisateurs sont disponibles pour accompagner les débats, en présentiel ou en visioconférence.

Ensuite – et c’est le cœur opérationnel de notre dispositif – le parrainage des otages par les municipalités. Une commune française, belge ou suisse s’engage à parrainer nommément un prisonnier civil ukrainien, avec l’accord écrit de sa famille. Elle exige officiellement sa libération et lui donne une visibilité publique durable. Notre objectif : cent villes, deux cents otages parrainés d’ici fin 2026. Chaque conseil municipal qui adopte un vœu de parrainage rend visible un visage, un nom — et place sa ville aux côtés d’un otage.

Puis une lettre ouverte au Président de la République, pour qu’il porte cette cause au plus haut niveau européen et international.

Enfin, un engagement public des gouvernements français, belge, suisse et de l’Union européenne : qu’aucun cessez-le-feu n’ait de sens sans la libération des otages civils et le retour des enfants déportés.

Ce que nous vous demandons

Vous êtes nombreux ce soir. Vous êtes élus, militants, journalistes, citoyens, Ukrainiens de France, amis de l’Ukraine. Cette campagne ne se fera pas sans vous.

Si vous êtes élu : portez le parrainage devant votre conseil municipal. Si vous connaissez un élu : parlez-lui demain. Si vous êtes journaliste : écrivez sur ces otages. Si vous êtes simple citoyen : organisez une projection, une rencontre dans votre ville, contactez vos élus. Et tous : mobilisez votre entourage.

Cent villes. Deux cents otages parrainés. Un nom, un visage, une voix pour chacun.

C’est ce que, avec Sylvie Rollet, nous appelons « le commencement d’un bouclier civique européen ».

Une annonce

Une dernière chose. Et c’est une annonce.

La première demande officielle de prise de contact en vue d’un parrainage vient d’être adressée à la ville de Paris. 

Paris, première ville sollicitée. Paris, qui peut, dans les semaines qui viennent, devenir la première grande capitale européenne à parrainer deux otages civils ukrainiens : Anastasia Hloukhovska, journaliste emprisonnée depuis trois ans, et Oleg Chevandine, disparu dans les geôles du Kremlin depuis 2015 – et ouvrir la voie à cent autres villes, en France et en Europe.

Alors ce soir, nous demandons trois choses, trois mots.

Connaître. Dire. Agir.

Connaître ces otages. Dire qui ils sont, partout autour de vous. Agir, dans votre ville, dès cette semaine. Prenez contact avec la campagne en écrivant à appelpourlukraine@gmail.com.

Gloire à l’Ukraine.

REJOINDRE LA CAMPAGNE

<p>Cet article « Ensemble, sauvons les otages ukrainiens » a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (3701 mots)

Dans un sous-sol de Lviv, l’association Florida Man for Ukraine recycle des objets électriques de toutes sortes pour fabriquer des systèmes portables de stockage d’électricité. Une aventure incroyable ! Benjamin, arrivé de Floride en 2023, et ses amis, tous bénévoles, ont été capables de monter en quelques semaines un atelier de production de systèmes de stockage d’électricité pour les soldats ukrainiens. Alors que les capacités de production d’électricité du pays sont défaillantes du fait des bombardements russes, la production de batteries peu coûteuses pour l’armée est essentielle, d’autant que les besoins en électricité sur le front ne cessent de croître. Décidément,  dans cette guerre, pas un domaine ne semble échapper aux volontaires.

En cette après-midi pluvieuse, le printemps n’est pas encore parvenu à congédier totalement la froideur de l’hiver. Comme souvent, prudence oblige, mon interlocuteur me fixe rendez-vous à un coin de rue plutôt qu’à une adresse. Ne reste qu’à observer la danse fantasque, sinon agressive, des luxueuses berlines de Lviv, en attendant de croiser le regard interrogateur qui me délivrera de la bruine. C’est bientôt chose faite. Sweat-shirt à capuche, barbe courte, un homme à la silhouette élancée s’avance. Poignée de main, présentations. Dans la voix de Benjamin, originaire de Floride, on devine un brin de méfiance, laquelle mettra plusieurs heures à se dissiper. Nous parcourons ensemble quelques centaines de mètres. Un porche sombre, une porte donnant sur un souterrain, une volée de marches – il fait toujours aussi froid. Le trajet de poursuit longuement dans la pénombre, Benjamin pousse une nouvelle porte : « Welcome. »

L’atmosphère est pour le moins laborieuse. Dans cette vaste pièce bien éclairée, sept hommes et femmes s’affairent à leur poste de travail. Certains ne remarquent même pas notre arrivée. De temps à autre, on discerne un bref échange entre deux voix concentrées. Une grande table centrale, des établis répartis face aux murs, des râteliers à outils et des étagères, tous bien garnis… L’atelier aménagé par Benjamin ne manque apparemment de rien. En fond sonore, on perçoit le tic-tac régulier d’une vingtaine de chargeurs de batteries, dont la chaleur se diffuse agréablement dans la pièce.

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Au fond de l’atelier, plusieurs dizaines de batteries de cigarettes électroniques sont rechargées puis subissent cinq tests consécutifs afin de vérifier qu’elles sont utilisables. Les batteries hors services sont stockées puis renvoyées dans un pays de l’Union européenne pour être recyclées. Lviv, 20/04/2026. Photo : Antoine Laurent

Du courant pour tous – et pour les militaires d’abord

« Le cœur de mon activité à présent, dans mon atelier [c’est d’élaborer] des solutions énergétiques pour l’Ukraine, en fabriquant des stations électriques portables, des batteries externes1, et en développant des installations [utilisant l’énergie] solaire », indique notre hôte, dont l’expérience de volontariat en Ukraine a débuté à l’été 2023. Les volontaires, ajoute-t-il, travaillent aussi à la mise au point d’un drone terrestre électrique destiné à un usage logistique militaire. Au fond de l’atelier, le « second prototype » de l’engin – un petit châssis à quatre roues sur lequel sera plus tard fixée une caisse à couvercle – attend sa phase finale d’assemblage.

La production de Florida Man, explique Benjamin, est principalement dédiée aux soldats – on comprend soudain mieux sa réserve. Le volontaire et son équipe travaillent également pour les civils. Fin avril, ils ont équipé de panneaux solaires la grange d’un centre d’accueil pour déplacés internes – le refuge Phénix, dont nos lecteurs les plus assidus se souviendront. Dans les deux cas de figure, souligne Benjamin, toujours concentré, la production de son organisation n’est pas vendue mais cédée à titre gracieux. La seule exception envisagée à l’avenir concerne les produits les plus complexes, comme les drones ou les stations électriques de grande capacité. Dans ce cas, un don couvrant le prix des pièces-détachées les plus coûteuses sera demandé aux bénéficiaires.

« On ne dispose pas encore d’une production à grande échelle », indique le Floridien, avant d’ajouter que l’atelier parvient pour l’heure à assurer une fabrication continue de batteries externes. « Par exemple, aujourd’hui [on en a] fabriqué neuf. […] Nous sommes probablement en train d’atteindre le stade où on pourra en produire 45 à 50 par mois », indique-t-il, absorbé par ses pensées. Au centre de l’atelier, les batteries achevées s’alignent en bon ordre sur une étagère, révélant une coque frappée du trident ukrainien – un luxe esthétique qu’autorise le recours à l’impression 3D.

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Gwyn, volontaire américaine, installe les ports d’entrée et de sortie d’une batterie externe avant d’installer le système dans sa coque de protection. En arrière-plan, on distingue les hoverboards qui serviront à propulser le drone terrestre en cours de développement. Lviv, 20/04/2026. Photo : Antoine Laurent

Recyclage et travail bénévole

Interrogé sur ses objectifs de production, Benjamin demeure indécis. « C’est difficile à dire. En fait, l’un des facteurs, c’est que je n’achète pas les matériaux » ; une précision qui nous mène tout droit à l’une des spécificités du projet de Benjamin : l’utilisation de batteries de seconde main. Celles-ci sont collectées auprès d’entreprises de recyclage et de différents commerces par des associations partenaires et des volontaires indépendants au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en République Tchèque. C’est ce qui permet à Florida Man d’atteindre un équilibre entre coût, qualité et quantité des produits, car le prix des batteries neuves, plus performantes, demeure prohibitif. Cette division du travail entre associations évite par ailleurs à Benjamin d’avoir à se préoccuper lui-même de l’approvisionnement – un gain de temps précieux. Il y a quelques semaines, Florida Man a ainsi reçu un stock de batteries de cigarettes électroniques, ainsi qu’un lot d’hoverboards (un type de skateboard à propulsion électrique) de seconde main de la part de ses partenaires.

L’inconvénient de ce fonctionnement, explique notre hôte, c’est qu’il est difficile d’équilibrer la production sur le long terme, car cette dernière dépend de la capacité des partenaires à assurer l’approvisionnement. « Concernant les cigarettes électroniques, en gros, j’en ai 4 000, illustre Benjamin. On en utilise 50 pour fabriquer une batterie externe, donc ça fait 80 batteries externes […]. Ensuite, je dois trouver un nouveau fournisseur. » Le même fonctionnement s’appliquera à la production de drones, une fois le développement du modèle achevé. Chaque drone devrait être propulsé par deux hoverboards. « J’ai environ 100 hoverboards […] – très bien : ça fait 50 drones », résume-t-il.

En outre, rappelle Benjamin, le fonctionnement de son association repose entièrement sur le bénévolat. Le rendement « dépend du nombre de bénévoles disponibles », explique-t-il, car ces derniers « peuvent aller et venir comme ils l’entendent ». Benjamin espère que davantage de volontaires rejoindront son équipe avec l’arrivée des beaux jours car, précise-t-il, la principale limite à son activité ces derniers temps « ce ne sont pas les fournitures, mais la main-d’œuvre ». Son objectif pour l’été : disposer d’une dizaine de bénévoles chaque jour. Le recrutement n’est pas toujours aisé, car les volontaires maîtrisant les connaissances et le savoir-faire que requiert la fabrication de systèmes électriques, électroniques et de drones ne sont pas légion. D’autres associations les convoitent, sans parler des entreprises ; mais il en faudrait plus pour décourager notre homme.

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À droite, deux batteries externes terminées. Sur chacune d’entre elles, on peut lire l’indication suivante, en ukrainien et en anglais : « Fabriquée par des volontaires. Ne peut être vendue ». Lviv, 20/04/2026. Photo : Antoine Laurent

Se former par la pratique

Benjamin est titulaire d’une licence en relations internationales. Il a été chargé de cours à l’université, barman, puis vendeur de piano. « On fabriquait même des tables d’harmonie », précise-t-il avec une certaine fierté, en se référant à son dernier emploi. Notre interlocuteur l’admet cependant : « Je n’étais clairement pas un technicien, un manuel, pendant la plus grande partie de ma vie. » Il a d’ailleurs aménagé son atelier sans réellement savoir ce qu’il pourrait y produire. Tout juste savait-il qu’il souhaitait « travailler dans le domaine des drones », sans plus de précisions ; avant que les membres d’une autre association ne le convainquent d’élargir son activité aux systèmes de stockage et de production d’électricité. « Et c’est comme ça que je me suis retrouvé à regarder des tonnes de vidéos YouTube sur l’électricité, les batteries et tout ça. Je n’ai toujours pas le niveau d’un professionnel, mais je suis plutôt confiant dans la plupart des opérations que je réalise », résume-t-il avec un sourire. Ainsi donc, en a donc conclu ce fils de « col bleu » et petit-fils de charpentier, il n’y a pas d’âge pour apprendre ; raison pour laquelle il se charge lui-même de la formation de ses volontaires.

L’opération semble être un succès, car pas une des personnes qui nous entourent ne disposait initialement d’un bagage technique. Lesley, occupée à tester des batteries de cigarette électronique, est cheffe d’équipe dans un centre d’appel du système hospitalier écossais ; Gwyn, originaire de Caroline du Nord et qui procède à l’assemblage final des batteries externes, gère sa propre entreprise de marketing spécialisée dans l’édition ; tandis que Don, concentré sur l’assemblage d’une imprimante 3D, exerçait avant sa retraite comme consultant dans l’informatique à Chicago. Seul Garry, un Canadien anglophone souriant qui fait l’effort de s’exprimer en français, bénéficiait avant son arrivée d’une expérience de la soudure. Celle-ci, précise-t-il amusé, alors qu’il travaille à l’élaboration d’un prototype de station électrique, remontait à ses cours de collège. Sa vie professionnelle, l’homme de Vancouver l’a dédiée à l’import-export depuis la Chine.

Tous sont ravis de leur expérience, d’autant que les volontaires, qui tous maîtrisent l’anglais, évoluent dans une atmosphère conviviale. Benjamin regrette cependant ne pas réussir à attirer plus de volontaires ukrainiens dans son équipe ; un phénomène qu’il explique par la barrière de la langue.

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Don, volontaire américain, procède à l’assemblage d’une imprimante 3D. Le modèle retenu, explique-t-il, se distingue de ceux proposés par les marques chinoises en ceci qu’il peut fonctionner sans connexion internet, ce qui minimise les risques de localisation et de vol de plans. Lviv, 20/04/2026. Photo : Antoine Laurent

Un projet dans l’air du temps

Le problème, en revanche, ne se pose pas concernant les ingénieurs, à même d’établir plans et processus de fabrication à distance. Ces derniers, précise Benjamin, qu’ils soient ukrainiens, slovaques ou britanniques, ont été nombreux à lui apporter leur aide. À bien observer le contexte dans lequel s’inscrit l’initiative, cet engouement n’est guère surprenant. À la fin janvier, on estime que l’Ukraine avait perdu 70 % de ses capacités de production d’électricité, tandis que l’usage d’équipements militaires reposant sur l’énergie électrique, des drones aux systèmes de guerre électronique, ne cesse de progresser sur le champ de bataille. Le savoir-faire de Florida Man relève de secteurs industriels devenus stratégiques pour l’armée ukrainienne et qui semblent être appelés à jouer un rôle de premier plan dans la guerre moderne.

En témoigne également l’intérêt des militaires ukrainiens pour la production de l’association. Cette dernière n’a réellement débuté son activité qu’en avril, mais plusieurs unités ont déjà été livrées. Parmi celles-ci, on compte la 25e brigade aéroportée, la 56e brigade motorisée ou encore une unité du 2e corps d’armée Khartia. Les besoins en matière de stockage d’électricité sont tels que les militaires sont prêts à faire un compromis sur les capacités ; d’autant que le prix des systèmes neufs est élevé : plusieurs dizaines d’euros pour une batterie externe et plusieurs centaines pour une station électrique. Généralisée à l’échelle d’un bataillon ou d’une brigade, l’acquisition de cet équipement représente une somme considérable. Les volontaires de Florida Man s’attendent à une demande croissante d’autant que, pour éviter les complications administratives propres aux commandes officielles des unités, les produits sont envoyés aux soldats à titre individuel. Pour ces derniers, c’est la garantie d’un gain de temps substantiel. Benjamin, qui envisage de rester en Ukraine « au moins jusqu’à la fin de la guerre », compte bien tenir la cadence, sans pour autant songer à transformer son association en entreprise. « C’est juste du bénévolat, assure-t-il, […] quand la guerre s’arrêtera, on s’arrêtera aussi. » Le projet est stimulant et le fourgon aménagé dans lequel il vit lui offre le confort nécessaire. Pour l’heure cela lui suffit.

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Garry raccorde entre elles une cinquantaine de batteries de cigarettes électroniques dans le cadre de l’élaboration d’un prototype de station électrique. Lviv, 20/04/2026. Photo : Antoine Laurent

Adieu, Amérique ?

Quant à l’avenir, Benjamin n’envisage pas nécessairement de rentrer aux États-Unis. Son voyage en Europe lui a fait prendre de la distance par rapport au mode de vie américain qui, selon lui, pousse à une forme de solitude ; a fortiori dans le contexte de fracture politique qui caractérise la société américaine, à l’heure de la seconde présidence de Donald Trump. Ces tensions n’épargnent pas son cercle de connaissances. « Quand Trump a commencé ses conneries à propos du Groenland, à parler d’annexer [cette région], l’un de mes amis proches s’est mis à justifier [son discours] en évoquant des “raisons de sécurité”. Je lui ai répondu que c’était exactement le discours de Poutine à propos de l’Ukraine », se souvient Benjamin, vexé que cet ami de longue date ne comprenne pas « le parallèle » entre les deux situations. C’est précisément en réaction à ce genre d’arguments que Benjamin a lui-même décidé de s’engager pour la cause ukrainienne. Aussi songe-t-il à s’installer quelque part en Europe et à développer une activité de conseil dans le domaine des drones au profit « des pays de l’OTAN » et, ajoute-t-il « du public en général ».

Pour en savoir plus : consultez la page Instagram et la page YouTube de Florida Man for Ukraine.

<p>Cet article Ukraine : vieilles batteries et recyclage, quand les volontaires s’emparent de la question énergétique a été publié par desk russie.</p>

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