Le BSW et l’AfD convergent sur plusieurs dossiers clés, malgré des traditions politiques opposées. Au cœur de ces rapprochements : leur rapport à la Russie et une même rhétorique de la « paix ».
Il y a une semaine et demi, l’AfD remportait les élections en Saxe-Anhalt. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, un parti d’extrême droite se retrouve donc en position de gouverner un Land allemand. Toutefois, il ne doit ce succès qu’au fait que le parti de « gauche conservatrice » de Sahra Wagenknecht, le BSW, a franchi la barre des 5 % nécessaires à son entrée au Parlement. Or, les deux partis sont d’accord sur beaucoup de points, à commencer par leur rapport à la Russie, et le BSW a annoncé dès la publication des résultats être prêt à un « travail en commun » avec l’AfD. Un magazine néonazi et complotiste,Compact, a beaucoup fait pour ce rapprochement. Le triomphe de l’AfD est un succès incontestable pour Poutine, dans la guerre hybride qu’il mène contre les Européens..
Contre toute attente, le BSW (Bündnis Sahra Wagenknecht, Alliance Sahra Wagenknecht) a franchi la barre des 5 % lors de l’élection du Parlement de Saxe-Anhalt, quand l’AfD réunissait environ 44 % des voix1. Or, si cela n’avait pas été le cas, tout aurait été différent : les autres partis représentés auraient obtenu suffisamment de sièges pour pouvoir gouverner sans l’AfD. Au lieu de cela, en prévoyant de s’abstenir lors de l’élection du ministre-président (équivalent régional du chancelier) du Land, le parti de Wagenknecht offre le siège à Ulrich Siegmund, le leader de l’AfD, de manière quasi certaine. Mais ce résultat n’est peut-être pas complètement le fruit du hasard.
Selon Der Spiegel, plusieurs groupes, en premier lieu le magazine néonazi et complotiste Compact, ont mené une campagne active pour un « vote tactique » allant dans cette direction. Immédiatement avant les élections, ce dernier a consacré son numéro de septembre à faire campagne pour l’AfD. On y trouvait une annonce d’une mystérieuse « Alliance des électeurs stratégiques » en ce sens, mais aussi… une interview de Claudia Wittig, tête de liste du BSW, qui soulignait les convergences entre les deux formations politiques, pourtant censées se trouver dans deux camps opposés. Cette campagne s’est aussi déroulée sur Internet, notamment via des groupes Facebook et Telegram de « Citoyens pour la Paix ». De tels soutiens pourraient d’ailleurs valoir quelques ennuis au BSW, en matière de financement illégal de campagne électorale, s’il se révélait que le parti a pu être au courant de ces opérations, ce qu’il nie pour l’instant.
Diether Dehm, homme de l’ombre ?
Si l’on ne connaît pas précisément les personnes qui sont derrière cette « Alliance des électeurs stratégiques », en revanche, Compact a fourni sur le réseau X le nom d’un de ses soutiens : Diether Dehm, ancien député du Bundestag, qui fait le lien entre le magazineet le BSW. Dehm, qui vient de la gauche, entretient des rapports difficiles avec le BSW. Pour autant, il n’a jamais renoncé à s’y investir pour sa survie, y compris en faisant jouer ses relations à… Compact, dans lequel il a aussi appelé à voter pour le parti de « gauche conservatrice », comme le rapporte l’hebdomadaire Jungle World dans le portrait qu’il lui a consacré en janvier dernier. Pour lui, le BSW et l’AfD sont ainsi « les deux seuls partis valables pour s’opposer à la politique belliciste des élites allemandes », et « ceux qui sont sincèrement en faveur de la paix avec la Russie – qu’ils soient de l’AfD ou du BSW – devraient se mobiliser davantage ensemble ». Sur les réseaux sociaux, il prône « une alliance entre patriotes de gauche et de droite ».
L’avant-veille du scrutin en Saxe-Anhalt, Dehm a modéré un débat entre Claudia Wittig et un responsable de l’AfD, lors d’un « Festival pour la Paix » à Magdebourg, quelque temps après qu’elle a annulé sa participation à l’université d’été de Compact, illustration de la méfiance entretenue par le BSW avec la sulfureuse publication.
Oliver Kirchner (AfD), Diether Dehm et Claudia Wittig (BSW) lors du Magdeburger Friedensfestival, le 4 septembre 2026 // Compte X de Diether Dehm
Querfront
D’autre part, les rapports entre Jürgen Elsässer, le fondateur de Compact qui vient lui-même de l’extrême gauche maoïste, et Sahra Wagenknecht sont anciens. Inconsolable après la chute de la RDA, le duo avait même écrit un livre en 1996. En 2022, le magazine, pourtant déjà empêtré dans la fange complotiste, antisémite et xénophobe, faisait sa « une » sur Sahra Wagenknecht, « la meilleure des chancelières », seule capable à ses yeux de rallier à elle « la gauche et la droite ».
À l’époque, Wagenknecht était encore, avec son époux Oskar Lafontaine, une des figures de Die Linke, qu’elle s’apprêtait à quitter pour fonder le BSW2. Ce fût chose faite l’année suivante, et une nouvelle occasion pour Elsässer de lui faire un appel du pied en vue de la création d’un « front transversal » (Querfront) entre elle et l’AfD, quelques semaines pourtant après qu’elle avait déclaré qu’il fallait « avoir une case en moins » pour accorder une interview à Compact.
Couverture du magazine Compact, décembre 2022 : « La meilleure chancelière. Wagenknecht, pour la gauche et la droite »
Là, la sauce n’a pas pris : la brouille qui couvait est bien survenue, pour des raisons peu claires, mais sans doute à chercher du côté du refus de Wagenknecht de jouer le jeu. Depuis, Compact ne faisait plus campagne que pour l’AfD, critiquant même ici ou là la cheffe du BSW. En 2025, le magazine a même été banni de la couverture du congrès du parti, Alors qu’au même moment, la porte-parole des jeunes du parti lui accordait une interview.
Aujourd’hui, l’ambiguïté grandissante des rapports entre le BSW et l’extrême droite, représentée par Compact et l’AfD, est le fruit de cette longue histoire. Un rapprochement semble en cours, à l’aune des enjeux électoraux présents, même si Wagenknecht, qui a tout de même fini par accorder une interview à Compact TV, continue de le nier. Toujours est-il que Wittig, dirigeante du BSW de Saxe-Anhalt nouvellement élue, aurait taillé le bout de gras avec Elsässer jeudi dernier, lors d’une rencontre informelle à Berlin, selon Der Spiegel.
Couverture du magazine Compact, avril 2023
Moscou en embuscade ?
Des influenceurs russes ont-ils pu s’immiscer dans cette campagne pour un « vote tactique » et en faveur d’un rapprochement AfD/BSW/Compact ? Rien ne permet de l’affirmer, mais une chose est sûre : cette affaire arrange bien la Russie. En effet, ce trio se retrouve sur le soutien indéfectible à Moscou. Ainsi, tant le BSW que l’AfD demandent la fin des sanctions, ainsi que la remise en état le plus rapidement possible du gazoduc Nord-Stream. Tous deux s’opposent au réarmement de l’Allemagne face à la menace russe, le BSW et Compact demandant en plus la sortie de l’OTAN. Systématiquement, l’AfD s’est opposée aux sanctions contre la Russie et à l’aide militaire allemande à l’Ukraine. Deux jours après son succès électoral en Saxe-Anhalt, Alice Weidel a encore appelé à des « négociations de paix » axées sur la ligne voulue par Donald Trump, et elle a condamné « les frappes ukrainiennes constituant une menace pour la sécurité de l’Allemagne ».
Opposé, comme le BSW, au réarmement lorsqu’il s’agit de se protéger contre la menace russe, l’AfD envisage pour sa part de réarmer, mais pour employer l’armée au profit de son programme de « remigration » des étrangers non européens et Allemands d’origine étrangère et pour réprimer ses « ennemis de l’intérieur », ainsi que l’a déclaré, à peine élu, Siegmund :
« Nous ne diabolisons pas de manière générale la production de matériel militaire, car nous aurons naturellement besoin de moyens correspondants lors de futures offensives de remigration et d’expulsion – naturellement aussi dans l’intérêt de la sécurité intérieure, de notre propre stabilité et de la défense du pays. »
Claudia Wittig (à gauche) et Alice Weidel à l’antenne après la fermeture des bureaux de vote à Magdebourg, à l’issue des élections en Saxe-Anhalt, le 6 septembre dernier // ARD, capture d’écran
Au nom de la « paix »…
Souvent, ce soutien à Poutine est maquillé en initiatives « pour la paix ». À ce titre, Wagenknecht est une championne, puisque, depuis 2022, elle a organisé plusieurs rassemblements en plein air en faveur de la « paix » avec la Russie, le plus connu étant le meeting « Debout pour la paix », en février 2023, qui accompagnait la pétition « Manifeste pour la paix », une pétition signée par près d’un million de personnes. À l’époque, Wagneknecht, encore dirigeante de Die Linke, avait fait savoir que les symboles d’extrême droite étaient malvenus, et Elsässer avait été chassé de la manifestation par des militants d’extrême gauche.
Toujours est-il que les rassemblements du BSW restent fréquentés par des militants de toutes obédiences, réunis par l’amour de la Russie et la haine d’Israël, comme l’a encore démontré son meeting « contre le génocide à Gaza » organisé fin 2024. Dans la foule, on pouvait croiser à la fois des groupuscules d’extrême gauche antisionistes (mais pas Die Linke), des Querdenker (militants anti-vaccins), des Reichsbürger (citoyens souverains), des militants anonymes de l’AfD et des drapeaux de Druschba, une association d’« amitié russo-allemande » fondée par un responsable de l’AfD. Aujourd’hui, Wagenknecht ne dit plus que ces gens sont indésirables, mais seulement qu’elle ne peut pas contrôler le profil des gens qui se rendent à ses manifestations.
Mentionnons également le « Festival de la liberté de conscience et d’expression (Meinungsfreiheit) » organisé par le parti à Magdebourg, capitale de Saxe-Anhalt, le 30 août dernier, à une semaine des élections. La table ronde sur le thème « De l’Ukraine à Gaza : les lycées comme lieux de fabrique du consentement » a compté parmi les intervenants Patrik Baab, propagandiste poutinien bien connu en Allemagne. En outre, deux des tables rondes et conférences consacrées à la crise sanitaire ont réuni des « experts » conspirationnistes également populaires au sein de l’AfD : Tom Lausen et Stefan Homburg. Figure du mouvement « Querdenker » (antivax), la « journaliste » berlinoise Aya Velázquez, qui considère que « Zelensky est un dictateur », était également de la partie. Enfin, Gabriele Krone-Schmalz, candidate du BSW à la présidence de la République fédérale, y a analysé« la manière dont les médias créent, dans le cadre de la guerre en Ukraine, des images de l’ennemi : les Russes apparaissent comme des barbares sans scrupule qui se lancent dans des “chasses à l’homme” » (on se demande bien pourquoi), tandis que « la souffrance de la population civile est racontée de manière unilatérale à travers des histoires chargées d’émotion ».
Publication de Diether Dehm présentant l’AfD et le BSW comme les deux forces visées par la « Brandmauer » des autres partis allemands, août 2026 // Compte X de Dehm
L’AfD, un parti « sous contrôle » ?
Quant à l’AfD, la liste de ses compromissions avec le régime de Poutine est longue comme le bras : on retrouve des représentants du parti dans les réseaux de Konstantin Malofeïev et d’Alexandre Douguine, que ce soit comme participants à la fondation du réseau d’extrême droite eurasien ISL Paladins (Robert Risch), ou aux tables rondes du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (Markus Frohnmaier, Jorg Urban). Des documents russes caractérisaient Markus Frohnmaier, un responsable de l’AfD, comme un « député entièrement sous contrôle » et évoquaient la possibilité de lui apporter un « soutien matériel et médiatique ». En juin dernier, Frohnmaier se rendait encore à Saint-Pétersbourg pour rencontrer le patron de Gazprom !
Hans-Thomas Tillschneider au Forum économique international de Saint-Pétersbourg, en juin 2023 // News of Russia
L’artisan idéologique de la victoire en Saxe-Anhalt, Hans-Thomas Tillschneider, qui appartient au courant de la Nouvelle Droite, a de son côté rédigé des chroniques pour le journal russe Vedomosti, participé à des conférences à Moscou, félicité Poutine pour sa victoire aux élections de 2024 et célébré l’anniversaire de Poutine à l’ambassade de Russie à Berlin, où était également convié Jürgen Elsässer. Son bureau est décoré avec un mug aux couleurs de l’armée russe. Juste après l’invasion de 2022, il a déclaré : « Poutine défend les intérêts russes et est dans son bon droit », et il se rendait encore à Kaliningrad en 2024.
Une tasse portant le logo « Armée de Russie » dans le bureau de Hans-Thomas Tillschneider (AfD) à Querfurt, lors du tournage d’un reportage de Paul Ronzheimer consacré aux élections en Saxe-Anhalt, août 2026 // BILD, capture d’écran
Il est notamment l’auteur du programme éducatif de l’AfD de Saxe-Anhalt, qui inclut un renforcement de l’enseignement du russe et le rétablissement des échanges scolaires malgré les sanctions. Alors qu’une ségrégation scolaire stricte est prévue pour les enfants de réfugiés, en revanche, les enseignants russes sont les bienvenus pour enseigner leur langue aux petites têtes blondes allemandes. Enfin, Tillschneider a soufflé l’idée d’un programme d’histoire qui parle plus de « fierté » que de « honte », qu’il a résumé d’une formule : « plus de Bismarck, moins de Hitler » !
Hans-Thomas Tillschneider lors d’un entraînement au tir, en juillet 2018 // Son compte Facebook
L’AfD : un nid d’espions ?
Des affaires d’espionnage et de pots-de-vin russes pèsent sur les deux organisations nouvellement partenaires. Du côté de l’AfD, un des porte-parole du parti, Maximilian Krah, a été interrogé par le FBI à la suite de soupçons de financements russes, tandis qu’un de ses assistants parlementaires s’est révélé être un espion chinois. Quant au désormais eurodéputé Petr Bystron, qui siège au sein du groupe L’Europe des nations souveraines, avec Sarah Knafo, il est soupçonné de corruption et de blanchiment d’argent dans le cadre de financements du réseau de corruption Voice of Europe. Son immunité parlementaire a été levée pour permettre le déroulement d’une enquête approfondie. Die Zeitrelate à son propos que « le parlementaire a peut-être accepté des pots-de-vin pour des discours et des votes favorables à la Russie au Bundestag en lien avec le portail pro-russe Voice of Europe depuis 2020. Particulièrement explosif : Le service secret tchèque BIS aurait des enregistrements audio qui documentent une remise d’argent de 20 000 euros à Bystron. »
Enfin, une enquête conjointe menée par The Insider et Der Spiegel a aussi révélé que Vladimir Sergienko, assistant parlementaire de l’AfD à Berlin, avait sollicité un officier du FSB afin d’obtenir des fonds en vue d’une action en justice contre le gouvernement allemand concernant les livraisons d’armes à l’Ukraine, action effectivement intentée quatre mois plus tard devant la Cour constitutionnelle fédérale.
Du côté du BSW, une investigation de t-online a démontré que le même réseau entretient des contacts, là encore avec des députés européens, Michael von der Schulenburg et Ruth Firmenich, qui est considérée comme une confidente de Wagenknecht. Les deux compères ont ainsi rencontré en mai 2025 à Moscou des figures clés de Voice of Europe, qui les ont aidés à organiser leur voyage, voyage au cours duquel ils ont aussi rencontré Oleg Volochine et ont été invités à une soirée au Bolchoï. Von der Schulenburg a également rencontré à cette occasion Viatcheslav Volodine, président de la Douma. Auparavant, il avait déjà été convié au BRICS International Forum à Sotchi en 2024. Lors de cet événement, organisé en partenariat avec le parti Russie unie, deux responsables de l’AfD ont également pu s’entretenir avec Dmitri Medvedev.
Des photos les montrent poser en compagnie de l’influenceuse Nadia Sass, ainsi qu’avec Alexander von Bismarck. Ce dernier n’est pas n’importe qui : descendant du prestigieux chancelier, ancien membre de la CDU, celui qui se dit aujourd’hui sympathisant de Sahra Wagenknecht affichait pourtant il y a peu des positions franchement d’extrême droite. Il avait ainsi pris part en 2023 à une réunion secrète sur la « remigration » qui avait fait scandale en Allemagne, en compagnie justement d’Ulrich Siegmund et du leader identitaire autrichien Martin Sellner, ainsi qu’à la fondation de l’ISL Paladins, lors de laquelle il a donné une allocution en visio-conférence, de même qu’Alain de Benoist et Alain Soral. Von Bismarck a également compté parmi les invités étrangers conviés à célébrer les 20 ans de RT, se retrouvant à quelques sièges de l’ex-élue hambourgeoise de l’AfD aujourd’hui exilée à Moscou Olga Petersen, et du journaliste autrefois sérieux Patrik Baab. Quant au BSW, l’un de ses représentants, Klaus Ernst, a en même temps accordé une interview à la chaîne, l’assurant de son soutien.
Dans le contexte d’une escalade dans la guerre hybride russe en Europe, l’Allemagne est une des cibles prioritaires. Le succès de l’AfD en Saxe-Anhalt, appuyé par la promesse de « travail en commun » du BSW, n’est à ce titre pas seulement inquiétant parce qu’un parti d’extrême droite va sans doute, pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, gouverner un Land allemand, mais aussi parce qu’elle représente un vrai succès pour Moscou. Ce n’est pas le moindre des paradoxes, alors qu’une attaque au drone russe, visant un avion ukrainien, a été déjouée il y a quelques jours à Leipzig, deuxième ville du land de Saxe, où l’AfD est aussi particulièrement forte.
Le « chaosisme » fait de l’imprévisibilité un instrument de pouvoir. Mais le désordre qu’il produit peut aussi faire naître de nouvelles formes de résistance et de solidarité.
Au XXIᵉ, les grandes idées cèdent la place au « chaosisme », la doctrine du chaos : un pouvoir qui ne promet pas d’avenir, mais qui gouverne en diffusant une angoisse chronique et une incertitude totale. Il s’agit de l’utilisation consciente de l’imprévisibilité comme instrument de pouvoir.C’est la Russie contemporaine qui est sans doute l’exemple le plus pur du chaosisme : de la guerre en Ukraine au retrait des traités internationaux. Chez Poutine, le chaos à l’extérieur va de pair avec une sclérose à l’intérieur – l’imprévisibilité extérieure doit être compensée par un monopole interne sur la violence.
En tant que nation, nous devons être plus imprévisibles.
Donald Trump, 2016
Le monde a pris une autre direction. Il a basculé dans l’ère des décisions unilatérales ; c’est une tendance objective, elle ne peut être contrôlée.
Club Valdaï, « Vivre dans un monde qui s’effrite », 2018
Les idéologies et leur épuisement
Le XXᵉ siècle a été celui des grandes idées. Le communisme promettait une société sans classes et un règne de justice. Le fascisme, quant à lui, prônait le triomphe de la nation et de la race, un ordre total soumis à la volonté du chef. Ces deux idéologies ont mobilisé des millions de personnes, ont bâti des utopies sur des ossements, et ont toutes deux connu l’effondrement – militaire, économique, moral. Lorsqu’en 1989, Francis Fukuyama annonçait « la fin de l’histoire », il semblait que l’humanité était sortie de l’ère des bouleversements idéologiques. La démocratie libérale avait remporté la victoire, et seul un progrès pacifique, fondé sur les acquis, s’annonçait.
Mais le XXIᵉ siècle a apporté quelque chose d’inattendu : non pas le retour des anciennes idéologies, mais l’émergence de quelque chose de fondamentalement nouveau. Ce « nouveau » n’a pas de manifeste, ne promet pas d’avenir radieux, n’en appelle ni à l’égalité ni à la liberté. Il ne promet absolument rien – si ce n’est une agitation permanente, un « présent » éternel, fragmenté en épisodes décousus. Ce phénomène peut être appelé « chaosisme » – un pouvoir qui ne repose ni sur l’ordre ni sur une idée, mais sur l’incertitude qu’il génère lui-même.
Le chaosisme, en tant que doctrine et action politique, n’est pas le chaos au sens courant du terme, ce n’est ni le désordre ni la ruine. C’est l’utilisation consciente de l’imprévisibilité comme instrument de pouvoir. Le fascisme et le communisme, malgré toutes leurs différences, proposaient tous deux un programme positif, même s’il était monstrueux : l’un promettait la grandeur de la nation, l’autre une société juste. Tous deux utilisaient la peur comme instrument, mais se légitimaient au moyen d’une utopie. Le chaosisme ne promet rien : il gouverne par le biais de l’incertitude pure, par le biais de l’angoisse : un état chronique d’incertitude face à l’avenir, où il est impossible tant de planifier que de résister. Le sociologue Zygmunt Bauman appelait cela la « peur liquide » – une angoisse diffuse qui n’a pas d’objet précis et ne peut donc être surmontée3.
« La théorie du chaos » : un manifeste rédigé a posteriori
Il est intéressant de noter que le chaosisme a déjà une justification théorique, bien que ce ne soit pas sous ce nom. Les experts du Club Valdaï, un forum d’intellectuels au service du Kremlin, élaborent depuis une dizaine d’années ce qu’ils appellent la « théorie du chaos » dans les relations internationales. Comme l’a montré l’analyste politique Anton Barbachine, ce concept n’a pas tant pour objectif de décrire le monde que de justifier les actions des dirigeants russes4.
Selon les théoriciens de Valdaï, le monde est entré dans une ère d’« effritement » des structures antérieures :
« L’évolution du contexte international conduit à un autre schéma […], un monde sans pôles: un ordre chaotique et en mutation rapide, une guerre de tous contre tous, allant de pair avec le déclin des institutions traditionnelles5. »
De ce diagnostic découlent cinq postulats qui constituent en fait le chaosisme.
Premier postulat : l’ancien monde est irrémédiablement perdu. Ceux qui tentent de le préserver – en premier lieu les pays occidentaux – seront finalement contraints de reconnaître la futilité de leurs efforts. « L’ancien ordre n’existe plus. Il n’y en a pas de nouveau, et on ne sait même pas à quoi il pourrait ressembler6. »
Deuxième postulat : le chaos est par principe ingouvernable. « La variabilité, la fluidité et le caractère situationnel sont désormais les caractéristiques déterminantes de l’évolution mondiale. Et dans certains cas, ceux dont la réaction est la plus rapide et la plus précise peuvent tirer profit de cet état de fait. » En d’autres termes, ce n’est pas celui qui tente de rétablir le contrôle de la situation qui l’emporte, mais celui qui sait adapter efficacement sa politique à la situation du moment7.
Troisième postulat : ce qui règne, c’est le « chacun pour soi ». Les schémas rigides du type « nous contre eux » appartiennent désormais au passé ; le principe du « chacun pour soi » implique non seulement une « défense circulaire », mais aussi la possibilité de changer rapidement de partenaires. Pas d’alliances permanentes : toute position est réexaminée lorsque l’équilibre des intérêts change.
Quatrième postulat : l’universalisme et la justice sont morts. L’éthique cesse définitivement d’être un critère de décision politique. « La course pour se retrouver du bon côté de l’histoire perdra tout son sens… Il n’y aura tout simplement pas de bon côté. » Cela lève toute contrainte morale ou normative.
Cinquième postulat : la force militaire est la garantie de la survie. La période historique à venir sera marquée par des conflits et, très probablement, par des affrontements militaires. Les institutions internationales passent au second plan, cédant la place à des modes de règlement des conflits plus archaïques. La guerre se normalise : il est acquis qu’il est possible de faire la guerre – la seule question est de minimiser les pertes et de maximiser les résultats.
La physique du chaos comme cadre méthodologique
Pour comprendre la doctrine du chaos politique, il est utile de se tourner vers la théorie physique du chaos, apparue dans les années 1960 grâce aux travaux du mathématicien et météorologue Edward Lorenz. Le chaos mathématique n’est pas du désordre, mais un type particulier d’ordre : c’est un système déterministe présentant une grande sensibilité aux conditions initiales. Le célèbre « effet papillon » – un battement d’ailes au Brésil peut provoquer une tornade au Texas – décrit précisément cela. La moindre variation en entrée engendre des conséquences imprévisibles en sortie8.
En physique, le chaos est une propriété objective des systèmes complexes. En politique, le chaosisme consiste à créer artificiellement des conditions dans lesquelles le système perd toute prévisibilité pour tous, sauf pour ceux qui créent ces conditions. Le pouvoir ne contrôle pas les résultats – il contrôle les conditions initiales, en les modifiant constamment, en perturbant les réglages, en empêchant le système d’atteindre un état stable.
Dans la théorie physique, le chaos engendre des régularités cachées au sein d’un désordre apparent. Le chaosisme vise l’inverse : détruire tout point de stabilité. Ce n’est pas le chaos en tant qu’état naturel – c’est l’entropisation en tant que méthode.
D’où le paradoxe du chaosisme. En physique, les systèmes chaotiques sont déterministes : en connaissant toutes les conditions initiales, on peut (théoriquement) prédire leur comportement. Le chaosisme, au contraire, vise à rendre le système fondamentalement imprévisible – non pas parce que ses lois sont inconnues, mais parce que ses lois elles-mêmes sont constamment réécrites. Il ne s’agit pas d’un ordre complexe, mais d’une tentative de gérer le désordre – une entreprise paradoxale qui porte en elle les germes de sa propre ruine. Le tenant du chaos se considère comme un opérateur de turbulence, mais la turbulence ne reconnaît pas d’opérateurs. Tôt ou tard, le chaos engendré balayera également celui qui l’a engendré.
Pourquoi maintenant ? Les prémisses historiques du chaosisme
Pourquoi cette doctrine apparaît-elle précisément au XXIᵉ siècle, et non avant ? La réponse est liée à plusieurs transformations mondiales.
La révolution de l’information. La vitesse de diffusion de l’information a dépassé celle de sa compréhension. Le cycle de l’actualité s’est raccourci à quelques heures, l’attention est devenue une ressource rare. Dans ces conditions, une idéologie cohérente est un outil trop lent. L’avantage revient à celui qui sait créer des événements : des chocs, des scandales, des coups de théâtre. Le chaosisme est l’idéologie de l’ère Twitter, où ce n’est pas le sens qui compte, mais l’effet.
La crise des grands récits. Le postmodernisme a annoncé la fin des « métarécits » – ces grands schémas explicatifs qui prétendent détenir la vérité universelle. Mais le postmodernisme était une théorie critique, et non une pratique politique. Le chaosisme, c’est le postmodernisme devenu pouvoir : s’il n’y a pas de vérité, alors on peut dire n’importe quoi ; s’il n’y a pas de valeurs communes, c’est la force qui l’emporte ; s’il n’y a pas d’avenir, il n’y a que l’instant présent.
L’affaiblissement des institutions. Les organisations internationales, les systèmes juridiques, les médias : tous traversent une crise de confiance. Lorsque les institutions s’affaiblissent, elles cessent d’être les garantes de la prévisibilité. Ce vide est comblé par le chaos, qui n’a pas besoin d’institutions, mais seulement de déclencheurs et d’émotions. Les experts de Valdaï l’affirment sans détour : « Ce n’est plus le rétablissement du contrôle de la situation qui occupe le devant de la scène, mais la question de la sécurité des États9. »
La fatigue face à la complexité. La mondialisation, les évolutions technologiques, les migrations, la crise climatique : tout cela exige une réflexion à long terme et une préparation à l’incertitude. Le chaosisme propose une solution alternative : ne pas chercher à comprendre la complexité, mais la produire, en transformant sa propre incompétence en style de gouvernance.
Pour mieux cerner les spécificités du chaosisme, comparons-la aux deux totalitarismes du XXᵉ siècle.
Paramètre
Fascisme
Communisme
Chaosisme
Fondement du pouvoir
L’ordre par la force
L’ordre par l’idée
Le pouvoir par l’incertitude
Affect de base
La peur et l’extase
L’espoir et l’utopie
L’angoisse chronique
Temporalité
L’avenir comme expansion
L’avenir comme utopie
Le présent éternel
But
L’ordre total
Une société sans classes
Le chaos contrôlable
Sujet de l’histoire
La nation / la race
La classe
L’inconnu, le maître du chaos
Faiblesse
L’agressivité détruit le système
La rigidité mène à la stagnation
Le chaos dévore les fondements de l’être
La différence fondamentale réside dans le rapport à l’avenir. Le fascisme et le communisme, malgré toute leur monstruosité, étaient des idéologies projectives : ils construisaient (même si c’était par des méthodes sanglantes) une sorte de « demain ». Le chaosisme est une idéologie déprojective : il détruit la possibilité même d’un « demain », réduisant le temps à une succession ininterrompue d’instants. Les théoriciens de Valdaï proclament : « Tout semble indiquer que l’époque des grandes idées, des théories, des programmes et des attentes est révolue. »
Le fascisme et le communisme ont mobilisé les masses – autour de la nation ou de la classe. Le chaosisme démobilise : il transforme la société en un ensemble d’individus isolés, anxieux et désorientés. Il n’a pas besoin d’un « homme nouveau » – il lui suffit d’un individu fatigué, désemparé, vivant de crise en crise.
Les paradoxes du chaosisme. Idéologie et durcissement de la répression
La Russie contemporaine est sans doute l’exemple le plus pur du chaosisme. Les rapports de Valdaï, présentés chaque année en présence de Poutine, servent de justification conceptuelle aux orientations déjà prises par la politique étrangère russe – de la guerre en Ukraine au retrait des traités internationaux.
Les objectifs de la guerre en Ukraine ont changé des dizaines de fois : dénazification, démilitarisation, défense du Donbass, lutte contre l’OTAN, mission historique… Il n’y a pas d’objectif – mais cette absence même d’objectif est devenue une méthode. Les menaces nucléaires résonnent comme des incantations rituelles, sans lien avec une doctrine réelle. Les lois sont adoptées et appliquées de manière arbitraire. L’économie fonctionne en mode « intervention d’urgence ».
Mais le chaosisme russe révèle une dialectique saisissante : plus le Kremlin exporte d’entropie vers l’extérieur, plus le déterminisme s’impose avec rigueur à l’intérieur. Le chaosisme tourné vers le monde se transforme en sclérose tournée vers sa propre population. Il ne s’agit pas d’un effet secondaire, mais d’une nécessité structurelle : l’imprévisibilité extérieure doit être compensée par un monopole interne sur la violence – sinon, le régime se noiera lui-même dans la turbulence qu’il a lui-même engendrée. Remarquons que cette logique a été clairement exprimée par l’ancien idéologue du Kremlin, Vladislav Sourkov : « L’entropie sociale est très toxique. Il n’est pas recommandé de l’utiliser dans notre contexte national. Il faut l’évacuer le plus loin possible. L’exporter vers un territoire étrangerpour qu’elle soit éliminée chez nous10. »
La liste des mesures répressives s’allonge d’année en année : blocage de Telegram, des VPN et de YouTube ; poursuites pénales pour des partages de publications ; loi sur le « dénigrement de l’armée » ; registre des « agents étrangers » et des « organisations indésirables » ; purge totale des médias indépendants. Internet – dernier espace de liberté – se transforme en un intranet souverain et contrôlé. Le chaosisme à l’extérieur, le Goulag à l’intérieur : ce sont les deux faces d’une même médaille.
Il ne s’agit pas seulement de répression. Le chaosisme ne détruit pas l’idéologie – il engendre une idéologie archaïque et éclectique. Plus le chaos est exporté vers l’extérieur, plus la sclérose idéologique est forte à l’intérieur : le culte de la Grande Guerre patriotique – des événements vieux de 80 ans – élevé au rang de religion d’État ; le slogan « nous pouvons recommencer » comme quintessence d’un régime incapable que de reproduire le passé ; le fondamentalisme orthodoxe côtoyant le culte païen de la force ; la nostalgie soviétique côtoyant l’anticommunisme. Il ne s’agit pas d’une absence d’idéologie, mais de ce que j’ai appelé dans un autre ouvrage le « schizofascisme » – une idéologie de la conscience scindée, où des mythes qui s’excluent mutuellement ne se contredisent pas, mais renforcent la désorientation générale. Le chaosisme en tant qu’idéologie, c’est le tsar-martyr Nicolas II et le généralissime Staline en tant que nouvelles icônes sur une même iconostase schizophrénique.
C’est là le paradoxe profond du chaosisme : poussé à l’extrême, il engendre son contraire. Le chaos à l’extérieur, une main de fer à l’intérieur. Le désordre comme marchandise d’exportation, l’ordre comme prison intérieure. L’artisan du chaos ne peut se permettre le chaos chez lui – sinon il perdrait la seule ressource qui lui reste : une population docile.
Ce serait une grave erreur de mettre dans le même panier tous les politiciens qui exploitent l’imprévisibilité. Le chaosisme de Poutine et le transactionnalisme de Trump sont des espèces politiques différentes, bien que tous deux manipulent l’incertitude.
Un marin italien au Centre d’information de combat du porte-avions ITS Cavour, lors de l’exercice Neptune Strike en Méditerranée, mars 2026 // nato.int
Le transactionnalisme américain et sa mutation
Donald Trump a fait de l’imprévisibilité un élément central de sa rhétorique en matière de politique étrangère. Dans son discours programmatique du 27 avril 2016, il a déclaré : « Nous devons être imprévisibles. Nous sommes totalement prévisibles. Nous dévoilons tout. Nous envoyons des troupes. Nous les en informons. Nous envoyons autre chose. Nous organisons une conférence de presse. Nous devons être imprévisibles11. »
Les chercheurs Michelle Bentley et Matthew David, de la revue Cambridge Review of International Affairs12, ont proposé un modèle de « l’imprévisibilité en tant que doctrine ». Ils en distinguent quatre composantes : l’inconstance (inconstancy), l’incohérence (inconsistency), l’absence de contraintes (unconstrainedness) et le manque de fiabilité (unreliability).
Jusqu’à la fin de l’année 2025, le transactionnalisme de Trump s’apparentait à un marchandage musclé mais limité : guerres tarifaires, pressions sur les alliés, diplomatie imprévisible. Mais en 2026, le transactionnalisme a subi une dangereuse mutation.
Le 3 janvier 2026, les forces spéciales américaines ont capturé le président vénézuélien Nicolás Maduro lors d’une opération nocturne à Caracas et l’ont transféré à New York pour y être jugé pour narcoterrorisme. Trump a annoncé que les États-Unis « dirigeraient le pays » jusqu’à la passation de pouvoir. Le secrétaire général de l’ONU a qualifié cela de « précédent dangereux ». L’opération s’inscrivait encore dans la logique d’un accord de force : éliminer le narco-dictateur pour accéder aux plus grandes réserves de pétrole du monde.
Le 28 février 2026, une guerre à grande échelle a éclaté en Iran. Le détroit d’Ormuz est de fait bloqué ; l’économie mondiale est secouée par la plus grave crise énergétique depuis les années 1970. Mais même au plus fort de la guerre, Trump suspend les frappes et annonce des « négociations fructueuses ».
Le transactionnalisme se transforme. Le Venezuela, c’est encore une « transaction par laforce ». L’Iran, c’est déjà bien plus : une guerre menée sans l’accord du Congrès, avec des milliers de victimes et des répercussions mondiales. Mais – et c’est là une différence fondamentale par rapport au chaosisme – Trump continue de marchander, mène des négociations, cherche un « deal ». Poutine n’a pas de frein ; Trump en a un, même s’il l’actionne de plus en plus tard.
Cependant, la différence entre le chaosisme et le transactionnalisme est fondamentale, même après Caracas et Téhéran. Trump est un président démocratiquement élu, qui agit de plus en plus durement, mais dans le cadre d’un système qui le freine. Le chaosisme détruit les institutions, le transactionnalisme les contourne. Le chaosisme mène une guerre d’usure sans but, le transactionnalisme mène des guerres aux objectifs limités. L’un est ravageur et incendiaire, l’autre un joueur de poker – même si les mises dans son poker augmentent vertigineusement.
Et surtout, chez Trump, le chaos reste un instrument de politique étrangère. À l’intérieur des États-Unis, les tribunaux bloquent ses décrets ; le Congrès débat de résolutions sur les pouvoirs militaires ; la presse est libre ; des millions de personnes descendent dans la rue pour manifester. Chez Poutine, le chaos à l’extérieur va de pair avec une sclérose à l’intérieur. Il s’agit de deux espèces politiques différentes – et les confondre revient à ne comprendre aucune d’entre elles.
Comme le souligne Foreign Affairs13, « contrairement à tous les présidents américains qui l’ont précédé, Donald Trump a renoncé à tout effort visant à rendre Washington fiable ou cohérent […]. Avec Trump, la seule loi, c’est l’absence de loi. » Mais cette loi sert une position de négociation, et non la production d’entropie. Le transactionnalisme est une tactique ; le chaosisme est une ontologie.
Tant Trump que Poutine méritent sans aucun doute le titre de maîtresinternationauxdu chaos. Mais si Poutine est un créateur de turbulences, Trump en est le bénéficiaire : il tire profit de l’instabilité dans les négociations, mais ne cherche pas à détruire les institutions elles-mêmes.
La guerre des drones comme métaphore du chaosisme
La guerre moderne est devenue – et ce n’est pas un hasard – une guerre de drones. Il ne s’agit pas simplement d’une nouveauté technologique, mais d’un symptôme structurel de la « chaotisation » du conflit.
Le char est une arme de l’ordre : massive, linéaire, exigeant une logistique et une hiérarchie. L’aviation est une arme de l’État : un système complexe nécessitant des infrastructures, de la formation, de la coordination. Le drone est une arme du chaos : bon marché, utilisé en essaim, décentralisé, capable d’autonomie. Le drone tue localement, de manière ciblée, de façon asymétrique. Il transforme le champ de bataille en une succession d’événements sans lien entre eux – non pas une linéarité militaire, mais une stochastique militaire.
Les chiffres sont impressionnants. Selon le CSIS, la taille moyenne d’une vague d’attaques russes est passée de 100 unités en 2022 à près de 300 en 2025, tandis que les intervalles entre les frappes de grande envergure sont passés d’un mois à deux jours. Les analystes occidentaux estiment que la Russie est capable de produire jusqu’à 2 700 drones Shahed par mois, auxquels s’ajoutent 2 500 drones servant de leurres14.
La guerre contre l’Iran a confirmé et renforcé cette thèse. L’Iran a riposté aux frappes américano-israéliennes par des attaques massives d’essaims de drones et de missiles dans tout le golfe Persique – contre Bahreïn, le Koweït, le Qatar, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Selon le Commandement central américain, en trois semaines de guerre, l’Iran a lancé plus de 500 missiles balistiques et près de 2 000 drones. Au cours de la même période, Bahreïn a intercepté 143 missiles et 242 drones. La « stochastique des drones » n’est plus une métaphore : elle est devenue le quotidien de dizaines de millions d’habitants du Moyen-Orient.
Comme le souligne l’Hudson Institute, « les drones ont un impact disproportionné dans le domaine de la guerre cognitive […]. Leur omniprésence et leur imprévisibilité créent un sentiment de vulnérabilité permanente : aucun endroit – de la ligne de front à l’arrière – n’est totalement sûr. Cette saturation psychologique sape la résistance des soldats et instille la peur parmi la population civile15. »
La guerre des drones bouleverse la hiérarchie militaire classique. Les décisions sont prises à la base si rapidement que le commandement n’a le temps de réagir. Les tactiques changent de jour en jour. La pensée « en essaim » supplante la planification. Comme le souligne le Council on Foreign Relations, « la mesure dans laquelle les petits drones ont mis à nu les positions des troupes est sans précédent : il est extrêmement difficile de dissimuler les mouvements des soldats face à la menace constante de drones qui les observent et les attaquent depuis les airs16. »
Et que dire de la dimension anthropologique : le drone fait disparaître le héros et met en scène l’opérateur. La guerre cesse d’être un affrontement entre armées et devient une vie sous le bourdonnement constant d’une « mouche » meurtrière. Le front disparaît, l’arrière disparaît, la distinction entre combattant et civil disparaît. Il ne reste qu’une angoisse chronique – cette émotion même sur laquelle repose le chaos. « Ce bourdonnement effroyable – c’est le son de la mort, il nous fait nous sentir impuissants et pris de panique », explique une habitante de Kyïv.
Essaim de drones testé par les forces de l’OTAN à Lešť, en Slovaquie, dans le cadre d’un exercice consacré aux nouvelles technologies de défense sur le flanc oriental de l’Alliance, juin 2026 // nato.int
L’anthropologie du chaos : l’homme sans horizon
Si la science politique du chaos décrit le régime, l’anthropologie du chaos décrit quant à elle sa victime : l’homme vivant dans un environnement où tous les paramètres fluctuent sans cesse.
L’homme de la modernité vivait dans un monde de causes : on comprenait d’où venait chaque chose et où cela menait. L’homme postmoderne vivait dans un monde d’interprétations : les mêmes événements peuvent être compris de différentes manières, la vérité est multiple. L’homme de l’ère du chaos vit dans un monde de perturbations : il réagit non pas au sens, mais à l’impulsion. Il ne comprend pas, il sursaute.
C’est un être qui vit au rythme des notifications et des vagues de mobilisation plutôt que dans une perspective ; dans l’attente angoissante plutôt que dans des projets ; suspendu dans le flux d’informations plutôt que participant à un destin commun. Le chaosisme transforme la nature même de la subjectivité : l’homme, autrefois citoyen, se transforme en « système dynamique hautement sensible aux stimuli extérieurs ». Il est plus facile de l’effrayer que de le convaincre ; plus facile de le désorienter que de le persuader.
D’où les symptômes psychologiques caractéristiques de notre époque : l’épidémie de troubles anxieux, l’incapacité à se concentrer, la « procrastination » en tant que maladie, la fatigue chronique face à l’actualité. Ce ne sont pas des problèmes personnels – ce sont les effets systémiques du chaosisme, qui détruit la capacité de l’individu à agir sur le long terme. Comme l’écrivait Bauman, dans une société « liquide », la peur devient diffuse, sans cible précise – et c’est précisément pour cela qu’elle est insurmontable.
C’est précisément pour cette raison que le chaos doit être compris non seulement comme un régime politique, mais aussi comme un moyen de remodeler l’être humain. Il produit des individus qui ont de plus en plus de mal à maintenir une attention durable, une mémoire durable, une volonté durable. Son sujet idéal n’est pas un fanatique convaincu, mais un individu désorienté, dépourvu d’horizon.
Le chaosisme est une politique d’abolition de l’avenir. Il est dangereux non seulement parce qu’il détruit les villes et les traités, mais aussi parce qu’il détruit la capacité même de la société à distinguer le hasard de la loi, l’impulsion du but, le choc d’aujourd’hui de la responsabilité de demain.
L’anthropologie du chaos pose deux questions. Premièrement : comment préserver sa subjectivité dans un environnement qui fait de vous un être réflexe ? Deuxièmement : comment la solidarité entre les hommes est-elle possible si chacun vit au cœur de son propre tourbillon d’angoisse ?
L’auto-organisation sous pression
Le traumatisme du chaos a un effet secondaire inattendu. C’est précisément là où le chaosisme exerce sa pression la plus forte que surgissent des formes d’auto-organisation sociale qui n’existaient pas auparavant. En Ukraine, dès les premières semaines de la guerre, des réseaux de bénévoles ont comblé en quelques jours des lacunes critiques dans l’approvisionnement de l’armée – allant des caméras thermiques aux véhicules, des médicaments aux drones; une campagne de financement participatif pour l’achat de drones de combat Bayraktar, menée par le bénévole Sergueï Prytoula, a permis de récolter 600 millions de hryvnias (environ 20 millions de dollars) en trois jours.; Des campagnes parallèles ont été organisées en Lituanie, en Pologne et en Norvège. La défense territoriale s’est organisée plus rapidement que ne le permettait l’état-major.
En Iran, le mouvement de protestation Femme, vie, liberté de 2022 s’est maintenu sans leader, sans parti, sans quartier général – la coordination s’effectuait via des VPN et des messageries instantanées, et lorsque le régime a coupé Internet, les informations étaient transmises par Bluetooth et AirDrop, de téléphone à téléphone. En Russie, malgré une paralysie totale, OVD-Info s’est transformé en un système décentralisé d’aide juridique pour des milliers de personnes interpellées, cependant que Mediazona et Vajnye Istorii tiennent un décompte indépendant des pertes militaires, en recoupant les nécrologies, les photos de cimetières et les bases de données, alors que l’État garde ces chiffres secrets.
Les communautés OSINT internationales17, telles que Bellingcat, ont fait de la vérification décentralisée un nouveau genre : des centaines de bénévoles dans des dizaines de pays vérifient simultanément des images satellites, géolocalisent des vidéos et analysent des métadonnées. C’est précisément Bellingcat qui a prouvé l’implication de la Russie dans la destruction du vol MH17 – bien avant l’enquête officielle. Un partisan du chaos peut faire emprisonner un journaliste, mais il ne peut pas emprisonner une communauté dispersée à travers les continents.
Ce n’est plus la solidarité d’autrefois – lente, hiérarchisée, institutionnelle. C’est une solidarité à cycle court : elle se met en place en quelques heures, fonctionne sans bureaucratie et se réorganise plus vite que le pouvoir n’a le temps de la réprimer. Le chaosisme voudrait atomiser la société. Mais la pression constante du chaos produit aussi un effet inverse : les gens apprennent de plus en plus vite à reconnaître les fausses alertes, à recouper les informations, à se rassembler pour riposter, à passer de l’émotion à l’action.
La réponse à ce chaosisme ne naît pas en dehors du chaos, mais en son sein – non pas comme un retour à un ordre perdu, mais comme une organisation supérieure de la mobilité. Comme l’a fait remarquer avec perspicacité Viktor Kagan, l’incertitude « n’est pas un défaut du système, mais sa propriété fondamentale. Elle ne cesse de menacer la sécurité ontologique que lorsque nous l’acceptons comme condition sine qua non de la véritable liberté et du courage d’être soi-même18. » Le défi ne consiste pas à mettre un terme au caractère « liquide », mais à le transformer en un terrain propice à une nouvelle compétence sociale : agir ensemble à grande vitesse, sans centre et sans garanties.
L’intelligence artificielle joue un rôle immense et pas encore tout à fait compris dans ce processus. Non pas comme un instrument de chaos – bien qu’elle puisse l’être –, mais comme une nouvelle force d’organisation : extraire le logos du chaos, structurer les flux d’informations, assurer une vérification distribuée en temps réel, aider à la prise de décision là où l’homme croule sous les données. L’IA est peut-être la première technologie capable de générer de la néguentropie plus rapidement que le pouvoir ne génère de l’entropie. J’espère consacrer un article à part entière à la noopolitique – cette politique fondée sur l’alliance entre l’esprit humain et l’esprit artificiel.
Le chaosisme est une tentative de transformer le caractère « liquide » du monde en une arme de pression et de dévastation de masse. Mais c’est là que se révèle sa limite historique. Plus la société vit longtemps sous cette pression, plus s’y fait sentir un besoin non pas de tranquillité, mais de nouvelles formes de coordination, de nouveaux rythmes de solidarité, de nouvelles façons de penser et d’agir à grande vitesse. Du chaos naît non seulement la peur, mais aussi une nouvelle capacité de la société à s’auto-organiser.
En visite à Moscou puis à Kyïv, les 5 et 6 septembre derniers, Steve Witkoff et Jared Kushner semblent avoir privilégié la négociation d’une trêve énergétique, espérant ainsi contribuer à […]
En visite à Moscou puis à Kyïv, les 5 et 6 septembre derniers, Steve Witkoff et Jared Kushner semblent avoir privilégié la négociation d’une trêve énergétique, espérant ainsi contribuer à la victoire du trumpisme lors des prochaines élections législatives américaines (lesMidtermsdu 3 novembre 2026). Sur le théâtre ukrainien, les bombardements montent en puissance et la logique guerrière s’étend au reste de l’Europe. Hier encore rassurant, le concept de « guerre hybride » sonne creux, d’autant plus que la stratégie périphérique russe au Moyen-Orient place l’Europe sur la défensive.
S’il induit des gains symboliques pour l’Ukraine, le voyage à Kyïv des deux spécialistes de la géopolitique des clubs-houses et la perspective de nouveaux pourparlers diplomatiques ne sauraient occulter le fait que la guerre monte encore en intensité et qu’elle s’étend progressivement au reste de l’Europe. À l’examen des faits, le syntagme de « guerre hybride » semble désormais avoir pour fonction (latente) de cacher la gravité de la situation. Qui plus est, la Russie conduit, avec le concours de ses alliés de l’« Axe de la résistance », une grande stratégie périphérique qui menace l’autonomie énergétique et l’indépendance de l’Europe, appréhendée comme un corps de nations libres et souveraines réunies au sein d’un Commonwealth géopolitique occidental qui vacille sur ses bases.
Sur la guerre hybride
Approximativement synonyme de guerre asymétrique, le syntagme de « guerre hybride » fait florès après le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie et le déclenchement d’un conflit armé au Donbass (2014). Dans ces deux territoires qui relèvent de la souveraineté ukrainienne, des forces russes et des moyens de combat sans signes d’identification ont été déployés et présentés comme l’émanation d’une révolte populaire spontanée contre le « fascisme » et les « nazis » (des accusations sans cesse martelées depuis). Peu ou prou, l’expression désigne ce que l’on appelait une « guerre couverte », c’est-à-dire un engagement guerrier non assumé qui recourt à des forces auxiliaires (des « proxies » dans le vocabulaire contemporain) ainsi qu’à des unités anonymisées. Ce type de guerre combine missions de combat, opérations de déstabilisation et mesures d’intimidation, comme le regroupement de forces et la menace voilée d’une intervention massive. Menée à bas bruit dans sa version minimale, cette « guerre fantôme » s’accompagne de campagnes de désinformation, ce que les stratèges russes nomment « guerre de l’information ». Antan, on parlait de propagande et de guerre psychologique. L’objectif poursuivi dans ce type de guerre est d’enregistrer des gains tactiques, voire stratégiques, tout en restant en-dessous du seuil de déclenchement d’une forte riposte internationale (l’invocation de l’article 5 du traité fondateur de l’OTAN par exemple), cela en brouillant la frontière entre guerre et paix. Les modalités de la guerre hybride autorisent le « déni plausible » (ce qui peut aussi arranger la victime).
Le lancement de l’« opération militaire spéciale » russe, le 24 février 2022, transforme la guerre d’Ukraine en un conflit interétatique de haute intensité (en somme, une « vraie guerre »), mais sans faire disparaître la « guerre hybride ». Autrefois affaire de spécialistes, d’initiés et d’amateurs éclairés, le syntagme est désormais omniprésent. Outre les opérations de désinformation et de déstabilisation des échéances électorales en Moldavie et en Roumanie, dans les années qui suivent immédiatement l’offensive russe, le Kremlin conduit résolument cette guerre sur le théâtre Baltique, en mer (sabotages ou menaces sur des plateformes énergétiques, éoliennes ou autres), au fond des abysses (réseaux de gazoducs et de câbles sous-marins), et dans l’espace aérien (menaces sur l’espace aérien des riverains, opérations de renseignement aérien, brouillage du GPS). L’OTAN et ses États membres sont mis au défi d’un type de conflit pour lequel l’organisation atlantique n’a pas été pensée et conçue. Plus exactement, de nombreux dirigeants occidentaux semblent avoir oublié les réalités multiformes de la guerre froide – une « guerre de Cinquante Ans » déjà multidimensionnelle – et ses à-côtés : guerre de l’ombre et espionnage, coups tordus, sabotages et manipulation de groupes comme la bande à Baader.
Contrairement à certaines attentes exagérément optimistes, générées par le succès des frappes ukrainiennes dans la « très grande profondeur » du champ de bataille (des frappes à caractère stratégique), le maître du Kremlin n’est pas prêt à réviser le calcul coûts/bénéfices de son « opération spéciale ». Se laissant porter par la logique pure de la guerre, appréhendée selon son pur concept (voir l’« ascension aux extrêmes » de Clausewitz), il a décidé d’amplifier plus encore l’action militaire russe sur le théâtre ukrainien. Ce que la Russie ne peut conquérir d’Ukraine, fait-il marteler, elle le détruira méthodiquement, selon la logique de la terre brûlée héritée des tactiques guerrières mongoles. De fait, les bombardements russes visent toujours plus systématiquement les villes, dont le centre et les quartiers résidentiels de la capitale, les infrastructures civiles (ports, énergie, transports, ponts, etc.), les trains qui circulent et assurent l’unité du territoire ukrainien, demain peut-être les bâtiments gouvernementaux. Le 4 septembre dernier, un drone à réaction russe frappait le siège des services de sécurité ukrainiens (le SBU), au cœur du quartier réputé sûr de Sainte-Sophie. À plusieurs reprises, l’avion présidentiel aurait été aussi menacé par des engins russes. On ne doute guère que le Kremlin soit tenté par une stratégie de décapitation du pouvoir ukrainien, sur fond de guerre totale.
Locomotive endommagée par une frappe de drone russe près de Yahodyn, à proximité de la frontière polonaise, le 13 septembre dernier // Ukrzaliznytsia
L’escalade en Europe
Dernièrement, une intervention télévisée de Sergueï Lavrov, à l’occasion du sommet des BRICS+ (New-Delhi, 12-13 septembre), nous remémorait le fait que la Russie maintient ses revendications territoriales sur Odessa, quotidiennement bombardé, et ce que Moscou nomme la « Nouvelle Russie » (le Sud de l’Ukraine, ouvert sur la mer noire), très au-delà du Donbass donc. L’objectif est de conquérir un territoire continu qui inclurait la Moldavie, jusqu’à la frontière avec la Roumanie qui, depuis le port d’Odessa, subirait la reconstitution d’une menace militaire russe sur son sol, ses eaux et ses ressources gazières. Dans ce schéma géopolitique, l’Ukraine deviendrait un « tat croupion », dévasté et géographiquement enclavé, sans liberté d’action et souveraineté effective : une zone tampon que le Kremlin chercherait à fragmenter politiquement et territorialement. Alors, la Russie-Eurasie pourrait projeter son ombre et sa puissance sur l’Europe, transformée en un « petit cap » de l’Asie. Dans la tête de Vladimir Poutine, la satellisation de notre continent modifierait la balance des forces au sein d’une « Grande Eurasie » sino-russe, plus équilibrée, et ferait basculer les rapports de puissance mondiaux au détriment de l’Occident, désuni et éclaté. Chassés de l’Ancien Monde, les États-Unis d’Amérique seraient rejetés dans la Wilderness. Le cauchemar du stratège et géographe Halford MacKinder deviendrait réalité.
Alors que les capitales occidentales dénoncent verbalement l’ascension aux extrêmes sur le théâtre ukrainien, une « escalade horizontale » menace le reste de l’Europe, un certain temps placée à l’abri du rempart ukrainien. En vérité, nous sommes au-delà des formes prises par la guerre dite « hybride » dans les premières années qui suivirent l’offensive russe du 24 février 2022. Les bombardiers russes intensifient leurs manœuvres menaçantes aux approches de l’espace aérien des États membres de l’OTAN, des engins (drones ou missiles) survolent le territoire de ces derniers et, de plus en plus fréquemment, s’écrasent au sol ou sur des immeubles. L’offensive russe est « multidomaine », comme disent les militaires. Des bâtiments de guerre russes illuminent des cibles en Baltique ou tirent des coups de semonce dans la Manche, les plateformes gazières roumaines en mer Noire sont visées, et les sabotages se multiplient dans toute l’Europe (rails, infrastructures dites « critiques », usines d’armement, etc.). Bien sûr, le cyberespace n’est pas épargné. L’envergure des méfaits russes déborde largement les contours de l’Europe médiane (entre la Baltique, la mer Noire et l’Adriatique), pour s’étendre à l’Ouest européen (Royaume-Uni, France, Allemagne, Pays-Bas, Italie). En juin dernier, une attaque de drones contre l’aéroport de Leipzig a échoué de peu, sans que ce terrorisme d’État ne provoque de réaction adéquate.
Il ne s’agit plus d’une guerre hybride dans laquelle les services et les agents russes chercheraient à effacer leurs traces (le « déni plausible ») mais d’une forme de guerre ouverte, certes de basse intensité mais jusqu’à quand ? Face à ces « opérations spéciales » menées contre l’Europe, d’aucuns parlent encore de simples « tests », ce qui est une manière de se rassurer. Il faut bien constater que les réponses ne sont pas à la hauteur des menaces, les gouvernements européens redoutant que l’administration Trump ne les soutienne pas résolument dans une confrontation assumée avec la Russie. Et il est vrai que les liens financiers de type mafieux que le clan Trump entretient avec des oligarques russes, plus généralement le mélange des genres entre politique étrangère et enrichissement personnel éhonté (une ploutocratie internationalisée), mettent en péril les solidarités stratégiques censées assurer la cohésion géopolitique de l’« Occident global ». Oui, la « dissuasion avancée » voulue par la France prend forme mais la perspective est encore éloignée, quand la menace est immédiate et s’étend en Europe. Il en va de même des efforts de réarmement conventionnels qui porteront leurs fruits dans le temps. Mais pourquoi donc la Russie nous laisserait-elle préparer les batailles de l’avenir ? Les paroles et les actes du Kremlin nous le signifient clairement. Soucieux de mettre les points sur les i, Sergueï Lavrov expose publiquement la probable perspective d’une « guerre courte » – comprenons hyper-intense et décisive, voire nucléaire –, contre l’Europe entière. Au plus haut de la guerre froide, on ne se souvient pas de telles menaces, ouvertes et assumées de manière jubilatoire.
Des soldats suédois creusent une tranchée au camp d’Ādaži, en Lettonie, lors de l’exercice Aurora 26 // nato.int
L’Occident désorienté ?
Il faut élargir la focale et prendre en compte la convergence des guerres en Europe et au Moyen-Orient, demain peut-être en Asie de l’Est et dans le Pacifique occidental. Si la « Russie-Eurasie » de Vladimir Poutine, sur le théâtre extrême-oriental, a principalement pour fonction de soutenir les positions diplomatiques chinoises à l’encontre de Taïwan et des États de la « première chaîne d’îles » (Japon, Corée du Sud, Philippines), alliés aux États-Unis, son action s’avère plus forte et conséquente au Moyen-Orient et dans le golfe Arabo-Persique. En alliance avec l’Iran islamique et l’« axe de la résistance », partiellement affaibli au Liban (le Hezbollah demeure et il reconstitue ses forces) mais conforté au Yémen (les Houthistes sont à l’offensive), le Kremlin y conduit une stratégie périphérique qui, au-delà des positions convoitées dans ce carrefour mondial, entre Orient et Occident, vise l’encerclement et la subversion de l’Europe. Nous n’insisterons pas une nouvelle fois sur l’aide multiforme apportée à l’Iran islamique (transferts technologiques, imagerie spatiale, ciblages des bases américaines dans la région et des sites énergétiques saoudiens ou autres), trop longtemps relativisée par certains experts occidentaux : les faits sont là et l’information se précise au fil des semaines. Nonobstant le déni de Donald Trump, l’appui de son « ami Poutine » aux Gardiens de la Révolution a mis en échec sa « petite expédition » contre l’Iran (« Small Potatoes », explique-t-il aujourd’hui).
L’irrésolution de Donald Trump et la guerre en courant alternatif qu’il mène contre le régime iranien ont brisé le momentum de l’opération et ouvert aux Gardiens de la Révolution la possibilité de bloquer la circulation des flux dans le détroit d’Ormuz. Certes, l’essentiel du pétrole et du gaz du golfe Arabo-Persique est destiné à l’Asie du Sud et de l’Est mais le marché est mondial, et les répercussions énergétiques de ce fiasco (la hausse des cours) touche les États-Unis, plus encore l’Europe qui importe la quasi-totalité des hydrocarbures qu’elle consomme. Incidemment, il apparaît que la mission conduite par Steve Witkoff et Jared Kushner, de Moscou à Kyïv, avait pour objectif premier la négociation d’une incertaine trêve énergétique entre Russes et Ukrainiens (l’arrêt temporaire des frappes sur les sites énergétiques et les raffineries). Au blocage du détroit d’Ormuz s’ajoute désormais la prise de contrôle du détroit de Bab-el-Mandeb par les Houthistes, tout à la fois alliés et clients de l’Iran, une puissante faction chiite du Yémen (les Zaïdites) qui se révèlent comme un acteur clef de l’« axe de la résistance ». Il était de rigueur d’affirmer que ces gens ne pesaient pas grand-chose et qu’ils agissaient indépendamment de Téhéran : des « va-nu-pieds allumés, armés de pétoires », nous expliquait-on. L’examen des faits montre une nouvelle fois leur force, l’importance du soutien de Téhéran (encadrement et équipements) et celui de Moscou (capacités de ciblage).
Il appert donc que la route de Suez et le transit en mer Rouge dépendent des objectifs, humeurs et passions des Houthistes, dûment cornaqués par les Gardiens de la Révolution, avec le Kremlin en toile de fond. Les optimistes de commande expliqueront que cette dynamique contrarie les « intérêts » de la Chine communiste, un froncement de sourcil de Xi Jinping devant détendre la situation sur ce que l’on nommait antan la route des Indes. Mais n’avons-nous pas déjà entendu ce refrain à propos du blocage du détroit d’Ormuz, de l’action subversive de l’Iran islamique au Moyen-Orient ou encore de la guerre d’agression conduite par la Russie en Ukraine ? À Pékin, on sait opérer les distinctions nécessaires entre la « contradiction fondamentale » et les « contradictions secondaires » (voire les ABC du sino-marxisme) : le grand dessein du néo-maoïste Xi Jinping est de ravir aux États-Unis le rang et les avantages de l’hyperpuissance, et de ruiner l’Occident honni. Cela vaut bien quelques désagréments, d’autant plus qu’il sera aisé de s’entendre avec les Gardiens de la Révolution et les Houthistes. Enfin, la Chine communiste peut compter sur le « grand arrière » énergétique et stratégique que constitue la Russie-Eurasie avec laquelle elle développe par ailleurs une « route polaire de la Soie » qui, en cas d’urgence stratégique, compenserait partiellement la coupure de la route de Suez.
Cartographie des câbles sous-marins en mer Baltique à bord d’un navire chargé de leur surveillance. Image tirée du documentaire Ligne rouge – Sites stratégiques, attaques en série // BFMTV
En guise de conclusion
Bref, quand l’Ukraine est engagée dans une guerre totale, le reste de l’Europe glisse dans une forme de guerre conduite avec détermination par le Béhémoth russo-asiatique. Cette guerre contre l’Europe s’inscrit dans une grande stratégie d’envergure qui comprend un volet moyen-oriental : une « stratégie oblique » dans le langage soviétique, c’est-à-dire périphérique, qui consiste à exploiter un deuxième front contre l’Europe, frappée de plein fouet par les conséquences logistiques, énergétiques et marchandes de l’obstruction de deux goulets d’étranglement de la circulation mondiale (les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb). D’une certaine manière, nous voyons se réaliser le scénario du pire, lorsque la révolution islamique chiite avait renversé le régime impérial iranien (février 1979), révolution suivie quelques mois plus tard par l’entrée des troupes soviétiques en Afghanistan (décembre 1979). Les stratèges américains et leurs homologues de l’OTAN redoutaient la coupure de la « veine jugulaire de l’Occident », c’est-à-dire des routes du pétrole au départ du golfe Arabo-Persique. C’est dans ce contexte que les États-Unis avaient adopté la « doctrine Carter », celle-ci plaçant la région dans la sphère de leurs intérêts stratégiques ; une Force de déploiement rapide était mise sur pied afin de pouvoir mener une opération de libération des voies de passage. Nonobstant le fait que la flotte américaine croise aujourd’hui dans la région, le refus de mener de vive force une telle opération dans le détroit d’Ormuz, avec en sus l’attentisme de Donald Trump quant à la situation qui s’installe en mer Rouge et dans le détroit de Bab-el-Mandeb, vide de substance la politique des États-Unis au Moyen-Orient. Ainsi est-il particulièrement cruel de relire les passages de la « Stratégie de sécurité nationale 2025 » qui portent sur la région.
Résumons le propos. Les frontières de l’Europe et son territoire sont attaqués, sans réaction forte et convaincante, et les routes les plus courtes qui relient la partie occidentale de la masse terrestre euro-asiatique au Moyen-Orient et à l’Indo-Pacifique sont coupées. Toutes choses égales par ailleurs, le Vieux Continent pourrait se retrouver dans la situation qui était la sienne à l’ère pré-colombienne, avant les Grandes Découvertes, et devenir la victime expiatoire du déchaînement de forces déclenchées dans les profondeurs de l’Afro-Eurasie. Plus encore si cette Europe ne peut compter sur son « grand arrière » (l’Amérique du Nord et le monde atlantique). À l’évidence, il importe de se montrer beaucoup plus uni et déterminé face à la Russie, en Europe même – saisie des avoirs russes, ripostes de même niveau que les initiatives russes, protection de l’espace aérien au-delà des frontières orientales de l’OTAN –, mais aussi en mer Rouge et aux approches du détroit de Bab-el-Mandeb. Quid de l’opération européenne Aspides (EUNAVFOR Aspides), menée parallèlement à l’opération anglo-américaine Gardien de la prospérité pour contrer les Houthistes ? Ne serait-il pas urgent de la faire monter en puissance ? Les frontières se défendent aussi à l’avant, au loin des parapets de la vieille Europe. Enfin, il importe de pleinement comprendre la situation géopolitique contemporaine pour en tirer toutes les leçons et explorer les voies de la puissance, sans laquelle rien n’est possible.