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12.02.2026 à 06:00

Entre la Nuit du bien commun, Pierre-Édouard Stérin et l'extrême droite, des liens multiples et inextricables

Clément Le Foll, Olivier Petitjean
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Alors qu'une commission d'enquête sénatoriale se met en place pour se pencher sur les détournements politiques de la philanthropie et notamment les financements de Pierre-Édouard Stérin, retour sur les liens entre l'homme d'affaires d'extrême droite, les Nuits du bien commun et la société Obole, solidement ancrés à l'extrême droite de l'échiquier politique.
« Malgré la confusion des noms, il n'y a aucun lien entre La Nuit et Le Fonds du Bien Commun. » Tel est l'élément de langage répété (…)

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Texte intégral (2604 mots)

Alors qu'une commission d'enquête sénatoriale se met en place pour se pencher sur les détournements politiques de la philanthropie et notamment les financements de Pierre-Édouard Stérin, retour sur les liens entre l'homme d'affaires d'extrême droite, les Nuits du bien commun et la société Obole, solidement ancrés à l'extrême droite de l'échiquier politique.

« Malgré la confusion des noms, il n'y a aucun lien entre La Nuit et Le Fonds du Bien Commun. » Tel est l'élément de langage répété sur tous les tons depuis la révélation de l'existence du projet Périclès, plan de bataille pour préparer la victoire électorale de l'extrême droite avec l'argent de Pierre-Édouard Stérin, et des liens de ce dernier avec la Nuit du bien commun.

Lancée en 2017 par l'homme d'affaires d'extrême droite avec Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, patrons de l'entreprise de récolte de fonds Obole, la Nuit du bien commun organise des soirées de levées de fonds à Paris et partout en France. L'événement se prétend caritatif et apolitique, mais a beaucoup servi à financer des associations proches des milieux catholiques traditionalistes, comme la Maison de Marthe et Marie, accusée de réaliser un lobbying anti-IVG, Excellence Ruralités, réseau d'établissements scolaires privés hors contrats, ou Familya.

Les organisateurs des « Nuits » tentent de se dissocier de l'image devenu trop encombrante de leur parrain.

Désormais, les organisateurs des « Nuits » tentent de se dissocier de l'image devenu trop encombrante de leur parrain. Les manifestations se sont multipliées dans les villes où étaient organisées les galas, jusqu'à obtenir l'annulation de celui qui devait se tenir à Aix-en-Provence en octobre dernier. En juin 2025 a été annoncé le départ officiel de Stérin et des deux autres co-fondateurs du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun. Sur les antennes de médias comme Cnews ou Europe 1, Stanislas Billot de Lochner, dont la société Obole continue d'organiser l'événement même après sa sortie du Fonds de dotation, a réaffirmé « l'indépendance » de la Nuit du bien commun et dénoncé les menaces subies de ceux qui veulent « faire croire que nous avons des opinions politiques ».

La diffusion de ces éléments de langage semble porter ses fruits, du moins chez certains des mécènes historiques de l'événement. « Je suis consterné quand je vois que la Nuit du bien commun est accueillie par des manifestations hostiles. Je suis triste et désolé, car nous sommes une initiative philanthropique indépendante de Pierre-Édouard Stérin, qui n'existe nulle part ailleurs. Ça fait du bien fou à la ruralité et au lien social et j'en suis fier », témoigne l'un d'entre eux.

Un projet estampillé Stérin

Cette revendication d'indépendance via-à-vis de Pierre-Édouard Stérin est-elle crédible ? Dans une enquête publiée il y a quelques semaines à l'occasion d'une soirée parisienne de la Nuit du bien commun, l'Observatoire des multinationales est revenu sur le rôle central joué par l'homme d'affaires d'extrême droite dans le lancement de la Nuit du bien commun en 2017. En plus d'avoir imaginé l'événement, il a aussi mobilisé ses réseaux dans les milieux d'affaires pour aider à organiser la première édition du gala et contribuer à son financement. Certains sont restés liés à la Nuit du bien commun pendant de nombreuses années.

L'orientation politique du Fonds du bien commun est encore plus assumée que pour la "Nuit".

En 2021, le milliardaire a lancé son propre fonds de dotation, baptisé le « Fonds du bien commun », dont certaines archives sur lesquelles nous avons pu mettre la fin suggèrent qu'une partie des mêmes hommes d'affaires y ont été associés. L'orientation politique de ce Fonds est encore plus assumée que pour la Nuit, avec un soutien apporté à des structures comme la Nuit des influenceurs chrétiens, la plateforme de prière en ligne Hozana ou le spectacle Murmures de la cité à Moulins mettant en scène une vision révisionniste et biaisée de l'histoire de France.

Aujourd'hui encore, le site web de la Nuit du bien commun affirme qu'« il n'y a aucun lien de gouvernance entre (...) deux initiatives indépendantes l'une de l'autre », mais concède : « Nous acceptons pour autant que le Fonds du Bien Commun soutienne certaines de nos soirées et de nos associations lauréates, comme nos 540 mécènes qui nous font confiance. » Faute de transparence, difficile de faire la liste des associations ont pu être financées conjointement par les deux structures. Il y a au moins Esprit de patronage, dédié à la création de lieux intergénérationnels « enracinés dans la joie chrétienne ».

« Who's who » de l'extrême droite française au capital

Enfin, Pierre-Édouard Stérin est entré en 2020 au capital d'Obole via sa principale holding belge B.A.D. 21. Parmi ses actionnaires, la société compte également depuis 2021 un autre fonds lié à l'extrême droite française, la Financière de Rosario, créé par Jean-François Michaud, figure du groupuscule d'extrême-droite Groupe union défense (GUD) et repris en 2024 par ses fils, dont Édouard Michaud, chef de file du groupe identitaire Les Natifs, et ancien cadre du groupe dissous Génération identitaire et des néonazis des Zouaves Paris.

Obole a fait entrer récemment un autre actionnaire bien connu de l'extrême droite catholique : Vincent Bolloré

En décembre, une enquête parue sur Médiacités Nantes a révélé qu'Obole avait fait entrer récemment un autre actionnaire bien connu de l'extrême droite catholique : Vincent Bolloré, qui contrôlerait désormais près de 30% de son capital via un « véhicule d'investissement de son groupe ». En 2024 et 2025, en effet, la société Obole – qui avait accumulé les pertes d'année en année – a « nettoyé » ses comptes en procédant à une vaste réorganisation de son capital [1]. Cet investissement du groupe Bolloré dans Obole n'a évidemment jamais été mentionné lorsque Stanislas Billot de Lochner a été invité à s'exprimer à plusieurs reprises en défense de la Nuit du bien commun sur CNews.

Chez Obole, des salariés qui affichent leur engagement politique

Au-delà de ses fondateurs et du soutien apporté par des actionnaires très marqués, l'équipe même d'Obole a des liens étroits avec l'extrême droite politique. Responsable administrative et financière d'Obole depuis plusieurs années, Isabelle Deflassieux a relayé sur certains de ses réseaux sociaux des publications du parti d'Eric Zemmour Reconquête [2]. Elle a partagé par exemple un post sur un rassemblement au Trocadéro de Sébastien Pilard, porte parole de la campagne présidentielle 2022 d'Eric Zemmour et du président d'honneur de Reconquête Gilbert Collard.

Isabelle Deflassieux s'est également impliquée directement dans cette campagne. Un cliché obtenu par l'Observatoire des multinationales montre la salariée d'Obole participer à l'organisation d'une réunion publique de Reconquête Loire-Atlantique à Château-Thébaud le 4 mars 2022. Isabelle Deflassieux y apparaît sur scène aux côtés de Cécile Scheffen, alors présidente de Génération Z dans le département, qui sera quelques mois plus tard candidate aux législatives, et d'Eléonore Revel, conseillère régionale Reconquête en Loire Atlantique et ancienne candidate à la mairie de Nantes sous la bannière Rassemblement national.

Quant à Thibault Farrenq, fondateur d'Obole, il s'est présenté en 2024 aux élections législatives en Vendée sous l'étiquette du parti d'Éric Ciotti, allié au Rassemblement national. Il a quitté Obole dans la foulée pour créer Studio 496. Cette agence événementielle, également financée par Pierre-Edouard Stérin, est derrière le label des « Plus belles fêtes de France » qui a défrayé la chronique à l'été 2025 suite aux révélations de L'Humanité sur ses liens avec le milliardaire d'extrême droite.

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Un petit monde

Chez Obole, on soigne également les proches de Pierre-Édouard Stérin. La société emploie actuellement ou a employé des membres de la famille proche de Paul-François Croisille, trésorier du fonds de dotation de La Nuit du Bien Commun et président d'Excellence Ruralités (financé par le Fonds du bien commun de Stérin) et de François Morinière, président du fonds de dotation de la Nuit du bien commun et président du directoire du groupe Bayard. À l'automne 2024, ce dernier a cherché sans succès à recruter Alban du Rostu, ancien directeur général du Fonds du bien commun et l'un des architectes du fameux plan Périclès de Stérin. Le monde est petit.

« Ces éléments montrent que la Nuit du bien commun n'a rien d'indépendant, réagit Alice Barbe, cofondatrice et directrice générale de l'Académie des futurs leaders. Même s'ils sont retirés des statuts, l'événement reste extrêmement lié à la galaxie Stérin, et aux gens de la Manif pour tous. »

Même s'ils sont retirés des statuts, l'événement reste extrêmement lié à la galaxie Stérin, et aux gens de la Manif pour tous.

Stanislas Billot de Lochner n'a lui pas souhaité répondre à nos questions, ne cachant pas son agacement par SMS. « Je n'essaierai pas de vous convaincre que vous fantasmez sur tout et n'importe quoi. Si vous voulez comprendre ce que nous faisons, regardez les 550 associations que nous avons financées. »

C'est ce que nous avons fait. Et nous avons pu constater qu'au moins quatre salariés actuels d'Obole sont passés par des associations soutenues par la Nuit du Bien Commun ou le Fonds du Bien Commun. Avant de devenir chef de projet communication chez Obole, l'un d'entre eux a ainsi travaillé pour l'association Le Rocher, mission catholique créée par la Communauté de l'Emmanuel et en lien avec des structures effectuant des thérapies de conversion. L'actuelle responsable du développement commercial d'Obole a elle oeuvré au sein de l'association À Bras ouverts, fondée par Tudgual Derville, délégué général de l'association anti-avortement Alliance VITA et ancien porte-parole de La Manif pour Tous.

Des affinités que la Nuit du bien commun cherche aujourd'hui à cacher en mettant en avant sur son site des initiatives de soutien aux handicapés ou aux enfants malades.

Une commission d'enquête sénatoriale vient d'être mise en place pour étudier « les mécanismes de financement des politiques publiques par des organismes, sociétés ou fondations de droit privé et des risques en matière d'influence, d'absence de transparence financière et d'entrave au fonctionnement de la démocratie ». Derrière cet intitulé à rallonge, il y a précisément l'intention de vérifier si certains hommes d'affaires ultra-réactionnaires comme Stérin n'utilisent pas une façade philanthropique pour masquer leurs visées politiques. Les auditions commencent ce jeudi 12 février.


[1] Les détails de l'opération sont en grande caviardés dans les documents officiels, mais l'augmentation de capital et la prime d'émission s'élèvent à environ 600 000 euros. Pour détenir aujourd'hui 30% du capital, Bolloré n'a donc pas déboursé plus que quelques centaines de milliers d'euros.

[2] Après notre sollicitation dans le cadre de cette enquête (à laquelle elle n'a pas répondu), ces publications ont été effacées. On les retrouvera ici et .

11.02.2026 à 07:30

Nouveau record pour les actionnaires du CAC 40

Olivier Petitjean
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Les années se suivent et se ressemblent pour les actionnaires du CAC 40. Malgré les plaintes sur la désindustrialisation et une économie française en berne, les groupes cotés à l'indice phare de la Bourse de Paris ont une nouvelle fois battu leur record historique de gratification de leurs actionnaires, selon les données de la Lettre Vernimmen : 107,5 milliards d'euros, soit 9,5% de plus qu'en 2024.
Ce sont surtout les rachats d'actions qui connaissent une forte hausse, pour atteindre 34,8 (…)

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Les années se suivent et se ressemblent pour les actionnaires du CAC 40. Malgré les plaintes sur la désindustrialisation et une économie française en berne, les groupes cotés à l'indice phare de la Bourse de Paris ont une nouvelle fois battu leur record historique de gratification de leurs actionnaires, selon les données de la Lettre Vernimmen : 107,5 milliards d'euros, soit 9,5% de plus qu'en 2024.

Ce sont surtout les rachats d'actions qui connaissent une forte hausse, pour atteindre 34,8 milliards d'euros (+30% d'une année sur l'autre), principalement du fait d'Axa et des banques. Les dividendes versés stagnent d'une année sur l'autre, malgré un recul des profits réalisés par le CAC 40 (-12% entre 2024 et 2025).

TotalEnergies, Axa et Sanofi, groupes les plus généreux avec leurs actionnaires, représentent à eux seuls près du tiers des dividendes et rachats d'actions du CAC 40. Avec LVMH, BNP Paribas et Vinci, on est à plus de 50%.

09.02.2026 à 11:04

Trump, Big Tech, RN... Que cachent les attaques de la galaxie réactionnaire sur la « censure » en Europe ?

Anne-Sophie Simpere
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Dans leur croisade contre l'Union européenne, l'administration Trump et l'internationale réactionnaire ciblent les régulations sur le numérique et la modération sur les réseaux sociaux. Leurs narratifs sont repris en choeur par les eurodéputés du Rassemblement national, et en particulier par Virginie Joron, aujourd'hui candidate à la mairie de Strasbourg. Les géants du numérique comptent bien profiter de l'escalade.
En décembre dernier, Elon Musk appelait sur X à « abolir l'UE », en la (…)

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Texte intégral (7025 mots)

Dans leur croisade contre l'Union européenne, l'administration Trump et l'internationale réactionnaire ciblent les régulations sur le numérique et la modération sur les réseaux sociaux. Leurs narratifs sont repris en choeur par les eurodéputés du Rassemblement national, et en particulier par Virginie Joron, aujourd'hui candidate à la mairie de Strasbourg. Les géants du numérique comptent bien profiter de l'escalade.

En décembre dernier, Elon Musk appelait sur X à « abolir l'UE », en la comparant à l'Allemagne nazie. En cause : une menace d'amende pour le manque de transparence des algorithmes et une pratique trompeuse de son réseau – les « coches bleues » censées valider les comptes certifiés sur X ne font l'objet d'aucune vérification. Quelques jours plus tard, en mesure de rétorsion, l'ancien commissaire européen Thierry Breton et quatre représentants d'ONG de lutte contre la haine en ligne étaient interdits de territoire aux États-Unis.

L'épisode n'était que le dernier en date d'une vaste offensive menée par l'administration Trump, ses alliés dans le secteur de la tech et les think tanks de la droite américaine contre les régulations européennes sur le numérique. Et en particulier contre le « Digital Services Act » (DSA), la directive qui fixe un cadre pour la modération des réseaux sociaux. Leurs attaques sont relayées à Bruxelles par des organisations conservatrices proches du gouvernement hongrois ou des fondamentalistes chrétiens et par des eurodéputés d'extrême-droite, dont ceux du RN. Les 2 et 3 février derniers, le groupe Patriotes pour l'Europe présidé par Jordan Bardella a même co-organisé au Parlement un sommet transatlantique avec plusieurs personnalités de la sphère MAGA et de l'extrême droite internationale sur la « liberté d'expression », selon eux menacée.

Modération en ligne : du consensus aux attaques

L'objectif poursuivi par le DSA pourrait pourtant paraître très consensuel. Et il n'a d'ailleurs pas soulevé pas d'opposition majeure lors de son adoption. Selon un sondage Yougov d'octobre 2025, 53 % des Français interrogés trouvaient que les réseaux sociaux ne sont pas assez régulés, contre seulement 6 % qui les estimaient trop encadrés. De la vente de poupées pédopornographiques sur la plateforme Shein aux affaires de harcèlement en ligne, de photos déshabillées par Grok ou de diffusion de contenus dangereux pour les adolescents sur Tik Tok, les scandales s'enchaînent. Sans oublier les manipulations de l'information venues de pays tiers comme la Russie détectées sur X ou Facebook par Viginum, le service dédié de l'État.

L'objectif poursuivi par le DSA pourrait paraître très consensuel. Et il n'a d'ailleurs pas soulevé pas d'opposition majeure lors de son adoption.

« Le DSA pose essentiellement des obligations de forme. Au départ on s'y est peu intéressé, ce n'était pas révolutionnaire », se rappelle Bastien le Querrec, juriste pour La Quadrature du net, association dédiée à la défense des droits et libertés en ligne. La directive oblige les plateformes à avoir des dispositifs de signalement et de modération transparents, ce beaucoup d'entre elles faisaient déjà. Elle interdit la publicité ciblée pour les mineurs et les pratiques trompeuses. Elle exige aussi que les très grandes plateformes analysent les risques systémiques qu'elles génèrent en matière de haine et de violence en ligne, de droits fondamentaux (dont la liberté d'expression) ou vis-à-vis des processus électoraux. En 2022, le texte est adopté à l'unanimité du Conseil européen et par près de 80 % des eurodéputés, ceux issus du RN s'abstenant.

Côté Big Tech non plus, le texte n'a pas posé de grandes difficultés. « Au moment de son adoption, il n'y avait pas beaucoup d'opposition : ça ne coûtait pas grand-chose, des mesures de modération étaient déjà en place, et il était de bon ton de demander à mieux contrôler ce qui s'y passait, souligne Jan Penfrat, expert pour le réseau European Digital Rights (Edri). De manière générale, ces acteurs cherchent à influencer les législations en fonction de leur intérêt économique, mais aussi en fonction de l'opportunité politique ou en terme d'image. »

Tout a changé avec le retour au pouvoir de Donald Trump, très remonté contre les politiques de modération des réseaux sociaux après que ses comptes sur Facebook et Twitter aient été suspendus suite à l'émeute du Capitole en 2021. Dès le jour de son investiture, il signe un décret intitulé « Rétablir la liberté d'expression et mettre fin à la censure fédérale », qui interdit à l'administration de lutter contre la désinformation. Quelques semaines avant, Marc Zuckerberg annonçait la fin de la modération sur ses plateformes en dénonçant la « censure institutionnalisée » en Europe. « S'attaquer au DSA et à la modération des réseaux sociaux a pu apparaître comme un bon moyen de se rapprocher de Trump », estime Bram Vranken, chercheur pour l'ONG Corporate Europe Observatory.

La « liberté d'expression », outil du nouvel impérialisme MAGA

« Le narratif de la censure est répété tous les jours sur FoxNews, sur X… Quand le Royaume Uni ouvre une enquête parce que Grok déshabille des enfants en ligne, Elon Musk va dire que c'est de la censure », explique Berin Szoka, président de l'association TechFreedom, un think tank qui reçoit des financements de géants du numérique, comme Google et Meta.

« Je fais une différence entre les géants du numérique "normaux" et une autre composante, très trumpiste, du secteur, poursuit-il cependant. Ceux qui se disent libertariens, comme Thiel, Sacks ou Lonsdale sont fous. Et ils ont financé tout un écosystème d'organisations, comme la Federalist Society ou l'Internet Accountability Project pour promouvoir leurs idées. » Selon eux, si ces idées (anti-immigrations, anti-LGBTQ+, pro-natalité) trouvent aussi peu de crédit dans l'opinion, c'est avant tout parce qu'elles seraient censurées sur les plateformes en ligne, du fait de l'influence d'élites « progressistes » avec lesquelles ils veulent en finir.

Si vous voulez pouvoir dire que les États-Unis soutiennent la résistance en Europe, c'est-à-dire l'extrême droite, vous devez raconter que les autres partis s'en prennent à la liberté d'expression.

C'est exactement le récit que l'administration Trump essaie d'imposer en se posant en défenseur des libertés contre une Union européenne à la dérive. La nouvelle Stratégie pour la sécurité nationale publiée à la fin de l'année dernière signale clairement la volonté des États-Unis de soutenir les partis d'extrême droite sur le vieux continent (« L'influence croissante des partis patriotiques [qui] est source d'un grand optimisme. »), en véhiculant la théorie complotiste et raciste du « grand remplacement » (« D'ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l'OTAN deviendront majoritairement non européens. »).

« Pour justifier une chose pareille, ils doivent revendiquer une supériorité morale, ils doivent pouvoir se présenter comme les "good guys", relève Berin Szoka. Si vous voulez pouvoir dire que les États-Unis soutiennent la résistance en Europe, c'est-à-dire l'extrême droite, vous devez raconter que les autres partis s'en prennent à la liberté d'expression. » À la Conférence de Munich de février 2025, JD Vance avait sidéré les Européens en les attaquant frontalement sur un supposé recul de la liberté d'expression sur le continent. Selon ce narratif, l'extrême droite étatsunienne n'essaie pas d'imposer son modèle climato-sceptique, anti-immigration et anti-social à l'Europe. Elle vient défendre les Européens contre la censure.

La régulation du numérique au centre des accusations

Depuis, l'activisme de l'administration Trump ne faiblit pas. A l'été 2025, révèle l'agence Reuters, la Maison blanche a envoyé des instructions à ses diplomates afin qu'ils se lancent dans une campagne de lobbying contre le DSA auprès des autorités européennes. La commission judiciaire de la Chambre des représentants venait de publier un rapport provisoire intitulé « La menace de la censure étrangère : comment la loi sur les services numériques de l'UE impose une censure mondiale et porte atteinte à la liberté d'expression américaine », sous la présidence de Jim Jordan, un soutien indéfectible de Donald Trump. En janvier 2026, les ambassades américaines en Europe publiaient simultanément sur leurs réseaux sociaux une série de posts sur le thème de la liberté d'expression, citant le secrétaire d'État Marco Rubio : « Nous sommes inquiets de l'érosion de la liberté d'expression en Europe. »

Le narratif autour de la volonté de l'UE d'imposer sa censure au monde entier était déjà présent dans une diatribe contre le DSA, « Make speech free again » (« Rendre la parole à nouveau libre »), publiée au printemps 2025 sur le site du Claremont Institute, un des soutiens historiques majeurs de Donald Trump. Le think tank est l'un des organisateurs des conférences des nationaux conservateurs (NatCon) – soutenues aussi par Peter Thiel, co-fondateur de Palantir (entre autres). Selon Politico, au moins 70 membres de l'administration Trump sont passés par cette organisation.

La Heritage Foundation, think tank qui a coordonné le Project 2025 et est devenu un véritable prolongement de l'administration Trump, relaie elle aussi l'idée que l'Europe chercherait à devenir un censeur dans le monde entier et que le DSA serait orienté politiquement (« La loi européenne sur les services numériques est utilisée pour empêcher les nouveaux partis de droite de contourner les anciens pouvoirs politiques. »). Signe de l'alignement conservateur autour de ce sujet, l'America First Policy Institute, think tank issu de la première administration Trump, et qui a fourni plusieurs membres de la seconde postait en janvier 2026 une vidéo sur les réseaux sociaux, accusant « les bureaucrates non élus de l'UE de vouloir briser notre liberté d'expression » en visant explicitement le DSA. L'amende contre X et Elon Musk y est présentée comme une attaque des européens contre « les Américains ».

Le faux procès fait au DSA

« Le DSA ne va pas imposer les règles européennes au monde entier. Les plateformes savent très bien faire de la modération adaptée aux différentes régions du monde, elles le font déjà. Et le DSA ne pose pas de risque pour la liberté d'expression : c'est un poncif de l'extrême droite pour imposer son discours, s'agace Bastien le Querrec. Il ne change rien sur ce qui est licite ou non en ligne. Cela relève des lois et de la jurisprudence nationale. » C'est également ce qu'ont fait valoir des dizaines de chercheurs et universitaires dans un courrier à Jim Jordan suite à la publication de son rapport.

L'offensive américaine contre les règles européennes de modération des réseaux sociaux n'en est pas moins largement relayée par l'extrême droite du continent et notamment par le Rassemblement national. Le groupe des Patriotes pour l'Europe, présidé par Jordan Bardella, a ainsi lancé une pétition en ligne accusant le DSA de censurer « certaines opinions au nom de la lutte contre la désinformation et les discours de haine ». Alors même qu'à ce jour, la seule sanction effective proposée au nom de cette directive est l'amende qui pourrait frapper X (voir en fin d'article le tableau "Le vrai-faux du DSA").

À ce jour, la seule sanction effective proposée au nom de cette directive est l'amende qui pourrait frapper X.

Pour donner davantage de substance à leur récit sur la censure généralisée qui caractériserait l'Europe, la droite américaine met volontiers en avant des cas parfois controversés de poursuites, mais sans liens avec le DSA. Comme celle qui a visé la finlandaise Päivi Räsänen pour un tweet de juin 2019, trois ans avant le vote de la directive européenne, où elle reprochait à l'Église luthérienne finlandaise de s'être associée à la gay pride, et qualifiait l'homosexualité de « honte » et de « péché ». Poursuivie par le Parquet finlandais sur la base d'une loi nationale contre l'incitation à la haine, elle a finalement été relaxée.

En Europe, la liberté d'expression est considéré comme un droit fondamental, mais son exercice est mis en balance avec d'autres droits, tel que celui de ne pas faire l'objet de discriminations. Une approche qui justifie par exemple les lois punissant les propos racistes ou révisionnistes, mais qui peut aussi à l'inverse conduire des organisations de défense des droits à critiquer certaines restrictions, par exemple selon l'ONG Amnesty International dans les domaines des lois antiterrorisme en France ou en Espagne.

« Dans certains pays, il y a des lois qui restreignent abusivement la liberté d'expression. Cela n'a rien à voir avec le DSA, mais les Républicains vont utiliser ça, déplore Berin Szoka. Il se servent aussi la lettre de Thierry Breton à Elon Musk, en août 2024, avant son interview avec Donald Trump sur X. » Celui qui était alors encore commissaire européen y exhortait le propriétaire de X à veiller à ce que la plateforme respecte le DSA alors qu'il organisait un débat en ligne avec le candidat républicain à l'élection présidentielle. L'initiative avait fait l'objet de vives critiques de la part d'universitaires et organisations de la société civile en Europe même. En effet, le DSA porte uniquement sur les caractéristiques formelles de conception (interfaces, algorithmes), et la Commission ne peut appliquer que des mesures « neutres vis-à-vis des contenus ». Pour Berin Szoka, « ce courrier était une mauvaise interprétation du DSA, car il ne permet pas de s'en prendre à un contenu ou un candidat spécifique. Cette erreur a donné aux Républicains exactement ce qu'ils voulaient. »

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Pro-Orbán et fondamentalistes chrétiens

Les dépenses d'ADF en Europe ont fait un bond depuis 2018 et le DSA est désormais leur cible favorite.

Outre l'administration Trump et les think tanks MAGA, les attaques contre une supposée « censure » européenne sont portées au coeur même de la capitale de l'UE, y compris par des acteurs a priori plutôt éloignés des milieux de la tech. Comme Alliance Defending Freedom (ADF) international. Cette organisation chrétienne ultra-réactionnaire a été créée en 1994 aux États-Unis, où elle se bat principalement contre l'avortement, le mariage pour tous voire en faveur de la criminalisation de l'homosexualité selon l'ONG Southern Poverty Law Center. (En réponse à notre article, ADF international dément avoir jamais plaidé pour la criminalisation de l'homosexualité.)

Avec un budget affiché de plus de 110 millions de dollars en 2024, elle est par exemple à l'origine de l'arrêt de la Cour Suprême qui a révoqué la protection du droit à l'avortement au niveau fédéral en 2022. En 2024, sa branche internationale déclarait à Bruxelles un budget annuel de plus d'un millions d'euros. « Les dépenses d'ADF en Europe ont fait un bond depuis 2018, confirme Kenneth Haar, et on a l'impression que le DSA est désormais leur cible favorite, ce qui est relativement nouveau. »

Les critiques d'ADF sont les mêmes que celles des think tanks MAGA ou de JD Vance. L'organisation semble d'ailleurs très proche des sphères trumpistes. En 2020, Michael Farris, son ancien président, a travaillé à des recours pour contester l'élection perdue par Donald Trump. L'association a ensuite pris part au Project 2025, et sa directrice actuelle, Kristen Waggoner, a été nommée par Donald Trump au conseil consultatif de la Commission sur la liberté religieuse du gouvernement. En réponse à nos questions, le porte-parole d'ADF international nous a néanmoins assuré que l'organisation était non-partisane et travaillait avec tout le spectre politique.

Autre fervent critique du DSA : le Mathias Corvinus Collegium (MCC) Brussels. Arrivée dans la capitale européenne fin 2022, cette entité d'origine hongroise affiche un budget record de plus de 6 millions d'euros annuels. Le MCC a par exemple publié en mai 2025 un rapport critiquant la lutte contre la désinformation, accusée d'être une propagande contre la liberté d'expression. Son communiqué accuse l'UE de créer une panique morale autour de la « désinformation » et des « discours haineux » dans le but de réglementer davantage les discours en ligne « sous le couvert de la loi sur les services numériques (DSA) ».

« MCC Brussels est très orienté idéologiquement, ils sont anti-EU », estime Jan Penfrat, qui insiste sur le fait que c'est une organisation politique d'extrême droite et non un think tank qui se baserait sur de vraies recherches. Il y a quelques mois, MCC présentait à Washington un plan pour démanteler l'Union européenne (voir notre article). « Leur opposition au DSA, c'est soit à propos de la Hongrie qui considère que la Commission est une nuisance qu'il faut attaquer, soit pour soutenir leur allié étatsunien. Les plus grands alliés de Trump à Bruxelles sont les soutiens d'Orbán », pointe Kenneth Haar.

Au mois d'avril 2025, MCC a même déposé une plainte auprès du médiateur européen pour manque de transparence de la Commission concernant son enquête sur les pratiques de TikTok en amont des élections en Roumanie de 2024. Si une enquête de la Commission est bien en cours sur le sujet, l'annulation de ladite élection a été décidée par la cour constitutionnelle roumaine, sur la base d'informations de ses services de renseignements. Sur X, Elon Musk avait partagé un post laissant entendre que l'UE était à l'origine de cette décision en partageant une interview tronquée de Thierry Breton. Cette « fake news » a ensuite été reprise par Jordan Bardella dans une vidéo, et est régulièrement relayée par l'eurodéputée RN Virginie Joron, dans ses interventions au Parlement européen, sur ses réseaux sociaux, ou en interview sur le podcast du MCC Brussels.

Virginie Joron, pourfendeuse du DSA à Bruxelles

Car aussi bien ADF international que MCC Brussels peuvent compter sur des eurodéputés d'extrême droite pour relayer leurs messages – et notamment, côté français, sur Virginie Joron, candidate à la mairie de Strasbourg lors des prochaines élections municipales. Elle est ainsi intervenue au colloque d'ADF international intitulé « Le DSA les menaces qui pèsent sur la liberté d'expression » le 21 mai 2025 au Parlement européen, où la présence de Marion Maréchal a été saluée. En octobre 2025, ADF international a diffusé une lettre ouverte dénonçant les dangers du DSA pour la liberté d'expression, signée par plus de cent personnalités de la sphère conservatrice et d'extrême droite, comme Rod Dreher, proche de JD Vance et associé du Budapest Institute, une autre organisation liée au régime d'Orbán et aux sphères trumpistes. Parmi les signataires, on retrouve évidemment Virginie Joron, mais aussi Angeline Furet (RN) et Laurence Trochu (Reconquête).

Aussi bien ADF international que MCC Brussels peuvent compter sur les eurodéputés RN pour relayer leurs messages.

En mai 2025, les jeunes de la bourse Tocqueville, un projet visant à former de futurs leaders conservateurs français aux méthodes américaines (lire notre enquête), ont eux aussi rencontré ADF international à Bruxelles. Au menu : « une discussion de fond sur les enjeux du Digital Services Act ». Ils ont ensuite vu la Heritage Foundation pour parler des relations transatlantiques.

En juin 2025, c'est à un événement du MCC Brussels qu'on retrouve Virginie Joron avec une autre eurodéputée RN, Catherine Griset. Son titre : « Le DSA, les ONG et la machine de propagande de l'UE ». Cette conférence a eu lieu au sein même du Parlement européen gâce à une co-organisation entre le MCC et deux groupes parlementaires, les Patriotes pour l'Europe (groupe présidé par Jordan Bardella) et European Conservatives and Reformists (ECR), le groupe où siègent Marion Maréchal, Nicolas Bay, Guillaume Peltier et Laurence Trochu. Le troisième groupe d'extrême droite au Parlement européen, où siège Sarah Knafo, Europe of Sovereign Nations (ESN), qualifie lui aussi le DSA d'outil de censure et a refusé, comme ECR, de soutenir Thierry Breton après les sanctions étatsuniennes de décembre dernier. À cette occasion, Catherine Griset a elle aussi clairement assumé son alignement sur la rhétorique MAGA et les positions trumpistes en déclarant : « Les États-Unis se détachent de l'Europe à cause de la censure. »

Les réseaux sociaux, un enjeu politique majeur

L'alignement de l'extrême droite avec le narratif trumpiste peut s'expliquer par le soutien explicite apportée par la nouvelle Stratégie pour la sécurité nationale étatsunienne aux partis « patriotes » en Europe, mais pas uniquement. Cette contestation virulente du principe même de la modération des contenus en ligne renvoie aussi à des intérêts plus immédiats. Les propos discriminatoires ou appels à la haine sont interdits par la loi française, et plusieurs responsables des partis d'extrême droite en ont fait les frais.

Répétons-le : le DSA n'a pas vocation à viser des contenus spécifiques, et il garantit au contraire des possibilités de recours en cas de suppression de publications. Pourtant, le texte européen est régulièrement ciblé, comme en témoigne une question parlementaire de Sarah Knafo ou une intervention dans l'hémicycle de Laurence Trochu. Que ce soit en réaction à des dissolutions d'organisation appelant à la haine comme Génération identitaire, ou au retrait de la fréquence TNT de C8 pour non respect de ses obligations vis-à-vis de l'Arcom, les sphères d'extrême droite brandissent brandissent très régulièrement le slogan trumpistes des attaques contre la « liberté d'expression ». Des eurodéputés français de ces trois groupes, aux côtés d'autres personnalités d'extrême droite, sont d'ailleurs signataires d'une tribune dans Valeurs actuelles du collectif ASLA , une émanation du groupuscule Génération identitaire dissous à cause de ses discours de haine, qui insinue que la suspension de plusieurs comptes de groupes d'extrême droite (Némésis, Frontières…) serait liée au DSA. « Censure : la tentation totalitaire » titrait encore le magazine d'extrême-droite Frontières pour son numéro du premier trimestre 2026.

Il y a un enjeu majeur à ce que les règles d'équité, de transparence et de pluralisme qui régulent l'accès à l'information s'appliquent aussi aux réseaux sociaux.

« Ces partis sont très actifs sur les réseaux sociaux. C'est leur principale forme de communication », explique Bram Vranken. Ce qui peut leur faire craindre des règles qui encadrerait ces espaces, notamment l'amplification artificielle de contenus. En février 2025, une étude de l'ONG Global Witness concluait qu'en Allemagne, en amont des élections, les publications favorables à la droite et l'extrême droite étaient favorisées sur X et TikTok.

« On a mis beaucoup de temps à réglementer le temps de parole dans les médias classiques, de veiller à une forme d'équité entre les candidats à la télévision, à la radio, même si c'est loin d'être parfait, analyse l'eurodéputé David Cormand. Là, on est sur un secteur qui aujourd'hui assure de plus en plus l'exposition, y compris des médias traditionnels, dont la visibilité des contenus dépend aussi de leur présence sur les réseaux sociaux. Donc il y a un enjeu majeur à ce que les règles d'équité, de transparence et de pluralisme qui régulent l'accès à l'information s'appliquent aussi, qui n'est pas le cas aujourd'hui. »

Le DSA pose des principes sur la modération et la réduction de certains « risques systémiques », y compris l'entrave à la liberté d'expression et les effets négatifs sur les élections et le débat public. Mais en réalité son application par la Commission reste aujourd'hui très timide. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes, mais une seule décision finale a été prise – celles de l'amende visant X. Pour Jan Panfret, « il y a sans doute une question de ressources insuffisantes, une forme de pression politique de l'extérieur de l'UE, mais aussi de l'intérieur, et ils savent aussi que les entreprises, en face, vont attaquer les décisions en justice. Donc ils ne peuvent pas faire d'erreur et ils sont très prudents ».

Rapprochement des multinationales de la tech et de l'extrême droite

Il est difficile de dire si les attaques contre le DSA correspondent à un enjeu véritablement économique pour les multinationales du numérique. Les contenus « toxiques » peuvent générer davantage d'interactions, et donc de collecte de données et de profits, mais les annonceurs peuvent craindre d'apparaître sur une plateforme hors de contrôle. Les revenus publicitaires de X se sont effondrés avec sa prise de contrôle par Elon Musk. L'alignement de Meta ou Google avec le narratif anti-DSA et anti-censure de l'administration étatsunienne est au moins une stratégie indirecte pour poursuivre leurs intérêts économiques. Dans les bonnes grâces de Donald Trump, les géants de la tech ont par exemple obtenu la dérégulation de l'IA au niveau national (lire Les milliardaires de la tech et Trump : ce qu'ils ont obtenu), mais aussi une instruction de Donald Trump d'imposer des mesures de rétorsion aux pays mettant en place des taxes sur les services numériques ou imposant des amendes aux « entreprises technologiques américaines de pointe ». L'Inde et le Canada ont abandonné leurs taxes suite à ces pressions.

Or de nombreuses régulations européennes peuvent gêner les multinationales de la tech. « Lors de la dernière mandature, l'UE a essayé de faire un "tech deal", un paquet de textes réglementaires sur le numérique. Ces textes s'appuyant eux mêmes en partie sur des standards européens spécifiques comme le RGPD pour la protection des données », explique David Cormand. Parmi ces textes, le Digital Markets Act (DMA), qui vise à lutter contre les pratiques anticoncurrentielles des géants du numérique, ou l'IA Act, qui encadre le développement de l'intelligence artificielle. En s'alliant au gouvernement Trump contre le DSA, les Big Tech savent pouvoir compter sur lui pour faire pression sur l'UE sur ces textes là aussi.

Ils peuvent aussi compter, encore une fois, que sur l'extrême droite européenne. Cette dernière a d'ores et déjà annoncé son soutien à l'Omnibus numérique, un texte préparé par la Commission visant à affaiblir plusieurs réglementations du secteur. Selon un décompte de Corporate Europe Observatory, en janvier, le groupe Meta, maison mère de Facebook, a déjà rencontré 38 fois des députés européens du groupe ECR, des Patriotes et du groupe Europe des nations souveraines ces six derniers mois. Quelques jours après le lancement de l'Omnibus numérique, le responsable des affaires publiques de Google France a participé à un dîner à Strasbourg organisé par six députés européens RN, dont Virginie Joron.

En 2021, Jordan Bardella adressait une question écrite à la Commission européenne s'inquiétant du lobbying agressif de Google … contre le DSA. Le temps a passé, et l'alignement sur les positions de Trump mais aussi sur les intérêts des multinationales américaines est à l'ordre du jour dans ce dossier, comme il l'a été sur celui de la directive européenne sur le devoir de vigilance (lire notre article).

Le vrai-faux du DSA

Le DSA permet de censurer des contenus en ligne Oui et non. Le DSA prévoit que des mécanismes de signalement des contenus existent, mais ce sont les lois et la jurisprudence nationales des États qui déterminent ce qui est légal ou non.
C'est la Commission européenne qui décide de censurer des contenus en ligne Non. Les plateformes ont la main sur les contenus qu'elles publient ou non, et ce sont les lois et la jurisprudence nationales des États qui déterminent ce qui est légal ou non.
Les censures en ligne sont des décisions politiques En principe, non. Seuls les États décident de ce qui est légal ou non. Certains peuvent avoir des lois qui censurent de manière excessive la liberté d'expression, et des recours contre ces lois nationales sont alors possibles, devant la Cour européenne des droits de l'homme. Les traités internationaux protègent le droit à la liberté d'expression.
Il n'y a que les contenus conservateurs qui sont censurés Non. Les droits fondamentaux dans l'UE ne permettent pas de censurer des contenus sur la base d'une discrimination politique. Si des plateformes choisissaient de retirer des contenus sur la base de leur positionnement politique, ces décisions pourraient être attaquées en justice.Suite à des signalements, les plateformes retirent toutes sortes de contenus. En décembre 2025, Meta aurait par exemple suspendu de nombreux contenus pro-avortement et queer (donc très loin d'être conservateurs).
L'UE va imposer ses règles en matière de liberté d'expression au monde entier Non. Les plateformes savent très bien mettre en place des règles de modération régionales. En pratique c'est déjà le cas, car les pays n'ont pas tous les mêmes règles sur ce qui est légal ou non.
Les « signaleurs de confiance » sont payés par les gouvernements et vont donc censurer les contenus défavorables au gouvernement Non. Les signaleurs de confiance – des organisations qui dans certains cas reçoivent des fonds publics - ne décident pas de retirer ou non un contenu : cela reste la décision de la plateforme. Leur statut permet simplement que leurs signalements soient traités en priorité, compte tenu de leur expertise en matière de détection des contenus illicites (appels à la haine, discrimination...)
Le DSA impose une obligation de prévention des « risques systémiques » très large qui pourra mener à la censure Non. la Commission ne peut appliquer que des mesures neutres sur le plan du contenu, telles que la manière dont les caractéristiques de conception du système (par exemple, les mécanismes d'enregistrement, les interfaces) permettent de gérer les risques systémiques tels que l'amplification artificielle de certains posts. Mais le régulateur ne peux pas viser les manipulations en fonction du type de contenu qu'elles promeuvent.
L'UE a utilisé le DSA pour faire annuler les élections en Roumanie en 2024 Faux. Les résultats du 1er tour de l'élection présidentielle roumaine de 2024 ont té annulées par la Cour constitutionnelle du pays, sur la base d'informations des services de renseignement roumains, pour des soupçons d'ingérence russe. La Commission a ouvert une enquête sur TikTok pour évaluer si la plateforme avait respecté ses obligations en vertu du DSA (systèmes de recommandation, règles sur la publicité ciblée). Cette enquête peut aboutir à infliger une amende à TikTok.
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