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01.10.2026 à 11:25

Retour sur la conférence « Monopoles ou libertés »

Comment affronter la concentration du pouvoir économique en France ? Bref compte-rendu de la conférence "Monopoles et libertés" qui s'est tenue le 25 septembre 2026 à la Gaîté lyrique à Paris.
En France et en Europe, un nombre croissant de secteurs et de chaînes d'approvisionnement – dont ceux du numérique, des médias et de l'agro-alimentaire – sont dominés par une poignée d'entreprises puissantes. Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Cette concentration de marché fait (…)

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Texte intégral (2867 mots)

Comment affronter la concentration du pouvoir économique en France ? Bref compte-rendu de la conférence "Monopoles et libertés" qui s'est tenue le 25 septembre 2026 à la Gaîté lyrique à Paris.

En France et en Europe, un nombre croissant de secteurs et de chaînes d'approvisionnement – dont ceux du numérique, des médias et de l'agro-alimentaire – sont dominés par une poignée d'entreprises puissantes. Les conséquences ne sont pas seulement économiques. Cette concentration de marché fait augmenter les prix, limite les choix, oriente les débats publics, freine l'innovation, affaiblit la situation des travailleurs et réduit la capacité du peuple français à être maître de son avenir. La France ne fait que commencer à prendre la mesure de ce défi.

Le 25 septembre 2026, Open Markets Institute Europe, Observatoire des multinationales et Rebalance Now ont organisé à Paris une conférence inédite consacrée aux menaces que la concentration des marchés et les dépendances stratégiques font peser sur la prospérité, la démocratie et la souveraineté en France.

Parmi les intervenants figuraient Pascal Lamy (Paris Peace Forum), Jonathan Kanter (ancien procureur général au Department of Justice), Benoît Cœuré (Autorité de la concurrence), Laure de La Raudière (Arcep), Romain Laleix (Arcom), Lucie Castets (maire du 12e arrondissement), Antoinette Guhl (Sénat), Sophie Taille-Polian (Assemblée nationale), Cécilia Rikap (UCL) et Alberto Alemanno (HEC/Good Lobby).

Les intervenants ont abordé les sujets suivants.

UNE DISCUSSION TRANSATLANTIQUE AVEC BARRY LYNN ET ALBERTO ALEMANNO

Barry Lynn, directeur exécutif de l'Open Markets Institute, et Alberto Alemanno, professeur de droit européen à HEC Paris, ont commencé la journée en abordant une question fondamentale : la démocratie continue-t-elle d'exister quand certaines entreprises devenues trop puissantes affectent et limitent les choix réalisés par les gouvernements et les citoyens ?

Alberto Alemanno a averti que l'Europe, dépendante des technologies américaines, a tardé à reconnaître la menace qui pèse sur la capacité d'action des citoyens. Barry Lynn a retracé trois moments de convergence transatlantique en matière de politique anti-monopoles, du début des années 1900 au tournant néolibéral qui a permis aux entreprises américaines de prendre le contrôle des systèmes d'information européens.

Selon Barry Lynn, l'Europe est désormais confrontée à un défi de taille : les géants technologiques américains contrôlent les moyens d'accès à l'information tandis que la puissance industrielle de la Chine fragilise la production du continent. Pour y répondre, il faut renouveler la collaboration transatlantique autour d'un principe simple : aucune entreprise, aucun gouvernement ni aucun individu ne devrait pouvoir se retrouver en position de domination sur tous les autres.

Barry Lynn a appelé la France à prendre la tête d'un nouveau mouvement européen et a prédit qu'en 2028, les États-Unis pourraient connaitre une nouvelle recomposition politique comparable à celle de 1912.

DISCOURS DE PASCAL LAMY, ANCIEN DIRECTEUR GENERAL DE L'OMC

Pascal Lamy, ancien directeur général de l'OMC, a soutenu que la concentration de marché est inhérente au capitalisme, que l'intelligence artificielle accélère cette tendance et que les marchés numériques sont particulièrement dominés par les entreprises américaines et chinoises. Il a estimé que le cadre juridique européen contraste par sa stabilité avec les fluctuations politiques américaines, tandis que les tentatives de Trump d'affaiblissement des politiques européennes en matière de numérique et de concurrence ont jusqu'à présent échoué.

Pascal Lamy a aussi averti que la concentration économique pouvait rapidement devenir un pouvoir politique. L'intégration verticale — par exemple lorsqu'un groupe de médias acquiert des chaînes de télévision, des stations de radio, des journaux et des maisons d'édition — peut permettre à un seul groupe d'influencer l'opinion publique. Selon lui, les autorités de la concurrence n'ont pas suffisamment réagi à cette menace.

Pascal Lamy a enfin appelé à la mise en place d'une infrastructure numérique européenne indépendante et a exhorté la gauche européenne à mettre à jour son analyse du capitalisme de l'époque actuelle, dominé par le pouvoir politique de milliardaires, de monopoles et d'entreprises puissantes.

TABLE RONDE : LA FRANCE FACE AUX NOUVEAUX MONOPOLES

La première table ronde a examiné la manière dont la concentration croissante du pouvoir économique menace l'économie, la souveraineté et la démocratie européennes.

Benoît Cœuré, président de l'Autorité de la concurrence, a souligné le risque de la prise en otage des utilisateurs par les écosystèmes numériques et la réduction du choix des consommateurs induite par l'IA agentique. Il a appelé les responsables publics à rééquilibrer un discours qui privilégie actuellement la liberté des entreprises.

Alberto Alemanno a souligné que la dépendance au cloud et la « capture épistémique », notamment à travers le financement d'une grande partie de la recherche universitaire par Google, affaiblissent l'autonomie démocratique. Il s'est opposé à la « simplification » réglementaire menée au niveau européen.

Elvire Fabry, directrice à l'Institut Jacques Delors, et Celia Agostini, directrice de Cleantech for France, ont souligné la domination de la Chine dans les métaux rares et dans les chaînes d'approvisionnement de technologies vertes, appelant à une politique de concurrence inscrite dans une stratégie plus large, prenant en compte la résilience en plus des prix, et à instaurer de véritables préférences pour le « Made in Europe ».

Cristina Volpin, experte en politique de concurrence à l'OCDE, a préconisé des règles proportionnées, une consultation en amont des autorités de concurrence lors de l'élaboration des politiques publiques et une politique industrielle permettant aux acteurs les plus compétitifs d'émerger plutôt que de protéger les entreprises en place.

Les participants étaient partagés sur la question de savoir si les réglementations en vigueur pénalisent les PME ou profitent aux grandes entreprises. Benoit Cœuré a conclu en appelant à une politique industrielle européenne.

TABLE RONDE : RESISTER AU ROULEAU COMPRESSEUR DES GEANTS DE LA TECH

La dépendance de l'Europe à la technologie américaine n'est plus simplement une question économique : elle relève désormais de la souveraineté. Alors que le gouvernement américain utilise cette dépendance comme levier pour limiter la capacité de l'Europe à réglementer des entreprises américaines de plus en plus puissantes, notamment dans le domaine de l'IA, l'Europe est confrontée à une question urgente : qui fixera, en définitive, les règles qui régiront son avenir numérique et sa souveraineté ?

Martin Hullin, directeur du Network for Technological Resilience & Sovereignty à la Bertelsmann Stiftung, a déclaré que l'initiative EuroStack constituait une réponse aux dépendances critiques, et non une forme d'isolationnisme, et a appelé à une renaissance des communs numériques.

Laure de La Raudière, présidente de l'Arcep, a défendu le Digital Markets Act comme moyen de réguler les grandes plateformes qui contrôlent l'accès aux marchés. Elle a appelé la Commission européenne à résister aux pressions politiques et a averti que « simplifier ne veut pas dire déréguler », et que déréguler serait donner de la liberté, « mais liberté de qui, du loup ou des brebis ? ». Elle a également appelé à des règles tenant compte de l'empreinte énergétique croissante des technologies.

Cécilia Rikap, professeure à l'University College London, a estimé que le cloud constitue le socle de l'ensemble des services numériques et donne à quelques multinationales le contrôle des gouvernements, des universités et des autres entreprises, ajoutant que l'Europe avait laissé passer l'occasion de construire des alternatives démocratiques.

Les participants ont convenu que la question essentielle est de savoir qui contrôle la technologie, et non où elle est produite, et ont appelé à une gouvernance publique des systèmes numériques.

TABLE RONDE : CONCENTRATION DES MEDIAS

La troisième table ronde s'est intéressée à l'un des exemples les plus évidents de la transformation du pouvoir économique en pouvoir politique en France : les médias.

Fabrice Février, co-directeur de l'Observatoire des médias, a relevé que la France ne dispose pas de politique industrielle pour les médias — une lacune dont le milliardaire Vincent Bolloré a profité en acquérant progressivement des médias en difficulté.

Sophie Taillé-Polian, vice-présidente de la commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale, a dénoncé la baisse des financements publics aux médias sous les gouvernements successifs et a cité le Journal du Dimanche comme exemple d'utilisation des médias dans une guerre culturelle.

Romain Laleix, membre du collège de l'Arcom, a expliqué que lorsque l'Autorité de la concurrence s'assure du bon fonctionnement du marché, l'ARCOM veille à garantir le pluralisme, en s'assurant qu'une même personne physique ou morale ne peut détenir un ou plusieurs médias dépassant certains seuils de couverture de la population française. Reconnaissant que le cadre juridique de ce contrôle des concentrations devait être modernisé, pour intégrer le numérique et mieux tenir compte de l'influence réelle des opérateurs, il a rappelé que la santé économique des médias responsables est la première condition du pluralisme. Dans un contexte d'asymétrie concurrentielle croissante avec les plateformes, il appelé de ses vœux une accélération des évolutions de la réglementation européenne, visant à octroyer aux médias responsables les avantages dus à leur contribution à l'intérêt général.

Christophe Leclercq, fondateur d'Euractiv et président d'Europe MediaLab, a distingué la concentration nationale de la consolidation transnationale et s'est prononcé en faveur de champions européens afin de renforcer la souveraineté.

DISCOURS DE JONATHAN KANTER

Jonathan Kanter, ancien responsable de la division antitrust du département américain de la Justice, a soutenu qu'une politique de concurrence ne doit pas reposer sur une simple succession de dossiers : elle doit avoir une finalité clairement définie.

Selon lui, dans le cadre d'une politique de concurrence, la baisse des prix et la protection des consommateurs sont des objectifs importants mais insuffisants. Il a expliqué pourquoi une économie libre et équitable était selon lui importante, et a conclu que la concurrence, la démocratie et la liberté sont intrinsèquement liées.

Il a déclaré que les politiques publiques doivent servir les besoins des citoyens plutôt que ceux du secteur privé ou des responsables politiques. Une société libre implique un effort constant pour contrebalancer la tendance naturelle des organisations et personnes disposant de pouvoir à passer outre les besoins des citoyens. Cet effort constant implique de ne pas se limiter aux grandes affaires de concurrence.

Jonathan Kanter a déclaré que tout en préservant l'innovation, il fallait faire passer les citoyens en premier. Dans un monde interconnecté, les gouvernements doivent protéger les intérêts à l'intérieur de leurs frontières tout en développant des idées qui dépassent les intérêts nationaux afin de favoriser la coopération.

TABLE RONDE : ALIMENTATION – COMMENT REEQUILIBRER LES CHAINES DE VALEUR

Un modèle économique défaillant dans le secteur alimentaire a laissé les producteurs comme les ménages en difficulté.

Christophe Alliot, cofondateur du BASIC, a déclaré que le modèle nord-américain fondé sur les bas prix et la standardisation a mis les agriculteurs du monde entier en concurrence les uns avec les autres, favorisant l'endettement et l'utilisation de produits chimiques, tandis que le choix apparent offert dans les supermarchés masque la concentration à tous les maillons de la chaîne d'approvisionnement.

Antoinette Guhl, sénatrice rapporteure dans la commission d'enquête sur les marges des industriels et de la grande distribution, a déclaré que seulement 25 % de la valeur ajoutée des produits revient aux producteurs et que les distributeurs recourent régulièrement à des pratiques prédatrices. Elle a ajouté que les auditions de l'enquête se sont déroulées dans un contexte d'intimidation.

Ulrich Müller, directeur exécutif de Rebalance Now, a relevé que quatre entreprises détiennent 90 % du marché allemand des supermarchés et a appelé à bloquer les fusions et à utiliser plus énergiquement les outils de la concurrence.

Nadia Ziane, directrice du département consommation de l'association Familles Rurales, a déclaré que les prix des fruits et légumes avaient augmenté de 60 % en dix ans et a appelé l'Autorité de la concurrence à examiner les marges des distributeurs. Elle a présentant une campagne demandant 100 produits essentiels à prix coûtant.

TABLE RONDE : QUELLE VOIE POUR L'AVENIR ? REFORMES ET ACTIONS EN FAVEUR DE LA DEMOCRATIE ECONOMIQUE

Lors de la table ronde de clôture, les experts ont discuté des moyens de lutter contre la concentration du pouvoir économique.

Claire Lavin, chercheuse à l'Open Markets Institute Europe, a remis en question l'argument en faveur d'entreprises plus grandes et a déclaré que de récentes études de la Commission montrent que les fusions n'apportent ni innovation ni baisse des prix. Elle a averti que la politique de « simplification » en cours favorise les grandes entreprises. Elle a appelé à des marchés publics privilégiant les entreprises européennes et demandé à la France d'abandonner sa politique de champions nationaux.

Lucie Castets, maire du 12e arrondissement de Paris, a estimé que la première question à se poser est de savoir quels besoins sociaux le marché peut satisfaire, et a appelé à une économie mixte ainsi qu'à la participation des citoyens aux décisions.

Chahin Faiq, secrétaire général des Licoornes, a déclaré que la mobilité des capitaux laisse les communautés locales de côté et a appelé les pouvoirs publics à soutenir les coopératives plutôt que les investissements privés.

Nicolas Portier, professeur à Sciences Po, a déclaré que des oligopoles de cinq à huit entreprises détiennent désormais environ 60 % de nombreux secteurs français, des maisons de retraite aux fournisseurs de pharmacies. Il a appelé à des achats locaux responsables et transparents ainsi qu'à un débat parlementaire sur la concentration excessive des marchés.

30.09.2026 à 10:10

Pourquoi les grandes entreprises françaises soutiennent la ruée sur les datacenters

La France, comme beaucoup d'autres pays, multiplie les mesures destinées à attirer sur son territoire des centres de données géants, à l'image de ceux prévus par Google près de Châteauroux ou par le fonds émirati MGX à Fouju, en Seine-et-Marne.
Bien que favorisées au nom de la « souveraineté numérique », la réalité est que ces infrastructures sont portées par des firmes étrangères et vont surtout servir, en dernière instance, les intérêts des Big Tech, en poussant les entreprises, les (…)

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La France, comme beaucoup d'autres pays, multiplie les mesures destinées à attirer sur son territoire des centres de données géants, à l'image de ceux prévus par Google près de Châteauroux ou par le fonds émirati MGX à Fouju, en Seine-et-Marne.

Bien que favorisées au nom de la « souveraineté numérique », la réalité est que ces infrastructures sont portées par des firmes étrangères et vont surtout servir, en dernière instance, les intérêts des Big Tech, en poussant les entreprises, les services publics et les individus vers le cloud et le tout-numérique.

Pourquoi alors un tel empressement ? Une partie de la réponse tient aux intérêts économiques de nombreuses entreprises tricolores qui voient dans la ruée actuelle vers les datacenters une véritable aubaine : groupes énergétiques, fournisseurs d'équipements électriques, entreprises de BTP... nombreux sont les acteurs français qui comptent bien avoir leur part du gâteau, quitte à accepter leur subordination aux empires économiques des géants de la tech.

Les géants du pétrole et du gaz, comme TotalEnergies, sont aussi en embuscade, trop heureux de trouver des débouchés pour leurs hydrocarbures et des alliés pour remettre en cause les objectifs climatiques et les règles environnementales. En témoigne le récent partenariat entre le géant français et Mistral AI.

Pourtant, le boom des centres de données paraît largement déconnecté des réalités aussi bien écologiques qu'économiques, tiré qu'il est par la spéculation financière et la bulle de l'IA.

Séverin Lahaye s'était penché sur ces différents acteurs dans son enquête : Big Tech, opérateurs, fonds d'investissement, fournisseurs... À qui profite vraiment le boom des datacenters en France ?

Infographie : Sandra Mu

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Pour les personnes et communautés affectées par des abus impliquant des multinationales en zones de conflit, accéder à la justice et obtenir réparation reste une mission quasi impossible.

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