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22.03.2026 à 16:14

Les clubs Systema et leurs ramifications : « cellules dormantes » et réseaux d’influence russes

Johan Le Nabat

Ces vingt dernières années, la technique de combat appelée Systema (Система, « Système ») s’est rapidement exportée hors de Russie. D’anciens KGBistes aujourd’hui au pouvoir exportent dans les démocraties occidentales une pratique […]

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Texte intégral (9096 mots)

Ces vingt dernières années, la technique de combat appelée Systema (Система, « Système ») s’est rapidement exportée hors de Russie. D’anciens KGBistes aujourd’hui au pouvoir exportent dans les démocraties occidentales une pratique qu’ils interdisaient autrefois en URSS parce que considérée comme subversive. En parfaite connaissance de cause, ils mènent une politique d’implantation de clubs, en France notamment, dont ils connaissent pertinemment la dangerosité. Plus globalement, c’est la pensée idéologique et stratégique du régime russe qui est mise en lumière à travers le Systema.

La légende raconte que l’inventeur du Systema, Mikhaïl Riabko, colonel dans les Spetsnaz (les forces spéciales de l’Armée rouge), aurait reçu de son oncle, garde du corps de Staline, de précieuses techniques de combat qui puiseraient leur origine dans les traditions slaves, notamment cosaques. Après la chute de l’URSS, lorsque d’anciens instructeurs militaires se mettent à l’enseigner à des civils, la pratique cesse d’être « secret-défense » et rencontre soi-disant spontanément un grand succès en Russie et ailleurs dans le monde.

Voici ce qu’il en est de la version officielle, trop parfaite pour être vraie. D’abord, elle réconcilierait idéalement racines païennes slaves et grandeur de l’URSS. En réalité, après avoir mis à terre l’ancien régime tsariste, les Soviétiques instituèrent de nouvelles méthodes de combat – le samoz (samozachtchita, « autodéfense ») puis le sambo (SAMozachtchita Bez Oroujia, « autodéfense sans armes ») –, conformément à leur projet totalitaire d’effacement des traditions ancestrales. Le Systema est le fruit de l’enrichissement et de l’amélioration de ces nouvelles méthodes par des ingénieurs et des psychologues militaires soviétiques. Même s’ils ont pris soin de garder le meilleur des techniques guerrières anciennes, l’origine cosaque du Systema est donc largement un mythe, abondamment mise en scène.

Quant à l’ « l’expansion internationale “intense” ces 10 dernières années, [elle est] sans “aucune explication naturelle et visible”1 ».

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Camp d’entraînement d’été de l’école Systema Vasiliev au Canada, juillet 2024 // Systema Vasiliev

Former, recruter, infiltrer

Surtout, les enquêtes journalistiques et universitaires ainsi que les services de renseignement de différents pays ont mis en lumière les liens directs ou indirects des clubs Systema avec le FSB et surtout le GRU (Glavnoïé Razvedyvatelnoïé Oupravlenié, la direction générale des renseignements militaires). Liens qui sont même parfois arborés dans leurs écussons avec des symboles du GRU, tels que la chauve-souris, son animal emblème.

Car ces clubs sportifs sont en fait des paravents : il s’agit, selon la vielle technique des renseignements russes, d’un réseau semi-clandestin. Ils ont plus ou moins pignon sur rue mais derrière la façade sont dissimulés leurs activités et leurs objectifs réels.

Le nom « Système » se réfère aux différents systèmes composant l’être humain : biomécaniques (musculaire, nerveux, respiratoire, etc.), psychologique et même spirituel. Une pratique profondément holistique donc, qui dit beaucoup de la façon dont ses concepteurs se représentent les individus et plus largement le monde.

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Camp d’entraînement d’été de l’école Systema Vasiliev au Canada, juin 2024 // Systema Vasiliev

La conception très structurée du Systema s’arrête là. Car il n’est pas régi par un système de prises codifiées, à la différence des arts martiaux traditionnels (taekwondo, jiu-jitsu, judo, etc.). Il se fonde sur la respiration, le relâchement, l’improvisation et le ressenti. Il s’agit d’un apprentissage « 65 % psychologique, 25 % technique et 15 % physique2 ». Le « Système » n’est pas non plus structuré en système de niveaux et de grades, telles les ceintures noire, rouge, etc. du judo ou du karaté. Cela en fait une technique de combat très égalitaire entre pratiquants, très libre, très accessible et attrayante pour des débutants ne souhaitant pas acquérir de nombreuses connaissances théoriques.

Concrètement, il s’agit d’ « une combinaison de plusieurs techniques paramilitaires […] qui vont du combat au corps à corps à la survie en situation extrême, en passant par le combat au couteau et le maniement des armes à feu3 ». Le but est de maîtriser l’adversaire le plus rapidement possible.

Pourtant, contre tout évidence, le Systema se présente comme une simple « gestion pacifique des tensions, une sorte de “neutralisation bienveillante de l’adversaire4 ». Le hiatus entre le discours et la réalité interpelle et interroge.

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Camp d’entraînement d’été de l’école Systema Vasiliev au Canada, janvier 2024 // Systema Vasiliev

La répartition géographique des clubs à travers la planète éveille également les soupçons. Environ huit sur dix sont situés en Europe et en Amérique du Nord. Le Royaume-Uni compte autant de clubs que la vaste Asie (essentiellement implantés au Japon, en Corée du Sud et à Singapour), pourtant terre millénaire d’arts martiaux et cent fois plus peuplée. Pourquoi l’ouverture des clubs s’est-elle concentrée dans les démocraties occidentales, particulièrement européennes ?

De plus, il n’est jamais enseigné dans les grandes salles multisports commerciales courantes. Sa pratique est essentiellement réservée à des clubs qui lui sont spécifiquement dédiés. Il est parfois associé à d’autres arts martiaux, notamment l’aïkido et le budo. Plusieurs exemples montrent que des associations initialement consacrées au budo ou à l’aïkido, « noyautées », sont devenues exclusivement ou avant tout des clubs Systema, après une prise de contrôle de l’intérieur.

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Camp d’entraînement d’été de l’école Systema Vasiliev au Canada, juin 2024 // Systema Vasiliev

Il faut ajouter que le Systema se décline sous deux variantes supplémentaires :

  • Les écoles Systema Siberian Cossack : folkloriques, elles ne semblent pas proposer l’apprentissage des techniques d’auto-défense en milieu urbain du XXIe siècle. Or elles pratiquent en réalité les mêmes méthodes de combat que les clubs non cosaques et bénéficient de surcroît du prestige d’incarner les origines mythifiées du Systema. Leur implantation est particulièrement importante en France, où elle s’est rapidement accélérée ces dernières années.  
  • le Warfare Combat System (WCS), version sud-coréenne du Systema. Enseignée dans des clubs (en France, il en existe une demi-douzaine), mais surtout lors de séminaires et de cours particuliers donnés par des instructeurs-coachs sportifs indépendants de toute structure.

Les clubs se défendent d’effectuer toute emprise psychologique. Mais quelles que soient les formes d’enseignements, les néophytes se retrouvent toujours de facto dans un environnement verrouillé, toujours sous l’ascendant complet des instructeurs (surtout en coaching individuel et lors de stages coupés du monde extérieur), souvent noyés dans les petits groupes d’habitués.

De plus, les autres sports de combat, qu’ils soient avec ou sans système de grades, organisent constamment des événements (compétitions, championnats, etc.) médiatisés, sponsorisés, que le public est libre de photographier ou filmer en toute transparence. Le Systema organise seulement des démonstrations de grands maîtres et des rencontres interclubs sans classement, dont les participants ont souvent le visage flouté sur les photos publiées par les organisateurs.

L’enseignement est, officiellement, l’unique but des clubs, qui fonctionnent en vase-clos et dans une grande opacité. Il s’adresse aussi bien aux hommes, aux femmes, aux seniors (parfois spécifiquement, comme en Autriche avec le “Systema Silver Girls and Boys”) qu’aux adolescents et enfants (dès 8 ans).

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Camp d’entraînement d’été de l’école Systema Vasiliev en 2016 au Canada

Tous les pratiquants ne deviennent évidemment pas agents russes. Mais Vladimir Poutine a coutume de répéter qu’ « il n’existe pas d’anciens agents du KGB » : autrement dit « KGB un jour, KGB toujours » – idem pour le GRU. Ce qui signifie que les soi-disant « anciens » agents qui exportent et enseignent le Systema sont toujours de réserve et n’agissent pas de leur propre chef. Suivre leur entraînement, c’est se mettre sous l’influence psychologique d’experts en contrôle réflexif et être susceptible d’être manipulé sans même s’en rendre compte5.

Soulignons également que le « Système » n’est pas structuré en système de fédérations nationales et internationales, reconnues par chaque État, délivrant des licences sportives à chacun de leurs adhérents. Il est divisé en plusieurs courants fondés par différents grands maîtres, dont les sièges sont éparpillés géographiquement à travers le monde ou à l’intérieur de la Russie (exemples : école Vasiliev à Toronto, au Canada ; école Kadotchnikov à Krasnodar, dans le Caucase du Nord), paraissant ainsi n’avoir aucun lien avec le pouvoir central moscovite.

À cause de cela (ou plutôt grâce à cela, car c’est certainement pour brouiller délibérément la surveillance) et à la différence des autres sports de combats dont le nombre de licenciés est répertorié, le nombre de pratiquants ne peut pas être officiellement comptabilisé.

Il est a priori restreint. Les photos publiées par les clubs montrent des cours rassemblant en moyenne une dizaine ou une vingtaine de personnes. En France, 128 associations dédiées au Systema sont officiellement enregistrées (quelques-unes ne sont plus actives). Mais des dizaines de groupes de pratiques ne sont pas déclarés. En Allemagne, 63 clubs étaient comptabilisés en 2017, encadrés par 250 à 300 agents du GRU, soit en moyenne quatre agents par club6.

Il est possible de devenir instructeur en seulement cinq ans, ce qui est rapide comparé aux onze ans minimum requis dans le judo par exemple – chaque nouvel instructeur pouvant donc rapidement former à son tour de nouvelles recrues, et ainsi de suite. Même si c’est sur la base d’effectifs réduits, le Systema possède en conséquence une importante capacité d’extension, notamment à des secteurs stratégiques.

Ainsi, bien qu’étant une pratique somme toute plutôt confidentielle, le Systema avait réussi en 2014 à intégrer la vingtaine d’activités physiques proposées au sein du Club Omnisports des Électriciens et Gaziers de France (COEGF). Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais cela illustre la volonté d’infiltrer le secteur névralgique de l’énergie et de l’industrie, que le GRU a toujours visé7.

Il est également établi, notamment en Allemagne, que les réseaux Systema cherchent à recruter des membres des forces de l’ordre et forces armées8. Ce qu’illustre tout particulièrement la création au sein du Centre National des Sports de la Défense (CNSD, qui organise les activités sportives des armées françaises), de trois clubs Systema dont un au 27e Bataillon de Chasseurs Alpins (Annecy).

Les réseaux Systema s’intéressent également de près aux milieux survivalistes. Une stratégie symbolisée par le changement de nom de plusieurs clubs : le tout premier club français, Systema France, créé en 2002, est rebaptisé Systema Survival Art en 2022. Le Systema Barcelona – Russian Martial Art créé en 2012 devient Systema Barcelona – Global Survival en 2023.

Le Systema Celtique coorganise quant à lui en Bretagne des stages « survie et Systema » avec L’École Vie dans la Nature (EVN). Celle-ci revendique avoir formé 4 200 stagiaires depuis sa création en 2009. Ce n’est qu’un exemple : d’autres sociétés françaises de stages de survie bien plus connues, formant bien plus de stagiaires chaque année, ont à leur tête des instructeurs Systema ou apparentés. Il s’agit souvent d’anciens militaires ou d’anciens policiers.

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Systema au Forum des Associations à Paris le 24 septembre 2024 // Systema Survival Art

Le détour par le bien-être

Les réseaux s’étendent à des secteurs encore plus surprenants : ceux de la santé, du paramédical, du bien-être, du développement personnel, du coaching et des médecines alternatives. De 2016 à 2019, le Systema-Paris donnait ainsi des cours à l’Hôtel-Dieu, l’un des Hôpitaux de Paris situé sur l’île de la Cité, dans une salle baptisée « Cœur de Cité – Arena Lutetia », manifestement fréquentée par du personnel de l’établissement.

L’implantation dans ce secteur se fait notamment grâce à deux composantes de la culture russe : le massage traditionnel et la bania, plus précisément l’étape incontournable du bain glacé. Or les bains glacés sont récemment devenus très à la mode avec la Wim Hof Method (WHM), une méthode de cryothérapie (encore très discutée).

Par la pratique et l’enseignement de la bania, des bains froids et des massages russes, les réseaux Systema s’adressent à un public très différent, bien plus large et diversifié que celui des sports de combat. Un public ayant pour centre d’intérêt la santé et le bien-être, ignorant tout du Systema et de son image sulfureuse et encore moins susceptible de se rendre compte de l’identité réelle des organisateurs des événements auxquels il participe.

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Bania et massage russes proposés sur la page Facebook de la Salle d’Armes Systema (Paris)

Par ailleurs sont surreprésentés parmi les instructeurs et pratiquants Systema les profils de masseurs-kinésithérapeutes (il existe même une page Facebook « Kiné Systema »), les hypnothérapeutes, les enseignants de yoga (tantrique en particulier) et les thérapeutes en médecines traditionnelles (tout particulièrement chinoises, notamment le qi gong).      

Exemple : LifeForce, fondé en 2017 par un kiné-ostéopathe formé au Systema (à Moscou notamment), propose une méthode de développement personnel pour « retrouver santé et vitalité », enseignée en ligne (formations à 127 €), ainsi que lors de stages qui se déroulent notamment dans un ancien corps de ferme dans le Tarn reculé, réaménagé en dojo par un couple qui dirigeait auparavant le Systema Toulon. En plus d’être instructrice Systema, madame est thérapeute en médecine chinoise et monsieur est kinésithérapeute. Leur dojo accueille de multiples événements de bien-être, de danse, etc. sans oublier l’initiation au Systema, bien entendu, avec hébergement des participants en pension complète.

Les stages de bien-être et de développement personnel durent en général deux jours (510 € / personne pour le stage LifeForce, formule de base deux jours, hébergement inclus par exemple), le temps d’un week-end. Mais parfois jusqu’à une semaine de retraite entière pour couper avec le monde extérieur. Les prix des stages d’enseignement des clubs Systema sont eux bien moins élevés : quelques dizaines d’euros par jour, pour un à trois jours en général.

Nous espérons avoir l’occasion de développer prochainement d’autres exemples, notamment les liens très révélateurs qui existent avec le mouvement crudivoriste « Régénère » de Thierry Casasnovas, mis en examen pour abus de faiblesse et exercice illégal de la médecine. 

Sur leurs réseaux sociaux personnels et professionnels, ces thérapeutes et coachs distillent souvent un discours favorable aux intérêts du régime russe actuel en abordant, au milieu d’autres sujets, la politique nationale et internationale. Étant donné que leurs comptes numériques, notamment professionnels, exposent et prétendent refléter leurs activités réelles, on peut supposer qu’ils tiennent vraisemblablement le même type de discours lors des stages qu’ils organisent. Or le nombre des participants n’est pas négligeable. En 2022, rien que LifeForce revendiquait avoir formé en cinq ans « plusieurs milliers de personnes », chiffre qui paraît plausible d’après la fréquence et la fréquentation des stages. Dans des milieux plus ou moins alternatifs, vérité alternative et propagande peuvent facilement prospérer.

Moyen Âge et fantasme guerrier

Dans le prolongement du bien-être et des activités physiques douces, des liens ont aussi été tissés avec les arts scéniques (danse, cirque, théâtre), dans lesquels certains mouvements s’apparentent à des pratiques yogi ou au Pilates. 

Ces domaines artistiques incluent le combat scénique et les reconstitutions historiques de combats en armes, notamment ceux des Varègues, les Vikings de Suède qui fondèrent la Rus’ de Kyïv, considérée comme le berceau de la Russie. Ainsi que le béhourd qui autorise les blessures à l’arme médiévale. Cela rejoint les clubs cosaques et leur folklore (costume traditionnel ; danses ; maniement de la chachka, le sabre cosaque, etc).

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Pratique des « arts martiaux historiques » par l’association La Taverne du Poney Fringant, co-créée par une instructrice Systema, également monitrice de stages de survie // Taverne du Poney Fringant

La passion des reconstitutions historiques violentes se retrouve d’ailleurs chez les impérialistes russes. Tel Aleksandre Barkachov, leader de l’organisation néo-nazie Unité nationale russe, ou Igor Guirkine, ancien ministre de la Défense de la République populaire autoproclamée de Donetsk, qui s’était engagé dans la guerre en Transnistrie en 1992 comme volontaire cosaque9.

Cette idéalisation d’un Moyen Âge viril et violent est une matérialisation de l’idéologie anti-moderne et anti-Occident (jugé efféminé et faible) formulée par Alexandre Douguine, l’un des principaux idéologues impérialistes russe contemporain10.

La stratégie d’extension du Systema, façon Kominterm, au-delà de son domaine de la lutte (au sens propre et figuré) et de la « self-defense » trouve sa première occurrence en France avec le Yoga Systema, créé en 2009. Elle a ensuite connu une nette accélération à partir de 2014 puis 2018, ce qui coïncide globalement avec le rythme et le pic de création du nombre de clubs Systema.

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Les pics de 2014 et 2018 s’expliquent-il par l’agressivité accrue du régime russe et la détérioration des relations qu’elle provoquait avec les pays occidentaux ? En 2014, la Crimée a été annexée, une partie du Donbass envahie et des entrepôts de munitions à Vrbětice (République tchèque) destinées à l’armée ukrainienne étaient sabotés. En 2018, après la multiplication d’ingérences russes (référendums sur les indépendances de l’Écosse et de la Catalogne en 2014 et 2017, élections américaines de 2016, etc.), des sanctions économiques et diplomatiques occidentales étaient prises en réponse à l’affaire Skripal.

Ces réseaux et leurs protagonistes font leur publicité sur Internet, les réseaux sociaux et les médias en général, certains ont participé à des émissions de télévision ou se sont présentés à des élections locales. Leurs sites Internet de bien-être ou pseudo-sciences apparaissent parfois sur les moteurs de recherche parmi les tout premiers résultats. Leur audience est loin d’être négligeable.

Ils ne coûtent pas chers à mettre en place : les cours se déroulent essentiellement dans des équipements publics (gymnases, dojos, etc.) et s’autofinancent par l’argent versé pour participer à leurs stages. Ce mode de fonctionnement historique des réseaux clandestins du GRU leur permet d’être moins reliables à Moscou11.

Ces réseaux d’une grande diversité ont néanmoins tous pour point commun d’être liés à l’entretien et/ou la possession d’une bonne condition physique.

Le recrutement d’individus bagarreurs, dotés de bonnes aptitudes physique n’est pas nouveau, ni exclusif aux renseignements russes. D’autres acteurs (djihadistes par exemple) agissent de manière similaire à travers d’autres sports de combat. Cependant, ce qui est tout à fait particulier en l’occurrence, c’est la gestion totale de la filière, de la création des clubs au recrutement. Un contrôle poussé au maximum qui leur confère une efficacité accrue et permet d’en conclure que leur objectif est de recruter le plus possible.

Dans quel but ? « Ils organisent des cellules dormantes de combat », affirme le chercheur Dmitrij Chmelnizki qui a mené une étude sur les clubs en Allemagne en collaboration avec Viktor Suworow, ancien agent du GRU12.

La formation « Derrière les lignes ennemies » organisée le 2 décembre 2017 par le Systema Barcelona permet d’apprécier l’idée que les clubs Systema se font de la self-defense, avec entre autres au programme :

  • « Dissimulation, camouflage et contrôle de l’environnement »
  • « Comment se déplacer en zone ennemie »
  • « Travail avec les armes et contrôle de l’ennemi »

On peut ajouter, tous clubs confondus, d’autres apprentissages dont un citoyen n’a nullement besoin pour sa légitime défense au quotidien : stages dans les bois, y compris de nuit ; stages de crochetage de serrure ; de maniement d’armes à feu, comme fusil d’assaut, factices ; etc.

Raison pour laquelle les survivalistes radicalisés, déjà surarmés et surentraînés, représentent des recrues idéales.

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Systema France

Si l’objectif était véritablement d’initier à la self-defense pacifique russe, alors serait exporté le sambo ( « autodéfense sans armes »), mélange de judo et de lutte, dont il existe d’ailleurs des clubs à travers le monde depuis les années 1960. Le choix d’exporter le Systema (technique offensive) plutôt que le sambo (technique non offensive) est révélateur des intentions de l’actuel régime russe.

Car sous le joug soviétique, une stricte séparation était faite entre self-defense militaire (telle que le Systema) et civile (telle que le sambo). L’apprentissage des techniques d’attaque (frappes, étranglements, etc.) était interdit aux civils et réservé aux membres de l’armée et des services de renseignement. Portés au pouvoir par une insurrection populaire, les Bolcheviks savaient mieux que quiconque qu’un peuple peut renverser le pouvoir établi et que pour éviter d’être renversés à leur tour, mieux valait qu’il ne maîtrise pas des techniques offensives pouvant lui servir à affronter les forces de l’ordre. Enseigner et pratiquer le karaté était ainsi sévèrement réprimé (jusqu’à 5 ans de prison), obligeant les karatékas à créer des clubs… clandestins (dans des caves ou en forêt).

Dans un retournement de l’histoire, les anciens KGBistes aujourd’hui au pouvoir exportent donc dans les démocraties occidentales une pratique qu’ils interdisaient autrefois en URSS parce qu’ils la considéraient comme subversive. C’est donc en parfaite connaissance de cause qu’ils mènent une politique d’implantation de clubs dont ils connaissent pertinemment la dangerosité. Poutine, ancien agent des renseignements du régime soviétique, ne peut ignorer comment ce dernier concevait, réprimait et utilisait dans son intérêt les arts martiaux. Dont il est lui-même un très grand connaisseur et pratiquant (judo et sambo notamment).

De plus, c’est normalement le SVR (Sloujba vnechneï razvedki, les renseignements extérieurs civils), qui est en charge des activités menées hors des frontières russes. À partir du moment où le GRU, c’est-à-dire l’armée, organise les réseaux Systema, cela signifie que leur nature et leur finalité sont par définition militaires et sont différentes des activités habituelles menées par les renseignements civils d’un État en temps ordinaire.

Indicateur supplémentaire de la dangerosité et de la finalité de ces clubs : leur imbrication (notamment en Europe centrale et orientale) avec le gang de motards Les Loups de la Nuit (Night Wolves), très proche du Kremlin et interdit de séjour par plusieurs pays depuis leur participation en 2014 à l’invasion de la Crimée13.

Autre élément : « Platov », le nom de code attribué à Poutine au début de sa carrière au KGB est une référence au général Matveï Platov (1753-1818) qui commandait durant la campagne de Russie de 1812 les unités régulières cosaques. Celles-ci menèrent avec l’appui des unités cosaques irrégulières une stratégie de harcèlement, de guérilla contre les troupes napoléoniennes. Il doit être relevé que cette méthode de guérilla – qui a contribué à ce que l’Empire russe se partage une partie de l’Europe en 1815 – a été spécifiquement implantée en Europe, à commencer par la France, depuis l’accession de « Platov » / Poutine au pouvoir.

D’autant que de récentes publications réévaluent les fonctions qu’il exerçait au KGB à Dresde. Il aurait dirigé les actions de groupuscules d’extrême gauche en Europe, tels que Fraction armée rouge14. Si cela est exact, les réseaux Systema s’inscriraient dans le prolongement de la guerre de subversion menée durant la guerre froide à l’encontre des démocraties européennes, que la chute de l’URSS et la courte période démocratique russe des années 1990 n’auraient que momentanément mise entre parenthèse.

En Russie même, les Cosaques sont de nouveau utilisés à des fins militaires (envoyés au front en Ukraine) et paramilitaires (Corps des cadets cosaques). Et de manière générale, toutes les activités physiques et sportives sont instrumentalisées ou militarisées par le régime actuel (voir la Iounarmia, le « Mouvement social militaro-patriotique panrusse »)15.

Quant à l’importance accordée au travail sur la respiration et la relaxation : plus que du bien-être, il a été développé par les scientifiques militaires soviétiques pour que le soldat, même blessé ou en situation de stress, ait une capacité de combat optimale.

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Exercice de « self-defense » avec « une pelle militaire », en 2018 // Montpellier Systema

Une stratégie d’influence globale

En résumé, l’implantation des clubs Systema et leurs ramifications a très certainement vocation, outre la propagande, à recruter des informateurs, des agents d’influence et des sympathisants. Et probablement aussi à mener de potentielles actions de provocation, de déstabilisation, d’intimidation, de sabotage. 

Il ne s’agit que d’un aperçu de ce qui peut être relativement facilement trouvé en sources ouvertes, et peut-être volontairement donné à voir. Se pose la question de l’étendue de ce qui est potentiellement beaucoup mieux dissimulé.

L’ampleur et la capacité de nuisance réelles des réseaux Systema ne doivent pas être surestimées au risque d’attribuer au régime russe plus de puissance qu’il n’en a réellement, et de faire le jeu de sa propagande (interne et externe). Avec un PIB équivalent à celui de l’Espagne, la Russie est une « grande puissance pauvre16 » qui a besoin d’utiliser des moyens asymétriques pour paraître plus puissante qu’elle n’est réellement face à l’OTAN ou à l’Union européenne.

Mais les sous-estimer, c’est continuer à refuser de voir la menace que le régime représente depuis un quart de siècle. Car l’exportation des clubs Systema ne date pas d’hier : elle a commencé dès le début des années 1990 et s’est multipliée à partir du début des années 2000, lorsque Poutine était à la tête du FSB puis de l’État. Elle ne peut donc pas se justifier comme une cinquième colonne visant à se protéger d’une OTAN qui serait menaçante. En effet, son élargissement à l’Est, son intervention en Bosnie, les « révolutions de couleurs » ou la révolution du Maïdan habituellement utilisés par le régime russe pour accuser l’Europe et l’OTAN de constituer une menace à son encontre se sont produits après le début de leur exportation et de leur multiplication.

Ils ont été créés parce que ce régime d’anciens KGBistes est habité par une soif de revanche sur la chute de l’URSS, qu’il qualifie de « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle17 ». Il ne promeut pas des valeurs positives, comme cherchait à le faire la propagande soviétique, mais porte uniquement un discours vindicatif, haineux, revanchard. C’est vrai pour sa propagande en général comme dans ce qui transparaît de façon transversale des contenus des réseaux Systema et affiliés.

Y sont valorisés et érigés en modèle la violence, l’agressivité, le droit naturel (loi du plus fort ou « loi de la jungle ») et un retour à une vie pré-étatique, comme au temps paléolithique, dans un esprit anarchiste libertarien. Citons parmi les activités proposées : « Ajouter du chaos » ; « bagarre » ; « jeu de Chamaille » ; « paléofitness » ; « alimentation paléo » ; « ambiance tribale » ; « nature sauvage » de l’être humain ; etc.

C’est le contraire de la propagande officielle d’une Russie « Troisième Rome », ultime rempart des valeurs et de la civilisation chrétiennes face à la « décadence » de l’Occident. Le pouvoir russe ne défend pas la civilisation occidentale : artisan du chaos, il cherche au contraire à la détruire car la démocratie et l’État de droit d’héritage gréco-romain forment des obstacles à son despotisme le plus archaïque et à ses pratiques mafieuses.

Pour parvenir à ses fins, il pratique l’entrisme et brutalise les sociétés occidentales, par l’enseignement et la promotion d’activités physiques agressives (pugilat ; reconstitutions de combat avec massues, haches ; etc.), de situations extrêmes voire brutales (stages de survie ; exposition au froid intense) et en créant un climat anxiogène (devoir se protéger de l’insécurité quotidienne ; de se préparer à un conflit ou à une crise par le survivalisme).

Cela correspond à ce que Françoise Thom appelle la « poutinisation » : l’application progressive des mêmes méthodes qui en Russie, et dans les anciens pays du bloc de l’Est du temps des régimes communistes, ont mis au pas la société et tué la démocratie18. Une stratégie de radicalisation rampante, d’atmosphère, comme on le dit pour d’autres extrémismes.

Plus globalement, c’est la pensée idéologique et stratégique du régime qui est mise en lumière à travers le Systema. Leur vision fondamentalement systémique de l’être humain et du monde est profondément imprégnée de l’holisme de l’histoire intellectuelle russe et éclairent le concept de « guerre non linéaire » (nelineïnaïa voïna, dont la traduction occidentale par « guerre hybride » restitue mal la pleine signification). Celle-ci se conçoit comme un tout, dans lequel les différents protagonistes – dont les proxys – sont en interaction les uns avec les autres, agissent dans toutes les sphères (sociale, politique, militaire) et toutes les dimensions (physique, informationnelle, cyberespace)19. On le constate : ce n’est pas une chose abstraite, désincarnée et éloignée du quotidien des citoyens occidentaux, cela se passe à côté de chez eux et peut les concerner directement.

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Montpellier Systema

Finalement, les réseaux Systema constituent un concentré des pratiques globales du régime russe actuel et de son idéologie :

  • L’exportation dans les démocraties occidentales d’une technique d’attaque prétendument purement défensive, dont les racines slaves sont mythifiées – avec d’abondants emprunts aux arts martiaux asiatiques, en particulier chinois –, symbolise sa géostratégie et son tropisme asiatique et anti-occidentaliste ;
  • La force et la violence érigées en modèle et primant sur le droit, qui justifient son impérialisme et sa violation du droit international ;
  • L’utilisation des pseudo-sciences ou de l’ésotérisme est l’équivalent à petite échelle de la désinformation et de la propagande menées à grande échelle contre les opinions publiques occidentales ;
  • L’utilisation de la liberté d’association – celle-là même qui est réprimée en Russie par la loi contre les « agents de l’étranger », dans une accusation miroir typique du KGB de ses propres crimes – vise à tenter de retourner les valeurs des démocraties contre elles-mêmes.

Ce dernier point concorde avec la philosophie et la technique du Systema qui consiste à retourner la force de l’adversaire contre lui en le déstabilisant, principalement par la surprise et la douleur, là où d’autres techniques de combat privilégient puissance et mouvements.

Identifier et analyser cette doctrine et ses modes opératoires offre des clefs pour les neutraliser : mesures d’endiguement ; de sensibilisation, comme pour la lutte contre la radicalisation et les dérives sectaires ; assèchement de leurs ressources financières ; poursuite des pratiques illégales ; etc. On peut ainsi noter que les ressortissants français, mis en examen pour intelligence avec l’ennemi pour leur engagement dans l’association SOS Donbass, étaient liés aux réseaux cosaques20.

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Texte intégral (2568 mots)

À l’occasion du 80e anniversaire du célèbre discours de Fulton de Winston Churchill, le Chapitre français de l’International Churchill Society et Le Grand Continent ont organisé une soirée à la Sorbonne pour commémorer cet événement, et le placer dans le contexte de l’époque et d’aujourd’hui. La soirée à la Sorbonne, dans la prestigieuse salle Richelieu, a été un grand succès. Le clou de la soirée fut la lecture du texte intégral du discours par Lambert Wilson, qui a merveilleusement bien figuré le grand homme britannique. L’assistance a été saluée par la présidente de la Sorbonne, Christine Neau-Leduc, ainsi que par Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, et par Jean-Noël Tronc, président du Chapitre français Churchill. L’historien François Kersaudy a présenté au public aussi bien le contexte historique dans lequel ce discours fut prononcé que les réactions occidentales : mal compris à l’époque, ce texte s’est avéré prophétique. Vous pouvez lire la totalité du discours et les commentaires de François Kersaudy et de Jean-Noël Tronc publiés par Le Grand Continent ici. La soirée s’est conclue par une allocution de Galia Ackerman, directrice de la rédaction de Desk Russie, faisant le bilan de l’état du monde et appelant à suivre l’exemple du plus grand homme d’État du XXe siècle. Nous reproduisons ici cette allocution. 

Mesdames, Messieurs, chers amis,

Le discours de Fulton nous plonge dans un passé où il était encore permis à Winston Churchill et à tant d’autres de rêver d’un monde meilleur. Un monde où l’ONU, fraîchement constituée, jouerait le rôle majeur de gardien de la paix universelle. Où les États-Unis, à l’apogée de leur puissance, auraient une responsabilité redoutable envers l’avenir en tant que grande démocratie. Où le monde anglo-saxon, porteur de progrès et de justice, serait uni pour œuvrer pour le bien de l’humanité. Où les peuples de la terre entière construiraient ensemble un Temple de la paix.

Quatre-vingt ans plus tard, force est de reconnaître que ces souhaits et ces rêves, venus après les terribles années du sang et des larmes pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se sont pas réalisés, au grand regret de ceux qui croyaient de toutes leurs forces en la démocratie et dans le « rêve américain », comme moi, qui suis née et ai grandi dans le monde communiste, en URSS.

Cependant, une partie du discours de Fulton était prophétique. Churchill est le premier à utiliser l’expression « rideau de fer » pour parler de l’Europe centrale et orientale, envahie militairement par les troupes soviétiques lors de leur marche sur Berlin, et qui était désormais incluse dans « la sphère soviétique », selon l’expression de Churchill. « Ce n’est certainement pas là l’Europe libérée pour laquelle nous avons combattu, constate-t-il, et ce n’est pas celle qui porte en elle les ferments d’une paix durable. »

Churchill sait que la bataille pour ce qui se trouve derrière le rideau de fer est perdue, pour l’instant en tout cas, et il propose de composer avec la Russie et les pays qu’elle contrôle dans une sorte de coexistence, sous l’autorité générale de l’ONU. Il s’inquiète néanmoins pour le monde libre : « Nul ne sait quelles sont les limites des tendances expansionnistes et prosélytes de la Russie soviétique », dit-il. Il parle des « cinquièmes colonnes communistes installées dans un grand nombre de pays à travers le monde, qui sont à l’œuvre, en parfaite unité et soumission absolue aux directives qu’elles reçoivent de la centrale communiste ».

C’est ce péril que Churchill appelle à contenir : « l’expansion indéfinie de la puissance de la Russie et de ses doctrines ». Et il souligne : « Il n’est rien que nos alliés et amis russes admirent autant que la force et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse – surtout la faiblesse militaire. »

La réaction de Staline est enragée. Une semaine après la publication du discours de Fulton, Staline accorde une interview à la Pravda, dans laquelle il qualifie  les propos de Churchill d’ « acte dangereux, destiné à semer la discorde entre les États alliés et à entraver leur coopération ». Il met même le politicien britannique sur un pied d’égalité avec Adolf Hitler. La Pravda publiait la caricature où Churchill, avec son éternel cigare, brandissait une bombe dans une main et traînait derrière lui des fantômes d’Hitler et de Goebbels. La réaction de Staline fut particulièrement vive face à l’affirmation selon laquelle les pays d’Europe centrale et orientale se trouvaient sous le contrôle politique de Moscou. En réponse à cette thèse, il adressa une sévère réprimande à Churchill. Il en ressortait que la volonté de l’URSS d’avoir des gouvernements amis dans les pays voisins n’était pas une expansion, mais une mesure naturelle d’autodéfense.

C’est à partir de ce moment qu’on peut parler de la guerre froide entre le « camp communiste » (коммунистический лагерь) et le monde occidental.

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Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, 18 mars : salle comble // Courtesy photo

*

Ce qui m’amène à la Russie poutinienne. Vladimir Poutine n’est pas un honnête historien, et il est nourri des mythes de la grandeur soviétique passée. L’idéologie, ou plus exactement la phraséologie communiste, a été rejetée, mais les pratiques du régime communiste sont restées les mêmes, amplifiées par de nouvelles technologies.

Sous nos yeux ébahis, car nous croyions que la Russie post-communiste serait un État « normal », capitaliste, libéral, occidentalisé, le régime de Poutine a vite montré ses dents : la deuxième guerre de Tchétchénie d’abord, dès 1999, quand Grozny a été rasé et que 10 % du petit peuple tchétchène, 100 000 personnes, ont été tuées. La guerre contre la Géorgie ensuite, en 2008, qui a provoqué l’amputation d’un pays indépendant, ancienne république soviétique, de 20 % de son territoire, et qui a précipité un changement de gouvernement : c’est un régime contrôlé par Moscou, oligarchique et mafieux, qui règne en Géorgie en réprimant toute opposition. En 2015, la Russie a envoyé ses troupes en Syrie pour aider le régime d’Assad à combattre son opposition et, dans une moindre mesure, l’État islamique. Enfin, et c’est le plus important, en 2014, la Russie a occupé militairement la Crimée et déclenché la guerre dans le Donbass. En 2022, elle a franchi un pas de géant dans ses ambitions territoriales et géopolitiques : dans un grand acte d’agression non provoqué, elle a attaqué toute l’Ukraine. Cette guerre, la plus terrible en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, dure toujours.

Ajoutons à cela une rhétorique terrifiante vis-à-vis de l’Occident, que les idéologues du régime traitent de pourri et menacent de la bombe atomique. Des actes de sabotage orchestrés par la Russie se multiplient depuis des années sur le territoire européen, une armada de pseudo-comptes générés par des fabriques de trolls et autres systèmes inondent les réseaux sociaux. Ils influencent les élections dans différents pays, et ils altèrent la perception de la réalité des citoyens occidentaux et de ceux du monde entier. Les cinquièmes colonnes dont parlait Churchill ne sont plus animés par des idéaux communistes, mais elles sont plus actives que jamais dans nos pays : des journalistes et des politiques à la solde des Russes, des milieux d’affaires à la vénalité sans borne, des militaires qui apprécient « la main ferme », une extrême droite qui soutient le soi-disant combat civilisationnel russe pour les valeurs dites traditionnelles, une partie de l’extrême gauche qui soutient la Russie pour des raisons «anti-impérialistes », etc.

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Lambert Wilson lit le discours de Fulton // Courtesy photo

Qu’avons-nous entrepris, nous Occidentaux, face à cette déferlante ? Rappelons-nous ce passage du discours de Fulton : « Jusqu’en 1933, et même jusqu’en 1935, l’Allemagne aurait pu être sauvée du sort terrible qui s’est abattu sur elle, et nous aurions tous pu échapper aux malheurs que Hitler a déchaînés sur l’humanité. Jamais, dans toute l’histoire, une guerre n’a été plus facile à prévenir, par une action opportune, que celle qui vient de ravager d’aussi vastes régions du globe. À mon avis, elle aurait pu être empêchée sans coup férir, et l’Allemagne pourrait aujourd’hui être puissante, prospère et honorée. »

C’est une affirmation juste, et elle est applicable à la Russie d’aujourd’hui. Nous n’avons pas élevé notre voix pour défendre les Tchétchènes et empêcher les Russes de commettre des atrocités contre eux. Or ce modèle basé sur la soumission des civils par les tueries de masse, la torture et la destruction de l’habitat, est entièrement appliqué aujourd’hui à l’Ukraine. Les Géorgiens, qui avaient un président pro-occidental, Mikheïl Saakachvili, et qui étaient massivement pro-OTAN (à 77 %), ont été déboutés en avril 2008 à Bucarest dans leur demande d’adhérer au programme de l’OTAN Plan d’action pour l’adhésion, le premier pas pour entrer dans l’OTAN, ce qui a encouragé l’agression russe qui s’est produite à peine quelques mois plus tard. Et là, après cette agression, avons-nous introduit des sanctions ? MM. Kouchner et Sarkozy ont été bernés par les Russes, et l’ensemble du monde occidental est resté coi.

Enfin, en 2014, nous avons introduit quelques timides sanctions, tout en cédant sur l’idée que la Crimée était russe, une opinion bien ancrée mais fausse chez beaucoup de nos concitoyens. Et quand la guerre à grande échelle a commencé, en février 2022, nous n’avons pas manifesté clairement notre intention non seulement d’aider l’Ukraine à survivre, mais de lui permettre gagner la guerre contre la Russie. En fait, ni les Européens, ni les Américains n’ont une idée nette de nos objectifs dans cette guerre, et l’Ukraine paie le prix immense, incommensurable, de notre pusillanimité.

Je voudrais conclure en disant quelques mots sur l’état du monde. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’éclatement de l’URSS, le monde était bipolaire. Aujourd’hui, il ne l’est plus, et le plus tragique, le plus inimaginable pour Sir Winston Churchill, dont nous honorons aujourd’hui la mémoire, c’est le changement dramatique survenu en Amérique. L’ONU est impuissante, et la menace impérialiste n’est plus seulement russe et chinoise, elle est aussi américaine. Aux USA comme en Russie, des idéologies réactionnaires, millénaristes, apocalyptiques envahissent l’espace public, et cela fait craindre qu’une autre prophétie de Churchill ne se réalise : « Les âges obscurs pourraient revenir ; l’âge de pierre pourrait revenir, porté par les ailes étincelantes de la science, et ce qui pourrait aujourd’hui répandre des bénédictions matérielles sur l’humanité serait à même de provoquer sa destruction totale. »

Peut-on combattre encore ces forces du mal, le poutinisme comme le trumpisme ? Là aussi, je vous encourage à suivre l’exemple de Churchill. Refusant de capituler alors que le Royaume-Uni était la dernière nation européenne à résister à la percée nazie après la défaite de la France, il a organisé les forces armées britanniques et les a finalement conduites à la victoire contre les puissances de l’Axe. Aujourd’hui, l’Europe doit s’unir au Royaume-Uni et jouer ce rôle conjointement avec lui, afin de sauvegarder nos valeurs et nos libertés face à l’expansionnisme russe et à son désir de conquérir nos élites, et face à la révolution conservatrice américaine et à ses velléités impérialistes.

<p>Cet article Le discours de Fulton « Le nerf de la paix » et le monde d’aujourd’hui a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (4659 mots)

Entretien avec l’ambassadeur d’Estonie en Israël, réalisé par Holger Roonemaa

Pendant cinq ans, Andres Vosman a analysé les renseignements sur la Russie au sein du Service de renseignement extérieur estonien, jusqu’à sa nomination comme ambassadeur en Israël en août 2025. Dans cet entretien, il est question de la sécurité de l’Europe et de la suite de la guerre en Ukraine. 

Commençons par une question triviale. Comment décrire le mieux l’univers émotionnel de la société russe ?

Je pense que le mot « anxiété » caractérise le mieux la situation générale. Les Russes se demandent de plus en plus où est cette victoire tant attendue et promise depuis longtemps. Ils sont probablement confrontés à des difficultés de subsistance et beaucoup s’inquiètent pour l’avenir. Mais d’autres mots caractérisent également la société russe : indifférence, déconnexion, lavage de cerveau.

En effet ! Les lecteurs de la librairie Читай-город (Tchitai-gorod) ont massivement choisi « anxiété » comme mot russe de l’année. Comment l’anxiété peut-elle s’exprimer dans une société aussi fermée et répressive ?

Pour la majorité, elle s’exprime certainement dans l’autocensure. À bien des égards, la Russie est depuis longtemps revenue à l’ère soviétique. La seule question est de savoir si nous sommes en 1937 ou en 1984, c’est-à-dire si la situation va encore empirer ou si on a touché le fond.

Travailler dans le renseignement et faire des prévisions m’a rendu très prudent, surtout en ce qui concerne la Russie. Je ne ferais pas de prévisions à long terme, mais aucune lueur d’optimisme ne brille là-bas. Les cerveaux sont partis, les gens sont pleins de violence. Ils sont prêts à fermer les yeux sur n’importe quel crime.

L’espoir réside dans le fait que si, à un moment donné, les Russes doivent choisir entre la télévision et le réfrigérateur, c’est le réfrigérateur qui l’emportera. S’il ne reste plus rien dans le réfrigérateur, les gens pourraient soudainement descendre dans la rue et ce serait la fin de ce régime. J’espère sincèrement la fin de Poutine. Quel que soit son successeur, une période de confusion s’ensuivra. 

Comment le Kremlin lui-même comprend-il cela et dans quelle mesure la clique de Poutine surveille-t-il ce qui se passe dans la société ?

Le Kremlin surveille de très près ce qui se passe au sein de la société. Toute dictature craint de perdre le contrôle et utilise donc des méthodes de surveillance.

Nous savons que le Kremlin est très préoccupé par la manière d’atténuer les tensions potentielles avec les hommes probablement radicalisés ou déçus qui reviennent de la guerre. Le Kremlin et le FSB surveillent de très près ces développements, y compris toutes sortes de mouvements religieux, par exemple le néo-paganisme. La Russie ne peut pas contrôler ces mouvements comme elle contrôle l’Église orthodoxe. La Russie n’a pas la capacité de traiter ces problèmes fondamentaux. Des centaines de milliers d’hommes vont revenir pour réclamer des prothèses, le statut de héros, voire des postes avantageux. La prolifération des armes après la guerre est également un sujet important.

Et il en résultera des troubles mentaux…

L’alcoolisme, le syndrome de stress post-traumatique… La Russie n’est tout simplement pas prête à faire face à cela. Nous savons quel est le niveau des soins de santé en Russie. Je prévois donc que la fin de la guerre sera difficile pour la Russie.

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Des participants à la guerre contre l’Ukraine assistent à une intervention de la vice-Première ministre Tatiana Golikova, 2024 // Soloviev Live, capture d’écran

En Russie, l’opinion générale est que les sanctions n’ont pas eu d’impact visible sur la vie des citoyens ordinaires. Il est vrai que depuis six mois, les signes de danger sur l’économie russe se sont accrus ?

Le revenu des citoyens ordinaires est globalement au même niveau qu’en 2010. Cela signifie 15 ans de stagnation. Mais regardons vers l’avenir. Quelles sont les perspectives de la Russie ? Essentiellement, c’est de plus en plus une économie sous le contrôle de la Chine, un entrepôt de matières premières. La Russie dispose de pétrole, de gaz, de métaux rares et d’autres métaux, mais elle ne peut produire rien de significatif elle-même ni innover en matière de qualité. Si l’on met de côté l’industrie de guerre, comment faire face à la concurrence de l’économie internationale, où les mots clés sont l’IA, les technologies intelligentes et l’interaction internationale au niveau scientifique ? Dans ce grand jeu, la Russie a beaucoup reculé ces dernières années. Je ne vois pas comment la situation pourrait s’améliorer pour la Russie. 

Et quel est le mot qui caractérise le mieux la société estonienne ?

Je pense que c’est aussi l’anxiété. Elle est persistante. Elle nous est inhérente, nous sommes une petite nation et nous vivons à côté d’un voisin meurtrier. C’est peut-être aussi une force qui nous pousse à agir. Mais d’un autre côté, c’est aussi un facteur qui sape notre confiance et nous épuise.

À quelle fréquence vos amis vous demandent-ils quand la guerre va commencer ?

Très souvent. Cela arrive beaucoup et je suis déprimé par le fait qu’il y ait autant d’anxiété. Je suis également inquiet pour l’Ukraine et parfois déprimé par les nouvelles mais, en ce qui concerne notre propre sécurité, nous pourrions être beaucoup plus confiants. Cela ne signifie pas que tout va bien et que la fin de l’histoire est arrivée. La Russie de Poutine doit être surveillée en permanence, nous devons constamment valider nos hypothèses. Mais les questions du type « Narva sera-t-elle la prochaine ? » sont en effet frustrantes.

Que répondez-vous à vos amis qui vous demandent quand la guerre va commencer ?

Une guerre conventionnelle contre l’Estonie n’est pas très probable dans un avenir proche, pour diverses raisons. Mais nous devons nous y préparer, car nous vivons à côté d’un État malade et agressif par nature.

Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

Tout d’abord, de tout ce que je sais de la pensée russe, de la vision du monde de la Russie, des intentions de la Russie, la guerre contre les pays baltes n’en fait pas partie. Je ne sais pas s’il existe actuellement ou s’il y a eu ces dernières années une intention d’attaquer militairement les pays baltes. Nous faisons partie de l’OTAN. L’OTAN, d’après ce que j’ai vu, est toujours opérationnelle. La Russie prend l’article 5 au sérieux.

Nous voyons chaque jour à quel point la Russie calibre soigneusement jusqu’où elle ira dans certaines choses. Prenons par exemple la campagne de sabotage. Certaines opérations ont le feu vert de la Russie, mais pas d’autres.

Qu’est-ce qui n’est pas retenu en matière de sabotage, par exemple ?

Les attentats terroristes faisant de nombreuses victimes civiles. Par exemple, contre des avions de ligne. Lorsque les services de renseignement occidentaux ont découvert des projets de ce type et l’ont porté à l’attention des responsables politiques, le Kremlin les a suspendus, car il était clair que c’était jouer avec le feu.

Cependant, certains fonctionnaires russes dont le QI est inférieur à la moyenne exécutent les ordres et improvisent parfois dans l’espoir de rendre service au tsar. Cela peut entraîner des erreurs, ce qui est dangereux. Avec la Russie, il faut toujours être sur ses gardes.

Le plus grand danger pour nous est une erreur de calcul de Moscou. Comme on le sait, ils se sont également trompés en Ukraine, bien que Poutine ait voulu récupérer l’Ukraine dès le premier jour. L’Estonie n’appartient pas au soi-disant monde russe (Rousski mir). Nous ne faisons pas partie du cœur de la Russie pour Poutine ou pour son cercle rapproché, contrairement à l’Ukraine et au Bélarus. La Russie n’a actuellement pas l’intention d’occuper une partie des pays baltes, mais cela pourrait changer avec le temps. J’insiste donc toujours sur le facteur temps, car c’est aussi le rôle des services de renseignement de vérifier et de valider ces hypothèses chaque jour.

La deuxième raison d’être confiant est notre appartenance à l’OTAN, et la troisième est la guerre en Ukraine, qui est un facteur limitant pour la Russie. La Russie s’est engagée militairement pour conquérir l’Ukraine. Même lorsque la guerre prendra fin, une partie considérable de l’armée russe restera probablement dans les territoires occupés de l’Ukraine et à ses frontières. Ainsi, toute attaque militaire qui comporte un risque élevé contre l’OTAN, par exemple dans les pays baltes, obligerait probablement la Russie à libérer d’importantes ressources ailleurs. Ce n’est pas comme si la 76e division aéroportée de Pskov recevait un ordre et que le tour était joué. Beaucoup de choses peuvent mal tourner.

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Andres Vosman. Photo: Priit Simson / Delfi Media

Dans le même temps, nous avons lu et entendu d’innombrables affirmations contraires de la part de l’Europe, de l’Ukraine et même des États-Unis. Le chancelier Merz affirme que l’objectif de Poutine est de restaurer l’Union soviétique. Boudanov affirme que Poutine ne s’arrêtera pas à l’Ukraine, etc. Différents experts tentent de fixer une date à laquelle la Russie attaquera ou sera prête à attaquer les pays baltes.

Souvent, ce que les services de renseignement occidentaux disent sur les capacités de la Russie repose sur l’hypothèse que la guerre avec l’Ukraine prendra fin et que la Russie atteindra ses objectifs dans ce pays. Jusqu’à présent, la Russie n’a atteint aucun de ses principaux objectifs en Ukraine. Il s’agit donc de scénarios hypothétiques, principalement en termes de prévision des capacité russes. On confond souvent l’intention et la capacité.

Il y a effectivement eu différentes déclarations dans les médias, mais ce n’est pas mon rôle de les commenter. Je sais que les évaluations des services de renseignement estoniens concernant la menace russe ne diffèrent pas de celles de nos partenaires les plus compétents dans ce domaine.

Quant aux déclarations des responsables des services de renseignement ukrainiens sur les pays baltes, non seulement cette année, mais aussi auparavant, elles sont largement motivées par le désir de créer un sentiment d’urgence et une vigilance accrue chez les Occidentaux, pour les inciter à traiter la Russie avec plus de fermeté. Nous sommes donc en quelque sorte des dommages collatéraux.

Les déclarations des responsables politiques et des services de renseignement occidentaux sont souvent destinées à leur public national. Dans le cas de l’Allemagne, par exemple, elles visent à susciter une certaine approbation dans la société, par exemple sur l’augmentation des dépenses militaires. Les pays baltes constituent un exemple pratique à utiliser. Les médias sont également responsables, car ils amplifient et sortent parfois les choses de leur contexte afin de créer des titres plus accrocheurs.

On a beaucoup parlé récemment de la nécessité pour l’Europe et l’OTAN de commencer à riposter contre la Russie en matière de sabotage et de mener des contre-opérations sur le territoire russe. Giuseppe Dragone, le chef du Comité militaire de l’OTAN, a par exemple présenté une stratégie de ce type. Est-il un réaliste ?

Cela revient à parler de quelque chose qui devrait être évident. Pourquoi en parler ? Si la Russie mène une guerre dite hybride contre nous, il paraît raisonnable de nous défendre. Une partie de cette défense consiste à mener aussi des actions offensives.

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À Ivangorod (Russie), diffusion sur écran géant du défilé du 9 mai à destination de Narva (Estonie), villes séparées par la rivière frontière, 2025 // 5 kanal, capture d’écran

Pourquoi n’avons-nous pas confiance en nous, en Estonie ?

Cela tient à notre petite taille et à notre histoire, mais c’est clairement lié aux développements internationaux de l’autre côté de l’océan, qui ont rendu les gens plus anxieux. Résidant maintenant en Israël, qui est l’une des sociétés les plus sûres d’elle-même, je pense que sans cela, il est difficile de survivre. Il faut croire en soi, en ses amis, et être prêt à agir.

Mais l’Europe n’est pas petite, ni géographiquement ni en termes de population : 450 millions de personnes vivent en UE. Son économie est plusieurs fois supérieure à celle de la Russie. Ce qui explique le manque de confiance dans la société estonienne ne peut expliquer la même chose en Europe.

De notre point de vue, la situation n’est pas parfaite. L’Europe peine à parler d’une seule voix. Cette cacophonie est inscrite dans l’architecture de l’UE. Malheureusement, certains États membres travaillent contre l’Union. Mais revenons en février 2022. Qui aurait pu prédire qu’aujourd’hui, quatre ans plus tard, nous élaborerions le 20e paquet de sanctions, resserrant sans cesse l’étau ? Oui, les choses prennent trop de temps et nos actions sont parfois pleines d’exceptions et de lacunes mais, dans l’ensemble, c’est une relative unanimité et une volonté de soutenir l’Ukraine qui prévalent.

Dans le cadre du concours du mot russe de l’année, договорнячок (dogovorniatchok) a également été soumis au vote. Sous une forme affectueuse et sarcastique, ce terme peut être traduit approximativement par « accord secret », en référence aux négociations menées sous la médiation des États-Unis. Pourquoi la société russe est-elle si sarcastique à l’égard de ces négociations ?

Le sarcasme est inhérent à la société russe en général. Il vient de l’époque soviétique, où l’on ne pouvait pas croire ce que disaient les médias. Je pense qu’actuellement, l’attitude générale est simplement qu’on ne peut pas vraiment négocier avec l’Occident, qu’on ne peut pas lui faire confiance. C’est pourquoi les Russes sont sceptiques à l’égard de toutes sortes d’accords. L’Occident est tout aussi sceptique [à l’égard de la Russie].

Comment analysez-vous les négociations entre les Américains et les Russes ?

Il semble qu’une sorte de jeu circulaire soit en cours. Nous avons déjà connu cette situation, quand le président américain avait déclaré qu’il s’attendait à une percée d’un moment à l’autre. Nous avons également entendu que Poutine voulait la paix. Dans les faits, nous ne voyons rien de tel. Je suis sceptique quant à la possibilité d’une avancée significative dans les mois à venir. 

Poutine souhaite-t-il conclure un accord ?

Poutine souhaite conclure un accord à ses propres conditions. Le contrôle de l’Ukraine semble être une question existentielle pour lui, du point de vue de son héritage dans l’histoire russe. L’Ukraine est un sujet qui passionne Poutine depuis plus de 20 ans. Poutine n’est pas un historien mais, depuis la fin des années 1990, il semble croire que la Russie ne peut retrouver sa grandeur sans contrôler l’Ukraine et le Bélarus. Ces trois pays formeraient ce qu’il appelle le cœur de la Russie. Lorsque Poutine parle de la grandeur et de la croissance de la Russie, de ses frontières, il fait surtout référence à ces trois pays.

Cette guerre ne concerne pas le Donbass ou la connexion terrestre avec la Crimée. Pour Poutine, cette guerre concerne toujours le contrôle de Kyïv. Kyïv ne doit pas nécessairement être conquise pour cela, mais un gouvernement pro-russe doit être mis en place. Actuellement, cela ne semble possible sous aucun angle. L’Ukraine a versé trop de sang.

L’Ukraine devrait-elle renoncer au Donbass ou à une partie du territoire non conquis ?

Cela signifierait peut-être une pause dans la guerre, mais pas sa fin. D’après ce que savent les services de renseignement occidentaux, Poutine n’a pas renoncé à ses objectifs. Il a probablement revu son calendrier, mais rien n’indique qu’il ait renoncé à son objectif final. La bonne nouvelle, c’est que cet objectif final ne semble pas beaucoup plus proche pour la Russie qu’il y a quatre ans.

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Exercice Bold Panzer en Estonie, avec la participation des forces françaises, en octobre 2025 : un char Challenger 2 en manœuvre // nato.int

Combien de temps l’Ukraine tiendra-t-elle, en supposant qu’aucun traité de paix ne soit conclu ?

L’Ukraine se trouve dans une situation très difficile depuis suffisamment longtemps. Le problème de l’Ukraine est principalement le manque de personnel, mais je ne vois aucun signe indiquant que l’Ukraine serait prête à abandonner. Parce qu’ils savent quelle est l’alternative. Ils n’ont pas le choix. Tant que le soutien européen au moins reste intact, et il me semble qu’une très grande partie de l’Europe continue de soutenir fermement l’Ukraine, je pense que l’Ukraine tiendra bon. Cela ne signifie pas que c’est facile pour elle ou qu’elle ne perdra pas davantage de territoire.

Outre la question de la cession de territoire, l’autre chapitre important des négociations concerne les garanties de sécurité accordées à l’Ukraine. Sur quelle base peut-on supposer la validité de tels accords au cas où la garantie devrait être activée ?

Les doutes sur la valeur des accords et des promesses se sont probablement accrus, mais je ne suis pas sûr que cette méfiance ait désormais pris le dessus. Entre autres choses, je pense que la Russie continue de considérer l’article 5 de l’OTAN comme valide et ne souhaite pas le tester pour le moment. En ce qui concerne les garanties de sécurité de l’Ukraine, la question clé est de savoir si les garants sont prêts à entrer en guerre avec la Russie pour la sécurité de l’Ukraine. C’est une question qui ne souffre pas d’ambiguïté. Si la réponse est oui, alors les garanties sont crédibles.

Il n’y a pas longtemps, les États-Unis ont ratifié une nouvelle stratégie de sécurité nationale. Dans quelle mesure devons-nous prendre cette stratégie au sérieux ?

Il me semble que sous Trump, aucun document stratégique n’a la même valeur que sous une autre administration. Trump n’a pas pour habitude d’agir dans le cadre de stratégies élaborées par des fonctionnaires. Ce document a probablement été rédigé en relativement peu de temps par une poignée de personnes. De plus, la communication autour de ce document était différente de ce qui se faisait auparavant, ce qui amène à se demander dans quelle mesure il est réellement programmatique ou stratégique. Il regorge de slogans caractéristiques du mouvement MAGA. À titre personnel, je pense que nous ne devrions pas accorder beaucoup d’importance à de document sur la stratégie.

Un autre document, adopté un peu plus tard, est la loi sur l’autorisation de la défense nationale (NDAA), qui ne provient pas de la Maison-Blanche, mais du Congrès. La NDAA me semble beaucoup plus optimiste, en particulier dans la partie concernant l’Europe, l’Estonie et les États baltes.

Oui, les pays baltes sont la référence en matière de bons alliés du point de vue de Washington. L’Estonie a généralement une bonne image à Washington. Nous disons ce que nous faisons et nous faisons ce que nous disons. Nous ne nous plaignons pas, mais nous proposons nous-mêmes des solutions. Le fait que l’aide financière américaine aux investissements de défense des pays baltes ait été consolidée est certainement une étape importante.

Par rapport à la période précédente, le financement alloué à l’Initiative de sécurité balte est même en augmentation.

Je recommanderais à tous ceux qui s’inquiètent fortement de la position des États-Unis en Europe de prendre note de ce fait. Je ne fais pas partie de ceux qui déclarent la fin de l’OTAN. Oui, l’OTAN n’est probablement ni le sujet le plus urgent ni le plus populaire pour les décideurs politiques à Washington en ce moment mais, dans quelques années, nous pourrions nous retrouver dans une situation où l’OTAN sera à nouveau d’actualité à Washington. Je ne sais pas si Moscou a l’intention de tester l’OTAN en raison de sa prétendue faiblesse et de l’attitude de la nouvelle administration américaine. Au contraire, je pense que le caractère imprévisible de Trump et sa disposition à recourir à la force militaire dans divers endroits du monde ont rendu la Russie quelque peu inquiète.

La version initiale de cet entretien a été publiée en estonien dans Eesti Ekspress (Delfi Estonia).

La version en anglais a été publiée dans le blog personnel de l’auteur et traduite par Desk Russie.

Nous remercions Delfi Estonia pour l’autorisation de publier l’entretien.

<p>Cet article Andres Vosman : « Nous vivons à côté d’un voisin meurtrier » a été publié par desk russie.</p>

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