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20.09.2026 à 21:06

La société ukrainienne sait défendre la démocratie, mais saura-t-elle construire des institutions ? 

Thorniké Gordadze

En Ukraine, la rue demeure parfois un contre-pouvoir plus efficace que le Parlement, les partis ou les tribunaux. Cette capacité de mobilisation protège la démocratie, mais elle révèle aussi sa faiblesse institutionnelle.

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Texte intégral (7588 mots)

En absence d’élections présidentielles et parlementaires en temps de guerre, c’est la société civile qui lutte contre les abus du pouvoir en Ukraine. Aujourd’hui, la rue ukrainienne semble bien plus forte que les institutions lorsqu’il s’agit de défendre la démocratie. Mais que se passera-t-il après la guerre ? La prochaine étape consistera à rendre la démocratie moins dépendante de ses citoyens qui la défendent personnellement. Les Ukrainiens réussiront-ils à mettre en place des institutions fortes et indépendantes du pouvoir présidentiel ? 

Lors de la crise liée à l’élection présidentielle ukrainienne de 2004, je faisais partie des nombreux observateurs de l’OSCE qui ont été témoins des événements ayant abouti à la révolution orange. Alors que les manifestations prenaient de l’ampleur, une blague circulait largement parmi les manifestants : « Comment dit-on “le premier tour” en ukrainien ? Perchyi tour. Et “le deuxième tour” ? Drouhyi tour. Et le troisième ? Maïdan. »

Les manifestations qui ont contraint le président Volodymyr Zelensky à reconsidérer ses récentes décisions controversées démontrent la résilience de la société ukrainienne. Elles révèlent également une faiblesse plus profonde : les institutions censées contrôler le pouvoir présidentiel restent fragiles. Aujourd’hui, la rue ukrainienne semble bien plus forte que les institutions lorsqu’il s’agit de défendre la démocratie.

Les crises politiques qu’a connues l’Ukraine au cours de l’année écoulée ont montré un paradoxe. Le président Volodymyr Zelensky a accumulé un pouvoir extraordinaire pendant l’invasion à grande échelle menée par la Russie. Les élections ont été reportées, le Parlement fonctionne dans des conditions de guerre, les partis politiques ont été soumis à des restrictions et la présidence est devenue le pivot de l’autorité politique nationale. Pourtant, lorsque Zelensky a semblé franchir d’importantes lignes rouges politiques, la société ukrainienne a prouvé qu’elle pouvait encore le contraindre à faire marche arrière.

L’exemple le plus frappant s’est produit en juillet 2025, lorsque Zelensky a signé une loi restreignant l’indépendance du Bureau national de lutte contre la corruption d’Ukraine (NABU) et du Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption (SAPO). Des manifestations publiques ont éclaté, les premières manifestations d’envergure contre le gouvernement depuis le début de l’invasion à grande échelle. Sous la pression, Zelensky a fait marche arrière, et le Parlement a rétabli l’indépendance des deux institutions.

Une dynamique similaire s’est manifestée un an plus tard autour de la destitution du ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov, très populaire et partisan de réformes, à qui l’on attribue le mérite d’avoir fait progresser les innovations technologiques dans l’effort de guerre ukrainien en 2026. La destitution de Fedorov a suscité une opposition publique, tandis que les développements politiques qui ont suivi et les appels à la responsabilisation ont transformé son renvoi en un débat plus large sur l’orientation du gouvernement. Le 18 août, Fedorov a appelé à la tenue d’élections en temps de guerre, arguant que l’Ukraine traversait une crise de gouvernance et avait besoin d’une légitimité démocratique renouvelée.

À première vue, ces épisodes pourraient indiquer que la démocratie ukrainienne est remarquablement saine. Un président prend une décision controversée ; les citoyens protestent ; le gouvernement fait marche arrière. Qu’y a-t-il de plus démocratique ?

Mais cette interprétation est trop simpliste : les récentes crises politiques ukrainiennes révèlent une réalité plus complexe et potentiellement plus lourde de conséquences : la société ukrainienne a conservé une capacité impressionnante à limiter le pouvoir présidentiel, mais les institutions politiques formelles du pays n’ont pas développé de capacité équivalente à le faire. Le Parlement, les partis politiques et, surtout, le pouvoir judiciaire ne constituent pas encore des contre-pouvoirs suffisamment autonomes face à la présidence. Au contraire, lorsque les freins institutionnels s’avèrent insuffisants, ce sont les citoyens ukrainiens eux-mêmes qui deviennent de plus en plus ce contrepoids.

C’est une force, mais aussi une vulnérabilité. La question centrale pour la démocratie ukrainienne n’est donc pas simplement de savoir si les citoyens peuvent manifester. Ils le peuvent bien entendu. La question la plus importante est de savoir si les Ukrainiens pourront à terme passer d’un système dans lequel les citoyens doivent périodiquement descendre dans la rue pour mettre un terme aux abus présidentiels à un système dans lequel le Parlement, les tribunaux, les partis politiques, les agences indépendantes et la concurrence électorale rendent une telle intervention inutile.

Cette distinction est d’autant plus importante que l’Ukraine est en guerre. La loi martiale a reporté les élections nationales, et il existe des arguments pratiques et juridiques convaincants pour ne pas les organiser tant que le pays reste en situation d’invasion. La Constitution ukrainienne prévoit le maintien des pouvoirs parlementaires pendant la loi martiale, tandis que la législation ukrainienne interdit les élections nationales pendant cette période. Mais l’absence d’élections modifie inévitablement la nature de la responsabilité politique.

Zelensky reste responsable devant la société ukrainienne. Il n’est toutefois pas actuellement responsable via le mécanisme ordinaire par lequel la légitimité démocratique est périodiquement renouvelée ou retirée : les urnes. Cela crée un équilibre politique particulier. Le président dispose d’une autorité extraordinaire en temps de guerre, mais son autorité reste subordonnée au consentement des citoyens. Le peuple peut le sanctionner par des manifestations et une baisse de sa cote de popularité. Ce qu’il ne peut pas faire actuellement, c’est le remplacer.

Il en résulte une démocratie qui fonctionne, mais d’une manière anormale.

La rue, veto démocratique de l’Ukraine

L’Ukraine possède une longue tradition de résistance populaire au pouvoir politique. Lors de la révolution orange de 2004 et de la révolution de la dignité de 2013-2014, les citoyens sont descendus dans la rue après avoir estimé que le gouvernement avait bafoué ses droits et des choix politiques fondamentaux.

Les invasions russes de 2014 et 2022 ont transposé cette même capacité d’action collective dans la sphère militaire. Chauffeurs, ouvriers, étudiants, supporters de football, agriculteurs ont formé des unités de défense territoriale, organisé l’approvisionnement et rejoint la résistance armée. Au début de chaque invasion, certaines de ces formations de volontaires ont opéré avec plus d’efficacité que les bataillons de l’armée régulière.

La société ukrainienne est intervenue à plusieurs reprises lorsque les institutions de l’État n’ont pas réussi à résoudre une crise nationale. Cet instinct reste au cœur de la résistance du pays. Les Ukrainiens défendent leur langue, leur identité, leur indépendance et leurs frontières internationalement reconnues. Ils se défendent également contre l’ordre politique incarné par la Russie de Vladimir Poutine : un système de pouvoir sans contrôle, de propagande omniprésente, de libertés civiles bafouées et de subordination quasi totale de la société à l’État.

Les manifestations de 2025 et 2026 ont eu lieu pendant une guerre existentielle et reflétaient la même conception de la survie nationale. Pour de nombreux Ukrainiens, défendre le pays passe par la préservation de l’ordre démocratique pour lequel ils se battent. Reproduire un gouvernement arbitraire sur le plan national irait à l’encontre de l’objectif même de la résistance face à l’autoritarisme russe.

L’héritage cosaque

Des raisons historiques plus profondes peuvent expliquer pourquoi la société ukrainienne a développé un répertoire aussi solide de résistance collective. La tradition politique cosaque est parfois invoquée pour l’expliquer. Cet argument doit être utilisé avec prudence, car l’hetmanat cosaque n’était pas une démocratie libérale au sens moderne du terme. La participation politique était très inégale, la hiérarchie sociale était marquée, et les institutions politiques cosaques ont évolué vers une plus grande concentration du pouvoir.

Néanmoins, cette analogie historique recèle un élément important. L’hetmanat alliait un commandement militaire fort à des institutions grâce auxquelles la communauté politique pouvait participer aux décisions. Le Conseil militaire général (Heneralna viiskova rada), par exemple, pouvait élire l’hetman et débattre des affaires politiques, militaires et administratives. Son autorité empiétait fréquemment sur celles de l’hetman et du Conseil des officiers, et entrait en concurrence avec elles.

Les hetmans étaient élus, en principe à vie, mais leur autorité n’était pas absolue. Les historiens spécialisés dans ce domaine soulignent que leurs pouvoirs variaient en fonction de leur personnalité et étaient limités ou chevauchaient ceux du Conseil militaire général et du Conseil des officiers.

La célèbre « Tchorna rada », ou Conseil noir, offre un exemple encore plus frappant. En 1663, des milliers de Cosaques et d’autres participants se sont rassemblés près de Nijyn pour élire un hetman. Cet événement a mis en évidence à la fois les possibilités participatives et les dangers de la mobilisation politique de masse : les intérêts du peuple et ceux de l’élite se sont affrontés, et l’issue politique s’est avérée extrêmement violente.

Il serait donc trop simpliste d’affirmer que les Ukrainiens manifestent aujourd’hui à cause de leurs ancêtres cosaques. Un argument plus pertinent est que l’histoire ukrainienne recèle un répertoire politique dans lequel l’autorité est légitime mais conditionnelle, où les dirigeants sont censés rester responsables devant la communauté politique, et où l’action collective contre les dirigeants peut être considérée comme légitime lorsque les mécanismes politiques établis font défaut. Cet héritage est transmis aux nouvelles générations par la socialisation et les manuels scolaires en tant que partie importante de l’histoire nationale, ce qui préserve la légitimité et la valeur de ce répertoire d’action.

C’est là la différence frappante avec l’absolutisme russe hautement centralisé : un mélange de l’autocratie impitoyable des Mongols, héritée de la Horde d’or, et du messianisme impérial byzantin. Plus significative encore est la glorification, par la propagande et l’éducation, du totalitarisme stalinien par l’État russe contemporain, ainsi que de l’idée selon laquelle les citoyens doivent une loyauté inconditionnelle et un sacrifice de soi au dirigeant et à l’État.

Le lien entre cette tradition et l’Ukraine moderne doit être considéré comme une continuité culturelle, et non comme un lien de causalité direct. L’héritage démocratique cosaque est un puissant mythe politique qui peut être invoqué dans le contexte actuel pour établir une continuité avec le passé et, ce faisant, renforcer et légitimer la mobilisation politique dans le présent. La révolution orange et le Maïdan ont été le fruit de circonstances modernes : fraude électorale, corruption, intégration européenne, tendances autoritaires, société civile et conflit géopolitique.

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Viktor Kovalyov. La dernière Rada à la Sitch, milieu du XIXᵉ siècle // Domaine public

Permanence ou transformation du pouvoir des oligarques ?

Ces deux révolutions ont changé le gouvernement, mais elles n’ont pas complètement transformé le système politique ukrainien. Cela s’explique en partie par le fait que ce système a été historiquement façonné non seulement par les présidents et les citoyens, mais aussi par de puissants réseaux économiques.

Pendant une grande partie de la période post-soviétique, les oligarques ont exercé leur influence par les affaires, les partis politiques, la propriété des médias, le lobbying et leurs relations avec les institutions de l’État. Leur pouvoir reposait moins sur une idéologie unique que sur leur souplesse. En bref, les oligarques ukrainiens sont trop flexibles et trop riches pour échouer.

Cette flexibilité les a aidés à survivre aux bouleversements politiques de l’Ukraine. Les oligarques n’avaient pas toujours besoin de s’opposer aux révolutions. Ils devaient y survivre. Lorsqu’un président sortant devenait trop puissant, un oligarque pouvait soutenir les forces politiques qui le contestaient. Lorsqu’un nouveau président émergeait, ce même oligarque pouvait négocier avec la nouvelle administration. Lorsque les alliances politiques changeaient, les actifs médiatiques et les réseaux financiers pouvaient être réorientés.

Cette capacité d’adaptation aide à expliquer pourquoi les révolutions ukrainiennes ont à plusieurs reprises entraîné des transformations politiques sans pour autant démanteler complètement les réseaux d’influence sous-jacents. Le régime politique pouvait changer plus rapidement que la structure du pouvoir.

Ce point est particulièrement important car l’influence oligarchique et la faiblesse institutionnelle sont historiquement liées. Les puissants groupes d’affaires ont tiré profit de la faiblesse des tribunaux, d’une politique personnalisée, d’institutions étatiques opaques et de partis politiques souvent dépendants de personnalités et de réseaux financiers. Il était dans leur intérêt suprême de maintenir les institutions faibles et non autonomes. Il en a résulté un équilibre politique singulier : la société civile pouvait être suffisamment forte pour défier les présidents, tandis que les institutions restaient trop faibles pour pouvoir contraindre les élites politiques et économiques.

Ainsi, les puissants groupes oligarchiques ont été l’une des principales causes de la faiblesse des institutions démocratiques ukrainiennes. Grâce à leurs ressources financières disproportionnées, les oligarques pouvaient exercer une influence sur les tribunaux, les députés, les partis politiques, les journalistes et même les forces de l’ordre. Par le biais d’accords informels, de réseaux clientélistes et de relations personnelles, ils pouvaient contourner les institutions officielles et perpétuer un système dans lequel le pouvoir politique et économique s’exerçait en grande partie par des arrangements informels.

L’invasion à grande échelle de la Russie a radicalement modifié, sans toutefois l’éliminer, la dimension oligarchique de la politique ukrainienne. Les clans oligarchiques traditionnels ont perdu une grande partie de l’influence politique qu’ils avaient accumulée au cours de la période post-soviétique. L’État de guerre a concentré un pouvoir sans précédent entre les mains du président et de son administration, et la capacité des oligarques à les contester s’est considérablement réduite. La destruction ou l’occupation des actifs industriels, l’affaiblissement des médias contrôlés par les oligarques, l’absence d’élections et le pouvoir croissant de l’État en temps de guerre ont privé les oligarques de plusieurs mécanismes grâce auxquels la richesse était convertie en influence politique.

Pour autant, il ne faut pas confondre le déclin de l’ancien système oligarchique avec la disparition des pratiques oligarchiques. Les réseaux informels, l’accès personnel au pouvoir d’État et la concentration des opportunités économiques restent des caractéristiques importantes de l’économie politique ukrainienne. De plus, l’énorme effort de reconstruction qui suivra la guerre pourrait créer de nouvelles opportunités d’accumuler de l’influence économique et politique.

Sur le plan politique, l’ancien modèle oligarchique est donc affaibli. Mais sur le plan économique, la situation est bien plus complexe. Une analyse récente et fascinante publiée par la Fondation Carnegie (« Imaginer le système politique ukrainien après la guerre », par Petro Bourkovsky et Oleksiy Haran) sur le système politique ukrainien d’après-guerre explique que, bien que les clans oligarchiques traditionnels aient perdu de leur importance, des membres de l’establishment politique entourant Zelensky ont été accusés de s’être approprié certains des anciens mécanismes d’enrichissement personnel et d’influence informelle. Cela ne signifie pas pour autant que l’entourage de Zelensky constitue une oligarchie au sens ancien du terme. Cela renvoie à une réalité plus subtile : les réseaux peuvent disparaître tandis que la culture politique et les mécanismes du pouvoir informel perdurent.

De plus, la guerre a donné naissance à une nouvelle classe de gagnants économiques. La guerre ne se résume pas à la destruction de la richesse, mais consiste en une redistribution du pouvoir économique. Les productions de défense, l’énergie, les infrastructures, la logistique, la reconstruction, la technologie, les drones et les marchés publics militaires sont devenus des secteurs d’importance stratégique. Les personnes qui acquièrent du pouvoir dans ces secteurs ne ressemblent peut-être pas aux oligarques traditionnels. Il peut s’agir d’entrepreneurs du secteur de la défense, d’entreprises technologiques, de sociétés d’infrastructures, d’entreprises du secteur de l’énergie, d’investisseurs étrangers s’associant à des entreprises ukrainiennes ou d’anciens combattants se lançant dans la politique. Ainsi, l’économie politique d’après-guerre pourrait donner naissance à de nouvelles élites plutôt que de simplement ressusciter les anciens oligarques.

La question centrale n’est donc pas de savoir si l’Ukraine reviendra à son système oligarchique d’avant 2022, mais si l’État d’après-guerre parviendra à remplacer les réseaux personnels par des formes de pouvoir économique et politique transparentes, concurrentielles et institutionnellement responsables.

Mais le déclin des oligarques ne résout pas automatiquement le problème institutionnel de l’Ukraine. La désoligarquisation n’est pas synonyme de démocratisation. Vladimir Poutine a lui aussi mené une forme de désoligarquisation en Russie. Plutôt que de démanteler le pouvoir oligarchique au profit d’institutions indépendantes, il a écrasé, voire dans certains cas éliminé physiquement les oligarques qui contestaient son autorité, tout en plaçant fermement les autres sous le contrôle du Kremlin. Il en a résulté ce que l’on a appelé la « verticale du pouvoir » : un système hiérarchique dans lequel les élites économiques conservaient leur richesse et leurs privilèges en échange de leur loyauté politique et de leur obéissance.

Ainsi, des réseaux oligarchiques faibles pouvaient être remplacés par un pouvoir présidentiel plus fort sans pour autant donner naissance à des institutions démocratiques plus solides. C’est pourquoi la lutte autour du NABU et du SAPO revêt une telle importance. La question n’est pas simplement de savoir si l’un des groupes d’élites en contrôle un autre. Il s’agit de savoir si l’Ukraine peut créer des institutions suffisamment autonomes pour que ni les oligarques ni les présidents ne puissent facilement s’en emparer.

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Volodymyr Zelensky lors d’une visite sur le front d’Oleksandrivka, le 26 août 2026 // president.gov.ua

La légitimité paradoxale de Zelensky

Zelensky est une figure politique atypique, car sa légitimité provient à la fois de la démocratie électorale et de son identification directe à la nation ukrainienne en guerre. En 2019, il a remporté l’élection présidentielle avec 73,2 % des voix au second tour, lors d’un scrutin que les observateurs internationaux ont jugé compétitif et crédible. Son attrait politique reposait en partie sur le rejet de l’ancienne classe politique et sur la promesse de rompre avec le passé oligarchique de l’Ukraine.

Cette promesse était intrinsèquement populiste au sens large : Zelensky s’est présenté comme le représentant direct des Ukrainiens ordinaires plutôt que comme le produit des institutions politiques traditionnelles.

Son leadership en temps de guerre a renforcé ce lien. Depuis février 2022, Zelensky est devenu le visage international de la résistance ukrainienne. Son autorité n’est donc pas simplement constitutionnelle. Elle est également symbolique. Avec son « Je n’ai pas besoin d’un moyen de transport, mais de munitions ! », adressé au gouvernement américain, ou avec sa célèbre vidéo tournée de ses propres mains dans les rues de Kyïv au cours de la nuit qui a suivi l’invasion à grande échelle de la Russie, il est entré dans l’histoire et s’est érigé un monument. Zelensky s’est ainsi imposé comme une figure à la Churchill de la résistance face au Mal absolu, alors que presque tout le monde était prêt à baisser les bras.

Cela a créé un paradoxe. La même légitimité personnelle qui a aidé l’Ukraine à survivre à la guerre peut également rendre les freins institutionnels plus difficiles à mettre en œuvre. Un président doté d’une immense légitimité personnelle peut facilement devenir le centre politique autour duquel gravitent les partis, le Parlement et les institutions gouvernementales. La question n’est donc pas de savoir si Zelensky est personnellement un démocrate ou un dirigeant autoritaire, mais si les institutions ukrainiennes sont suffisamment solides pour contrôler n’importe quel président. C’est là le test institutionnel ultime.

La société civile et « le peuple »

La suspension des élections en Ukraine doit être comprise dans le contexte de la guerre : la loi martiale interdit les élections nationales. Organiser des élections à l’échelle nationale dans les conditions actuelles poserait des problèmes pratiques extraordinaires : des millions d’Ukrainiens sont déplacés, des millions vivent à l’étranger, des soldats servent au front, des territoires sont occupés, et les attaques et ingérences russes créeraient d’énormes défis en matière de sécurité. La loi ukrainienne reporte donc les élections tant que la loi martiale reste en vigueur.

Il serait injuste d’assimiler cette situation à une simple décision autoritaire d’annuler des élections. Mais il serait tout aussi erroné d’affirmer que l’absence d’élections n’a aucune conséquence pour la démocratie. Ce n’est pas le cas. Les urnes constituent une forme unique de responsabilisation, car elles offrent à chaque citoyen une chance formelle et égale de récompenser ou de sanctionner les dirigeants politiques. Ce n’est pas le cas des manifestations.

Ceux qui manifestent à Kyïv constituent un groupe auto-sélectionné. Ils peuvent être plus jeunes, plus citadins, plus instruits ou plus actifs politiquement que l’ensemble de la population. Les personnes âgées, les communautés rurales, les soldats, les citoyens déplacés, les personnes vivant à l’étranger et les citoyens épuisés par la guerre peuvent avoir des priorités différentes sans participer à la politique de la rue.

Il en résulte une distinction cruciale : les manifestations permettent de se faire entendre, tandis que les élections assurent la représentation. L’Ukraine dispose actuellement d’une forme exceptionnellement puissante de la première et manque de la seconde. Cela rend l’expression de l’opinion publique plus importante, mais aussi potentiellement moins représentative.

Cela modifie les motivations politiques de Zelensky et le rend plus réceptif à la mobilisation politique visible. Un président élu à l’approche d’un scrutin doit se soucier des électeurs. Un président qui ne peut être contesté par la voie électorale doit se soucier de sa légitimité qui, d’un point de vue conceptuel, ne peut se réduire aux seules élections ; elle peut avoir une portée plus large. Il ne peut actuellement pas dire, en substance : « Je dispose d’un mandat électoral tout frais ; vous pourrez me juger lors des prochaines élections. » Pas plus que les citoyens ne peuvent affirmer : « Nous vous remplacerons aux urnes. »

Au lieu de cela, la légitimité se négocie en permanence à travers l’approbation publique. Cela peut rendre Zelensky plus sensible à une mobilisation publique visible qu’un président élu bénéficiant de plusieurs années avant la fin de son mandat. Il doit donc maintenir sa légitimité par d’autres moyens : les résultats militaires, l’approbation publique, le soutien international, la société civile et la réactivité politique. Mais la réactivité ne remplace pas la représentation et ne constitue pas nécessairement un substitut sain aux élections. Elle peut donner lieu à une forme de politique dans laquelle le président observe la rue, évalue l’opinion publique et s’adapte en conséquence, tandis que les institutions restent secondaires.

Les urnes obéissent à une logique démocratique différente. Elles offrent à chaque citoyen une chance formelle égale d’exprimer une préférence, qu’il soit jeune ou âgé, citadin ou rural, politiquement actif ou politiquement passif. Il convient de garder cette distinction bien à l’esprit lorsqu’on évalue les récentes manifestations. Comme on l’a exprimé plus haut, celles-ci témoignent d’une prise de parole, pas nécessairement d’une représentation.

Des élections rendraient-elles Zelensky moins réactif ?

Peut-être. Mais cet argument doit être considéré avec prudence. En 1968, la France a été secouée par des manifestations massives qui sont depuis connues sous le nom d’« événements de mai 1968 ». Des centaines de milliers de jeunes citoyens français – étudiants, jeunes actifs et ouvriers – sont descendus dans la rue, ont occupé des bâtiments publics, des universités et des usines, ont perturbé les transports et organisé des grèves dans tout le pays. Fin mai, alors que les troubles se poursuivaient, le général de Gaulle a dissous l’Assemblée nationale et convoqué des élections législatives anticipées, qui se sont déroulées en deux tours en juin. Le résultat fut saisissant : les partis de gauche qui avaient largement soutenu ou tiré profit du mouvement de protestation ont subi une défaite cuisante, tandis que les gaullistes ont obtenu une majorité parlementaire écrasante. Une fois encore, cet épisode de l’histoire récente de la France illustre que les manifestations sont visibles, mais qu’elles ne reflètent pas toujours l’opinion de la majorité.

Le fait que de nombreux Ukrainiens urbains, jeunes et diplômés, soient mécontents de certaines décisions du président ne signifie pas que, si des élections étaient organisées, leur nouveau champion, Mykhaïlo Fedorov, remporterait la victoire. Et si Zelensky remportait à nouveau les élections et voyait son mandat renouvelé, il pourrait se sentir plus en sécurité et moins sensible aux manifestations.

Les élections confèrent aux gouvernements une période d’autorité durant laquelle ils peuvent mettre en œuvre des politiques sans devoir réagir à chaque fluctuation de l’opinion publique. La légitimité démocratique ne se résume pas à une simple réactivité face à la popularité immédiate. Un gouvernement élu à la majorité peut légitimement prendre des décisions impopulaires. Il peut également perdre des élections précisément parce que les citoyens sont en désaccord avec ces décisions.

Le problème du modèle ukrainien actuel réside dans le fait que le mécanisme de rétroaction est faussé. Les manifestants peuvent exercer une influence considérable, tandis que les citoyens qui ne manifestent pas ne disposent d’aucun canal immédiat équivalent.

La Grande-Bretagne de Churchill : une comparaison utile

Beaucoup comparent Zelensky à Churchill, comme je l’ai fait moi-même plus haut. Il existe en effet des similitudes frappantes, mais la comparaison est également pertinente lorsqu’on s’attarde sur les différences.

La Grande-Bretagne n’a pas organisé d’élections législatives pendant la Seconde Guerre mondiale. Les élections législatives précédentes avaient eu lieu en novembre 1935, et les suivantes n’ont eu lieu qu’en juillet 1945. Le Parlement a adopté à plusieurs reprises des lois prolongeant le mandat du Parlement de guerre. Churchill est devenu Premier ministre en mai 1940 et est resté en fonction jusqu’en juillet 1945. Mais le point important est que la Grande-Bretagne n’a pas suspendu la responsabilité politique simplement parce qu’elle avait suspendu les élections.

Churchill n’a pas été élu Premier ministre au suffrage direct par le peuple britannique en 1940, contrairement à Zelensky. Il a été nommé après la démission de Neville Chamberlain, car il était en mesure de former un gouvernement capable de s’attacher le soutien du Parlement. Le gouvernement de guerre était une coalition. Le Parlement a continué à fonctionner. Les partis politiques ont conservé leur rôle. L’opposition a été intégrée au gouvernement d’union nationale, mais elle n’a pas cessé d’exister.

Le système britannique a donc conservé de solides substituts institutionnels à la responsabilité électorale. Cette distinction revêt une importance capitale. Churchill a gouverné sans élection, mais il n’a pas gouverné sans le Parlement. En effet, la démonstration ultime de la force des institutions britanniques est survenue immédiatement après la guerre.

Les élections de juillet 1945 ont été les premières élections générales britanniques depuis 1935. Le Parti travailliste a remporté une victoire écrasante, Clement Attlee est devenu Premier ministre et Churchill est devenu chef de l’opposition. L’électorat britannique a en effet fait passer un message profond : remporter la guerre ne donnait pas à Churchill le droit de décider de ce que deviendrait la Grande-Bretagne après la guerre.

C’est la leçon que l’Ukraine devrait retenir. Cette comparaison ne signifie pas que l’Ukraine doit organiser des élections alors qu’une invasion est en cours. Les circonstances sont tout à fait différentes. Elle implique quelque chose de plus subtil : la suspension des élections est moins dangereuse sur le plan démocratique lorsque des institutions solides continuent d’offrir des mécanismes alternatifs de responsabilité, et la Grande-Bretagne de Churchill en disposait.

La faiblesse des institutions ukrainiennes fait la différence

La capacité limitée de la Verkhovna Rada à faire contrepoids au pouvoir exécutif s’est manifestée lorsqu’elle a d’abord approuvé la décision présidentielle de réduire l’autonomie du NABU (22 juillet 2025), puis, neuf jours plus tard (31 juillet), de la rétablir. Cette seconde décision résultait davantage du revirement de Zelensky et a révélé la faiblesse de l’autonomie parlementaire.

Il en va de même pour les partis politiques. Les partis ukrainiens ont toujours été fortement incarnés et dépendent souvent de leur leader plutôt que de structures idéologiques ou organisationnelles profondément enracinées. Le parti SN (Slouha Narodou – Serviteur du peuple) de Zelensky illustre particulièrement bien cette incarnation.

Lors des élections législatives de 2019, SN a remporté 254 sièges et une majorité absolue, ce qui constituait une première  pour un parti ukrainien depuis l’indépendance. Mais ce succès électoral ne s’est pas nécessairement traduit par une organisation partisane forte et autonome, capable de contrôler régulièrement le président.

Le pouvoir judiciaire pose un problème encore plus grave. L’Ukraine a entrepris d’importantes réformes judiciaires, mais les tribunaux restent vulnérables à la politisation et aux faiblesses institutionnelles. Freedom House souligne des problèmes persistants concernant l’indépendance du système judiciaire, les effectifs et la capacité des citoyens à obtenir justice. L’organisation identifie également la corruption comme un problème grave et note que la volonté politique de la combattre a été inégale.

Or les tribunaux sont précisément les institutions qui devraient protéger les citoyens et les organismes publics contre les abus du pouvoir exécutif. Si le Parlement, les partis et les tribunaux sont faibles, c’est la société qui en fait les frais. Et la société a démontré à maintes reprises qu’elle était prête à en assumer le fardeau.

Les crises liées au NABU et à la destitution de Fedorov

C’est pourquoi la crise du NABU a constitué un test pour le système, et elle mérite d’être considérée comme davantage qu’un simple différend sur la politique de lutte contre la corruption. Le NABU et le SAPO représentent quelque chose de plus vaste : la tentative de construire des institutions autonomes capables de fonctionner indépendamment du pouvoir politique. Lorsque le gouvernement a cherché à affaiblir leur indépendance, les manifestants ont considéré cette question comme une ligne rouge démocratique. Les gouvernements européens ont également mis en garde contre le fait que cette mesure pourrait compromettre la trajectoire de réforme de l’Ukraine et son intégration européenne.

Le gouvernement a finalement fait marche arrière. Ce fut une victoire démocratique, mais aussi un avertissement institutionnel. La garantie la plus solide de l’indépendance du NABU ne s’est avérée être ni les tribunaux, ni le Parlement agissant de manière préventive, ni une convention constitutionnelle bien établie. Ce fut la mobilisation citoyenne. C’est précisément pour cette raison que ces manifestations ne doivent pas être simplement saluées comme la preuve que la démocratie ukrainienne est florissante.

La controverse de 2026 autour de Mykhaïlo Fedorov illustre un autre aspect du même problème. Fedorov s’était forgé une réputation publique de réformateur et de représentant d’une approche technologiquement innovante de l’effort de guerre ukrainien. Son limogeage a donc revêtu une importance qui dépasse le simple remaniement ministériel.

La réaction de l’opinion publique a transformé cette décision personnelle en un enjeu politique plus large. L’appel lancé par la suite par Fedorov en faveur d’élections en temps de guerre est particulièrement important. Son argument n’était pas simplement qu’il méritait personnellement un soutien politique. Il s’agissait plutôt de souligner que le système ukrainien en temps de guerre avait besoin d’une légitimité démocratique renouvelée. Reuters a décrit son intervention comme le défi politique intérieur le plus important lancé à Zelensky depuis le début de l’invasion à grande échelle.

Cela introduit une nouvelle variable. Plus les élections sont reportées, plus les acteurs politiques risquent de rechercher d’autres formes de légitimité. Un ministre populaire peut devenir une figure politique sans avoir brigué de mandat électoral. Un commandant militaire (par exemple Valeriy Zaloujny ou Andriy Biletsky) peut acquérir une autorité politique grâce à sa réputation sur le champ de bataille. Un leader de la société civile peut gagner en influence par la mobilisation publique. Le président conserve son autorité constitutionnelle formelle, mais des sources concurrentes de légitimité commencent à émerger.

Cela pourrait, à terme, renforcer la démocratie ukrainienne, mais cela pourrait également donner lieu à une politique fondée sur les personnalités plutôt que sur les institutions. Le défi consistera à traduire ces nouvelles formes de légitimité en partis politiques compétitifs et en institutions responsables dès que les élections redeviendront possibles.

Après la guerre : d’une démocratie de la résistance à une démocratie des institutions

L’Ukraine peut-elle transformer la capacité de la société à résister au pouvoir en institutions capables de contrôler ce pouvoir de manière systématique ? C’est là la prochaine étape du développement démocratique. La réponse ne peut se résumer à davantage de manifestations. Elle ne peut pas non plus se limiter à davantage d’élections. L’Ukraine aura besoin à la fois d’une concurrence électorale et d’institutions solides.

Mais les élections ne résoudront pas à elles seules le problème institutionnel. Si les élections ne font que produire un autre président charismatique, avec un parti faible, un Parlement dépendant et des tribunaux vulnérables, le problème fondamental persistera. L’objectif devrait donc être d’institutionnaliser les valeurs mêmes pour lesquelles les Ukrainiens sont descendus à plusieurs reprises dans la rue.

L’indépendance du NABU ne devrait pas dépendre de la volonté des citoyens de manifester. Le contrôle parlementaire ne devrait pas dépendre de la popularité du président. L’indépendance du système judiciaire ne devrait pas dépendre de l’intégrité personnelle de chaque juge. Les partis politiques ne devraient pas être uniquement des instruments au service de personnalités. Et la passation pacifique du pouvoir devrait devenir une procédure politique ordinaire plutôt qu’un exploit révolutionnaire extraordinaire.

Le danger est que des institutions d’exception du fait de la guerre deviennent des habitudes politiques permanentes. L’Ukraine doit donc éviter la tentation de conclure que le modèle en temps de guerre est tout simplement plus efficace que la politique démocratique ordinaire. C’est la leçon inverse qu’il convient d’en tirer. La guerre a démontré l’importance d’un État capable. Elle n’a pas démontré qu’un État capable nécessite des institutions faibles.

Le paradoxe démocratique de l’Ukraine

L’histoire politique de l’Ukraine peut donc être interprétée comme une lutte permanente entre trois forces : l’autorité politique personnelle, les réseaux informels de pouvoir et la résistance de la société civile. La présidence de Zelensky représente une forme nouvelle d’autorité personnelle : moins oligarchique, plus directement liée à la légitimité populaire et transformée par les conditions de guerre. Les récentes manifestations révèlent les tensions entre ces forces. Le président reste puissant, les anciens oligarques sont affaiblis, les institutions restent incomplètes et la société conserve sa capacité d’intervention.

C’est pourquoi la démocratie ukrainienne ne devrait pas être simplement qualifiée de «fonctionnelle » ou d’« en échec ». Elle fonctionne selon un mécanisme inhabituel. Lorsque les freins formels s’affaiblissent, c’est la société qui prend le relais. Lorsque les élections disparaissent, la légitimité publique gagne en importance. Lorsque le Parlement hésite, la rue passe à l’action. Lorsque les partis sont faibles, les personnalités prennent le dessus. Lorsque les réseaux oligarchiques déclinent, la centralisation présidentielle prend davantage d’importance. Et lorsque le président bat en retraite sous la pression publique, la démocratie démontre sa résilience, mais expose également sa faiblesse institutionnelle.

Le défi de l’Ukraine est sans commune mesure avec ceux des autres démocraties en transition. Sa guerre n’est pas simplement un conflit conventionnel entre États. C’est aussi une lutte pour la souveraineté, l’identité politique et la nature même de l’État que deviendra l’Ukraine.

L’Ukraine a déjà démontré que ses citoyens sont capables de défendre la démocratie. La prochaine étape consiste à rendre la démocratie moins dépendante de la capacité pour les citoyens à la défendre personnellement. L’Ukraine dispose d’un veto démocratique. Elle a désormais besoin d’un système démocratique capable d’exercer ce veto de manière institutionnelle. C’est là toute la différence entre une démocratie qui survit grâce au courage civique et une démocratie soutenue aussi par des institutions.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

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<p>Cet article La société ukrainienne sait défendre la démocratie, mais saura-t-elle construire des institutions ?  a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (3628 mots)

Singapour a sanctionné la Russie dès mars 2022. Elle reste pourtant l’une des principales places asiatiques où des opérations interdites à des acteurs européens ou américains peuvent être effectuées légalement au regard du droit local. La contradiction n’est qu’apparente : la cité-État condamne l’agression russe, mais refuse de transposer les sanctions unilatérales de Washington ou de Bruxelles dans le droit singapourien. Sa puissance comme place financière, port de transbordement et centre de négoce transforme cette autonomie normative en faiblesse structurelle du camp occidental. La visite de Lawrence Wong à Kazan, en juin 2026, en fournit l’illustration politique la plus nette.

Sanctionner Moscou sans s’aligner

Le 18 juin 2026, Lawrence Wong s’est rendu à Kazan pour le sommet commémoratif ASEAN-Russie et y a rencontré Vladimir Poutine. L’image est singulière. Singapour reste le seul État de l’ASEAN à avoir adopté, dès mars 2022, ses propres sanctions contre Moscou. La Russie l’a en retour classé parmi les pays « inamicaux ». Pourtant, quatre ans plus tard, le Premier ministre singapourien assume le dialogue avec le Kremlin et participe à l’adoption d’un plan de coopération ASEAN-Russie pour 2026-2030. Ce déplacement ne marque donc pas un revirement prorusse. Il révèle plutôt une doctrine : la condamnation juridique de l’invasion n’emporte ni rupture diplomatique, ni alignement général sur les régimes de sanctions occidentaux19.

La position singapourienne est juridiquement cohérente. Singapour a condamné l’invasion russe comme une violation grave de la Charte des Nations Unies et de la souveraineté d’un petit État. Pour une cité-État dont la sécurité dépend de la force des règles internationales, l’enjeu est existentiel. En mars 2022, le gouvernement a donc interdit le transfert vers la Russie de tous les biens figurant sur sa liste militaire ainsi que des catégories 3, 4 et 5 de sa liste des biens à double usage : électronique, informatique, télécommunications et sécurité de l’information. La Monetary Authority of Singapore a parallèlement imposé des mesures financières contre VTB, VEB, Promsvyazbank et Rossiya Bank, restreint certaines levées de fonds au bénéfice de l’État russe et de sa banque centrale, et interdit l’usage des actifs numériques pour contourner ces mesures20.

Mais Singapour n’a jamais transformé cette condamnation en reprise automatique des règles de Washington ou de Bruxelles. La doctrine officielle de Singapore Customs est explicite. Dans sa documentation sur les sanctions et les red flags, l’administration rappelle que la ville de Singapour applique les résolutions contraignantes du Conseil de sécurité des Nations Unies et son propre droit, mais qu’elle « ne fait pas appliquer les sanctions unilatérales imposées par d’autres pays ». Ce principe est la clé du système. Une transaction interdite à une banque française par le règlement européen n’est pas, de ce seul fait, interdite à une banque ou à un négociant singapourien. Une société inscrite par l’OFAC ne devient pas automatiquement illégale en droit singapourien, même si son inscription peut rendre toute relation avec elle extrêmement risquée pour une contrepartie dépendante du dollar, des banques américaines ou du marché des États-Unis21.

Singapour n’est donc pas un « paradis des sanctions » au sens classique. Il constitue plutôt une juridiction-interface entre plusieurs ordres normatifs. Le droit singapourien interdit effectivement certaines opérations avec la Russie, mais son périmètre est plus étroit que celui du règlement européen 833/2014 ou du dispositif américain construit autour des executive orders et de l’OFAC. C’est de cet écart que naît l’arbitrage juridictionnel : certaines opérations peuvent être licites au regard du droit singapourien tout en étant interdites à un opérateur européen ou américain.

Le pétrole russe, première brèche

Le pétrole en fournit l’exemple le plus clair. Singapour n’a pas rejoint l’embargo européen sur le brut et les produits pétroliers russes. Interrogé au Parlement en février 2023 sur l’importation, le négoce, le stockage, le mélange et la manutention de produits russes, le ministère singapourien du Commerce et de l’Industrie a rappelé que Singapour n’était pas partie prenante à l’interdiction européenne. Le gouvernement a parallèlement publié un avis invitant les entreprises à mesurer leur exposition au price cap du G7, de l’Union européenne et de l’Australie, sans transformer ce mécanisme en embargo général de droit singapourien22.

Cette différence compte parce que Singapour n’est pas un marché pétrolier périphérique. La cité-État est un centre mondial de négoce, de stockage, de soutage, d’assurance maritime, de financement du commerce et de raffinage. Une cargaison russe peut donc trouver à Singapour des infrastructures, des intermédiaires et des services qui ne sont pas interdits par le seul droit singapourien alors que la même opération serait prohibée à un opérateur soumis au droit de l’Union. Ce différentiel ne constitue pas en lui-même un contournement : il résulte de l’absence d’identité entre les ordres juridiques.

Il ne signifie pas non plus que tout opérateur singapourien est immunisé contre les sanctions étrangères. Un paiement en dollars susceptible de transiter par une banque correspondante américaine, une assurance souscrite auprès d’un prestataire soumis au droit britannique ou une contrepartie européenne peuvent réintroduire les règles de ces juridictions dans l’opération. La question n’est donc pas seulement de savoir où se trouve l’entreprise, mais quelles infrastructures financières, contractuelles et technologiques elle mobilise.

Le cas de 2Rivers Pte Ltd montre comment cette fragmentation peut basculer de l’arbitrage licite vers le contournement sanctionné. Le 18 juillet 2025, l’Union européenne a inscrit cette société de négoce pétrolier établie à Singapour, anciennement Coral Energy Pte Ltd, sur sa liste de sanctions. Selon le Conseil, le groupe 2Rivers a facilité les expéditions et exportations de pétrole russe, notamment de Rosneft, en dissimulant l’origine réelle du pétrole, et contrôle une part importante des navires appartenant à la « flotte fantôme » russe23.

La qualification doit rester précise. Cette inscription ne démontre pas une complaisance générale de Singapour. Elle montre que des opérateurs peuvent utiliser une juridiction ouverte au commerce russe pour exploiter les différences de droit, les changements de propriété des navires, les chaînes contractuelles et l’opacité sur l’origine des cargaisons. Le rôle de Singapour est ainsi moins celui d’un sanctuaire que celui d’un nœud : négoce, financement, gestion maritime, assurance et documentation commerciale peuvent s’y rencontrer sans que l’ensemble de l’opération soit nécessairement soumis au même droit.

Singapour, juridiction-interface

La même logique apparaît dans les technologies à double usage. Dès mars 2022, le Trésor américain a sanctionné Alexsong Pte Ltd, basée à Singapour, pour avoir facilité des transactions au profit du réseau russe Serniya, accusé de se procurer clandestinement des technologies sensibles. En février 2023, l’OFAC a désigné Asia Trading & Construction Pte Ltd, liée selon Washington à Rostec. En juin 2024, PCB Line Pte Ltd a été ajoutée à la liste américaine sous le régime russe. L’Union européenne a, de son côté, placé Deflog Technologies Pte Ltd dans l’annexe IV de son régime sectoriel, puis Splendent Technologies Pte Ltd en février 2025 parmi les entités soumises à des restrictions renforcées sur les biens à double usage et les technologies susceptibles de contribuer au complexe militaro-industriel russe24.

Ces cas montrent une évolution importante. Le problème n’est plus seulement l’exportation directe d’un composant depuis l’Union européenne ou les États-Unis vers la Russie. Il est la fragmentation d’une chaîne d’approvisionnement : fabricant occidental, distributeur asiatique, société de négoce singapourienne, utilisateur final déclaré dans un pays tiers, puis éventuelle réexportation vers la Russie. Dans ce schéma, la juridiction pertinente change à chaque étape. C’est précisément ce que les régimes de sanctions occidentaux cherchent désormais à contrôler.

Il faut cependant écarter un contresens fréquent sur le rôle du port franc. Les zones franches et les procédures de transbordement de Singapour ne constituent pas une exemption générale permettant de faire disparaître une destination russe. Le Strategic Goods Control System couvre l’exportation, le transit et le transbordement des biens stratégiques. Pour les catégories soumises aux restrictions russes décidées en 2022, les demandes de permis à destination de la Russie doivent être rejetées25.

La brèche apparaît ailleurs. Elle existe en amont, lorsqu’un produit qui n’entre pas dans le champ de l’interdiction singapourienne reste librement commercialisable localement ; ou en aval, lorsqu’une société tierce ment sur l’utilisateur final, modifie la destination réelle ou utilise une chaîne de réexportation. Le droit singapourien ne légalise donc pas la fraude documentaire. Il laisse simplement subsister un champ d’opérations que Bruxelles ou Washington ont choisi, eux, d’interdire.

Ce mécanisme explique pourquoi l’efficacité du contrôle dépend moins de la taille du commerce bilatéral officiel avec la Russie que de la position de Singapour dans les chaînes mondiales. Un composant peut être facturé par une société singapourienne sans être fabriqué dans la cité-État. Une cargaison peut être négociée, financée ou assurée depuis Singapour sans y être consommée. Un navire peut changer d’affréteur, de gestionnaire ou de contrepartie sans que sa marchandise ait changé physiquement. Dans une économie de plateforme, la juridiction pertinente peut être celle du contrat, du paiement, de l’assureur, de l’exportateur ou de l’intermédiaire. C’est cette fragmentation que les réseaux d’approvisionnement russes cherchent à exploiter.

L’Occident tente de faire voyager ses sanctions

À l’origine, Bruxelles et Washington contrôlaient surtout leurs propres opérateurs : ne pas vendre à la Russie, ne pas financer telle banque, ne pas assurer tel transport. À mesure que Moscou a réorganisé ses approvisionnements, le centre de gravité s’est déplacé vers les intermédiaires de pays tiers. L’enjeu n’est plus seulement de fermer la frontière économique entre l’Occident et la Russie, mais d’empêcher qu’un composant européen ou américain soit vendu à une société apparemment ordinaire en Asie avant d’être réexporté vers un utilisateur russe.

L’Union européenne tente ainsi de faire voyager sa norme avec le produit. L’article 12g du règlement 833/2014 impose, pour certaines catégories de biens sensibles vendus à des pays tiers non partenaires, une clause contractuelle interdisant leur réexportation vers la Russie ou leur utilisation en Russie : la no-Russia clause. Le règlement a parallèlement été enrichi d’outils de vigilance et de contrôle destinés à réduire le risque de réexportation indirecte. L’Union peut aussi inscrire directement des entreprises de pays tiers à l’annexe IV et leur fermer l’accès aux biens européens les plus sensibles26.

Washington dispose d’un levier plus puissant encore : l’accès au système financier et technologique américain. L’inscription de PCB Line par l’OFAC mentionne explicitement un risque de sanctions secondaires au titre de la section 11 de l’Executive Order 14024. Une société singapourienne peut donc se trouver face à une opération qui n’est pas interdite par le seul droit singapourien mais qui devient économiquement insoutenable si elle menace son accès au dollar, aux banques correspondantes, aux fournisseurs américains ou à certains clients internationaux27.

C’est la distinction essentielle entre l’applicabilité d’une règle étrangère et sa puissance extraterritoriale. Le droit américain ne devient pas automatiquement le droit de Singapour. Il peut néanmoins modifier le comportement des entreprises singapouriennes parce que l’accès au système américain constitue un actif économique majeur. De la même manière, une entreprise européenne ne peut utiliser une filiale singapourienne comme simple écran pour neutraliser ses propres obligations européennes : le droit de l’Union comporte désormais des mécanismes de contrôle de la réexportation et de la responsabilité des opérateurs.

Singapour n’est pas Dubaï

Cette asymétrie explique pourquoi Singapour reste moins confortable que Dubaï pour le contournement financier pur. La Monetary Authority of Singapore protège la réputation de la place, les grandes banques locales ont une exposition internationale massive et les procédures de lutte contre le blanchiment et de connaissance du client sont robustes. Singapore Customs demande en outre aux entreprises d’identifier les red flags, d’assurer la transparence des opérations et de mesurer leur exposition aux sanctions unilatérales étrangères susceptibles d’avoir des effets extraterritoriaux28.

Les entreprises singapouriennes ne disposent donc d’aucun droit positif leur permettant de « contourner » une sanction étrangère. Elles évoluent dans un ordre juridique qui ne transpose simplement pas, par principe, toutes les interdictions étrangères. C’est une nuance décisive. Le premier cas serait une politique d’assistance au contournement. Le second relève de la souveraineté normative.

La pluralité des droits, talon d’Achille des sanctions

Moscou ne s’y est d’ailleurs pas trompé. En mars 2022, la Russie a inscrit Singapour sur sa liste des pays et territoires « inamicaux », aux côtés des États-Unis, du Royaume-Uni, du Japon et des États membres de l’Union européenne. La mesure a notamment ouvert des procédures dérogatoires pour certaines transactions avec des créanciers issus de ces juridictions. Singapour a donc supporté un coût politique réel du fait de ses propres sanctions. La rencontre Wong-Poutine de juin 2026 n’efface pas cette histoire. Elle montre au contraire que la cité-État sépare trois niveaux : la condamnation juridique de l’agression, les restrictions qu’elle juge nécessaires à sa propre sécurité, et la préservation de relations diplomatiques et économiques dans les domaines qui restent licites29.

C’est la leçon centrale pour l’Europe. Les sanctions contre la Russie sont souvent pensées à Bruxelles comme un ensemble normatif dont l’efficacité dépendrait essentiellement de son approfondissement : ajouter des biens, des banques, des navires et des individus. Or l’expérience singapourienne montre que le problème est aussi géographique et juridique. Entre une interdiction européenne et son effet réel sur la Russie s’interposent des juridictions qui ne partagent ni les mêmes listes, ni les mêmes catégories de biens, ni les mêmes interdictions financières, ni la même conception de l’extraterritorialité.

L’objectif ne peut donc être de transformer Singapour en simple relais réglementaire de Bruxelles. Il faut plutôt fermer les circuits précis qui relient un bien ou un service occidental à la Russie : contrôle de l’utilisateur final, obligations contractuelles de non-réexportation, traçabilité des composants, coopération douanière, surveillance du transport maritime, ciblage des sociétés écrans et, lorsque les preuves le justifient, sanctions contre les intermédiaires de pays tiers. Le défi consiste à réduire l’espace d’arbitrage sans pousser les grandes places asiatiques à considérer les sanctions européennes comme une tentative générale d’imposer le droit de l’Union au reste du monde.

La visite de Lawrence Wong à Kazan résume ce nouvel environnement. Singapour peut sanctionner la Russie, rencontrer Poutine, coopérer avec l’ASEAN et refuser simultanément d’appliquer l’intégralité des sanctions occidentales. Il n’y a là aucune contradiction du point de vue singapourien. C’est l’expression d’un monde où plusieurs ordres juridiques se superposent sans se confondre. Pour Moscou, ces interstices sont devenus une ressource économique. Pour l’Europe, ils constituent désormais l’un des principaux fronts juridiques de la guerre des sanctions.

<p>Cet article Singapour, l’angle mort juridique des sanctions occidentales contre la Russie a été publié par desk russie.</p>

20.09.2026 à 21:06

Les vétérans et les électeurs : les élections à la Schrödinger en Russie

Lessia Bidotchko&nbsp;et&nbsp;Adam Ure

Le Kremlin cherche à transformer la guerre en routine politique : intégrer les vétérans à une nouvelle élite soigneusement contrôlée, administrer l’annexion comme un fait accompli et projeter auprès d’une population fatiguée l’image d’une normalité préservée.

<p>Cet article Les vétérans et les électeurs : les élections à la Schrödinger en Russie a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (2534 mots)

Les premières élections législatives russes organisées en temps de guerre visent trois objectifs à la fois : intégrer les vétérans au « poutinisme » sans leur permettre de le remodeler, faire passer l’annexion pour une simple formalité administrative, et vendre à une population lassée par la guerre une normalité que l’État n’a plus les moyens de s’offrir.

La Russie organise des élections à la Douma d’État du 18 au 20 septembre 2026. Il s’agit des premières élections législatives russes se déroulant véritablement en temps de guerre : les soldats voteront depuis leurs unités, des procédures spéciales régissent le scrutin dans les zones du front et des territoires occupés, et 11 circonscriptions uninominales ont été délimitées sur le territoire ukrainien occupé, certaines s’étendant officiellement jusqu’à des villes que la Russie ne contrôle pas. Moscou utilise ces élections pour transformer l’annexion en une routine administrative.

Les élections, source de vulnérabilité

Cette tentative de normalisation de la guerre met en évidence le paradoxe majeur auquel Moscou est confrontée. La guerre contre l’Ukraine dure depuis plus de douze ans, mais le Kremlin a largement maintenu une stratégie visant à isoler de l’invasion la majorité des Russes – qui ont choisi de laisser faire.

Toute opposition significative a été démantelée il y a des années, et Iabloko, le seul parti enregistré ouvertement opposé à la guerre, a été rayé des listes électorales en août ; sa cote de popularité avait commencé à remonter avant même qu’il n’ait fait campagne. Ainsi, pas d’affrontement entre le régime et ses détracteurs, mais une compétition entre des acteurs que le régime a déjà approuvés.

Imaginez Poutine rencontrant Brejnev en enfer et se vantant : « Léonid Ilitch, j’ai respecté ton principe : un seul nom sur le bulletin de vote. » Brejnev n’est pas impressionné : « De notre temps, un seul nom figurait parce que le Parti avait déjà choisi. » « Et aujourd’hui ? » « Aujourd’hui, un seul homme est à la fois le Parti, le bulletin de vote et le résultat. Tu n’as pas restauré le système soviétique, tu t’es contenté d’éliminer sa bureaucratie. »

Pourtant, un résultat truqué ne rend pas le scrutin dénué de sens. Le Kremlin a besoin de ces élections pour deux objectifs contradictoires : pour projeter et perpétuer une normalité contrôlée, tout en démontrant le soutien populaire aux objectifs de guerre du Kremlin. La guerre doit être suffisamment visible pour légitimer les vétérans, l’annexion et les sacrifices continus, tout en restant suffisamment lointaine pour que le vote puisse encore donner l’impression d’un temps de paix. Une élection prédéterminée peut révéler comment le Kremlin compte ancrer la guerre dans le système politique russe et où cet effort risque de se heurter à des difficultés.

Les anciens combattants, nouvelle nomenklatura de la Russie ?

Poutine s’est déjà servi des élections pour afficher sa légitimité et son contrôle, et pour gérer des élites rivales. Cette fois-ci, il doit également faire face au problème croissant que représente la classe des anciens combattants de retour au pays.

Novaïa Gazeta Europe estime qu’au total, 2,5 millions de personnes ont été mobilisées pour combattre, dont au moins 400 000 sont déjà rentrées du front, et 700 000 autres devraient suivre si la guerre prend fin. L’ensemble du contingent soviétique en Afghanistan, sur neuf ans, s’élevait à 620 000 hommes.

Les vétérans reviennent avec l’espoir d’un statut privilégié, mais aussi avec des réseaux de combattants et des griefs accumulés pendant la guerre. La question politique qui se pose à Moscou est donc de savoir comment empêcher ce nouveau groupe important de développer ses propres intérêts et ses propres organisations. Le Kremlin a déjà observé ce cas de figure à deux reprises : les « afgantsy », vétérans de l’Afghanistan, dont les associations ont sombré dans le monde des affaires et du crime organisé à mesure que l’État soviétique s’effondrait, et les « Wagner » de Prigojine, qui ont marché sur Moscou en juin 2023. Sa réponse consiste à récompenser la loyauté à titre individuel plutôt que de laisser ces anciens combattants s’organiser collectivement : plans d’emploi, postes réservés dans la fonction publique, reconversion professionnelle, primes versées par les employeurs, dont une grande partie est répercutée sur les budgets régionaux déjà déficitaires. L’État qui a payé ces hommes pour qu’ils partent à la guerre doit désormais les payer à nouveau pour qu’ils rentrent chez eux sans faire de vagues.

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Viktor Diadioura, vétéran de la guerre contre l’Ukraine et responsable de l’Association des vétérans à Chtchiolkovo, dans la région de Moscou, vote dans un bureau de la ville en septembre 2026 // radio1.ru

Poutine est allé plus loin en suggérant que les anciens combattants devraient former une nouvelle classe politique, en substance une « nouvelle élite » susceptible de constituer la future direction du pays. Il a mis en place en 2024 un projet appelé L’Ère des héros, destiné à propulser rapidement les anciens combattants (ainsi que d’autres contributeurs à l’effort de guerre, tels que les travailleurs du complexe militaro-industriel) à des postes au sein de l’État. La nomenklatura soviétique était, littéralement, une liste de postes contrôlés par le Parti. L’Ère des héros est une liste contrôlée par l’administration présidentielle (c’est le sens de la blague sur Brejnev). Ayant éliminé la bureaucratie, le régime ne dispose d’aucune institution capable de former une nouvelle élite. Il ne peut que la nommer.

Sans surprise, Russie unie a été le principal vecteur de la création de cette nouvelle caste de guerriers. Sur les 4 374 candidats à ses primaires cette année, 535, soit 12 %, étaient enregistrés comme anciens combattants, une catégorie dont les totaux de votes préliminaires ont été automatiquement gonflés de 25 %. D’autres partis ont également mis en avant des anciens combattants comme candidats : la Commission électorale centrale a autorisé 1 586 anciens combattants à se présenter aux élections fédérales, régionales et locales, dont au moins 200 pour les 450 sièges de la Douma. En 2024, 308 anciens combattants de Russie unie avaient remporté des élections locales et régionales. Aujourd’hui, c’est la première fois qu’ils font leur entrée au parlement fédéral.

Le Kremlin a mis en place un quota d’anciens combattants, et non un lobby d’anciens combattants. Le candidat idéal est un ancien combattant, loyal sur le plan administratif et inexpérimenté sur le plan politique – il s’agit d’un parcours, pas d’une circonscription. Aucun parcours n’est disqualifiant. Vladislav Golovine, 29 ans, a commandé un peloton d’infanterie de marine à Marioupol, y a été blessé, a participé à l’émission « L’Ère des héros » et figure désormais en tête de la liste fédérale de Russie unie aux côtés du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et du maire de Moscou Sergueï Sobianine ; Kyïv le recherche pour crimes de guerre. Édouard Chonov, figurant sur la liste moscovite du parti, est un ancien combattant des forces spéciales qui a pris part à l’occupation de la région de Kyïv et pourrait avoir été impliqué dans des crimes de guerre à Boutcha. Les états de service font office de références. La complicité lie plus étroitement que l’idéologie, et elle ne réclame jamais d’augmentation de salaire. D’autres « anciens combattants » sont probablement des cadres politiques au profil desquels on a ajouté un parcours militaire. Quoi qu’il en soit, le Kremlin veut des vétérans qu’il peut contrôler, plutôt que des personnalités militaires susceptibles de faire cavalier seul. Ils sont intégrés au poutinisme sans que celui-ci ne change. C’est ainsi que la guerre est censée se reproduire politiquement une fois les combats terminés.

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Vote à Makiïvka, dans la partie occupée de la région de Donetsk, le 19 septembre 2026 // News Makeevka

La guerre à la Schrödinger[1]28

Russie unie se présente à la fois comme le parti de la guerre de Poutine et comme le parti qui protège les Russes de la guerre en les isolant de celle-ci. Ses deux figures de proue mènent deux campagnes différentes : le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, rejette comme futiles les appels à mettre l’économie en état de guerre et promet à une population lassée que rien ne changera, tandis que Poutine déclare à cette même population que les « héros de l’opération militaire spéciale » ont permis aux Russes de ressentir ce qu’est la Russie.

L’ancienne formule consistait à offrir la stabilité sous forme de cadeaux préélectoraux : routes, écoles, infrastructures mises en service juste avant le scrutin. Mais cette formule a fait son temps : les budgets sont déficitaires, et même Moscou et Krasnoïarsk procèdent à des suppressions d’écoles et de cliniques. Il s’agit là d’une « stabilité négative ». Le Kremlin ne peut plus acheter la normalité dont il a besoin pour faire bonne figure ; il peut la simuler et la contrôler – d’où les restrictions imposées à Telegram et WhatsApp, et la chasse aux VPN. La guerre déteint de toute façon sur le scrutin : les députés communistes affirment désormais haut et fort que l’économie ne peut pas supporter une guerre de longue durée.

Les frappes de Kyïv en Russie redessinent la géographie de l’insécurité et, dans les territoires occupés, elles empêchent Moscou de banaliser l’annexion que les nouvelles circonscriptions sont censées entériner. Lors de la crise pétrolière de l’été, Poutine a ouvertement rejeté l’offre de Zelensky d’un moratoire mutuel sur les frappes contre l’arrière : le choix de maintenir la guerre visible est le sien, à l’encontre des instincts de sa propre liste électorale.

Le Kremlin utilise le scrutin pour « blanchir » la guerre et l’annexion en les intégrant dans des parcours politiques ordinaires. L’Occident devrait refuser ce « blanchiment » : tout député élu depuis un territoire occupé ou via le quota réservé aux anciens combattants devrait être mis sous sanctions le jour de l’annonce des résultats, et le rester tant que le siège existe.

<p>Cet article Les vétérans et les électeurs : les élections à la Schrödinger en Russie a été publié par desk russie.</p>

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