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Texte intégral (1544 mots)

Ce billet est consacré à un personnage symbolique de la révolte pacifique de la population bélarusse en 2020, Maria Kalesnikava. Dans nos temps sombres, la figure de Maria, qui n’a pas été brisée par des années en réclusion solitaire, sans aucun lien avec ses proches, inspire à Medvedkova un espoir: rien n’est perdu d’avance ! Il n’y a pas de fatalité. Une grande leçon de courage.

Nous nous souvenons tous du soulèvement biélorusse de l’année 2020, de la foule belle, jeune et joyeuse qui menait un combat pacifique pour des élections vraies, justes, ouvertes, contrôlées, pour ce qu’on a l’habitude, encore, d’appeler démocratie. Nous nous souvenons de cette ville de Minsk, tout de blanc vêtue, qui, chaque weekend, se mettait en marche. Les Russes les admiraient, les jalousaient. Tous ces gens debout, en route pour la république ! Eux, les Russes, n’ont jamais été aussi nombreux, ni aussi persévérants. Nous nous souvenons aussi, avec horreur, de la violence des répressions que le président soi-disant élu du Bélarus, M. Loukachenko, a déversées sur ces gens, qui ont commis le crime d’aimer leur pays et de se sentir libres et politiquement responsables : combien d’entre eux ont été battus, arrêtés, jetés en prison, torturés, assassinés. Combien d’entre eux ont dû quitter leur pays. L’une de ces activistes, une jeune femme, née en 1982 à Minsk dans une famille d’ingénieur, luthiste et chef d’orchestre, spécialisée dans la musique ancienne, Maria Kalesnikava, a été kidnappée par des gens qui ne se sont pas présentés et conduite jusqu’à la frontière. Lors de cette déportation abusive, commise sans aucun jugement, cette musicienne âgée alors de 38 ans a sauté par la fenêtre de la voiture après avoir déchiré son passeport. Que voulait dire ce geste, souvent comparé au retour de Navalny en Russie ?

« Je voulais rester dans mon pays, avec les gens que j’aime », répond-elle simplement.

Elle fut aussitôt arrêtée, jugée et, en 2021, condamnée à 11 ans de prison. Son avocat a été condamné lui aussi, à 10 ans de prison, pour l’avoir défendue. Commence alors une descente aux enfers : répétons-le, consciente, volontaire. Commencent non pas des jours, ni même des mois, mais des années de torture physique et morale. Tout accès au monde extérieur lui était interdit. Ses proches ne la croyaient plus vivante.

Le 13 décembre 2025, Loukachenko, en réponse à l’ultimatum américain, libère 123 prisonniers politiques en échange de la levée de certaines sanctions. Aux côtés des principaux  leaders du mouvement démocratique, du prix Nobel de la paix Ales Bialiatski et de l’ex-candidat à la présidence Viktor Babariko, Maria Kalesnikava est enfin libérée. Tout comme 114 autres prisonniers, elle est immédiatement emmenée en Ukraine. Le lendemain, en compagnie de ses anciens camarades, elle donne une conférence de presse. L’un des journalistes lui apprend alors que le jour de sa libération, des milliers de femmes à Minsk ont porté du rouge à lèvre vif intense, celui de Maria, en signe de solidarité. Puis Maria est allée en Allemagne, où elle avait vécu pendant ses années d’études de musique ancienne et a disparu pendant un mois des radars. Enfin, elle a accordé une « interview grand format » à Iouri Doud, ce célèbre journaliste russe, né en 1986 – un « agent de l’étranger » qui vit en exil depuis le début de la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine et qui a été récemment condamné à Moscou à 1 an et 10 mois de prison. Cette interview de Doud avec Maria, parue il y a un mois, a déjà été visionnée par plus de trois millions de personnes.

Je commence à la regarder, juste un peu, pour voir…  Je n’ai pas le temps, mais je ne m’arrête que deux heures après : ah, c’est déjà fini… ?

Pourquoi est-ce que je la regarde ? Pourquoi est-ce que je scrute les paroles de cette jeune femme aux lèvres très rouges et aux cheveux coupés court ? Qu’est-ce qu’il y a chez elle, en elle, qui me réjouit, qui m’inspire ? La réponse est pourtant simple, mais c’est tellement rare et si merveilleux que je n’en crois pas mes yeux. Cette femme, Maria, est une personne libre. Et comme elle est libre, c’est une personne au sens le plus profond de ce mot : une personne souveraine, autrice de sa vie, de son destin.

« Que pouvaient-ils me faire au juste ? » se demande-t-elle.

Elle parle de ses bourreaux à la colonie de Gomel où elle a été incarcérée quatre ans et demi, dont 19 mois en cellule punitive, comme durant les pires années de la Terreur stalinienne. Comment cela ? Que pouvaient-ils lui faire ?! Mais tout ! Ils pouvaient tout lui faire, la battre, la violer. N’avait-elle pas peur ?! Ils la torturaient en déchirant devant elle la seule lettre de son père qu’ils lui aient montrée, alors qu’il écrivait toutes les semaines. Son père n’a jamais eu aucune des lettres qu’elle lui écrivait tous les jours. Ils interdisaient aux autres prisonnières de lui parler, de la toucher, et même de la regarder.

« Là, on comprend vraiment ce que c’est, un regard, un sourire », dit-elle, et elle sourit elle-même de tout sa générosité, sa spontanéité, inimitable. « Et imaginez-vous, poursuit-elle, il y avait des femmes qui osaient me regarder, me parler et même me prendre dans leurs bras. »

On comprend petit à petit comment et pourquoi cette femme a non seulement survécu à cette prison, inimaginable au XXIe siècle en Europe, à ce pire endroit au monde, comme elle le dit elle-même, mais aussi comment elle en est sortie transfigurée, encore plus libre. Elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui non pas à cause du caprice de deux tyrans, mais grâce à elle-même, grâce à sa propre puissance intérieure, à son propre rayonnement. Bien sûr, il y a eu les quelque 700 livres lus, en plusieurs langues, les œuvres de Shakespeare en anglais, les Essais de Montaigne qui l’ont émerveillée et qu’elle a relus plusieurs fois, tout en apprenant le latin. Il y a eu les nombreux exercices physiques qu’elle faisait comme elle le pouvait et, dès que possible, les soins, avec de l’eau froide et de l’automassage.

« Tout cela mettait de meilleure humeur ! »

Il y a eu deux livres écrits à la main dans un grand cahier rouge qui lui a été confisqué à sa libération. Rendez-lui ce cahier ! Mais il y a eu autre chose, explique-t-elle, une grande rupture, une décision, qui l’a rendue réellement invulnérable.

« Je me suis interdit d’accepter la position de victime. Pour qu’un bourreau puisse exercer sur vous son pouvoir sadique, il faut être deux : il faut que la victime l’accepte. Je ne l’ai pas accepté. Je ne leur ai pas donné prise. C’est pour cela qu’ils ne pouvaient rien me faire. »

Et encore :

« On ne peut pas accepter d’être comme eux, comme les gens qui nous haïssent. C’est par sa haine que la victime est liée à son bourreau. C’est par son malheur qu’elle est mariée à son tortionnaire. »

C’est donc grâce à ce refus de faire partie du pacte violent (on pense en la voyant, en l’écoutant, à Gandhi), c’est grâce à cette libération intérieure, que la personne survit et même grandit dans ces conditions inhumaines. Il semble qu’elle gagne même le don de la lucidité, tout autant humaine que politique.

« La démocratie n’est pas un médicament qu’on peut aller chercher à la pharmacie, qu’on avale, et voilà, vous êtes des gens libres, votre pays est libre. Et puis si le médicament ne marche pas, on blâme le médecin qui nous l’a prescrit. La démocratie, c’est un long chemin, c’est un travail qu’on recommence chaque jour : on y va petit à petit. C’est notre idéal. On y croit, on y travaille. »

Oui, une fois de plus, en la voyant, en l’écoutant, j’y crois, franchement : rien n’est perdu d’avance ! Nous y arriverons peut-être quand-même. Il n’y a pas de fatalité.

<p>Cet article Du rayonnement de la personne libre, avec Maria Kalesnikava a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (8652 mots)

Outre la mise en place d’une « verticale du pouvoir », outre l’influence dominante d’oligarques proches du clan présidentiel, outre la corruption, le népotisme et l’antilibéralisme, les États-Unis se rapprochent de la Russie sur un autre point essentiel : l’emprise de visions eschatologiques dans l’idéologie du pouvoir. De leur côté, les idéologues russes de l’apocalypse s’inspirent de la théologie chiite.

« Ils sont trop loin de savoir qu’aucun dieu ne veut du mal aux hommes […]. Donner assentiment au mensonge et masquer la clarté du vrai m’est interdit par toutes les lois divines. »

Platon, Théétète45

 « Nous devons rompre avec ce qui nous entoure – de manière décisive, sérieuse, totale et définitive. »

Alexandre Douguine

L’eschatologie46 aux États-Unis

Le dispensationalisme

Aux États-Unis, nous avons affaire à un courant millénariste apparu au début du XIXe siècle, le dispensationalisme, popularisé par le pasteur anglican John Nelson Darby (1800-1882) et le théologien américain C. I. Scofield. Les thèses dispensationalistes s’appuient sur une interprétation littérale des Écritures, particulièrement des prophéties bibliques. Elles exerceront une grande influence sur une bonne partie du protestantisme évangélique dans le monde anglo-saxon. Des vulgarisateurs à grand succès, tels que Hal Lindsey, auteur de L’Agonie de notre vieille planète, contribuent à les répandre dans un vaste public.

Darby a été le premier à rendre populaire l’idée selon laquelle Dieu avait un plan terrestre pour son peuple d’Israël et un dessein différent, céleste, pour l’Église, le corps du Christ. Dans sa conception, la dispensation est une période de l’histoire biblique. L’action de Dieu s’exerce différemment à chacune de ces périodes, au nombre de sept. Le chrétien dispensationaliste attend un rétablissement du royaume national d’Israël, signe annonciateur du retour du Christ. Pour lui, la création de l’État d’Israël en 1948 annonce l’accomplissement des prophéties antiques. Elle fut perçue comme le début du compte à rebours, le signe de la résurrection imminente des morts qui, unis aux chrétiens encore vivants, s’élèveront ensemble « dans les nuages, à la rencontre du Seigneur dans les airs » (« rapture »), laissant derrière eux les pécheurs livrés au Jugement dernier. Le scénario dispensationaliste, réactualisé par Hal Lindsey, prévoyait qu’ensuite le monde entrerait dans la période des tribulations : les fléaux s’accumuleraient, si bien que les hommes au désespoir se soumettraient au règne global de l’Antéchrist. Le monde captif serait séduit par ce personnage mystérieux. Arrivé au sommet de la popularité mondiale, l’Antéchrist se rendrait à Jérusalem, et dans le temple rebâti il se proclamerait dieu.

Puis vient le grand affrontement. Gog et Magog : ces noms apparaissent dans la Genèse et, surtout, dans le  Livre d’Ézéchiel de l’Ancien Testament. Ils figurent dans la prophétie apocalyptique d’une armée mondiale livrant la bataille finale contre Israël. Dans le scénario actualisé, une confédération du Sud, formée par des nations arabes et africaines, se placera sous la conduite de l’Égypte pour attaquer Israël. Le roi du Nord (les peuplades du Nord, c’est-à-dire la Russie et l’Union Européenne dans l’interprétation actuelle) s’attaquera à la confédération du Sud. À cela s’ajouteront les armées innombrables venues de l’Est de l’Euphrate (dans l’interprétation des évangélistes d’aujourd’hui, l’Inde et la Chine). Tel un tourbillon dévastateur, elles balayeront tout sur leur passage et prendront le contrôle du Proche-Orient. Il ne restera finalement que deux coalitions en lice, celle du Nord et celle de l’Est, qui seront aux prises dans la fameuse bataille d’Armageddon. Voulue par Dieu, cette guerre au cours de laquelle un tiers de l’humanité périra permettra de terrasser Gog et Magog, d’anéantir à jamais les ennemis du peuple élu et de voir un nouveau monde naître. L’onde de choc suscitée par cet affrontement ultime engloutira toutes les nations. Alors le Christ viendra en guerrier avec ses saints achever d’exterminer ses ennemis pour établir son règne de mille ans. 

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« Jésus est mon sauveur, Trump est mon président » : affiche à New York lors du procès de Donald Trump en mai 2024 // Wikimedia Commons

Dans son ouvrage The Rise and Fall of Dispensationalism: How the Evangelical Battle over the End Times Shaped a Nation (« l’ascension et la chute du dispensationalisme : comment la bataille évangélique sur la fin des temps a façonné une nation »), Daniel G. Hummel affirme que le dispensationalisme n’a pas façonné seulement le fondamentalisme ou l’évangélisme américain, mais les États-Unis dans leur ensemble. Aujourd’hui encore, le dispensationalisme reste « l’une des traditions religieuses américaines les plus persistantes et les plus populaires ». Selon Hummel, cette conception s’est propagée bien au-delà des murs de l’Église, à tel point que  « les Américains de toutes origines » ont « une vision fondamentalement prémillénariste de l’avenir », l’attente sécularisée « d’un déclin de la cohésion sociale et de menaces existentielles croissantes qui se termineront par une catastrophe induisant un changement d’ère ».

En tant qu’école de théologie, le dispensationalisme a fortement décliné au cours des 50 dernières années. Mais en tant que force culturelle et politique, son influence est plus forte que jamais : 55 % des adultes américains croient au retour du Christ ; 92 % des chrétiens évangéliques américains sont persuadés qu’ils assisteront à la fin du monde. L’infiltration de l’armée de l’air par les évangélistes a commencé dans les années 1980. Le dispensationalisme vulgarisé que la plupart des Américains connaissent aujourd’hui a été façonné, selon Hummel, « non pas par des théologiens, mais par des personnes théologiquement peu intéressées ou analphabètes », ce qui a eu des effets délétères sur le mouvement évangélique et sur la société américaine dans son ensemble.

Le vide théologique laissé par le reflux du dispensationalisme a été rempli à partir des années 1990 par une prolifération de spéculations apocalyptiques. Dès la guerre de George Bush fils contre l’Irak en 2003, Alexandre Douguine, un observateur intéressé de la société américaine, l’avait remarqué : « Les États-Unis sont perçus par beaucoup comme l’incarnation idéale d’une société laïque moderne, à l’avant-garde du progrès technologique et scientifique. C’est en partie vrai, mais c’est précisément aux États-Unis que les mouvements et les sectes religieuses extrémistes sont extrêmement puissantes, s’intégrant parfois jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir politique américain… On ne peut comprendre l’Amérique sans prendre en compte l’idée messianique, eschatologique et religieuse spécifique qui la motive… Aux États-Unis, nous n’avons pas affaire à un pouvoir laïc et démocratique, mais à un régime de fanatisme radical caché – qui ressemble à d’autres visions du monde messianiques : l’islamisme, le communisme, le nazisme, etc. » L’enracinement de ces conceptions eschatologiques apparaît dans une remarque du président Bush junior rapportée par Jacques Chirac. En 2003, un mois avant le déclenchement de l’offensive américaine contre l’Irak, alors qu’il s’efforçait de convaincre le président français de rallier la cause américaine, George Bush émit l’opinion que… « Gog et Magog sont à l’œuvre au Proche-Orient » et que « les prophéties bibliques sont sur le point de s’accomplir ».

La décomposition de la doctrine délirante mais construite du dispensationalisme s’est traduite par une pléthore de courants religieux divers charriant des débris de l’édifice dispensationaliste. Détachées d’une souche commune, les sectes s’interpénètrent et s’affrontent. L’emprise passée du dispensationalisme explique l’extraordinaire penchant vers le complotisme que la mouvance MAGA a mis au grand jour. Le chrétien évangélique, habitué à lire partout des signes de l’imminence de la fin des temps, n’a aucun mal à se convaincre de l’existence d’un « État profond » animé d’une volonté mauvaise. Il voit Satan partout. Les chrétiens MAGA pensent majoritairement que le monde devient de plus en plus mauvais, qu’il est irrémédiablement perdu et que telle est la volonté de Dieu. Ils renoncent à l’améliorer, d’où leur indifférence au dérèglement climatique. Comme le formulait en 2022 Sean Hannity, un animateur de la chaîne Fox News : « si [le monde] doit vraiment prendre fin dans 12 ans, au diable tout cela ! Faisons une grande fête pour les dix dernières années, et ensuite nous rentrerons tous à la maison pour voir Jésus. » Certains souhaiteraient même que les choses empirent, car cela rapprocherait l’Armageddon, le jour du Jugement dernier, la fin du monde, le retour imminent de Jésus. Ils veulent en quelque sorte forcer la main à Dieu, tout comme Lénine croyait qu’on pouvait accélérer la marche du déterminisme historique. Quand, dans son discours d’investiture de 2017, Trump déclare : « Le carnage américain s’arrête ici et maintenant », il est en phase avec les attentes eschatologiques de son public. Il a lancé sa deuxième campagne pour la Maison-Blanche en présentant l’élection de 2024 comme « la bataille finale » pour l’Amérique : « J’ai été sauvé par Dieu pour rendre sa grandeur à l’Amérique. » Aux yeux du parti MAGA, Donald Trump est l’oint du Seigneur, le miraculé, il peut précipiter le retour de Jésus.

La guerre contre l’Iran révèle à quel point ce soubassement religieux de la société américaine peut déterminer des choix politiques et leur fournir un argumentaire. Cette guerre a l’appui des chrétiens nationalistes et des chrétiens sionistes. 

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Donald Trump et la Première dame Melania assistent à un office religieux à la cathédrale nationale // whitehouse.gov

Les chrétiens nationalistes

Trois Américains sur dix se reconnaissent dans le christianisme nationaliste, qui est opposé à la séparation de l’Église et de l’État. Le meilleur représentant de ce courant est Doug Wilson, le pasteur favori de Pete Hegseth, le chef du Pentagone. Il ne croit pas au dispensationalisme. Pour lui, le retour du Christ ne sera possible que quand le monde entier sera christianisé. L’idéologie du christianisme nationaliste a infiltré les plus hautes sphères du Pentagone. Pete Hegseth est sous son influence : « Nous sommes les gentils, et les Américains le savent. Cela rend ma tâche facile. Je sers Dieu, mes troupes, mon pays, la constitution et le président des États-Unis… Tous les jours nous en appelons au Ciel, à la providence du Tout-Puissant… » Près de 30 représentants démocrates au Congrès ont exigé une enquête interne sur des centaines de plaintes déposées par des soldats américains, selon lesquelles la guerre américano-israélienne contre l’Iran leur aurait été présentée par leurs officiers comme une prophétie biblique visant à hâter le retour de Jésus-Christ. Selon un témoignage, un officier aurait déclaré : « Le président Trump a été oint par Dieu pour allumer le feu en Iran afin de causer Armaggedon et marquer son retour sur la terre. »

Lors d’un discours prononcé à Jérusalem en 2018, Hegseth a dit espérer que soit reconstruit à Jérusalem le troisième temple sur le Mont du Temple, occupé par le dôme du Rocher islamique depuis la fin du VIIe siècle : « Il n’y a aucune raison pour que le miracle de la reconstruction du temple sur le Mont du Temple soit impossible, je ne sais pas comment cela se produirait, vous ne savez pas comment cela se produirait, mais je sais que c’est possible. » Précisons que les Pères de l’Église étaient divisés quant à la construction d’un troisième Temple, après celui de Salomon et celui d’Hérode. Pour Saint Jean Chrysostome et Saint Jérôme, le véritable temple est désormais spirituel.

Les chrétiens sionistes

Aux yeux des chrétiens sionistes, chaque guerre au Moyen-Orient rapproche le moment du retour du Christ. Environ 10 millions de chrétiens sionistes soutiennent la construction du « Troisième Temple », conformément aux prophéties eschatologiques annonçant la venue de l’Antéchrist puis le retour du Christ après l’édification du Temple.

Selon eux, les Juifs doivent occuper la Terre sainte afin de pouvoir reconstruire le Temple, ce qui permettra la venue du Christ. L’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, ancien pasteur baptiste et fervent partisan d’Israël, a affirmé que, selon la tradition biblique, Israël aurait un droit sur des terres s’étendant du Nil à l’Euphrate, sur une large partie du Moyen-Orient : « Cela engloberait en gros tout le Moyen-Orient… Ce serait bien s’ils prenaient tout. » La trépidante Paula White, la directrice spirituelle de Trump, se réclame des chrétiens sionistes, quoique sa théologie soit plus que douteuse : « Là où je vais se trouve le royaume de Dieu. Lorsque je marche dans la Maison-Blanche, Dieu marche dans la Maison-Blanche… J’ai tous les droits de déclarer que la Maison-Blanche est un lieu sacré car je m’y suis trouvée debout là et le lieu où je me trouve est sacré. » Elle ne redoute ni le péché d’orgueil ni celui d’idolâtrie : « Dire non au président Trump revient à dire non à Dieu. » Rien d’étonnant à ce que Trump vienne de la nommer directrice du Bureau de la Foi nouvellement créé à la Maison-Blanche.

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Paula White lors d’une conférence à Jérusalem, aux côtés de Benjamin Netanyahou et de son épouse, 2025 // DRM News, capture d’écran

La scission de la mouvance MAGA

Dès avant la guerre contre l’Iran, un courant antisioniste s’était cristallisé au sein de la mouvance MAGA. Un trumpiste de la première heure, Tucker Carlson, l’ancien présentateur de Fox News, un épiscopalien, qui se considère lui aussi comme un combattant engagé dans la lutte contre les Ténèbres, qui affirmait que « les luttes d’aujourd’hui ne sont pas politiques, mais qu’elles opposent le bien au mal », que « Satan lui-même » dirigeait la Maison-Blanche sous le président Joe Biden, qui avait obséquieusement interviewé Poutine et Douguine, a commencé à prendre ses distances avec le trumpisme, en devenant un critique virulent d’Israël et en offrant une tribune à Nick Fuentes, un antisémite notoire. «  J’ai toujours pensé qu’il était sain de critiquer et de remettre en question notre relation avec Israël, car elle est insensée et nous nuit  », a déclaré Carlson. En mars 2026, Tucker Carlson va encore plus loin avec une série de déclarations fracassantes, mettant les Républicains et bien d’autres en état de choc. Il insinue que le conflit s’inscrit dans un prétendu plan lié à la reconstruction du Temple juif de Jérusalem. À l’en croire, l’attaque contre l’Iran était « absolument répugnante et malveillante », et elle allait  « profondément bouleverser la donne » du trumpisme : la Maison-Blanche n’appartenait plus au peuple américain, l’administration Trump serait de facto contrôlée par le Mossad, et soumise à l’influence d’une secte religieuse radicale obsédée par l’idée d’une fin du monde imminente. « C’est la guerre d’Israël, pas celle des États-Unis. » Du coup, le président Trump a prononcé son excommunication : « Tucker s’est égaré. Il ne fait plus partie de MAGA. »

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Tucker Carlson (à droite) en entretien avec Nick Fuentes // Tucker Carlson YouTube channel, capture d’écran

L’eschatologie juive

Le judaïsme croit en la venue de Machia’h (Messie) et en la résurrection des morts. Mais la conception traditionnelle prescrit de ne pas chercher à accélérer l’avènement de l’ère messianique par des actions pratiques. La croyance dominante est que le Messie n’arrivera que lorsque le peuple juif aura atteint un certain seuil dans son progrès spirituel. En juin 2016, le grand rabbin ashkénaze d’Israël, David Lau, déclara qu’il souhaitait voir la construction d’un Troisième Temple, tout en exprimant sa conviction que les lieux saints musulmans situés sur le Haram al-Sharif / Mont du Temple n’avaient pas besoin d’être démolis pour lui faire place. La déclaration publique du rabbin Lau fit grand bruit car, jusque-là, le grand rabbinat d’Israël avait toujours fait contrepoids aux groupes nationalistes religieux qui préconisent de visiter et de prier sur le Mont du Temple / Haram al-Sharif, en attendant de lancer la construction d’un Troisième Temple. Benyamin Netanyahou, revenu au pouvoir en décembre 2022, a fait entrer au gouvernement deux ministres de l’extrême droite religieuse et ouvert de nouvelles perspectives au Mouvement du Temple, dont une branche souhaiterait, au-delà de la récupération du Mont, rebâtir le Temple et fonder ainsi ce Troisième Temple. L’activisme lié au Troisième Temple, marginal il y a quelques décennies, est toujours un courant extrêmement minoritaire du nationalisme religieux israélien. Cependant, son influence a augmenté depuis l’offensive du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et la guerre contre le Hamas dans la bande de Gaza.

L’eschatologie chiite

Les chiites croient que le douzième imam n’est pas mort, mais s’est caché en 941. C’est lui, le Mahdi, qui réapparaîtra à la fin des temps, vaincra le Dajjal (Satan, aujourd’hui Trump) et rétablira la justice à la fin du monde. Les dirigeants iraniens considèrent la libération d’Al-Qods (Jérusalem) et des lieux saints de l’islam comme un devoir sacré pour tous les musulmans. C’est elle qui permettra le retour du Mahdi. Même si les États-Unis et Israël éliminaient l’ensemble du pouvoir religieux iranien, chaque chiite continuerait de croire que  « l’imam caché » est parmi eux et qu’il se manifestera. Les chefs spirituels élus d’Iran ne sont que des intérimaires en attendant l’arrivée du Mahdi.

Douguine ou le syncrétisme eschatologique

En Russie, le tropisme eschatologique est apparu au moment de la crise du régime communiste et a pris forme pendant les années Eltsine. Ce courant a fait son chemin durant toutes les années Poutine, et culmine aujourd’hui avec les déconvenues russes en Ukraine, et alors que le pouvoir essaie d’imposer à une société réticente le slogan de la guerre totale. Le principal prophète de l’eschatologie à la russe est Alexandre Douguine.

Mais la lecture des écrits de Douguine montre que son eschatologie ne reflète nullement une expérience spirituelle quelconque. Il ne s’agit pas d’une conviction, mais de l’instrumentalisation de concepts visant d’une part à détruire l’adversaire (les « globalistes libéraux », « l’Occident collectif »), de l’autre à fournir un camouflage idéologique aux visées impériales de Moscou. Douguine a compris très tôt que l’eschatologie pouvait devenir un instrument puissant de politique étrangère. Il écrivait en 2019 : « Je suis convaincu qu’avec le temps, les arguments spirituels, l’analyse eschatologique et les références à la tradition sacrée gagneront en importance et en signification dans toutes nos sociétés. En Iran, c’est déjà une réalité. Et cela devient une réalité majeure en Russie et parmi les élites occidentales : il suffit de considérer l’influence de l’eschatologie protestante sur la politique étrangère américaine – elle est considérable. » L’eschatologie de Douguine est avant tout une arme de guerre contre l’Occident.

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Douguine participe à la célébration de l’anniversaire de la République islamique en 2023 // iranintl.com

L’affinité de Douguine pour les chiites

Des liens profonds se tissent entre la Russie eltsinienne et l’Iran à partir de 1993. La politique de rapprochement avec l’Iran se met en place subrepticement, par l’intermédiaire de la Douma, puis plus ostensiblement, lorsque Primakov devient ministre des Affaires étrangères en 1996 et veut signifier à Washington son mécontentement face à l’élargissement de l’OTAN. Au Kremlin, on est très conscient du potentiel de nuisance de l’Iran.

Douguine a dès cette époque été attiré par le courant chiite de l’islam, par l’empreinte du manichéisme qui y était manifeste. Il déclare dans une interview en juillet 2019 : « Le chiisme me tient beaucoup à cœur, je le sens tout simplement comme quelque chose qui m’est proche. » Il se dit sensible à l’influence rémanente du zoroastrisme en Iran : « Il s’agit de l’idée de la supériorité du ciel sur la terre, de la lutte du principe céleste héroïque contre le principe terrestre satanique, et du combat des fils de la Lumière contre les fils des Ténèbres. Ce modèle se retrouve à travers toutes les époques, jusqu’à l’eschatologie chiite moderne de l’attente du Mahdi… » Alors que le matérialisme semblait avoir triomphé, jubile Douguine, on a vu « la Grande Révolution de Juillet [1979] en Iran, où les idées religieuses ont triomphé et où l’ayatollah Khomeini a proposé un programme résolument conservateur-révolutionnaire, replaçant les motivations religieuses et théologiques au cœur de la politique. On observe un phénomène similaire en Russie… Aujourd’hui, lorsque nous parlons de notre identité, lorsque le concept de sécurité nationale inclut la notion de supériorité du spirituel sur le matériel, on peut tout à fait parler d’eschatologie et de motivations religieuses […]. Il y a, comme disent les musulmans, le “grand djihad”, celui qu’on mène contre ses propres péchés et vices. Mais il y a aussi le “petit djihad”, la lutte contre l’incarnation politique du mal. Et pour nous, Russes orthodoxes, cette incarnation politique du mal, c’est le libéralisme, l’Occident, l’Amérique et l’hégémonie américaine. »

Dans le même entretien, Douguine affirme qu’il préconisait, dès la fin des années 1980, « une sorte d’alliance eschatologique entre chrétiens et chiites, entre les deux types de culture de l’attente dans la lutte contre le Dajjal (l’Antéchrist) […]. L’attente du Mahdi est une anticipation eschatologique d’un changement radical dans les fondements ontologiques mêmes du monde moderne. Pour les chrétiens orthodoxes, cette notion est intimement liée à la dimension messianique du christianisme. Il ne s’agit pas seulement de l’attente du retour du Christ, mais aussi de la création du monde chrétien au cœur des ténèbres. Et cette perspective eschatologique […] ​​unit les chrétiens orthodoxes et les musulmans chiites. Cela ne signifie pas que les autres chrétiens ou les autres musulmans doivent être exclus de cette alliance ; quiconque comprend l’urgence de cette culture de l’attente et est capable de saisir le sens de la modernité à travers ce prisme eschatologique (et à mon avis, c’est la seule interprétation possible de la modernité comme bataille finale entre les forces du Dajjal et celles du Mahdi et du Christ) peut rejoindre cette alliance. De telles forces existent et sont largement représentées. Je suis convaincu qu’il s’agit d’une alliance spirituelle, d’une symphonie entre l’eschatologie chiite iranienne et, par extension, entre l’eschatologie islamique et l’eschatologie orthodoxe. C’est un pacte essentiel. Et je vois cette idée religieuse se manifester aujourd’hui sur le plan géopolitique. Aujourd’hui, nous autres Russes et Chiites ne sommes pas seulement deux civilisations anciennes qui se respectent, mais aussi des frères d’armes, unis sur les barricades en Syrie. En effet, le Hezbollah libanais, les troupes iraniennes et russes combattent désormais côte à côte en Syrie, luttant contre le Dajjal. […] Cette opposition au pouvoir temporaire du diable sur terre et la victoire finale des forces de la Lumière, voilà ce qui unit les chrétiens et les chiites. »

Dans un entretien pour la radio Voix de l’Iran le 4 novembre 2018, Alexandre Douguine formule le contour géopolitique de cette alliance, l’Eurasie : « Le concept d’Eurasie peut être compris de différentes manières : de la « Grande Eurasie », qui inclut même l’Europe occidentale, la Chine, l’Indochine et l’ensemble du monde islamique, à une variante plus restreinte de l’Eurasie, englobant la Russie et l’espace post-soviétique. » « L’eurasisme ressemble à bien des égards à l’idée de Khomeiny ! C’est-à-dire l’affirmation d’une culture indépendante qui rejette l’hégémonie occidentale […]. L’eurasisme est, avant tout, un rejet de l’hégémonie occidentale […]. Aujourd’hui, l’application concrète de la théorie eurasienne se dessine au sein du triangle géopolitique eurasien, le long de l’axe Moscou-Téhéran-Ankara. En agissant de concert, la Russie, l’Iran et la Turquie, en tant que trois empires (autrefois rivaux et qui restaurent aujourd’hui leur souveraineté et leur puissance), peuvent accomplir de grandes choses […]. En agissant de concert, nous pourrions résoudre de nombreux problèmes en Irak, au Liban, en Libye et au Yémen. En réalité, nous avons beaucoup en commun. L’interaction des trois empires – sunnite, chiite et orthodoxe – à ce nouveau tournant historique pourrait donner naissance à une vision entièrement nouvelle de l’eurasisme. »

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Rassemblement en hommage à Ali Khamenei à Kazan, capitale du Tatarstan, 4 mars 2026 // Business Online, capture d’écran

Le facteur eschatologique dans la déstabilisation du Moyen-Orient

L’offensive du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 suscite en Douguine un immense espoir. Et si c’était enfin le grand soir ? L’affrontement ultime annonçant le naufrage des globalistes partout dans le monde ? Pendant des décennies, l’URSS avait essayé de cimenter une coalition du monde musulman contre Israël et contre les libéraux soutenant Israël. C’était déjà ce qui avait poussé le KGB à inciter les pays arabes à attaquer Israël en 1967 au moment de la guerre des Six jours, comme le reconnut plus tard un diplomate soviétique : « Nous pensions qu’Israël serait en difficulté et que les États-Unis seraient entraînés dans une guerre contre l’ensemble du monde musulman. Nous pensions que pour l’Amérique ce serait pire que le Vietnam47. » Nullement découragé par ces échecs, Douguine poursuivait inlassablement le même but, en remplaçant la lutte des classes par l’eschatologie.

Le 10 octobre 2023, il écrit un article au titre et à l’accroche prometteurs : « Tempête d’Al-Aqsa : le Moyen-Orient est-il en train d’exploser ? » « L’offensive audacieuse du Hamas contre Israël peut annoncer le bouleversement de l’équilibre des pouvoirs dans le jeu mondial. Une escalade en Israël pourrait déclencher une réaction en chaîne dans le monde musulman. »

Selon Douguine, il ne faut pas négliger la dimension eschatologique de ces événements : « Les Palestiniens ont baptisé leur opération “Tempête d’al-Aqsa”, suggérant une recrudescence des tensions autour de Jérusalem avec la perspective messianique (pour Israël) de la construction d’un Troisième Temple sur le Mont du Temple (ce qui serait impossible sans la démolition de la mosquée al-Aqsa, lieu sacré pour les musulmans). Les Palestiniens cherchent à éveiller la sensibilité eschatologique des musulmans, tant chiites, toujours plus sensibles à ce sujet, que sunnites (qui, après tout, ne sont pas insensibles aux thèmes de la fin des temps et de l’affrontement final). Pour les musulmans, Israël et le sionisme sont l’incarnation du Dajjal. […] Il est clair que quiconque ignore l’eschatologie ne comprendra rien à la politique contemporaine. Et pas seulement au Moyen-Orient, même si c’est là que cela se manifeste le plus. Le plus important est que les États-Unis ont catégoriquement échoué à asseoir leur leadership mondial. […] Imaginons qu’Israël, de concert avec l’Occident, lance une guerre totale contre l’islam. Mais il y a la Russie, la Chine, l’Inde, les BRICS. Et ils ne suivront certainement pas l’Occident aveuglément. Ils agiront indépendamment. Et là où se trouve la faille, ça casse. Depuis le début de l’Opération militaire spéciale, nous connaissons parfaitement nos faiblesses. Et nous en tirons des conclusions. C’est maintenant au tour des autres. »

De jour en jour, Douguine devient de plus en plus triomphaliste. Le 13 octobre 2023, il commet un article intitulé  « La Fin des Temps » : « La situation actuelle en Palestine a instantanément réduit à néant tous les efforts déployés par les mondialistes pour apaiser les musulmans et désamorcer les tensions entre le monde islamique et Israël », écrit-il. « Le Hamas a certes sacrifié ses hommes et la bande de Gaza, mais ce faisant, il a bouleversé l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale. Washington est déjà devenu l’ennemi public numéro un pour un milliard de musulmans, y compris ceux vivant aux États-Unis et dans l’Union européenne. Dès le début d’une opération terrestre dans la bande de Gaza, la situation deviendra irréversible. La situation est désormais extrêmement tendue : la construction du Troisième Temple n’est possible qu’à travers la destruction d’al-Aqsa, or cette mosquée est précisément le symbole du soulèvement du Hamas. Le génocide des Gazaouis, que Israël perpètre déjà, ne prend son sens que dans le contexte plus large d’autres événements eschatologiques. La Syrie, le Liban, puis l’Iran et, progressivement, le reste des pays islamiques seront entraînés dans ce cycle. La Russie se tient pour l’instant à l’écart, mais cela ne durera pas. »

L’espoir de conflagration globale se précise (Zavtra, le 17 octobre 2023) : « Le soulèvement palestinien débute en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. […] Le Fatah, face au génocide perpétré par Israël dans la bande de Gaza, déclenche une rébellion massive des Palestiniens. […] Les manifestations contre les élites libérales occidentales pro-américaines, qui ont unanimement pris parti pour Israël, prennent de l’ampleur dans le monde entier. Le Hezbollah entre en scène et des foules d’Arabes jordaniens franchissent les barrières frontalières. Les États-Unis lancent des frappes préventives contre l’Iran, de plus en plus impliqué dans le conflit, tandis que l’Iran frappe Israël. La Syrie entre en guerre et attaque le plateau du Golan. Le monde islamique tout entier se mobilise rapidement. Les États pro-américains – l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres – sont contraints de prendre part à la confrontation aux côtés des Palestiniens. Le Pakistan, la Turquie et l’Indonésie se joignent à eux. […] Les différends entre salafistes et traditionalistes, notamment chiites, s’estompent. Le grand djihad du monde islamique contre l’Occident et Israël commence. La Russie maintient une position neutre, mais ne se précipite pas pour soutenir Israël, car elle combat en Ukraine contre l’Occident, lequel est pleinement acquis à la cause israélienne. »

Douguine continue de rêver : « Israël, combattant des groupes armés palestiniens et agissant en légitime défense, lance une frappe de missiles sur la mosquée d’Al-Aqsa. Celle-ci s’effondre. La voie est libre pour la construction du Troisième Temple. Mais […] un milliard de musulmans, dont 50 millions résident (officiellement) en Europe, se soulèvent, cette fois-ci en Occident même. La guerre civile éclate en Europe. Certains Européens se rangent du côté de la communauté LGBT, de Soros et des élites atlantistes, tandis que d’autres forment une alliance avec les musulmans (sur le modèle d’Alain Soral) et rejoignent la révolution antilibérale.[…] La Troisième Guerre mondiale éclate, avec l’utilisation d’armes nucléaires tactiques. La Russie prend finalement position et se range du côté des musulmans. La Chine attaque discrètement Taïwan […]. Le crépuscule de l’histoire s’annonce. »

Si les attentes de Douguine ne sont pas réalisées en 2023-2024, l’espoir renaît en mars 2026. Il escompte que cette fois est la bonne. À cause des représentations eschatologiques de part et d’autre, l’affrontement sera à mort, et Douguine mise sur l’Iran pour renverser la puissance américaine. Les choses se présentent bien. Il n’y a plus de tièdes en Iran : « Les Iraniens sont plus unis que jamais et prêts à rayer Israël de la carte. Je ne pense pas qu’ils atteindront l’Amérique, mais ils pourraient fort bien provoquer l’effondrement de Trump et de l’ordre mondial américain, accomplissant ainsi leur mission, construire le système multipolaire pour lequel nous nous battons également en Ukraine. » De toute manière, le bilan est positif : « À l’heure actuelle, nos ennemis s’affaiblissent clairement. Ils sont divisés, désorganisés : certains soutiennent Trump et Israël, d’autres non. Les pays européens sont en proie au désarroi, hésitant entre les deux camps, et c’est une bonne chose. La panique règne dans le camp ennemi. C’est extrêmement avantageux pour nous, et si cela conduit à l’effondrement économique et à la disparition de l’économie mondiale actuelle, nous ne pouvons qu’y gagner… »

Ainsi, Douguine a très tôt pris conscience du potentiel destructeur de l’eschatologie pour l’ordre international. Il a vu qu’elle pouvait fournir un puissant levier de déstabilisation au Moyen-Orient. Rien d’étonnant à ce que l’eschatologie attire les stratèges du Kremlin. Elle représente en quelque sorte un conservatoire des griefs des nations vaincues et de leurs affabulations de compensation. On se souvient à quel point Poutine adore régaler ses interlocuteurs du catalogue des offenses essuyées par la Russie depuis les invasions des Petchénègues au Xe siècle. Jouer sur les griefs historiques réels ou imaginaires constitue l’un des ressorts de la politique du Kremlin. L’eschatologie présente l’avantage de les soustraire à l’histoire, de les rendre insurmontables, de les exclure du champ politique et du domaine de la raison. Mis à la sauce eschatologique, les conflits deviennent insolubles et dégénèrent en lutte à mort. C’est pourquoi les idéologues du Kremlin ont recours au discours apocalyptique de façon assidue, soit sous un emballage religieux à la Douguine, soit sous une forme laïque à la Karaganov : car la menace d’une frappe nucléaire joue exactement le même rôle. Karaganov considère qu’il faut dresser les élites européennes en leur insufflant la peur : l’eschatologie, nucléaire ou religieuse, est l’instrument par excellence pour parvenir à ce but. Là encore nous constatons une convergence entre les propagandistes russes et les prosélytes du trumpisme.

*

C’est Peter Thiel qui fait la jonction entre les eschatologistes américains et ceux du Kremlin. Douguine a raconté comment ce personnage a attiré son attention : « J’hésitais à son propos, même si j’avais conseillé de [le] suivre de près. Thiel lui-même, directement ou indirectement, s’est joint à la discussion, soulevant des thèmes caractéristiques de notre école de pensée : le règne de l’Antéchrist, la fin des temps, le Katechon48, l’existence de l’âme, le rôle du libéralisme et des Lumières radicales en général, considérées comme l’idéologie du diable […]. Avant même le Covid, des émissaires de Thiel étaient venus me voir, proposant d’initier un dialogue majeur sur la géopolitique de l’avenir, le rôle de la terre et de la mer, du pétrole et du gaz, de l’esprit et de la matière. Je m’aperçus qu’il détenait des participations importantes dans l’une de nos principales banques commerciales. Il s’intéressait à l’eurasisme et, curieusement, au traditionalisme et à l’eschatologie… Comme je ne pouvais pas être invité aux États-Unis pour cause de sanctions, Thiel promit de venir en Russie, mais la pandémie de Covid-19, la guerre froide et la campagne électorale de Trump […] ont bouleversé la donne. Le dialogue a été reporté sine die. » 

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Un manifestant déguisé en diable proteste contre une conférence de Peter Thiel à San Francisco, septembre 2025. // laborvideo, capture d’écran

L’influence de Douguine est évidente chez Thiel : même rejet du globalisme libéral que Thiel assimile à l’Antéchrist, dans un style bien douguinien. Même nihilisme de fond, déguisé sous une obsession de l’Apocalypse. Enfin, même volonté de subvertir idéologiquement l’Europe, en s’attaquant aux fondements sur lesquels repose la civilisation européenne : l’humanisme, l’universalisme et les Lumières. En janvier-mars 2026, Peter Thiel entreprend en Europe ce qu’on a appelé un « Armageddon tour ». En France il a été accueilli le 26 janvier 2026 par l’Académie des sciences morales et politiques. Le Vatican s’est montré plus avisé. L’université Saint-Thomas-d’Aquin a fait savoir dans un communiqué très sec que le séminaire de Peter Thiel ne pourrait se tenir à l’intérieur de ses murs. À Rome, on a compris l’enjeu profond de l’entreprise de Thiel. Comme l’affirme l’historien Alberto Melloni, si Rome demeure fidèle à son universalisme constitutif, elle est l’un des adversaires à abattre. Thiel avait « l’ambition d’imposer à l’Église de Rome un regime change théologique ». Il eût été blasphématoire de l’accueillir à l’Université Saint-Thomas-d’Aquin, alors que Saint Thomas enseigne que « la vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect » et que le Bien est « ce à quoi toutes les choses tendent ».

<p>Cet article États-Unis et Russie : les ravages de l’eschatologie a été publié par desk russie.</p>


Texte intégral (2160 mots)

La décision de la direction de la 61e Biennale d’art de Venise d’autoriser la participation de la Russie a provoqué un scandale dans les milieux artistiques internationaux. L’auteur raconte l’histoire du pavillon russe puis soviétique à la Biennale, avant d’évoquer les protestations des grandes personnalités politiques et intellectuelles devant cette « contre-offensive » de la culture russe, portée par Mikhaïl Chvydkoï, ex-ministre de la Culture. Si cette autorisation n’est pas retirée, souligne l’auteur, la Biennale risque de se transformer en un lieu de forte contestation.  

La Fédération de Russie a annoncé sa décision de reprendre sa place à la 61e Biennale d’art de Venise au dernier moment, non sans une touche de théâtralité. Mikhaïl Chvydkoï, ancien ministre de la Culture de Russie et, depuis 2008, envoyé spécial du président de la Fédération de Russie pour la coopération culturelle internationale, a déclaré que ce n’était pas un retour de la Russie à Venise, puisqu’elle n’en était jamais partie. Selon cette logique, le pays était présent « en esprit » lors des deux dernières Biennales.

En 2022, après le début de l’agression russe contre l’Ukraine, le pavillon russe a été fermé après que le commissaire Raimundas Malašauskas et les artistes Alexandra Soukhareva et Kirill Savtchenkov aient refusé d’y participer en signe de protestation. En 2024, il a été prêté à la Bolivie, une manière pour la Russie d’afficher qu’elle « se préoccupe » des nations progressistes du Sud global.

Ce n’était pas la première fois que le pavillon russe restait fermé ou accueillait des expositions sans aucun rapport avec l’art russe. Construit en 1914 par Alexeï Chtchoussev dans le style pseudo-russe, il a été financé, ironie du sort, par le collectionneur et philanthrope ukrainien Bohdan Khanenko, parce que les responsables impériaux russes ne s’étaient pas intéressés à cette exposition internationale d’art. Après la Première Guerre mondiale et l’effondrement de l’Empire russe, l’Union soviétique est revenue à Venise en 1924, mais a fait l’impasse sur l’exposition de 1926 en vertu d’un décret du Politburo de 1925 « relatif au caractère indésirable d’une participation à des expositions artistiques à l’étranger ». Pourtant, le pavillon ne fut pas entièrement abandonné : il fut « aimablement mis à disposition » pour accueillir une exposition sur le futurisme italien organisée par Tommaso Marinetti, qui devint l’un des principaux événements de la Biennale.

De 1938 à 1954, le pavillon russe resta fermé en raison des troubles politiques qui précédèrent et suivirent la Seconde Guerre mondiale. Les artistes soviétiques ne revinrent à Venise qu’après la mort de Staline et le début du dégel avec Khrouchtchev. En 1977, cependant, la Biennale de la dissidence, organisée par Enrico Crispolti et Gabriella Moncada et présentant de nombreuses œuvres d’artistes non conformistes soviétiques et du bloc de l’Est, fut considérée comme une provocation à Moscou. Le Comité central de l’URSS discuta de toute urgence de la nécessité vitale de prendre « des mesures pour résister à la propagande antisoviétique en Italie », ce qui conduisit à un boycott de la Biennale de Venise par Moscou et ses alliés, qui dura jusqu’en 1982.

Tout comme l’Union soviétique s’était abstenue à deux reprises de participer à Venise, la Biennale à son tour a tourné en 2022 le dos à la Russie. Les responsables ont protesté ainsi contre la guerre en Ukraine, déclarant :

« Tant que cette situation persistera, la Biennale rejette toute forme de collaboration avec ceux qui, au contraire, ont commis ou soutenu un acte d’agression aussi grave, et n’acceptera donc la présence à aucun de ses événements de délégations officielles, d’institutions ou de personnes liées à quelque titre que ce soit au gouvernement russe. »

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Protestation de l’artiste russe Vadim Zakharov, participant à la Biennale 2013, contre la participation de la Russie. Avril 2022. Photo : Konstantin Akinсha.

Au quatrième anniversaire de la guerre, cependant, la position de Venise a changé. Malgré la poursuite du conflit, la Biennale s’est déclarée prête à accueillir la participation russe, un changement étroitement lié à la nomination de Pietrangelo Buttafuoco à la présidence. Buttafuoco fait partie des nombreux responsables de droite nommés par le gouvernement de Giorgia Meloni à la tête des institutions culturelles italiennes.

Il a commencé sa carrière politique au sein du Fronte della Gioventù (Front de la jeunesse), la branche jeunesse du Movimento Sociale Italiano (MSI) post-fasciste, avant de se faire connaître comme journaliste de droite. Il a publiquement exprimé sa préférence pour Poutine plutôt que Trump, qualifiant le dirigeant russe de « seul véritable homme d’État de droite », et, après le début de la guerre en Ukraine, a critiqué ce qu’il considérait comme une condamnation uniforme par l’Europe des actions russes. Il n’est pas surprenant que Buttafuoco ait déclaré : « Tous les pays actuellement en guerre seront présents ici à Venise. Je suis ouvert à tous, je ne ferme la porte à personne… Il y aura la Russie, l’Iran, Israël. »

Bien que la dernière liste officielle des pavillons nationaux inclue la République islamique d’Iran, il semble qu’à l’heure actuelle, le pays ait des questions plus urgentes à régler que les expositions artistiques internationales. Pour la Fédération de Russie, cependant, cette approche s’est avérée être une aubaine inattendue.

Mikhaïl Chvydkoï a fièrement déclaré que les tentatives visant à « annuler » la culture russe avaient échoué, insistant sur le fait que l’art existait au-dessus de la politique. Cette déclaration est particulièrement frappante venant d’une personne qui, l’année dernière encore, appelait à un retour à la censure politique de type soviétique. Tout aussi audacieux est l’effort de la Russie pour s’approprier Simone Weil, philosophe française, marxiste, antifasciste et mystique, dont la pensée est difficilement compatible avec l’idéologie poutiniste contemporaine.

L’exposition russe, intitulée d’après la métaphore de Weil L’arbre est enraciné dans le ciel, vise selon Chvydkoï à montrer comment « l’éternité l’emporte sur les préoccupations du moment, la culture sur la politique ». L’envoyé présidentiel a déploré que « malheureusement, tout le monde ne soit pas capable de comprendre cela ».

Une autre victoire sur les « préoccupations du moment » a été remportée avec la nomination d’Anastasia Karneeva au poste de commissaire du pavillon russe. Karneeva est la fille de Nikolaï Volobouïev, cadre supérieur de la société d’État Rostec et ancien général du Service fédéral de sécurité (FSB). Rostec est un conglomérat de défense appartenant à l’État, étroitement lié au complexe militaro-industriel russe. Karneeva est également copropriétaire de la société Smart Art, qu’elle a fondée avec Ekaterina Vinokourova, fille du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

La performance russe à Venise était prévue pour une durée totale de trois jours, juste avant l’ouverture officielle de la Biennale. Pourtant, Moscou a réussi à rassembler 50 « jeunes musiciens, poètes et philosophes de Russie et de l’étranger ». Les philosophes sont introuvables, mais les musiciens sont bien représentés : du compositeur contemporain Alexeï Retinski à l’ensemble folklorique Toloka, en passant par Serafim Tchaïkine, soliste du chœur du festival du monastère de Danilov.

La plupart des artistes sont des inconnus dont on ne trouve pratiquement aucune trace numérique. L’élément « international » – une poignée de DJ obscurs venus du Brésil, du Mexique et d’Argentine – ressemble à une version karaoké du tiers-mondisme soviétique des années 1960. Et puis, il y a DJ Diaki, du Mali, dont le pays est ravagé depuis 2021, d’abord par le groupe Wagner, puis par d’autres mercenaires russes commettant des crimes contre l’humanité – un choix si cynique qu’il frôle l’art de la performance.

Il est annoncé que les performances seront filmées et diffusées sur les murs du pavillon jusqu’à la fin de la Biennale.

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Manifestation pro-palestinienne passant devant le pavillon russe, confié à la Bolivie lors de la Biennale 2024. Photo : Konstantin Akinсha.

Cette « contre-offensive » de la culture russe a immédiatement suscité des protestations. Le ministère italien de la Culture a sagement choisi de se distancier de cette décision d’inviter de nouveau la Russie à Venise, publiant une déclaration qui attribue l’entière responsabilité à l’administration de la Biennale et soulignant que cette décision contredit la politique officielle du gouvernement italien.

Le 7 mars, une lettre ouverte intitulée « Stop à la normalisation des crimes de guerre par l’art » a été publiée sur Change.org. Cette lettre, qui proteste contre la participation de la Russie, a été signée par de nombreuses personnalités, notamment la personnalité politique italienne Pina Picierno, vice-présidente du Parlement européen, des figures de l’opposition russe telles que Garry Kasparov, ancien champion du monde d’échecs, l’historien Timothy Garton Ash, Francesca Thyssen-Bornemisza, fondatrice de la fondation TBA21, Viktor Iouchtchenko, troisième président de l’Ukraine ; Anne Appelbaum, journaliste et historienne américaine ; Joaquín Almunia, secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol ; Anne-Solène Rolland, directrice générale de l’Institut national d’histoire de l’art ; Éric de Chassey, directeur des Beaux-Arts de Paris, France ; et des dizaines de directeurs de musées, conservateurs, artistes et universitaires du Royaume-Uni, d’Espagne, d’Allemagne, de France, de Pologne et d’autres pays.

Reste à voir comment les dirigeants de la Biennale réagiront. Cependant, l’idée de Pietrangelo Buttafuoco d’inviter à la Biennale « tous les pays actuellement en guerre » a déjà, en fait, amené la guerre à Venise. Si cette invitation n’est pas retirée, la 61e Biennale risque de devenir une Biennale de protestations constantes – dont l’une a déjà été annoncée par Nadia Tolokonnikova, membre fondatrice du groupe féministe Pussy Riot et signataire de la lettre ouverte.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

<p>Cet article Les Russes arrivent ! (Encore !) a été publié par desk russie.</p>

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