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07.08.2026 à 18:55

« Rappelle-toi Barbara »

Vivian PETIT
Le 18 juillet 2026, dans le contexte d’un festival organisé par la mairie de Grenoble, la DJ Barbara Butch devait faire face aux drapeaux palestiniens ainsi qu’aux slogans qui lui reprochaient ses positions favorables à Israël. Après avoir enduré les huées pendant une vingtaine de minutes, elle quittait finalement la scène. Sans surprise, les organisations […]

Texte intégral (8057 mots)

Le 18 juillet 2026, dans le contexte d’un festival organisé par la mairie de Grenoble, la DJ Barbara Butch devait faire face aux drapeaux palestiniens ainsi qu’aux slogans qui lui reprochaient ses positions favorables à Israël. Après avoir enduré les huées pendant une vingtaine de minutes, elle quittait finalement la scène. Sans surprise, les organisations politiques (des Écologistes au Rassemblement National) et les médias de masse ont trouvé là, au cœur de l’été, l’occasion d’une nouvelle campagne contre les soutiens de la Palestine. Puisque plusieurs militants locaux de la France insoumise figuraient parmi la centaine de personnes qui avaient participé au chahut, Manuel Bompard et Mathilde Panot ont été sommés de se justifier sur les plateaux de télévision. Éric Piolle, ancien maire écologiste de Grenoble, a saisi l’occasion pour adresser dans Libération une lettre ouverte à Jean-Luc Mélenchon1.

Bataille médiatique à forces inégales

Dès le 20 juillet, Sandrine Rousseau appelait sur les réseaux sociaux à « refuser les ciblages qui alimentent les discriminations déjà existantes »2. Marine Le Pen dénonçait « l’antisémitisme de l’extrême-gauche, sa violence récurrente, sa nature et son projet totalitaires »3. Gabriel Attal assénait que Barbara Butch était ciblée « parce que juive, seulement parce que juive »4. La principale intéressée portait la même accusation dans une tribune publiée par Le Monde5. Le texte était cosigné par son avocate Audrey Msellati, membre du Conseil d’administration de la revue sioniste Tenou’a, dirigée par la très médiatique Delphine Horvilleur. Dans les colonnes de ce média, Msellati y avait notamment accusé les juifs antisionistes de « trahison »6.

Le lendemain, Auroge Bergé, ministre déléguée chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, affirmait à l’Assemblée nationale que la France insoumise avait ciblé  « une femme lesbienne, fière de son corps » et l’avait « chassée de scène parce qu’elle est juive ». Le même jour, Libération rendait publique une tribune qui renvoyait dos à dos l’extrême droite et la gauche, « deux camps politiques censés être opposés (…) qui projettent sur [Barbara Butch] des fantasmes liés à ce qu’elle est : une femme juive et lesbienne ». Le texte était rédigé par l’inénarrable Jonas Pardo, membre de Golem passé maître dans l’art du procès d’intention envers les militants engagés contre le génocide à Gaza. Il était à la fois signé par Tal Bruttman et Eva Illouz, connus pour leurs prises de positions sionistes, mais aussi par des historiens reconnus (Patrick Boucheron, Nicolas Lebourg, Vincent Lemire…) et des artistes (Romane Bohringer, Alain Chabat, Marie Darieussecq, les frères Dardenne, Michel Jonasz, Arthur Nauzyciel, Tiago Rodrigues, Didier Wampas…)7. Le 22 juillet, Libération affichait une photo de Barbara Butch en une. En interview, ses déclarations semblaient appuyer la thèse d’un « nouvel antisémitisme » lié à la défense de la cause palestinienne. Celle qui aime se définir comme une « militante de l’amour » affirmait que « l’antisémitisme a pris un autre visage », voyant dans cette nouvelle affaire l’illustration de « ce qui se passe depuis des mois et qu’on dénonce »8.

La réponse, publiée le 29 juillet dans l’Humanité, soutenue par plus d’une centaine de personnalités, dont les artistes Habibitch, Adèle Haenel et Yoa, a rencontré moins d’écho. Elles y dénonçaient la réduction de Barbara Butch à sa judéité et l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme. Puisque l’argument de la liberté d’expression avait était invoqué, les signataires observaient que la défense de cette même liberté avait moins mobilisé quand il s’agissait de se solidariser avec Judith Butler, Blanche Gardin, Médine et Akim Omiri, qui eurent tous à affronter la censure du fait de leur dénonciation de la colonisation et des massacres en Palestine9. Deux jours plus tard, dans un entretien au Parisien, Catherine Pégard, ministre de la Culture, annonçait vouloir  renforcer la loi de 2016 relative à la liberté de la création, en aggravant les sanctions prévues dans les cas d’entrave à un spectacle10.

Quelle censure ?

La ministre ne semble pas remettre en cause la domination économique et le chantage aux subventions, de loin les principaux outils de censure et d’atteinte à la liberté de création. Puisque c’est ce qui est ciblé par Catherine Pégard, nous devons évoquer les différents cas de figure dans lesquels des militants peuvent s’opposer à des représentations.

D’abord, mentionnons les situations où des œuvres sont attaquées en tant que telles pour ce qu’elles représentent ; à l’occasion de ces polémiques, il est fréquent que des militants tentent d’imposer une lecture littérale et univoque de l’œuvre, confondant le réel et la fiction, l’auteur et son personnage. C’est ainsi que, pour avoir incarné dans une chanson et un clip un homme prêt à exercer des violences envers une femme, Orelsan a été accusé en 2009 d’inciter aux violences conjugales, visé par une plainte, une pétition et des manifestations. Le rappeur insistait sur le caractère fictionnel de l’œuvre, comparait son clip à un film, sans que cela n’empêche l’annulation de plusieurs concerts. Un autre exemple est la plainte déposée en 2017 par le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) contre Mohamed Kacimi et Yohan Manca, respectivement auteur et metteur en scène d’une pièce de théâtre qui portait sur les dernières heures de Mohamed Merah. Malgré la mise en scène d’une grande sobriété ainsi qu’une fidélité aux échanges réels entre Mohamed Merah et le négociateur de la DCRI, la simple référence à un crime était amalgamée à son « apologie ». Du fait des pressions, la pièce cessa de tourner.

Moi, la mortje l’aimecomme vous aimez la vie. Texte : Mohamed KACIMI Mise en scène : Yohan MANCA (photo : Fanny LAPLAINE) 

Ensuite, des créateurs peuvent être ciblés par des campagnes liées aux accusations ou condamnations dont ils ont été l’objet. Des militantes féministes rappellent qu’une position de pouvoir est la condition de l’exercice des violences. D’autres invoquent la décence, le respect des victimes ou le refus de la banalisation. Quand des infractions ont été commises dans le contexte d’une relation de travail et sur des subordonnées, des syndicalistes insistent sur la responsabilité de protéger les salariées. Face à ces arguments, une partie du public rappelle l’existence de la présomption d’innocence ou, notamment quand l’artiste a été condamné et qu’il a purgé sa peine, prône la réinsertion plutôt que le bannissement. La possibilité de la réception d’une œuvre décorrélée de la biographie de l’artiste est aussi parfois mentionnée.

Enfin, des artistes peuvent être l’objet de polémiques politiques. Dans le contexte du génocide à Gaza, c’est le cas de ceux qui affichent un soutien ou une proximité avec l’État d’Israël. Parmi eux, Barbara Butch, invitée par une mairie de gauche dans le cadre d’un festival gratuit et libre d’accès, était particulièrement susceptible d’être interpellée par une partie du public. Jonas Pardo a pu asséner dans la tribune écrite pour Libération que cette manifestation « ne libérera pas la Palestine ». Brahim Metiba contre-argumente dans un billet de blog. Il fait remarquer que, malgré la polémique médiatique, l’action contre la DJ a donné un coût à l’engagement pro-israélien. Il invite ses contradicteurs à « dire franchement qu’[ils] considère[nt] qu’une artiste ne devrait jamais voir sa prestation perturbée en raison de ses engagements politiques, ou que le boycott culturel ne devrait viser que des institutions et jamais des individus. » De telles « positions » seraient « défendables », mais Brahim Metiba conclut qu’« il est moins honnête de transformer cette opposition de principe en prétendue évidence stratégique selon laquelle l’action ne servirait en rien la cause palestinienne. »11

« Oh Barbara, quelle connerie la guerre »

Si Barbara Butch était considérée il y a encore deux ans comme une figure progressiste, les griefs politiques se sont depuis accumulés. Le 12 juin 2025, elle était annoncée comme l’une des DJ de la pride de Tel Aviv, dont le clip promotionnel opposait la modernité et l’ouverture associées à la capitale d’Israël à la supposée arriération de Téhéran et Damas12. L’événement était finalement annulé du fait de l’attaque de l’Iran par Israël et de la riposte iranienne, ce qui n’empêchait pas Barbara Butch de mixer le même jour à Jaffa dans la résidence de l’ambassadeur de France à Tel Aviv, à l’occasion d’une réception qu’elle décrit comme une « petite fête » chez « [s]on ami ». À l’occasion de son entretien dans Libération, la DJ, dont une partie de la famille vit en Israël, rappelle à juste titre que « personne ne choisit d’où il vient » et que l’on ne doit pas « avoir honte de ses identités multiples »13. Au risque d’énoncer une platitude, rappelons que si l’on ne choisit pas sa famille ou ses origines, on peut plus facilement choisir ses amis et les lieux où l’on se produit. En 2021, à l’occasion d’une interview pour un podcast, Barbara Butch elle-même affirmait : « Mon existence en soi est politique donc tout ce que je vais faire sera politique ». Comme exemple de parti pris, elle citait le fait d’accepter ou de refuser de mixer dans certains lieux14. Si les propos tenus à l’époque concernaient son refus d’invitations qui émanaient de personnes accusées d’agression sexuelle, sa représentation à Tel Aviv n’est pas moins critiquable. Dans le contexte du génocide à Gaza, dont la France se rend complice par ses ventes de matériel militaire à Israël et son refus de faire appliquer le mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Benyamin Netanyahou, une telle réception diplomatique, où il est question de faire valoir son entregent à quelques dizaines de kilomètres du massacre, est plus proche de La Zone d’intérêt que d’une quelconque conception progressiste et queer de la fête.

La zone d’intérêt, film de Jonathan GLAZER (2023)

Le 12 juin 2025, pendant que Barbara Butch mixait chez « [s]on ami » l’ambassadeur et que Gaza était soumise à la famine, trois des participants à la flottille, dont deux Français, étaient encore incarcérés. La veille, place de la République à Paris, à l’occasion du retour de Rima Hassan après trois jours de détention, des militants dénonçaient l’absence de condamnation par la France de l’attaque du voilier dans les eaux internationales et la faiblesse du soutien de la diplomatie française à ses ressortissants. Dans la journée, les députés insoumis et les sénateurs communistes avaient tour à tour quitté l’hémicycle après avoir entendu François Bayrou dénigrer les détenus de la flottille. Les associations de solidarité envers le peuple palestinien demandaient la rupture des liens entre la France et Israël ou, a minima, l’arrêt des ventes de matériel militaire.

Quelques mois plus tard, en mars 2026 dans Le Point, Barbara Butch apposait sa signature en bas d’une tribune, aux côtés de Manuel Valls, Bernard Cazeneuve et Jean-Michel Blanquer, pour soutenir la proposition de loi de Caroline Yadan pénalisant l’antisionisme, qui prévoyait une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de détention. Le 25 avril, soit neuf jours après le retrait de la proposition suite à la polémique, la DJ n’écoutait que son courage et admettait qu’il y avait « des choses à redire », avant d’en revenir à une défense de « l’amour ».

« C’est une pluie de deuil terrible et désolée »

Récemment, dans Libération, Barbara Butch insistait encore sur « l’amour », « les voix de la liberté », « les identités » et la nécessité de «  se battre pour la visibilité des uns et des autres ». Elle rappelait avoir diffusé Imagine de John Lennon à Grenoble avant de quitter la scène, car « il faut qu’on s’unisse face au fascisme ». Lorsque la journaliste Eva Thaury lui demandait « quel mot » pourrait selon elle «  qualifier ce qu’il se passe à Gaza », la « militante de l’amour » se montrait incapable de qualifier politiquement la destruction d’une population par une armée génocidaire. Après avoir admis qu’elle n’avait « pas de mot », elle préférait insister sur son « empathie » face à « la douleur », « la souffrance » et « les morts », sans évidemment s’exprimer sur l’État qui les a causés15.

Nous pourrions nous borner à ironiser sur une telle superficialité et considérer comme logique qu’elle conduise à se produire à Tel Aviv, à poser en une de Libération ou à signer des contrats avec la mairie de Paris. La trajectoire de la DJ mérite cependant d’être analysée dans la mesure où, comme le rappelle Léane Alestra dans la revue Problématik, Barbara Butch est un « visage familier des milieux LGBT+, où elle bénéficie d’une aura militante »16.

Au fur et à mesure de son ascension et de son rapprochement avec les instances du pouvoir, Barbara Butch n’a cessé de répéter que sa « visibilité » était « politique », substituant la légitimation de sa propre réussite sociale à la préoccupation pour le sort du plus grand nombre. Avant les polémiques relatives à ses liens avec Israël, son rôle dans la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques et l’affichage d’une « diversité » visaient à faire oublier l’augmentation des prix des logements induite par l’événement, son parrainage par Bernard Arnault, le quadrillage policier de la capitale et l’expulsion des SDF par la mairie de Paris. Puisque Barbara Butch était insultée sur les réseaux sociaux, son avocate se tournait vers une startup israélienne de cybersécurité pour faire identifier les malfaiteurs17.

Aujourd’hui critiquée pour sa proximité avec Israël, ses arguments consistent essentiellement à rappeler qu’elle est « femme », « juive », « gouine », « grosse », pour « l’amour » et contre « la haine ». Il y a cinq ans, la DJ qualifiait de « politique » la diffusion de morceaux de Diam’s, Amel Bent et France Gall. Amalgamant industrie de la musique et liberté de création, elle associait la présence de chansons de Britney Spears dans ses sets à un militantisme en faveur de la « culture populaire », qu’elle semblait confondre avec la culture de masse18.

Ressenti et signifiants creux

Face à l’instrumentalisation d’« identités » queers, Quentin Dubois, philosophe et co-animateur de la revue Trou noir, a récemment expliqué dans Paroles d’honneur que l’opposition à Barbara Butch marque une rupture avec la marchandisation d’identités essentialisées ainsi qu’avec une certaine politique de l’innocence19. Dans la même émission,  Elie Duprey, militant du collectif juif décolonial Tsedek, appelait à se méfier des arguments qui s’appuient sur le seul « ressenti » des « premiers concernés ». Face à Barbara Butch qui explique que, lorsqu’on la qualifie de sioniste, elle « entend « sale juive » dans [s]a tête » (sic), Tsedek rappelle dans un texte qu’en France la majorité des personnes juives adhèrent aujourd’hui au sionisme, « une idéologie raciste, colonialiste et suprémaciste ». Il serait évidemment absurde de nier qu’on puisse être à la fois sioniste et victime d’antisémitisme, mais le collectif note à raison que la sensibilité politique d’un individu oriente la perception des phénomènes auxquels il est confronté. En outre, alors que les sionistes les plus à droite peuvent assumer les conséquences criminelles de leur idéologie en prônant l’extermination ou l’expulsion massive des Palestiniens, ce n’est pas le cas des sionistes de gauche. Face à une situation qui rend chaque jour leur soutien à Israël plus intenable, ils sont, comme l’observe Tsedek, poussés à se justifier en invoquant « divers signifiants creux, dont les conditions matérielles de réalisation concrète demeurent mystérieuses : « la paix », « l’amour », etc. »20

Une semaine après le chahut de Grenoble, Barbara Butch se produisait à Saint Martin du Tertre, dans le Val-d’Oise, entourée du sous-préfet, de 46 agents de police dont 26 de la CRS 8 et de neuf agents de sécurité privée. Les organisateurs avaient dû réduire la jauge afin de permettre le contrôle du public, tandis que plusieurs dizaines de gendarmes et de policiers étaient déployés autour de l’événement. Face à celle qui avait survécu aux slogans pro-palestiniens, des membres de la très sioniste Union des Étudiants Juifs de France, venus de Paris sans doute par amour de la musique, déclaraient leur flamme à « Barbara ». Les militantes de Nous vivrons, connues pour leurs tentatives d’entrave aux meetings de gauche et à l’émission d’Akim Omiri sur Radio Nova, défendaient cette fois la liberté d’expression. La star du jour trouvait tout de même le moyen d’interrompre son set pour dénoncer un jeune homme coupable d’avoir pointé les pouces vers le bas. Il était peu après interpellé par des policières en civil, remis aux CRS, fouillé au corps, contrôlé puis expulsé21.

En conclusion, Barbara Butch déclarait : « Je crois toujours au pouvoir de l’amour. Avec l’amour, on peut faire des choses extraordinaires ». Elle avait diffusé peu avant Le mendiant de l’amour, tube d’Enrico Macias. Soutien de longue date d’Israël, le chanteur avait appelé le 11 octobre 2023 à « dégommer » les représentants de la France insoumise, y compris « physiquement »22. On peut considérer comme possible de diffuser une chanson sans que cela vaille soutien aux engagements politiques de son interprète ; notons cependant que Barbara Butch est en désaccord avec cette position. Elle déclarait il y a quelques années que le choix de diffuser ou non un artiste était « politique », précisant qu’elle ne ferait jamais écouter Michel Sardou à son propre public car « c’est un gros raciste »23. Dans le contexte, chacun est aujourd’hui libre d’interpréter la présence d’une chanson d’Enrico Macias dans son set.

« Mais ce n’est plus pareil et tout est abîmé »

Dans bien des cas, la séparation entre l’artiste et son œuvre permet d’avoir de cette dernière une réception disjointe des positions politiques exprimées par un auteur ou un interprète. Dans le contexte de la guerre de 1967, Serge Gainsbourg a écrit « Le sable et le soldat », chanson de propagande pro-israélienne, sans que cela doive pour autant faire oublier l’ensemble de ses albums. Jack Kerouac s’est déclaré nationaliste, pro-américain et  favorable à la guerre du Vietnam. Aujourd’hui, JK Rowling milite de façon active contre les droits des personnes trans. Morrissey, chanteur des Smiths qui poursuit sa carrière en solo, est ouvertement islamophobe et soutient l’extrême droite anglaise. John Lydon, chanteur des Sex Pistols, leader de Public Image Limited, s’est réjoui de l’élection de Donald Trump. Kanye West a tenu des propos antisémites et pris position contre le droit à l’avortement. Ces engagements ne sont pas tous connus des individus qui apprécient les artistes en question et, quand ils le sont, ils peuvent très bien n’avoir que peu d’effet sur le rapport à des œuvres, associées à des sentiments mêlés autant qu’à des souvenirs personnels.

Dans le cas de Barbara Butch, notons que c’est la principale intéressée qui appelle depuis des années à considérer son art comme « politique » en raison de ses « identités ». Cette auto-essentialisation semble la dispenser d’élaborer un discours, de nous faire part de ses analyses ou de ses arguments. Surfant sur la politique des identités et l’obsession d’un certain militantisme libéral-progressiste pour la représentation des minorités, elle a maintes fois affirmé que sa seule présence était un message. C’est dans ce contexte que Barbara Butch a accepté d’être récupérée par les institutions, de devenir la DJ d’ambiance du pouvoir, et notamment de la mairie de Paris. Sa notoriété a crû grâce à son rôle dans l’inauguration des Jeux Olympiques de Paris et à son poste de directrice artistique des Nuits Blanches, festival culturel organisé par la mairie de Paris.

Comme l’explique dans le média Problématik Jean Stern, par ailleurs auteur d’un livre à propos des politiques de pinkwashing menées par Israël24, la reconnaissance institutionnelle dont a bénéficié la DJ semble découler de son adoubement par le Parti Socialiste : « Elle symbolise une forme de culture que le Parti Socialiste ignore de bout en bout. La culture dance, techno, la fête, etc. (…) Le Parti socialiste voit bien qu’il y a quelque chose qui se passe autour des queers, des drag queens, des DJ, de la jeunesse », mais « il ne comprend pas très bien quoi, ni comment, ni qu’est-ce, ni pourquoi ». Léane Alestra prolonge l’analyse : « Barbara Butch devient ainsi une médiatrice entre l’appareil socialiste et des cultures dont celui-ci demeure socialement éloigné. À peu de frais, elle lui prête une allure underground, populaire et transgressive. Et si l’esthétique de l’artiste bouscule les codes de la respectabilité institutionnelle, son discours s’inscrit sans peine dans un registre libéral et consensuel »25. L’opportunisme de Barbara Butch ne fait aucun doute, mais sa naïveté a de quoi surprendre. Il était en effet peu probable qu’elle puisse rester à la fois la DJ du pouvoir et celle des mouvements sociaux, continuer à ambiancer l’ambassade de France à Tel Aviv et la mairie de Paris tout en gardant l’estime des mouvements queers en lutte contre le pinkwashing, le colonialisme et les processus de gentrification.

Tel Aviv en juillet 2025 (photo : Joshi MILESTONER)

Quelle artiste ?

Pour savoir s’il reste une œuvre ou une démarche artistique à préserver et à distinguer des positionnements politiques de l’intéressée, reste à s’interroger sur sa démarche musicale en tant que telle. L’été dernier, Jonathan Joly, connu comme DJ et producteur de musique sous le pseudonyme de Wolfgang Amadeus Bordiga, nous expliquait dans un entretien publié par la revue Commune que « [ce] qui différencie l’amateur lambda de techno des autres amateurs de musique, c’est qu’on aime passer une soirée où l’on ne reconnaît aucun morceau. On est content si l’on en reconnaît, mais c’est encore mieux si on ne reconnaît rien. On n’est pas là pour être rassuré dans ses certitudes, on a envie d’être bousculé. »26 Interrogé aujourd’hui, il précise : « La culture autour des musiques électroniques est historiquement associée au fait de découvrir des raretés, par exemple en fouillant dans les vinyles. Encore aujourd’hui, c’est Laurent Garnier qui peut, lors d’un mix, diffuser un morceau inédit produit il y a trente ans, puis passer un truc inconnu sorti il y a deux semaines, et tout de même balancer « Porcherie » des Béruriers noirs en période électorale. Ce que fait Barbara Butch est à l’inverse plutôt dans la continuité du rôle d’un DJ dans une discothèque ou lors d’un mariage, ça consiste à diffuser des tubes pour faire plaisir aux gens. Ce n’est ni bien ni mal en soi, c’est le rôle d’un DJ d’animation, mais c’est différent de ce qu’est historiquement la culture électro. »

Tout en reconnaissant que la présence de tubes dans les mix, y compris électroniques, tend à se généraliser, il poursuit : « Dans le cas de Barbara Butch, il s’agit presque uniquement de cela. Elle va diffuser Dalida, Polnareff, Balavoine, Sheila, David Guetta ou Mojo. Rien qui ne soit à proprement parler de la techno ou de la house, ou alors uniquement dans son versant le plus commercial. Et puis, même si ce n’est pas quelque chose d’obligatoire et qu’encore une fois il n’y rien de mal en soi, on constate qu’elle ne va rien faire pour rendre son rôle créatif. Certains DJ vont jusqu’à dire qu’ils créent une nouvelle œuvre à partir de morceaux préexistants, ce qui peut se défendre, du moins jusqu’à un certain point. Ils superposent différents morceaux, les entremêlent, incorporent des effets, bouclent ou isolent des éléments. Ce n’est pas son cas, elle semble se contenter de diffuser des tubes, tels quels et les uns à la suite des autres. »

Plus connue comme DJ que comme productrice, Barbara Butch est tout de même l’autrice de quelques morceaux qui peuvent nous rappeler « Soirée disco » de Boris et d’autres tubes entendus au Hit Machine de Charlie et Lulu. Leur nombre d’écoutes sur les plateformes de streaming reste cependant limité. Wolfgang Amadeus Bordiga explique : « Ce sont aujourd’hui les DJ qui sont starifiés, bien plus que les producteurs de musique électronique. Cela dit, pour accompagner sa notoriété et être pris au sérieux, il peut être nécessaire de produire quelques morceaux, ou de les faire produire par d’autres avant de les signer de son nom. » Appelé à commenter l’œuvre de Barbara Butch, il conclut : « Je ne sais pas si Barbara Butch accorde elle-même tellement d’importance à ses propres morceaux, mais ça fait plus sérieux d’avoir quelques productions à son nom et d’éventuellement les diffuser lorsqu’on est invité à mixer. En tout cas, ses morceaux cochent toutes les cases de la checklist des ingrédients qui montrent qu’on ne se prend pas la tête tout en se revendiquant de la tradition de la house. Ce sont des sonorités très identifiables, une musique extrêmement banale, celle qu’on entendait dans les auto-tamponneuses au milieu des années 90 ».


  1. https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/eric-piolle-sur-laction-de-lfi-contre-barbara-butch-cher-jean-luc-melenchon-cest-une-opportunite-pour-toi-de-reconnaitre-une-erreur-20260728_FOF4CKFQYZDVXCHPOF6EHOM554/ ↩
  2. https://www.instagram.com/p/DbA-HQ2jNVU/ ↩
  3. https://x.com/MLP_officiel/status/2079140130623828380 ↩
  4. https://x.com/GabrielAttal/status/2079119141416402988 ↩
  5. https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/07/20/barbara-butch-et-son-avocate-l-antisionisme-invoque-n-a-ete-a-grenoble-que-le-vetement-de-l-antisemitisme_6727479_3232.html ↩
  6. https://x.com/Borenkraut/status/2080024422790926836, https://contre-attaque.net/2026/07/29/barbara-butch-en-finir-avec-la-comedia-dellarte/ ↩
  7. https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/concert-interrompu-de-barbara-butch-agresser-une-dj-juive-ne-liberera-pas-la-palestine-20260721_VGSOVPKEGNHTZAQ7BMMCIIIIOY/ ↩
  8. https://journal.liberation.fr/liberation/liberation/2026-07-22 ↩
  9. https://www.humanite.fr/politique/antisemitisme/ou-etiez-vous-plus-dune-centaine-de-personnalites-interpellent-les-soutiens-de-barbara-butch ↩
  10. https://www.leparisien.fr/culture-loisirs/ceux-qui-empechent-un-concert-de-se-tenir-doivent-sattendre-a-des-sanctions-la-ministre-de-la-culture-hausse-le-ton-31-07-2026-W5NDUALVLRG7PMWXLMIYH5QMZU.php ↩
  11. https://blogs.mediapart.fr/brahim-metiba/blog/210726/l-action-menee-contre-le-concert-de-barbara-butch-sert-elle-la-cause-palestinienne ↩
  12. https://youtu.be/29eBIXgQ-18 ↩
  13. https://youtu.be/fYOHegPYl8k ↩
  14. https://shows.acast.com/le-sens-de-la-fete/episodes/barbarabutch-lafeteestpolitique-onlachepriseaveclasociete- ↩
  15. https://www.youtube.com/watch?v=fYOHegPYl8k ↩
  16. https://www.problematik-media.com/articles/barbara-butch-grenoble-palestine-ps ↩
  17. https://www.youtube.com/watch?v=FgC0CLdEpW8 ↩
  18. https://shows.acast.com/le-sens-de-la-fete/episodes/barbarabutch-lafeteestpolitique-onlachepriseaveclasociete- ↩
  19. https://youtu.be/ZJMfvFnLtvM ↩
  20. https://www.instagram.com/p/DbThSK_jDTA/ ↩
  21. https://www.nouvelobs.com/societe/20260726.OBS116972/je-crois-toujours-au-pouvoir-de-l-amour-barbara-butch-remonte-sur-scene-une-semaine-apres-son-concert-interrompu-a-grenoble.html ↩
  22. https://www.rtl.fr/actu/politique/video-attaque-du-hamas-sur-israel-enrico-macias-appelle-a-degommer-la-france-insoumise-7900307886 ↩
  23. https://shows.acast.com/le-sens-de-la-fete/episodes/barbarabutch-lafeteestpolitique-onlachepriseaveclasociete- ↩
  24. Mirage gay à Tel Aviv, Libertalia, 2017. ↩
  25. https://www.problematik-media.com/articles/barbara-butch-grenoble-palestine-ps ↩
  26. https://revuecommune.fr/2025/07/16/wolfgang-amadeus-bordiga-dj-ce-qui-est-cool-cest-quand-on-fait-un-peu-derailler-la-machine/ ↩

06.08.2026 à 17:24

L’Odyssée de Nolan : un Ulysse trumpien ?

Joël SCHNAPP
C’est avec une certaine appréhension qu’on a appris la volonté du réalisateur anglo-américain Christopher Nolan de s’attaquer l’Odyssée d’Homère. On sait bien que ce grand spécialiste du blockbuster est doué, qu’il est un champion du box-office, et que sa filmographie est tout à fait honorable. Mais on se souvient du franchement pas terrible Troy, de […]

Texte intégral (3837 mots)

C’est avec une certaine appréhension qu’on a appris la volonté du réalisateur anglo-américain Christopher Nolan de s’attaquer l’Odyssée d’Homère. On sait bien que ce grand spécialiste du blockbuster est doué, qu’il est un champion du box-office, et que sa filmographie est tout à fait honorable. Mais on se souvient du franchement pas terrible Troy, de Wolfgang Petersen, en 2004, et on redoutait le pire d’une nouvelle adaptation hollywoodienne d’une œuvre si fondamentale, si essentielle. Après le visionnage, on est rassuré : on a affaire à un grand spectacle impressionnant qui draine les foules, et c’est bien là l’objectif premier de l’industrie cinématographique américaine. La production n’a d’ailleurs pas lésiné sur les moyens – le budget du film est faramineux : 250 millions de dollars ! Les images sont magnifiques, les éclairages fascinants ; la narration éclatée, typique du réalisateur d’Inception, fonctionne plutôt bien.

Du point de vue iconographique, Nolan s’est donné beaucoup de mal. Ainsi les images de Polyphème, le cyclope, évoquent le Saturne dévorant ses enfants de Goya, le cheval de Troie à demi enfoui dans le sable nous fait penser à la statue de la Liberté de la scène finale de la planète des Singes, Ulysse attaché à son mât lors de la scène des Sirènes évoque le fameux stamnos attique à figures rouges du Peintre de la Sirène. Du point de vue formel, c’est beau, c’est léché. Quant aux scènes d’action, qu’il s’agisse de la prise de Troie, du passage de Charybde et Scylla ou du massacre des prétendants, elles sont extraordinairement bien rythmées et de ce fait, particulièrement efficaces. Et surtout, les scènes de tempête, filmées en conditions réelles, sont absolument incroyables. On ne s’ennuie pas, on est souvent happé par l’action… et pourtant le compte n’y est pas vraiment.  

À gauche : Francisco de GOYA, Saturne dévorant un de ses fils (1823)
À droite :  stamnos attique à figures rouges, Ulysse et les sirènes (vers 480-470 av. J.-C.)

Fidélité à l’œuvre ?

Bien entendu, la question de la fidélité à l’œuvre est vaine. Rendre compte intégralement des douze mille vers de l’épopée homérique n’est pas possible en trois heures – ni d’ailleurs peut-être en trente. Quand on entre dans la salle de cinéma, on essaie de laisser derrière soi ses connaissances d’historien, de professeur, de lecteur. Si on veut profiter du spectacle, il faut s’obliger à une certaine bienveillance. On constate alors, avec un certain fatalisme, que Nolan a décidé d’amplifier le rôle de Télémaque : à l’évidence, il fallait laisser plus de place dans le film à la superstar Tom Holland qui l’incarne. Mais rien n’y fait : le personnage de Télémaque dans l’Odyssée est fade, fade il reste dans le film – Tom Holland ou pas.

Tom HOLLAND (Télémaque) dans L’Odyssée de Christopher NOLAN

On regrette, tant qu’à faire, que le voyage de Télémaque à Sparte n’ait pas donné lieu à un flashback sur le retour de Ménélas, sur son errance en Egypte et sa rencontre mouvementée avec le « Vieux de la Mer », le dieu Protée. Le détail de l’aventure, présent au chant 4 de l’Odyssée, n’est pourtant pas anodin : Protée est le seul à pouvoir fournir des informations essentielles au retour du roi de Sparte. Comme il ne se montre guère coopératif, Ménélas doit l’empoigner, et le dieu se transforme successivement en lion, en dragon, en léopard, en sanglier, puis en eau courante et en arbre, avant de se rendre finalement et de renseigner le roi vainqueur. Dans le film, le si spectaculaire Protée passe à la trappe, et c’est dommage. On note également avec regret la disparition de l’aventure d’Ulysse chez Eole, le dieu des vents ; les malheurs du héros et de ses compagnons en découlent pourtant. Enfin, quand on voit apparaître des Lestrygons, les géants anthropophages de l’épopée, tous revêtus d’armures futuristes qui évoquent plus Starwars que l’Antiquité, on sourit. Pourquoi pas, après tout ? On n’est pas forcément emballé mais on accepte les choix du réalisateur et on se laisse porter.

Les Lestrygons dans L’Odyssée de Christopher NOLAN

Trop de bourdes !

Cependant, de manière récurrente, les bourdes se répètent. On n’en tient pas un compte exact parce qu’on reste captivé par le film… Mais quand même ! On sait qu’il n’y a pas de marée en Méditerranée, donc le cheval de Troie secoué par le ressac de deux marées, on n’y croit pas beaucoup. La transformation du palais de Nestor à Pylos en une sorte de sanctuaire qui évoque celui d’Apollon à Delphes est franchement bizarre. Mais surtout, avec l’épisode du Cyclope, on est proche de l’epic fail. Pour une raison assez simple somme toute : aux yeux de Nolan, il ne s’agit que de la confrontation entre un héros et un monstre ; le réalisateur ne semble pas du tout comprendre la portée d’un mythe qui oppose culture et nature, qui prouve que personne, même aux confins du monde civilisé, ne peut se soustraire aux lois de l’hospitalité sans subir un châtiment exemplaire.

Le Cyclope de Nolan ne parle pas, il ne dit pas à Ulysse qu’il se moque de la loi des dieux ; dans le texte homérique, quand le héros lui demande son cadeau de bienvenue, le Cyclope lui envoie un sarcasme à la figure : « je te mangerai en dernier ». Nolan efface le stratagème du roi d’Ithaque qui affirme que son nom est Personne, outis en grec, alors même qu’il est l’incarnation par excellence de la métis, la ruse. Le jeu de mots est intraduisible mais il est bien connu des Grecs de l’Antiquité et de tous les hellénisants depuis. Il témoigne de l’importance que les Anciens accordaient à cette qualité particulière d’Ulysse, cette fameuse « métis ».  Malheureusement, sans échange verbal, la métis passe à la trappe et il n’y a plus qu’un triste conflit entre un géant anthropophage et des guerriers qui luttent pour leur survie. On n’évoque pas non plus l’hubris (la démesure) d’Ulysse qui a besoin, après avoir aveuglé le cyclope Polyphème, de révéler son vrai nom : il aspire en effet à une gloire éternelle pour son fait d’armes – et c’est ainsi qu’il attire sur lui le courroux de Poséidon. On aurait aimé que Nolan lise un peu Jean-Pierre Vernant1. Ça n’a pas été le cas et la scène s’en ressent terriblement.

Un Ulysse yankee ?

Au-delà des interprétations hasardeuses, des erreurs, des anachronismes, qu’on laisse à d’autres le soin de relever exhaustivement, le plus gênant dans ce film est le personnage d’Ulysse lui-même. Si la ruse est absente lors de l’épisode du Cyclope, elle n’est pas davantage mise en valeur dans le reste du film – alors que l’acteur Armand Assante, qui tenait le rôle dans l’adaptation de Konchalovsky, en 1997, en jouait de manière extraordinaire. Certes, le héros incarné par Matt Damon se présente sous l’aspect d’un mendiant lors de son retour à Ithaque mais le réalisateur n’insiste pas vraiment sur cette tactique et ses enjeux. Pas plus qu’il ne s’appesantit sur les qualités d’artisan d’Ulysse, qui lui permettent non seulement de concevoir le cheval de bois, mais aussi de construire un radeau pour quitter l’île de Calypso ou d’ajuster un lit sur le tronc coupé d’un olivier, dans sa chambre du palais d’Ithaque. Tout au long du film, l’Ulysse d’Homère, dans toute sa dimension poétique de bourlingueur rusé et d’ingénieur matois, manque cruellement.

L’interprétation qu’en fait Nolan est totalement différente. On n’est guère surpris : c’est dans l’ADN du péplum d’utiliser le décor antique pour nous parler du monde contemporain. Le Spartacus de Stanley Kubrick nous parle bien moins de l’esclavage à l’époque romaine que du mouvement des droits civiques dans l’Amérique des années 1960. De la même façon, l’Ulysse que nous propose Nolan est une sorte d’incarnation des valeurs américaines actuelles.  C’est avant tout un patriote, qui part à la guerre littéralement pour sauver sa patrie. Dans une des premières scènes, Pénélope lui suggère de prendre la fuite, de ne pas rejoindre l’expédition des Achéens et de naviguer vers le soleil couchant. Ulysse refuse catégoriquement : la colère d’Agamemnon s’abattrait sur Ithaque : inacceptable pour un homme qui place la patrie au-dessus de toute chose.

Spartacus de Stanley KUBRICK (1960)

L’Ulysse de Nolan se présente lui-même comme un vétéran de la guerre de Troie, soit l’équivalent antique d’un vétéran de la guerre d’Irak. Témoin d’atrocités innommables, auxquelles il a participé activement, il souffre manifestement de stress post-traumatique. Il passe en effet son temps à ressasser la mort de ses compagnons, dont il se sent responsable. La magnifique Calypso, brillamment incarnée par Charlize Theron, lui explique d’ailleurs qu’elle lui a sauvé la vie en lui administrant du lotus (Nolan a habilement fusionné l’histoire de Calypso avec celle des Lothophages). De la drogue pour soigner les soldats traumatisés, voilà bien une problématique contemporaine : c’était très exactement le thème de la série Homecoming, avec Julia Roberts, en 2018 ! Il est évident que ce personnage de vétéran hanté par les atrocités de la guerre est bien plus familier pour les spectateurs américains que l’antique roi d’Ithaque qui erre dans une Méditerranée hostile et inconnue, à la recherche de sa patrie et de son épouse.

Autre élément caractéristique de l’Ulysse de Nolan : c’est non seulement un bon père de famille soucieux de retrouver son fils mais c’est aussi un mari fidèle qui pendant vingt ans conserve avec lui, contre vents et tempêtes, la broche en or que Pénélope lui a donnée avant son départ. Il y aurait beaucoup à dire sur la fidélité d’Ulysse : dans la tradition homérique, on ne retrouve rien de tel. Bien au contraire, Ulysse est un coureur de jupons invétéré : il reste sept ans auprès de la déesse Calypso. Il est certes possible que la belle déesse l’ait quelque peu retenu, mais le héros grec n’a visiblement pas fait trop de difficultés pour s’installer dans son lit. De même, le texte homérique affirme qu’Ulysse a passé un an chez Circé – dans le film, il semble n’y passer qu’une journée. D’autres cycles héroïques, malheureusement en grande partie disparus, décrivent les aventures du fils d’Ulysse et de Circé. La fidélité d’Ulysse à sa femme n’a donc rien d’homérique, mais elle est parfaitement conforme aux valeurs morales de l’Amérique contemporaine qui porte la famille au pinacle. Pas d’adultère pour Ulysse, donc : cette pudibonderie n’a pas grand-chose à voir avec la Grèce ancienne.

Un Ulysse chrétien

Sur le plan religieux, on est assez surpris : à l’exception d’Athéna, assez mutique et peu active (Zendaya), qui accompagne occasionnellement Ulysse, la présence des dieux n’est pas vraiment évidente. Surtout, le héros grec semble obsédé par la chute de Troie à laquelle Nolan consacre de multiples séquences : Ulysse remâche constamment une sorte de péché originel, ce qui lui donne un étrange caractère chrétien. Ulysse serait-il à la recherche de la rédemption ? Cette idée se confirme avec le massacre des prétendants : le roi d’Ithaque interdit à son fils d’intervenir car, lui dit-il, il doit supporter seul les conséquences de son acte. Ainsi, pour restaurer l’ordre à Ithaque, Ulysse se sacrifie et se condamne lui-même à l’exil. Il prend sur lui les fautes, les péchés de tous, et quitte sa cité et sans doute le monde en guise d’expiation : l’aspect christique de l’Ulysse hollywoodien touche ici à son comble.

Matt DAMON et ZENDAYA dans L’Odyssée

Enfin, le film tout entier est traversé par une prophétie, celle de la venue imminente des Peuples de la Mer qui provoqueront la chute des palais, la fin de l’Age de bronze et l’entrée dans les siècles obscurs. On aurait préféré qu’Ulysse ne prophétise pas cela à Pénélope lors de son retour mais Nolan en a décidé autrement. Cette vision apocalyptique provient à l’évidence de la lecture d’un bestseller historique signé par Eric Cline, 1177 avant JC, le jour où la civilisation s’est effondrée2. La théorie développée dans le film est simplifiée à l’extrême, voire simpliste puisque Cline explique la chute des palais de l’âge du bronze par une « parfaite tempête » multifactorielle : sécheresses dues au changement climatique, tremblements de terre, chaos civique et invasions par de mystérieux Peuples de la Mer – chez Nolan, on ne conserve que les Peuples de la Mer. En outre, dans un retournement caractéristique de son œuvre, le réalisateur nous montre Ulysse en train de comprendre que ce sont eux, les Grecs, ces Peuples de la Mer, qui vont projeter l’humanité dans le chaos des Ages Obscurs. L’idée n’est pas mauvaise mais elle semble surtout conçue pour séduire un public américain angoissé par la crainte de l’effondrement, de la fin de la civilisation américaine et la possibilité d’une apocalypse migratoire3.

Bref, et ce n’est pas une surprise, l’Odyssée produite par Hollywood s’adresse avant tout à un public américain qui n’aura pas de mal à s’identifier au héros d’Ithaque, tant il porte haut les valeurs de l’Amérique conservatrice qui a élu Donald Trump : amour de la patrie, admiration sans borne pour les vétérans, culte de la famille et de la fidélité conjugale, christianisme, sur fond d’ambiance apocalyptique très en vogue actuellement. On peut même pousser un cran plus loin, en se référant à l’analyse de Marlène Laruelle dans son article Cinq leçons sur l’illibéralisme : « L’illibéralisme parle le langage des valeurs, de la famille, de l’appartenance nationale, de la religion, de la masculinité ou de la féminité, et de la mémoire historique »4. Voilà qui correspond plutôt bien à l’Odyssée de Nolan, qui fait d’Ulysse, à notre grand désespoir, non plus le héros d’une des plus grandes épopées jamais écrites, mais simplement le héraut de l’illibéralisme.


  1. Jean-Pierre Vernant, L’univers, les dieux, les hommes, Vernant raconte les mythes, Seuil, 1999. ↩
  2. Eric H. Cline, 1177 av. J.C, le jour où la civilisation s’est effondrée, La Découverte, 2016. ↩
  3. Le succès du livre de Jared Diamond, Effondrement, en 2005 en donne un exemple frappant. ↩
  4. https://laruelle.substack.com/p/five-lessons-from-the-study-of-illiberalism ↩

23.07.2026 à 15:12

La Nouvelle France contre l’universel qui fragmente

Pascal LEVOYER
Le faux procès de la fragmentation Depuis quelques mois, la Nouvelle France est devenue un objet de polémique, et l’expression n’est presque jamais employée que sur le mode de l’accusation. Elle désignerait une France qui ne se penserait plus comme une communauté de citoyens mais comme une juxtaposition de groupes définis par leur origine, leur […]

Texte intégral (3659 mots)

Le faux procès de la fragmentation

Depuis quelques mois, la Nouvelle France est devenue un objet de polémique, et l’expression n’est presque jamais employée que sur le mode de l’accusation. Elle désignerait une France qui ne se penserait plus comme une communauté de citoyens mais comme une juxtaposition de groupes définis par leur origine, leur couleur, leur religion. Derrière la formule se profilerait l’abandon de l’universalisme républicain au profit d’une politique des identités. Le diagnostic déborde largement la droite. Les uns y voient un communautarisme, les autres un racialisme qui finirait, malgré des intentions opposées, par rejoindre la logique du grand remplacement. Les désaccords portent sur les remèdes, jamais sur le diagnostic. Tous supposent qu’une même frontière sépare l’universel des particularismes, et que la Nouvelle France a choisi son camp.

Cette convergence devrait alerter. Quand des adversaires  qui ne s’accordent sur rien, de la droite identitaire à la gauche dite universaliste, s’accordent sur la cible, c’est que la cible fait quelque chose que l’accusation ne parvient pas à nommer. Or l’accusation repose tout entière sur une idée qu’on interroge rarement, ce qu’on appelle l’universel. On le présente volontiers comme ce qui demeure une fois faite abstraction de toutes les différences. Être citoyen, ce serait laisser à la porte ses appartenances pour n’apparaître que comme membre d’une communauté politique commune. Toute référence à la race, à la croyance, au territoire, à l’histoire familiale, semble alors introduire dans l’espace public des distinctions qui auraient dû en être exclues.

Reste à savoir si cette manière de penser l’universel est la seule. Toute la philosophie moderne répond que non. De Hegel à Marx, et jusque dans la pensée contemporaine , de Balibar à Rancière, une même critique revient. Un universel qui ne sait exister qu’en effaçant les différences n’est pas un universel plus exigeant, c’est un universel appauvri. En croyant dépasser les particularités, il les produit comme des anomalies. Ce qu’il ne parvient pas à intégrer, il le désigne comme une menace. Le débat sur la Nouvelle France est donc peut-être mal posé depuis le début. La question n’est pas de savoir si l’expression nomme un nouveau particularisme. Elle est de savoir si ce n’est pas une certaine conception de l’universel qui rend désormais impossible de penser la société française telle qu’elle est devenue. Ce n’est pas la Nouvelle France qui fragmente l’universel. C’est un universel abstrait qui fragmente la société avant de reprocher aux autres ses propres divisions.

L’universel n’existe jamais à l’état pur

L’erreur tient dans une croyance simple selon laquelle plus un universel est vide, plus il est universel. C’est l’inverse qui est vrai. Un universel entièrement dépouillé de toute détermination cesse d’avoir une existence réelle. Il n’existe jamais séparément de ses formes concrètes, il ne flotte pas au-dessus de la réalité : il ne prend corps qu’à travers des situations, des institutions, des histoires. Celui qui n’aimerait que le fruit, et refuserait la pomme, la poire et la cerise parce qu’il ne veut aucun fruit particulier, ne mangerait jamais de fruit. Le fruit n’existe qu’à travers les fruits.

Hegel a donné à cette évidence sa forme rigoureuse, et sa conséquence politique : l’universel abstrait, celui de l’entendement qui se pose en s’opposant au particulier au lieu de le traverser, ne peut rencontrer le concret que sur un seul mode, la suppression. Les pages sur la liberté absolue et la Terreur en tirent la leçon1 : une volonté qui se veut immédiatement universelle, qui refuse de se particulariser dans des corps, des institutions, des différences, ne peut agir que par la négation pure. C’est là ce que Hegel nomme une mort qui ne signifie rien, « aussi vide que trancher une tête de chou ». Cette négation ne répond à aucun acte, ne fonde aucune œuvre commune et consiste seulement à retrancher toute détermination singulière. L’universel abstrait, porté jusqu’à son accomplissement, n’est pas neutre. Il est destructeur par structure.

Rien d’académique dans ce détour. Quand la République affirme ne connaître que des citoyens, elle croit tenir un principe de neutralité. Cette neutralité ne s’exerce pourtant pas de la même manière pour tous. On rappelle à une femme qui porte un foulard que sa croyance relève de la sphère privée. On ne demande jamais à celui dont le prénom, l’accent et la mémoire familiale coïncident déjà avec le récit majoritaire d’abandonner quoi que ce soit à la porte de l’universel. L’un est prié de devenir universel. L’autre est supposé l’être déjà, et sa situation particulière lui apparaît comme l’universel même. Ce n’est pas la différence qui fragmente. C’est un universel qui ne sait reconnaître les différences qu’en les vivant comme des écarts par rapport à une norme qu’il n’avoue pas.

Quand le particulier se fait passer pour l’universel

Un universel ne tombe jamais du ciel. Il est toujours porté par une société, une histoire, des institutions. Il a une langue, une mémoire, des habitudes. La difficulté commence lorsque cette situation particulière cesse de se reconnaître comme telle et se donne pour la mesure de toutes les autres. Marx a nommé cette opération une fois pour toutes : l’émancipation politique, écrit-il dans la Question juive, scinde l’homme en deux. Le citoyen, être céleste, abstrait, également souverain dans le ciel de l’État. Et l’homme réel, celui de la société civile, inégal, livré à la guerre économique. Les droits proclamés au premier étage ne suppriment pas les rapports de force du rez-de-chaussée. Ils flottent au-dessus d’eux et les recouvrent du voile de l’égalité formelle.

La chose devient sensible dès qu’on la ramène au sol. Tous disposent en droit de la même liberté d’entreprendre. Tous ne disposent pas du même patrimoine, du même carnet d’adresses, du même réseau scolaire, des mêmes ressources pour attendre et pour risquer. L’égalité affirmée dans le ciel du droit laisse intacte l’inégalité qui règne en bas, et c’est là sa fonction. L’Idéologie allemande en donne la formule : toute classe qui prend le pouvoir doit donner à son intérêt particulier la forme de l’intérêt général, présenter ses idées comme les seules raisonnables. Les idées dominantes d’une époque sont les idées de la classe dominante.

De là un renversement précis. L’universalisme républicain qu’on brandit contre les quartiers populaires a un contenu, et ce contenu se lit à livre ouvert dès qu’on cesse de le croire neutre. Assimilation, transmission, effort, héritage à continuer. Voilà le contenu. Il est situé, daté, culturellement spécifique. Il n’apparaît neutre que parce qu’il occupe la position dominante, celle qui n’a pas à se marquer puisqu’elle est la mesure à l’aune de laquelle tout le reste se marque. La position majoritaire se vit comme absence de particularité et fait des autres les porteurs exclusifs de la différence. Ce qui se donne pour neutre a précisément cessé de l’être.

Nommer une domination n’est pas l’inventer

On objectera qu’il faut bien un espace commun, faute de quoi la société se morcelle. Mais les différences n’attendent pas d’être nommées pour exister. Le jeune homme plus souvent contrôlé parce qu’on le perçoit comme arabe ou noir, le candidat au prénom étranger moins rappelé à compétences égales, la femme voilée écartée d’un emploi au nom d’une neutralité qui épargne les autres signes, tous subissent une différence que le discours ne fait que constater. Celui qui décrit une inégalité ne l’invente pas.

L’accusation de communautarisme le sait, et c’est ce qui la rend polémique bien plus qu’analytique. Elle culmine sur la race, où elle prétend que nommer la racialisation reviendrait déjà à raisonner en races. La confusion est trop commode pour être naïve. Dire d’un individu qu’il est racisé ne lui prête aucune essence, cela décrit qu’une société le traite comme s’il appartenait à une catégorie chargée de soupçons. Le mot ne nomme pas une identité, il nomme un rapport. L’extrême droite, elle, fait l’inverse exact quand elle érige races et civilisations en réalités closes. Tenir les deux gestes pour un seul, c’est faire de l’interdiction de nommer la domination le meilleur bouclier de la domination. Soutenir que parler de racialisation fabrique des races, c’est soutenir que parler d’exploitation crée les classes, ou que dénoncer le sexisme enferme les femmes. Le daltonisme républicain ne protège pas de l’assignation raciale. Il protège l’assignation de sa dénonciation.

L’universel ne cesse de se transformer

La critique de l’universel abstrait n’appartient pas à une seule tradition, et il faut la distinguer d’une autre qui lui ressemble par le vocabulaire et s’y oppose par le fond. Une première critique naît à la fin du XVIIIème siècle, dans la réaction contre les Lumières. À l’universalisme de la Révolution, elle reproche d’ignorer les peuples réels, leurs langues, leurs coutumes. L’humanité n’existerait jamais en général, seulement à travers des cultures irréductibles. Cette intuition a connu une longue postérité, du romantisme allemand à la pensée conservatrice contemporaine. Lorsque Éric Zemmour soutient que chaque peuple doit préserver sa continuité et résister aux mélanges qui l’altèrent, il la reprend. L’universel abstrait détruirait les identités concrètes.

La critique menée ici est l’inverse terme à terme. Elle ne reproche pas à l’universel de dépasser les identités ; elle lui reproche de ne pas y parvenir. Car un universel incapable d’intégrer ceux qu’il prétend représenter cesse d’être universel, il devient le nom sous lequel une identité particulière se donne pour la norme commune. Là où le différentialisme conclut que chaque peuple doit rester fidèle à lui-même, la position défendue ici affirme qu’aucun peuple n’est jamais achevé, et que toute communauté politique se transforme parce que ceux qu’elle tenait à la marge en déplacent peu à peu la définition.

Cette affirmation resterait un vœu pieux si l’histoire ne l’avait pas déjà vérifiée. Balibar a montré avec force que l’universel n’est jamais un acquis. Il ne se constitue qu’à travers des processus conflictuels d’universalisation qui déplacent sans cesse ses propres frontières2. Chaque universel proclamé porte une limite, une exclusion qui le dément, et c’est en luttant contre cette limite que d’autres élargissent le commun, révélant du même coup que l’universel précédent n’en était pas tout à fait un. Les droits ont toujours été arrachés à un universalisme qui n’en voulait pas, par ceux-là mêmes qu’il excluait. Les femmes contre un universel d’hommes. Les colonisés contre un universel de métropolitains. À chaque fois, non pas une identité qui réclame sa part, mais une position qui dénonce la fausseté du tout et le contraint à s’étendre.

Ce déplacement interdit une facilité qui guette toute critique de ce genre. Il ne s’agit pas de renverser la table et de couronner l’exclu comme le vrai porteur de l’universel. Ce serait remplacer un sujet unique par un autre, le citoyen abstrait par l’exclu réel, et reconduire le schéma qu’il fallait quitter. L’universel ne se laisse incarner par aucune figure, pas même celle de la victime. L’universalisation ne passe plus par un sujet – le peuple, la classe, la nation – mais par une pluralité de positions qui s’articulent sans se fondre. Ce qu’on nomme communautarisme, vu de près, n’est souvent que cela. Plusieurs positions qui se reconnaissent dans un même tort sans se ramener à une même essence. Les cortèges de solidarité avec Gaza n’ont pas rassemblé une communauté ethnique ou religieuse. On n’a pas besoin d’être arabe ni musulman pour y marcher. Ce qui les tient, c’est la reconnaissance, depuis des positions sociales très différentes, d’une même structure d’exception, l’expérience d’être rangé parmi ceux à qui les droits universels ne s’appliquent pas.

Ce que nomme vraiment la Nouvelle France

Les adversaires de la Nouvelle France raisonnent comme si deux France s’opposaient terme à terme, l’une ancienne et l’autre nouvelle, l’une historique et l’autre issue de l’immigration, l’une qu’il faudrait défendre et l’autre qui chercherait à prendre sa place. Cette représentation partage sa structure avec ce qu’elle prétend combattre, car le schéma du remplacement est aussi celui de l’extrême droite.

Une société ne change jamais parce qu’une identité en remplacerait une autre. Un présent ne remplace pas un autre présent, parce que le présent n’est jamais présent à lui-même. Il est hanté par un passé qui insiste encore et par un avenir qui travaille déjà. Le temps est désajointé, out of joint, et c’est de ce désajointement que la politique procède3. La France d’aujourd’hui n’est pas moins française que celle d’hier, elle ne lui est pas extérieure, elle est le produit de son histoire, de ses migrations, de son école, de ses conflits sociaux, de ses héritages coloniaux comme de ses traditions républicaines. Nommer la Nouvelle France, ce n’est donc pas annoncer une substitution démographique. C’est nommer le moment où une transformation déjà là devient visible, où une partie de la société se reconnaît et oblige le récit national à se redéfinir4.

Le véritable enjeu n’est pas le remplacement, mais la visibilité. Longtemps, des réalités très diverses ont été perçues séparément : les discriminations, les quartiers populaires, les héritages de l’immigration, les mobilisations contre les violences policières ou contre la guerre à Gaza… À un moment, ces expériences cessent d’apparaître comme des phénomènes isolés et dessinent une configuration d’ensemble. Walter Benjamin parlait de ces instants où une époque devient soudain lisible. Les étoiles étaient déjà là, la constellation apparaît. Ce que nomme la Nouvelle France n’est ni un groupe identitaire, puisqu’aucune essence ne lie ses membres, ni une addition d’individus, puisque des positions structurelles les tiennent ensemble. C’est cette figure tierce, une composition qui se reconnaît sans se fonder sur une appartenance. Elle ne crée aucune population nouvelle. Elle rend lisible une réalité que les anciennes catégories ne pouvaient plus penser.

Retourner l’accusation

L’accusation peut maintenant se retourner terme à terme. On accuse la Nouvelle France de fragmenter la société. C’est l’universel abstrait qui la fragmente, parce qu’il ne sait reconnaître les différences qu’en les traitant comme des sécessions. On l’accuse de masquer un projet de pouvoir sous les grands mots de l’universel. C’est l’universel abstrait qui masque, en faisant passer un particulier pour le tout. On l’accuse d’essentialiser les identités. C’est l’universel abstrait qui essentialise, puisqu’il interdit de nommer les rapports de domination et condamne ainsi chacun à l’identité que ces rapports lui imposent.

L’alternative dans laquelle on voudrait enfermer le débat, l’universalisme abstrait ou le repli identitaire, est un faux partage. Les deux termes s’opposent mais partagent un présupposé, que l’universel et le particulier seraient condamnés à se faire face. C’est ce présupposé qu’il faut abandonner. L’universel n’est pas ce qui reste quand les différences s’effacent ; il est ce qui se construit quand une société devient capable de faire de ces différences autre chose que des frontières. La Nouvelle France ne mérite alors ni l’enthousiasme de ceux qui y verraient déjà un nouveau sujet historique, ni l’anathème de ceux qui n’y voient qu’une menace. Elle nomme quelque chose de plus sobre, le moment où l’ancien récit de l’universel ne suffit plus à rendre intelligible la société française.

On peut refuser l’expression, lui en préférer une autre. On ne dissipera pas la difficulté en changeant de vocabulaire, car ce qui est en jeu déborde une formule de campagne. Il s’agit de savoir comment une société se représente elle-même lorsque ceux qu’elle reléguait à sa périphérie demandent à être reconnus non comme des exceptions mais comme des participants du commun. Ce que ses adversaires prennent pour une fragmentation de l’universel en est peut-être le contraire, le moment où il cesse d’être une abstraction pour devenir concret.

La question n’est donc plus de savoir si la Nouvelle France menace l’universel. Elle est de savoir si l’on accepte encore qu’un universel soit transformé par celles et ceux qu’il prétendait déjà contenir. Toute politique commence peut-être là, dans cet instant où l’universel cesse d’être un héritage pour redevenir une tâche.


  1. G. W. F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807), chapitre VI, « La liberté absolue et la Terreur ». ↩
  2. Étienne Balibar, Des universels. Essais et conférences, Galilée, 2016 ↩
  3. Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, pour le motif du temps « out of joint ». Voir aussi « Politique du désajointement : tenir dans ce qui ne tient plus », Hors-Série ↩
  4. Voir « Nommer la France qui apparaît », Hors-Série ↩

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