19.03.2026 à 17:06
Pour une typologie politique du rire
Hors Série Entretiens filmés avec des personnalités artistiques ou intellectuelless
19.03.2026 à 17:06
Pour une typologie politique du rire
Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust1 ou les vidéos de Minute Papillon2, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le sens du sacré. Cet humour de droite, relevant d’une posture de « vieux con », mêle jugement moral et aigreur pour dénoncer la médiocrité du monde moderne, qu’incarneraient la démocratie, le libéralisme culturel, et les mouvements sociaux. Cette nostalgie réactionnaire à la sauce Houellebecq n’est pas nouvelle : pendant la Révolution française, la presse britannique multipliait les caricatures pour dénoncer ce qu’elle voyait comme un monde qui n’a plus de valeurs.
L’extrême droite va encore plus loin : elle ne se contente pas d’exprimer son mépris pour un monde qu’elle considère contraire à ce qu’elle défend, mais se bat pour pouvoir dire ce qu’elle veut, où elle veut, sans crainte de représailles3. Se vivant comme des rebelles4 qui pourraient rire de tout, ces trolls ont développé leur propre contre-culture, se retrouvant sur les mêmes forums et comptes humoristiques5. Si l’extrême droite ne s’embarrasse pas de limites quant au fait de s’amuser de toutes les horreurs possibles et imaginables, il n’est pas vrai pourtant qu’elle rit de tout : pas à une contradiction près, la droite défend en effet la liberté d’expression pour critiquer ce qu’elle hait… mais aussi le retour du respect des traditions, que ce soit l’autorité du père ou la nation. Se moquer du catholicisme, du pays, de l’armée, de la police, des hommes blancs et de certaines figures tutélaires, n’est pas bienvenu6 : il n’y avait ainsi pas grand monde à droite pour s’amuser de la mort de Quentin Deranque.
En fait, la droite rit surtout de ce qu’elle méprise : la gauche, les femmes, la communauté LGBTQIA+, les étrangers, les minorités raciales, les gens du voyage, les handicapés, les musulmans7, et les juifs. Pour cela, l’image mentale que la droite se fait de ces groupes suffit bien souvent, à elle seule, à la faire rire : pour la droite, le gitan ne vient jamais sans sa roulotte, le juif sans son obsession de l’argent, et le musulman sans son vol à la sauvette.
On pourrait au fond dire que, même quand la droite rigole, elle ne rit pas vraiment : l’humour est en fait surtout une arme. Chez les militants, l’humour sert à échapper à la censure, et permet de déplacer la fenêtre d’Overton en lançant des ballons d’essai. On teste une blague, on regarde qui rigole, et si on provoque trop d’indignation, on pourra toujours dire : « c’était juste pour rire ». Face, je me dédouane de toute responsabilité, pile, je présente la gauche comme incapable de s’amuser8. À ce titre, l’humour noir, qui permet à la gauche de dénoncer ce qu’elle met en humour, n’est, pour la droite, qu’une exagération de ce qu’elle pense vraiment. Lorsqu’un humoriste de droite se moque des homosexuels, ce n’est pas pour critiquer l’homophobie, mais bien pour signifier, auprès d’un auditoire déjà conquis, que ces gens ne sont pas dignes de respect : on rit toujours aux dépens d’autrui.
C’est d’ailleurs à cela que doit finalement servir l’humour : discipliner le corps social en visant continuellement les mêmes individus, afin de les stigmatiser. Ce harcèlement s’incarne particulièrement à travers la fonction paradoxale de l’insulte au sein de la droite, qui consiste principalement à associer sa cible à une catégorie de la population qu’elle juge, par elle-même, risible – les juifs, les femmes, les homosexuels. On se moque de l’autre pour souder le groupe, et on s’assure en même temps qu’il soit à jamais rejeté, et restera à sa place. On comprend ainsi comment, à l’adolescence, la focalisation des insultes sur l’homosexualité et les femmes structure très tôt un imaginaire masculiniste : on empêche ainsi toute expression d’un caractère efféminé dans le groupe, et on oblige à se conformer à la norme virile, au risque sinon de s’exposer au rejet et à la violence physique. Savoir de qui je rigole, comment j’en rigole, pourquoi j’en rigole : c’est toujours une disposition, consciente ou inconsciente, qui dit quelque chose de ce qu’on pense de la société. De ce fait, qui ne rira pas avec les autres s’exposera au risque d’être assimilé à la figure honnie. C’est l’inverse du centre, qui cherche, quant à lui, à faire rire en pensant ne critiquer personne.
Depuis les changements opérés à l’antenne de France Inter en septembre 2025, une petite musique semble monter parmi le public : « les humoristes de la Matinale ne sont plus drôles »… Face à la chute de l’audimat, des mesures ont d’ailleurs été prises pour essayer de rectifier le tir, sans pour autant réussir à retrouver la formule gagnante incarnée par Guillaume Meurice. Serait-il devenu si difficile de faire rire les gens en 2026 ?

France Inter est en fait confrontée à une contradiction insoluble pour l’humour centriste : comment faire rire sans égratigner personne ? Pour jouer au bouffon du roi, l’humoriste centriste sait qu’il faut surtout éviter de se faire licencier. Il a bien compris que Guillaume Meurice est allé trop loin avec son « nazi sans prépuce ». Il prend donc bien soin d’éviter toute blague qui parle de Gaza. Il sait aussi qu’il faut faire rire le roi, c’est-à-dire, la bourgeoisie macroniste. Pour cela, il faut que ses blagues respectent quatre principes :
Lorsqu’un centriste fait de l’humour, ou qu’un humoriste cherche à faire rire des centristes, il faut donc : que sa blague évite de cliver, qu’elle ne fâche personne, qu’elle réponde aux attentes du public, et qu’elle véhicule les bonnes valeurs morales de la bourgeoisie libérale. Or, depuis #metoo, le consensus bourgeois en matière d’humour a été rattrapé par la réalité des rapports de genre. On peut apprécier le bon mot, le trait d’esprit, la petite remarque qui vient gratter en dîner mondain – mais quand le « politiquement correct » du féminisme vient empêcher de « rire de tout », comme à la belle époque de « l’esprit Canal », la bourgeoisie libérale, surtout blanche et masculine, est bien désœuvrée. Heureusement, il lui reste les dîners entre potes, les safe spaces de jeunes blancs qu’a offerts la ligue du LOL10, ou les humoristes de droite, pour assouvir leur plaisir coupable : une bonne dose d’humour oppressif… Quitte à glisser, pourquoi pas, un bulletin Bardella.
Sans aller jusque-là, il reste, pour l’humoriste centriste, une recette miracle pour mettre tout le monde d’accord : piquer ceux d’en bas et caresser ceux d’en haut, pour garantir l’ordre et le statu quo. Exit donc les blagues sur les violences policières, et bienvenue aux chroniques sur les trottinettes électriques11.
Est-ce que cet humour, moral chez Sofia Aram, inoffensif chez Lisa Delmoitiez, se réduit pour autant au centre macroniste ? Avec son émission « À l’air libre », Mediapart cultive en effet comme France Inter un sens du sérieux ponctué d’intermèdes humoristiques, qui rencontre les mêmes limites : maintenir sa réputation en faisant de l’humour sans cliver, et en respectant les normes morales d’un public où sont surreprésentés les CSP+, urbains, diplômés du supérieur, travaillant dans le tertiaire. Évoluant dans des espaces sociaux où le discours et les pratiques de consommation sont l’alpha et l’omega de la politique, les jugements moraux y prennent une place prépondérante, notamment sur les réseaux sociaux, où il s’agit souvent d’attribuer les bons ou les mauvais points en fonction d’une vision très idéaliste du monde. On adore un jour une personnalité, puis on la boycotte après qu’elle nous a déçue, on se met à moins aimer ses proches pour des mots maladroits12 ou des consommations jugées « problématiques »13. Cette méfiance généralisée s’explique aussi par la crainte, sincère, du public d’être associé auprès de ses proches à des prises de position « polémiques » : il faut donc absolument éviter qu’une suspicion d’immoralité pèse sur un média, car sinon, il faudra s’en séparer, faute de quoi sa réputation se retrouve entachée, par contamination.

Fort de son air professoral, le centre-gauche ne manque jamais de rappeler à son entourage que telle ou telle personne ne doit plus être suivie car elle aurait dit/fait quelque chose de condamnable, pour l’éternité. Plutôt que de valoriser une perspective matérialiste, qui accepte l’imperfection du monde et valorise l’action collective pour changer les structures de domination, on individualise les problèmes et on cherche à mettre à l’écart ce qui viendrait entacher notre pureté morale. Résultat : chez France Inter, on tire à boulets rouges sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à LFI, et chez Mediapart, on s’excuse par avance de défendre des positions proches de la France Insoumise, en énumérant par le menu les excès de Jean-Luc Mélenchon qu’on ne cautionne pas : on sait en effet que les procès d’intention peuvent aller vite au sein de la gauche brahmane14. Il y a cependant un bastion où le centre-gauche s’autorise à rigoler : celui des premiers concernés qui parlent de leur situation. Quand il s’agit de personnes racisées ou queers, l’humour trash – sur le patriarcat, les violences policières, le colonialisme ou les inégalités sociales – redevient permis. De manière très étonnante, le centre-gauche autorise donc des gens plus à gauche que lui à le divertir. Trop soucieux de son image, il vit ainsi, par procuration, un humour radical qu’il se refuse lui-même de pratiquer.
Dès la Révolution française, la presse satirique de gauche, incarnée par exemple par le Père Duchesne, se délecte de la critique des puissants et de la défense du peuple, contre une presse conservatrice qui multiple les caricatures sur la révolution. Irrévérencieuse et parfois choquante, la gauche a fait de l’humour un vecteur privilégié pour dénoncer les injustices et défendre ses idéaux. Au XIXe siècle, ce style pamphlétaire se retrouve aussi bien dans les écrits philosophiques de Marx que dans les romans de Jules Vallès, les caricatures d’Honoré Daumier ou encore la peinture de Gustave Courbet. Au XXe siècle, elle accompagne encore toutes les luttes sociales. Pour la première moitié du XXe siècle, on peut penser à l’humour acerbe d’Emma Goldman, figure majeure de l’anarchisme aux États-Unis, aux pièces de Bertolt Brecht, ou encore aux numéros du Canard Enchaîné. Pour la seconde moitié du XXe siècle, on pourrait citer la chanson française, de Georges Brassens à Renaud, les humoristes Coluche/Desproges/Bedos15, ou encore la BD post-soixante-huitarde, de Hara Kiri à Charlie Hebdo (première époque) en passant par Siné Hebdo.

Pourquoi, au XXIe siècle, est-il alors devenu si difficile à la gauche d’exister sur le plan de l’humour ? Le cas des Guignols de l’info se propose ici comme un cas d’école. Émission de Canal+ diffusée de 1988 à 2018, Les Guignols de l’info représentait la quintessence de l’humour satirique populaire, avec ses portraits au vitriol de la classe politique française et sa dénonciation sans ambiguïté de l’impérialisme américain. Or, Les Guignols de l’info ont souffert de plein fouet du rachat par Bolloré en 2015, signe de la droitisation du paysage médiatique. À cette censure politique qui a eu raison de l’émission, il faut ajouter la difficulté, pour l’humour de gauche, de s’adapter aux évolutions de la population. Face à un public de plus en plus conscient du sexisme, du racisme et du validisme de la société, force est de constater que la vieille gauche satirique ne s’est pas beaucoup remise en question, se murant parfois dans un humour de boomer16, où le style « vieux con » de la droite s’accompagne d’un mépris à peine dissimulé pour une jeunesse de gauche qu’elle peine à comprendre, et qu’elle accuse, sans se l’avouer, d’être la cause de sa faillite. Enfin, l’inertie croissante de la société française rend difficile l’émergence, hors du champ du stand-up ou de la vidéo en ligne, de figures de l’humour à gauche. Résultat : l’humour de gauche aujourd’hui semble se résumer aux humoristes évincés ou démissionnaires de France Inter (Nicole Ferroni, Pierre-Emmanuel Barré, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret), aux humoristes racisés (Waly Dia, Merwane Benlazar, Akim Omiri), et à quelques figures du stand-up reconnues pour leurs prises de position politiques (Audrey Vernon, Blanche Gardin).

Le champ d’expression de la gauche semble donc s’être rétréci à un secteur professionnel qui bénéficie d’une part, d’un public venu chercher de l’humour qui se montre indulgent quant à ce qui est dit, et d’autre part, d’une industrie qui repose sur le fait de faire rire, autant, si ce n’est avant, de parler de politique. On peut élargir la focale jusqu’à cet autre champ d’expression de la gauche : celui des vidéastes en ligne, en particulier ceux qui font de la vulgarisation. Ainsi d’Usul ou de Modiie, qui sur Blast font un travail entre la recherche et le journalisme, des streamers de la Zawa Prod, ou encore de Manon Bril, qui se produit sur scène depuis 2025. Enfin, on peut citer des médias comme Urbania, Climax ou Frustration qui intègrent l’humour à leur critique de gauche. Dans les trois cas cependant, la très forte concurrence rend difficile pour de nouvelles personnalités d’émerger, et les espaces où ces paroles s’expriment ne permettent pas de toucher au-delà d’un cercle assez réduit de sympathisants de gauche diplômés du supérieur. Sur le plan de l’humour comme de la politique, la gauche doit donc réussir à parler aux classes populaires.

Il faudrait d’abord que la gauche sorte d’une posture morale bourgeoise, visant à prescrire les bons ou mauvais comportements. Cette manière professorale et paternaliste d’aborder la politique est contraire à l’aspiration émancipatrice de nombreuses personnes des classes populaires qui ont vécu l’école puis l’entreprise comme des expériences d’infantilisation et de discipline bourgeoise – ce qu’elles sont ; or la gauche éduquée, qui en a bénéficié, a du mal à l’admettre, et à faire la différence entre des expressions rebelles, polémiques, impertinentes, voire de mauvais goût, qui peuvent aussi être l’expression de sensibilités populaires qui choquent la bourgeoisie, et des formules ou comportements réactionnaires qui sont inacceptables. Ainsi, si le terme « connard » a des origines sexistes, personne dans les classes populaires ne l’utilise désormais avec cette connotation-là ; inversement, le terme « pédé » est très fortement associé aux insultes homophobes qui, au sein des classes populaires comme bourgeoises, ne souffrent d’aucune ambiguïté. Dans la continuité de la perspective marxiste de Juliette Farjat sur le langage17, il faut donc davantage s’intéresser, en matière d’humour, aux pratiques langagières qu’à l’étymologie des mots, au vocabulaire ou à la grammaire.
Ensuite, il faudrait que la gauche puisse s’adosser, comme le théorisait Gramsci, à des figures d’intellectuels organiques, c’est-à-dire des individus issus de la classe sociale à laquelle ils s’adressent. De ce fait, favoriser la diversité des parcours de figures de gauche employant l’humour facilitera l’identification et la popularisation du discours humoristique de gauche dans différentes sphères de la société.
Enfin, il faudrait renouer avec la créativité qui a caractérisé la gauche dans sa capacité à dénoncer avec l’humour toutes les formes d’oppression, pour qu’elle puisse s’adapter aux changements de la société. Cela doit passer par l’expression d’une radicalité qui ne peut pas être limitée, dans la forme ou le fond, par la recherche d’une forme de respectabilité. Il y faut une certaine ouverture d’esprit et une acceptation de la diversité qui passe, d’une part, par la confiance accordée à des formes d’expression de gauche qui ne sont pas les siennes, et d’autre part, par la capacité à faire soi-même preuve de recul par rapport à ses propres travers – plus facile à dire qu’à faire.
Les avis très négatifs qu’un film comme Sans filtre18 a reçus de la part des Cahiers du cinéma, La Septième Obsession, Libération ou encore Mediapart, me semblent illustrer ces difficultés – et la prégnance de la mentalité centre-gauche dans la critique cinéphile. Le film a ainsi été accusé d’être grossier, populiste, relevant d’un marxisme au rabais, décrit comme un pamphlet misogyne et même, réactionnaire ! La preuve : les bonnes critiques qu’il a au contraire reçues des Échos, du Parisien, du Figaro ou du Point. Or, ce film est avant tout une attaque en règle contre la bourgeoisie : pointant du doigt les insuffisances du féminisme libéral, se moquant avec méchanceté des incohérences de la bourgeoisie culturelle, dénonçant la violence des rapports de classe, le film est une satire, sans filtre justement, qui se rend accessible parce qu’il ne recherche pas la nuance à tout prix qui sied tant au goût libéral. Il s’autorise à être méchant envers les élites d’une manière qui peut apparaître démagogique par une bourgeoisie qui s’y reconnait un peu, mais qui est tout à fait jouissive pour des classes populaires qui identifient bien là tous les traits de ce qu’elles détestent : le paternalisme, l’hypocrisie, la médiocrité, la superficialité. Sans peur du mauvais goût, le film n’en propose pas moins une lecture à plusieurs niveaux, qui me semble beaucoup plus fine qu’une série comme White Lotus, qui, elle, a beaucoup plu à la critique de la bourgeoisie culturelle – peut-être parce qu’elle n’y est pas représentée ?

Ces œuvres qui assument la conflictualité de classe éclairent la voie pour un art de gauche qui renouerait avec un humour radical : on pourrait citer aussi le film Parasite19, dont la dimension écomarxiste est souvent occultée par la critique bourgeoise ; mais aussi le triptyque À couteaux tirés / Glass Onion / Wake Up Dead Man20, portrait sans cesse réactualisé de la bourgeoisie états-unienne, ou encore la série Severance21, qui raconte l’absurdité du monde du travail.

Les trois blocs sociaux qui structurent cette analyse ont été depuis dix ans le champ de bataille de la politique états-unienne en ligne. Avec l’explosion, sur les réseaux sociaux, des contenus humoristiques à visée politique, l’humour a été un levier majeur pour attirer des électeurs et discréditer le camp d’en face. On peut l’illustrer par le souvenir de l’expression « Left can’t meme », utilisée par la galaxie trumpiste en 2016 pour soutenir que la gauche ne savait pas faire des mèmes22 : à l’ère de la bien-pensance, du wokisme, il n’y aurait que la droite qui sache rigoler. Derrière cette notion de « left », les trumpistes faisaient référence, en particulier, au concept de « libs », les liberals qui désignent aux États-Unis un centre qui parle principalement de « questions de société23 » et qui est vu comme moralisateur24.

Et, de fait, on ne peut pas dire que la campagne d’Hillary Clinton ait brillé par un humour décapant et provocateur (« edgy » comme on dit dans l’argot d’internet). Obsédé par la recherche de respectabilité, le centre pratique volontiers la langue de bois et se drape dans un sérieux qui le rendrait « objectif » et « neutre » : à l’inverse donc d’un Donald Trump, dont le style spontané et outrancier détonnait franchement avec celui, calculé, pour ne pas dire artificiel, de Kamala Harris. L’humour de ce centrisme états-unien est assez bien représenté par les blagues inoffensives ou consensuelles, qui sentent bon le showbiz, du Tonight Show de Jimmy Fallon.

Dans un pays où la gauche a été très sévèrement réprimée, en particulier pendant les deux périodes de « Peur rouge » que sont les années 1917-192025 puis 1947-195726, il n’est pas anodin que la droite considère que la « gauche » serait représentée par le centre, qu’incarne l’establishment démocrate. Or, la gauche, aux États-Unis comme ailleurs, a toujours su manier la satire pour dénoncer les traditions, la religion et le capitalisme. Rien que parmi les soutiens déclarés à Bernie Sanders, on trouve des personnalités aussi variées que le documentariste Michael Moore, les présentateurs Trevor Noah et Jon Stewart, l’influenceur Hasan Piker, le journaliste Nathan Robinson, le philosophe Slavoj Žižek et le réalisateur Adam McKay. Leur point commun ? Tous, à leur niveau, utilisent l’humour pour promouvoir leurs idées.

En la matière, Zohran Mamdani, maire fraîchement élu de New York, a révélé tout au long de sa campagne son sens inimitable de la répartie et de l’autodérision. En plus de le rendre sympathique et de déstabiliser ses adversaires, son humour lui permet d’accroître son audience et d’encourager les gens à s’engager politiquement. Signe des temps : aujourd’hui, plus personne ne dit « left can’t meme », et la figure du « chud », caricature du républicain frustré qui vit seul chez sa mère, devient de plus en plus populaire dans les représentations humoristiques en ligne27. La gauche états-unienne a toujours utilisé l’humour pour rendre son discours accessible et en même temps susciter l’indignation contre les élites politiques et économiques : en 2025, face au deuxième mandat de Trump, la gauche est ainsi apparue pour une part croissante de la population comme le camp qui défie le pouvoir par le rire, ne serait-ce que parce que Trump poursuit sans vergogne tous ceux qui continuent à se moquer de lui.
L’humour n’est donc évidemment pas neutre : il est éminemment politique. Plutôt que de rechercher l’approbation du centre, et de sa machine médiatique à créer de la respectabilité, il faut que la gauche assume sa dimension conflictuelle, y compris par l’humour, contre la bourgeoisie et les oppresseurs de tous bords. Le riche homme blanc occidental, qui pouvait rire impunément « de tout » – entendre : des noirs, des arabes, des juifs, des femmes et des handicapés – doit composer aujourd’hui avec les critiques que les minorités, longtemps mises à l’écart de l’espace public, peuvent lui adresser. S’il souhaite donc rire de tout, qu’il commence par lui-même : lorsqu’on parlera des privilèges qu’il tire d’une société patriarcale, capitaliste et impérialiste… il en rira peut-être ; mais comme Donald Trump : jaune.
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︎17.03.2026 à 14:45
Le capitalisme fossile contre le droit des peuples – Entretien avec Emma Fourreau
Il faut d’abord rappeler que l’intérêt de Donald Trump envers le Groenland ne date pas de ces derniers mois. Depuis plusieurs années, il prononce des discours et propos véhéments qui laissent entendre sa volonté impérialiste de s’emparer du Groenland. Officiellement, selon Donald Trump, il s’agit de raisons de sécurité nationale pour les États-Unis. Le Groenland occupe une position stratégique dans le Grand Nord, en termes de défense mais aussi de commerce. Mais on sait aussi que ce sont surtout les ressources naturelles minières qu’on trouve au Groenland qui l’intéressent. Il y a plusieurs raisons à la démarche néo-coloniale de Donald Trump mais à mon sens l’accès aux ressources est la principale. Il y a de l’or, du pétrole, du gaz, de l’uranium, du graphite. C’est une terre extrêmement riche en ressources minières, qui suscite toutes les convoitises dans un contexte de compétition à l’échelle internationale, notamment avec la Chine, pour s’emparer de ces ressources et pour les exploiter. On sait aussi que l’exploitation de ces ressources est favorisée par la fonte progressive des glaces, qui ouvre également de nouvelles routes commerciales. Ça fait donc un moment que l’Arctique est soumise à l’appétit des impérialistes, mais les menaces se sont dramatiquement intensifiées.
Donald Trump affirmait encore récemment que la situation serait réglée d’ici quelques mois et qu’il n’excluait pas l’usage de la force militaire pour s’emparer du Groenland. De manière générale, on constate un recours grandissant à la force et à la coercition, au mépris du droit international, pour s’emparer des ressources.
Au-delà de la question du Groenland, la politique états-unienne est coloniale et impérialiste. On le voit avec la situation au Venezuela, où ce qui intéresse Trump n’est évidemment pas la démocratie mais le pétrole, comme lui et son administration l’ont d’ailleurs volontiers admis.
Il s’agit de faire primer la perpétuation du capitalisme fossile sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour nous, ce principe, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, vaut pour le Groenland, une terre colonisée par le Danemark aujourd’hui engagée dans un processus et une volonté de décolonisation. Une écrasante majorité des Groenlandais s’est prononcée pour l’indépendance et récemment contre l’adhésion aux États-Unis. 85 % des Groenlandais ne souhaitent pas devenir des citoyens étasuniens.
Effectivement, Trump se situe dans une continuité de l’impérialisme états-unien. Ce qui choque, c’est que cet interventionnisme est aujourd’hui pleinement assumé et verbalisé de manière grossière. Trump tient des propos brutaux et outranciers, mais sa politique s’inscrit dans une visée stratégique : le renforcement de l’hyperpuissance étasunienne face à la Chine et la défense des intérêts du capitalisme fossile.
On voit que Trump ne veut même plus s’embarrasser de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Europe. Donald Trump méprise les Européens, il les considère comme lâches, faibles et incapables de s’opposer, précisément parce que les Européens sont gratuitement à sa botte. C’est la fin pour les Danois, et pour les Européens en général, de l’illusion selon laquelle nous serions des partenaires respectés par les États-Unis. Nous sommes très faibles sur la scène diplomatique, parce que nous avons choisi de l’être, nous nous sommes délibérément alignés sur une politique atlantiste sans jamais engager de rapport de force avec Donald Trump. S’il se permet de s’en prendre ainsi au Groenland, c’est parce qu’on a laissé faire sur tous les autres sujets. Je pense notamment au génocide en Palestine, avec les États-Unis qui sont les principaux alliés d’Israël. Les États européens n’ont rien dit à propos du génocide en Palestine, ils n’ont adopté aucune sanction, ni contre Israël ni contre les États-Unis. Quand les États-Unis ont kidnappé Maduro et son épouse, les réactions ont été soit inexistantes, soit très faibles. Et c’est précisément ce refus de condamner, de tenir tête et d’engager de rapport de force en usant d’instruments notamment économiques qui fait que cette politique impérialiste arrive à nos portes.
C’est possible. En tout cas, on constate effectivement que la volonté première n’est pas de négocier, parce que les entreprises américaines pourraient très facilement obtenir des permis d’exploitation pour avoir accès aux terres rares. Je ne pense pas que le Danemark aurait résisté. Il y a eu une volonté de s’emparer du territoire sans s’embarrasser de diplomatie, en considérant qu’il n’y aurait aucune opposition concrète de la part des Européens. C’est donc à nous de démontrer que Donald Trump se trompe sur ce point-là. Même si c’est hypocrite de réagir quand ça touche le Groenland et de ne rien dire quand ça affecte les autres pays – et ça va continuer de toucher d’autres pays, que ce soit au Moyen-Orient, en Amérique latine, etc.
C’est toute l’hypocrisie de l’Union européenne. Il est fou de voir que lorsque des textes sur l’Arctique sont votés au Parlement européen, on désigne systématiquement les Russes et les Chinois comme menaces, mais on se garde de mentionner les États-Unis, alors que ce sont tout de même eux qui verbalisent le plus leur intérêt et leur agressivité envers le Groenland. Quand j’étais rapportrice en juillet 2025 d’une résolution sur l’accord de pêche entre l’Union européenne et le Groenland, j’avais proposé des amendements pour condamner l’impérialisme états-unien et les déclarations de Trump. Ces amendements ont été massivement rejetés par le Parlement européen. Il y a donc une omerta à propos des États-Unis de manière générale. C’est la même chose dans l’envoi de soldats au Groenland, qui est est justifié officiellement par l’inquiétude vis-à-vis de la Chine et de la Russie. Il n’est pas énoncé clairement que ce déploiement répond aux menaces de Trump et des États- Unis.
Les balbutiements d’une défense européenne ont toujours été pensés comme un alignement sur les États-Unis, y compris lorsqu’on parle de l’achat d’armes, qui n’est même pas conditionné au fait que les armes soient produites en Europe par des entreprises européennes. Puisque la défense européenne pourrait reposer sur l’acquisition d’armes états-uniennes et alimenter leur complexe militaro-industriel, on comprend tout de suite qu’il ne s’agit pas de définir une politique indépendante des États-Unis, mais bien de prolonger notre alignement atlantiste. Si les Européens souhaitaient réellement être indépendants sur la scène internationale et en matière de défense, il y aurait des conditions très strictes et claires, qui n’existent pas aujourd’hui.
La première chose à faire est de geler la ratification de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne en signifiant qu’on ne ratifiera pas cet accord tant que Trump continuera de bafouer le droit international et la souveraineté des peuples dans le monde, au Groenland, mais pas seulement… Il existe aussi un instrument anti-coercition au niveau de l’Union européenne, qui permettrait de mettre en place des restrictions vis-à-vis du commerce, des investissements, des financements. Il faut engager le seul rapport de force que Trump comprend, c’est-à-dire sur le terrain économique.
Trump n’a évidemment rien à faire des condamnations morales, et d’une manière générale les relations internationales ne se situent pas au niveau de la morale. Il faut donc taper au portefeuille si l’on veut engager un rapport de force. Quand Trump veut lancer une guerre commerciale contre la France ou l’Union européenne, il ne faut pas trembler et se donner les moyens de ne pas céder face au chantage économique. C’est surtout une question de courage, puisqu’on parle tout de même de l’Union européenne, qui est le principal pôle commercial mondial.
Évidemment tout ça pose au niveau européen la question de savoir comment on bâtit son indépendance vis-à-vis des États-Unis. Il y a l’indépendance sur la scène internationale, et l’on tient au non-alignement, mais aussi la question de la relocalisation de la production en France et dans l’Union européenne pour que les sanctions états-uniennes nous impactent le moins possible. Il faut être capable de consommer ce qu’on produit sur le sol européen. C’est aussi pour cela que la France insoumise a proposé un plan avec des mesures à mettre en place dans le contexte d’une possible guerre commerciale, structuré autour du protectionnisme solidaire et de la bifurcation écologique qui, seuls, permettront de sortir de l’affrontement économique généralisé et de garantir notre souveraineté industrielle, alimentaire ou encore numérique.
De manière générale, on voit une tendance à ne condamner que certains pays du monde. Il n’y a jamais de résolutions contre les États-Unis, contre Israël, contre les Émirats arabes unis. On voit bien que tout un tas de pays n’est pas concerné par les résolutions d’urgence sur les droits humains alors que ce sont des pays qui présentent des cas flagrants de violation de ces droits. La majorité qui s’oppose aux sanctions contre ces pays est tellement claire qu’on voit qu’il s’agit plutôt d’un clivage politique. Quand on propose une résolution pour condamner Israël, il n’y a très souvent que le groupe The Left qui la soutient. L’alignement atlantiste concerne la droite mais aussi la gauche en dehors de notre groupe, The Left.
On verra peut-être un micro-sursaut européen, ce sera à suivre dans l’étude des prochains textes. Mais ce n’est pas le cas à l’heure actuelle. C’est surtout politique, par exemple mon amendement pour condamner l’impérialisme de Trump au Groenland n’a pas été voté par les Verts.
Il s’agit surtout de savoir comment on réagit concrètement à l’agressivité de Trump. On parle d’un processus à long terme, mais la question est aussi de savoir quels instruments nous mettons en place dès maintenant pour empêcher une annexion, par la force ou non, de Trump sur le Groenland. Ensuite, il faut rappeler notre attachement à la primauté du droit à l’autodétermination des peuples. C’est aux Groenlandais de décider pour leur territoire. Et l’on voit bien dans les récentes déclarations que les Groenlandais se sentent plus proches de l’Europe que des États-Unis. Alors si c’est une volonté des Groenlandais de passer de territoire associé à territoire européen, que cette volonté soit entendue et soutenue politiquement. Mais c’est évidemment aux Groenlandais en premier lieu de décider.
C’est pour cela que je dis qu’il faut que ce soit d’abord une volonté exprimée par les Groenlandais, et certaines expressions semblent déjà se diriger en ce sens. Lors des manifestations anti-Trump, beaucoup de Groenlandais·es ont affirmé se sentir plus proches des Européens, y compris du Danemark, que des États-Unis.
Je n’ai pas de rôle actif au sein du Conseil de l’Arctique et du Conseil Nordique, je fais partie d’une délégation du Parlement européen qui travaille avec des pays européens qui ne font pas partie de l’UE.. Il y a parmi ces pays la Norvège et l’Islande.
C’est donc au sein de cette délégation que j’effectue des déplacements en Arctique. Ces réunions permettent de parler de la protection des écosystèmes arctiques, mais évidemment aussi des enjeux géopolitiques. Je représente donc l’Union européenne dans ce cadre, c’est surtout un rôle d’écoute. Nous intervenons si l’on nous demande de le faire, mais nous ne sommes pas officiellement membres de ces instances. J’étais par exemple en Norvège pour représenter l’Union européenne au sein de la réunion des parlementaires de l’Arctique, qui réunissait à la fois des représentants des peuples autochtones mais aussi des représentants des différents pays arctiques, exceptée la Russie, puisqu’il y a une rupture des relations, ce qui est un problème d’un point de vue scientifique. Au niveau de la coopération scientifique on a besoin des données du côté russe, puisque cela représente une grande partie de l’Arctique.
Oui, mais n’oublions pas que nous sommes guidés par l’impératif de lutter contre le dérèglement climatique, et nous avons pour cela besoin de rassembler les données disponibles par-delà les lignes de fracture géopolitiques. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les scientifiques qui travaillent en Arctique, qui déplorent le manque de données depuis qu’ils ne coopèrent plus avec des chercheurs russes. C’est tout de même un enjeu important qui est soulevé par ces scientifiques, qui sont des scientifiques d‘origine samie ou du nord de l’Europe, qui ne sont absolument pas pro-russes, et avec qui on ne discute d’ailleurs pas de cela, mais de leur travail sur le réchauffement climatique et de la nécessité d’avoir accès aux informations. En ce qui concerne le peuple sami, le dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, il y a aussi un problème lié au fait que les 4 000 Samis qui sont en Russie n’ont plus de contact avec les Samis norvégiens, finlandais et suédois. Ça pose un problème pour les Samis qui avaient des liens forts avec les Samis russes et qui maintenant n’en ont plus beaucoup.
Oui, c’est multifactoriel et lié aux tensions globales dans la région.
Je peux comprendre la volonté de rester entre pays de l’Arctique. Il faut à chaque fois voir au nom de quoi et dans quel but est proposé l’élargissement. Par exemple, il a été proposé au Parlement européen d’inclure l’Ukraine dans le Conseil de l’Arctique. Je n’en comprends pas la pertinence. Étant donné qu’il s’agit d’une région du monde extrêmement sensible je comprends la frilosité des membres du Conseil de l’Arctique vis-à-vis d’un élargissement qui n’aurait pas toujours un sens, sachant que les enjeux sont extrêmement forts et que la plupart des acteurs ne s’en soucient absolument pas. La majorité des acteurs ne se soucie pas du respect des droits des peuples autochtones et de l’environnement arctique alors qu’on parle d’une région du monde qui se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du globe, et qui est soumise à des appétits capitalistes et industriels extrêmement forts. Je pense au deep sea mining, l’exploitation minière des fonds marins, et à la politique extractiviste de manière générale. Alors, je peux comprendre la méfiance par rapport à la multiplication des acteurs, qui ne sont pas là pour protéger l’Arctique ou pour proposer un traité international à l’image de ce qui est appliqué en Antarctique.
De manière générale je suis opposée aux accords de pêche entre l’Union européenne et d’autres régions du monde, parce que ce sont souvent des accords néo-coloniaux qui visent à piller les ressources d’autres pays. C’est notamment le cas en Afrique de l’Ouest, où l’on envoie des navires pour rafler les petits poissons pélagiques dans le but d’en faire de la farine animale ou de nourrir les animaux d’élevage ou domestiques, alors que ces petits poissons pélagiques sont un maillon essentiel dans l’économie locale, avec une consommation humaine. Je vote donc systématiquement contre tous ces accords de pêche, qui sont des accords de libre-échange néocoloniaux. En revanche, en ce qui concerne l’accord de pêche et le Groenland, avant de me positionner j’ai évidement auditionné tout un ensemble d’organisations au Groenland, notamment l’association des pêcheurs et des chasseurs au Groenland, qui sont favorables à cet accord de pêche. Alors, je n’ai pas de raison de m’y opposer, si les Groenlandais y sont favorables, puisque ce n’est pas un accord en défaveur du Groenland. C’est un accord équitable, qui encourage par ailleurs la recherche scientifique pour protéger les espèces de poisson. Je considère que les points positifs sont nombreux bien que j’aie aussi souligné les points négatifs dans mon rapport, comme la surexploitation de certaines populations de poisson.
Absolument. L’Union européenne se lance aussi dans une politique extractiviste. Le Critical Raw Materials Act est entré en vigueur en mai 2024 et dessine la stratégie européenne pour s’approvisionner en matières premières critiques, et ainsi concurrencer la Chine. Je soutiens évidemment la volonté d’être indépendant en matière énergétique, mais le problème est que l’Union européenne a dressé une liste de sites miniers stratégiques, et on retrouve dans cette liste des mines implantées en territoire sami. C’est là que cela devient problématique, et qu’on entre dans le colonialisme vert, parce qu’au nom de la transition énergétique on va saccager des environnements locaux et voler des terres au dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, alors qu’on parle des Sami, qui respectent l’environnement, qui vivent en harmonie avec les écosystèmes.
Ce n’est pas à eux de payer le prix de la transition énergétique et des conséquences du dérèglement climatique, qui n’est pas de leur fait mais de celui des Occidentaux. Je suis donc allée participer à la grande mobilisation à Repparfjord contre un projet de mine de cuivre, que l’Union européenne soutient alors même qu’il prévoit le rejet des déchets de la mine dans le fjord, ce qui est interdit dans l’UE. On ne peut pas rejeter des déchets miniers dans les fjords au sein de l’Union européenne, mais on va financer cela en Norvège, c’est totalement hypocrite. Ce projet relève de l’écocide et prévoit de saccager les terres alentour alors qu’il s’agit d’une zone de pâturage pour les rennes des Samis. Je considère qu’on ne peut pas prendre des décisions à la place des Samis et qu’il faut les consulter, et en l’occurrence le message est très clair. Ils ne veulent pas de ce projet minier et il existe d’autres sites, en dehors des terres samies, qui pourraient être exploités. On ne devrait pas toucher aux terres samies si le peuple autochtone n’est pas d’accord.
Cette décision relève d’une politique de plus en plus extractiviste. Pourtant, l’impératif est de voir comment on peut recycler mais aussi réduire drastiquement les besoins. On ne peut pas continuer à ce rythme, ni aller vers une intensification de la politique extractive. C’est parce que le chemin que prend l’Union européenne est l’inverse de ce qu’il faudrait faire que je soutiens les mobilisations des Samis, qui concernent les mines mais aussi certains projets éoliens qui, comme par hasard, sont à chaque fois installés en territoire sami.
Ce sont des articulations qui existent et qui sont fortes dans les mobilisations. Par exemple, le blocage de la mine de Nussir en Norvège était le fruit d’une alliance entre les peuples autochtones, notamment des jeunes, des pêcheurs et des éleveurs de rennes samis, mais aussi des organisations écologistes de Norvège. La jonction se fait très facilement, avec des mots d’ordre communs, justement en dénonçant le colonialisme vert, ce qui permet d’articuler anticolonialisme et écologie.
Cela dit, effectivement, l’Union européenne peut, comme vous le disiez, instrumentaliser les Samis. Mais c’est très visible. Je me suis par exemple rendue à un événement organisé par la Commission européenne dans le nord de la Finlande, dont l’intitulé prétendait inclure les peuples autochtones. Mais en se rendant sur place on comprend qu’il ne s’agit que d’une façade. Quand un jeune sami a pris la parole pour dénoncer le projet de mine à Reppajford, la représentante de la Commission européenne a aussitôt pris le micro en disant « je ne peux pas vous laisser dire ça ». Il ne s’agissait pas d’entrer dans le débat, mais de censurer la personne en disant qu’elle mentait. Évidemment la personne ne mentait pas, mais la censure contre la voix des Samis était immédiate. On voit bien qu’au-delà de ce qui est proclamé, l’Union européenne n’intègre pas la parole des Samis dans le processus de décision. C’est aussi sur cela qu’on travaille, savoir comment on peut faire entendre la voix des Samis, mais aussi qu’elle soit impliquée dans le processus de décision au sein de l’Union européenne, puisque évidemment de nombreux projets européens les concernent. Ils doivent donc avoir un rôle décisionnaire. Ce n’est pas le cas aujourd’hui mais on y travaille.
Comme vous l’avez souligné, il y a là deux enjeux très différents qui méritent d’être distingués. D’une part, on trouve derrière l’incarcération de Paul Watson la question centrale de la criminalisation du militantisme environnemental dans le monde. Exiger la libération de Paul Watson était une manière de défendre et de revendiquer la protection des activistes écologistes, dont on voit qu’ils sont les cibles prioritaires de nombreux gouvernements et des élites économiques, au point parfois d’être assassinés pour leurs engagements. Il s’agissait donc de dire qu’on ne peut pas jeter quelqu’un en prison parce qu’il défend les baleines.
D’autre part, il est évident que nous nous opposons à certaines anciennes déclarations comme à des propos récents tenus par Paul Watson, et que nous réaffirmons notre attachement à une écologie indissociable des luttes antiracistes, anti-impérialistes, décoloniales. Quand Paul Watson déclare par exemple qu’il se fiche de savoir si les écologistes sont de gauche ou de droite, c’est évidemment une vision que je ne partage pas : il faut inscrire la lutte écologique dans une perspective intersectionnelle, car on sait que les dynamiques d’oppression s’alimentent les unes les autres et qu’on ne peut scinder les combats. Les premières victimes du dérèglement climatique sont bien sûr les plus précaires, mais d’autant plus lorsque ce sont des femmes ou des personnes racisées. La lutte environnementale est une lutte antiraciste, c’est une faute politique et morale de prétendre le contraire.
Il faut atteindre un million de signatures pour que cette question soit adressée à la Commission européenne, qui a l’obligation de répondre. Elle peut répondre négativement, mais si c’est le cas elle doit motiver cette réponse et ce sera évidemment extrêmement difficile pour l’Union européenne de balayer d’un revers de main un sujet qui a été soulevé par plus d’un million de personnes. Le nombre de signatures est pour le moment conséquent, si l’on prend en compte le fait que la pétition a été publiée il y a quelques semaines. Ça montre un intérêt des citoyen·ne·s dans la condamnation de la politique génocidaire israélienne. Évidemment l’Union européenne est complice du génocide en cours et l’une des manières de cesser cette complicité est de rompre cet accord d’association avec Israël, qui fait aujourd’hui d’Israël le premier partenaire commercial de l’Union européenne, ce qui est une honte absolue. C’est évidemment un des leviers concrets que chacun et chacune peut utiliser pour lutter contre le génocide, de signer et partager cette initiative citoyenne européenne.
On voit bien les limites de l’institution et la complicité. Le fait que des députées européennes embarquent sur une flottille pour aller briser un blocus illégal montre bien les limites du Parlement européen. Si l’on considérait que l’Union européenne remplit son rôle aujourd’hui, on n’engagerait pas notre intégrité physique sur des petits bateaux de pêche et sur des voiliers avec des citoyens qui sont évidemment pacifiques et non-armés face à une armée génocidaire. Or, on voit bien que lorsqu’on demande des débats, des résolutions, des condamnations, y compris économiques, et des actions d’isolement d’Israël, on est toujours face à une fin de non-recevoir. On n’a aucun problème à condamner la Russie, et à juste titre, mais on est incapable d’appliquer le même régime de sanctions à Israël. Il est évident que la complicité européenne avec Israël est très forte, et qu’on le retrouve dans les votes au Parlement européen et dans notre incapacité à sanctionner Israël et les États-Unis. On est face à une grande lâcheté européenne. On avait commencé à envisager de prendre quelques micro-sanctions envers Israël, et dès que le pseudo cessez-le-feu a été annoncé, l’Union européenne a aussitôt décidé qu’on ne les appliquerait pas. Pourtant, depuis que ce prétendu cessez-le-feu a été annoncé, ce sont des centaines de personnes qui sont assassinées à Gaza et des bombardements qui ne cessent pas. On continuera à mener la bataille parlementaire mais il faut aussi être sur le terrain, soutenir d’autres types d’actions, parce qu’on voit bien que les peuples sont beaucoup plus efficaces dans la condamnation d’Israël que les États complices.
Effectivement, avec trois groupes d’extrême droite au Parlement européen, elle y est extrêmement visible. Ils sont totalement décomplexés, ils s’assument et mènent sans problème au sein du Parlement européen leurs conférences racistes, transphobes, misogynes. Si le groupe The Left ne protestait pas contre leurs événements ça passerait comme une lettre à la poste, alors qu’ils parlent explicitement de « remigration », la « remigration » n’étant rien d’autre que la déportation de millions de gens hors de l’Europe. Sans nos actions, ces propos seraient totalement banalisés. Le fait de les afficher permet de rediaboliser un minimum ce qu’ils font et aussi de montrer, y compris en France, ce que peut faire l’extrême droite lorsqu’elle est décomplexée, puisqu’on est au Parlement européen dans un stade de fascisation supérieur à la France. Ce qui menace la France en 2027, c’est ce qui se dit très tranquillement dans l’ensemble du Parlement européen. En tant que députés de la France insoumise, nous devons aussi jouer le rôle de vigie face à l’extrême droite et donc dénoncer leurs votes, dénoncer leurs projets politiques racistes, misogynes, transphobes. On n’a pas le rapport de force en termes de votes au sein du Parlement européen, parce qu’effectivement le groupe de la gauche radicale est bien plus petit que les trois groupes d’extrême droite, mais nous avons la possibilité de faire du bruit, de dénoncer et de rendre publiques les actions. Je pense qu’on réussit plutôt bien cela, et qu’il est important de disposer de personnes qui peuvent dénoncer au sein-même des institutions ce qu’il s’y passe.
12.03.2026 à 17:40
Marguerite Duras, femme politique
Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. D’un autre côté, il est peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, puisqu’il résume l’ambition de l’essai : retracer le parcours politique de la femme de lettres et voir, dans son engagement, ce qui peut être considéré comme des lignes directrices.
Je vois ce livre comme une tentative d’épuisement du sujet. J’ai voulu mêler à la fois son œuvre et toute la littérature critique qu’elle a engendrée. Évidemment, beaucoup de livres ont déjà été écrits, à commencer par la très impressionnante biographie de Jean Vallier. Mais je ne voulais pas me laisser enfermer par le corpus existant. Je crois qu’il est sain, même quand on travaille sur des superstars de la littérature comme Marguerite Duras, de retourner aux archives.

En menant une étude de la presse d’époque, j’ai trouvé de nombreux matériaux nouveaux, notamment sur sa mère, qui dirigeait une école en Cochinchine. Ma plus belle trouvaille reste le tout premier texte publié par Duras, en 1939 — elle a alors 25 ans — : un entretien qu’elle réalise avec Nam Phương, la toute dernière impératrice d’Annam (actuel Viêt Nam). C’est un texte magnifique sur la forme et très intéressant sur le fond, puisqu’il préfigure l’essai qu’elle publie chez Gallimard l’année suivante, en défense de l’Empire français.

Nuançons un peu. Son rôle dans l’administration coloniale est celui d’une chargée de communication. Elle y entre sans doute grâce au souvenir que son père a laissé comme administrateur colonial, sa connaissance de la situation locale ayant évidemment aussi joué. Elle est attachée au cabinet du ministre — d’abord Marius Moutet, l’un des ministres socialistes du Front Populaire qui tente de faire appliquer le programme d’union de la gauche. On la charge d’organiser un grand événement de propagande autour de la banane française. Après la dislocation du Front Populaire, les rênes du ministère passent aux mains de Georges Mandel, figure du radicalisme et ancien collaborateur de Clemenceau. Avec l’un comme avec l’autre, elle s’investit peu dans son travail, n’y voyant qu’un moyen de gagner sa vie. C’est par le communisme qu’elle devient anticolonialiste : la prise de conscience née en 1944 se mue en une vision du monde dans laquelle le colonialisme n’a plus sa place.

De son expérience personnelle de l’Indochine française, elle garde néanmoins ancrée en elle la condition misérable des prolétaires blancs dans le rouage de la colonisation. En ce sens, son personnage de La Mère dans Un barrage contre le Pacifique peut d’ailleurs être comparé à celui de Lord Jim dans La Folie Almayer de Conrad.

La jeune Duras a des goûts très éclectiques ! Contrairement à ce qu’elle ne cessera de répéter une fois adulte, sa mère lisait beaucoup et lui a transmis le goût de la lecture, notamment à travers des auteurs classiques comme Michelet et Renan, mais aussi des écrivains tels que Loti ou Gide. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle n’a pas pu échapper aux lectures scolaires obligatoires, de Victor Hugo à Racine, ni aux romans de collège, parfois un peu mièvres, de Delly. Au‑delà du monde des livres, l’enfance de Duras est marquée par une grande liberté et de nombreuses rencontres. Paradoxalement, le déclassement subi par sa mère au sein de la colonie lui profite en lui permettant de vivre une existence moins rangée.
Il y a un paradoxe intéressant dans le rapport qu’entretient Marguerite Duras à la politique : elle ne s’intéresse vraiment à la chose publique qu’en s’éloignant des lieux de pouvoir. Je m’explique : alors qu’elle est collaboratrice au ministère des Colonies, elle voit se liquéfier le Front populaire et, avec cet espoir brisé, se désagréger la Troisième République, sans que cela ne l’affecte réellement. De la même façon, pendant l’Occupation, alors qu’elle est responsable d’une commission pour le papier d’édition, elle ne considère cette fonction que comme un travail alimentaire. Ce n’est qu’en 1944, lorsque son mari, Robert Antelme, est déporté à Buchenwald pour faits de résistance, qu’elle se mobilise, quitte son emploi et se passionne pour la politique.

Une anecdote racontée par Dionys Mascolo illustre cette entrée dans le monde de la Résistance : il se souvient du jour où, avec un ami de François Mitterrand et Mitterrand lui-même, ils se sont retrouvés rue Saint-Benoît. C’est l’odeur des cigarettes que Mitterrand fumait, ramenées de son récent séjour à Londres, qui lui a fait comprendre qu’ils venaient d’entrer dans le monde des réseaux de résistance anglais. Cette passion pour la politique, née du bouleversement de la guerre, ne la quittera plus jusqu’à sa mort en 1996.

De son premier roman Les Impudents (publié en 1943) à Écrire (publié en 1993) Duras n’a jamais cessé de se raconter, de revisiter les moments les plus romanesques de sa vie. L’occupation et la libération de la France n’échappent pas à cette logique. La première version de son texte La Douleur figure sous la forme d’un journal intime. Il est consultable à l’IMEC. Le texte, revu, est publié tardivement, en 1985. Cette scène de torture avec Ter le milicien (« Celle qui torture le donneur, c’est moi. De même celle qui a envie de faire l’amour avec Ter le milicien, moi ») permet, à mon sens, tout à la fois d’introduire un tableau spectaculaire qui mêle, selon la formule de Barrès le sang de la volupté et de la mort, mais aussi d’accentuer son rôle dans la Résistance à un moment ou la France s’intéresse de plus en plus la période de l’occupation et à la responsabilité des uns et des autres.

Eh bien, c’est du Duras. Elle est capable d’une gymnastique intellectuelle parfois surprenante, faite de déplacements et de paradoxes assumés. Surtout, elle ne supporte pas la culture de l’effacement, cette tendance à gommer les contradictions ou les zones d’ombre au nom d’un récit plus confortable.
Cette phrase est également intéressante parce qu’elle confère à la littérature un pouvoir presque rassurant, comme si l’écriture pouvait servir de garantie morale ou symbolique. Comme le fait remarquer Roland Barthes à propos des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « la littérature est chez nous tant une valeur invétérée, qu’il y a l’idée qu’aucune lésion ne peut venir d’un homme qui se soucie d’écrire bien le français ». Autrement dit, l’acte d’écrire et la maîtrise du style tendent à produire une forme d’indulgence. Ainsi, le Robert Brasillach collaborationniste est-il en partie lissé par le Brasillach homme de lettres. De la même façon que, dans L’Amant, Ramon Fernandez est en quelque sorte policé par l’amateur de Balzac. La littérature agit alors comme un filtre : elle atténue et recompose.

Sa conception du militantisme est tout à fait atypique. Je fais la distinction entre les intellectuels du parti, qui organisent les revues, structurent les étudiants et participent, lors des congrès, à la définition du projet communiste pour la France, et les intellectuels dans le parti, qui sont au fond des sympathisants ayant sauté le pas de l’adhésion, apportant un certain prestige, offrant occasionnellement une œuvre d’art au parti ou prenant la parole à un meeting, mais ne s’investissant pas dans l’organisation du parti. L’exemple le plus frappant est sans doute Pablo Picasso.
Duras entretient un rapport tout autre : elle s’implique comme militante de base, participe à toutes les actions, tente de convaincre sa concierge d’adhérer au parti et est même élue secrétaire de cellule. Cependant, elle refuse de participer à la vie intellectuelle du parti et de mettre son art au service de la cause. Elle cache parfois — sans doute pour éviter les sollicitations — qu’elle est une auteure publiée. En ce sens, son engagement se distingue profondément de celui des autres intellectuels de la même époque. Je ne connais aucun équivalent en France.
Tout à fait ! Le motif invoqué pour justifier par la fédération de Paris du PCF dans le cadre de l’exclusion de Marguerite Duras et de ses amis (Mascolo, Antelme, Morin etc) est sans cesse changeant : on lui reproche d’abord d’avoir publiquement diffamé des cadres du Parti, puis on lui reproche ses fréquentations titistes (comprendre ici une amitié avec Vittorini), puis poussant plus loin dans l’ignominie, on lui reproche finalement d’être une nymphomane vivant avec deux hommes et fréquentant des boîtes de nuit. On imagine assez bien l’exaltation que pouvait ressentir l’obscure secrétaire de section du sixième arrondissement de Paris en diligentant cette enquête contre des jeunes gens brillants ; les basses jouissances de Fouquier-Tinville1.

Malgré son exclusion du parti — c’est l’une des thèses de mon essai — Duras reste relativement proche de l’organisation communiste jusqu’au milieu des années 1960. En quittant le parti, elle promet d’ailleurs de ne rien faire qui puisse nuire au collectif.
Elle continue ainsi de se mobiliser ponctuellement pour certaines causes, par exemple en soutenant Julius Rosenberg et Ethel Rosenberg, communistes condamnés à mort aux États‑Unis.

Cela ne l’empêche pas, parallèlement, de porter un regard de plus en plus lucide sur la réalité des persécutions au sein des démocraties populaires. Son communisme, empreint de fraternité et attaché aux droits de l’homme, devient progressivement incompatible avec celui imposé par Moscou.
Duras ne mâche pas ses mots ! Dans le journal intime qu’elle tient dans l’après-Libération, elle écrit : « La différence entre de Gaulle et Hitler, c’est que de Gaulle croit en la transsubstantiation. Il parle droit au cœur des catholiques. Hitler croit dans la force venue d’en haut. De Gaulle croit à la force venue d’En Haut. Voilà ce qu’on a au pouvoir. Aucune différence, sinon dans la nature du mythe de base. Outre-Rhin, l’Arianisme. Ici, le Bon Dieu. »
La comparaison est violente, mais elle reflète le climat de l’époque. Contrairement à l’image d’Épinal que nous en avons aujourd’hui, la Libération n’a pas été suivie d’une longue période de concorde nationale. La France reste à genoux économiquement — les tickets de rationnement perdurent jusqu’en 1949 — et l’union sacrée de la Résistance se fissure rapidement. La Guerre froide divise le pays. La virulence de Duras est celle des communistes français, confrontés à l’hostilité croissante des gaullistes et des radicaux. Le climat est tel qu’en 1952, le ministre de l’Intérieur fait arrêter Jacques Duclos, responsable du PCF en l’absence de Thorez, sous prétexte qu’il préparait un coup d’État. La preuve ? Un revolver et deux pigeons morts retrouvés dans sa voiture…
Tous deux font partie de la mouvance gauchiste des années 1965-1975. Leurs chemins ont sans doute dû se croiser — Marguerite Duras affectionnait la compagnie de jeunes intellectuels brillants. Pourtant, leur engagement politique s’inscrit dans des logiques opposées. Guy Hocquenghem ne cesse de créer des collectifs, des groupuscules, des fronts de lutte. Duras, elle, cultive plutôt une posture d’électron libre et refuse toute discipline militante.

C’est tardivement que la question homosexuelle entre dans l’œuvre durassienne, après 1980 et sa rencontre avec Yann Andréa, jeune écrivain homosexuel qui deviendra son compagnon jusqu’à la fin de sa vie. Si Duras peut paraître, à certains moments, un peu homophobe — on pense notamment ici à La Maladie de la mort —, elle est aussi capable de se mobiliser pour la communauté et n’hésite pas à participer au magazine Gai Pied ou à soutenir Julien Cendres, un jeune auteur censuré pour une prose jugée trop crûment gay.

Son rapport à l’écologie est celui d’une femme née en 1914 : il se limite à la préservation de la nature et à la lutte contre l’énergie nucléaire. L’affaire Greenpeace mêle deux grandes passions de Duras — son amitié pour François Mitterrand et sa haine de la Russie soviétique. Elle en veut beaucoup à l’association de s’en prendre à la France plutôt que d’aller provoquer Gorbatchev. Pour elle, l’écologie reste une question secondaire : on ne peut pas se préoccuper de la planète si l’on ne se préoccupe pas d’abord du concert des nations.

Mais ce qui transpire également de son texte, c’est une certaine mauvaise foi — car elle fait parfois preuve d’une mauvaise foi manifeste dans le soutien qu’elle apporte à Mitterrand. Je crois qu’à la longue, cela a fini par lui peser, et dans un de ces retournements dont elle seule a le secret, elle finit par voter communiste en 1993, comme pour remettre Mitterrand dans le droit chemin.
Son Goncourt en 1984 pour L’Amant est une consécration, avec lui elle passe un cap symbolique et devient une personnalité grand public. Elle est parodiée et imitée, les critiques se déchirent sur son cas et chacune de ses apparitions publiques fait déplacer les foules. Mais elle a 70 ans. Pour en arriver là, elle a dû faire face à des traversées de déserts. C’est sans doute l’une des rares femmes de sa génération à avoir décidé de vivre entièrement de sa plume après la libération. Pour y arriver, elle a dû enchaîner les articles journalistiques, les reportages, elle s’est improvisée intervieweuse de télévision et a tenté (sans succès) de monter une maison d’édition.
Bref, elle est passée, avant la gloire tardive, par toutes les fourches caudines de la vie littéraire. Mais quel éclatant succès s’est-elle réservé pour ses deux dernières décennies ! Ce n’est pas pour rien que François Mitterrand, arrivé à l’Élysée, tient tant à s’afficher à ses côtés. Pour accéder à la gloire, Duras a méticuleusement construit un personnage — et c’est peut-être là son œuvre la plus accomplie. Car chez elle, la vie et l’écriture ne forment qu’un seul et même geste : sa voix rauque, son phrasé singulier, ses cols roulés et lunettes noires, ses engagements médiatiques et politiques, tout participait d’une même mise en scène de soi, cohérente et totalisante, qui a fini par rendre indémêlables la femme et la légende.
La coïncidence, pour une petite ville paisible de 2000 habitants est assez incroyable et l’on se surprend à rêver d’une rencontre impromptue à la boulangerie ou au bureau de tabac. Mais il n’en est rien ! Si Khomeini recevait ses fidèles sous les pommiers de Neauphle, il vivait en fait à quelques centaines de mètres de là, à Jouars-Pontchartrain. La présence de Khomeini était une nuisance pour les habitants des deux communes à cause des autobus d’adorateurs, de la police, des curieux et des journalistes.
Mais les deux célébrités ne se sont jamais rencontrées. Une contre-vérité colportée par les médias bolloréens voudrait que les intellectuels de gauche français aient massivement soutenu la création de la république islamique d’Iran. Il n’en est rien. Pour Duras moins que pour les autres puisque l’auteure de Moderato Cantabile s’est même rendue en Iran en 1969 à l’invitation du dernier Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, pour constater les résultats de la révolution blanche. Expérience qu’elle a d’ailleurs moyennement appréciée. Je ne pense pas que Marguerite Duras ait eu envie de rencontrer son voisin l’ayatollah ou qu’elle ait cherché à le faire. Elle était athée, matérialiste et exécrait tout ce qui pouvait se rapprocher du culte de la personnalité.
Je tenais à remercier chaleureusement Annie Ernaux, qui a répondu à plusieurs de mes questions sur la manière dont les lecteurs de sa génération ont reçu l’œuvre de Marguerite Duras et sur le modèle qu’elle pouvait représenter pour de jeunes écrivains. Son témoignage m’a aidé à mieux comprendre l’influence concrète de Duras et à situer mon travail dans une perspective plus vivante de réception de son œuvre.
Il faudrait dire qu’aujourd’hui elle est victime de lectures politiques assez paresseuses : avec d’un côté une certaine droite qui ne veut voir en elle que le parangon d’une modernité honnie et de l’autre une certaine gauche qui, dans un grand malentendu, préfère mettre en avant son genre plutôt que son œuvre, l’enfermant dans un rôle de pionnière féminine qu’elle n’a jamais revendiqué, lui refusant du même coup une complexité et une ambivalence qu’elle n’a pourtant cessé de revendiquer.
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