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17.09.2026 à 06:00

Iran. Le fantasme du « D-Day économique » de Donald Trump

Abdelrahim Shalaby

Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux. Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a (…)

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Texte intégral (2187 mots)

Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux.

Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a présenté sa nouvelle campagne de sanctions contre l'Iran comme un « ECONOMIC D-DAY », en référence au débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, et comme « l'opération économique la plus écrasante » de l'histoire états-unienne. Le message est clair : un coup unique, décisif, qui doit faire plier le régime iranien. C'est le langage du combat de boxe, celui du knock-out au premier round.

Asphyxie ou victoire par KO ?

Mais très vite, un autre discours s'est fait entendre, émanant de son propre gouvernement. Le vice-président J. D. Vance, dans plusieurs interviews données au moment du lancement des sanctions, a choisi un ton très différent. Il a parlé d'une « pression calibrée », d'un effort pour changer, petit à petit, les calculs stratégiques de Téhéran, sans aller jusqu'à une confrontation militaire immédiate. Ce n'est plus le langage du coup final, mais celui d'une stratégie plus longue, plus prudente, presque l'inverse du « D-Day » annoncé par Trump.

Une autre voix est venue confirmer ce glissement. Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 août 2026, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a employé des mots que ni Trump ni Vance n'avaient utilisés : « asphyxie économique de ce régime », « suffocation économique ». Asphyxier, faire suffoquer, ce n'est pas assommer d'un coup. C'est un processus lent, qui suppose que l'adversaire continue, pendant longtemps, à respirer difficilement plutôt que de mourir tout de suite. En quelques jours, le « D-Day » promis par Trump s'était transformé, dans la bouche de son propre secrétaire au Trésor, en long étranglement économique.

Trois discours, trois registres, venant du même gouvernement, à quelques jours d'intervalle : ce genre de glissement de vocabulaire n'est jamais innocent.

Cinq secteurs visés

Sur le fond, l'Operation Economic Outcast ( « Opération Paria économique ») a été lancée le 24 août 2026, par le décret présidentiel 13902. Les mesures visent cinq secteurs précis : les actifs numériques, la technologie, l'or, l'aviation et le transport maritime. Tout acteur non états-unien — banque étrangère, registre maritime, entreprise — opérant dans ces secteurs s'expose désormais à des sanctions secondaires automatiques. Près de soixante entités, individus et navires de la « flotte fantôme » ont été ajoutés à la liste noire du Trésor états-unien, touchant Hong Kong, la Chine, les Émirats arabes unis, Singapour, l'Égypte et la Suisse. L'inclusion de l'Égypte illustre la portée limitée de ces mesures : les avertissements de Washington ont visé exclusivement les succursales de la Banque Misr aux Émirats arabes unis, et non le siège au Caire. La Banque centrale d'Égypte est d'ailleurs en contact avec le Trésor états-unien pour régler ce différend réglementaire.

Washington a même suspendu des licences humanitaires qui autorisaient jusque-là les transferts d'argent personnels, les échanges universitaires et certains événements sportifs. La cible principale reste claire : les circuits non bancaires, les bureaux de change basés aux Émirats arabes unis, les sociétés-écrans, les plateformes de cryptomonnaies — tout ce qui permet de contourner le dollar.

L'histoire récente nous enseigne pourtant pourquoi ce genre de dispositif produit rarement le résultat annoncé. Les sanctions économiques, même très dures, ne font presque jamais tomber un régime. Elles changent parfois ceux qui, à l'intérieur du régime visé, tiennent le pouvoir — et ce sont le plus souvent les acteurs les plus durs qui en sortent renforcés. Et quand les régimes tombent, comme en Irak ou en Syrie, c'est pour d'autres raisons, et ils laissent une société et un État affaiblis et privés de nombreux moyens d'action.

Irak, Cuba, Syrie, trois échecs

Ainsi en a-t-il été de l'Irak des années 1990. Les sanctions internationales ont duré plus de dix ans, détruit l'économie du pays et fait souffrir d'abord la population civile, sans l'aider à renverser Saddam Hussein. Elles ont renforcé le contrôle de l'État sur les ressources rares, et donné plus de pouvoir aux cercles proches du régime qui savaient comment contourner les sanctions. Il a fallu en fin de compte l'intervention états-unienne de 2003 pour renverser Saddam Hussein, alors que l'État était détruit, favorisant la guerre civile des années 2000.

Le deuxième exemple est celui de Cuba. Depuis plus de soixante ans, l'embargo économique états-unien n'a pas provoqué le changement fondamental recherché. Il a seulement donné au pouvoir cubain un argument, une excuse pour toutes ses difficultés, et une raison de rester uni face à un ennemi extérieur.

Le troisième exemple, sans doute le plus pertinent, est la Syrie. Pendant des années, la loi César1 et les sanctions états-uniennes ont visé le régime de Bachar Al-Assad. Elles n'ont pas provoqué sa chute par asphyxie économique. C'est finalement une offensive militaire sur le terrain qui a fait tomber le régime. Mais l'effet le plus durable des sanctions a été ailleurs, un peu comme en Irak. Après plus de dix ans à vider l'État syrien de ses moyens — son système bancaire, ses douanes, sa fonction publique — il ne restait presque plus d'institutions capables de gérer une transition. Le vide a été rempli par des groupes armés, souvent les plus radicaux, et non par les forces favorables à une transition ordonnée. La Syrie d'après-Assad a hérité d'un pouvoir fragmenté, où les logiques les plus dures dominent.

Le refus de la Chine et de la Russie

D'autant qu'il existe de nombreux mécanismes de contournement des sanctions. Pour l'Iran, les choses se jouent déjà, à ciel ouvert, avec les partenaires commerciaux de Téhéran. La Chine a dénoncé ces sanctions comme du « harcèlement économique unilatéral », mais sa politique reste à géométrie variable : ses grandes banques d'État respectent les règles pour ne pas perdre l'accès au système SWIFT2, tandis que le pétrole iranien continue d'entrer sur son territoire, à travers des banques régionales et de petites raffineries, réglées en yuans plutôt qu'en dollars.

La Russie constitue l'autre pilier stratégique du contournement : Moscou et Téhéran ont interconnecté leurs systèmes bancaires nationaux (Mir et Shetab) pour se passer totalement du réseau SWIFT, tout en développant les routes à travers la Caspienne et le couloir Nord-Sud (International North-South Transport Corridor, INSTC) afin d'acheminer marchandises et pétrole à l'abri des contrôles occidentaux.

L'Inde, elle, a choisi la conformité totale, redirigeant ses achats vers le Golfe et la Russie. L'Union européenne applique les règles à la lettre, ses banques étant trop exposées au système financier états-unien pour prendre des risques. Les monarchies du Golfe, enfin, resserrent leurs contrôles tout en laissant filer, dans les zones grises maritimes, des réseaux de transbordement pétrolier difficiles à arrêter totalement. Ici aussi la même règle s'applique : plus le système est verrouillé, plus il profite à ceux qui savent déjà comment le contourner.

En Iran même, ce mécanisme est déjà bien connu. Chaque nouvelle vague de sanctions a renforcé le rôle économique des Gardiens de la révolution, le corps des Pasdaran, qui contrôlent une grande partie des réseaux de contournement, du marché noir du pétrole et des circuits financiers parallèles.

Voix discordantes à Téhéran

Les discours iraniens de ces derniers jours illustrent bien cette dynamique, et montrent aussi que Téhéran ne reste pas passif. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a été l'un des premiers à fixer le ton, le 18 août, en affirmant que le détroit d'Ormuz « ne sera pas ouvert tant que les engagements américains prévus dans le mémorandum d'entente ne seront pas mis en œuvre ». Trois jours plus tard, à Bagdad, il ajoutait : « Si vous regardez les ressources et les matières premières des pays musulmans, vous comprendrez que nos ennemis viennent pour les piller… nous devons donc nous organiser face à des sanctions injustes pour les surmonter. »

Le président Massoud Pezeshkian, pourtant présenté comme la voix la plus modérée du système, a d'abord tenu un ton tout aussi ferme, le 21 août, devant l'Association islamique du corps médical iranien : « Il vaut mieux mettre fin à la guerre maintenant, alors que nous sommes en position de force et de dignité… le monde entier reconnaît notre victoire. » Une semaine plus tard, dans une interview télévisée, le ton s'est fait plus mesuré : « Il faut savoir raison garder… La poursuite des sanctions signifie la poursuite de la hausse des prix, c'est pourquoi la négociation reste une priorité. » Même l'homme le plus modéré du système doit naviguer entre deux registres, sans jamais paraître faible.

Le ministre de l'Économie, Seyed Ali Madanizadeh, a été plus direct encore, le 24 août, sur la télévision d'État : « Ils veulent lancer une attaque économique terroriste contre nous. Nous avons aussi nos propres outils, et nous connaissons les règles de ce jeu... ils ne devraient pas penser que notre approche sera purement défensive ; ils devraient aussi s'attendre à une attaque de notre part. » Ce n'est pas le langage d'un pays qui subit sans réagir.


1NDLR. Votée au Congrès états-unien en décembre 2019, cette loi étendait les sanctions aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP.

2NDLR. Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée.

16.09.2026 à 06:00

France - Algérie. « Un lien direct, charnel, familial »

Jean-Pierre Séréni

En France, l'Algérie provoque trop souvent passions et excommunications dans un climat de guerre froide rarement rencontré depuis soixante ans. À contre-courant, l'écrivain franco-algérien Karim Amellal avance, dans La Part algérienne de la France, un plaidoyer bienveillant. Quelque neuf millions d'habitants vivant dans l'Hexagone ont un lien avec l'Algérie. Immigrés, rapatriés, harkis, anciens de la Guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), coopérants ou travailleurs, trois (…)

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Texte intégral (761 mots)

En France, l'Algérie provoque trop souvent passions et excommunications dans un climat de guerre froide rarement rencontré depuis soixante ans. À contre-courant, l'écrivain franco-algérien Karim Amellal avance, dans La Part algérienne de la France, un plaidoyer bienveillant.

Quelque neuf millions d'habitants vivant dans l'Hexagone ont un lien avec l'Algérie. Immigrés, rapatriés, harkis, anciens de la Guerre d'indépendance algérienne (1954-1962), coopérants ou travailleurs, trois générations ont eu à un moment de leur vie un attachement plus ou moins fort avec l'autre rive. Si la majorité a souvent oublié, il reste néanmoins trois à quatre millions qui « entretiennent un lien direct, charnel, familial » avec l'Algérie.

Dans La Part algérienne de la France, Karim Amellal, écrivain franco-algérien et ancien ambassadeur délégué interministériel à la Méditerranée (2020-2025), déconstruit, chapitre après chapitre, des convictions largement répandues dans l'opinion métropolitaine et montre l'intimité de la relation franco-algérienne.

Non, la Guerre d'indépendance algérienne n'est pas passée : ni chez ceux pour qui le 18 mars 1962 marque une défaite de la France ni chez les descendants des militants du Front de libération nationale (FLN) pour qui c'est le jour de la libération du joug colonial.

Les relations entre Paris et Alger ne sont pas qu'une affaire politique et concernent également la vie quotidienne d'Algériens et de Franco-Algériens qui travaillent, élèvent leurs enfants, partagent les épreuves du peuple français — du COVID au chômage et à la canicule —, fréquentent les consulats et trop souvent font les frais de crises qui les oublient.

Une diaspora hétérogène

Contrairement aux hallucinations de certains responsables politiques et de médias mal intentionnés, la diaspora algérienne ne constitue pas « un bloc compact et homogène ». Au contraire, elle se diversifie socialement et culturellement. Génération après génération, ses enfants, à force de ténacité et d'endurance, font des études supérieures — la moitié des plus jeunes est diplômée de l'enseignement supérieur et occupe des emplois qualifiés ou indispensables. Où en seraient les hôpitaux français, déjà bien malades, sans les quelque 6 000 médecins venus d'Algérie et les dizaines de milliers d'infirmiers et d'infirmières qui les secondent ?

En Algérie, les classes moyennes continuent à parler français, et la population suit avec passion la vie politique dans l'Hexagone — même si la normalisation diplomatique de la Ve République ne la mobilise plus comme il y a vingt ans au moment du voyage triomphal de Jacques Chirac à Alger en pleine guerre d'Irak1.

Enfin, les tenants d'une ligne dure vis-à-vis du régime autoritaire d'Alger, qui se recrutent très à droite et à l'extrême droite, ne réussissent le plus souvent qu'à souder la population et le régime. Un exploit !


1Le voyage a eu lieu en mars 2003. Des milliers d'Algérois étaient alors descendus dans la rue pour soutenir Jacques Chirac dans son opposition à la guerre contre l'Irak menée par les États-Unis. Lors de ce séjour, Jacques Chirac avait rendu au président algérien Abdelaziz Bouteflika le sceau du dey d'Alger que celui-ci avait remis en 1830 aux autorités françaises, marquant ainsi le début de la colonisation.

16.09.2026 à 06:00

Elaine Mokhtefi, une Américaine à Alger

Paul Audinet

Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement. Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, (…)

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Texte intégral (3847 mots)

Elaine Mokhtefi s'est éteinte le 11 septembre à New York, à l'âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l'un des témoins privilégiés d'une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l'oubli, alors qu'un documentaire sur sa vie sortira prochainement.

Elaine Klein naît le 10 décembre 1928 à New York, dans une famille juive non pratiquante que le krach de 1929 précipite dans la pauvreté. Ses parents, commerçants dans le textile, déménagent dans le Connecticut, puis au Texas. C'est de cette errance qu'elle tire sa première éducation politique. « Quand nous sommes arrivés dans le Sud, au pays de la ségrégation, nous avons de nouveau observé une pauvreté insoutenable », écrit-elle dans ses Mémoires1.

En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J'étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu'elle y découvre n'a rien de l'invisibilité qu'elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l'ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l'année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »

Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L'année suivante, au congrès de l'Assemblée mondiale de la jeunesse à l'université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L'UWF, lui, se défait : parti d'un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu'à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.

Paris, un égalitarisme en trompe-l'œil

Elle arrive à Paris au début de l'année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu'elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d'ouvriers maghrébins. Ils n'y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l'accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu'une revendication d'indépendance s'exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l'arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L'image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J'ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s'enracine là, au moment où la guerre d'Algérie se profile.

Ce n'est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l'université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l'interroge dans un anglais approximatif. Il s'appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l'Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L'entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l'hôpital de Bethesda, près de Washington.

New York, l'ambassade d'un État qui n'existe pas

Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l'indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l'internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d'un État qui n'existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.

Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l'une des armes principales d'une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l'opinion internationale et sur l'arithmétique nouvelle de l'Assemblée générale, que l'admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l'élite du pays indépendant — M'hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l'été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d'être assassiné à Francfort en 1970.

« La Mecque des révolutionnaires »

Elaine Klein s'installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l'insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d'habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l'université. « L'improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l'une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d'Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.

Ces années sont celles où l'Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l'Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d'Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d'Espagne, du Portugal et d'Amérique latine. La formule d'Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »

Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu'elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C'est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d'Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d'interprète et d'intermédiaire avec les autorités.

  • Groupe de personnes discutant, homme en lunettes noires et femme gesticulant.
    Stokely Carmichael (centre), ancien dirigeant du Student Nonviolent Coordinating Committee («  Comité de coordination des étudiants non violents  », SNCC) et l'une des figures du «  Black Panther Party  », s'entretient avec Elaine Mokhtefi (gauche) lors de la visite d'une ferme autogérée près d'Alger, le 11 septembre 1967.
  • Une conférence de presse avec trois personnes, deux assises, un homme au centre parlant.
    De droite à gauche : Elaine Mokhtefi, Eldridge Cleaver et Kathleen Cleaver, membres des Black Panthers.
    Collection personnelle d'Elaine Mokhtefi

C'est également à cette époque qu'elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l'Armée de libération nationale passé par le ministère de l'armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l'épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J'étais français-musulman, Itinéraire d'un soldat de l'ALN, paraîtront l'année d'après chez Barzakh.

Son histoire algérienne s'interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l'ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d'avion pour Paris l'attend à l'aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.

Algérienne, enfin

Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu'elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l'intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s'est imposée comme l'un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l'Algérie indépendante, les déceptions et les coups d'éclat.

Une poignée de mois après, alors qu'elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l'ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l'exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C'est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.

Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d'honneur de la 12e édition du Festival international du film d'Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.

Elaine Mokhtefi s'éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd'hui en montage. L'occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d'engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.


1Alger, capitale de la révolution, De Fanon aux Black Panthers, La fabrique, 2019.

2L'année suivante, la CGT revient sur son refus et associe le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) de Messali Hadj au défilé du 14 juillet 1953, où plusieurs milliers de militants algériens se rassemblent. La police tire sur le cortège place de la Nation : six d'entre eux sont tués, ainsi qu'un syndicaliste français.

3Considéré comme le père du nationalisme nord-africain, Ahmed Messali (1898-1974) fonde successivement trois mouvements déterminants dans la lutte pour l'indépendance. Avec le Mouvement national algérien, il s'engagera dans une lutte fratricide avec le Front de libération nationale.

4«  Dans les années 1960, l'Algérie était très généreuse avec les mouvements de libération  », entretien avec Elaine Mokhtefi, Libération, 16 juillet 2019.

5Alliance formée durant la crise de l'été 1962 entre Ahmed Ben Bella et l'état-major de l'Armée de libération nationale des frontières, dirigé par Houari Boumediène. Son noyau d'officiers, réuni à Oujda, au Maroc, à partir de 1960 — le «  clan d'Oujda  » —, occupera ensuite les positions clés de l'appareil d'État et portera Boumediène au pouvoir après le coup d'État du 19 juin 1965. Voir notamment, Ferhat Abbas, L'Indépendance confisquée, 1962-1978, Flammarion, 1984.

6Jeffrey James Byrne, Mecca of Revolution : Algeria, Decolonization, and the Third World Order, Oxford University Press, 2016.

7Voir le film documentaire Festival panafricain d'Alger 1969 réalisé par William Klein.

8«  Rencontre littéraire avec Elaine Mokhtefi aujourd'hui à Alger  », Le Soir d'Algérie, 6 décembre 2025  ; «  Hommages, émotion et nationalité : la folle semaine d'Elaine Mokhtefi à Alger  », El Watan, 16 décembre 2025.

9Voir notamment «  Elaine Klein obtient la nationalité algérienne à 98 ans : la couronne de toute une vie d'engagement  », El Moudjahid, 29 juillet 2026  ; «  Algérie : une Américaine de 98 ans obtient la nationalité algérienne par décret présidentiel  », RFI, 2 août 2026.

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