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29.09.2026 à 06:00

L'illusion d'une solution militaire au Liban

Jonathan Hassine

Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence. Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités (…)

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Texte intégral (6479 mots)

Le monopole des armes par l'État est l'un des objectifs du gouvernement de Nawaf Salam, formé en 2025. Il implique de désarmer le Hezbollah et repose sur un calendrier par phases, établi sous la pression des États-Unis et d'Israël. Sur fond d'ingérences internationales et de divisions internes, le Liban avance sur une ligne de crête, entre une souveraineté à reconquérir et le spectre de la violence.

Le 2 mars 2026, le premier ministre libanais Nawaf Salam déclare illégales les activités militaires du Hezbollah et appelle à placer ses armes sous l'autorité de l'État. Cette décision constitue la tentative la plus manifeste d'en finir avec la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » qui aiguillait la politique de défense du Liban depuis la fin de la guerre civile (1975-1990).

Formalisée pour la première fois sous la tutelle syrienne dans la déclaration ministérielle de 1992 du premier ministre Rafic Hariri, la doctrine « l'armée, le peuple et la résistance » définit la politique de défense du Liban comme une division du travail : les forces armées libanaises (FAL) conservent la charge de maintenir l'ordre intérieur et de s'interposer entre rivaux politiques, tandis que le Hezbollah se voit confier la mission de libérer le sud du Liban de l'occupation israélienne et de prévenir de futures invasions.

Malgré les pressions internes de la part de certains responsables politiques et les menaces des États-Unis de suspendre leur aide à l'armée libanaise, le plan de désarmement du Hezbollah n'a pas beaucoup progressé. Au cours d'un échange houleux avec le premier ministre, le commandant en chef de l'armée libanaise Rodolphe Haykal aurait refusé d'engager ses troupes contre le Hezbollah. Ce refus fait écho à la position prudente adoptée par le général Fouad Chehab lors de la guerre civile de 19581. Le premier commandant en chef de l'armée avait alors refusé l'ordre du président Camille Chamoun (1952-1958) d'écraser l'opposition, de peur de provoquer la division politique et communautaire de l'armée. Les unités combattantes avaient seulement été déployées pour contenir le soulèvement et sécuriser les principales routes et les centres du pouvoir.

La réaction du général Haykal doit également être lue à l'aune du résultat tragique d'autres interventions contre des acteurs internes. Ces moments critiques sont essentiels pour comprendre les risques inhérents à une telle approche militaire, ainsi que les limites du débat sur le monopole des armes et la faiblesse de l'armée libanaise.

1984-2026 : trois parallèles

En 1975-1976 et en 1983-1984, deux des épisodes les plus meurtriers de la guerre civile libanaise, les présidents libanais Soleiman Frangieh (1970-1976) et Amine Gemayel (1982-1988) se sont tournés vers l'armée pour réprimer l'opposition et mettre fin au conflit. Leurs décisions ont plutôt entraîné la division politique, confessionnelle et territoriale de l'institution militaire. Des deux épisodes, la crise de 1983-1984 offre la comparaison la plus pertinente avec la situation actuelle au Liban puisqu'elle partage au moins trois des caractéristiques relatives au désarmement du Hezbollah.

Tout d'abord, tout affrontement militaire avec le Hezbollah nécessiterait le déploiement de la majorité des effectifs des forces armées libanaises. Le précédent historique d'un tel recours à l'armée contre des forces d'opposition internes demeure la campagne militaire menée contre le mouvement Amal et le Parti socialiste progressiste (PSP) entre août 1983 et février 1984. Certains pourraient également mentionner les affrontements entre l'armée et les Forces libanaises en 1989 et 1990, mais l'institution militaire était alors déjà divisée et n'avait pu mobiliser qu'un cinquième de ses effectifs. Quant à la période comprise entre mai 1975 et janvier 1976, les unités combattantes ont seulement été déployées de manière dispersée pour soutenir le parti Kataëb (les « Phalanges libanaises2 ») et ses alliés de la droite chrétienne contre la gauche libanaise et les factions palestiniennes.

Une deuxième analogie réside dans l'idée que le rapport de force favorise un désarmement forcé. Entre 2023 et 2025, Israël et les États-Unis ont infligé des revers sévères et inédits à l'« Axe de la résistance »3, dont fait partie le Hezbollah. Cela a conduit des responsables états-uniens ainsi que le président Joseph Aoun lui-même à conclure que le Hezbollah avait été militairement brisé. Cette analyse s'est révélée erronée puisque le Hezbollah a réussi à reconstituer une partie de son arsenal pour se préparer à une guerre d'usure.

Un sentiment d'opportunité comparable avait prévalu dans le sillage de l'invasion israélienne du Liban en 1982. Le Mouvement national libanais (MNL), une coalition de partis de gauche et nationalistes arabes, en était ressorti gravement affaibli. Après avoir imposé un siège extrêmement dur à Beyrouth-Ouest, les forces d'occupation israéliennes avaient expulsé les combattants palestiniens — les fedayin —, privant ainsi le MNL de son principal soutien militaire et financier. À la suite de ce bouleversement géopolitique, le président nouvellement élu, le phalangiste Amine Gemayel, avait pensé pouvoir ressusciter le Liban du Pacte national de 1943, caractérisé par la domination maronite et la politique des notables4.

Enfin, tout comme aujourd'hui, le gouvernement libanais bénéficiait du soutien des États-Unis. Au début de l'automne 1982, Washington voit dans l'expulsion de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) par les Israéliens une occasion décisive pour imposer un gouvernement libanais pro-occidental prêt à normaliser ses relations avec Israël. Entre décembre 1982 et mai 1983, des délégations libanaises et israéliennes participent à plusieurs cycles de négociations menées sous l'égide des États-Unis. Ces pourparlers aboutissent à l'accord mort-né du 17 mai 1983 qui prévoit la fin de l'état de guerre entre le Liban et Israël, tout en incluant plusieurs « dispositions de sécurité » qui portent sévèrement atteinte à la souveraineté libanaise5.

L'accord est approuvé par le Conseil des ministres et le Parlement, mais Amine Gemayel s'abstient de le ratifier en raison d'une lettre annexe adressée par la délégation israélienne au médiateur états-unien, Morris Draper, la veille de la signature. Datée du 17 mai, cette missive introduit délibérément une nouvelle clause irréalisable : elle subordonne le retrait d'Israël du Liban à un retrait préalable de la Syrie et confère de fait à Damas un droit de veto effectif sur l'accord. Israël se réserve aussi le droit unilatéral de se retirer de l'accord si cette condition n'est pas remplie. Faute d'obtenir des garanties suffisantes de la part des États-Unis, Gemayel finit par céder à la pression de la Syrie et d'une large coalition multiconfessionnelle de partis et de dirigeants libanais. Il renonce à l'accord du 17 mai en mars 1984.

Une normalisation sous perfusion étrangère

Un scénario similaire se dessine aujourd'hui. En avril 2026, le Liban et Israël sont parvenus à un arrangement qui octroie à Israël le droit de violer en permanence la souveraineté libanaise, avant d'entamer des négociations déséquilibrées à Washington. L'accord qui en résulte, négocié par les États-Unis et signé le 26 juin, légitime la poursuite de l'occupation jusqu'à ce que « les groupes armés non étatiques soient désarmés avec succès ». Il restreint aussi considérablement la diplomatie libanaise puisqu'il empêche le Liban d'engager des poursuites pour les crimes de guerre israéliens et menace de plonger le pays dans la guerre civile en dressant les forces armées libanaises contre le Hezbollah.

Rendue publique quelques jours après sa signature, l'« annexe relative à la sécurité » de l'accord-cadre du 26 juin place de facto la souveraineté de l'État libanais au sud du Litani sous la supervision d'un « groupe de coordination militaire pour le Liban ». Doté de prérogatives étendues et composé du Liban, d'Israël et des États-Unis, cet organisme rappelle le comité de sécurité prévu dans l'accord du 17 mai 1983 pour superviser — et restreindre — le déploiement, la composition et la mission de l'armée libanaise dans le sud du Liban. En vertu de ce nouvel accord, les forces armées libanaises sont chargées de collaborer avec l'armée israélienne pour désarmer une partie de la société libanaise, sans calendrier précis sur la fin de l'occupation. Lors de son entretien avec le secrétaire d'État des États-Unis Marco Rubio, le 28 septembre 2026 à Washington, Nawaf Salam a réclamé un « calendrier clair » pour la mise en œuvre de cet accord-cadre.

Le processus de normalisation de 1983, sous les auspices des États-Unis, reposait essentiellement sur l'armée libanaise. Les États-Unis abreuvent l'institution militaire de matériel, dont une grande partie est payée comptant par l'État libanais. Plus de 10 000 hommes, issus des unités d'infanterie, d'artillerie et blindées, reçoivent un entraînement intensif aux mains des marines et des forces spéciales états-uniennes.

Avec l'aide de la France, les États-Unis cherchent à renforcer l'armée libanaise — sans jamais menacer la supériorité militaire d'Israël —, officiellement pour aider le gouvernement à rétablir son autorité sur le territoire libanais. Fortes de ce programme de modernisation, les forces armées libanaises atteignent vraisemblablement un sommet jamais retrouvé en termes de préparation au combat et d'équipement. Que s'est-il passé ensuite ?

Les leçons du « soulèvement du 6 février »

Au début du mois de février 1984, le président Gemayel envoie des unités de l'armée pour combattre le mouvement Amal et le PSP. Aux côtés de plus petites formations issues du MNL, Amal et le PSP organisent un soulèvement pour reprendre le contrôle de Beyrouth-Ouest. Ces forces de l'opposition reçoivent du matériel militaire de la Syrie et sont aidées par un groupe de jeunes officiers libanais qui ont formé un « mouvement d'officiers libres » afin de s'opposer à la fois à la normalisation des relations avec Israël et au rétablissement de la domination chrétienne.

Ce qui suit est connu sous le nom de « soulèvement du 6 février » et marque la victoire de l'opposition sur Amine Gemayel et son protecteur états-unien. Les troupes états-uniennes, dont la présence avait déjà été fragilisée par l'attentat-suicide contre la caserne des marines le 23 octobre 1983, achèvent leur retrait du Liban à la fin du mois de février 1984. L'accord du 17 mai est abrogé par le Conseil des ministres le mois suivant et un gouvernement d'« unité nationale » est formé en avril, ce qui met de facto fin à la domination chrétienne sur le système politique et entérine la fragmentation du Liban en cantons dirigés par des milices. Reflétant l'état du pays, l'armée se scinde en brigades régionales semi-autonomes dans les semaines qui suivent le soulèvement.

Deux facteurs expliquent cette fragmentation de l'institution militaire. Le premier est d'ordre politique. Les militaires ayant fait défection, en majorité musulmans, adhéraient à la cause défendue par le PSP et le Mouvement Amal qui, à l'instar des « officiers libres », luttaient pour un nouveau système politique et rejetaient l'accord du 17 mai. Le deuxième facteur est d'ordre territorial. Si ces militaires avaient été déçus par la politique d'Amine Gemayel, beaucoup d'entre eux rejetaient aussi les milices — dont le PSP et Amal — et l'économie de prédation qu'elles imposaient à la population libanaise. Ceux-là firent néanmoins aussi défection, avant ou après la victoire de l'opposition. Comme le relate un ancien soldat chiite, certains étaient tout simplement incapables de tirer sur des membres de leur entourage : « Nous devions tirer dans une région appelée Hay Al-Sellom [dans la banlieue sud de Beyrouth], alors que j'y habitais : mes proches, mes voisins… Impossible de tirer sur les miens ! »6

Aujourd'hui, les soldats chiites représentent environ un tiers des effectifs, tandis que la majorité des militaires du rang sont d'origine rurale, ce qui signifie qu'ils conservent des liens étroits avec leurs villages d'origine. La perspective de déployer l'armée contre le Hezbollah revient donc à imposer un choix impossible à ces hommes et femmes qui chérissent leurs sociabilités du quotidien.

La fausse neutralité de l'État

Malgré les leçons que l'on peut tirer du soulèvement du 6 février 1984, l'ancien président Amine Gemayel a récemment encouragé son lointain successeur, Joseph Aoun, ainsi que le premier ministre, Nawaf Salam, à « aller jusqu'au bout dans les négociations avec Israël ». Gemayel fait partie de ceux qui appellent l'institution militaire à désarmer le Hezbollah. Les partisans de cette position soi-disant souverainiste invoquent souvent — ou se cachent derrière — la neutralité de l'État. Selon leur raisonnement, celui-ci se situe au-dessus de toutes les parties et doit donc détenir le monopole de la violence pour garantir la paix civile.

Certains vont encore plus loin pour justifier une confrontation militaire. Ils présentent le Hezbollah comme une milice supplétive de l'Iran — une simple « excroissance de la République islamique » qui n'appartient pas au corps politique libanais ou s'en est exclue. Cette rhétorique est typique d'une logique de guerre civile qui suppose l'excommunication de l'autre pour justifier la violence à son encontre. Cette logique renvoie à la guerre civile libanaise, lorsque la droite chrétienne prétendait défendre le Liban contre les « étrangers » — les Palestiniens, puis les Syriens —, tout en ignorant les revendications politiques de la gauche libanaise et en niant son autonomie.

La neutralité de l'État n'est toutefois qu'un mirage, surtout lorsque l'État en question et son armée dépendent autant de l'aide étrangère. Après le retrait de l'armée syrienne en 2005, Washington est rapidement redevenu le principal partenaire des forces armées libanaises en matière de formation, d'équipement et de financement7. La crise sociale et économique à partir de 2019 a encore accentué la dépendance de l'armée libanaise aux bailleurs de fonds occidentaux et du Golfe, tels que les États-Unis, la France, le Qatar et les Émirats arabes unis. En contrepartie, la politique de défense du Liban s'est trouvée de plus en plus alignée sur la politique pro-israélienne des États-Unis au Proche-Orient.

Pour les États-Unis et leurs alliés, l'objectif est de faire de l'armée libanaise une force de maintien de l'ordre efficace, capable d'assurer la stabilité interne — tant que cela sert les intérêts des États-Unis et d'Israël — et d'affirmer sa primauté sur le Hezbollah. Dans une interview filmée accordée en septembre 2025 à l'émission « On the Record with Hadley Gamble » sur The National News, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie Tom Barrack en arrive même à reconnaître sans fard que les États-Unis n'armaient pas les forces armées libanaises pour qu'elles combattent Israël, mais « pour qu'elles combattent leur propre peuple, le Hezbollah ». Cette politique est fondée sur le principe du qualitative military edge (« avantage militaire qualitatif ») qui doit garantir la supériorité militaire israélienne dans la région.

Le mirage de la souveraineté

Les autorités libanaises ont déjà tenté de miser sur les États-Unis pour rétablir la souveraineté de l'État et obtenir le retrait pacifique de l'armée israélienne du territoire national, en vain. Après l'invasion israélienne du Liban en mars 1978, le président Elias Sarkis (1976-1982) ne ménage aucun effort diplomatique pour reprendre le contrôle du sud du pays. Avec son ministre de la défense et des affaires étrangères, Fouad Boutros, ils exhortent Washington à faire pression sur Israël pour qu'il autorise le déploiement de l'armée libanaise dans la zone frontalière. Ignorant les avertissements états-uniens, Israël transforme cette zone en une « ceinture de sécurité » en s'appuyant sur l'Armée du Liban Sud (ALS8).

À l'heure où l'alliance états-uno-israélienne se révèle plus forte que jamais, la question du désarmement du Hezbollah ne peut être dissociée d'un effort plus large qui vise à bâtir un État libanais véritablement souverain. La souveraineté consiste d'abord à construire une relation de confiance entre l'État libanais et une population qui n'a connu qu'un État absent — et parfois répressif — depuis sa création en 1920. Même avant la longue occupation israélienne débutée en 1978, les habitants du sud du Liban, en majorité chiites, se sentaient abandonnés par l'État. Malgré les efforts déployés pour réduire les inégalités dans le pays sous la présidence de Fouad Chehab (1958-1964) et de son successeur Charles Helou (1964-1970), le Sud a continué de pâtir d'un manque de services publics et d'infrastructures, à l'instar d'autres régions périphériques, telles que le Akkar et la plaine de la Bekaa. Mais contrairement à ces régions, il a également connu une longue histoire de guerre et de dépossession.

Dans les années 1950 et 1960, avant l'arrivée des combattants palestiniens, le sud du Liban subit au moins deux cents attaques israéliennes contre des habitations, du bétail et des récoltes. À la suite de la défaite arabe de 1967, Israël mène des incursions dévastatrices pour écraser les fedayin qui font de cette région un nouveau sanctuaire pour leur lutte de libération. Entre 1968 et 1974, quelque 3 000 attaques de l'armée israélienne ont lieu, occasionnant la mort de 880 civils et forçant un cinquième des 150 000 habitants de la zone frontalière à fuir plus au nord.

Tout au long de cette période, les gouvernements libanais successifs ordonnent à l'armée d'éviter tout affrontement avec les troupes israéliennes ; les militaires restent donc l'arme au pied, tout comme aujourd'hui. Sous la présidence de Charles Helou puis celle de Soleiman Frangieh, la majorité des unités sont chargées de contenir les activités de la résistance palestinienne. De temps en temps, elles aident également les Forces de sécurité intérieure — l'équivalent de la police et de la gendarmerie au Liban — à réprimer les vastes mouvements sociaux auxquels participent de nombreux habitants du Sud.

Après la guerre de 1967, le Liban devient un foyer important de mobilisation populaire dans le contexte des Global Sixties9 : paysans, ouvriers, étudiants et intellectuels descendent dans la rue pour réclamer des réformes sociales et politiques et pour soutenir la lutte armée palestinienne. Loin d'être neutre, l'armée défend le statu quo. En avril 1969, l'armée tire à balles réelles sur des manifestations de solidarité avec les fedayin à Beyrouth et à Saïda. En février 1975, une manifestation de pêcheurs à Saïda est réprimée dans le sang par les militaires. Pour Tabitha Petran, comme pour de nombreux autres observateurs, « nombre de facteurs internes qui ont contribué au déclenchement de la guerre civile étaient déjà présents dans les événements de Saïda : l'injustice sociale liée aux disparités régionales et confessionnelles ; l'impuissance de l'État et le déploiement de l'armée comme instrument du pouvoir maronite ; et l'émergence d'un front populaire en faveur du changement10. »

Rompre avec cet héritage douloureux nécessite une refonte du système politique qui permette une véritable représentation populaire, à l'abri des marchandages confessionnels et clientélistes, ainsi que l'élaboration d'une politique de défense consensuelle.

« La force du Liban réside dans sa faiblesse »

La faiblesse de l'armée libanaise est souvent présentée comme le fruit de l'impéritie de l'État, illustrée par la crise post-2019, et de l'impérialisme états-unien. Ses origines sont toutefois plus complexes. De l'indépendance de 1943 jusqu'au début de la guerre civile, les élites politiques s'accordent à privilégier le maintien de l'ordre au détriment de la défense des frontières11.

D'une part, pour les leaders traditionnels de toutes les communautés, les capacités limitées de l'armée libanaise servaient à justifier son absence de participation à l'effort de guerre arabe face à Israël. D'autre part, tout renforcement de l'institution militaire risquait de saper les fondements de la domination politique chrétienne puisqu'il nécessiterait le recrutement d'une majorité de soldats musulmans face au manque de recrues chrétiennes.

La faiblesse de l'armée devait être compensée par la protection d'une puissance occidentale : la France, puis, de plus en plus, les États-Unis, après le déclin de la puissance française dans le sillage de la débâcle de Suez en 1956 et de la guerre d'indépendance algérienne (1954-1962). Pierre Gemayel, fondateur du parti Kataëb, a résumé cette doctrine dans son intervention devant le Parlement en 1973 :


La force du Liban ne réside pas dans l'armée, mais dans notre force, dans son respect des conventions internationales et dans nos amitiés.

Sa formule a été reprise de manière tronquée dans le slogan « la force du Liban réside dans sa faiblesse », en vogue parmi les milieux conservateurs dans les années qui ont précédé la guerre civile.

Les mots de Pierre Gemayel résonnent encore aujourd'hui. Dans une interview accordée le 21 avril 2026 à Sky News Arabia, Samir Geagea, chef des Forces libanaises — un rejeton du Parti Kataëb —, a suggéré que le seul levier du gouvernement libanais dans ses négociations avec Israël résidait dans « les nombreuses personnes [qui] aiment le Liban ». Son argument repose sur l'idée que le Liban ne peut être un « État de la confrontation » — une expression utilisée dans les années 1960 pour désigner les États arabes en première ligne pour la libération de la Palestine —, comme si le renforcement de l'institution militaire portait nécessairement sur ses capacités offensives. Un tel raisonnement exclut la défense légitime, à commencer par la protection contre les drones et les avions de combat, et laisse ainsi le Liban vulnérable.

L'équation militaire a évolué depuis la fin de la guerre civile puisque plus des deux tiers des soldats de l'armée libanaise sont désormais musulmans. Seul le corps des officiers conserve une proportion équivalente entre chrétiens et musulmans. Le renforcement des forces armées libanaises est néanmoins toujours perçu comme une menace par les deux principaux camps politiques du Liban : par le Hezbollah et ses alliés qui estiment qu'un tel renforcement se retournerait contre eux ; par les leaders politiques pro-occidentaux et leurs parrains étrangers — les États-Unis et l'Arabie saoudite au premier chef — qui redoutent que les équipements de l'armée ne tombent entre les mains du Hezbollah. Ce sont ces craintes qui ont amené Riyad à suspendre, en 2016, l'aide de 3 milliards de dollars promise à l'armée libanaise.

L'alerte des « officiers patriotes »

La polarisation actuelle de la scène politique libanaise rappelle les débats houleux qui entouraient le renforcement de l'armée au début des années 1970. À cette époque, les leaders traditionnels musulmans, tels que Rachid Karamé, premier ministre (1969-1970), et Saëb Salam, ministre de l'intérieur (1970-1973), exigent une plus grande participation au sommet de l'État avant d'accepter tout renforcement de l'institution militaire. Ils réclament des prérogatives accrues pour le premier ministre, la parité entre chrétiens et musulmans au Parlement et un commandement collégial et multiconfessionnel de l'armée. Le Mouvement national libanais rejette ce compromis confessionnel et prône une refonte complète du système politique et l'abolition du confessionnalisme comme conditions préalables. Le leader du MNL, Kamal Joumblatt, et ses alliés craignent à juste titre que l'armée libanaise ne soit utilisée pour réprimer la coalition de la gauche et de l'OLP plutôt que pour défendre le pays contre les agressions israéliennes.

En janvier 1976, un groupe restreint d'officiers progressistes cherche à sortir de cette impasse. Les « officiers libres patriotes », comme ils se dénomment eux-mêmes, fondent l'Armée du Liban arabe (ALA), une faction dissidente qui vise à empêcher l'utilisation de l'armée contre la gauche et la résistance palestinienne.

À l'instar du MNL, l'ALA n'échappe pas aux clivages confessionnels et aux rivalités internes. Le coup de grâce vient toutefois d'une intervention étrangère. Dans la nuit du 31 mai au 1er juin 1976, quelque six mille soldats syriens franchissent la frontière libanaise. Avec l'accord des États-Unis et d'Israël, le président syrien Hafez Al-Assad intervient pour sauver la droite chrétienne, au bord de la défaite. Soucieux de préserver leurs acquis militaires, le MNL et l'Armée du Liban arabe choisissent de résister à l'offensive syrienne, mais sont finalement écrasés à l'automne 1976.

L'âge d'or contrasté des officiers révolutionnaires arabes est depuis longtemps révolu. Pourtant, comme par le passé, nombreux sont ceux qui, au sein des forces armées libanaises, refusent catégoriquement de voir leur institution retourner ses armes contre son propre peuple. Le 12 mars 2026, une déclaration attribuée à un groupe d'« officiers patriotes »12 avertit :


Placer l'armée en situation de confrontation avec sa propre population ou lui confier la mission de traquer ceux qui résistent à l'agression étrangère crée un dangereux précédent qui met gravement en péril la cohésion de l'armée et la stabilité nationale. De telles décisions risquent d'affaiblir le rôle fédérateur de l'armée et d'exposer son unité interne à de dangereuses secousses dont les conséquences s'annoncent funestes.


1Le président Camille Chamoun, pro-occidental, refuse catégoriquement d'intégrer la République arabe unie créée par l'Égypte et la Syrie en 1958. Le clivage entre partisans de Chamoun et nationalistes arabes, dirigés par Rachid Karamé, donne lieu à des combats armés, attentats, assassinats et manifestations. Le conflit s'étend. Les États-Unis envoient l'US Army en renfort à Camille Chamoun et plaident dans le même temps en faveur d'une solution politique. Celle-ci prendra la forme de l'élection, à la présidence de la République, le 31 juillet 1958, du général Fouad Chehab.

2Fondées en 1936 par Pierre Gemayel. Le parti détient aujourd'hui 4 sièges au Parlement, sur 128.

3Alliance informelle de groupes armés issus d'Iran, de Syrie, de Palestine, du Liban, d'Irak, d'Afghanistan et du Yémen.

4La «  politique des notables  » est associée au modèle proposé par Albert Hourani pour décrire le gouvernement des provinces arabes à la fin de la période ottomane. Selon ce modèle, les élites locales jouaient le rôle d'intermédiaires entre l'État central et ses sujets. Le concept conserve une partie de sa pertinence dans le Liban post-indépendance. Jusqu'à aujourd'hui, le pouvoir des leaders politiques repose sur leur capacité à assurer l'accès aux ressources de l'État et à procurer des emplois et des services à leurs clientèles. Voir Andrew Arsan, Lebanon : A Country in Fragments, Hurst, 2018.

5Ces dispositions prévoyaient notamment la création d'une «  zone de sécurité  » dans le sud du Liban, où un petit nombre d'unités des FAL seraient autorisées  ; la réintégration de l'Armée du Liban Sud — une milice issue d'une ancienne faction de l'armée libanaise créée en 1976 avec le soutien du commandement de l'armée et d'Israël — au sein de l'institution militaire  ; et le déploiement d'une «  garde civile  » (une milice) dans les villages frontaliers sous la supervision d'un comité de sécurité composé de représentants du Liban, d'Israël et des États-Unis. Doté de larges prérogatives, ce comité permettait à Israël de surveiller certaines parties du territoire libanais et limitait les relations du Liban avec les pays arabes et étrangers. Texte de l'accord libano-israélien sur le retrait des troupes, Journal of Palestine Studies, vol. 12, n° 4 (été 1983).

6Entretien collectif avec le sergent-chef Haydar et les adjudants-chefs Hamad et Youssef, à Jnah, le 16 juillet 2021.

7Lire Aram Nerguizian, «  Lebanon : Assessing US-Led Capabilities Development  », dans Security Assistance in the Middle East : Challenges and the Need for Change, sous la direction de Hicham Alaoui et Robert Springborg, 2023.

8En novembre 1976, le commandant en chef de l'armée Hanna Saïd envoie le commandant Saad Haddad prendre la tête d'une faction militaire répartie entre trois villages chrétiens frontaliers : Qlayaa, Rmeish et Alma Al-Shaab. Dans le cadre de la politique israélienne dite de la «  bonne frontière  », ces villages avaient commencé à recevoir une aide civile et militaire dès 1975 et à attirer des militaires chrétiens de la région opposés aux Forces communes du MNL et de l'OLP. À la suite de l'invasion israélienne de mars 1978, la faction de Haddad devient l'Armée du Liban-Sud (ALS), une force paramilitaire qui soutient l'occupation israélienne du sud du Liban jusqu'en 2000. Sur les origines de l'ALS, voir Beate Hamizrachi, The Emergence of the South Lebanon Security Belt : Major Saad Haddad and the Ties with Israel, 1975-1978, Praeger, 1988, et Mounzer Jaber, La Zone libanaise occupée : stratégies d'occupation, trajectoires de la résistance, destinées des habitants, (en arabe), Institut des études palestiniennes, 1999).

9NDLR. Historiographie transnationale des mouvements de contestation mondiale des années 1960 et 1970.

10Tabitha Petran, «  The Struggle over Lebanon  », Monthly Review Press, 1987.

11Y compris sous la présidence de Fouad Chehab, qui s'appuie principalement sur le service de renseignement militaire, le «  Deuxième Bureau  », pour gouverner.

12Publiée dans Al Akhbar English sous le titre «  A Lebanese Army Officers Warn Against Clash with Resistance  ». Une enquête militaire est en cours.

28.09.2026 à 06:00

Yémen. Guerre régionale, enjeux mondiaux

Helen Lackner

Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite. Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les (…)

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Texte intégral (2892 mots)

Depuis le déclenchement de l'attaque israélo-états-unienne sur l'Iran en février 2026, les houthistes semblaient hésiter à s'engager. Il leur a fallu, au cours de l'été, déconnecter formellement leur stratégie militaire de celle de l'Iran et de ses intérêts pour lancer une opération éclair et capturer les abords du détroit stratégique de Bab El-Mandeb. Le tout aux dépens de l'Arabie saoudite.

Lancées le 6 août 2026, les attaques des houthistes, aussi nommés Ansar Allah, contre les positions du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale (GRI) ont ouvert la voie à la reprise d'une guerre de grande échelle. Beaucoup la redoutaient, certains l'avaient anticipée. Certes, les Yéménites, tant parmi la population que parmi les responsables politiques de tous bords, étaient las de la situation de « ni guerre ni paix » qui prévalait depuis le retrait saoudien. Après s'être engagé imprudemment dans la guerre au Yémen en 2015, Riyad cherche depuis plus de cinq ans à s'extraire du bourbier. La plupart des Yéménites espéraient que les évolutions récentes dans la région conduiraient à un règlement plus ou moins acceptable. Celui-ci aurait permis d'éviter les morts et les destructions massives qui, une fois encore, s'abattent sur la population. Dorénavant, tout porte à croire que l'on s'achemine vers la reprise d'un conflit de longue durée, marqué par des mouvements successifs sur de nombreux fronts et par le recours croissant à des drones, des missiles et des moyens aériens pilotés faisant appel à des technologies avancées. Les évolutions récentes sur le terrain de bataille complexifient la situation. Aucune option n'offre une issue raisonnable.

Les Saoudiens de nouveau happés

Comme en 2015, l'Arabie saoudite est profondément impliquée et décrite comme l'ennemi principal de la nouvelle campagne par les dirigeants houthistes. En désignant le royaume comme responsable des maux yéménites, ils se tiennent formellement à distance de la stratégie iranienne — que peu de Yéménites, soutiens des houthistes compris, accepteraient de suivre. Malgré l'affirmation initiale selon laquelle la stratégie militaire vise exclusivement à entraîner la levée du blocus saoudien sur le Yémen, vieux de onze ans, les attaques d'Ansar Allah contre le territoire saoudien restent limitées. Elles visent de manière ciblée les installations de production et d'exportation de pétrole. Conformément à leur slogan « blocus contre blocus », les houthistes cherchent principalement à empêcher le royaume d'exporter son pétrole.

En coordination avec les actions armées menées depuis le nord par des groupes irakiens, Ansar Allah est presque parvenu, pour l'heure, à interrompre les exportations par l'oléoduc saoudien Est-Ouest. L'annonce de la reprise progressive de ses activités, le 23 septembre, ne contredit pas l'impression d'une grande fragilité. Entre mars et juillet, cette infrastructure a été utilisée pour acheminer environ 4 millions de barils par jour vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge. Quatre-vingts pour cent étaient ensuite dirigés vers le sud, en direction de l'Asie de l'Est, par le détroit de Bab El-Mandeb. Les attaques des milices irakiennes menées le 11 septembre 2026 contre l'oléoduc empêcheront, pendant au moins six semaines, l'acheminement de quantités substantielles de pétrole par cette voie. Le blocus houthiste des navires à destination ou en provenance de l'Arabie saoudite via le détroit fera en sorte que, une fois l'oléoduc totalement réparé, seules des quantités beaucoup plus faibles pourront passer par le canal de Suez — une voie maritime plus lente et plus coûteuse.

Carte du Yémen montrant la zone contrôlée par les Houthis et leur avancée vers le détroit.
Carte du Yémen montrant les zones contrôlées par les forces gouvernementales et les houthistes au 11 septembre 2026 selon le Sana'a Center.
OLIVIA BUGAULT / AFP

À cet égard, les récentes victoires des houthistes sur la côte orientale de la mer Rouge jusqu'au détroit facilitent ce processus, sans, toutefois, provoquer une transformation fondamentale. Depuis le détroit de Bab El-Mandeb, les houthistes peuvent attaquer des navires avec des armements ordinaires et peu sophistiqués, tandis que plus au nord, dans la mer Rouge, ils ont besoin de technologies de ciblage plus sophistiquées. Reste que le simple fait d'être la cible potentielle d'attaque détourne les armateurs comme cela a été le cas en 2024 quand le soutien à Gaza a justifié les attaques houthistes.

Dans ce contexte, l'économie saoudienne happée de nouveau dans le conflit yéménite s'en trouve grandement fragilisée et souffre de trois maux. Le premier est la diminution des revenus due à la réduction des exportations pétrolières, avec les contraintes budgétaires qui en résultent. Le second concerne la possible destruction d'infrastructure nouvellement construite en raison de potentielles attaques. Enfin, le dernier touche les dommages causés à la réputation internationale du pays par la guerre, qui affectent les investissements étrangers.

Les États-Unis aux abonnés absents

Bien qu'elle ne soit pas mentionnée par Ansar Allah, cette stratégie soutient clairement l'Iran dans ses efforts visant à contrôler les exportations pétrolières de la région. Une perturbation grave de l'approvisionnement mondial en hydrocarbures constitue la principale arme iranienne pour faire pression sur les États-Unis, les autres États du Nord global et les pétromonarchies régionales. L'enjeu est bien de les conduire à faire des concessions permettant de rétablir le marché dans une situation ressemblant à celle qui prévalait avant la guerre israélo-états-unienne contre l'Iran. Empêcher l'Arabie saoudite d'exporter 5 millions de barils par jour constitue un élément fondamental de cette stratégie et les houthistes en sont dorénavant directement partie prenante. Mais ce mode opératoire permet à ces derniers de présenter leur lutte comme dirigée contre un ennemi historique, le royaume saoudien, plutôt que comme un soutien à un régime iranien généralement impopulaire.

À ce jour, l'Arabie saoudite a réagi avec retenue à cette nouvelle crise. Elle dispose de peu d'options, particulièrement en l'absence d'un soutien militaire efficace de la part de ses supposés alliés occidentaux, les États-Unis en tête. Bien que les Saoudiens aient tiré les leçons de septembre 2019, lorsque des missiles iraniens et irakiens avaient causé d'importants dommages aux installations de traitement de pétrole Saudi Aramco d'Abqaiq et de Khurais, ils n'ont pas été en mesure d'identifier une solution de remplacement. À cette époque, la première administration Trump avait refusé d'apporter un quelconque soutien, le président soulignant que c'était l'Arabie saoudite qui avait été attaquée, et non les États-Unis ! Cette fois-ci, lorsque le prince héritier Mohammed Ben Salmane (MBS) a demandé personnellement à deux reprises au président états-unien Donald Trump un soutien aérien, il s'est vu proposer, en guise de réponse, davantage de conseillers dans ses salles d'opérations militaires. Celles-ci comptent déjà une multiplicité de conseillers internationaux, qui pourraient fort bien prodiguer des conseils mutuellement contradictoires. Les annonces d'achats de matériel militaire états-unien — 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros) en missiles et 48 avions de combat F-35 d'une valeur projetée de 24 milliards (21 milliards d'euros) — n'ont rien changé à l'affaire.

Face aux refus de Washington, c'est le président français Emmanuel Macron qui a annoncé, le 24 septembre 2026, l'envoi prochain de personnel militaire pour protéger le port de Yanbu et les infrastructures pétrolières saoudiennes des attaques, notamment celles venues du Yémen. Les détails sur la mission des militaires français manquent, mais il est peu probable que cela affecte le blocus houthiste du détroit de Bab El-Mandeb. La baisse des prix des carburants, objectif des dirigeants français et européens, risque donc d'être minime.

Les enjeux locaux du conflit

Indépendamment de la rhétorique et des enjeux régionaux, la guerre actuelle se déroule bel et bien au Yémen, où elle a des répercussions désastreuses pour les civils. Le mouvement houthiste, doté d'une milice militaire efficace et bien entraînée, fait face aux forces divisées et plus faibles du GRI. Cette milice est renforcée par deux décennies de combats et de préparatifs militaires, et bénéficie actuellement du soutien de conseillers iraniens et libanais. Son équipement est pour l'essentiel produit localement, mais comprend également des technologies très avancées. Elle a appris à tirer le meilleur parti du cyberespace et de l'intelligence artificielle, notamment en recourant à la désinformation sur le champ de bataille. Les préjugés racistes qui les dépeignent en « va-nu-pieds en sandales, montagnards arriérés » démontrent que ceux qui les profèrent méconnaissent totalement leurs capacités. Leurs forces, tout comme leurs facultés d'organisation et de mobilisation, ont été systématiquement sous-estimées.

Les événements de septembre ont tout aussi clairement montré que les forces gouvernementales restent profondément divisées et en concurrence, malgré les efforts entrepris pour restructurer la chaîne de commandement et les forces militaires depuis l'exclusion du Conseil de transition du Sud (CTS) du gouvernement en janvier 2026. Elles n'étaient pas de taille à affronter la blitzkrieg (« guerre éclair ») d'Ansar Allah, méthodiquement conduite et soigneusement planifiée, qui a entraîné l'effondrement rapide de la côte méridionale de la Tihama1 jusqu'à Bab El-Mandeb au début du mois de septembre.

Derrière la violence, les civils

Les événements de ce mois-ci démontrent également la rationalité des houthistes dans le choix du moment de leur offensive. Il convient de rappeler la situation d'ensemble. Confrontés à des menaces croissantes contre leur pouvoir, les houthistes ont choisi d'attaquer avant que leur situation ne se détériore davantage. Ces derniers mois, les conditions de vie des plus de 20 millions de Yéménites placés sous leur autorité s'étaient grandement dégradées. La situation humanitaire était désastreuse un an après que le Programme alimentaire mondial a cessé toute aide dans les zones contrôlées par Ansar Allah. Les transferts de fonds ont aussi diminué et les difficultés affectent l'ensemble des transactions financières à la suite du déplacement de la plupart des banques de Sanaa vers Aden. La désignation d'Ansar Allah par les États-Unis, en mars 2025, comme « organisation terroriste étrangère », empêche la plupart des institutions financières mondiales de traiter avec leurs homologues basés à Sanaa. Bien que les dirigeants houthistes ne se laissent pas influencer par les sondages de popularité, ils ne pouvaient totalement ignorer la situation des millions de personnes placées sous leur autorité.

Sur le plan politique, la principale menace pour le régime houthiste réside à long terme dans le rapprochement et l'amélioration des relations entre le GRI et le régime saoudien. Une meilleure coordination pourrait avoir un effet sur le terrain militaire et mettre les houthistes sous pression, forcés de négocier. À l'échelle internationale, l'absurdité de la position actuelle des houthistes ne peut être ignorée : Ansar Allah a informé les États-Unis qu'il n'avait aucune intention d'attaquer leurs navires ni ceux sans lien avec l'Arabie saoudite. Qu'en est-il donc du slogan houthiste scandé à tout va ? Après avoir loué Dieu, son premier impératif est « Mort à l'Amérique ». La nouvelle position pragmatique est-elle liée à l'impact de la campagne de bombardements états-uniens de cinquante-deux jours menée contre eux en 2025 ? D'autres questions restent en suspens. Par exemple, qu'en est-il donc des navires liés à Israël qui ne sont plus ciblés depuis le « cessez-le-feu » à Gaza ? Sont-ils, eux aussi, libres de circuler ?

Contrôle de Bab El-Mandeb

Pour l'heure, les houthistes contrôlent l'intégralité de la côte yéménite de la mer Rouge, ainsi que les îles dans le détroit de Bab El-Mandeb. Les forces du gouvernement yéménite combattent actuellement pour reprendre d'importantes positions montagneuses surplombant la plaine côtière. L'autre grand front septentrional, la région de Marib, productrice d'hydrocarbures, constitue également un axe majeur de la guerre, tandis que d'autres fronts militaires sont réactivés. Les forces du gouvernement tentent par ces contre-offensives d'inverser les pertes spectaculaires et d'améliorer leur coordination. Modifier l'équilibre des forces prendra du temps, notamment parce que certains des fidèles du CTS semblent discrètement coopérer avec les houthistes en leur vendant des armes qu'ils avaient retirées d'Aden en janvier 2026. Cela laisse penser que les Émirats arabes unis sont, à tout le moins, encore peu susceptibles de soutenir le GRI et les Saoudiens dans leur lutte.

Avec un soutien saoudien limité, le gouvernement yéménite se retrouve largement livré à lui-même dans cette guerre. Les déclarations internationales de solidarité ne se traduisent pas par des actions concrètes, même pour contribuer à faire face à la détérioration récente et considérable de la situation humanitaire déjà désastreuse. À moins d'une improbable défaite militaire totale de l'un des deux camps principaux, la guerre risque de devenir une nouvelle catastrophe durable pour le peuple yéménite. Cent cinquante mille personnes ont été déplacées au cours des dernières semaines. Elles s'ajoutent aux 5 millions déjà recensés en interne.


1NDLR. Plaine côtière de la mer Rouge, à cheval sur l'Arabie saoudite et le Yémen.

25.09.2026 à 14:00

La Lettre

Treize ans d'Orient XXI Depuis le 1er octobre 2013, Orient XXI propose une approche riche et diversifiée des mondes arabes et musulmans qui souffrent d'une image déformée et partielle ici, mais dont l'avenir nous concerne pourtant toutes et tous. Treize ans d'existence, c'est aussi treize ans d'archives qui permettent de comprendre les mutations actuelles. Nous sommes persuadés que le présent ne peut se comprendre sans le passé. Si nous mettons régulièrement ces archives en avant, en Une (…)

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Treize ans d'Orient XXI

Depuis le 1er octobre 2013, Orient XXI propose une approche riche et diversifiée des mondes arabes et musulmans qui souffrent d'une image déformée et partielle ici, mais dont l'avenir nous concerne pourtant toutes et tous.

Treize ans d'existence, c'est aussi treize ans d'archives qui permettent de comprendre les mutations actuelles. Nous sommes persuadés que le présent ne peut se comprendre sans le passé. Si nous mettons régulièrement ces archives en avant, en Une ou dans des dossiers, nous souhaiterions à terme les valoriser au mieux.

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Être accessible au plus grand nombre, c'est aussi toucher un autre public par un médium différent. Ainsi, depuis plus d'un an, nous sommes accueillis par les camarades du média indépendant Au Poste qui nous offre, avec Afrique XXI, une carte blanche chaque mois avec notre émission Horizons XXI.

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Nos événements

  • Orient XXI aux 30 ans d'Acrimed, 26 septembre, Paris

Le samedi 26 septembre à partir 15 heures, retrouvez Orient XXI à la salle Olympe de Gouges. Nous y tiendrons un stand avec les livres de notre collection chez Libertalia à l'occasion de la grande journée festive organisée pour les 30 ans de l'observatoire des médias Acrimed (acronyme d'« Action-Critique-Médias »).

Affiche colorée annonçant l

Acrimed fête ses 30 ans !
26 septembre
15h à 22h
Salle Olympe de Gouges, 15 rue Merlin, 75011 paris
Entrée libre
Informations et programme

Orient XXI dans les médias

Discussion sur le socialisme et les colonies, avec des images historiques en fond.
Cliquez sur l'image pour voir la vidéo.

Invité par Julien Théry pour son émission « On s'autorise à Penser » diffusée sur Le Média, le journaliste Thierry Brésillon revient sur l'attitude des socialistes français face à la République du Rif (1921-1926) et leur ambiguïté sur la question coloniale qu'il avait développé dans cet article pour Orient XXI :

Thierry Brésillon, 31 août
Alors que les socialistes français avaient dénoncé la conquête du Maroc et militaient pour une solution politique au conflit qui oppose la France à la République du Rif, ils s'abstiennent quand le gouvernement demande des crédits pour financer son effort militaire en juillet 1925. Cette ambiguïté sur la question coloniale préfigure l'attitude des socialistes face aux mouvements de décolonisation à venir.
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Agenda culturel

  • Mahmoud Darwich Poetry Day du 25 au 27 septembre

Depuis 2020, le Poetry Day a pour ambition de renouveler et de réinventer les formes de célébration de la poésie en proposant un événement partagé simultanément par une trentaine de lieux partenaires en France et à l'international. Cette année, il met à l'honneur Mahmoud Darwich (1941-2008), poète palestinien dont l'œuvre, reconnue comme l'une des plus importantes de la poésie arabe contemporaine, occupe également une place essentielle dans le patrimoine littéraire universel.

Du 25 au 27 septembre, l'événement se déploie selon deux axes complémentaires. À Paris, l'Institut du monde arabe propose une programmation riche et plurielle autour de son œuvre, réunissant concerts, lectures, conférences et rencontres littéraires, avec notamment Walid Ben Slim, Marcel Khalifé, Simone Bitton, Farouk Mardam-Bey.... Dans le même temps, une trentaine de lieux, en France et à l'étranger, s'approprient cette figure majeure de la poésie en élaborant des propositions artistiques singulières, en accord avec leur identité et leurs spécificités. Parmi eux, Actoral et la Factorie-Maison de la poésie en France, ainsi que le Festival international de littérature de Montréal, Giorno Poetry System à New York et Poetik Bazar à Bruxelles à l'étranger.

Mahmoud Darwich Poetry Day
25 au 27 septembre
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Informations et programmation

Meryem Belkaïd, Février 2024
Mahmoud Darwich (1941-2008) est devenu le porte-voix de la cause palestinienne parce que sa poésie est acte de résistance à portée universelle. Mais la poésie palestinienne est multiple et a vu, depuis la Nakba de 1948 jusqu'à Gaza ces derniers mois, plusieurs générations de femmes et d'hommes écrire sur un futur de liberté et d'indépendance.
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Le discours du dictateur
Yves Gonzalez-Quijano, Septembre 2013
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À lire sur Afrique XXI

[« Pour Andrée Blouin, l'intégrité était un garde-fou essentiel »>https://afriquexxi.info/Pour-Andree-Blouin-l-integrite-etait-un-garde-fou-essentiel], Samuel Fergombé, 25 septembre 2026.

Mon pays, l'Afrique, l'autobiographie d'Andrée Blouin, rééditée en 2025, est désormais disponible en français aux éditions Hors d'atteinte. Longtemps oubliée, cette figure majeure des indépendances africaines a récemment retrouvé une visibilité, grâce au documentaire Soundtrack to a Coup d'État. Sa fille Ève, cheville ouvrière de la réédition et de la traduction, a reçu Afrique XXI.

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Dans Requiem pour Gaza, des Palestiniens exilés en Égypte témoignent, de manière intime, auprès de Joe Sacco et Chris Hedges, du génocide encore en cours. Un livre pour lutter contre l'oubli, l'indifférence et la complicité.
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Désigné comme l'une des trois « zones pilotes » de l'accord-cadre signé en juin 2026 à Washington par Israël et le Liban, ce village largement détruit est désormais sous le contrôle de l'armée libanaise. Mais les habitants peinent à croire à un véritable retrait israélien du Sud-Liban. Reportage.
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En anglais

Andrea Umbrello, 14 September
In July 2025, Russia became the first United Nations member state to formally recognize the government of the Islamic Emirate of Afghanistan. After long treating the Taliban as an enemy organization, Moscow ultimately chose to ally itself with the Islamist movement in power in Kabul. Why ?
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En italien

Jonathan Bonjean, 25 settembre
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Agnès Callamard, Sarra Grira, Jean-François Corty, Johann Soufi, 18 settembre
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En espagnol

Andrea Umbrello, 18 de septiembre
En julio de 2025, Rusia se convirtió en el primer Estado miembro de las Naciones Unidas en reconocer oficialmente al gobierno del Emirato Islámico de Afganistán. Después de mucho tiempo de tratar a los talibanes como organización enemiga, Moscú terminó optando por hacer una alianza con el movimiento islamista que detenta el poder en Kabul.
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En persan

پیر پریه، 18 سپتامبر
چگونه قانونگزاران غربی، برای پرداخت کمک‌های پرشمار معاف از مالیات با کارگزاران اسرائیلی هماهنگ می‌شوند. الجزیره نگلیسی درباره این کارهای غیرقانونی ولی مجاز به روشنگری پرداخته است.
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