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25.05.2026 à 09:25

Mariátegui ou le socialisme indigène

F.G.

■ Premier théoricien marxiste d'Amérique latine, José Carlos Mariátegui n'en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d'un homme qui a œuvré, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou. Lorsqu'il meurt de tuberculose en 1930, à seulement trente-six ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, (…)

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■ Premier théoricien marxiste d'Amérique latine, José Carlos Mariátegui n'en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d'un homme qui a œuvré, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou.

Lorsqu'il meurt de tuberculose en 1930, à seulement trente-six ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, syndicaliste, secrétaire du tout jeune Parti socialiste péruvien (PSP), éditeur et principal rédacteur de la revue Amauta, membre du Conseil général de la Ligue anti-impérialiste de la Troisième Internationale, Mariátegui se trouve à l'avant-garde des luttes. Premier marxiste d'Amérique latine pour certains (Antonio Mélis), Gramsci latino-américain pour d'autres, figure centrale de la gauche péruvienne quoi qu'il en soit, José Carlos Mariátegui s'impose tant par l'étendue de son œuvre que par son activisme débordant. Il est pourtant, eurocentrisme oblige, très largement méconnu en Europe et dans le cadre des discussions sur le marxisme en général. Retracer le parcours d'un autodidacte qui allait profondément bouleverser le paysage politique de son pays et les formulations révolutionnaires sur le continent entier est l'occasion d'un hommage, mais surtout d'une invitation à sans cesse penser à nouveau frais nos mots et nos slogans en les plongeant dans la pratique des luttes.

Le 8 juillet 1919, une foule immense faite d'ouvriers du textile ou du syndicat des boulangers, de dockers et d'autres travailleurs se rassemble spontanément à Lima. Exultant, enthousiaste, elle se dirige vers le bâtiment du journal La Razón et fait un triomphe aux tout jeunes journalistes du seul quotidien ayant appuyé les grandes grèves de masse du mois de janvier et la grève générale du 27 mai. Le gouvernement oligarque de Pardo est tombé le 4 juillet, renversé par un coup d'État, et c'est désormais Augusto Leguía qui est aux affaires. Il a accordé la journée de 8 heures et, en ce jour, vient de faire libérer les leaders ouvriers emprisonnés depuis le 26 mai. L'ambiance est électrique. Devant les locaux du journal, un journaliste métis, aux traits effilés et boitant de la jambe gauche, regarde la foule. Son nom est José Carlos Mariátegui : il a vingt-cinq ans et fait son entrée officielle dans les rangs de la gauche de combat. En tant que membre du Comité de propagande socialiste, puis du Comité pour la baisse du prix des subsistances, il a déjà participé à un organe de masse faisant le lien avec 30 000 ouvriers et travailleurs qui vient d'imposer ce qui semble être une lourde défaite à l'oligarchie terrienne traditionnelle.

La joie sera pourtant de courte durée, le nouveau président ne goûtant que fort peu les critiques que Mariátegui et ses amis ne manquent pas de faire à son gouvernement. Avec les premières répressions contre les syndicalistes et les organisateurs ouvriers viennent les pressions du gouvernement : Mariátegui et son ami de toujours, César Falcón, doivent être envoyés respectivement en Italie et en Espagne comme émissaires de propagande du Pérou, ou être incarcérés. Le 8 octobre 1919, Mariátegui prend la mer en direction de l'Europe ; il en reviendra profondément changé. Selon ses propres mots, il y épouse « une femme et quelques idées ». L'autodidacte attiré par les provocations mondaines y opère sa mue, sa transformation de journaliste socialisant en acteur central de la lutte des classes au Pérou.

L'âge de pierre

José Carlos Mariátegui est né en 1894 à Moquegua, d'un père de bonne famille et d'une mère fille de petits agriculteurs indiens. Abandonnée par son mari, qui meurt rapidement, Maria Amália La Chirra élève ses enfants seule, survivant avec son salaire de modiste. Très tôt, la santé fragile de son deuxième fils se révèle : un accident d'école, puis une poliomyélite clouent le petit José Carlos au lit de 1902 à 1904. Cette période difficile est toutefois l'occasion pour lui de profiter de la bibliothèque laissée par son père – seule marque de l'existence paternelle dans l'éducation de Mariátegui, l'accès aux livres lui ouvre le monde de la lecture : il dévore les ouvrages les uns après les autres et tente même d'apprendre, seul, le français. Cet épisode est d'autant plus crucial pour le futur dirigeant politique qu'il forge son appétit insatiable de connaissance. À quatorze ans à peine, une fois finie l'école primaire, Mariátegui commence à travailler : il entre d'abord au quotidien La Prensa comme ouvrier typographe, s'inscrivant ainsi, sans le savoir, dans la longue lignée des ouvriers passés de la composition des pages à leur écriture. Se distinguant par son esprit, il gravit les échelons : il intègre la rédaction en 1912, publie son premier article à dix-huit ans et se voit attribuer la couverture des interventions de police et les faits divers. Puis, sous le pseudonyme de Juan Chroniqueur, une chronique de la vie mondaine où ses bons mots lui valent de fréquenter le beau monde et les champs de course. Mariátegui dira plus tard qu'il était alors un « littérateur infecté de décadentisme et de byzantinisme fin-de-siècle ».

Son intérêt pour la politique prend un tour nouveau en 1916, lorsqu'il intègre la rédaction d'El Tiempo en tant que chroniqueur politique. Journal d'opposition au président oligarque Pardo, il rassemble alors largement les partisans d'un changement politique. Dans l'aile gauche de l'opposition, Mariátegui commence à fréquenter des agitateurs ouvriers, comme Carlos Del Barzo, et leur référence commune au grand auteur anarchisant Manuel González Prada [1] influence la création de la revue Nuestra Época. Sobrement sous-titrée « revue de combat », elle sera interdite après quelques numéros seulement. Les années 1912-1921 marquent un tournant par l'entrée en scène d'une force nouvelle sur l'échiquier politique péruvien : les ouvriers, sous influence des publications et des immigrés hispaniques, s'organisent selon les principes de l'anarcho-syndicalisme et suivant le modèle de la CNT espagnole, fondée en 1910. La revendication de la journée de 8 heures, la Révolution mexicaine, et bientôt les nouvelles de la Révolution russe, se combinent à une agitation étudiante des fils de la bourgeoisie urbaine qui traverse le continent. Ce contexte de croissante agitation est le berceau dans lequel Mariátegui opère son incubation politique. Les troubles de la fin de 1918 et les grèves de l'année suivante le font entrer pleinement dans le combat socialiste – c'est le signe de la fin de ce qu'il appellera, en 1929, son « âge de pierre ».

L'Europe comme apprentissage

Le Vieux Monde que visite Mariátegui en exil sort à peine de la Grande Guerre, qui marque la fin des empires centraux allemand et austro-hongrois, l'imposition d'un nouvel ordre international et l'irruption tant des questions nationales que des luttes révolutionnaires sur la scène mondiale. Il y a la Révolution russe de 1917, et l'enthousiasme que provoque l'instauration de la République des Soviets dans les organes du mouvement ouvrier européen, mais aussi les différentes révolutions avortées ou réprimées : l'écrasement du mouvement spartakiste et l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le massacre de la République des Soviets, l'échec de l'Armée rouge devant Varsovie, les grèves des mineurs anglais et des cheminots français… Hors d'Europe, ce sont les révoltes en Inde, en Syrie, la révolution en Chine et le congrès de Bakou des peuples d'Orient en 1920. L'atmosphère est à la transformation de la société, aux bouleversements émancipateurs. L'Italie fait alors figure, pour Mariátegui, d'« épicentre de la révolution mondiale », et les débuts, puis l'accession du fascisme au pouvoir lors de la marche sur Rome du 29 octobre 1922, marquent une inflexion majeure : « Ainsi s'est terminée la période révolutionnaire et a commencé la période réactionnaire », écrit-il. Les occupations d'usines et les grèves secouent rudement le nord de l'Italie autour des importantes concentrations ouvrières que sont Turin et Milan, notamment dans les usines Fiat en septembre 1920. En compagnie de l'ami César Falcón, il assiste en janvier 1921 au Congrès de Livourne, qui voit le Parti socialiste italien se scinder entre l'aile réformiste et l'aile révolutionnaire, qui s'en va former le Parti communiste italien, rattaché à la Troisième Internationale.

L'Europe est l'occasion pour le socialiste de faire ses « classes » en marxisme, à la fois comme témoin et lecteur. Il se saisit de Marx, Engels, Lénine, Boukharine et Nietzsche, se lie au philosophe Benedetto Croce, qui lui fait découvrir le théoricien français du syndicalisme révolutionnaire Georges Sorel, par lequel Mariátegui s'initie à Bergson et à une approche stratégique et théorique du marxisme profondément originale. L'avènement du fascisme lui fait quitter l'Italie, non sans avoir fondé avec Falcón et deux autres compatriotes une « cellule communiste péruvienne » éphémère dont l'objectif est la préparation de l'action socialiste au Pérou. Désormais, l'apprentissage organisationnel et théorique est aligné sur un objectif : l'action révolutionnaire au Pérou.

Organisateur de la culture et de la classe ouvrière

Mariátegui, Anna Chiappe, son épouse, et leur fils débarquent le 18 mars 1923 au Pérou. Il entre rapidement en contact avec le mouvement ouvrier qui s'organise : il s'agit pour Mariátegui d'opérer « la traduction pratique en termes nationaux et latino-américains des conclusions programmatiques » auxquelles il est arrivé à la fin de son séjour en Europe. Son engagement prend d'abord la forme d'un cycle de conférences dans l'Université populaire González Prada, fondée en 1921 sous l'impulsion des anarchistes. Son orientation socialiste et internationaliste s'exprime via une lecture marxiste des événements révolutionnaires européens, dans une optique d'éducation populaire : la formation politique y est toujours axée sur les relations entre le niveau national et la réalité internationale. La pensée de Mariátegui commence alors à cerner la dimension systémique de l'action politique dans un monde capitaliste : « […] la civilisation capitaliste a internationalisé la vie de l'humanité, elle a créé entre tous les peuples des liens matériels qui établissent entre eux une solidarité inévitable. L'internationalisme n'est pas seulement un idéal ; c'est une réalité historique. […] Le Pérou, comme les autres peuples américains, n'est pas, par conséquent, hors de la crise : il est à l'intérieur. […] Une période de réaction en Europe sera aussi une période de réaction en Amérique. Une période de révolution en Europe sera aussi une période de révolution en Amérique. »

Il faut imaginer ce qu'est le Pérou en 1923 pour prendre la mesure de l'ampleur de la tâche à laquelle s'attelle notre homme : répression féroce du gouvernement Leguía, pas ou très peu de vie intellectuelle dans une université amorphe, pas de bibliothèques ni de statistiques de qualité permettant d'évaluer la réalité sociale du pays. Il faut également souligner la désorganisation militante, en dépit des efforts des libertaires. Un jeune leader issu du mouvement pour la réforme de l'université commence à mobiliser la petite bourgeoisie et les couches les plus urbaines du prolétariat en prêchant quelque nationalisme socialisant et anti-impérialiste : Victor Raúl Haya de la Torre [2]. Mariátegui se rapproche de cette étoile montante péruvienne ; lorsque celle-ci prend l'exil en 1924, José Carlos Mariátegui est chargé de la rédaction de la revue Claridad, initiée pour coordonner les différentes universités populaires que tentent de créer les militants syndicaux et politiques. Il travaille tant avec les anarcho-syndicalistes, farouchement opposés à toute action politique partisane – mais dédiés à l'éducation et l'organisation d'une contre-culture à travers des centres ou des festivités régulières qu'organise la Fédération ouvrière locale – qu'avec des couches radicalisées de la petite bourgeoisie nationale. Il collabore par ailleurs à deux revues dans lesquelles il publie régulièrement des articles, réunis en 1925 en un premier livre : La Escena contemporanea.

Réfugié au Mexique révolutionnaire, Haya de la Torre fonde en 1924, sur le modèle du Kuomintang chinois, l'Alliance populaire révolutionnaire américaine afin d'unifier à l'échelle du continent la lutte contre l'impérialisme américain. Mariátegui en devient membre – et c'est pour participer, aux niveaux théorique et culturel, à l'effort d'énonciation d'une politique de rupture qu'il lance, un an plus tard, une maison d'édition puis, en 1926, le périodique Amauta. Il écrit dans le premier numéro : « L'objet de la revue est de poser, éclairer et connaître les problèmes péruviens à partir de points de vue doctrinaires et scientifiques. Mais nous considérerons toujours le Pérou dans le panorama mondial. Nous étudierons tous les grands mouvements de rénovation politiques, philosophiques, artistiques, littéraires, scientifiques. Tout l'humain est nôtre. »

Comme il l'annonce dans le même texte, la revue n'entend pas ouvrir ses colonnes à toutes les opinions : « [Amauta] produira ou précipitera un phénomène de polarisation et de concentration. » Il est explicitement question de mettre à disposition, de distribuer des informations, des prises de position, des textes tant sur le Pérou que sur d'autres pays. Seront ainsi publiés, pour la première fois dans ce pays de l'ouest de l'Amérique du Sud, des textes d'André Breton, Maxime Gorki, Marx, Lénine, Freud, Rosa Luxemburg, Romain Rolland, Ernst Toller ou Léon Trotski. Le rôle de diffusion et de publication de textes tant politiques que littéraires n'est pas neutre : il s'agit de rattraper le retard culturel péruvien tout en créant un espace pour le débat et la formation politique. Fondamentalement, l'impératif est de se doter des armes nécessaires à la critique pour répondre à la nécessité politique et économique. On retrouve ici l'effort de Mariátegui, entre son retour et sa mort, essentiellement organisé autour de deux axes : penser de manière dialectique, dynamique, marxiste, la situation du Pérou (l'ancrage temporel, matériel, idéologique, etc.) en relation avec les mouvements de la politique et de l'économie mondiale. C'est ce que le sociologue écosocialiste Michael Löwy a appelé une « synthèse dialectique entre l'universel et le particulier, l'international et l'Amérique latine ».

Une clarification politique s'opère alors, contre la volonté de Mariátegui et du fait d'Haya de la Torre, qui transforme l'APRA en parti politique interclassiste sous hégémonie petite-bourgeoise, le poussant ainsi à rompre avec le mouvement pour former un Parti révolutionnaire, c'est-à-dire un parti ouvrier et paysan. C'est ainsi que naît le Parti socialiste péruvien en octobre 1928, dont il est secrétaire général. Aussitôt, le PSP demande son affiliation à la Troisième Internationale, en cohérence avec son internationalisme affiché et la dimension marxiste de son programme. La rupture avec l'APRA s'affiche en parallèle de l'effacement progressif des anarcho-syndicalistes, par trop rétifs à la lutte politique. Mariátegui et son groupe vont s'engouffrer dans la brèche afin de proposer leur stratégie de massification : lancement du quotidien Labor, extension d'Amauta, adressé aux ouvriers et paysans pour rendre compte de leurs luttes ; création, le 17 mai 1929, de la Confédération générale des travailleurs du Pérou – un an plus tard, elle comptera près de 58 000 travailleurs industriels et environ 30 000 Indiens dans la fédération indigène.

Socialisme indo-américain et communisme inca

Les pages d'Amauta vont être le réceptacle d'une série d'articles mettant au centre de l'attention la question indienne, en 1926–1927. Ils forment le cœur des deux premiers chapitres des Sept Essais d'interprétation de la réalité péruvienne, le magnum opus de Mariátegui, qui paraît en 1928. Car l'originalité du penseur n'est pas à rechercher dans son énergie militante ni même dans la particularité de son parcours – d'autres ont été aussi dévoués, ou sont partis de plus bas – ; elle se trouve dans sa position face à la réalité péruvienne et la stratégie révolutionnaire qui doit y être organisée. Parti du Pérou, son approche du marxisme n'est pas seulement déterminée par le contexte antipositiviste et anti-économiciste hérité de son passage en Italie ; elle se définit aussi par rapport à une position géographique, un positionnement dans le système-monde capitaliste où l'insertion des périphéries se fait à l'avantage exclusif des puissances centrales (les marges étant confinées à un rôle de colonie, de fournisseur de matières premières). C'est la situation de dépendance structurelle du Pérou au sein du capitalisme mondial qui doit être le point de départ de l'analyse, mais cela seulement en assimilant également les caractéristiques nationales héritées de la Conquête, puis de la Colonie, et enfin de la République oligarchique. Il s'agit d'embrasser les diverses temporalités des institutions régissant la société péruvienne au profit d'une classe de propriétaires terriens féodaux et de bourgeois à la solde des puissances impérialistes, mais aussi les diverses temporalités des luttes. Ce n'est pas chose aisée, et cela n'est possible que parce que Mariátegui prend résolument le parti de démarrer des faits, de les lire de manière critique sans toutefois verser dans le dogmatisme. « Le socialisme n'est pas […] une doctrine indo-américaine. Mais aucune doctrine, aucun système contemporain ne l'est ni ne peut l'être. Et le socialisme, bien qu'il soit né en Europe, comme le capitalisme, n'est pour autant ni spécifiquement ni particulièrement européen. C'est un mouvement mondial, auquel ne se soustrait aucun des pays qui se meuvent dans l'orbite de la civilisation occidentale. »

Le socialisme, et le marxisme en particulier, doivent être recréés, renouvelés à la lumière de la réalité à laquelle on prétend l'appliquer. C'est pour cette raison que Mariátegui accorde dans son œuvre une place aussi centrale à la question des Indiens comme à celle de la terre. Héritières de cinq cents ans de lutte, les communautés incas ont su préserver leur organisation fondée sur la propriété commune de la terre et l'organisation collective du travail. Le « communisme inca » dont parle Mariátegui est donc ancré dans les racines profondes du Pérou contemporain, survivance de cinq siècles de répression et de massacres. « Le socialisme est présent dans la tradition américaine. L'organisation communiste, primitive, la plus avancée que l'Histoire ait connue est l'organisation inca. » La stratégie révolutionnaire de Mariátegui va alors consister à organiser les masses indiennes et prolétaires en vue d'un objectif unificateur : la constitution d'un Pérou « intégral », qui ne se construise pas sur les divisions héritées de la Conquête, qui mette à bas les murs érigés par des élites trop obnubilées par l'éclat européen pour voir la richesse de leur propre pays. C'est véritablement un projet de nation réconciliée, construisant à partir de son passé le plus enraciné, un ordre social juste pour le futur. « Nous ne voulons certainement pas que le socialisme soit, en Amérique, calque et copie. Il doit être création héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réalité, dans notre propre langage, au socialisme indo-américain. Voilà une mission digne de la nouvelle génération », écrit-il pour le texte commémorant les deux ans de la revue.

Sa position entre en franche contradiction avec la direction stalinienne promue par la Troisième Internationale : lorsqu'il meurt, en 1930, sa doctrine est rejetée au profit de la ligne isolationniste décidée à Moscou pour tous les partis communistes. La pensée de Mariátegui va être qualifiée de « populiste » et les relents de « mariateguisme » taxés de « déviations » jusque dans les années 1950. La démarche de Mariátegui et ses écrits n'en vont pas moins refaire surface une décennie plus tard. Pas seulement grâce au renouveau théorique que produit la révolution cubaine, mais aussi du fait de la richesse de son œuvre, où pratique politique et production théorique se combinent dans une stratégie révolutionnaire englobante. Son héritage est, entre autres, revendiqué par les penseurs décoloniaux, qui se réclament d'un savoir qui ne soit plus eurocentriste et s'affranchisse de toute colonialité.

Mariátegui est précurseur autant que passeur, et c'est dans cet intervalle, comme organisateur et intellectuel, qu'il s'avance comme exemple. Ses camarades de la CGTP lui font ainsi, à sa mort, le plus brillant des hommages : « Mariátegui est un des hommes de nos rangs. Il y a milité avec la plus grande abnégation. Il est venu à notre classe, libre de toute compromission, de tout lien avec la classe qu'il a combattue. Ni journaliste de journal bourgeois ni membre de l'Université, Mariátegui est et restera un intellectuel prolétaire. »

Jean GANESH [3]



18.05.2026 à 09:59

Digression sur l'inactuel

F.G.

L'actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d'énergie qu'il nous reste. C'est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l'altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l'horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte (…)

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L'actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d'énergie qu'il nous reste. C'est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l'altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l'horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte à être au bord du dégueulis.

Pour s'informer, il y a l'expertise, c'est-à-dire des types qui ne savent rien, sauf roter de plaisir à l'idée de pouvoir jacter sur BFM ou France-Info. C'est bon, pensent-ils, pour leur carrière d'ignorants diplômés. Pauvres types ! Ils passeront comme passent les modes, et par les temps qui courent, ça passe
vite. Vu ce qu'est devenu aujourd'hui le paysage audiovisuel, un égout informationnel, ils y sont à leur place pour tenir le manche et la cognée, tout ensemble, et taper comme des sourds sur ce qui branle encore, l'idée qu'un autre monde est toujours possible, contre eux et leurs jugements merdeux. Ils sont pour Netanyahu quand les Palestiniens agonisent sous ses coups de boutoir, contre Mélenchon et sa bande quand ils s'insoumettent à leurs diktats, pour Trump quand il kidnappe à la sauvage Maduro, bombarde l'Iran, dit tout et son contraire dans l'instant même où il ouvre sa grande gueule. Ce sont des singes hurleurs gagnés à l'ordre impérialiste made in USA, incapables de penser autre chose que ce que, par IA interposée, l'ordre dominant leur souffle. Des conneries que, cons eux-mêmes, ils sont incapables de décoder.

Voilà, le présent, c'est ça : un évident triomphe de la médiocrité globale et un glissement progressif de la caste dominante vers une extrême droite qui se frotte déjà les mains à l'idée d'en être bientôt l'invité permanent. Alors, dans un tel climat, s'informer est un cauchemar, sauf à se nourrir l'esprit ailleurs, notamment sur les médias de contre-information indépendants. Ils progressent, et c'est déjà bien.


Partant de là, de ce constat accablant, l'idée serait d'en sortir en faisant un pas de côté pour opérer une sorte de retour sur soi en réhabitant, le temps d'un instant, un monde imaginaire habitable. L'idée m'est venue, un matin de début de printemps où la douceur de l'air attisait une sensation de bien-être, de hors-temps. Il faut, cela dit, aller plus loin dans l'explication. J'y vais. Il m'arrive de fréquenter un square tranquille de mon quartier. J'y suis toujours accompagné d'un livre, un livre que je choisis méticuleusement dans ma bibliothèque avec la certitude que c'est assurément celui-ci, et pas un autre, qui me conviendra en cette matinée précise que je décris. Qu'on le sache, la tâche n'est pas aisée. Il faut qu'elle s'accorde à l'état d'esprit du jour, au temps qu'il fait, aux rêves ou cauchemars qui ont peuplé ma nuit précédente. Ma bibliothèque est vaste. Les humeurs qu'elle recèle s'y révèlent contradictoires, parfois antinomiques. D'où ma difficulté à m'accorder sur tel livre plutôt que sur tel autre.

À ce moment précis du choix, le besoin d'inactualité est souvent primordial. Car il faut savoir s'abstraire de son temps, réemprunter d'anciennes sentes pour décloisonner son esprit des pesanteurs accablantes d'un trop-présent dévorant. On dira que c'est une préoccupation de vieux. Je m'en fous d'autant que je suis convaincu, et depuis longtemps pour ce qui me concerne, que le présentisme est une clôture qui ignore le temps long, complexe et contradictoire de l'histoire, son passé donc, pour n'en retenir au mieux, que quelques vrais ou faux remèdes apparemment nécessaires à apaiser provisoirement des consciences par trop livrées au zapping généralisé d'un présent sans présence et privé de tout horizon d'attente.


Ce jour, le choix fut difficile avant de devenir évident. Comme ça, soudainement. J'avais besoin d'un livre d'Henri Calet. Pour cheminer un temps avec ses solitudes de moraliste . Et plus précisément, de Contre l'oubli [1], publié en 1948, chronique d'une fin de guerre réalisée pour Combat et Terre des hommes entre 1944 et 1948, en ce moment où le soleil de la victoire crevait à peine le brouillard des chagrins. À le relire aujourd'hui, ce livre, on est saisi par son humanité profonde. Il est toujours à hauteur d'homme, c'est-à-dire de peine. La marque de Calet, c'est d'abord une manière d'accrocher le détail qui manque et navre. Pour avoir quelque chance de se sauver du naufrage sans croire à l'homme majuscule. Un modèle d'écrivain non-chrétien, mal pensant, en somme, sans opinion sur l'au-delà, anarchiste existentiel convaincu que l'existence est le contraire de l'existentialisme, comme l'humain serait le contraire de l'humanisme. C'est pourquoi il écrit comme il est : « à ras d'homme », dira-t-il dans Peau d'ours. Sans chercher jamais à le magnifier, à l'idéaliser.

Dans un des textes de ce recueil – « Les lois de l'hospitalité » –, que les ignares gagnés à « l'idée » d'un supposé « grand remplacement », ne liront jamais, Calet revient sur la suspension ou le retrait des listes, en juillet 1940, par les autorités de Vichy, de la plupart des demandes de naturalisation. Il est vrai, ajoute-t-il, que « bien des choses ont, alors, été suspendues, la liberté notamment », et se félicite de la réouverture des dossiers, en 1945, par les nouvelles autorités de ladite France Libre. « Il y a une grande besogne à accomplir – précise-t-il – mais on a quelques raisons de penser qu'elle sera écourtée considérablement par la disparition de bon nombre d'impétrants. Il faudrait aller les chercher dans les fosses communes de l'Europe de l'Est. » Du pur Calet. Comme sa conclusion : « Maintenant, on ne parlera pas de morale, mais seulement d'intérêt […] : nous avons besoin d'une main-d'œuvre du dehors. Cela est démontré. Il convient donc que la France ait au plus tôt un statut législatif de l'étranger. On désirerait que ce statut s'inspirât simplement et généreusement des lois de l'hospitalité. »

L'autre point fort – éblouissant – de ce recueil, c'est indiscutablement sa série de textes sur les « survivants de Fresnes ». Toute la manière et le talent de Calet s'y confirment. Sa quête de vérité humainement historique s'y justifie totalement. Ici pas de véritables héros, juste des hommes et des femmes sans autre qualité que d'avoir voulu échapper, le plus souvent en vain, à l'ignominie d'un temps de chasse à l'homme. C'est à traquer cette traque qu'il opère. Pour l'honneur des vaincus, mais sans emphase. Comme toujours puisque que c'est sa marque. Indélébile.


Assis sur un banc de mon square de quartier, cette énième lecture de Calet me fait soudain penser que son inactualité n'est pas étrangère à sa force, celle qui, précisément, ne s'affirme que dans l'acte de résistance à l'oubli. Et ce faisant, je ne peux que constater que le régime du présent perpétuel dans lequel nous vivons désormais en état d'urgence permanent instaure, de facto, un nouveau rapport au temps captif qu'il nous impose et dont on ne peut s'évader qu'en opérant un décentrement volontaire du regard, une sorte mise à l'écart de l'état d'enfermement dans lequel il nous maintient.

Avec la perspective illusoire de la « fin de l'histoire », cette notion de « présent perpétuel », si propre à notre basse époque, c'est à n'en pas douter un capitalisme en voie de néo-libéralisation mondialisée qui, dans les années 1990, après la chute de l'URSS et l'ouverture infinie du domaine du Marché, l'a imposée. Au forceps, à marche forcée et avec les catastrophes sociales répétées que l'on a vécues depuis. L'illusion a fait le reste, un gros reste, puisque l'adhésion à cette vision du monde de l'illimitation a conquis bien des esprits défaillants, notamment dans une jeunesse qui a fini par troquer les anciens rêves émancipateurs de ses aînés contre une entrée dans le monde de la surconsommation sans cesse renouvelée de fétiches frelatés. Parallèlement à cela, le TINA de Thatcher a fait des émules un peu partout ; des pans entiers du contre-pouvoir ouvrier sont tombés sans que cela émeuve outre-mesure une social-démocratie vite ralliée à son programme.


Dans ce monde, le futur est au cœur du présent, comme intégré à son omniprésence où, toujours plus rapidement, le presque même succède au même dans l'oubli assumé du passé et de la conscience historique qu'il porte en lui. C'est cette perspective présentiste qu'il faut enrayer. Et pour cela, il faut puiser à des traditions vivantes de résistance. Dans ce domaine, l'idée benjaminienne, portée par les rebelles zapatistes du Chiapas depuis 1994, que l'histoire doit faire passerelle essentielle pour « rétablir », comme le dit l'excellent Jérôme Baschet [2], dans un même mouvement, « mémoire du passé » et « possibilité du futur ». Quitte à « regarder en arrière pour avancer vers l'avant » ou, plus paradoxalement encore, à carrément « avancer vers l'arrière » pour résister au « présent perpétuel », comme le proclament les zapatistes.

Nous voilà loin des foireux sermons d'une postmodernité exsangue dont le seul apport aura été de jeter les grands récits d'émancipation aux poubelles de l'histoire. Il est grand temps de les rouvrir. Pour rendre plus respirable notre atmosphère et cultiver nos anciennes mémoires qui sont, comme disent les zapatistes, autant de combustibles pour pouvoir lutter et espérer vaincre cet « éternel présent » mortifère.

Freddy GOMEZ


[1] « Les cahiers rouges », Grasset, 1992.

[2] Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent : temporalités émergentes et futurs inédits, « L'horizon des possibles », La Découverte, 320 p, 2018.

11.05.2026 à 08:40

La Citadelle de la honte

F.G.

■ Sébastien NAVARRO MALVÉSI Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p. Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d'un ami, surtout quand il s'agit d'un collaborateur actif d'un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c'est celui du sigle du danger (…)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (2439 mots)



■ Sébastien NAVARRO
MALVÉSI
Les Éditions du bout de la ville, 2026, 144 p.


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Il est toujours casse-gueule de chroniquer le livre d'un ami, surtout quand il s'agit d'un collaborateur actif d'un site – celui-ci – sur lequel nos signatures se côtoient. Sébastien Navarro, auteur du remarquable Péage Sud (Le Chien rouge, 2020 – recensé ici [Recensé ici]) sur ses aventures gilets-jaunées, nous livre une petite merveille de lecture. Le rond-point cette fois-ci, c'est celui du sigle du danger nucléaire, rapport à une usine narbonnaise et ses catastrophes humaines, sociales et environnementales.

Outre un style affirmé indiscutable et reconnaissable, il y a chez Sébastien Navarro une manière particulière de s'engager personnellement dans ses textes et ouvrages. En mouillant sa chemise au sens plein du terme. Par la mise en avant des contradictions, impasses, coups de cœur, colères, sursauts qui l'habitent. Une totale implication de son « moi », en somme. Qu'on se rassure, cela dit, pas d'un « moi » auto-complaisant ou satisfait. Navarro est un inquiet par nature, qui sait se faire, quand la nécessité s'impose, inquiétant inquiéteur.


Tout commence par une présentation du déjà cité Péage Sud aux « Lucioles de la colère », un festival de la « gauche radicale » qui a pris ses habitudes sur un causse pelé du Quercy. L'auteur y va parce qu'il faut bien y aller, cause éditoriale oblige et en militant, mais sans véritable envie. Il s'est cogné, il est vrai, une longue route sous un cagnard de plomb et connaît assez bien, pour les avoir fréquentées, les ambiances pas toujours fraternelles des lieux alternatifs. L'auteur prend sur lui. Avant de développer son intervention sur l'offensive fluo, il patiente en consultant des dépliants divers et variés, parmi lesquels une brochure élégante dont un pictogramme symbolise « une famille rassemblée sous un immense parapluie coloré. Tout en bas à droite, le trèfle radioactif enchâssé dans un triangle dont les trois angles sont surlignés des mentions : “Areva, Malvési, Danger” ». Assez pour que, de loin, sa mémoire s'avive sur cette putain d'usine de Malvési, mais surtout pour que remonte en lui le souvenir vivace de Nadejda, qui, quelques années plus tôt tenta, malgré ses réserves vis-à-vis des écologistes plan-plan, de l'y impliquer.

Par les temps de catastrophes répétées que nous vivons, et qui finissent toutes par devenir presque « naturelles », aux dires d'une expertise dominante aussi ignare que galonnée, il est possible, voire probable, que nos souvenirs ou nos savoirs se soient allégés du poids de malheur que représenta pour Narbonne et le Minervois l'installation, datant de la fin des années 1950, montant en puissance dans les années 1960-1980 et s'étendant au début des années 2000, de l'usine Orano-Malvési (Areva-Malvési après 2018), dont la spécialité est de « purifier » l'uranium pour la filière nucléaire française, civile et militaire, mais aussi pour des centrales européennes.

C'est ainsi que, par une sorte de télescopage de mémoire, le Gilet jaune assumé Navarro se persuade de l'intime nécessité de revenir sur cette putain d'usine et les ravages environnementaux et humains qu'elle occasionne depuis belle lurette. Partant de là, la nuit même de cette présentation de Péage Sud, le narrateur prend la route vers l'oppidum de Montlaurès qui domine cette usine, celle où, en d'autres temps, Nadejda avait souhaité qu'il l'accompagnât. Juste pour voir et comprendre, disait-elle, l'ampleur du dispositif mis en place par les nucléaristes et le pouvoir. Dans la tête de l'auteur, un livre-enquête se dessinait déjà.

C'est à partir d'un carnet de Nadejda intitulé « MALVESI » et où figure une liste de « personnes à contacter » que l'enquêteur improvisé commence à tirer des fils. Pour une entrée en matière, on peut dire qu'il tombe sur le bon témoin : André, natif de Carcassonne, docteur en biologie végétale et ancien directeur de recherche en sciences de l'environnement à l'INRA. Retraité, il habite à une dizaine de kilomètres de Narbonne. Il connaît l'histoire de Malvési depuis ses origines sur le bout des doigts. Elle est pour le moins salée : 500 000 tonnes d'uranium ont été transformées et purifiées depuis la création du site et un million de tonnes d'acide nitrique concentré a été utilisé pour ce faire. On retrouve de l'uranium tout autour de Malvési, ponctue André, mais aussi du protoxyde d'azote, toutes les rivières sont polluées aux alentours et Narbonne détient le record des taux de cancer du poumon en Occitanie. Viva la vida !


La force d'énonciation du Malvési de Sébastien Navarro tient pour beaucoup à la forme d'écriture qu'il a trouvée – et qui, au fond, quel que soit le thème traité, est presque naturellement la sienne. Nous sommes là dans une enquête faisant polar noir écologico-métaphysico-politique. Comme le bonhomme, qui est un savant expert dans ce genre de littérature, connaît bien ses règles et ses meilleurs auteurs – Manchette, notamment –, il en tire la substantifique moelle pour s'exposer, comme sujet actif d'une enquête où, de découverte en découverte, il mesure l'énormité d'une authentique catastrophe humaine, mais aussi, et c'est douloureux, le poids de remords lié à la légèreté avec laquelle il l'avait appréhendée du temps où Nadejda cherchait son soutien et son implication.

C'est sans doute au croisement des révoltes et des douleurs qu'elles génèrent qu'il faut chercher le ressort de cette quête éperdue de vérité concrète et de cette impérative nécessité de retrouver des témoins. L'ardeur à la tâche que l'enquêteur Navarro y met en atteste. Après André, ce sera Hervé, ingénieur et prof militant à « Sortir du nucléaire » ; Michel, un travailleur d'Orano-Malvési, mécano de son métier qui ressentit, à trente-deux ans, le premier symptôme – la fatigue – d'une leucémie lymphoïde reconnue maladie professionnelle dix ans après et dont il souffre toujours ; des membres de « Transparence des canaux de la Narbonnaise » (TCNA) qui lui donnent l'impression d'être enferrés dans une stratégie de « dramatisation sans issue » ; Joël, un menuisier natif de Narbonne et décidé à y rester malgré son taux d'urine glyphosaté, menuisier et ex-faucheur-volontaire, s'inscrivant dans toutes les luttes contre le Monstre depuis qu'il a vu la digue céder et dégueuler toutes ses saloperies sur le jardin de ses amis ; ou encore Ghislaine, installée malgré elle en zone Seveso depuis 1999, découvrant que les charmantes collines au loin ne sont en réalité que des tas de déchets, témoin de la même catastrophe que Joël, et décidée tout autant que lui à ne pas déserter.

Parmi ces témoins, Maryse, elle, est un cas hors norme – « une militante de gauche écolo et antinucléaire qui phosphorait avec l'énergie nucléaire », écrit le narrateur. Et, pour le coup, tout le prouve : docteur en physique nucléaire, la dame, adhérente à diverses assos écolos, a suivi de très près, en professionnelle qu'elle était, la catastrophe de l'usine chimique AZF à Toulouse qui, en 2001, a fait 31 morts et 2 500 blessés ; en 2019, c'est une quantité incroyable de chlore qui a failli sauter à la gueule des Rouennais (et au-delà), conséquence de l'incendie de Lubrizol, usine américaine de lubrifiant automobile de La Grande Paroisse, où près de 10 000 tonnes de produits chimiques sont parties en fumées toxiques. Le côté paradoxal, pour ne pas dire contradictoire, du personnage de Maryse est touchant. Sa manière d'être dedans, en travaillant indirectement pour l'industrie nucléaire, et dehors, en manifestant un soutien, même critique, aux militants antinucléaires locaux la rend globalement insaisissable. En fin de compte, d'une certaine manière, elle choisira son camp, si l'on peut dire, en acceptant une proposition du préfet de l'Aude de coprésider un « comité de suivi des rejets ». Se targuant du soutien de militants antinucléaires locaux partisans du moindre mal, Maryse a accepté la mission. Quant à se demander, comme le fait le narrateur, si Maryse fut au moins effleurée par l'idée que cette proposition politique pouvait relever d'un piège tendu par la firme en gonflant son « capital probité », on ne le saura pas. Il est probable cependant que, dans sa communication, Orano-Malvési a dû se targuer souvent de compter dans ses rangs, comme l'écrit l'auteur, « une scientifique chevronnée et de surcroît militante notoirement antinucléaire ». Telle est l'ampleur des contradictions au sein du peuple. Navarro ne les juge pas, mais il les prend dans les gencives et continue de tourner en rond. « La Citadelle se foutait des colères et des peurs populaires, écrit-il, c'était une grasse douairière qui savait son cul indétrônable. » Il y a de cela. La Citadelle animait les controverses en les nourrissant. Une copine plutôt rabrouante, Mona, lui remonte les bretelles : il ne faut pas lâcher, et encore moins quand on a été Gilet jaune et occupant de ronds-points. Et de préciser : « La guerre contre le nucléaire, elle n'est ni de position ni technique. Elle est sociale. »


Navarro nous donne à voir le nucléaire dans la réalité du bourbier quotidien qu'il est. Pro ou anti, le nucléaire est là pour un bout de temps, sans solution pour traiter ses déchets aussi nocifs que durables, ni protocole crédible des ingénieux ingénieurs pour démanteler les centrales, même trop vieilles – nous rappelant que « quarante ans après son arrêt, la centrale de Brennilis dans les monts d'Arrée n'était toujours pas démantelée ».
Loin des luttes qui s'attaquent spectaculairement aux imposantes centrales avec leur panache de fumée blanche, à ces petits bijoux techniques de production d'une énergie désormais classée comme « verte », ou à la giga-promesse d'enfouissement des déchets à Bure, l'enquêteur Navarro décale la focale, nous invitant à regarder la forêt et pas seulement l'arbre qui la cache. Malvési n'est qu'un maillon. Pas une centrale, une usine de retraitement de l'uranium. Et le désastre est tout autant ici que là. À chaque fois que les pollutions ne peuvent plus être tues, une nouvelle « solution » ajoute son lot de destruction du pays, de l'eau, du pinard – longtemps, Malvési fut le nom d'un domaine viticole –, de nos corps.
L'enquête offre aussi en creux une réflexion sur nos militances : marqué profondément par le vent frais des Gilets jaunes, et pas prêt à renoncer à ce qui s'y est proposé, c'est avec ce regard qu'il interroge les luttes et dresse ce portrait des oppositions à l'usine. De Nadejda avec sa verve écolo à Ghislaine et le collectif COL.E.R.E – sigle anarchiquement ponctué pour signifier Collectif pour l'environnement des riverains élysiques [1] –, de Joël et les collectifs d'habitants aux cégétistes attachés aux questions de l'emploi, des lanceurs d'alerte solitaire, experts ès-nuk' ou santé, aux collectifs résignés s'attachant à la gestion des catastrophes, des tenants des négociateurs du oui-mais aux plus radicaux.


À la fois mordante et fraternelle, acérée et aérienne, gouailleuse et stylisée, la plume de l'ami Sébastien Navarro s'applique à nous faire toucher du regard ce que l'horreur nucléariste nous dit de notre époque, mais aussi de nos lâchetés, de nos craintes, de nos égarements et de nos colères infinies.

Freddy GOMEZ


[1] Les Élysiques, l'une des premières civilisations de la région, désignaient un peuple vivant à l'âge du fer entre Cap d'Agde et Leucate, pratiquant l'agriculture et la pêche et commerçant avec les Phéniciens, les Étrusques et d'autres peuples italiques. Vivant dans des oppida, petites cités perchées, leur capitale était l'oppidum de Montlaurès, si cher à l'auteur

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