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12.10.2026 à 15:41

« On rate nos leçons pour vous en apprendre une » : ode à cette jeunesse révoltée

douchez.oceane

Il est de ces mouvements sociaux qui forment politiquement pour le reste de sa vie. Le mouvement lycéen bouscule ce vieux monde, qui ne comprend pas l’infinité de raisons à se révolter. Cette jeunesse demande simplement à pouvoir étudier dans des conditions dignes et égalitaires. Mais ce pouvoir ne veut rien savoir. Alors l’heure n’est plus aux explications, il est à la révolte permanente. • Par Edwin Malboeuf « Vous condamnez les.. Read More

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Texte intégral (2830 mots)

Il est de ces mouvements sociaux qui forment politiquement pour le reste de sa vie. Le mouvement lycéen bouscule ce vieux monde, qui ne comprend pas l’infinité de raisons à se révolter. Cette jeunesse demande simplement à pouvoir étudier dans des conditions dignes et égalitaires. Mais ce pouvoir ne veut rien savoir. Alors l’heure n’est plus aux explications, il est à la révolte permanente. • Par Edwin Malboeuf

« Vous condamnez les violences ? ». « Est-ce que la France insoumise est à la manœuvre ? ». « Vous appelez au calme ? ». Voilà en boucle les trois questions que posent les journalistes de plateaux jusqu’à la nausée à leurs intervenants en guise de préalable à la discussion. Peu résistent à l’injonction. Il faut dire qu’elle constitue une sorte de droit d’entrée au dialogue entre gens raisonnables, entre gens de la bonne société. Pourtant il faut résister. Résister à déplorer les camions de pompiers brûlés, les lycées en flamme, les policiers frappés au sol. Et dire que tout ceci n’est rien face à la violence institutionnelle.

Chaque jour, des récits et contre-récits viennent alimenter le débat public, en posant comme souvent la mauvaise question. « A-t-il ramassé cette grenade ? », après qu’un ado de 15 ans ait perdu sa main à Lens, alors que la bonne question serait « Pourquoi l’Etat attaque des adolescents avec des armes de guerre ? ». Et comme on peut le lire sur l’une des multiples pancartes très inspirées aperçues sur les blocus, en manifestation ou sur les réseaux : « Chacun défend les siens : les gauchistes, les lycéens ; les droitards, les poubelles ».

Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, dont la justice a établi que l’on pouvait le traiter de cuve à pisse défend son camp. « Vous avez sur la droite et l’extrême droite de l’échiquier des gens qui disent qu’il y a des consignes de retenues : c’est faux. Il n’y a aucune consigne de retenue et aucune consigne de ne pas utiliser tout l’armement intermédiaire à disposition des forces de sécurité intérieure » a déclaré Laurent Nuñez, sur TF1 le 2 octobre. Cela n’aura échappé à personne. Il a également dit « qu’il n’avait pas à présenter d’excuses » aux lycéen.nes. Tout est proportionnel, tout est sous contrôle. La police mutile la jeunesse avec les encouragements du pouvoir, pour faire plaisir aux fachos et aux réactionnaires. Rien ne saurait entraver la marche du monde bourgeois, il n’y a plus d’argent de toute façon, on a tout donné aux riches.

L’on pourrait même trouver les revendications lycéennes plates, presque décevantes, et qui se résument ainsi : s’éduquer dans des conditions dignes et égalitaires. Quand on a connu l’enfer carcéral de l’école, son formatage, ses notes, ses heures de cours abrutissantes, ses heures de colle, ses punitions, sa discipline, son incitation au silence, ses emplois du temps à n’en plus finir ; demander plus de geôliers, de meilleures geôles, et des chaises pour les geôles peut surprendre. Et face à des revendications de cet ordre, il eut été facile, pour un pouvoir normalement constitué, c’est-à-dire pas en voie de délabrement fascisant comme c’est le cas du pouvoir macroniste, d’y répondre favorablement. Mais comme depuis le début de son règne, Macron a préféré taper qu’écouter, réprimer férocement plutôt que de comprendre.

« La jeunesse emmerde le Front national »

Cette génération, oui, a un rapport différencié au travail que les boomers ne veulent pas comprendre. Iels ne veulent plus être un esclave à vie du système capitaliste. Car quel est l’avenir après le bac ? Une sélection pour les études supérieures d’où sont écartés minutieusement les classes populaires et les étrangers, un tri classiste et raciste, un marché du travail qui ne rémunère pas suffisamment pour bien-vivre, une retraite qui s’éloigne toujours plus, des services publics attaqués constamment, un système social démantelé, et surtout en point d’orgue, une planète qui brûle sans que personne ne bouge. Voilà de la matière pour foutre le feu.

Le sociologue Vincent Tiberj l’a montré à travers ses travaux : la jeunesse est massivement acquise aux idées de la gauche. Des slogans de manifs contre la répression policière et le Rassemblement national, aux revendications égalitaires où l’on voit des lycées bourgeois ou des universités d’élite du centre parisien en soutien aux lycées banlieusards, en passant par les « Siamo tutti antifascisti » scandés à chaque occasion.

« BFM désinformation », « La police vous parle sur Cnews tous les jours »

Acrimed, association de critique de médias qui vient de fêter ses 30 ans d’existence, a publié une infographie montrant qu’aux premiers jours du mouvement, sur les journaux télévisés de France 2 de 13 Heures et 20 Heures, seuls 8% du temps d’antenne étaient consacrés aux revendications, et 75% aux violences et dégâts matériels. Dès lors, certains journalistes ont été conspués, d’autres comme ceux de Frontières, média d’extrême droite, se sont fait tout simplement virer, à raison. Comme chaque mouvement social qui déborde un tant soit peu des rives bienséantes, les médias opèrent le tri entre les bons et les mauvais manifestants, entre les gentils pacifistes et les méchants casseurs. Il s’agit pourtant d’un tout, car la casse matérielle fait partie des tactiques, et force est de constater que jamais aucune manifestation pacifiste n’a obtenu quoi que ce soit. Et lorsque la cause est légitime, l’opinion publique approuve.

Un sondage de l’institut Elabe pour BFM TV paru le 7 octobre donne deux tendances contraires. Il montre à la fois qu’une majorité (55%) de sondés soutient le mouvement, et que 72% sont en accord avec les revendications. De l’autre côté, les sondés estiment à 65% que l’usage de la force n’est pas excessif, et même 24% que ce n’est pas suffisant. Qu’en dire ? La population approuve le mouvement, guère la méthode.

Comme toujours, en face, ils ne comprennent pas. Et ne veulent pas comprendre. L’ordre normal des choses est troublé : comment est-ce possible dans notre monde merveilleux ? Ce ne peut être qu’une instrumentalisation de la France insoumise répète-t-on ad nauseam sur les plateaux. Ces jeunes sont bien trop ignares pour porter eux-mêmes leurs revendications. Le Point et CNews voient eux, la main des Frères musulmans derrière le mouvement, dans un délire paranoïaque et raciste. Sur LCI, Dominique Moïsi, géopolitologue, propose lui, pour changer, l’influence russe : « Bien sûr on n’en sait rien, mais ça fait partie des hypothèses que l’on peut présenter ». Le complotisme bourgeois se porte bien, mais personne ne le nomme, car ils sont la raison.

Ils ne comprennent pas. Alors sans doute faut-il arrêter de perdre du temps à leur expliquer. A leur expliquer que nous ne voulons pas de ce monde, où le dressage commence à l’âge de 3 ans jusqu’à la fin des études supérieures pour celleux qui y accèdent, avant d’entrer sur un marché du travail qui broie les corps et les âmes pour la plupart des personnes jusqu’à 65 ans. Qu’il n’y a rien de réjouissant à passer sa vie sous l’autorité des parents, des maîtres, des contre-maitres, des patrons, des professeurs, des flics, des élus, des préfets, des juges. Qu’on les emmerde puissamment, et que notre vie devra désormais se résumer à se libérer de ces chaînes, avec comme seul espoir d’y parvenir un jour.

La Gen Z montre la voie

Il y a un décalage entre cette jeunesse que l’on qualifie de fainéante, abrutie aux jeux vidéos et aux réseaux sociaux, et sa vigueur, sa politisation, sa détermination que l’on voit jaillir dans la rue. En vérité, rien de bien neuf dans ce conflit générationnel. Chaque génération est un nouveau peuple, et se confronte à ses aînés. Cette insolence magnifique face aux éditorialistes de cour, ou face aux flics comme Alexis Durey, étudiant et militant trotskiste à Révolution permanente, qui tutoie un policier sur le plateau de France Info et lui demande de se taire pour le laisser terminer parce qu’il n’est pas en service.

Tout ceci a quelque chose de jouissif. Cette jeunesse réveille le pays à quelques encablures de l’élection présidentielle, mettant à l’agenda leurs revendications, alors que tous les mouvements sociaux n’ont été que défensifs sous la Macronie, face à un projet de loi ou des augmentations de taxe. Aujourd’hui, nous assistons à un mouvement de feu face à la destruction méthodique du système éducatif français, sans qu’une étincelle particulière ne soit venue allumer la mèche, si ce n’est des années de réformes iniques, de tri algorithmiques des parcours en études supérieures, de précarisation de la jeunesse qui fait la queue en nombre à la banque alimentaire, de professeurs recrutés en job dating, de délabrement du bâti, de rats à la cantine, de classes surchargées.

« Emeutes, violences urbaines » : la matraque ainsi justifiée

À l’heure de ces lignes, on dénombre 6 000 gardes à vue, dont 90% de personnes mineures. Soit presque autant d’interpellations en dix jours, que le mouvement des Gilets jaunes en un an. Et là encore, des mains arrachées, des visages éborgnés, tuméfiés, des crânes fracturés, des dents cassées, des tentatives de noyade (!), des vies brisées. A l’évidence, si nous regardions se dérouler ces événements dans n’importe quel autre pays, on crierait tous à la dictature, d’autant plus s’agissant d’adolescents ainsi réprimés. Et comme dans tout pays autoritaire, le pouvoir envisage de couper les réseaux sociaux pour calmer la révolte, voire même à interdire le premier parti d’opposition. Mais nous sommes en France, et la bourgeoisie radicalisée jusqu’à la moelle a tant peur de perdre ses privilèges qu’elle sera toujours prête à tout pour les conserver, jusqu’à martyriser ses propres enfants. Pour justifier cette violence d’Etat, le cadrage médiatique accompagne le discours politique. On va parler « d’émeutes », de « violences urbaines », de « scènes de chaos », qui n’ont donc plus rien à voir avec un gentil mouvement adolescent, et que l’on peut donc matraquer.

Les flics affichent même fièrement sur les réseaux le matériel manifestant confisqué, pour se protéger des gaz comme des lunettes de piscines ou des masques. Il faut donc venir à nu, se faire mutiler avec le sourire, n’o

 

cherons les boucliers, on laissera tout brûler », actant ainsi qu’effectivement le pouvoir ne tient plus qu’à une rangée de CRS, sans comprendre que le mouvement de révolte n’attend que ça, que les flics baissent les boucliers, se calment, et éventuellement se mettent en retrait à tout jamais.

ffrir aucune forme de résistance, ni d’auto-défense, les flics sont là pour votre bien, et si vous êtes embarqués c’est car vous avez fauté. Et cette même police qui par la bouche d’un de ses représentants syndicaux, Reda Belhaj dit : « Si l’un de nous tombe, nous lâ

Mais il en va de l’ordre public. Cet ordre normal des choses, où les lycéens sont sommés de se taire, d’étudier, les travailleurs de se rendre au travail, les soignants de soigner, les transports de rouler, et ainsi va la vie en démocratie. Pourtant, ces jeunes l’ont déjà compris. Manifester sagement dans les parcours autorisés n’amène à rien. N’existe plus que le feu.

On voit fleurir sur les réseaux sociaux de nombreux commentaires réactionnaires qui disent en substance : « De notre temps, c’était pareil, et on fermait notre gueule ». Se rendent-ils compte du contre son camp de ce propos ? Nous avons souffert et nous n’avons rien dit, alors prier de faire pareil, et de subir la violence du système bien docilement. D’autant plus que c’est faux. Ce mouvement lycéen et étudiant a des précédents. 2006 contre le Contrat première embauche, mais aussi 1998 et 1990 qui portaient les mêmes revendications qu’aujourd’hui. Il y eut également 1986 contre la loi Devaquet qui prévoyait, déjà, la sélection l’entrée des universités, et qui s’est terminé avec la mort de Malik Oussekine dans un hall d’immeuble, matraqué par les voltigeurs, que l’on a vu renaître pendant les Gilets jaunes sous l’appellation Brav-M. Et bien sûr Mai-68, dont de nombreuses pancartes font écho actuellement. Pour que la comparaison fonctionne, on attend le réveil des travailleurs et travailleuses. Les centrales syndicales en ont décidé autrement et ont appelé à une mobilisation le… 5 novembre. Puisse le feu ne pas s’éteindre d’ici là, quoique, avant, il y a le 17 octobre et un relais important sur les réseaux à faire revenir les Gilets jaunes.

« La jeunesse est un art », écrivait Oscar Wilde. Sachons apprécier la performance artistique à l’œuvre en ce moment, et ajoutons à ce tableau, nos coups de pinceaux pour des jours meilleurs.

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05.10.2026 à 16:42

Accompagner la sexualité des personnes vulnérables : un défi majeur

douchez.oceane

Émilie Saugrain est conseillère en santé sexuelle, praticienne en sexologie. Auparavant éducatrice spécialisée pendant 15 ans, elle est intervenue auprès de personnes en situation de handicap, mais aussi en addictologie (en CAARUD, en CSAPA) et en centre d’hébergement qui accompagne aussi des personnes usagères de drogues. En 2021, elle ouvre son cabinet en tant que praticienne en sexologie. En parallèle, elle anime également des ateliers sur la vie affective et.. Read More

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Texte intégral (3551 mots)

Émilie Saugrain est conseillère en santé sexuelle, praticienne en sexologie. Auparavant éducatrice spécialisée pendant 15 ans, elle est intervenue auprès de personnes en situation de handicap, mais aussi en addictologie (en CAARUD, en CSAPA) et en centre d’hébergement qui accompagne aussi des personnes usagères de drogues. En 2021, elle ouvre son cabinet en tant que praticienne en sexologie. En parallèle, elle anime également des ateliers sur la vie affective et sexuelle auprès de personnes en situation de handicap, majoritairement en institution. Elle nous raconte ici comment nous sommes tous emprunts de nos représentations et l’importance de se déconstruire pour arrêter de penser à la place des premie.res concerné.es.

• Par MaD

Mouais : Qu’est-ce qui a fait que tu es partie de l’éducation spécialisée pour t’orienter vers un accompagnement plus spécifique comme la sexologie ?

Émilie Saugrain : Je travaillais avec des personnes en situation de handicap, avec un handicap TSA (Trouble du Spectre de l’Autisme), dans une classe spécialisée avec des ados et jeunes adultes entre 12 et 20 ans. À un moment donné, ce n’est pas moi qui me suis posé la question, c’est eux qui m’ont posé des questions auxquelles je n’avais pas de réponse. C’est parti de la demande des jeunes. Pour la petite anecdote, j’étais en atelier en train d’enfiler des perles avec un jeune qui est allé aux toilettes. Il est revenu et a littéralement posé son sexe en érection sur la table. Il n’avait pas accès au langage, et j’ai senti dans ses yeux un « qu’est-ce qui se passe ? ». Il avait 14 ans, je l’ai renvoyé trois fois aux toilettes. Mes collègues m’ont dit : « Comment ça, tu l’as renvoyé aux toilettes alors qu’il a une érection ? » Là, je me suis rendue compte à quel point on avait zéro connaissance. On travaillait avec des adolescentes qui avaient leurs règles, il n’y avait pas d’ateliers qui accompagnaient les jeunes femmes avec leurs règles. On le faisait au quotidien, mais sans préparation ni explications. On les accompagnait à la mise en place de serviettes hygiéniques où on essayait d’intervenir le moins possible pour préserver leur intimité, mais au niveau de l’accès à l’information, il n’y avait rien. J’ai demandé une formation « sexo et handicap », puis un DU (Diplôme universitaire) en santé sexuelle parce que je me suis aperçue que ça touchait tous les résidents et qu’on avait tous besoin d’une formation. J’ai aussi animé des groupes de parole en addictologie avec des femmes usagères de drogues et travailleuses du sexe : des ateliers sur la sexualité, la prévention des grossesses non désirées, le cycle, le consentement. Jusqu’à présent, les ateliers proposés étaient très médicaux et axés sur la prévention des risques. L’idée, c’était de rajouter une part de sexualité comme du bien-être, quelque chose de bon pour la santé, aborder la connaissance du corps, le clitoris, les troubles de l’érection liés aux produits et leur impact sur la virilité. C’est tout ça qui m’a motivée à ouvrir mon cabinet.

Mouais : Tu as senti qu’il y avait un manque de connaissances et de prise en compte des personnes en tant que telles, avant d’être des personnes en situation de précarité ou accompagnées en institution ? Il y avait un problème d’accès aux droits ?

Émilie Saugrain : Oui, c’est un problème systémique. De manière générale, que l’on soit en institution ou dans la population générale, la sexualité est un sujet tabou. Pour les personnes qui passent par nos institutions, ce n’est pas vu comme une priorité. Il y a toute une question d’infantilisation qui fait que, pour les personnes en situation de handicap, on a tendance à les désexualiser. Mais c’est pareil pour les personnes sans domicile fixe : on part du principe que la priorité c’est le travail, le logement, manger, alors que la pulsion de vie liée au fait d’être en couple ou d’exprimer de l’amour est une énergie positive qui peut les booster. On a tendance à séparer ces notions, alors que ça nous aide. Le caractère tabou de base dans la société générale a un impact encore plus fort dans les structures.

Mouais : Quel regard tu portes sur l’accompagnement éducatif des personnes sur ces questions de la vie affective et sexuelle ? Où en est-on aujourd’hui ?

Émilie Saugrain : Les choses évoluent. Ce serait dur de dire que ça n’évolue pas. Si on prend cinq minutes pour écouter les personnes en situation de handicap, souvent elles ont les réponses, les solutions, les demandes. En ouvrant des espaces de parole et des ateliers, je m’aperçois qu’ils savent déjà où sont les limites, quels sont les blocages. Mais il y a encore des réticences parfois individuelles de la part des professionnels. Par des peurs, par le caractère tabou, par la peur de tout mélanger ou de dépasser le cadre. Souvent, ils me demandent : « C’est quoi la loi ? » Ils ont peur de dépasser les limites intimes avec une personne et d’être hors cadre. Le manque de formation les bloque, donc ils préfèrent ne rien faire plutôt que de dépasser certaines limites.

Mouais : Est-ce que toi-même tu as évolué dans tes représentations de la sexualité et de l’accompagnement ?

Émilie Saugrain : Oui, clairement. Au départ, ce qui me faisait peur en tant qu’éducatrice spécialisée, c’était la question de la loi : jusqu’où je peux aller dans l’accompagnement pour proposer une information adaptée, être à l’écoute sans aller trop vite ou projeter ma propre expérience. Il y a tout un travail à faire sur nos représentations sociales en tant que professionnels, pour déconstruire et accueillir la parole de la personne sans projeter. J’ai déconstruit cette idée de « on sait mieux qu’eux ce qui est bon pour eux ».

Mouais : J’ai l’impression que quand on parle d’accompagnement, on a tendance à considérer que c’est une prise en charge unilatérale d’un.e professionnel.le vers un.e usager.e, comme si c’était le professionnel sachant qui allait former et soutenir la personne. Est-ce que ça a bougé ? Y a-t-il de nouvelles formes d’accompagnement actuellement ?

Émilie Saugrain : Les choses avancent avec les formations sur l’autodétermination. Les lois de 2002 et 2005 sont de plus en plus maîtrisées et ont fait bouger les choses sur l’inclusivité des lieux, la désinstitutionnalisation, et le droit à une vie sexuelle épanouissante au même titre que tout le monde. Moi, j’essaie de co-construire, de donner de la valeur à la parole de la personne qu’on accompagne. Je viens compléter. Quand ils ont des questions, je partage de l’information, mais c’est de la co-construction. Moi aussi j’ai du apprendre sur la sexualité, sur le corps, comment il fonctionne, les fonctions sexuelles, ce qui existe, quels sex-toys sont adaptés…

Mouais : Dans tes ateliers, à qui tu t’adresses en priorité, aux professionnel.les ou aux usager.es ?

Émilie Saugrain : Je bosse pour les personnes que j’accompagne. Je ne travaille pas pour mes collègues ou pour la structure, je suis un outil. Je leur dis : « Utilisez-moi comme un outil, posez-moi des questions. » Lors des premiers ateliers, on co-construit le programme en notant ce qu’ils savent déjà, les limites de la structure, les blocages, et on cherche ensemble comment atteindre une vie sexuelle épanouissante.
J’aime bien travailler avec un référent dans la structure pour faire le lien. Une fois que je suis partie, le plus dur reste la mise en place. Quand des résidents ont fait plusieurs années d’ateliers, ils acquièrent une masse de connaissances incroyable, parfois plus que les salariés. L’idée serait de valoriser leurs connaissances pour qu’ils puissent eux-mêmes accompagner ou former les salariés. Mais c’est pour ça que j’aime aussi travailler avec les équipes salariées, car ce sont elles qui vont être aidantes au quotidien pour la mise en place (par exemple sur les limites, l’aide matérielle, etc.). Certain.es professionnel.les sont à l’aise avec ça, d’autres non.
Concernant la validation des compétences des résidents, je me suis rapprochée d’une accompagnatrice pair en santé sexuelle pour travailler sur mon validisme et me déconstruire. C’est elle qui m’a poussée à me questionner. C’est ok que les résidents aient une formation et qu’ils forment les salariés, mais à un moment donné, il faut arrêter de les utiliser comme bénévoles. Et j’ai quand même envie de rendre à César ce qui appartient à César : cette question-là m’a été posée parce que on me l’a mise devant le nez, mais c’est pas moi toute seule, et c’est une personne en situation de handicap qui me l’a fait émerger. Ce n’est pas venu de moi. D’où l’importance de toujours questionner sa pratique et son validisme.

Le validisme et le rapport de domination dans l’accompagnement

Mouais : Peux-tu développer le concept de validisme et comment il s’exprime dans notre société ?

Emilie Saugrain : C’est un système d’oppression et de discrimination envers les personnes en situation de handicap. On part du principe que les personnes valides sont la norme, et on regarde tout à travers ce prisme. Nos regards et nos décisions sont influencés par le fait d’être valides. On impose un système, une manière de faire, des bâtiments ou un accompagnement qui ne sont pensés que par et pour la personne valide. À aucun moment on ne prend véritablement en compte la personne en situation de handicap. Il y a un réel système de domination envers celles et ceux qu’on estime « non valides », sans considération pour leurs besoins réels.

Mouais : Justement, ton travail consiste à réajuster ce curseur pour sortir d’un rapport de domination et faire avec les premières personnes concernées ?

Emilie Saugrain : Exactement. Mon premier travail a été de me questionner moi-même et de réaliser que je faisais preuve de validisme. Il a fallu admettre : « Oui, en tant que personne valide, je fais du validisme ». À partir de là, l’enjeu est de se remettre en question à chaque atelier ou formation qu’on anime, d’interroger son regard sur ses pratiques et ses représentations passées.
Par exemple, quand je travaillais avec des adolescentes qui avaient leurs règles, qui exprimaient des douleurs et ne voulaient pas aller à la piscine, il m’est arrivé d’être franchement relou. Je ne me positionnais pas correctement, alors même que je sais ce que c’est d’avoir ses règles ou le syndrome prémenstruel (SPM). À aucun moment je ne me posais la question du SPM pour les personnes que j’accompagnais. C’était problématique : mon regard était biaisé et sous-estimait leur vécu. Quand je m’en suis rendue compte, ça m’a vraiment mis à mal mais c’était nécessaire.

Mouais : Mais cela demande une vraie compétence de prendre du recul sur sa propre pratique, de se remettre en question et de sortir d’une forme de « toute-puissance » qu’on peut avoir en tant que personne valide sur des personnes plus vulnérables…

Emilie Saugrain : Très vite, j’ai aussi questionné le pouvoir qu’on a en tant qu’éducatrice spécialisée. On détient un pouvoir de domination de base si on ne questionne pas notre rapport à l’accompagnement. On a beau mettre tout ce qu’on veut en place, le rapport reste déséquilibré. C’est encore déséquilibré aujourd’hui, et il y a encore des discriminations dans les structures.
Ce qui m’a aidée, c’est de me rapprocher de collectifs comme Les Dévalideuses, qui font un super travail de déconstruction. Pour comprendre le validisme, il faut lire ce qui est écrit par des personnes concernées et qui luttent. Se confronter aux écrits des personnes accompagnées par des travailleurs sociaux — je parle des travailleurs sociaux car c’est mon métier —, ça a été un vrai coup de poing dans la figure et un électrochoc. C’est grâce à leurs voix, leurs écrits, leurs mots parfois très durs, que j’ai pu repenser toute ma pratique.

La vie affective et sexuelle à l’adolescence

Mouais : Quand on parle des adolescents, j’ai l’impression que la notion de « vie affective et santé sexuelle » fait peur, d’autant plus avec des jeunes en situation de handicap.

Intervenante : C’est fou, parce qu’il y a une méconnaissance globale de la puberté. Mettre de côté la question de la sexualité à l’adolescence est une blague internationale ! Les caractères sexuels primaires et secondaires se développent à ce moment-là. On peut faire ce qu’on veut, pleurer dans un coin ou être en PLS, physiologiquement, il se passe un truc sexuel.
Parfois, je me dis que mettre en avant « la vie affective » plutôt que « la sexualité », c’est une manière de passer de la pommade aux gens pour leur dire : « Ne vous inquiétez pas, on ne va parler que d’affectif ! ». Mais la sexualité ce n’est pas sale, c’est sain ! C’est un travail de représentation. Les règles, l’érection à 14 ans, l’éjaculation… Ce sont des fonctions sexuelles et physiologiques. Le nier est problématique. Pour les personnes en situation de handicap, c’est précisément parce qu’il y a cet aspect physiologique qu’on doit se poser la question. Si un jeune a une érection et ne comprend pas ce qu’est ce liquide blanc, c’est ce besoin de comprendre qui doit nous pousser à lui répondre.

Mouais : En évitant d’en parler, on entretient finalement un tabou ?

Emilie Saugrain : Oui, mettre la sexualité au dernier plan, c’est valider l’idée que ce n’est « pas bien », et continuer de perpétuer ce discours. Si on ne leur donne pas d’informations, on les met en danger. On s’offusque qu’un jeune de 15 ans se masturbe devant tout le monde, mais si personne ne lui a expliqué à 5 ans qu’il y a des espaces privés pour cela, comment peut-il le savoir ?
Les ateliers de vie affective et sexuelle pour les plus jeunes, c’est de la protection. C’est leur réapprendre qu’ils sont des êtres humains à part entière. Car il y a aussi un système de domination des adultes sur les enfants. Leur cacher des informations adaptées à leur âge sous prétexte d’utiliser des métaphores comme « la coccinelle » ou « la fleur » au lieu des vrais mots du corps, c’est dangereux. C’est précisément parce qu’on ne leur donne pas l’information que certains adultes vulnérabilisent ou agressent ces enfants. L’information les protège. On doit leur expliquer que leur corps leur appartient, qu’il y a des parties intimes, qu’on ne se met pas nu n’importe où, et que si un adulte leur demande de garder un secret, c’est grave et il faut en parler.

Mouais : Si on élude ces questions pendant l’enfance et l’adolescence, on forme des adultes vulnérables ou qui peuvent adopter des comportements problématiques par manque de repères…

Emilie Saugrain : Exactement. On va parfois s’offusquer en tant que professionnels et parler d’« hypersexualité ». Mais il faut arrêter avec ce terme ! On me dit parfois : « Oui mais avec telle pathologie, ils ont plus de libido, moins de limites ». Mais est-ce qu’on a pris 5 minutes pour savoir si on leur a transmis l’information avant de les condamner ? La sexualité n’est pas innée, elle s’apprend. La procréation est biologique, mais les codes sociaux s’apprennent. Si on ne leur partage pas ces codes, comment peuvent-ils les deviner?

Le rôle des parents et le cadre légal

Mouais : Quel rôle jouent les parents dans tout cela ? Notamment pour les personnes adultes en situation de handicap ou vivant en institution, où les parents restent parfois très interventionnistes sur la question de l’intime ?

Emilie Saugrain : Les parents ont un rôle à jouer pour tous les enfants, mais ils sont eux-mêmes issus de cette culture du tabou autour de la sexualité. Ce qui est difficile pour un parent, c’est d’adapter l’information à la tranche d’âge sans projeter ses propres angoisses.
Sur le plan du droit, les parents n’ont pas « plus de droits » sur la vie intime d’un.e majeur.e protégé.e. La loi protège avant tout la personne accompagnée. Même sous tutelle, la loi (notamment les évolutions depuis les lois de 2002, 2005 et 2019) stipule qu’un parent ne peut pas s’opposer au mariage ou à la vie amoureuse de son enfant majeur en situation de handicap. Le consentement de la personne est primordiale. Après, entre la loi et le terrain, il y a parfois un écart et des dérives discriminatoires où l’on vient de manière très intrusive « vérifier » la validité d’une relation amoureuse.

Mouais : Pour les professionnels ou les parents qui manquent de repères, quels outils ou ressources préconises-tu ?

Emilie Saugrain : Il ne faut pas hésiter à s’appuyer sur des supports existants. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de livres, de bandes dessinées et de guides formidables. Par exemple, les ressources du collectif Les Dévalideuses, le travail d’Orgasme Et Moi (notamment leur livre sur l’éducation à la santé sexuelle), ou encore le livre Le petit livre illustré de mon intimité.
Pour un.e professionnel.le, la première étape avant de monter un atelier, c’est de se former et d’interroger ses propres représentations. Il ne faut pas aller trop vite ou tout projeter. Et surtout, en institution, il faut vérifier si la vie affective et sexuelle est inscrite dans le projet d’établissement. Dès que c’est écrit noir sur blanc dans ce document, ça devient une mission officielle. Cela protège le professionnel, donne un cadre légal vis-à-vis des familles, et ouvre un véritable boulevard pour agir sereinement.

 

Ressources :
PODCAST : Le cœur sur la table, c’est quoi l’amour maitresse ? Par Lolita Rivé, journaliste et enseignante
PICTOGRAMMES ET PHOTO LANGAGE : https://www.zanzu.be/fr/sujets/corps/types-de-corps?languages=fr-fr&translation=1 https://www.sclera.be/fr/picto/cat_overview
OUVRAGES : Le petit illustré de mon intimité
Corps, amour et liberté : Les 120 questions que vos enfants vont vous poser, Charline Vermont, edition Albin Michel
SITES : https://lesdevalideuses.org/
https://www.sexpair.fr/qui-suis-je
https://www.emiliesaugrain-sexotherapie.com/

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29.09.2026 à 20:23

Géographie des amours queers en ruralité

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Journaliste indépendante basée dans les Pyrénées, Élodie Potente est entre autres l’autrice du podcast « Champs queers », et s’apprête à publier « Fierté des champs », qui narre le récit des vies LGBTQIA+ dans les zones rurales, à l’intersection de toutes les invisibilisations. Entretien à propos de ces récits et ces vies silenciées. Par Mačko Dràgàn Mačko Dràgàn : Qu’est-ce qui, initialement, t’a fait t’intéresser à ce champ de recherche, à.. Read More

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Journaliste indépendante basée dans les Pyrénées, Élodie Potente est entre autres l’autrice du podcast « Champs queers », et s’apprête à publier « Fierté des champs », qui narre le récit des vies LGBTQIA+ dans les zones rurales, à l’intersection de toutes les invisibilisations. Entretien à propos de ces récits et ces vies silenciées. Par Mačko Dràgàn

Mačko Dràgàn : Qu’est-ce qui, initialement, t’a fait t’intéresser à ce champ de recherche, à croiser thématiques LGBT+ et ruralité ?

E.P. : En 2018, je suis partie vivre dans la Drôme, dans la vallée de la Drôme précisément, un territoire très rural. Et là, en tant que journaliste et personne LGBT, j’ai eu l’impression d’un peu me « re-placardiser ». A Crest, Hervé Mariton, maire pendant 30 ans, et également député, avait lutté contre le mariage pour tous. A ce moment-là, il y avait une Pride, en 2013, dans cette ville, suivie d’une deuxième, en 2022, neuf ans plus tard. J’ai alors pris mon micro pour enregistrer. Avec l’idée, notamment, de raconter ce qui avait changé pendant ces presque dix ans, -et ce qui n’avait pas changé. Mais je me suis également rendu compte que la Drôme, un endroit plutôt progressiste, représentait un contexte particulier. Mais partout dans le pays, plein d’autres personnes vivent des choses similaires, dans d’autres territoires parfois plus difficiles. Il m’est venue l’idée de faire une série documentaire, « Champs Queer ». Dans ce cadre, j’ai aussi fait des ateliers, des séances d’écoute, et je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment beaucoup de choses à dire, et que j’ouvrais un sujet encore pas du tout ouvert à l’époque, alors même que j’étais confrontée à tout un tas d’initiatives, de Prides, de collectifs. J’ai donc eu envie d’aller plus loin, d’où le livre. Car il y avait déjà des thèses ou des recherches de sociologie sur le sujet, mais rien de grand public. J’ai donc voulu écrire pour raconter mon terrain, mais aussi me raconter moi, et documenter tout ça, dire vraiment ce que c’est d’être queer en ruralité.

M.D. : A ce propos, tu écris que grandir en tant que queer dans ce contexte, c’est « Grandir sans récits » : « Je ne me souviens pas m’être imaginée aimer une fille en grandissant. Ma construction s’est faite dans un monde cisgenre et hétéro-normé, dans une décennie et un territoire où les représentations queers ne pouvaient pas me parvenir ». Peux-tu m’en dire plus ?

E.P. : On grandit au milieu de plein de schémas de vie. Moi, je suis quelqu’un qui a grandi dans une certaine ruralité, puis qui s’est installée dans une ruralité différente de celle que j’ai connue adolescente. Et, bien qu’il y ait eu dans ma famille la cousine de ma mère, une femme trans dans le Tarn des années 1980, je n’avais pas du tout accès à ces représentations. Ça ne m’est jamais venu à l’esprit que c’était possible d’être lesbienne, et de rencontrer des gens qui seraient comme moi. J’avais l’impression d’être seule. Qu’il n’y avait pas d’endroit, pas de sociabilité qui n’était pas hétéro.
Puis j’ai beaucoup traîné dans des milieux musicaux, mais même là, je n’arrivais pas à voir vraiment d’autres schémas que l’hétérosexualité. Et en fait, il y a plusieurs raisons pour cela. D’une part, il y a le fait que globalement, dans notre culture, cette culture est sous-représentée, mais d’autre part, en réalité, il y a beaucoup de gens qui sont queers, mais qui n’ont pas osé le dire pendant très longtemps. J’ai recueilli plein de récits, des récits très difficiles à voir, de gens qui vivent au village avec parfois leurs compagnes, leurs compagnons, et qui sont lesbiennes, bi… et qui n’ont juste jamais rien dit. Et c’est très dur de retrouver ces récits, parce qu’ils n’ont jamais été enregistrés ou transmis. La représentation est invisible.
À ceci s’ajoute l’invisibilité des ruralités, qui est pour moi un sujet très important. Et on a une double invisibilité qui s’intersectionne. On ne parle pas très souvent, je ne sais pas, du fin fond du Tarn dans les médias. On ne parle pas très souvent de ce qui se passe, de positif ou de négatif dans les ruralités. Et nous, dans ces endroits, nous, LGBT+, nous n’avons pas d’histoire non plus. Donc il faut aller la chercher. Et c’est ça qui est dur.

M.D : C’est ce que tu écris quelque part dans ton livre : « Nous avons appris à détester être des ploucs tout comme nous avons appris à détester être trans, pédé, gouine, bi, queer ».

E.P : Oui, ce désamour m’a beaucoup questionné. Je me suis rendu compte qu’on m’a appris à détester de là où je viens, à ne pas dire de là où je viens. À ne pas dire que c’est un lieu dit, qu’il n’y avait pas d’adresse il y a encore 10 ans, et dire à la place qu’on vient de la métropole la plus proche. J’avais fait un exercice dans un festival, où le premier exercice, pour briser la glace, était de dire le village d’où on venait, de se placer sur une carte imaginaire. Parce que je trouve ça très important de nommer d’où on vient. Et à côté de ça, quand tu as grandi dans les années 1990, cela veut dire évoluer dans une atmosphère où ça n’est pas très cool d’être lesbienne. On nous apprend à détester les deux versions de nous, à détester son territoire tout en se détestant soi-même ; tout en écoutant des gens nous dire que cela n’est pas possible de vivre là où on l’on vit en tant que personne LGBT.
Moi j’habite dans un territoire du Nord-Est-Pyrénées, un territoire très pauvre, très peu médiatisé. Très précaire également, avec 50% de votes RN d’accord, mais en même temps, un territoire très beau de solidarité, qui a plein d’autres aspects qu’on ne veut pas voir, parce qu’on veut que les gens rentrent dans des cases…

MD : Ce que tu dis de nombreuses fois, c’est que pour toi « les ruralités sont à l’avant-garde d’autres façons de vivre », avec des réseaux d’entraide qui sont liés notamment et justement à la défection des services publics, et liées à la spécificité de ces territoires. Tu dis : « Les territoires ruraux, si pluriels soient-ils, sont au cœur des enjeux écologiques, antiracistes, féministes, agricoles, sanitaires. Et au cœur des enjeux queers ». Peux-tu développer ?

E.P. : Pour moi, et c’est une chose que je dis souvent en table ronde, si la révolution ne passe pas la ruralité, je ne sais pas où elle va se passer. Dans le sens où les luttes y sont omniprésentes. L’ADN des campagnes, c’est un ADN de luttes, de solidarités multiples. Chez moi, tous les 1ers mai, tout le monde est à fond, il y a eu tous ces blocages agricoles…. Et sans ces luttes, les gens n’auraient pas survécu en restant ici, ou en vivant ici, dans des endroits souvent abandonnés par l’État. Il y a l’aspect crucial ici de la préservation des paysages : par exemple, si les gens ne veulent pas qu’il y ait un Lidl à la sortie du village, et bien il n’y aura pas de Lidl en fait (rires). Ça ne sert à rien d’opposer l’urbain au rural, mais 70% des contre-attaques contre les projets anti-écolos de ces dernières années ont été menées en ruralité, avec de fortes mobilisations, et notamment, dans ces mouvements, de nombreuses personnes queers. Sans compter toutes les histoires passées sous les radars, non archivées….

MD : À un moment, à propos de la question de la réappropriation de nos territoires, tu cites l’initiative Queering the map, initiée sur le territoire de la nation Kanien’kehá:ka, au Canada. « Chaque point apposé sur ce planisphère interactif est une mémoire queer, un amour, un moment vécu. Un repère. Une preuve d’existence ». C’est une façon d’intégrer l’intime queer à la géographie, à la mémoire collective ?

E.P. : C’est une superbe initiative lancée par les Premières Nations au Canada. Queering the map, c’est une carte participative qui permet aux personnes LGBT de mettre un petit pin sur la carte, et de raconter une anecdote, par exemple : « J’ai embrassé pour la première fois un garçon ici », des choses plus ou moins intimes, personnelles. C’est anonyme, mais quand on regarde la carte aujourd’hui, elle est remplie, et dans le monde entier, ce qui est une façon de dire : vous pouvez dire ce que vous voulez, vous pouvez faire passer les lois répressives que vous voulez, les personnes queers sont partout.
Et c’est aussi une façon, comme tu le dis, de s’approprier son propre territoire une thématiques que connaissent bien les Premières Nations hélas…. Et récemment, j’ai vu beaucoup de Palestiniens, de gens de Gaza ayant indiqué sur la carte « le premier garçon que j’ai aimé, c’était ici sur cette plage » ; des gens qui, peut-être sont décédés aujourd’hui…. C’est beau et triste, et c’est ça s’inscrit complètement pour moi dans l’idée de ce qui s’appelle la contre-cartographie, dont le but est de dire et montrer toutes ces choses qu’on efface habituellement des cartes. C’est un de mes outils préférés pour sortir de la silenciation et, dans ce cas de figure, indiquer que s’aimer ici, s’embrasser là, faire le récit de ces amours queers invisibles voire non autorisées, c’est fort, un véritable acte politique. Et ça donne espoir.

MD : Dans un chapitre, tu écris que « lorsque l’on est queer, on apprend très tôt à faire famille autrement. Selon une équipe de chercheur·ses québecois·es, nous serions même « à l’avant-garde d’une définition plus large de la famille ». La première expérience d’homophobie est souvent vécue dans le cadre familial […] Alors, pour s’en extraire, les personnes queers se constituent des familles choisies. Elles viennent réparer ces ruptures. Elles redistribuent les liens, les soins, les loyautés. La mienne est composée d’ami·es – parmi lesquel·les beaucoup ne sont pas queers –, d’allié·es, et de mon amoureuse, avec qui sans aucun doute je fais famille, même si nous ne voulons pas d’enfants. Se dire que l’on est une famille est déjà un acte politique ». Pour conclure, et pour rester dans la thématique de l’amour politique, peux-tu revenir sur cette notion ?

E.P. : Pour moi, la « famille choisie » est déjà effectivement une notion très politique, notamment dans un pays comme la France où règne encore beaucoup un cadre nataliste hétérosexuel -enfin, nataliste, mais sans les moyens pour aider les enfants hein… Bref, quand on grandit en tant que queer, quand l’on découvre que l’on est queer, surtout pour moi dans le contexte des années 1990, dans une famille hétéronormées avec papa, maman, et les enfants, on se fait imposer l’idée que la « normalité » c’est de se mettre avec un mec pour avoir à son tour des enfants…. On a tellement peur de briser cela qu’on se recrée autour de soi cette « famille choisie ».
Personnellement, comme je l’écris, je peux dire que ma famille aujourd’hui est composée de mes amis, qui font partie des personnes que j’aime le plus dans le monde et qui sont ma vraie famille. Car la biologie ne définit pas réellement ce qu’est la famille. Il y a quelque chose de vraiment important à sortir du cadre nucléaire, qui en plus peut être vecteur de violence et rejet. D’autant plus que dans le cadre dans lequel je vis et travaille, et que j’étudie, la ruralité, cette famille nucléaire est très présente, l’idée de « normalité » est très présente. Il est donc plus difficile encore d’en sortir, et de créer autre chose autour de soi, avec la pression de rapidement se mettre en couple, si possible hétérosexuel, et de fonder à son tour une famille.
Par ailleurs, on attend souvent de la personne queer qu’elle finisse par se ranger dans le cadre hétéronormé, alors que justement être queer c’est rester hors de cette norme, -et il y a de très nombreuses façon de le faire. Ce sont des choses que l’on observe, qu’on voit beaucoup dans les maisons de drag, que j’aborde longuement dans mon livre. Dans les scènes de ballroom, de voguing, on voit qu’il y a une reconstitution de la famille avec la mère, la sœur, etc. Il y a cette façon d’accueillir des enfants qui ont été rejetés par leurs parents, et ainsi de les amener dans un chemin un peu plus serein, d’être aimé, de pouvoir inventer leur vie.

MD : Il y a d’ailleurs la députée LFI Clémence Guetté qui porte un projet de reconnaissance légale de l’amitié, avec une une proposition de loi pour faire de l’amitié un cadre reconnu.

E.P. : J’ai une amie, Johanna Cincinatis qui a écrit un livre sur ce sujet, Elles vécurent heureuses, L’amitié entre femmes comme idéal de vie [ed. Stock, 2024] qui se demande pourquoi on abandonne souvent nos amitiés féminines pour se mettre en couple, et pourquoi on ne pourrait pas imaginer, à l’inverse de ceci, des amitiés qui prospèrent de la même façon qu’un couple pourrait prospérer, en les plaçant au cœur de nos vies. Je trouve que c’est une idée formidable, notamment car nos amitiés restent parfois plus longtemps que nos partenaires de vie en couple…

À lire :

– Fiertés des champs, Élodie Potente, ed. Le passager Clandestin. A paraître en octobre 2026
L’universitaire étatsunien Jack Halberstam a théorisé en 2005 le concept de métronormativité dans In a Queer Time and Place, ouvrage dans lequel il démontre que les grandes métropoles sont systématiquement présentées comme les seuls espaces de vie possibles et désirables pour les personnes queers. Pourtant, affirme Elodie Potente, « partout en France, malgré des réalités géographiques et sociologiques très différentes, des réseaux queers ruraux se sont constitués ces dernières années. Ils font vivre des cafés queers, des événements, des conférences, des cercles de paroles, des performances drags et une quarantaine de prides rurales. Ces actions sont toujours pensées à l’échelle d’un territoire précis, parfois très restreint ». Et les personnes queers sont omniprésentes dans les réseaux de lutte et d’entraide, si nécessaires dans des territoires très souvent soumis à l’absence ou la disparition des services publics. La journaliste indépendante est donc allée à la rencontre de toutes ces vies, ces récits, intimes et/ou collectifs, pour dresser un riche et vivant état des lieux des géographies queers qui s’inventent au quotidien dans nos campagnes.

– Elles vécurent heureuses. L’amitié entre femmes comme idéal de vie, de Johanna Cincinatis, ed. Stock, 2024De plus en plus de femmes se mettent à développer des relations outrepassant le cadre amical classique, achetant des maisons ensembles, fondant des tiers-lieux, voire se mariant. L’autrice se demande donc : « Et si ce modèle se démocratisait ? Que se passerait-il si l’amitié féminine représentait le même acquis social que le couple et qu’elle ouvrait autant de portes : capital économique, reconnaissance sociale, soutien fiscal, réseau professionnel, aboutissement personnel ? L’amitié féminine foutrait tout le système en l’air ».

À écouter :

– Le podcast Champs Queer, d’Elodie Potente, disponible sur Ausha, une série documentaire sur la vie des personnes queers en milieu rural. « Je crois que durant un long moment, nous avons fait comme si les ruralités étaient dépourvues de nos récits. Comme si elles s’étaient forgées sans nous. Mais toutes les géographies sont des géographies queers »

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