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26.02.2026 à 13:00

L’Europe représente 21 % des dépenses mondiales de défense, contre 17 % en 2022

Marin Saillofest

Depuis 2022, les dépenses militaires européennes ont connu la plus forte progression mondiale, portées par les investissements massifs de l'Allemagne, selon le rapport annuel de l'IISS sur les capacités militaires mondiales, publié mardi 24 février.

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Selon le Military Balance 2026, publié par l’IISS mardi 24 février, la part européenne des dépenses mondiales de défense a bondi de 16,8 % en 2022 à 21,4 % l’an dernier, soit une hausse de 4,5 points en trois ans.

  • Dans le même temps, la part de l’Amérique du Nord a reculé de 42,2 % en 2022 à 36,1 % l’an dernier — une région dominée à 97 % par les États-Unis, selon le SIPRI.
  • La part de l’Asie a aussi reculé de 2,4 points entre 2022 et 2025, passant de 24,2 à 21,7 % du total mondial, et celle de la Russie et des pays eurasiatiques a augmenté de près de 4 points, pour atteindre 9,2 %.
  • Les parts des autres principales régions — le Moyen-Orient, l’Amérique latine et l’Afrique — sont quant à elles restées relativement stables.

L’augmentation des budgets de défense des pays européens, ainsi que la révision des règles budgétaires de l’Union, qui autorisent désormais les États membres à dépasser les limites de déficit si les emprunts supplémentaires sont utilisés pour financer la défense, ont contribué à une hausse considérable de 63 % des dépenses militaires européennes entre 2022 et 2025.

  • L’IISS souligne que l’Allemagne a représenté une part importante de l’augmentation des dépenses régionales.
  • Berlin s’est fixé pour objectif de consacrer 3,5 % de son PIB à sa défense d’ici 2029, contre moins de 1,5 % en 2022, selon les chiffres de l’OTAN.

Selon le rapport de l’IISS, l’Europe est la région qui a le plus investi pour accroître ses capacités militaires depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, en 2022. 

  • En termes réels, les dépenses de défense russes n’ont augmenté que de 3 % l’an dernier, alors qu’elles avaient connu une augmentation de près de 57 % en glissement annuel en 2024.
  • Si la dynamique se maintient, l’Europe pourrait dépasser l’Asie en termes de dépenses militaires dès 2026.

26.02.2026 à 06:30

À Genève, des ultimes pourparlers entre les États-Unis et l’Iran

Marin Saillofest

Les représentants de Trump, Witkoff et Kushner, doivent rencontrer aujourd'hui, jeudi 26 février, le ministre iranien des Affaires étrangères à Genève pour un nouveau cycle de négociations.

Hier, mercredi 25, Trump a exposé lors de son discours sur l’état de l’Union plusieurs arguments en faveur d’une éventuelle frappe contre l’Iran.

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Texte intégral (1143 mots)

Pour la deuxième fois en l’espace de neuf jours, les représentants de Trump, Steve Witkoff et Jared Kushner, rencontreront aujourd’hui, jeudi 26 février, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, à Genève, afin de tenter de trouver un accord sur le programme nucléaire de Téhéran. Si cette rencontre se passe bien, des futures négociations pourraient également porter sur le programme balistique et la fin du soutien de l’Iran à l’Axe de la résistance, exigée notamment par Israël.

  • Mardi 24, Araghchi a déclaré que l’Iran « ne renoncera jamais » à son droit de développer un programme nucléaire qui, selon Téhéran, serait limité à une portée civile et n’incluerait pas de volet militaire 1.
  • Les responsables iraniens ont également affirmé à plusieurs reprises qu’ils refusent de mettre fin à leur programme de développement de missiles balistiques et au soutien apporté aux groupes armés comme le Hezbollah, le Hamas ou les Houthistes du Yémen.
  • Selon des sources citées par Axios, Steve Witkoff a déclaré lors d’une réunion privée que l’administration Trump exige que l’Iran accepte que tout futur accord nucléaire reste en vigueur indéfiniment 2.

Si Trump a déclaré lors de son discours sur l’état de l’Union hier, mercredi 25, qu’il préférerait « résoudre ce problème par la voie diplomatique », il a également exposé plusieurs arguments en faveur des frappes contre l’Iran.

  • Il a ainsi déclaré : « Rien qu’au cours des deux derniers mois, avec les manifestations, ils ont tué au moins 32 000 manifestants, 32 000 manifestants dans leur propre pays. Ils les ont abattus et pendus. Nous les avons empêchés d’en pendre un grand nombre en les menaçant de violences graves. Mais ce sont des gens terribles » avant d’ajouter : « Je ne permettrai jamais au premier sponsor mondial du terrorisme, ce qu’ils sont de loin, de posséder une arme nucléaire. Je ne peux pas laisser cela se produire ».
  • Il a également affirmé que l’Iran aurait commencé à « reconstruire » son programme d’armement, notamment nucléaire, supposément « oblitéré » par les frappes américaines de juin 2025.
  • Les renseignements militaires américains estiment que Téhéran pourrait « développer un missile balistique intercontinental viable sur le plan militaire d’ici 2035 », si les responsables iraniens « décident de se doter de cette capacité » 3.

Les moyens considérables déployés par Washington au Moyen-Orient ces dernières semaines, qui constituent le dispositif le plus important engagé sur un seul théâtre potentiel depuis l’invasion de l’Irak en 2003, ne laissent pas de doute quant à la préparation de l’armée américaine à une campagne susceptible de s’étaler sur plusieurs jours.

  • Si les États-Unis et Israël disposent des moyens de dégrader sévèrement les capacités militaires iraniennes et de produire des effets tactiques significatifs, les objectifs de guerre de Washington restent très peu clairs.
  • Le chef d’état-major des forces armées iraniennes, Abdolrahim Mousavi, a averti cette semaine que Téhéran avait modifié sa doctrine, qui consistait auparavant à « empêcher l’escalade », pour « infliger de lourdes pertes » aux bases et intérêts américains dans la région en cas d’attaque 4.
  • La réponse iranienne à des frappes américaines et israéliennes pourrait également inclure un blocage du détroit d’Ormuz, ce qui bouleverserait considérablement les marchés mondiaux de pétrole. 

Trump avait déclaré le 19 février qu’il déciderait « sous 10 à 15 jours » d’ordonner ou non des frappes militaires contre l’Iran. Ce calendrier — qu’il n’avait toutefois pas respecté en juin 2025 avant le lancement de l’opération Midnight Hammer — pourrait ouvrir la voie à une potentielle attaque américaine dès ce week-end.

  • Mardi 24 février, le secrétaire d’État Marco Rubio et le directeur de la CIA John Ratcliffe ont présenté un briefing confidentiel aux huit membres du Congrès que l’exécutif doit tenir informés des questions de renseignement classifiées. À l’issue de la réunion, le représentant démocrate Jim Himes avait déclaré être très inquiet de la possibilité que Trump entre en guerre contre l’Iran. 
  • Selon un sondage YouGov réalisé du 20 au 23 février, trois quarts des Américains (73 %) s’opposent ou ne soutiennent pas des frappes contre l’Iran, dont 42 % de républicains.
Sources
  1. Publication d’Abbas Araghchi sur X, 24 février 2026.
  2. Scoop : Witkoff says any Iran nuclear deal should last indefinitely, Axios, 25 février 2026.
  3. Golden Dome for America : Current and Future Missile Threats to the U.S. Homeland, Defense Intelligence Agency.
  4. Iran threatens escalation if US attacks », Financial Times, 25 février 2026.

26.02.2026 à 06:00

Europe-Ukraine : hypothèses pour une nouvelle alliance de réarmement

Matheo Malik

Les derniers chiffres montrent un paradoxe : malgré le sursaut européen, la guerre en Ukraine a augmenté le coût de notre autonomie.

Pour soutenir un conflit de haute intensité sans dépendre de Washington, il va falloir faire des choix.

L'un des plus rationnels est aussi le plus évident : arrimer l'industrie européenne à l'Ukraine.

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Texte intégral (12844 mots)

L’Europe se trouve confrontée à un paradoxe stratégique saisissant : revenue au cœur de l’histoire mondiale et faisant face à un agresseur trois fois moins peuplé qu’elle et environ huit fois moins riche, elle demeure à ce stade incapable d’assurer sa sécurité par elle-même.

Reposant sur une puissance, les États-Unis, située à près de 5000 km, l’architecture de défense européenne a en effet montré toutes ses limites depuis 2022. Alors que les menées russes en Ukraine, les tensions dans le détroit de Taïwan et les affrontements au Moyen-Orient réclameraient une réponse collective robuste et coordonnée, l’autonomie stratégique européenne appartient davantage à l’ordre du projet que de la réalité concrète.

Les derniers chiffres de l’International Institute for Strategic Studies pour l’année 2025 le montrent bien : si la guerre d’Ukraine représente bien un tournant pour la défense européenne, celle-ci ne se développe qu’au prix d’une dépendance croissante à l’égard de Washington. Alors que l’Union éprouve aujourd’hui les risques de l’hétéronomie, les coûts d’un changement d’approche pour développer une industrie européenne — n’en deviennent que plus grands. Si un tel changement semble désormais nécessaire, malgré des avancées tangibles en matière d’institutions ou de mécanismes communautaires de financement et de commande industrielle, la politique de défense des Européens ne leur permet toujours pas de contenir seul la menace russe sur son flanc est.

Près de trois ans après le déclenchement de « l’opération militaire spéciale », le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a certes sorti l’Europe de sa torpeur géopolitique. Confrontés pour la première fois de manière crédible à un retrait américain, les Européens doivent désormais considérer une nouvelle éventualité : combattre avec leurs propres moyens un pays, la Russie, qui a pour l’heure résisté aux sanctions internationales et a mis en place une importante force de combat, modernisée par l’épreuve du feu. 

La dissuasion nucléaire a bien joué un rôle dans ce conflit, mais seulement pour le contenir aux frontières de l’Ukraine. Elle n’a pas permis d’éviter la « guerre chaude locale », selon la formule de Raymond Aron 1, ni permis à la Russie de « sanctuariser » son territoire, soumis à des bombardements importants, à des incursions ponctuelles des forces ukrainiennes et même à des attaques directes contre ses bombardiers nucléaires, ce qui était impensable avant la guerre et même dans les premiers mois de l’affrontement 2.

Il n’est donc plus possible d’estimer que la dissuasion nucléaire nous met à l’abri de toute initiative hostile de la part du Kremlin. Cela n’a d’ailleurs jamais été vraiment le cas : hormis la parenthèse 1991-2008, la sécurisation par le nucléaire n’a opéré, pendant toute la Guerre froide, que parce qu’elle s’appuyait également sur une solide dissuasion conventionnelle. 

Depuis la fin de la Guerre froide, les données du problème ont néanmoins changé : la complémentarité entre forces nucléaires et forces conventionnelles pour décourager toute entreprise hostile de la part de Moscou doit être désormais repensée.

Il importe de poser dès à présent quels seront, une fois la guerre d’Ukraine achevée, les finalités politiques et les objectifs stratégiques de l’Europe, avant d’envisager le problème de ses buts tactiques et industriels, de portée plus limitée. En d’autres termes, nous devons séparer le questionnement en deux temps : premièrement, quels sont les moyens dont devrait disposer l’Europe pour faire face à une possible incursion russe sur son territoire ? Et deuxièmement, quels effectifs seraient nécessaires pour répondre à une telle éventualité, avec quelles politiques industrielles à mettre en œuvre afin de leur fournir des équipements adéquats ? 

Plutôt que d’énumérer les incontestables avancées institutionnelles européennes depuis 2022, nous nous emploierons à définir les fins géopolitiques de l’Union européenne dans la perspective de son autonomie pleine et entière, afin de mesurer le chemin qu’il lui reste à parcourir pour y parvenir.

L’Union doit anticiper un nouveau Rideau de fer

Bien entendu, la menace russe ne saurait constituer l’alpha et l’oméga de la conduite stratégique intégrée de l’Union. Cette « grande stratégie » — à la fois diplomatique, démocratique, militaire, économique, technologique et industrielle — doit d’abord intégrer l’ensemble des paramètres constitutifs du système international contemporain et du champ de forces au sein duquel évoluent les autres puissances motrices du nouveau Grand jeu. En d’autres termes, l’Europe doit poser un diagnostic stratégique sur le monde, avant de mettre en œuvre des moyens permettant d’atteindre des fins, grâce à des mécanismes de prise de décision adaptés.

Pour avancer dans cette direction, il convient d’apporter des éléments de réponse à trois interrogations décisives.

La première porte sur le cadre général : dans quel monde l’Europe-puissance est-elle appelée à prendre place ?

La deuxième concerne la restructuration en cours de la hiérarchie interétatique mondiale : si nous assistons bien à la fin du monopole de puissance américain, le monde est-il devenu bipolaire ou bien la puissance se trouve-t-elle désormais davantage distribuée entre une pluralité d’acteurs ?

La troisième touche enfin à la nature et aux propriétés spécifiques des interactions nouvelles : dans l’hypothèse d’une pluralité d’acteurs, s’agit-il d’un monde multipolaire ou bien « oligopolaire » 3, et quelle stratégie dominante y apparaît la plus pertinente ?

Il est évident que l’Europe possède le potentiel pour devenir un acteur important du système international. La comparaison avec la Russie est sans appel : non seulement en termes de richesses et de population, mais aussi quant à la maîtrise des technologies. Néanmoins, les mécanismes sous-optimaux de la « décision conjointe », aggravés par l’insuffisance chronique des budgets consacrés à la sécurité et à l’industrie de défense, ne lui permettent pas de résister seule, sans l’appui américain, d’un strict point de vue militaire.

Cette situation, malgré l’énergie déployée face à la crise ukrainienne depuis quatre ans, ne pourra guère être réformée avant la fin du conflit déclenché par l’invasion russe. Prise de court, l’Europe doit en effet s’en remettre en partie à Washington afin d’assurer sa sécurité immédiate, pour la simple raison que la construction de forces armées et d’usines en mesure de les équiper dépasse l’horizon prévisible du conflit. 

S’ils ne veulent pas voir l’histoire se répéter indéfiniment ni rester durablement dépendants de Washington pour parer aux menaces à venir, les pays de l’Union, ainsi que le Royaume-Uni, doivent être en mesure d’assurer quelques tâches stratégiques simples, toutes ordonnées, dans un premier temps, à une même fin : dissuader Moscou de toute nouvelle aventure militaire au sortir de la guerre d’Ukraine. C’est là le principal défi sur lequel doivent porter les efforts de l’Union, les autres tâches ayant été jusque-là globalement assurées par les États membres eux-mêmes.

Dès le jour où cessera la véritable guerre de tranchées qui immobilise pour le moment les forces de Moscou dans la boue ukrainienne, la Russie redeviendra une menace directe pour ses voisins occidentaux. Tout au long de la « grande dorsale eurasienne », la Finlande, la Suède, les pays baltes, la Pologne et, bien sûr, l’Ukraine elle-même pourront voir leur territoire envahi par une force armée conséquente, qui a investi des dizaines de milliards d’euros en équipement et en innovations d’ordre tactique et technologique. Et si l’Ukraine sert aujourd’hui de rempart à l’Europe, il lui sera pourtant impossible demain de projeter ses forces afin de prêter main-forte à un pays tiers, puisqu’elle devra assurer en priorité la sécurité de son propre territoire, sans doute avec une armée limitée par le futur accord de paix ou de cessez-le-feu, face à une Russie qui continue de nier son existence nationale et la légitimité même de sa souveraineté.

Bien que nous ne sachions pas l’issue que connaîtra le conflit, il faut donc nous préparer à ce qu’un nouveau rideau de fer traverse l’Europe, quelque part dans le Donbass, sur la frontière nord de l’Ukraine, puis celle de la Pologne et des États baltes, avant de finir sur les rives de la Baltique — sans oublier l’enclave de Kaliningrad et l’étroit corridor de Suwalki le séparant de la Biélorussie. Étant donné ce nouvel espace potentiel de bataille, et la dissuasion nucléaire ayant montré ses limites pour dissuader les conflits limités, il est indispensable de se doter d’unités militaires en nombre suffisant et adaptées au combat tel qu’il se pratique en Ukraine, afin de faire face à la pression des troupes de Poutine. 

Pour l’Europe, la guerre d’Ukraine et surtout sa résolution seront donc un moment de vérité : il montrera si l’Union a su préparer l’avenir et la nouvelle donne géostratégique orientale, ou bien si elle demeure tout aussi dépendante des États-Unis après quatre années de sommets, de rencontres et de manifestations de soutien indéfectible à Kiev — soutien assuré, selon la formule consacrée, « aussi longtemps que nécessaire ».

Pour savoir quelle sera l’issue de ce moment, il nous faut avant tout comprendre les raisons de la faiblesse de l’Europe face à l’agression russe, en cours depuis 2022. Un diagnostic d’ensemble de la situation au sortir de la guerre est ensuite nécessaire, en gardant à l’esprit le problème qui se posera dès lors que les armes se tairont en Ukraine : l’Europe devra alors se demander quels moyens militaires lui permettraient d’être en mesure de repousser une opération russe, aussi bien du point de vue capacitaire qu’industriel. Enfin, nous évoquerons les différents scénarios que pourraient suivre les dirigeants de notre continent pour parvenir à augmenter leur autonomie et leur capacité de résistance face à l’imprévisible Russie poutinienne.

En cas d’incapacité européenne à éviter un écroulement de l’Ukraine, tout ce que contrôlerait la Russie serait perdu pour l’Europe et, plus tard, utilisé contre elle.

Antony Dabila

En Europe, la guerre renforce la dépendance à Washington

Jusqu’ici pris au piège du proverbe « un ‘tiens’ vaut mieux que deux ‘tu l’auras’ », l’Europe s’était habituée depuis 1991 à voir sa sécurité en grande partie assurée par les États-Unis et voyait toute action en vue d’une architecture de défense autonome comme un investissement insurmontable aux bénéfices incertains : il était donc possible de s’en dispenser. Dès lors qu’aucune menace directe ne pesait directement sur l’Europe, il semblait inutile de  consacrer presque deux fois plus de budget à ses forces armées. En conséquence, après les efforts réels consentis pendant la Guerre froide, la tendance a été de ne plus investir ni dans des armées de masse ni dans un soubassement industriel minimal autorisant une remontée en puissance rapide si une nouvelle menace se présentait. 

L’Europe s’est ainsi peu à peu tournée vers les États-Unis, qui l’avaient libérée coup sur coup du nazisme et de l’Union soviétique en ne demandant aucune compensation territoriale ni de trop punir les vaincus, tout en assurant la relance économique des pays libérés. Les gouvernements de la plupart des pays européens ont favorisé par conséquent les acquisitions de matériel américain, perçues comme une garantie de protection par Washington et leur permettant de consacrer les sommes économisées au développement de politiques publiques intérieures. Dans ces circonstances, ils n’étaient pas poussés — par d’autres ou non — à engager une véritable politique de défense commune, ainsi que son corollaire industriel, afin de permettre au continent d’accéder à une forme cohérente d’« autonomie stratégique ». 

Pour un certain nombre de pays européens, le développement par les pays voisins , de troupes capables d’intervenir à l’extérieur de leurs frontières aurait également été suspicieux, voire tout à fait intolérable. Par exemple, alors que la réunification de l’Allemagne en a fait de nouveau le pays le plus peuplé d’Europe, son réarmement pouvait difficilement être accueilli avec enthousiasme par les anciens membres du Pacte de Varsovie qui ont souffert des exactions de la Seconde Guerre mondiale sans bénéficier du plan Marshall. Acceptée pendant la Guerre froide, la présence d’une Bundeswehr puissante au cœur de la Mitteleuropa revêtait une tout autre signification une fois la ligne de front entre les deux blocs disparue et les deux Allemagne suturées.

Les pays d’Europe centrale ont donc vu d’un bon œil la baisse des dépenses de défense de la République fédérale réunifiée. Supérieures à 3 % du PIB dans les années 1970, elles ne représentaient plus que 2,5 % en 1990, pour tomber à environ 1,2 % depuis les années 2000, avant d’amorcer une remontée au-dessus des 2 % à partir de 2022 4. Dans le même temps, les dépenses de défense des pays de l’Union suivaient la même dynamique, avec une baisse de 2,2 % en 1991 à environ 1,4 % pendant la décennie 2010, avant de revenir, avec de fortes disparités régionales, à environ 2 % depuis le début des combats en Ukraine 5.

Les chiffres du Military Balance de l’IISS, rendus publics le 24 février 2026 6, confirment la réalité des efforts budgétaires du continent : l’Europe réarme et a considérablement réduit l’écart entre ses dépenses de défense et celles de son allié américain. Avec une croissance de 79 % entre 2020 et 2025 (+249 milliards de $), contre seulement 25 % pour les États-Unis, l’Europe a franchi collectivement le seuil des 2 % du PIB en 2024. L’année 2025 lui a même permis de ramener le ratio États-Unis/Europe de 2,35 à 1,64.

Malgré ce resserrement relatif, l’écart absolu demeure considérable : même en 2025, les États-Unis dépensent 358 milliards de dollars de plus que l’Europe élargie. Cet écart, qui atteignait certes 517 milliards en 2023, représente toujours à lui seul davantage que le budget de défense combiné de la France (70 milliards de $), de l’Allemagne (107 milliards de $), du Royaume-Uni (94 milliards de $) et de l’Italie (40 milliards de $) 7. Sa résorption pourrait de plus être de courte durée, le resserrement observé en 2025 tenant en partie à une baisse du budget américain consacré à la défense (921 milliards contre 968 milliards de dollars en 2024), et non à un rattrapage définitif. Voté en décembre 2024 sous l’administration Biden pour l’année fiscale (FY) 2025, ce budget pourrait en effet connaître des hausses significatives, les besoins étant estimés par Donald Trump à 1500 milliards de dollars, bien que le montant exact reste soumis aux arbitrages du Congrès 8.

Il faut noter toutefois que l’Europe a gagné en poids relatif dans le paysage mondial. Selon les chiffres publiés par l’IISS le 24 février, à l’occasion des quatre ans de la guerre d’Ukraine, les dépenses militaires globales ont augmenté de 43,7 % depuis 2020, passant de 1830 milliards de dollars à plus de 2630 milliards. L’augmentation des dépenses européennes, elle, a largement dépassé ce rythme : comme évoqué plus haut, ces dépenses ont augmenté de 79 % depuis 2020. La part de l’Europe dans les dépenses de défense mondiale s’est donc mécaniquement accrue et est passée de 15,2 % à 21,0 % entre 2020 et 2025, soit un bond de 5,8 points. Cette hausse reflète une volonté d’assurer la sécurité du continent et de satisfaire aux injonctions de la Maison-Blanche, mais tient aussi au fait que l’effort militaire mondial augmente moins vite qu’anticipé.

Prise dans son ensemble, l’Europe est ainsi redevenue le deuxième pôle de dépenses militaires au monde, se plaçant devant la Chine 9. Son poids relatif par rapport aux autres régions du monde tend ainsi à se renforcer, notamment face à l’Inde et aux puissances moyen-orientales, qui perdent plusieurs places dans le classement des pays dépensant le plus pour leurs armées.

Au-delà d’assurer la sécurité sur le flanc Est face à la Russie, les efforts des pays européens pourraient renforcer à moyen terme leur influence par rapport aux autres puissances moyennes. Du point de vue des dépenses, on constate ainsi aujourd’hui une concentration des forces le long de la « grande dorsale eurasienne » 10 — non plus autour de « l’arc de crise » courant de l’Afrique au Moyen-Orient. 

Le piège des États-Unis : un commerce asymétrique des armes

Vue sous l’angle des industries de défense, la baisse massive des investissements européens dans leur capacité propre, entre 1991 et 2022, s’est montrée tout à fait favorable à l’industrie de défense américaine. Les compagnies états-uniennes fournissent, jusqu’à aujourd’hui, une part importante des importations d’armements de notre continent. La tendance s’est même accélérée avec le réarmement que l’on constate depuis 2022, les capacités industrielles européennes actuelles n’étant pas en mesure de faire face à l’importante et soudaine hausse de la demande. 

Dans l’Europe réunifiée, mais morcelée en une trentaine d’États, beaucoup d’acteurs ont jugé que le niveau de dépense et d’investissement atteint lors de la Guerre froide n’était plus nécessaire : ceux-ci lui préféraient une tutelle américaine lointaine et indolore.

L’invasion russe de l’Ukraine a agi, pour une Europe jusque-là paisible, comme un révélateur de son incapacité à assurer sa propre défense. 

Antony Dabila

Ce choix a entraîné des conséquences importantes sur la capacité de production d’armements de nombreux pays européens, qui définissent les deux voies d’une alternative : soit l’Europe réarme au plus vite en faisant appel aux alliés et en particulier à l’Amérique, soit l’Europe et les États qui la constituent se dotent eux-mêmes, mais de manière plus lente, des usines et de la main-d’œuvre capables de produire les équipements nécessaires.

L’examen des chiffres nous permet de connaître les choix opérés depuis 2022. Comme le constate le rapport annuel du SIPRI, « les États-Unis ont représenté 64 % des importations d’armes des États européens de l’OTAN en 2020-2024, une part considérablement plus élevée qu’en 2015-2019, où elle n’était que de 52 % » 11. Sur cette période, les Européens dans leur ensemble ont consenti à une hausse de 155 % de leurs importations d’armes, passant de 18 milliards à 46 milliards en valeur TIV, l’indicateur de valeur du SIPRI — soit une augmentation de 28 milliards sur cinq ans. Enfin, si l’on considère l’ensemble du continent en incluant l’Ukraine, la part des importations en provenance des États-Unis est passée de 41 % à 53 % 12

En valeur absolue, les exportations d’armes états-uniennes vers l’Europe ont ainsi bondi de 7,4 à 24,4 milliards de TIV, soit une croissance de 233 % qui représente à elle seule 17 milliards de TIV. En monnaie courante, cela représente l’équivalent de 50 à 70 milliards de dollars en valeur contractuelle réelle, soit 10 à 14 milliards de dollars par an. Les États-Unis ont donc assuré, sur les cinq dernières années, près de 60 % de la hausse totale des importations européennes.

Pour le moment, il est donc manifeste que le sursaut de la politique européenne de défense repose sur des capacités de production américaines.

Si l’industrie européenne n’a pas pu ou su profiter de la hausse des budgets de défense, c’est que ses capacités à fabriquer rapidement et en nombre suffisant les équipements requis n’étaient pas au rendez-vous. Il existe pour cela des raisons objectives, qui ne résident pas simplement dans un manque de volonté, mais plutôt dans les aspects réglementaires du marché transatlantique de l’armement.

Tout d’abord, nous pouvons constater une absence de réciprocité dans l’accès au marché de part et d’autre de l’Atlantique. Le Buy American Act de 1933 et le Berry Amendment, voté en 1941, imposent que les équipements militaires soient fabriqués aux États-Unis avec des composants nationaux. L’immense marché américain est donc, de facto, fermé à la concurrence : il ne saurait constituer ni un débouché pour l’industrie européenne ni une source de financement de l’innovation. 

De plus, lors de la conclusion de contrats d’exportation importants, les offsets, ou « compensations industrielles » sont difficilement accordés aux Européens. Cette pratique consiste en une obligation imposée à un exportateur d’armes de produire une partie de la commande sur le territoire de l’acheteur, afin de compenser une partie de la valeur des achats par des retombées économiques, technologiques ou industrielles locales. Par exemple, le programme « Make in India » lancé par Narendra Modi en 2015, impose aux fournisseurs étrangers des compensations industrielles substantielles, pouvant atteindre 50 % de la valeur des contrats 13. C’est dans le cadre de cette politique d’acquisition que le contrat de 114 nouveaux Rafales a été approuvé par le Defence Acquisition Council indien, le 12 février 2026, quelques jours avant la visite d’Emmanuel Macron à New Delhi 14

Estimé à environ 25 milliards de dollars, cet accord prévoit que seuls 18 appareils seront livrés en condition de vol depuis les chaînes d’assemblage françaises, les 96 restants devant être fabriqués localement, avec un taux de contenu national qui pourrait atteindre 60 %. Ainsi, bien qu’une commande importante soit passée auprès d’une entreprise française, une partie de l’argent du contribuable indien est dépensé sur son territoire national et permet la création d’infrastructures et de compétences locales.

Malgré la proximité stratégique vantée depuis des décennies, les Européens ne bénéficient qu’exceptionnellement de retombées comparables dans leurs commandes aux industriels américains : ni la production locale d’une partie des F-35, ni l’implantation de centres de maintenance autonomes, ni des taux de contenu européen significatifs ne sont habituellement exigés ou obtenus, ce qui ne permet pas de transformer leurs dépenses d’équipements en investissement pour l’avenir.

L’International Traffic in Arms Regulations (ITAR), enfin, introduit quant à lui une véritable asymétrie et une dépendance européenne aux technologies américaines, qu’il est difficile de surmonter en quelques années. Adopté en 1976 et mis à jour régulièrement, l’ITAR  encadre strictement les exportations américaines de savoir-faire militaires. Dans les faits, cette réglementation oblige toute entreprise étrangère à obtenir, après un parcours long et incertain, une licence autorisant l’emploi de composants conçus par des firmes états-uniennes.

Cette situation crée un déséquilibre flagrant : alors que des groupes comme Lockheed Martin ou Raytheon dominent les marchés européens — avec les avions F-35, le système de défense antiaérienne Patriot ou les drones de combat Reaper —, Airbus ou Dassault dépendent ou ont dépendu de technologies importées, même dans des projets phares comme le Rafale, dont la vente de 12 unités à l’Égypte en 2018 a tout d’abord été empêchée, avant d’être confirmée et amplifiée trois ans plus tard. 

Les pressions diplomatiques de la Maison-Blanche

À cette triple contrainte légale des Buy American Act et Berry Amendment, du refus des offsets et de l’ITAR, Washington ajoute enfin une pression diplomatique constante pour imposer ses équipements, comme le F-35. L’Allemagne a par exemple opté pour le chasseur américain de cinquième génération en 2022, malgré l’existence de l’Eurofighter, à l’émergence duquel elle a pourtant participé : elle vient même de commander quinze unités supplémentaires de ce chasseur. D’autres pays de l’Union — comme l’Italie, la Belgique, le Danemark, la Grèce, la Pologne, la Finlande, ainsi que le Royaume-Uni, la Norvège ou la Suisse — ont également préféré maintenir une implication en Europe de Washington par l’entremise de cet achat, malgré son coût important et une autonomie d’usage moindre que sur un Rafale ou d’autres avions européens, comme le Gripen suédois.

La négociation en sous-main pour rompre le contrat liant la France à l’Australie pour la construction de ses sous-marins, comme l’exclusion de la Turquie du programme F-35 à la suite de l’achat de S-400 russes en 2019, constituent d’autres exemples de la tutelle exercée par les États-Unis. Ils témoignent du verrouillage du marché au sein de l’OTAN : choisir des systèmes non américains est synonyme de sanctions et d’isolement — un coût que les États prennent évidemment en compte lorsqu’ils envisagent de diversifier leurs fournisseurs.

C’est donc à quatre contraintes que les industries d’armement européennes doivent faire face : un déni d’accès au marché américain, l’absence d’offsets dans les contrats empêchant l’émergence d’unités de production nationales, un contrôle des exportations strict et appliqué de manière politique, et enfin des sanctions économiques et diplomatiques si un État souhaite diversifier son approvisionnement ou parvient à faire émerger un champion national.

Malgré ce manque à gagner, les Européens sont toutefois parvenus à maintenir un certain nombre de capacités propres. Il reste cependant à savoir si elles sont suffisantes pour garantir l’« autonomie stratégique » chère au président Macron.

En renforçant l’intégration euro-atlantique à court terme, la guerre d’Ukraine a augmenté le coût de transition vers une solution purement européenne.

Antony Dabila

L’Europe ne peut réarmer seule : la faiblesse structurelle de l’Union

Du point de vue de l’Union, le défi premier est de retrouver la maîtrise de son propre approvisionnement en systèmes d’armes. La volonté de ses dirigeants de parvenir à ce but a été clairement affichée : l’argent européen doit financer des usines et des entreprises européennes, afin d’assurer un retour sur investissement minimal en termes d’emplois et de développement économique. 

Une étape importante en vue de cet objectif a été la publication par la Commission européenne de l’European Defense Industry Strategy (EDIS), en mars 2024. Selon ce document, qui confirme les chiffres du SIPRI examinés plus haut, 78 % des acquisitions non nationales faites par les États membres entre février 2022 et juin 2023 ne provenaient pas de l’Union, 63 % provenant des États-Unis. Lorsqu’il s’agit d’équiper leurs armées, les chefs de gouvernement ne se tournent que dans moins d’un quart des cas vers les autres États membres, et dans près de deux tiers des cas vers l’ami américain.

Il est difficile, dans ces conditions, de parler de souveraineté européenne. Du point de vue des budgets d’acquisition, il serait pour le moment plus pertinent de parler de « souveraineté atlantique », tant la symbiose entre l’industrie américaine et les États européens est ancrée dans les pratiques et les esprits. 

Commentant ces chiffres, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, affiche un objectif ambitieux : « Nous devons dépenser plus, nous devons mieux dépenser, et je pense que nous devons dépenser de manière plus ‘européenne’ pour consolider notre base industrielle de défense » 15. Le défi est toutefois de taille, puisque seulement 18 % des budgets d’acquisition de matériel sont aujourd’hui dépensés dans des programmes communs, bien loin de l’objectif de 35 % fixé par l’Agence européenne de défense en 2017. 

Parallèlement, les efforts concrets pour se doter de programmes développés conjointement demeurent pour l’heure insuffisants. Le Fonds européen de défense a été doté de 8 milliards d’euros pour 2021-2027, soit 1,2 milliard par an, mais reste bien trop modeste au regard des budgets américains. Totalisant 860 milliards de dollars d’autorisations en 2025 16, le budget du Pentagone consacrait 141 milliards à la recherche et au développement de nouveaux programmes (RDT&E programs), un montant qui pourrait s’élever à 179 milliards pour 2026 17.

Même en additionnant l’ensemble des budgets nationaux de R&D militaire au Fonds européen de féfense, le montant ne s’élèverait qu’à 15 milliards d’euros 18, et environ 25 en ajoutant les États non membres, comme le Royaume-Uni et la Norvège. Au total, le budget de l’Union consacré à la R&D militaire équivaut à environ 10 ou 12 % du budget américain, tandis que celui de l’Europe prise dans son ensemble atteint un peu moins de 20 %. Cinq fois plus importante en chiffres absolus, la capacité d’innovation du Pentagone reste donc sans égal, d’autant que les sommes allouées par les Européens sont fragmentées entre différents programmes, parfois concurrents. 

Cette faiblesse structurelle se manifeste notamment dans les difficultés persistantes des États membres à s’accorder sur des projets conjoints — comme en témoigne le SCAF, maintenu depuis près de dix ans dans une incertitude chronique, malgré l’urgence de disposer d’un chasseur et d’un système de combat aérien intégré, capables de pratiquer la « fusion de données » et conçus pour coopérer nativement avec des drones d’accompagnement. Circonstance aggravante, ce retard menace le futur avion de chasse et son système de combat, sinon d’obsolescence, du moins de moindre pertinence face à des programmes en mouvement 19.

Autre dossier emblématique de la coopération franco-allemande, le char de combat futur (MGCS) se trouve lui aussi dans l’impasse, l’accord initial prévoyant un partage du leadership — la France pour le SCAF et l’Allemagne pour le blindé. Prévus pour 2040, ces deux programmes risquent de pâtir de retards supplémentaires occasionnés par ces atermoiements politiques, alors même que le renouvellement des capacités de combat devra intervenir plus tôt que ne le prévoyait le calendrier initial. Près de quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, de telles hésitations ne renforcent guère la crédibilité de l’industrie européenne de défense.

Paradoxalement, la guerre en Ukraine, qui a pourtant renforcé le besoin de sécurité des Européens, a pour ainsi dire amoindri les incitations à opter pour des solutions internes au continent. Alors que l’Agence européenne de défense projette des capacités pour 2040 environ, c’est plutôt l’incitation inverse qui joue à court terme, comme nous l’avons vu : acheter américain pour être livré rapidement en matériels existants et ayant fait leurs preuves au combat. En renforçant l’intégration euro-atlantique à court terme, la guerre d’Ukraine a donc augmenté le coût de transition vers une solution purement européenne pour les programmes de moyen et long terme. Et plus le conflit dure, plus la dépendance au chemin s’accroît, notamment pour l’Allemagne qui doit trouver des fournisseurs pour dépenser les dizaines de milliards de « rattrapage » auxquels elle consent depuis 2022.  

Dans ce contexte, l’invasion russe de l’Ukraine a agi, pour une Europe jusque-là paisible, comme un révélateur de son incapacité à assurer sa propre défense. Ce choc s’est ensuite mué en une angoisse plus profonde encore après l’accession de Donald Trump à la présidence des États-Unis et l’adoption, par son administration, d’une rhétorique radicalement différente, qui a conduit à redéfinir à 5 % du PIB — en réalité 3,5 % au sens classique, plus 1,5 % en infrastructures — l’objectif de dépense de défense des membres de l’Alliance atlantique lors du sommet de La Haye, en juillet 2025 20.

La guerre d’après l’Ukraine : comment préparer la défense européenne

Du point de vue géopolitique, ce basculement s’inscrit dans un processus plus large de retour des conflits de haute intensité. Cette nouvelle « résurrection de Bellone » 21, la déesse romaine des horreurs de la guerre, est d’autant plus frappante qu’elle se produit sur l’ensemble du spectre conventionnel, soit précisément le secteur délaissé par l’Europe depuis 1991. Ce processus a révélé la dépendance technologique et industrielle de l’Europe vis-à-vis des États-Unis et ses difficultés à mettre en œuvre une politique d’autonomie stratégique, en dépit des discours répétés sur la « souveraineté européenne ». Il n’en demeure pas moins que la guerre d’Ukraine pourrait contribuer à redéfinir durablement les enjeux de la politique de défense de l’Union et de ses États membres.

En effet, la prolongation de la guerre, inédite depuis plusieurs décennies à un tel niveau d’intensité, adossée à l’emploi de systèmes techniques radicalement nouveaux — gamme variée de drones, missiles de croisière et balistiques, numérisation des forces et du commandement — a fait émerger un environnement de combat entièrement transformé, pour lequel aucune industrie de défense et aucun état-major ne sont réellement prêts, à l’exception de ceux de l’Ukraine et de la Russie, qui en éprouvent directement les nouvelles contraintes, tant sur le plan offensif que défensif.

Anticiper les coûts politiques du réarmement

Les défis technologiques de l’après-Ukraine seront donc très dissemblables de ceux que prévoyaient les documents de doctrine rédigés avant 2022. Aujourd’hui, il est question de bâtir en masse des équipements pour des centaines de milliers de soldats, afin de mener une guerre de position de nouvelle génération.

Pour faire face à la menace russe, après un éventuel accord de cessez-le-feu, les Européens devront donc être capables de produire — rapidement et en nombre — des drones, des missiles et des capacités d’interception à un coût plus raisonnable que celui des systèmes actuels, certes efficaces, mais inadaptés à une utilisation intensive, en raison de leur prix prohibitif. L’enjeu est d’autant plus décisif qu’il touche directement à la résilience politique des sociétés engagées dans la contre-coalition que l’on devra opposer à la Russie : des coûts excessifs engendreraient, chez les alliés de l’Ukraine ou du prochain pays agressé par Moscou une pression citoyenne et idéologique susceptible d’éroder la stabilité même de leurs régimes démocratiques, déjà soumis à de fortes contraintes budgétaires internes.

Ce problème d’acceptabilité des coûts de la guerre n’est pas secondaire, en particulier dans un conflit par procuration, où la capacité de résistance d’un des belligérants repose entièrement sur un soutien extérieur. Ainsi, dans un système d’alliance défendant un tiers agressé, la détermination de la coalition démocratique dépend avant tout d’un équilibre épineux et instable entre le coût du soutien matériel et le capital politique mobilisable en interne.

Lorsque la légitimité des dépenses épuise le capital politique, le conflit érode progressivement le consensus autour du soutien au pays ami, pouvant aller jusqu’à provoquer l’effondrement du centre de gravité externe qu’est précisément la détermination à soutenir l’allié depuis l’extérieur. On pourrait ainsi qualifier de taux de soutenabilité domestique des systèmes d’alliance le rapport, toujours fluctuant, entre les coûts d’un engagement extérieur et le capital politique dont dispose un régime pour maintenir sa contribution à une coalition militaire. Dans le cas qui nous intéresse, le défi pour les gouvernements nationaux d’Europe est de montrer que les dépenses consenties depuis février 2022 n’ont pas été faites en vain, mais participent concrètement à la sécurité de leur population et de manière plus efficace que si elles avaient été consacrées aux armées de leur propre pays.

Dès le jour où cessera la véritable guerre de tranchées qui immobilise pour le moment les forces de Moscou, la Russie redeviendra une menace directe pour ses voisins occidentaux.

Antony Dabila

Pour toutes ces raisons, à la fois stratégiques, diplomatiques et politiques, l’Europe — États membres de l’Union comme partenaires non membres — se trouve placée devant l’obligation impérieuse de réorienter massivement son industrie d’armement, afin qu’elle puisse fournir à ses armées les équipements nécessaires à une guerre potentielle avec la Russie, selon les modalités tactiques observables en Ukraine.

Une telle mutation ne peut évidemment pas être réalisée du jour au lendemain : les délais d’adaptation varieront selon les systèmes techniques, de quelques mois pour les plus simples à dix ou quinze ans pour les plus complexes. Néanmoins, la menace russe se posera aussitôt le conflit actuel terminé. Les Européens connaîtront donc une période pendant laquelle la guerre d’Ukraine ne fixera plus les troupes russes dans le Donbass et où leur industrie et leur modèle d’armée ne seront pas encore en mesure de faire face au défi militaire que constitueront les forces armées du Kremlin. 

Il est par conséquent crucial que les Européens identifient des moyens de sécuriser leur frontière orientale et de rendre cette période intermédiaire aussi peu risquée que possible. Il ne s’agit donc pas seulement d’énumérer des « scénarios » abstraits, mais de partir des termes concrets dans lesquels se laisse désormais penser un arrêt des combats, comme des contraintes qu’ils imposent aux Européens. Essayons donc d’imaginer quelques-uns des scénarios permettant de faire face à ce périlleux intervalle.

Les conséquences d’un traité de paix favorable à Kiev

Depuis la fin novembre, le cadrage des tractations de sortie de guerre s’est sensiblement précisé : à la matrice initiale de discussion portée par l’intermédiation américaine s’est ajoutée la contre-proposition ukrainienne en 20 points rendue publique le 24 décembre 2025, qui explicite la forme concrète d’un arrêt des combats qui soit politiquement acceptable pour Kiev :

  1. La souveraineté de l’Ukraine sera réaffirmée. Nous déclarons que l’Ukraine est un État souverain, et tous les signataires de l’accord le confirment par leurs signatures.
  2. Ce document est un accord de non-agression total et inconditionnel entre la Russie et l’Ukraine. Pour maintenir une paix durable, un mécanisme de surveillance sera établi pour contrôler la ligne de contact par l’intermédiaire d’un suivi aérien sans équipage, afin d’assurer un signalement rapide des violations et de résoudre les différends. Des équipes techniques en arrêteront tous les détails.
  3. L’Ukraine recevra de solides garanties de sécurité.
  4. L’armée ukrainienne conservera un effectif de 800 000 personnes en temps de paix.
  5. Les États-Unis, l’OTAN et les États européens signataires fourniront à l’Ukraine des garanties de sécurité calquées sur l’article 5. Si la Russie envahit l’Ukraine, en plus d’une réponse militaire coordonnée, toutes les sanctions mondiales contre la Russie seront rétablies. Si l’Ukraine envahit la Russie ou ouvre le feu sur le territoire russe sans provocation, les garanties de sécurité seront réputées nulles et non avenues. Si la Russie ouvre le feu sur l’Ukraine, les garanties de sécurité entreront en vigueur. Des garanties de sécurité bilatérales ne sont pas exclues au titre du présent accord.
  6. La Russie formalisera une politique de non-agression envers l’Europe et l’Ukraine dans toutes les lois et documents requis pour la ratification.
  7. L’Ukraine deviendra membre de l’Union européenne dans un délai précisément défini, et l’Ukraine bénéficiera à court terme d’un accès privilégié au marché européen.
  8. Un solide programme mondial de développement pour l’Ukraine, à définir dans un accord distinct sur l’investissement et la prospérité future. Il couvrira un large éventail de domaines économiques, notamment, sans s’y limiter : la création d’un Fonds de développement de l’Ukraine pour investir dans des secteurs à forte croissance, dont la technologie, les data centers et l’intelligence artificielle ; les États-Unis et les entreprises américaines coopéreront avec l’Ukraine et co-investiront dans la reconstruction, ainsi que dans le développement, la modernisation et l’exploitation des infrastructures gazières de l’Ukraine, y compris ses gazoducs et ses installations de stockage ; des efforts conjoints seront déployés pour reconstruire les zones touchées par la guerre, afin de restaurer, rebâtir et moderniser les villes et les quartiers résidentiels ; le développement des infrastructures ; l’extraction de minerais et de ressources naturelles ; la Banque mondiale fournira un dispositif de financement spécial pour garantir des fonds afin d’accélérer ces efforts ; un groupe de travail de haut niveau sera créé, prévoyant la nomination d’un dirigeant financier mondial en qualité d’administrateur, chargé d’organiser la mise en œuvre du plan stratégique de reconstruction et de maximiser les perspectives de développement futur.
  9. Plusieurs fonds seront créés dédiés au redressement de l’économie ukrainienne, la reconstruction des zones et régions endommagées, ainsi que les questions humanitaires. Les États-Unis et les pays européens créeront un fonds d’investissement en capital et de subventions d’un montant cible de 200 milliards de dollars pour un financement transparent et efficace en Ukraine. Un large éventail d’investissements en capital et d’autres instruments financiers seront mobilisés pour la reconstruction post-conflit de l’Ukraine. Les institutions mondiales de reconstruction utiliseront des mécanismes destinés à renforcer et faciliter ces efforts. L’Ukraine appliquera les standards les plus exigeants au niveau mondial afin d’attirer l’investissement direct étranger. L’Ukraine se réserve le droit à réparation pour les dommages infligés.
  10. Après la conclusion du présent accord, l’Ukraine accélérera le processus de conclusion d’un accord de libre-échange avec les États-Unis.
  11. L’Ukraine confirme qu’elle demeurera un État non nucléaire conformément au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires.
  12. La centrale nucléaire de Zaporijjia sera gérée conjointement par trois pays : l’Ukraine, les États-Unis et la Russie.
  13. Les deux pays s’engagent à mettre en œuvre des programmes éducatifs dans les écoles et au sein de la société qui favorisent la compréhension et la tolérance à l’égard des différentes cultures et qui combattent le racisme et les préjugés. L’Ukraine appliquera les règles de l’Union européenne en matière de tolérance religieuse et de protection des langues minoritaires.
  14. Dans les régions de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson, la ligne de déploiement des troupes à la date du présent accord est de facto reconnue comme la ligne de contact. Nous confirmons de facto en tant que parties qu’il s’agit de la ligne de contact – là où nous nous trouvons actuellement. Un groupe de travail se réunira pour déterminer le redéploiement des forces nécessaire pour mettre fin au conflit, ainsi que pour définir les paramètres de potentielles futures zones économiques spéciales. Après une base équivalente pour les mouvements militaires, des forces internationales seront déployées le long de la ligne de contact pour surveiller le respect du présent accord. Si la décision est prise d’établir une telle zone, elle devra recevoir une approbation spéciale du Parlement ukrainien ou faire l’objet d’un référendum. La Fédération de Russie doit retirer ses troupes des régions de Dniepropetrovsk, Mykolaïv, Soumy et Kharkiv pour que le présent accord entre en vigueur. Les parties conviennent de respecter les règles, garanties et obligations des Conventions de Genève de 1949 et de leurs protocoles additionnels, qui s’appliquent pleinement sur le territoire, y compris les droits humains universellement reconnus.
  15. Après s’être entendues sur de futurs arrangements territoriaux, la Fédération de Russie et l’Ukraine s’engagent toutes deux à ne pas modifier ces dispositions par la force.
  16. La Russie n’entravera pas l’utilisation par l’Ukraine du Dniepr et de la mer Noire à des fins commerciales.
  17. Un comité humanitaire sera créé pour résoudre les questions en suspens. Tous les prisonniers de guerre restants, y compris ceux condamnés en Russie de 2014 à ce jour, seront échangés selon le principe du « tous contre tous ». Tous les civils et otages détenus, y compris les enfants et les prisonniers politiques, seront libérés. Des mesures seront prises pour remédier aux problématiques et aux souffrances des victimes du conflit.
  18. L’Ukraine doit organiser des élections dès que possible après la signature de l’accord.
  19. Le présent accord a force obligatoire. Sa mise en œuvre sera surveillée et garantie par un Conseil de paix présidé par le président Trump. L’Ukraine, l’Europe, l’OTAN, la Russie et les États-Unis feront partie de ce mécanisme. Des sanctions s’appliqueront en cas de violations.
  20. Une fois que toutes les parties auront accepté le présent accord, un cessez-le-feu total entrera immédiatement en vigueur.

Le cœur du dispositif n’est pas une normalisation immédiate, mais un armistice institutionnellement garanti, combinant un accord de non-agression (point 2) et un cessez-le-feu total déclenché dès acceptation par les parties (point 20). À cela s’ajoutent un certain nombre de garanties, telles qu’une surveillance de la ligne de contact aérienne par drones (point 2), un mécanisme de retour des sanctions (point 19), et un verrou empêchant la révision par la force de l’accord une fois des arrangements territoriaux ultérieurs stabilisés (point 15), sur la base d’une ligne de contact reconnue de facto dans plusieurs oblasts (point 14). 

L’architecture du plan de paix vise à rendre les violations détectables, imputables et immédiatement coûteuses — elle ne présuppose pas une pacification rapide des antagonismes. Étant donné ce qui peut être aperçu des négociations, une seule certitude est possible pour l’Europe : il n’y aura pas de retour au statu quo ante bellum ni de baisse radicale de l’effort financier nécessaire pour assurer la sécurité du continent.

En matière de politique de défense, ce constat a une implication directe : il substitue à l’hypothèse d’une « fin de guerre », au sens d’un reflux rapide des besoins, une hypothèse de stabilisation armée durable.

D’une part, l’Ukraine entend conserver une armée de 800 000 hommes en temps de paix (point 4) et obtenir des garanties de sécurité analogues à l’article 5, associant États-Unis, OTAN et États européens signataires (points 3 et 5) ; d’autre part, la reconstruction et l’arrimage institutionnel sont placés au centre de la soutenabilité de l’accord, par l’accès privilégié au marché unique et une trajectoire d’adhésion à l’Union (point 7), ainsi que par des mécanismes financiers massifs (points 8 et 9). Il en résulte un horizon de demande soutenue en munitions, systèmes, maintenance, modernisation et capacités de surveillance, précisément au moment où les industries européennes doivent simultanément reconstituer leurs propres stocks et absorber la contrainte d’un réarmement accéléré.

La fin de la guerre commencée en février 2022 placera donc la politique de défense des pays européens à la croisée des chemins et les décideurs doivent prendre en compte dès maintenant ces différentes options — d’une part, afin de pouvoir réorienter la production d’équipements militaires le plus rapidement possible, mais également pour ne pas laisser la partie russe intégrer dans le traité une condition pouvant obérer la constitution d’une industrie de défense européenne autonome.

Choisir la prochaine alliance : scénarios pour l’industrie européenne de défense

Une fois le problème stratégique posé, quatre scénarios alternatifs se présentent à nous.

Le premier consiste à poursuivre la trajectoire actuelle en continuant de s’en remettre à l’industrie états-unienne pour répondre aux besoins nouveaux. Cette voie a pour inconvénient majeur de renforcer la dépendance à Washington, au moment où la garantie de sécurité qu’elle offre devient incertaine, soumise aux fluctuations de la politique intérieure des États-Unis et à l’instabilité de leurs orientations stratégiques.

Le second scénario est celui d’un essor véritable de l’industrie de défense de l’Union, qui permettrait de tout miser sur son autosuffisance industrielle et technologique. Une telle option demeure toutefois, à bien des égards, à la fois lente et incertaine, et risquerait de retarder la mise en sécurité effective de l’Europe. Surtout, elle supposerait une réorientation radicale, que rien ne laisse pour l’instant entrevoir, ainsi qu’une mise en veille immédiate des conflits illustrés par le cas du SCAF et du futur char franco-allemand.

Une troisième solution consisterait à faire appel à des fournisseurs extérieurs à l’Alliance atlantique ou à l’Union , comme la Corée du Sud, le Japon, le Brésil ou Israël — la Chine et la Russie ainsi que leurs alliés semblant d’emblée exclus de la liste. C’est ce qu’illustre le contrat très important liant les forces armées polonaises à la Corée du Sud 22, 360 chars de combat K2 devraient être livrés à l’horizon 2030 — soit 40 % des blindés dont disposera Varsovie 23 — , ainsi que des obusiers autopropulsés K9 et des avions d’attaque FA-50 24. Si la couverture de risque (hedging25 que constituerait une diversification des fournisseurs est en soi bénéfique, cette solution apparaît néanmoins complexe et lente à mettre en place. Elle laisse également planer un doute quant à la capacité et la volonté de certains de ces exportateurs potentiels d’honorer leurs contrats en toutes circonstances. 

Selon une autre éventualité, une hausse des tensions autour de la mer de Chine ou entre les deux Corées pourrait également remettre en cause la sécurité de l’approvisionnement en provenance de cette zone. Pire, une rupture des fournitures de l’Asie vers l’Europe deviendrait un objectif stratégique en soi, provoquant une nouvelle vulnérabilité pour l’Union. Moscou et Pékin auraient donc une incitation supplémentaire à déstabiliser la Corée du Sud, le Japon et Taïwan, dès lors que ces pays deviendraient d’importants fournisseurs des armées européennes. Dans ce cas, la garantie de sécurité des États-Unis sur les lignes de communication maritimes redeviendrait non seulement indispensable, mais structurante, et l’Europe retomberait dans ses vieux travers de dépendance stratégique.

Du point de vue des capitales européennes, un accord de paix doit impérativement sauvegarder le potentiel militaire et productif ukrainien.

Antony Dabila

Ni hétéronomie, ni autarcie : coupler l’Europe et l’industrie ukrainienne

Enfin, une ultime solution est désormais envisageable : elle consiste à lier l’Europe, de façon pérenne et robuste, à la toute nouvelle industrie de défense ukrainienne et à partager les savoir-faire mis au point en situation de combat réelle. Ce scénario présente plusieurs avantages majeurs : 

  • Tout d’abord, les capacités de production considérées sont immédiatement disponibles et proches — certaines pourraient être transférées et implantées au sein même de l’Union.
  • Deuxièmement, ce scénario fait de l’Ukraine un fournisseur de systèmes d’armes éprouvés, capables d’évoluer au gré des affrontements futurs. Il permettrait de transformer l’aide apportée à Kiev depuis 2022 en un véritable investissement structurant, plutôt qu’en une simple assistance ou subvention coûteuse et sans lendemain. Les dépenses d’ores et déjà consenties par les contribuables européens deviendraient alors, ex post, le socle de la future autonomie stratégique européenne. La « soutenabilité domestique », selon le concept esquissé plus haut, de l’alliance démocratique européenne engagée aux côtés de l’Ukraine s’en trouverait immédiatement rehaussée.
  • Troisième avantage à ne pas négliger, cette orientation offrirait à l’Ukraine elle-même une activité économique structurante après la guerre, adoucissant la transition entre les ravages militaires subis sur son sol et la recomposition durable de sa production une fois la paix recouvrée — et cela, au moment même où devra s’engager une nécessaire renégociation des dettes accumulées par Kiev, à l’issue de la signature d’un armistice ou d’un cessez-le-feu pérenne. 
  • Enfin, ce dernier scénario pourrait s’avérer particulièrement utile pour les Européens, car il les inciterait à préciser davantage l’un de leurs buts de guerre ainsi que leurs lignes rouges dans la négociation. La contre-proposition ukrainienne en 20 points rend en effet explicite un cadre de sortie de guerre fondé sur la préservation des capacités militaires et industrielles de l’Ukraine, ce qui oblige les dirigeants européens à définir ce qu’ils considèrent comme non négociable. Du point de vue des capitales européennes, un accord de paix doit impérativement sauvegarder le potentiel militaire et productif ukrainien, en partie construit sur la base des subsides qu’elles ont accordés. Ainsi reformulés, les termes de la négociation deviennent moins abstraits, plus pragmatiques, voire objectivement gagnant-gagnant, et cet élément pourrait même contribuer à clarifier, pour les Européens eux-mêmes, une position de négociation cohérente quant aux intérêts continentaux dans l’issue du conflit ukrainien, sans prétendre pour autant se substituer à l’Ukraine dans une éventuelle discussion avec Moscou.

Si l’on accepte ces quatre implications, l’enjeu des tractations de paix devient plus tangible pour le continent européen : il s’agit d’établir les conditions permettant d’intégrer le plus rapidement possible l’industrie de guerre ukrainienne, dans le cadre d’un armistice institutionnellement garanti (points 2, 19 et 20). Une telle intégration vise à mettre en place une dissuasion conventionnelle crédible face à tout nouveau projet de déstabilisation ou d’invasion en provenance de Moscou, dans un contexte explicitement marqué par le refus de toute démilitarisation de l’Ukraine (point 4), par l’implication directe des États européens parmi les garants de sécurité (point 5)26

Esquissée avec le partenariat franco-ukrainien signé en février 2024 27 et renforcée lors de la visite à Paris du président Zelensky en novembre 2025 28, cette manière d’envisager la future « équation de paix » 29 est également présente dans certains propos d’Ursula von der Leyen, qui déclarait dans son discours de février 2024 sur le renforcement de la défense européenne : « Nous allons créer un bureau pour l’innovation en matière de défense à Kiev. Ce bureau rapprochera l’Ukraine de l’Europe et permettra à tous les États membres de tirer parti de l’expérience et de l’expertise de l’Ukraine sur le champ de bataille au bénéfice de l’innovation industrielle dans le domaine de la défense. » 30

Dans la trajectoire ouverte par la contre-proposition ukrainienne en 20 points, un tel bureau peut être conçu comme l’un des instruments concrets de passage d’une aide de guerre à une stabilisation armée durable : il permet de convertir l’urgence en architecture de production, d’aligner des standards, de sécuriser des chaînes de maintenance, et de préparer l’intégration progressive de l’appareil productif de défense ukrainien à l’espace industriel européen. 

Cette initiative, louable et indispensable, ne constitue néanmoins pas pour le moment un axe politique fort et structurant, susceptible de faire comprendre aux citoyens européens pourquoi ils ont pris le risque de l’escalade avec Moscou, dégarni leurs arsenaux et envoyé des dizaines de milliards d’euros d’aides financières et matérielles. Recevoir un retour d’expérience de la part d’un « bureau pour l’innovation en matière de défense », selon la formulation quelque peu byzantine de la Commission, ne permettra pas non plus de leur faire accepter la hausse des prix de l’énergie et l’inflation qui ont mis à mal leur industrie, leur niveau de vie et leurs emplois.

Pour réussir, cette démarche ne doit pas être un énième dispositif communautaire formulé de façon à n’être compris que par une poignée d’experts : elle doit devenir un thème politique explicite, donnant une trajectoire et une destination précises à l’effort engagé dans l’urgence il y a quatre ans.

Pour garantir la soutenabilité politique interne de l’aide qu’elle apporte à l’Ukraine, et si elle veut véritablement peser dans la négociation finale, l’Europe doit prendre conscience que ce ne sont pas seulement le credo démocratique commun et l’honneur national d’un pays lointain qui se jouent dans les tranchées du Donbass, mais sa propre capacité, en tant qu’alliance entre États démocratiques, à résister à une agression future et à sauvegarder son rang dans le concert des grandes puissances de demain. Sans cela, l’Europe, vulnérable à une nouvelle entaille sur son flanc est et progressivement délaissée par les Américains dans la conduite des affaires mondiales, pourrait devenir le terrain d’affrontement des entités politiques capables de jouer le « Grand Jeu » diplomatico-stratégique du XXIe siècle : les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde, mais aussi les pétromonarchies du Golfe. 

Face à ce risque de déclassement structurel, l’Europe se doit de réagir en se dotant des moyens capables de contrer l’influence déstabilisatrice de certaines puissances averses aux normes démocratiques 31 — surtout si la Russie atteint son but de guerre principal, qui est de démontrer que les Occidentaux ne peuvent plus imposer leur vision de l’ordre mondial aux principaux pays du monde, comme l’explique l’idéologue Sergueï Karaganov. Si l’Ukraine est bien la gardienne des « portes de l’Europe », selon l’analyse de Serhiy Plokhiy 32, l’Europe a l’obligation de maîtriser le seuil de son territoire, pour une raison stratégique qui va bien au-delà du soutien éthique à un peuple et une démocratie agressés.

En cas d’incapacité européenne à éviter un écroulement de l’Ukraine, tout ce que contrôlerait la Russie serait perdu pour l’Europe et, plus tard, utilisé contre elle. À l’instar de la Tchécoslovaquie de 1939, dont Hitler s’empara sans coup férir quelques mois après Munich et qui lui fournit un armement précieux pour préparer l’invasion de la Pologne et de la France, l’Ukraine pourrait être demain la rampe de lancement de nouvelles agressions et coups de main contre les marges orientales du continent.

Le meilleur moyen de se prémunir d’une telle éventualité serait bien entendu d’arrimer l’Ukraine à l’Europe et d’intégrer sa base industrielle de défense à une architecture de sécurité commune.

De cette façon, l’Europe pourrait constituer, entre l’Amérique et la Russie, un pôle autonome de puissance, capable de participer au rééquilibrage oligopolaire en cours 33 et de défendre ses intérêts propres dans la géopolitique des États-continents qui se profile derrière le brouillard encore épais de la guerre d’Ukraine. 

Sources
  1. Espoirs et Peurs du Siècle, Paris, Gallimard, 1957, p. 262.
  2. Défense et Sécurité Internationale, n° 179, septembre-octobre 2025, p. 76-81.
  3. Aspects de la mondialisation politique, Paris, PUF, 2003. Sur les systèmes géopolitiques dits « oligopolaires », voir les textes séminaux n° 171, 243, 245, 247, 252, 257, 267 et 275 de J. Baechler, Écrits, 6 vol., Paris, Hermann, 2025. Une édition séparée de ces textes est en cours de préparation.
  4. , International Institute for Strategic Studies (IISS), Londres, février 2026.
  5. Ibid.
  6. The Wall Street Journal, 24 janvier 2026.
  7. La résilience démocratique externe de l’Europe à l’épreuve », Télos, décembre 2025.
  8. Ibid., p.10.
  9. The Aviationist, 16 février 2026.
  10. RDT&E Programs (R-1), Department of Defense Budget Fiscal Year 2026, Washington, Office of the Under Secretary of Defense, juin 2025.
  11. Defence data 2023-2024, Bruxelles, Publications Office of the EU, 19 mai 2025. Une précaution doit être prise dans cette exercice de comparaison, car les agences prises en compte possèdent souvent des périmètres différents, incluant parfois des projets non-directement liés à la défense ou duaux, tandis que certains projets militaires peuvent être menés dans d’autres organismes, comme le Commissariat à l’Energie Atomique français ou le département de l’Energie américain.
  12. SCAF : vers la fin du rêve de chasseur européen au profit d’un simple cloud de combat ? », Opex News, 17 novembre 2025.
  13. Déclaration du sommet de la Haye du 25 juin 2025, qui parle de dépenses « au sens large » : « Les Alliés conviennent que cet engagement comportera deux grands volets. D’une part, ils vont, pour 2035, porter à au moins 3,5 % la part du PIB consacrée chaque année au financement des besoins ayant trait à la défense proprement dite. […] D’autre part, ils réaliseront des investissements dans le but notamment de protéger leurs infrastructures critiques, de défendre leurs réseaux, d’assurer la préparation du secteur civil et la résilience, de libérer le potentiel d’innovation et de renforcer leur base industrielle de défense ; ils pourront déclarer chaque année sous ce volet des dépenses représentant jusqu’à 1,5 % du PIB. »
  14. L’Échiquier stratégique : la grammaire de la guerre à travers les âges, Paris, Seuil, 2025, p. 347.
  15. RAND Corporation, 29 octobre 2025.
  16. K2 Tank Arms Deal : Poland’s Rearmament Kicks into Overdrive », Geopolitical Monitor, 8 août 2025.
  17. Korea.net, 3 juillet 2025.
  18. Agency, Security and Governance of Small States : A Global Perspective, sous la direction de Harlan Koff et Thomas Kolnberger, Londres, Routeledge, 2023 ; Zaki Laïdi & Yves Tiberghien, The Hedgers : How global south navigates sino-american competition ?, Cambridge Elements, 2026 (sous presse).
  19. Engrenages : la guerre d’Ukraine et le basculement du monde, Paris, Odile Jacob, 2024, p. 302-308.
  20. Visite de Volodymyr Zelensky, Président de l’Ukraine, Élysée, 28 novembre 2025.
  21. L’Échiquier stratégique, op. cit., p. 104-107.
  22. op. cit.
  23. De la nécessité d’une Europe puissante dans un monde qui vacille », Diplomatie, 24 janvier 2025.
  24. Aux portes de l’Europe. Histoire de l’Ukraine, Paris, Gallimard, 2022.
  25. in Id. et Jean Baechler (dir.), Résilience démocratique : éléments de sociologie historique, Paris, Hermann, 2024, p. 381-405, ici p. 398-401.
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