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12.01.2026 à 08:31

« Le public doit primer sur l’arbitraire du président » : Jerome Powell contre Donald Trump 

Gilles Gressani

Pour la première fois depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, un haut responsable institutionnel américain a décidé d'engager publiquement un rapport de force avec le président des États-Unis.

Nous publions et commentons le discours du président de la Réserve fédérale qui s'adresse au peuple américain, au Congrès, au Sénat et aux investisseurs internationaux.

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Texte intégral (1432 mots)

À Washington, l’administration Trump accélère la transformation interne. Après une semaine marquée par un aventurisme géopolitique sans précédent et par la mort de Renee Gonzalez, abattue par un agent de l’ICE, le New York Times a révélé que le bureau du procureur fédéral du district de Columbia avait signifié une assignation à comparaître devant un grand jury au président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, le menaçant de poursuites pénales pour la rénovation d’un bâtiment historique.

Cette enquête approuvée en novembre par l’ancienne présentatrice de Fox News et alliée de longue date de Donald Trump, Jeanine Pirro, comprendrait une analyse des déclarations publiques du président de la Réserve fédérale et un examen de ses registres de dépenses. 

Jerome Powell a réagi immédiatement à la parution de l’article du New York Times concernant l’enquête. Au lieu de publier un communiqué de presse, il a enregistré une vidéo qui est désormais virale.

C’est la première fois depuis le début du second mandat que le responsable d’une institution fédérale indépendante — et donc d’un contre-pouvoir — engage publiquement un rapport de force avec le président.

Le professeur de sciences politiques de Stanford Michael McFaul a déclaré : « C’est un moment fou. Les Républicains doivent dénoncer avec véhémence cette attaque contre Powell et la Réserve fédérale. Nous ne pouvons pas laisser Trump détruire notre démocratie. Dirigeants républicains, notre République a besoin de vous. »

Jason Furman, professeur à Harvard et ancien vice-président du Council of Economic Advisers sous Barack Obama, a pour sa part écrit sur X que le président Powell devait « résister à cette tentative scandaleuse du président d’utiliser l’asénalisation du droit pour contourner la responsabilité de la Fed de poursuivre les objectifs que la loi lui a fixés : le plein emploi et la stabilité des prix ».

Diffusée à la veille de l’ouverture des marchés, cette vidéo met en lumière la profondeur de la tentative de transformation du régime engagée par l’administration Trump, mais aussi l’existence de contre-pouvoirs aux États-Unis.

Jerome Powell — l’un des rares dirigeants américains à bénéficier selon les derniers sondages de la confiance des Républicains (34 %) comme des Démocrates (49 %) et l’une des personnalités publiques les plus appréciées des Américains (44 %) — s’adresse directement au peuple américain et en appelle à l’ensemble des institutions politiques, du Sénat au Congrès.

Publiée à la veille de l’ouverture des marchés, cette déclaration risque de mettre sous tension les U.S. Treasuries — la remise en cause de l’indépendance de la Fed augmentant la prime de risque institutionnelle et les rendements longs. Le dollar pourrait également faiblir, l’érosion perçue de l’autonomie de la Fed minant sa crédibilité et sa valeur refuge.

Bonsoir.

Vendredi, le ministère de la Justice a signifié à la Réserve fédérale des citations à comparaître devant un grand jury, menaçant de lancer des poursuites pénales liées à mon témoignage devant la commission bancaire du Sénat en juin dernier. Ce témoignage concernait en partie un projet pluriannuel de rénovation des bâtiments historiques de la Réserve fédérale.

Le projet pluriannuel de rénovation de la Réserve fédérale concerne deux bâtiments historiques de son siège à Washington, construits dans les années 1930 et jamais rénovés en profondeur. Lancés en 2022 et prévus jusqu’en 2027, les travaux visent à moderniser des infrastructures obsolètes — électricité, chauffage, sécurité, accessibilité — tout en retirant l’amiante et le plomb et en restaurant les éléments architecturaux d’origine.

Estimé aujourd’hui à environ 2,5 milliards de dollars, le coût du projet dépasse les prévisions initiales en raison de l’inflation post-pandémie, de contraintes liées à la préservation historique et de difficultés techniques imprévues. La Fed affirme que ces dépenses sont nécessaires et financées sur ses propres ressources, et non par des fonds du Congrès, tandis que l’ampleur du projet et ses dépassements budgétaires alimentent désormais la controverse politique autour de Jerome Powell.

J’ai un profond respect pour l’État de droit et la responsabilité dans notre démocratie. Personne, et certainement pas le président de la Réserve fédérale, n’est au-dessus des lois. Mais cette action sans précédent doit être replacée dans le contexte plus large des menaces et des pressions constantes exercées par l’administration.

Depuis le début du second mandat de Donald Trump, la Réserve fédérale et son président, Jerome Powell, font l’objet de pressions publiques répétées : attaques personnelles du président, exigences explicites de baisses agressives des taux, menaces de révocation pourtant juridiquement encadrées, et tentatives d’affaiblir d’autres gouverneurs de la Fed. 

Dans ce contexte, l’action judiciaire actuelle apparaît comme une escalade visant à contraindre la politique monétaire par la pression politique et juridique, remettant en cause un principe central de l’État de droit américain : l’indépendance de la banque centrale face au pouvoir exécutif.

Cette nouvelle menace ne concerne pas mon témoignage de juin dernier ni la rénovation des bâtiments de la Réserve fédérale. Elle ne concerne pas non plus le rôle de contrôle du Congrès ; la Fed a tout mis en œuvre, par le biais de témoignages et d’autres actes de transparence publique, pour tenir le Congrès informé du projet de rénovation. Ce ne sont que des prétextes. La menace de poursuites pénales est une conséquence du fait que la Réserve fédérale fixe les taux d’intérêt en se basant sur notre meilleure évaluation de ce qui servira le public, plutôt qu’en suivant les préférences du président.

L’indépendance de la Réserve fédérale consiste dans le droit et le devoir de fixer la politique monétaire sans intervention du pouvoir exécutif, sur la base de l’analyse économique et du mandat confié par le Congrès — stabilité des prix et plein emploi. Elle implique que les décisions de taux ne puissent être ni dictées par des préférences politiques, ni sanctionnées a posteriori par des pressions juridiques ou personnelles, dès lors qu’elles relèvent de l’exercice légitime de ce mandat.

Il s’agit de savoir si la Fed pourra continuer à fixer les taux d’intérêt en se basant sur des preuves et les conditions économiques, ou si, au contraire, la politique monétaire sera dictée par des pressions politiques ou des intimidations.

Les pressions de l’exécutif visant à influencer ou contrôler la diffusion et l’interprétation des données économiques — comme les accusations sans preuve de manipulation des chiffres de l’emploi par le BLS et le congédiement de sa commissaire — ont mis en lumière une tentative de politisation des statistiques publiques, affaiblissant la confiance dans les indicateurs officiels et la base factuelle sur laquelle reposent les décisions économiques.

J’ai servi à la Réserve fédérale sous quatre administrations, républicaines et démocrates. 

Dans tous les cas, j’ai exercé mes fonctions sans pression ni favoritisme politiques, en me concentrant uniquement sur notre mandat de stabilité des prix et de plein emploi. Le service public exige parfois de rester ferme face aux menaces. Je continuerai à faire le travail pour lequel le Sénat m’a confirmé, avec intégrité et engagement au service du peuple américain.

Merci.

12.01.2026 à 07:07

Iran : ce que l’on sait de l’ampleur des manifestations, de la répression du régime et d’une possible intervention des États-Unis

Ramona Bloj

Dans l’obscurité d’une coupure d’Internet à l’échelle nationale, la répression se déploie en Iran, tandis que les manifestations s’étendent et s’intensifient.

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Texte intégral (1457 mots)

Internet est coupé dans la majeure partie de l’Iran depuis vendredi 17h, comme cela s’est déjà produit lors de précédents mouvements de mobilisation. 

  • Cette situation a des effets paradoxaux sur l’analyse de la situation sur place : elle favorise les interprétations des manifestations formulées par les commentateurs étrangers. 
  • En l’absence de porte-parole identifié, de journalistes sur place, et compte tenu du nombre limité de chercheurs ayant travaillé en Iran ces dernières années, les analyses de l’évolution du mouvement et de ses revendications doivent être prises avec prudence. 
  • Cette difficulté est redoublée par la multiplication des campagnes d’information et de désinformation menées par des nombreux acteurs. 

Au cours du week-end, les manifestations, qui durent désormais depuis quinze jours, ont pris davantage d’ampleur et se sont déroulées dans 96 villes et 27 des 31 régions d’Iran, soit dans la quasi-totalité du pays, notamment dans les grandes villes de Téhéran, Chiraz et Zahedan 1

  • Selon le groupe d’activistes Human Rights Activists News Agency, 538 personnes ont trouvé la mort au cours des derniers jours, dont 48 membres des forces de sécurité du régime 2
  • Des responsables israéliens et américains estiment que le nombre réel de victimes est probablement plus élevé — certains parlent de 1 000, d’autres de 2 000, d’autres encore de « beaucoup », sans qu’aucun de ces chiffres ne puisse être confirmé précisément 3
  • Hier, 11 janvier, le président iranien, Masoud Pezeshkian, a déclaré à la télévision nationale que le régime écoutera les revendications des manifestants et reconnu la légitimité des préoccupations, notamment économiques, mais ajoutant : « Notre responsabilité première est d’empêcher un groupe d’émeutiers de détruire toute la société. ». Ces derniers seraient d’après lui des terroristes entraînés à l’étranger : « [Les États-Unis et Israël] ont entraîné des gens à l’intérieur et à l’extérieur, et ont importé en Iran des terroristes pour enflammer les mosquées, les bazaars et les lieux publics » 4.
  • Ali Larijani, l’une des figures clef de la vie politique iranienne, membre du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime et ancien président de l’Assemblée nationale entre 2008 et 2020, a déclaré à la télévision nationale que les manifestants commettent des « crimes semblables à ceux de Daech » 5.
  • Trois jours de deuil national ont été décrétés en hommage aux « martyrs de la résistance », la répression des manifestations étant qualifiée de « bataille de résistance nationale iranienne contre l’Amérique et le régime sioniste ». Le régime a également appelé la population à participer aujourd’hui à une marche de « résistance nationale ».

Les États-Unis pourraient décider d’intervenir dans les prochains jours. Donald Trump a déclaré hier que le régime « commençait à franchir le seuil » nécessitant une intervention.

  • Selon Axios, plusieurs options ont été présentées au président américain pour mener des frappes contre le régime iranien. 
  • Ces options seraient toutefois, dans leur majorité, « non cinétiques », c’est-à-dire qu’elles n’incluraient pas de frappes militaires, mais plutôt des sanctions ou des cyberattaques 6
  • Les États-Unis n’ont plus de porte-avions dans la région, alors qu’ils en déployaient deux en juin, lors des frappes contre les infrastructures nucléaires du pays. 
  • La question clef est celle de l’utilité et des effets d’une telle attaque : pourrait-elle limiter la capacité répressive du régime ou, au contraire, renforcer la répression si elle menaçait sans l’affaiblir véritablement ? 
  • Donald Trump devrait rencontrer demain, mardi 13 janvier Marco Rubio, Pete Hegseth et le chef d’État-Major des armées, Dan Caine, pour envisager les scénarios possibles 7

L’administration américaine souhaiterait éviter tout embrasement régional — Pezeshkian a menacé de ripostes militaires en cas d’attaque américain de tout ordre 8

  • Samedi, le chef de la diplomatie omanaise s’est entretenu avec les dirigeants iraniens pour servir d’intermédiaire entre Washington et Téhéran 9. Donald Trump a confirmé qu’une réunion était en cours de préparation avec l’Iran tout en ajoutant que les États-Unis pourraient « devoir agir » avant. 
  • Marco Rubio et Benjamin Netanyahou se sont également entretenu par téléphone samedi, 10 janvier 10
Sources
  1. Day Fourteen of Protests : Ongoing Demonstrations, Internet Blackouts, and Drone Surveillance”, Human Rights News Agency, 10 janvier 2026.
  2. Day Fifteen of Iran’s Nationwide Protests : Sharp Rise in Human Casualties”, Human Rights News Agency, 11 janvier 2026.
  3. پزشکیان : تروریست‌های آموزش دیده و وارداتی عامل  اغتشاشاتند », Tasnim News, 11 janvier 2026.
  4. Vidéo de la télévision nationale partagée sur Telegram, 11 janvier 2026.
  5. Trump considers options as Iran cracks down on protests”, Axios, 11 janvier 2026.
  6. U.S. Steps Up Planning for Possible Action in Iran”, Wall Street Journal, 11 janvier 2026.
  7. Iran protests LIVE : Activists say protest death toll rises to at least 538”, 12 janvier 2026.
  8. Publication de Badr Albusaidi sur X, 10 janvier 2026.
  9. Marco Rubio and Israeli PM Netanyahu spoke by phone on Saturday : US official”, CBS News, 11 janvier 2026.

12.01.2026 à 06:00

Décoloniser l’Europe : briser le tabou atlantiste

Matheo Malik

Pour s'opposer à la recolonisation promise par la Maison-Blanche, selon l'historien français Ludovic Tournès « il faut autant décoloniser la défense que les esprits européens. »

Une pièce de doctrine à lire et à discuter.

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Texte intégral (3900 mots)

Il n’est pas exagéré de considérer que l’Europe d’aujourd’hui se trouve dans une « situation coloniale » 1.

Depuis 1918, le continent s’est installé dans un rapport de dépendance à l’égard des États-Unis, qui s’est accentué après la Seconde Guerre mondiale.

Depuis janvier 2025, il s’est engagé, dans la douleur, sur le chemin de l’indépendance vis-à-vis de sa puissance tutélaire. Une telle émancipation se voit notamment dans le domaine de la défense, Donald Trump ayant sèchement invité les Européens à assurer eux-mêmes leur protection mais en maintenant le lien de subordination consistant à les obliger à acheter leurs armes, leur pétrole et leur gaz aux États-Unis — une forme de « racket de protection ».

L’Europe est en train de comprendre qu’elle doit sortir de cette position de dépendance — mais sa prise de conscience est lente.

Car autant que la défense, ce sont les esprits européens qu’il faut décoloniser.

L’Europe a besoin d’armes pour se défendre, mais elle a besoin d‘un récit pour exister.

Ludovic Tournès

Entre la situation en Ukraine et les appétits étatsuniens sur le Groenland, on pourrait penser qu’il y a d’autres priorités plus urgentes pour l’Europe. Pourtant, il serait dangereux de considérer la culture comme un élément purement secondaire ou une cerise que l’on ajoutera sur le gâteau européen une fois celui-ci terminé.

La culture est au contraire au fondement de l’Europe.

On connaît la phrase apocryphe de Jean Monnet : « Si c’était à refaire, je commencerais par la culture. » Peu importe si lui ou un autre l’a prononcée : il avait raison. 

Sans la culture, l’Europe continuera d’être une structure technocratique. Dans ces pages, Pascal Lamy reconnaissait l’avoir compris tardivement. La culture ne peut pas être un supplément d’âme ou une ligne budgétaire supprimée en premier lorsqu’une crise impose des restrictions de crédits.

La culture, ce ne sont pas simplement des livres, des films, des tableaux ou des jeux vidéo. 

Plus fondamentalement, c’est la mise en récit, en sons, en images, en objets, en pratiques, en symboles, d’une aventure collective constitutive d’un sentiment d’appartenance.

Les livres ou les films ne servent pas seulement à nous divertir ; ils sont le support essentiel d’un récit collectif.

L’Europe a besoin d’armes pour se défendre, mais elle a besoin d‘un récit pour exister.

Or depuis 1945, elle a été privée de son propre récit collectif.

Ce sont les États-Unis qui l’ont écrit pour elle au sortir de la guerre : le récit d’un continent que ses propres démons ont mené à la ruine, et que le grand frère américain doit guider sur la voie de la reconstruction et de la modernisation.

La sidération qui fige les dirigeants européens à chaque déclaration de Donald Trump depuis janvier 2025 n’est pas seulement due au fait que l’Europe découvre sa fragilité et sa dépendance militaire vis-à-vis des États-Unis.

Si le continent reste littéralement sans voix à chaque nouvelle prise de parole du président étatsunien, c’est aussi parce qu’il ne possède pas de récit propre, et parce que l’année 2025 a vu sa relégation à une place encore plus anecdotique dans le récit étatsunien, désormais tout entier orienté vers la seule prise en compte de ses propres intérêts nationaux.

Pour sortir de la sidération, il faudra bien sûr produire des armes, il faudra conclure d’autres alliances.

Mais il faudra aussi sortir du récit étatsunien et se réapproprier le récit européen. 

Comment faire ?

Des ouvriers assemblent la torche de la Statue de la Liberté au-dessus du port de New York, le 25 novembre 1985 pendant les travaux de remplacement de la flamme originale par une torche recouverte de feuilles d’or de 2,5 tonnes. © AP Photo
Vue de l’échafaudage servant à l’enlèvement de l’ancienne torche de la statue de la Liberté, au-dessus du port de Nexw York. © AP Photo/Dave Pickoff

Provincialiser les États-Unis : trois mythes à déconstruire

Décoloniser culturellement l’Europe, c’est d’abord penser en dehors des catégories intellectuelles étatsuniennes.

L’Europe est dans une situation proche de celle de ses anciennes colonies.

Elle les a dépossédées de leurs histoires ; elle leur a imposé l’histoire de leurs métropoles, qu’elles soient britannique, française, hollandaise, belge, espagnole, portugaise ou allemande — et elle les a ravalés au rang de peuples inférieurs qu’il fallait civiliser.

Les États-Unis n’ont pas traité l’Europe très différemment depuis 1945.

Alors que les maîtres d’école de la République française enseignaient aux enfants de l’empire colonial d’Afrique que les Gaulois étaient leurs ancêtres, les États-Unis ont internationalisé leur récit national de manière certes très différente mais beaucoup plus massive, à travers le cinéma hollywoodien, qui a enseigné en détail aux publics européens la conquête de l’Ouest.

Il en résulte qu’aujourd’hui, l’Europe est prisonnière d’un récit qui n’est pas le sien.

En 2000, Dipesh Chakrabarty écrivait, dans livre devenu classique, qu’il fallait « provincialiser l’Europe » 2. Aujourd’hui, ce sont les États-Unis qu’il faut provincialiser — et d’abord en déconstruisant l’image que les Européens en ont.

Première idée à déconstruire : celle de « l’allié » ou de « l’ami » américain.

Depuis janvier 2025, les dirigeants européens ne cessent de répéter que les États-Unis sont les alliés de l’Europe. Un coup d’œil à l’histoire étatsunienne d’avant 1945 suffira à montrer qu’il n’en est rien : dans son adresse inaugurale au Congrès le 4 mars 1801, le président Thomas Jefferson annonçait la doctrine à laquelle les États-Unis se sont toujours tenus depuis, sans exception : « paix, commerce et amitié loyale avec toutes les nations ; alliance contraignante avec aucune ».

On pourrait évidemment gloser sur le terme « loyale », mais le cœur de cette déclaration est que les États-Unis n’envisagent que des partenariats ponctuels, qu’ils peuvent rompre quand ils ne leur conviennent plus.

Par ailleurs, une deuxième ligne directrice s’est imposée au fur et à mesure de la montée en puissance du pays : dans tout partenariat, les États-Unis ne se conçoivent qu’en situation dominante.

Les dirigeants européens ne peuvent plus se masquer, à eux et à leurs opinions publiques, cette réalité pourtant ancienne : pour les États-Unis, l’Europe n’a jamais été une alliée.

Au XIXe siècle, elle représentait le continent des tyrannies dont les États-Unis devaient s’éloigner à tout prix.

Depuis 1945, elle est, au mieux, un partenaire que l’on peut bousculer, au pire un protectorat que l’on peut violenter sans état d’âme : elle est d’abord et avant tout un marché pour les produits étatsuniens.

Deuxième idée à déconstruire : les États-Unis incarneraient le futur de l’humanité.

Depuis le début du XXe siècle, il est vrai qu’ils ont réussi à préempter l’idée de modernité, auparavant incarnée par l’Europe, grâce aux innovations technologiques et au système de production fordiste qui leur ont donné une avance économique considérable sur le reste du monde, et qui leur ont permis de se présenter comme un modèle à suivre.

Cela a particulièrement été le cas en Europe après 1945, à travers la rhétorique de la « modernisation » portée notamment par le plan Marshall.

Mais à y regarder de plus près, la modernité étatsunienne est loin d’être évidente.

Non seulement le modèle fordiste a été adapté, modifié et transformé à peu près partout où il a été utilisé. Mais surtout, bien des pays ont mis au point des méthodes de production aussi, voire plus modernes que celles des États-Unis, en particulier dans le domaine de l’automobile. Cela a été le cas, dans l’entre-deux-guerres, de Citroën, ou, dans les années 1960, de Toyota. Au cours des années 1970 et 1980, Toyota est même devenue un modèle pour les entreprises étatsuniennes, lorsque le modèle fordiste est entré en crise.

Plus récemment, alors que les systèmes d’intelligence artificielle développés aujourd’hui aux États-Unis requièrent des centaines de milliards de dollars d’investissements et une consommation d’énergie abyssale, la Chine a mis au point en 2025 un modèle à l’efficacité équivalente et au coût bien moindre.

En somme, le système économique étatsunien produit plus, dépense plus et consomme plus, mais il ne produit pas mieux. Il n’est pas le nec plus ultra de la modernité.

Troisième idée à déconstruire : les États-Unis seraient un modèle de démocratie.

Ce mythe puissant remonte au début de l’histoire étatsunienne, lorsque les pères fondateurs se sont persuadés d’avoir élaboré une synthèse politique parfaite et l’ont proclamé à la face du monde.

Il a acquis un rayonnement considérable après 1945 dans une Europe qui, à l’exception de la Grande-Bretagne, avait succombé au fascisme, et aux yeux de laquelle les États-Unis apparaissaient comme un phare.

Mais l’évolution de la démocratie étatsunienne depuis ces dernières décennies montre aisément que ce n’est plus le cas : depuis 2000, le pays a élu par deux fois des présidents minoritaires en nombre de voix — George W. Bush en 2000, Donald Trump en 2016 —, signe d’un système politique dysfonctionnel.

Par ailleurs, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump a été suivie de nombreuses entorses à l’état de droit depuis 2016, et la contestation par son électorat de l’élection de 2020 a débouché sur une tentative de coup d’État le 6 janvier 2021.

En termes de démocratie, les États-Unis n’ont plus de leçons à donner à personne.

Tout se passe comme si, traumatisée par son passé, l’Europe était incapable de penser son avenir en dehors des États-Unis.

Ludovic Tournès

Face à Poutine et Trump, inventer une modernité européenne

Mais l’Europe ne peut pas se contenter de déconstruire le récit exporté par les États-Unis. 

Elle doit aussi construire le sien propre. Ou plutôt le reconstruire, car ce récit existe, et il est ancien.

Mais le fil de l’histoire européenne a été brisé au XXe siècle par deux traumatismes qui ont empêché le continent de se construire un futur : le colonialisme et les deux guerres mondiales.

Le premier a permis à l’Europe de dominer le monde, mais sur la base de conquêtes territoriales et d’exploitation des populations et de leurs ressources, tout en prétendant mener une « mission civilisatrice ».

Les guerres mondiales, elles, ont pour origine des conflits entre nationalismes, déclenchés par l’Europe et en Europe, avant de se propager, via les empires, sur l’ensemble de la planète, provoquant des dizaines de millions de victimes, un génocide, ainsi que des destructions matérielles et environnementales considérables. 

Elles ont entraîné le déclin de l’Europe, passée entre 1914 et 1945 du statut de dirigeante du monde à celui de terrain d’affrontement pour les superpuissances issues de la Deuxième guerre mondiale, les États-Unis et l’URSS.

Près d’un siècle après ces événements, l’Europe continue d’être hantée par ce passé qui ne passe pas 3 — comme le montrent les débats mémoriels très vifs qui se déroulent aujourd’hui dans les anciennes métropoles.

Tout se passe comme si, traumatisée par son passé, l’Europe était incapable de penser son avenir en dehors des États-Unis, qui lui ont imposé en 1945 une feuille de route, celle d’une unification économique destinée à en faire un immense marché ouvert aux produits étatsuniens, mais pas plus.

De fait, les États-Unis ont systématiquement torpillé les tentatives européennes d’approfondir l’intégration politique.

Washington est le négatif exact de ce que nous devons être.

Ludovic Tournès

À cet égard, la politique de Donald Trump n’est pas radicalement nouvelle.

Elle est en revanche beaucoup plus agressive que celle de ses prédécesseurs.

L’Europe a pourtant tout en main pour « raconter » son propre avenir : un niveau de développement économique parmi les plus élevés du monde, une concentration de richesse et d’innovations importante, un marché intérieur parmi les plus importants du monde, et une civilisation brillante, qui a tout pour rayonner à nouveau, si elle tire les leçons de son passé. 

Le récit que peut écrire l’Europe ne doit pas se limiter à la production de normes.

Celles-ci sont devenues la marque de fabrique, et d’une certaine façon, le boulet, de l’Union européenne.

Ce récit doit dégager une perspective et un futur.

La bonne nouvelle du début de l’année 2026, c’est que l’administration Trump, à son corps défendant, est en train de nous fournir les ingrédients de ce récit.

En se positionnant clairement contre l’Europe, elle nous oblige à assumer notre destin collectif.

En se présentant comme une puissance impériale, agressive, prédatrice, indifférente aux règles démocratiques et à la dignité humaine, et en ignorant la catastrophe climatique qui menace l’humanité, elle nous montre exactement ce que nous ne sommes pas.

Sous Trump, Washington est le négatif exact de ce que nous devons être.

Nous sommes aujourd’hui pris en tenaille entre la Russie et les États-Unis, deux empires aux motivations différentes mais qui partagent un souhait commun : notre mort.

C’est une situation très dangereuse.

Mais c’est aussi une opportunité à saisir pour donner corps au récit européen.

L’Europe peut et doit donner l’exemple d’une puissance non agressive et non impérialiste, au message universel — voire pluriversel 4.

Elle pourrait ainsi poser les bases d’une nouvelle modernité, à rebours de la régression passéiste dans laquelle s’enfoncent les États-Unis.

Et il n’y a pas de fatalité qui interdirait à l’Europe de se doter d’industries culturelles de niveau mondial.

Ludovic Tournès

Du streaming au cinéma : un plan européen pour une politique industrielle de la culture 

La culture, ce ne sont pas seulement des idées et un récit. 

Mais ce sont aussi des dispositifs matériels pour les diffuser.

Les États-Unis l’ont bien compris qui ont mis sur pied dès le début du XXe siècle de puissantes industries culturelles — notamment dans le domaine du cinéma — avec le double but de divertir la population et de lui raconter un récit de l’histoire du pays largement réécrit et magnifié par Hollywood.

L’industrie du cinéma a ainsi développé des stratégies d’internationalisation agressives qui ont été soutenues avec constance par le gouvernement fédéral tout au long du XXe siècle et du début du XXIe siècle.

Cette internationalisation a non seulement généré des revenus considérables, mais aussi participé au rayonnement culturel des États-Unis et à l’adoption de son récit national par une partie du monde.

L’exemple de la Chine est également intéressant : il montre comment une industrie cinématographique vieillissante et produisant des films de propagande sans nuance s’est modernisée en l’espace d’une vingtaine d’années, entre les années 1990 et 2010, grâce au soutien financier et à l’expertise technique des studios hollywoodiens.

Désormais, elle est capable de produire des blockbusters qui concurrencent les films étatsuniens, non seulement sur le marché chinois — devenu autosuffisant — mais aussi sur le marché international.

En 2025, Ne Zha 2 a ainsi été le premier film non étatsunien à occuper la première place au box office depuis 1975. Il est également en cinquième position des films ayant réalisé le plus de gains de tous les temps 5, avec plus de 2 milliards de recettes dans le monde, réalisées à 98 % sur le marché étranger, ce qui en fait le film le plus mondialisé de l’histoire.

Il témoigne du savoir-faire acquis par le cinéma chinois d’aujourd’hui et de sa capacité à rivaliser avec le cinéma étatsunien.

La conclusion que l’on peut en tirer de ces exemples est simple : il n’y a pas de main invisible de la culture — pas plus qu’il n’y a de main invisible du marché.

Et il n’y a pas de fatalité qui interdirait à l’Europe de se doter d’industries culturelles de niveau mondial.

La Statue de la Liberté dans les années 1960, avant la rénovation des années Reagan. © AP/Photo
Des visiteurs se pressent pour regarder à travers la petite fenêtre depuis l’intérieur de la couronne de la statue de la Liberté à New York, le 7 septembre 1976. © AP Photo

Comme la défense, la culture doit faire l’objet d’une politique volontariste.

Il ne s’agit pas pour autant de l’utiliser à des fins de propagande comme le font le cinéma chinois et, dans une moindre mesure, le cinéma hollywoodien.

Il reste qu’un cinéma européen puissant constituerait un véhicule évident d’un récit collectif européen.

Concrètement, cela passe par la promotion de la culture dans le dispositif institutionnel européen au même rang que les autres domaines. Aujourd’hui, parmi les 27 commissaires européens, la culture n’apparaît que dans le portefeuille du commissaire à « l’équité intergénérationnelle, jeunesse, culture et sport », autant dire un sous-commissariat où ont été regroupés tous les domaines considérés comme mineurs par la bureaucratie européenne. N’en déplaise à J. D. Vance qui moque les « commissars » de l’Union, il faut à la culture un commissariat de plein droit, qui devrait également englober dans son périmètre les industries culturelles, car la culture est indissociablement liée à l’économie. 

La culture est aussi une industrie qui rapporte.

Un tel commissariat devrait développer les programmes qui existent déjà — tels que le programme MEDIA 6 —, soutenir les productions européennes, mais aussi les partenariats entre industries culturelles des différents pays membres. 

Il devrait aussi soutenir la création d’industries culturelles de taille mondiale, tant s’agissant de la production de contenu (studios cinématographiques, industries musicales) que de contenant (organisation de concerts, plateformes de streaming).

Tout cela nécessiterait de repenser en profondeur les règles économiques sur lesquelles s’est construit le grand marché européen. Mais une intégration culturelle plus poussée est sans doute à ce prix.

Symboliquement comme économiquement, l’Europe peut encore gagner.

Sources
  1. Cahiers internationaux de sociologie, n°11, 1951, p. 44-79.
  2. Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, Amsterdam, 2025 [édition originale : Provincializing Europe. Postcolonial Thought and  Historical Difference, Princeton, Princeton University Press, 2000].
  3. Vichy, un passé qui ne passe pas, Paris, Fayard, 1994.
  4. Top lifetime grosses »,
  5. 2,44 milliards d’euros.
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