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07.04.2026 à 18:21

Le concept d’homme « nouveau » sert à reconduire les rapports de pouvoir

Emma Bokono
Vous travaillez toutes les deux sur les masculinités, mais dans des disciplines différentes. Sur quels points vos travaux de recherche convergent-ils ? MÉLANIE GOURARIER Il y a quinze ans, j’ai réalisé […]
Texte intégral (1231 mots)

Vous travaillez toutes les deux sur les masculinités, mais dans des disciplines différentes. Sur quels points vos travaux de recherche convergent-ils ?

MÉLANIE GOURARIER Il y a quinze ans, j’ai réalisé une thèse d’anthropologie qui avait pour objet des « communautés de séduction », c’est-à-dire des groupes d’hommes qui se retrouvaient entre eux pour apprendre à séduire les femmes à partir de méthodes basées sur le développement personnel. Ils considéraient que les évolutions de la société leur étaient défavorables, que la masculinité était en crise et qu’il fallait la réaffirmer.

LAURA VERQUERE De mon côté, je suis chercheuse en sciences de l’information et de la communication et j’ai analysé la façon dont a été portée la question de l’allongement du congé paternité dans le débat public, de 2017 à 2020. J’ai notamment travaillé autour de la figure dite des « nouveaux pères », comme les appellent volontiers les journalistes : ces hommes qui incarnent des formes de paternité plus impliquées dans les tâches domestiques et parentales, plus douces, plus empathiques avec les enfants.

Ainsi, Mélanie étudiait des masculinités dites conservatrices, voire réactionnaires, et moi, j’observais celles qui incarnaient le progrès. Mais, dans les milieux académiques comme dans celui des médias, les questions qui nous étaient posées étaient sensiblement les mêmes : est-ce que les hommes changent, ou pas ?

MÉLANIE GOURARIER Cette manière consensuelle de poser toujours le même cadre pour appréhender les masculinités nous interrogeait en tant que chercheuses. En général, quand il y a des choses qui sont posées comme des évidences, il est urgent de venir les questionner. Notre livre En finir avec l’homme nouveau est né de cet étonnement partagé.

Qui est cet « homme nouveau » avec lequel vous invitez à en finir ?


LAURA VERQUERE C’est une figure archétypale qui a des incarnations très différentes. Elle est présente dans les grands régimes totalitaires du XXe siècle, qui le mobilisent de manière centrale au sein de leur idéologie politique. On peut citer, par exemple, l’écrivain italien Marinetti, qui fait l’apologie d’une identité masculine renouvelée dans son Manifeste du futurisme en 1909 et qui deviendra, quelques années plus tard, un soutien actif du régime fasciste de Mussolini. Ou encore certaines œuvres allégoriques du sculpteur allemand Arno Breker : les figures masculines particulièrement musclées qu’il a mises en scène ornaient la cour d’entrée de la chancellerie d’Adolf Hitler.

Mais on la retrouve aussi, aujourd’hui, au sein des masculinités qui se veulent progressistes : les hommes « déconstruits », les « nouveaux pères », ou encore certaines personnalités de la macronie qui se présentent en rupture par rapport à une certaine manière de faire de la politique, comme Gabriel Attal.


MÉLANIE GOURARIER À l’autre bout du spectre, des masculinités plus conservatrices, comme Donald Trump, Jair Bolsonaro ou Vladimir Poutine se saisissent aussi de la question de la nouveauté, même si c’est pour se positionner contre. Qu’on les promeuve ou les rejette, ces valeurs de nouveauté et de modernité sont systématiquement le référentiel qui sert à penser la masculinité.


« Cette “modernité”, qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à reconduire des rapports de pouvoir, de race, de classe et de sexualité »


Vous posez d’ailleurs l’idée d’un profond continuum entre des masculinités contemporaines très différentes au sein de l’espace politique…


LAURA VERQUERE
En effet, les masculinités entretiennent un dialogue permanent les unes avec les autres. Par exemple, actuellement, dans le débat public, les communautés masculinistes sont présentées comme étant la « masculinité problématique ». Ce qui permet, de manière archétypale, de les opposer aux masculinités modernes, progressistes. Ce jeu pose problème car, d’une part, il maintient toute l’attention sur la question du changement des masculinités. D’autre part, en présentant les masculinités modernes comme solution aux problèmes de la société, il masque le fait que, même sous des formes adoucies, les logiques de préservation du pouvoir masculin persistent. 


MÉLANIE GOURARIER Si on s’intéresse à la façon dont les différents types de masculinités s’organisent entre eux pour garantir aux hommes une position d’hégémonie culturelle, sociale et politique, on voit alors apparaître en creux d’autres masculinités qui sont, elles, en position de relégation. Une étude de la Caisse nationale des allocations familiales parue en 2023 sur les familles à horaires dits « atypiques » – pour l’essentiel des familles exposées à la précarité – montre que les horaires décalés des mères poussent régulièrement les pères à s’occuper seuls des enfants. Pour autant, cet investissement « contraint » dans les tâches domestiques n’est jamais présenté comme un signe de modernité. Au contraire, ces pères subissent de plein fouet le revers néolibéral de la « modernité » et cela les précarise davantage. Cette « modernité », qui est toujours présentée comme quelque chose de positif, sert aussi à reconduire des rapports de pouvoir, de race, de classe, de sexualité et à établir des hiérarchies. Les discours de nouveauté peuvent être une ruse pour travailler à la reconduction de l’ordre social.


Puisque la notion de changement n’est pas la plus pertinente pour analyser les masculinités, par quoi pourrait-on la remplacer ?

MÉLANIE GOURARIER C’est une question particulièrement difficile ! Il faudrait pour commencer par démasculiniser le rapport au changement.

LAURA VERQUERE Cela consisterait à se débarrasser des qualités qui lui sont aujourd’hui attribuées – l’idée que le changement est forcément linéaire, marqué par des ruptures et des révolutions qui servent à faire table rase, à effacer tout ce qui s’est passé avant, pour faire place à la nouveauté. Il faut repenser ces dynamiques-là en des termes féministes, de manière peut-être plus modeste et située – en se positionnant dans le temps long et en s’inspirant de pratiques déjà existantes mais qui passent sous les radars de la nouveauté.

En finir avec l’homme nouveau de Mélanie Gourarier et Laura Verquere. 19 euros. En précommande sur revueladeferlante.fr

02.04.2026 à 16:16

🥊Riposter au racisme

La Déferlante
Des attaques que plusieurs ministres ont finalement condamnées publiquement le lundi 30 mars, mais pas Aurore Bergé, pourtant chargée des discriminations au gouvernement. Ce silence politique assourdissant confirme la banalisation à […]
Texte intégral (1662 mots)

Des attaques que plusieurs ministres ont finalement condamnées publiquement le lundi 30 mars, mais pas Aurore Bergé, pourtant chargée des discriminations au gouvernement. Ce silence politique assourdissant confirme la banalisation à vitesse grand V des idées racistes les plus primaires, ouvre grand les battants et confirme que, pour la majorité au pouvoir, l’extrême droite n’est plus – comme elle l’a longtemps été – un ennemi à combattre mais un partenaire politique tout ce qu’il y a de plus respectable.

👉🏻Dans cette newsletter, vous trouverez de quoi analyser l’actualité des derniers jours, comprendre les mécanismes du racisme et la banalisation des idées d’extrême droite, mais également riposter. Bonne lecture.

🗞
Revue de presse

Peur profonde

zouz revient longuement sur la mécanique des discours racistes qui ont visé ces derniers jours les nouveaux maires racisés élus sous l’étiquette insoumise, principalement en Île-de-France. Ainsi, à Saint-Denis, l’élection de Bally

Bagayoko réveille d’après lui « les peurs profondes d’une partie de la classe médiatique et politique, qui voit pour la première fois un homme noir prendre la tête d’une ville de 150 000 habitant·es ».

🔍 Lire le billet sur le site de Mediapart

Un Noir

Dans une tribune publiée par Le Monde, la sociologue Solène Brun mobilise le concept d’assignation raciale conceptualisé par Frantz Fanon pour analyser le traitement politique et médiatique de la victoire électorale de Bally Bagayoko. Alors qu’il célèbre sa victoire à la mairie de Saint-Denis le 15 mars au soir, le nouvel élu « n’est plus l’enfant de Saint-Denis, l’ancien basketteur devenu entraîneur, le cadre à la RATP […]. Bally Bagayoko est un Noir. » En fin de compte, déplore la chercheuse : « Les accusations indignes qui visent Bally Bagayoko […] ne sont finalement qu’un symptôme de la période actuelle et de sa terrible inversion des valeurs. »

🖋 À retrouver sur le site du Monde

Mépris de classe

Dans une interview donnée au quotidien L’Humanité, le sociologue Fabien Truong analyse le mépris de classe à l’œuvre dans les accusations de communautarisme portées sur les nouvelles équipes municipales, particulièrement en Seine-Saint-Denis. « Ce qui dérange les racistes, ce n’est pas que les immigrés ne s’intègrent pas, c’est qu’ils s’intègrent trop », affirme-t-il.

👷🏼 À lire sur le site de L’Humanité

Des frontières qui se ferment

Pendant que, en France, les attaques racistes pleuvaient sur les plateaux de télévision, jeudi 26 mars, le Parlement européen votait le durcissement de la politique migratoire de l’Union, ouvrant la possibilité d’incarcérer des mineur⋅es sans papiers et prévoyant l’ouverture, hors de ses frontières, de centres de détention pour y déporter des immigrant⋅es dépourvu⋅es de titre de séjour.

🕳 Un article à retrouver sur le site du Monde

Les Étasunien⋅nes s’organisent

Une lueur d’espoir venue de l’autre côté de l’Atlantique ? Dans le magazine de critique sociale Contretemps, le syndicaliste étasunien Ramy Khalil revient sur la mobilisation conjointe et historique des syndicats et des mouvements antiracistes à Minneapolis contre l’ICE – la police anti-immigration –, et, désormais, dans tout le pays. Ensemble, ils appellent à une grève générale le 1er mai 2026 pour protester contre la politique raciste et impérialiste de Donald Trump.

🗽 À lire sur le média Contretemps

📻
On écoute

La vie en Noir·e

Dans cette série audio en quatre épisodes, à travers des entretiens et des archives, le journaliste Sébastien Thème nous plonge dans l’expérience quotidienne des personnes noires. Il y raconte les tensions, les blessures, mais également la diversité des vécus et la nécessaire reconstruction mémorielle face à l’héritage colonial. Autant d’aspects que le regard blanc refuse encore souvent de voir.

🎧 La série est disponible par ici

📖
On lit

La domination blanche

Dans La Domination blanche, les sociologues Solène Brun et Claire Cosquer inversent les termes de l’équation habituellement formulée, en particulier ces derniers jours dans les médias : ce ne sont pas les personnes racisées qui empêchent nos sociétés de fonctionner harmonieusement, mais bien le regard et, par-delà, la posture dominante des personnes blanches, présentée comme « l’ordre naturel des choses ». En d’autres mots : le racisme.

« À l’instar des sociologues qui s’attellent à l’analyse de la masculinité ou de celles et ceux qui se penchent sur les classes dominantes, écrivent les autrices en conclusion de leur essai, l’étude de la domination blanche suppose de retourner le regard scientifique vers l’exercice – quotidien, routinier – du pouvoir. » Un travail tant académique que militant dont l’essentiel, encouragent-elles, reste encore à mener.

📕 Solène Brun et Claire Cosquer, La Domination blanche, Éditions Textuel, 2024. 17,90 euros.

🙌🏽
On soutient

Une librairie antiraciste

Pensée comme un lieu d’accueil et d’éducation, Manyaya est une librairie indépendante exclusivement en ligne qui vient d’ouvrir ses portes. On y trouve tout type d’ouvrages pour s’éduquer sur les questions de discriminations racistes, ou pour approfondir ses connaissances. Et il y en a pour tous les âges et tous les styles : essais, guides pratiques, bandes dessinées, fictions, albums jeunesse.

26.03.2026 à 17:58

« Face à l’extrême droite, il faut opposer un refus, mais surtout des solutions utiles »

Coline Clavaud-Mégevand
👁️ Un regard féministe sur les élections 4/4 Depuis quatre semaines, à travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogeons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans […]
Texte intégral (2023 mots)

👁 Un regard féministe sur les élections 4/4

Depuis quatre semaines, à travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogeons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale. Après le second tour des municipales, la newsletter de La Déferlante vous propose de faire le bilan avec des lunettes féministes.

Ces dernières semaines, dans de nombreuses villes de France, les fractures de la gauche ont gravement mis en péril les municipalités, faisant peser sur les droits des personnes étrangères, racisées, LGBTQIA+ ou encore sur les femmes une menace imminente. Si par endroits, comme à Paris et à Marseille, les électeurs et électrices ont fait barrage dans les urnes et permis aux listes d’union de la gauche de sauver les meubles, dans de nombreuses villes, les divisions du camp progressiste ont contribué à faire gagner la droite et l’extrême droite. Le Rassemblement national conquiert ainsi 14 communes dans le Pas-de-Calais et s’installe confortablement dans le sud de la France : à Nice (350 000 habitant⋅es), à La Seyne-sur-Mer (63 000 habitant⋅es), à Carcassonne (46 000 habitant⋅es), ou encore à Cagnes-sur-Mer (50 000 habitant⋅es).

Pour analyser cet échec, mais également pour en tirer des leçons politiques en vue de la prochaine présidentielle, nous avons demandé à trois militantes de revenir sur cette élection et de nous partager leurs pistes d’action pour 2027. Yasmine Souidi est cheffe d’entreprise à Marseille et membre de Forces vives, un collectif d’associations qui se mobilisent dans les quartiers nord de la ville. Elle figurait en position non éligible sur la liste insoumise des 9e et 10e arrondissements. Sarah Durieux est militante féministe, spécialisée dans les mobilisations citoyennes et autrice de l’essai Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025). Toni Mathilde Viot, également militante féministe et consultante, plaide en faveur d’une redéfinition antiraciste, féministe et écologiste des mouvements politiques. Elle est l’autrice de L’homme politique, moi j’en fais du compost (Stock, 2022).

Ces trois entretiens ont été réalisés séparément le 24 mars 2026, par téléphone.

Pour commencer, que retenez-vous de cette séquence des municipales 2026 ?

YASMINE SOUIDI : J’ai ressenti un vrai sentiment d’urgence face à la banalisation des idées d’extrême droite. Je note aussi que la coexistence de plusieurs listes de gauche au premier tour, qui a beaucoup été critiquée, a en réalité permis de mobiliser davantage, en suscitant de l’intérêt, en créant du débat chez les citoyen⋅nes, par exemple chez des personnes comme moi, à Marseille, qui ne se seraient jamais engagées pour la liste du maire sortant [Benoît Payan, Union de la gauche], mais l’ont fait pour une liste positionnée plus à gauche [celle du candidat de La France insoumise, Sébastien Delogu]. En revanche, je regrette que certains sujets, comme le féminisme et l’écologie, aient été peu débattus dans cette campagne. Enfin, voir l’extrême droite gagner du terrain dans certains quartiers de Marseille rend le bilan forcément douloureux.

SARAH DURIEUX : Moi, je suis frappée par le décalage entre l’opportunité politique que représentait l’élection – reconquérir l’électorat en fondant la campagne sur la proximité – et ce que les partis en ont finalement fait : une répétition générale de la présidentielle de 2027, sur laquelle ont été projetés des enjeux politiques nationaux. Les partis se sont désintéressés des enjeux locaux, comme le logement, les services publics, l’écologie, sur lesquels la gauche a pourtant beaucoup à proposer… Notre camp est passé à côté de son objectif, qui était de recréer de la confiance politique à partir des territoires. J’ai le sentiment d’un rendez-vous manqué.

TONI MATHILDE VIOT : Les débats à gauche ont finalement très peu porté sur les idées ou les propositions concrètes, car les programmes des différentes formations étaient proches. Par conséquent, la conflictualité politique s’est déplacée sur le terrain des invectives et des accusations lourdes, violentes, parfois personnelles. Par exemple, quand plusieurs figures du Parti socialiste ont laissé entendre, fin février, que La France insoumise (LFI) avait une responsabilité dans la mort de Quentin Deranque. Ou, dans le sens inverse, quand la candidate LFI à Paris, Sophia Chikirou, a mis en cause la responsabilité de son rival socialiste Emmanuel Grégoire dans les affaires de pédocriminalité touchant le secteur périscolaire dans la capitale.

Quels sont, d’après vous, les enseignements que la gauche doit tirer de ce scrutin ?

YASMINE SOUIDI : La première leçon, c’est que la stratégie du barrage républicain ne suffit plus à mobiliser. La seconde, c’est que si on ne propose pas un projet désirable, les gens vont continuer à se désintéresser de la politique. Il faut que les candidat⋅es repartent des besoins du terrain et que soient créés des espaces d’échanges citoyens afin d’impliquer les habitant·es dans la coconstruction des politiques publiques locales. Par exemple, dans les quartiers populaires, il est possible de mobiliser autour des enjeux de logement, de l’accès aux droits, des violences faites aux femmes… L’écologie peut aussi être un levier fort, car elle permet de rassembler des publics très différents autour d’un même territoire. Aujourd’hui, les débats sur ces sujets sont trop souvent remplacés par des querelles politiciennes, ce qui invisibilise les vrais enjeux et décourage les citoyen⋅nes.

SARAH DURIEUX : Il faut décentraliser la démarche politique de manière radicale. Les partis doivent se positionner en soutien aux dynamiques locales existantes, plutôt que chercher à mettre la main sur des villes ou des circonscriptions en investissant des candidatures sans réel ancrage, parfois même contre l’avis de leurs propres groupes locaux. Car tout cela crée de la défiance et affaiblit les campagnes. Par ailleurs, il faut que nous gagnions en autonomie en tant que mouvement social. Pas pour rompre avec les partis, mais pour clarifier les intérêts : les associations, les syndicats, les collectifs ne militent pas pour la victoire d’une formation partisane, mais pour des objectifs politiques. Il est néanmoins possible de travailler ensemble quand nos intérêts convergent [lire à ce sujet notre reportage à Calais].


« Passer à l’action est une manière de recréer du collectif, notamment dans les territoires où les gens se sentent abandonnés »

Yasmine Souidi, militante féministe et antiraciste


TONI MATHILDE VIOT : Cette séquence politique a révélé la manière dont les partis « fabriquent » leurs cadres dirigeants. Pour accéder aux responsabilités au sein de leur organisation, il faut souvent être un « bon soldat », sans distance ni autocritique, et ne pas remettre en cause la ligne dominante. Ces règles tacites produisent des organisations où la parole interne est très contrainte. Résultat : les débats sont déplacés à l’extérieur, sous forme de guerres d’appareil surmédiatisées, souvent déconnectées des enjeux réels, dont le but final est uniquement l’hégémonie de chaque parti. Ce système empêche une véritable discussion sur l’intérêt général.

Et maintenant, à un an de l’élection présidentielle de 2027, comment fait-on avancer les idées féministes, antiracistes et écologistes ? Comment barre-t-on la route à l’extrême droite ?

YASMINE SOUIDI : Il faut passer à l’action. Concrètement, ça veut dire lancer des projets locaux, même modestes, et apprendre de nos erreurs tout en faisant. Par exemple, Forces vives, le collectif d’associations dont je fais partie à Marseille, va bientôt accompagner la création d’un lieu d’accueil pour les femmes victimes de violences conjugales. Nous soutenons également la création d’un syndicat des associations de proximité. L’idée, c’est d’expérimenter, d’évaluer, puis de reproduire ce qui fonctionne. On ne sera jamais tous et toutes d’accord sur tout, mais on peut se retrouver sur des actions concrètes. C’est aussi une manière de reprendre confiance et de recréer du collectif, notamment dans des territoires où les gens se sentent abandonnés. Face à l’extrême droite, il faut opposer non seulement un refus, mais surtout des solutions visibles et utiles.

SARAH DURIEUX : Nous devons reconstruire des alliances solides dans la société civile. Je ne parle pas forcément de convergence des luttes, car c’est une position souvent un peu théorique, mais de coalitions opérationnelles au sein desquelles on sait avec qui on est d’accord, d’une part, et avec qui on peut s’allier contre certaines menaces, d’autre part. Ensuite, il y a un enjeu de méthode : il faut développer un véritable savoir-faire organisationnel – former et autonomiser les citoyen⋅nes, construire un maillage territorial solide, tout en repensant nos pratiques militantes. Un projet émancipateur ne peut pas reproduire des logiques de domination en interne. Il faut intégrer à nos luttes les impératifs de soin, de non-violence et apprendre à distinguer les rapport de force des violences. Sinon, on épuise les gens, on exclut et on fragilise nos propres luttes.

TONI MATHILDE VIOT : De mon côté, je dirais qu’il faut sortir du récit héroïque ou spectaculaire de la politique pour simplement la considérer comme un outil de gestion collective, une sorte de to-do list, dont l’objectif est de transformer le réel plutôt que de produire de la mise en scène. Ensuite, on doit assumer et encourager les dissidences internes aux partis, notamment les voix féministes, en les soutenant activement, y compris depuis l’extérieur. Enfin, on peut développer des formes d’intervention citoyenne* : pointer collectivement les dérives, utiliser l’humour, la critique collective pour dégonfler les logiques virilistes et de surenchère. Tout cela permettra de réinscrire la conflictualité dans un cadre sain, où elle sert à produire du débat et non à détruire.

* Toni Mathilde Viot, comme Sarah Durieux, fait partie des initiatrices de l’initiative citoyenne européenne « Ma voix, mon choix », qui est parvenue à imposer à la Commission européenne un système de garantie d’accès à l’avortement à l’échelle de l’Union européenne.

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