19.10.2026 à 08:16
Hannah Arendt la dissidente
[Ce texte de Michael Löwy a initialement paru dans la revue L'Homme et la société, n° 132-133, 1999. « Figures de l'« auto-émancipation sociale », pp. 216-218.] Hannah Arendt n'a pas vécu en marge de la société mais, selon l'excellente formule de Pierre Vidal-Naquet, « en travers, barrant le fleuve du conformisme ». Le beau livre de Martine Leibovici, Hannah Arendt, une juive. Expérience, politique et histoire (Paris, Desclée de Brower, 1998, 484 pages, avec une préface de Pierre (…)
- En lisièreTexte intégral (1596 mots)
[Ce texte de Michael Löwy a initialement paru dans la revue L'Homme et la société, n° 132-133, 1999. « Figures de l'« auto-émancipation sociale », pp. 216-218.]
Hannah Arendt n'a pas vécu en marge de la société mais, selon l'excellente formule de Pierre Vidal-Naquet, « en travers, barrant le fleuve du conformisme ». Le beau livre de Martine Leibovici, Hannah Arendt, une juive. Expérience, politique et histoire (Paris, Desclée de Brower, 1998, 484 pages, avec une préface de Pierre Vidal-Naquet) est une remarquable contribution à la compréhension des racines de cet anticonformisme. Il nous montre non seulement que l'expérience juive est une des clés de l'œuvre d'Arendt, mais aussi et surtout comment cette expérience « particulière » et « minoritaire » l'a aidée à saisir des significations universelles et déchiffrer le sens du politique « en général ».
La pensée de l'auteur des Origines du totalitarisme – pensée d'une Juive mais non « pensée juive » – part de quatre grandes expériences historiques : l'émancipation des Juifs, la montée de l'antisémitisme moderne, la tentative d'extermination par le nazisme, le sionisme et la création de l'État d'Israël. Suivons les étapes de cette réflexion telle que la présente Martine Leibovici, mais en remplaçant sa construction quelque peu obscure en chapitres thématiques par un ordre historique.
Inspirée d'intentions généreuses et émancipatrices, l'Aufklärung a nourri l'illusion d'une émancipation irréversible, d'un progrès inéluctable vers l'égalité des droits. Idéologie Dreyfus, première manifestation massive de l'antisémitisme moderne, à la fois politique et social, a ébranlé cette idéologie libérale – dont Hermann Cohen fut le représentant le plus typique –, et permis l'émergence d'une réflexion juive qui prend l'antisémitisme au sérieux et non plus comme un « vestige du passé » (Bernard Lazare). Cela vaut aussi pour les sionistes allemands comme Kurt Blumenfeld, mais ceux-ci n'ont pas compris la spécificité de l'antisémitisme totalitaire, ce produit de l'impérialisme moderne, du racisme et de la violence coloniale, et du nationalisme tribaliste de l'Europe centrale, qui se distingue radicalement de l‘antijudaïsme traditionnel.
Comment les Juifs ont-ils réagi à ces événements ? C'est ici que Hannah Arendt va introduire la célèbre distinction inspirée de Bernard Lazare entre parias et parvenus, c'est-à-dire entre la masse des Juifs exclus des droits et une minorité rapace et servile (envers les puissants) qui se dissocie des premiers pour se hisser au sommet. Souvent, le paria et le parvenu font système, comme dans les rapports de « philanthropie » entre les banquiers juifs (Rothschild...) et les schnorrer (mendiants) de la communauté.
Les rapports des parias entre eux se caractérisent par l'entraide et la fraternité, mais ils souffrent d'une tendance apolitique : l'acosmisme. Ce terme, que Hannah Arendt a repris à Max Weber, renvoie, dans le cas des parias juifs, à un comportement de « fusion », d'abolition de toute distance, qui refuse le conflit externe ou interne.
Les tentatives pour transcender l'acosmisme constituent ce qu'elle appelle « la tradition cachée » des parias juifs : des intellectuels qui ont atteint l'universalité sans renier leur identité juive, que ce soit sous une forme littéraire politique – Rahel Varnhagen, Henri Heine, Franz Kafka – ou politique – Bernard Lazare. L'héritage de ces penseurs ne concerne pas que les Juifs : en apportant une « nouvelle idée d'humanité », ils contribuent à la résistance contre la tentation nihiliste qui menace la culture européenne moderne.
Au-delà des individus isolés qui constituent ce courant souterrain du judaïsme, Hannah Arendt s'intéresse au mouvement sioniste, qu'elle considère comme la première et la plus significative tentative pour transcender l'acosmisme du paria et constituer le peuple juif, en tant que peuple opprimé, comme sujet politique. Ce qui frappe, à la lecture de ce jugement, c'est l'absence de toute référence au Bund, le grand mouvement ouvrier juif de l'Europe de l'Est, qui a été une autre tentative, non moins importante, de faire passer la question juive du social au politique. Il s'agit d'un véritable point aveugle de l'analyse historique de Hannah Arendt, que Martine Leibovici essaie d'expliquer par sa biographie, mais qui mérite une réflexion critique plus générale.
Son adhésion de principe au sionisme n'empêche pas Hannah Arendt d'être une véritable « dissidente » du mouvement, comme le montrent sa critique de l'injustice commise envers les Arabes et son soutien aux propositions de Confédération judéo-arabe ou d'État binational avancées par son ami Judah L. Magnes, recteur de l'Université hébraïque de Jérusalem.
La distinction entre paria et parvenu disparaît avec l'avènement du totalitarisme nazi, qui réduit tous les juifs à la condition de parias. La compréhension du phénomène totalitaire, qui trouve dans le camp de concentration son laboratoire d'expérimentation, et celle du génocide, ce crime contre la pluralité humaine commis sur le corps du peuple juif, exige la rupture avec l'idéologie du progrès et la prise en compte de la discontinuité du temps historique – une problématique que Hannah Arendt emprunte à son ami Walter Benjamin.
Faut-il pour autant identifier camps de concentration et camps d'extermination, et, par conséquent, stalinisme et nazisme ? Ce fut, comme on le sait, la principale critique de Raymond Aron à la conception arendtienne du totalitarisme. Martine Leibovici montre, en s ‘inspirant des analyses d'Enzo Traverso, les hésitations de Hannah Arendt à ce sujet, et propose la conclusion suivante, qui me semble très pertinente : on peut comparer la Kolyma et Buchenwald, mais non le Goulag et Treblinka.
Comme dans ses réflexions sur l'émancipation et l'antisémitisme, Arendt s'intéresse, dans son analyse du génocide, aux réactions des Juifs, en refusant de les considérer uniquement comme objets de l'histoire, victimes passives. C'est un des thèmes, avec celui de la « banalité du mal », de son livre controversé, Eichmann à Jérusalem.
Fidèle à son idée de la responsabilité de tout individu, et à son rôle de « critique de l'intérieur » des pratiques des dirigeants juifs, elle met en question deux types de comportements durant les années tragiques du Troisième Reich : 1) La « Realpolitik » des Conseils juifs en Allemagne jusqu'en 1938, leur tentative de maintenir une vie juive sous les nouvelles autorités. Ces notables ont failli à leur responsabilité politique dans la mesure où ils ont raté, comme toute « Realpolitik », le seul réel significatif pour l'action : le possible – dans ce cas l'émigration ; 2) La pratique de la « coopération » – à distinguer de la collaboration, véritable trahison – des Conseils juifs avec les autorités nazies pendant la période de la « solution finale » (1941-1945). Dans ce cas, il s'agit d'une responsabilité morale, puisque les alternatives politiques étaient très limitées. Mais il aurait été possible, pour les dirigeants – certains l'ont fait – de démissionner, en refusant de coopérer.
L'argumentation puissante de Hannah Arendt a été affaiblie, il me semble, par certaines formulations maladroites qui ont prêté le flanc aux attaques. Par exemple, quand elle semble effacer la distinction entre les bourreaux et les victimes, en parlant de leur commun « effondrement moral », en comparant les membres des Judenräte qui n'ont pas démissionné avec les SS qui n'ont pas demandé à être relevés de leurs fonctions. Non moins discutable est sa tentative d'« expliquer » le comportement d'Eichmann par – entre autres – le fait qu'il « ne rencontra personne, absolument personne qui était contre la solution finale », un argument dangereusement proche des autojustifications avancées par le criminel lui-même.
Dans sa conclusion, Martine Leibovici nous fait entrevoir, en quelques pages denses et lucides, l'actualité des idées de la philosophe juive allemande, formulées à partir de deux de ses figures inspiratrices, Bernard Lazare et Rosa Luxemburg, comme alternative aux faux débats entre libéralisme et communautarisme. On voit ici, comme dans les autres chapitres du livre, que l'œuvre d'Arendt, quelles que soient les réserves qu'on puisse avoir sur telle ou telle question, est une source inépuisable pour la réflexion critique sur les contradictions de la modernité politique.
Michael LÖWY
16.10.2026 à 11:48
On enferme les corps, pas les idées !
■ Le 10 octobre 2026 au matin, l'enfermé Ritchy Thibault confiait à David Lebeskind, un de ses avocats, un courrier à ses « amis et camarades » pour qu'il soit lu à la conférence de presse convoquée le même jour par son comité de soutien – qui travaille sur un projet de meeting – et ses défenseurs : Alexis Baudelin, Henri Braun, Benjamin Giacco et David Lebeskind. Voici cette lettre : À Fleury-Mérogis, le 10 octobre 2026, Chers amis, chers camarades, Je vous écris ces quelques mots (…)
- MarginaliaTexte intégral (2979 mots)
■ Le 10 octobre 2026 au matin, l'enfermé Ritchy Thibault confiait à David Lebeskind, un de ses avocats, un courrier à ses « amis et camarades » pour qu'il soit lu à la conférence de presse [1] convoquée le même jour par son comité de soutien – qui travaille sur un projet de meeting – et ses défenseurs : Alexis Baudelin, Henri Braun, Benjamin Giacco et David Lebeskind.
Voici cette lettre :
À Fleury-Mérogis, le 10 octobre 2026,
Chers amis, chers camarades,
Je vous écris ces quelques mots entre les murs de la prison de Fleury-Mérogis. Voilà maintenant dix jours que je suis privé de ma liberté dans le plus grand des arbitraires. J'ai été expulsé de l'audience qui devait statuer sur mon maintien ou non en détention. L'inique institution judiciaire m'a donc une nouvelle fois empêché de me défendre.
Derrière les barreaux de Fleury-Mérogis, je suis actuellement en gestion isolée [2] ainsi que soumis au régime 2+1, c'est-à-dire qu'à chacun de mes déplacements deux matons et un gradé doivent m'escorter. Par ailleurs, je viens d'apprendre ce matin que je faisais l'objet d'une interdiction de contact avec l'extérieur, à l'exception de ma famille et de mes avocats, ce qui signifie que je peux recevoir vos lettres – ce qui me donne beaucoup de force –, mais je ne peux pas y répondre [3].
Les nervis du pouvoir n'ont rien compris. Le sort qu'on m'inflige ne fait que décupler ma rage et ma détermination pour abattre leur vil et exécrable système. Ils peuvent enfermer nos corps, jamais ils ne parviendront à enfermer nos idées. Je réitère ce que j'ai dit au début de mon enfermement : de l'intérieur comme de l'extérieur, nous briserons tous les murs et tous les barreaux des prisons.
Un message particulier pour les camarades lycéens et étudiants. Tenez bon ! Il est enthousiasmant et croustillant de sentir la terreur que vous semez chez la bourgeoisie. Oui, nous brûlerons leurs palais et toutes les institutions depuis lesquelles elle orchestre tant de souffrances et de malheurs.
Merci de votre soutien, camarades !
Ce n'est que le début, nous ne lâcherons rien tant que nous ne les aurons pas fait tomber.
Avec l'assurance de ma combativité.
RITCHY
Un prisonnier politique
Transcription de l'intervention d'Henri Braun à la conférence de presse
Nous venons d'entendre les mots d'un homme qu'on a enfermé pour ses idées parce qu'il n'y a aucun comportement violent qu'on puisse lui reprocher. La seule chose qu'on lui reproche, c'est son opposition farouche, têtue, déterminée, résolue et constante au pouvoir en place. Toutes ses affaires ont commencé avec une série de signalements qui ont été faits par les préfets de police successifs, les ministres de l'Intérieur, les politiciens comme Macron ou Bardella, signalements relayés par des médias de droite tenues par des milliardaires et qui ont fini par une fiche S. Il y a toute une machinerie administrative qui s'est mise en branle pour persécuter ce jeune homme jusqu'à ce qu'on en arrive à son incarcération.
Au début, la Justice a résisté, mais, finalement, les digues ont sauté. Un contrôle judiciaire interdisait à Ritchy de manifester, mais à Paris seulement. Or, c'est à Saint-Denis qu'il a été interpellé. Et voilà qu'on le place en détention provisoire uniquement pour des mots, voilà qu'on le condamne postérieurement à quatre mois de prison avec sursis – condamnation aberrante qui sera réformée en appel –, voilà que sa détention est prolongée [4]. Qu'un jeune homme qui a un casier judiciaire vierge et n'a absolument rien fait se retrouve dans cette situation atteste, pour moi, que c'est un prisonnier politique et qu'il doit être considéré comme tel. Or le statut de prisonnier politique n'existe pas dans le droit français.
Il faut comprendre l'extrême gravité de ce qui se passe : nous avons un jeune homme de vingt-deux ans qui mène un cursus universitaire brillant en master 2 à l'EHESS. Tous ses enseignants sont consternés. Ils n'arrêtent pas de m'écrire en m'envoyant ses relevés de notes de master 1 : la plus faible, c'est 15 sur 20 ; la plus forte, 17 sur 20 ; ce qui fait une moyenne de 16,8 sur 20. Ce jeune homme, depuis qu'il est installé à Paris, a été salarié. Autrement dit, il menait trois vies : une de salarié, une d'étudiant et une de militant. Et maintenant la vie qu'il mène, c'est une vie de prisonnier. Là, il faut réellement qu'on mesure la gravité du moment. Nous sommes en train de changer d'époque puisque nous sommes dans le pays où l'on peut mettre en prison une personne uniquement pour ses opinions. J'ai bien peur que Ritchy ne soit que le premier d'une longue série de prisonniers politiques, que la répression ne cesse de s'étendre. Et ce quel que soit le résultat des élections d'avril prochain. Nous avons des attaques sur la liberté de la presse, sur les libertés académiques, sur le monde du travail. Maintenant, nous avons une attaque sur la liberté tout court. Il faut impérativement se mobiliser pour Ritchy Thibault. Parce que, si on ne se mobilise pas, il y aura beaucoup de Ritchy Thibault. Nous serons tous des Ritchy Thibault et nous finirons tous pas être réprimés et par aller en prison. Ce qu'il faut, et de manière déterminée, c'est opposer un front uni à cette répression.
Il y a un point sur lequel il faut insister : le racisme. Le fait que Ritchy soit un voyageur, ça joue. Lorsqu'il est placé en garde à vue pour « outrage » à la suite de ses propos adressés à Macron – « L'éborgneur, n'oublie jamais que nous sommes dans le pays de la Révolution française, le pays qui fait tomber la tête des monarques ! » –, le temps d'une garde à vue, « l'outrage » devient « menaces de mort ». La dimension raciste de la répression qui vise les minorités raciales, dans son cas une minorité constamment persécutée depuis 150 ans, qui a fait l'objet des ségrégations les plus diverses, qui fut victime d'un génocide mené par les nazis et leurs supplétifs français, que tous les régimes politiques ont persécutée depuis le XIXe siècle et même avant. Il n'y a pas de hasard. On s'attaque à Ritchy par racisme, mais aussi pour la radicalité de ses propos, parce qu'il est la pointe avancée de nos idées. Il faut que, dans toutes les manifs, les lycéens, les étudiants portent comme première revendication la liberté de Ritchy : nous ne lâcherons rien tant que Ritchy demeurera en prison ; il faut qu'il sorte, et le plus vite possible !
Henri BRAUN, avocat.
Ce courrier de Ritchy Thibault nous a été transféré, ce jour,
par son Comité de soutien : https://confpeps.org/
Le 15 octobre 2026
Alors même qu'il est déjà prévu que je passe au prétoire la semaine prochaine, pour un premier rapport d'incident où je suis incriminé pour la phrase suivante adressée à la directrice de Fleury-Merogis dans un courrier : « L'administration pénitentiaire est responsable de tant et tant de malheurs et de souffrances allant jusqu'à la mort, c'est pourquoi je veux la voir partir en fumée ».
Je viens ce matin à nouveau d'être notifié d'un deuxième rapport d'incident car l'administration me considère instigateur d'un mouvement de protestation collectif qui a eu lieu ce jour lors de la promenade du quartier arrivant. En effet, nous avons quasiment tous refusé de regagner nos geôles en demandant à être reçus pour faire entendre nos revendications concernant nos piteuses conditions d'enfermement.
Tout cela survient seulement deux jours après la levée de ma gestion isolée. C'est donc une nouvelle stratégie de ces tortionnaires pour me mettre à genou. Depuis ce matin, je suis placé de manière préventive en quartier disciplinaire avant de passer lundi prochain devant une commission chargée de statuer sur les sanctions à prendre à mon encontre. Concrètement, je suis dans une cage de 5 mètres carré, quasiment sans accès à la lumière, sans pouvoir ni lire ni écrire ni avoir la possibilité de recevoir du courrier.
Cela est particulièrement violent, c'est pourquoi ce jour, j'ai décidé d'entamer une grève de la faim que je continuerai tant que persistera ce châtiment.
Ici mieux que jamais, je vois ce que cette vilaine institution fait à l'humain. Elle a pour objectif intrinsèque de le désinsérer, de le distordre, de le briser, de le torturer, de le dévitaliser pour in fine le tuer. Je le dis donc résolument : détruire une prison, c'est sauver des vies.
Il est du devoir de chacun, en particulier du vôtre, celles et ceux du dehors, de s'ériger contre le sort déshumanisant infligé à près de cent milles de nos frères et sœurs derrière les barreaux dans le pays.
Vivement que l'envolée générale advienne car la liberté n'est illusoire partout là où l'État peut nous l'arracher à son gré.
Je me permets d'ajouter quelques mots au sujet de la journée 17 octobre qui s'annonce. Je ne pourrai malheureusement pas avoir des nouvelles de cette dernière étant en quartier disciplinaire.
Sachez simplement qu'ici, tout le monde vous regarde et souhaite que cela marque le début d'une insurrection que leurs bottes et leurs matraques ne parviendront pas à arrêter. Je sais que vous allez viser juste en ciblant les citadelles capitalistes et institutionnelles afin de les mettre hors d'état de nuire. Il n'y a pas de temps de perdre dans les parades entre République et Nation, c'est l'Élysée et le siège du CAC 40 qu'il faut assiéger.
Ma liberté, je ne vais pas la quémander à des magistrats, je sais que c'est vous qui l'obtiendrez. C'est la synergie de vos forces à l'extérieure et des nôtres à l'intérieur qui permettra le plus promptement de faire tomber les murs.
Combativement,
Ritchy THIBAULT
Lettre ouverte à Ritchy
Cher Ritchy,
Tes avocats nous rassurent. La prison est un front. Tu tiens, tu ne baisses pas la garde. On te connaît, ça ne nous étonne pas. À vingt-deux piges, tu en a accumulé des expériences ! Et comme tu es historien, tu sais qu'aucun pouvoir, même le plus apparemment inoffensif, ne supporte longtemps l'insubordination. Au mieux, il ruse avec le dissident, mais il ne s'empêche rien par principe. D'ailleurs le pouvoir n'a pas de principes ; il a des objectifs et un calendrier. Dans ton cas, il a dû se dire, ce putain de pouvoir, qu'avec le temps, tu allais finir par rentrer dans le rang et profiter de ton ascension sociale pour finir par cracher à la gueule des pauvres. C'est souvent comme ça, d'ailleurs : émeutier à dix-sept piges, rangé à vingt-cinq, rallié à trente. Rallié à quoi : à sa gueule, à ses instincts, à la réussite, au monde en somme. Nous en avons plein en tête des noms de renégats de ce genre. Plein. On les taira. Non par élégance, mais parce que le mépris qu'ils nous inspirent est autrement plus puissant, à nos yeux, pour ce qu'il nous enseigne, que l'évocation de petits chefs devenus super-cadres.
On s'est dit sûrement ça, te concernant, dans les sphères politiques de la fausse gauche et de la vraie droite : ça lui passera cette manie d'appeler à la révolution ; il est brillant orateur, il finira en politique. Et pour sûr, ça aurait pu, ça t'aurait fait une vie peinarde et cossue, voyageur, avec retour sur dividendes. T'aurais pu mettre la révolution au placard et finir à Place publique. Mais non, c'est en cabane que tu te retrouves et où tu continues à les faire chier, ceux qui auraient rêvé que tu la fermes et que tu te ranges des voitures. Un peu, un petit peu. Mais non, rien, tu es un cabochard de la pire espèce. Où que tu sois, tu t'adaptes aux circonstances. Pour les contrarier, bien sûr. Et ça, ça a un côté admirable.
Cette adresse, collective, d'une bande qui te soutient, c'est une manière de te faire savoir qu'il y a de la fierté à te connaître, camarade. Parce tu sais résister au temps et ne rien renier de tes rêves. Parce que ta force, c'est ta parole et ton maintien, cette manière d'être en somme qui tu es et comme tu as décidé d'être : une espèce de singularité dans ce monde où tout se vend et s'achète, les idées et les rêves notamment.
On ne sait pas, à l'heure où l'on écrit, si les Gilets jaunes vont revenir. Et encore moins si ce retour ouvrira la perspective à une jeunesse combative qui attend des appuis. Tu dois avoir une idée sur la question. D'ailleurs, tu as des idées sur tout. On en reparlera, Ritchy. Parce qu'on a décidé de continuer à t'écrire régulièrement.
Tiens le coup, l'ami. On compte sur toi.
À CONTRETEMPS
[2] Soumis à l'isolement.
[3] Pour celles et ceux qui désireraient lui écrire, nous les informons que les lettres qu'il reçoit sont lues par les surveillants avant de lui parvenir. Par ailleurs, pour parer à d'éventuelles raisons d'économie justifiant que Ritchy soit privé de la possibilité de répondre aux courriers qu'il reçoit, il est conseillé de joindre à la lettre qui lui serait destinée une enveloppe timbrée au nom de l'expéditeur. Le courrier est à envoyer à Ritchy Thibault, Maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, Numéro d'écrou : 5009787, avenue des Peupliers, 91700 Fleury-Mérogis.
[4] Jusqu'au 9 décembre, date où son affaire devrait être jugée.
12.10.2026 à 09:15
En soutien à Ritchy Thibault
L'État opprime et la loi triche ; L'impôt saigne le malheureux. Nul devoir ne s'impose au riche, Le droit du pauvre est un mot creux. (L'Internationale, strophe 3) On sait que l'État – cette hydre à mille têtes d'exécutants que protège une police à ses ordres et désormais fanatisée – n'aime pas les caboches dures. On sait que, quand il frappe préventivement, c'est par peur de leur vengeance. À vrai dire, il a quelques raisons pour. Car l'État qui nous accable depuis dix longues années (…)
- MarginaliaTexte intégral (1651 mots)
L'État opprime et la loi triche ;
L'impôt saigne le malheureux.
Nul devoir ne s'impose au riche,
Le droit du pauvre est un mot creux.
(L'Internationale, strophe 3)
On sait que l'État – cette hydre à mille têtes d'exécutants que protège une police à ses ordres et désormais fanatisée – n'aime pas les caboches dures. On sait que, quand il frappe préventivement, c'est par peur de leur vengeance. À vrai dire, il a quelques raisons pour. Car l'État qui nous accable depuis dix longues années n'aura reculé devant aucune méthode pour faire taire les dissidences, massacres compris. Les Gilets jaunes sont toujours là pour en témoigner. La preuve : on dit qu'ils reviennent et qu'ils ont rajeuni. Car si la peur peut, un temps, atténuer la force des révoltes, la persistance du pouvoir dans l'arrogance qu'incarne jusqu'à la caricature la Macronie les réveille presque naturellement et sur tous les sujets. À quelques mois de sa fin, dans les ruines que nous laisse ce maudit pouvoir – d'extrême centre d'abord, de droite extrême, désormais, au vu des nombreux rapprochements qu'il a opérés avec le toujours frontiste rassemblement national-fasciste –, la dernière ligne droite est révélatrice des infamies dont il est capable.
L'actuel mouvement de blocage des lycées est massif et puissant. Il est parti pour durer. Le pouvoir a toujours peur de sa jeunesse. Parce qu'elle est jeune, précisément, parce qu'elle est incontrôlable, enthousiaste, spontanée. Parce que, derrière cette jeunesse, il y a leurs familles, leurs profs, le personnel administratif de l'enseignement et tous leurs syndicats. La jeunesse est frondeuse ; elle ne calcule pas son implication dans la lutte. Elle y va carrément, et elle apprend vite. Le Mai 68 lycéen en atteste. Des kilos de livres en attestent. Le problème, c'est que ce pouvoir ne lit pas ; il cogne. Sur tout ce qui bouge dans le sens de la vie bonne et juste. Après s'être inventé des manipulateurs du désordre – LFI pour le coup, mais la bande à Mélenchon en a l'habitude –, elle lâche sa milice sans la moindre consigne de retenue ou de décence. Pourtant, depuis la mort de Malik Oussékine, il aurait dû comprendre ce que le sinistre Pasqua avait lui-même compris, à savoir qu'une police botoxée à la haine peut à tout moment, au vu des méthodes de maintien du désordre qu'elle applique, semer la mort. Et que la mort d'un adolescent est toujours la preuve ineffaçable d'une infamie majuscule et irréparable.
Ritchy Thibault avait quatorze ans quand il rejoignit le rond-point des Gilets jaunes de Sainte-Foy-La Grande (Gironde). Quatorze ans et une vie de misère, celle qu'endurent les voyageurs, les Roms, les « voleurs de poule », comme il dit, ces assignés parmi les assignés. Il portait en lui, le jeune Ritchy, une sourde colère historique que le magnifique mouvement de pauvres et de sans-droit qu'était l'insurrection jaune avait ravivée. Cette rencontre, cette convergence
relevèrent d'une sorte de miracle qui, dans sa tête de gamin intimement révolté, allait patiemment mûrir. Ce qui frappait déjà à l'époque, chez Ritchy, c'est l'extraordinaire don qu'il avait pour improviser des appels au peuple en les nourrissant de citations de Louise Michel ou d'Élisée Reclus, originaire lui-même de Sainte-Foy-La Grande, et dont il était, au sens propre l'élève, puisque l'enseigne de son collège portait son nom. Depuis, Ritchy a fait parler de lui, il a écrit des livres, il a été pour un temps attaché parlementaire d'Ersilia Soudais, députée LFI, avant d'être débarqué de son poste par la direction politique d'un mouvement trop inquiet de son inaliénable liberté d'action, il a été de toutes les manifs, il est devenu l'orateur d'excellence de la rue, il a bossé ici et là, il a vécu sa vie de jeune révolutionnaire conscient que l'affrontement avec le Capital et les autorités serait sans trêve. Jusqu'à la victoire ou la défaite finale. C'est un jeune homme de culture et de convictions tel que tout pouvoir tolère mal. Ritchy, désormais étudiant à l'EHESS, n'en doute pas.
L'acharnement qui s'abat sur lui depuis des années maintenant est, cela dit, hors normes. Ses nombreuses gardes à vue le placent, sans hésitation, en tête du palmarès de la répression d'État ; les procès qui lui sont intentés par la Macronie de même ; les menaces qu'il reçoit des fascistes et apparentés sont légion. On se demande comment il fait pour ne pas craquer devant un tel dispositif. Il répond qu'il est précisément fait pour cela, raison suffisante pour résister et contre-attaquer. Respect donc, et respect quoi qu'on pense de ses ardeurs, de sa défiance des stratégies de repli ou de mise au vert. Ça, il ne sait pas faire. Il ne sait pas ou il ne veut pas. Malgré les conseils de prudence qu'il reçoit, parfois, de compagnons de la Cause.
Et voilà que Ritchy Thibault, déjà placé sous contrôle judiciaire, se voit interpelé en pleine rue le jeudi 1er octobre, et se retrouve direct en cabane pour être venu apporter, quelques jours auparavant, son soutien à des lycéens en lutte de Saint-Denis (93) et avoir appelé « à l'insurrection ». Ses avocats indiquent, dans un communiqué, que « Ritchy Thibault est le premier militant politique en France depuis des décennies à avoir été placé en détention pour des propos » et précisent que ce « précédent inquiétant illustre la dérive de nos institutions vers un autoritarisme de moins en moins masqué. » On ne saurait mieux dire.
Aux dires du site Contre-attaque [1], « lundi 4 octobre 2026, après quatre jours en cellule, Ritchy était jugé en comparution immédiate (…). Lors de cette audience à huis clos, la police ayant expulsé tous les soutiens du jeune homme, les juges ont décidé de le placer en détention provisoire à Fleury. Pire il est placé à l'isolement, encore une mesure d'exception. Mais l'acharnement ne s'arrête pas là : maintenant que la justice tient le militant entre ses griffes, elle le juge en détention pour d'anciennes affaires. Mardi 6 octobre, la justice l'a condamné à 4 mois avec sursis pour avoir harangué Macron au Salon de l'agriculture. Des faits qui remontent à 2024 ». Un appel a été interjeté par sa défense pour que sa détention provisoire soit suspendue. S'il n'est pas retenu, Ritchy attendra jusqu'au 9 décembre, soit deux longs mois derrière les barreaux. Au détriment de ses études et de son gagne-pain. Une authentique abomination !
L'histoire de ce jeune homme de vingt-deux ans est celle d'un acharnement policier et judiciaire : surveillance constante, perquisitions de son domicile, contrôles judiciaires à foison, interdictions de manifester, placements sous contrôle judiciaire et détention provisoire. En l'espace de huit ans, il a subi, à la louche, plus de vingt gardes à vue, six procès lui ont été intenté. Et le voilà en taule !
Dans ce contexte, le soutenir est plus qu'une nécessité, c'est un devoir d'hommes et de femmes libres. Libérez Ritchy !
À CONTRETEMPS
Pour celles et ceux qui veulent lui écrire :
Ritchy Thibault, Maison d'arrêt de Fleury-Mérogis,
Numéro d'écrou : 500978
7, avenue des Peupliers, 91700 Fleury-Mérogis.



