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08.12.2026 à 11:59

On aime #119

L'Autre Quotidien
A ceux qui se taisent : ”Un jour tu auras droit à la parole. Que feras-tu de l'énorme cadavre du silence ?” Chawki Abdelamir (Irak, 1949)
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L'image qui nous parle

At the Cafe. 3 March 2015 © Farshid Tighehsaz

L'air du temps

James Blake - My Willing Heart

Le haïku de dés

さてどちらへ行かう
風が吹く

et maintenant
de quel côté aller ?
le vent souffle

Santoka

L'éternel proverbe

La maison où manque la mère, même si la lampe l'éclaire, il y fait nuit.

Proverbe kabyle

Les mots qui parlent

Un jour tu auras droit à la parole.
Que feras-tu de l'énorme cadavre du silence ?

Chawki Abdelamir (Irak, 1949; poète et traducteur en français de Adonis)

18.02.2026 à 09:07

Shackleton lève le brouillard numérique avec Euphoria Bound- et c'est top!

L'Autre Quotidien
Shackleton est un vrai chaman musical. Au cours de ses 20 ans de carrière, Il a produit les monumentaux EP Music for the Quiet Hour / The Drawbar Organ en 2012 et la récente collaboration The Tumbling Psychic Joy of Now, en guidant ses auditeurs dans un voyage à travers les confins du dub spirituel, de la musique carnatique, des méthodes d'accordage alternatives, du prog, du folk allemand et du free jazz. Chaque nouvel opus intriguant à l’envi. Dont acte.
Texte intégral (834 mots)

Shackleton est un vrai chaman musical. Au cours de ses 20 ans de carrière, Il a produit les monumentaux EP Music for the Quiet Hour / The Drawbar Organ en 2012 et la récente collaboration The Tumbling Psychic Joy of Now, en guidant ses auditeurs dans un voyage à travers les confins du dub spirituel, de la musique carnatique, des méthodes d'accordage alternatives, du prog, du folk allemand et du free jazz. Chaque nouvel opus intriguant à l’envi. Dont acte.

C'est un mélange indéniablement enivrant et, parfois, bouleversant : l'écouter peut donner l'impression d'entrer dans une pièce remplie d'une épaisse fumée d'encens et d'objets ésotériques ; tout est prêt pour vous plonger dans l'ambiance, en particulier les chants dévotionnels.

Pourtant, avec Euphoria Bound, la suite solo de The Scandal of Time, sorti en 2023, le brouillard qui pèse sur la plupart des productions de l'artiste britannique s'est partiellement dissipé. Il y a moins de cloches rituelles et d'effets sonores inquiétants qui résonnent sur ces grooves dubstep arachnéens. Ces morceaux n'ont pas non plus la longueur des épopées prog ; beaucoup durent environ six minutes. Cette dynamique est particulièrement palpable et prête à enflammer les raves sur des morceaux comme « Contagious Illusions », où Shackleton tourne paresseusement en rond pendant quelques instants avant de lâcher un véritable drop, des kicks staccato et des percussions à la main accélérées qui fusent simultanément, tandis qu'une basse gutturale menace d'engloutir tout l'arrangement.

Hello, World!

Malgré tous ses clins d'œil au dancefloor, Shackleton refuse de jouer la carte de la simplicité. Les kicks et les snares de « Crushing Realities » évoquent le grime, mais il recouvre le morceau d'un bruit sifflant tandis qu'une voix lointaine et coupée lutte pour se faire entendre. Le beat syncopé et grave de « The Unbeliever's Pulse » suggère le UK garage, mais il est enfoui sous des synthés sci-fi sifflants. Ces fioritures de production ne diminuent en rien l'urgence de la musique ; elles ne font que l'approfondir et font entendre Shackleton sous une forme aussi flexible que directe, très réjouissante.

D'autres révélations apparaissent, notamment les accords de guitare tremolo scintillants sur « The Dream in Fragments » - des éclats de lumière qui brillent au milieu de denses mélodies d'orgue. Fidèle à la forme énigmatique passée de Shackleton, il s'agit d'une œuvre qui ouvre plus sur le mystères que sur des réponses préprogrammées - , qui exerce également une profonde attraction psychique ( tu le sens le trois feuilles kiki !) . Mais l'expérience d'écoute hypnotique à laquelle invite Euphoria Bound est un peu moins intense que ses autres albums. Ces rythmes tendus, enroulés et uniformément captivants vous tiendront néanmoins tout entier sous leur emprise. Relax, don’t do it … 

Jean-Pierre Simard, le 18/02/2026
Shakleton - Euphoria Bound - AD93

18.02.2026 à 08:54

Tatsuya Tanaka transforme des objets du quotidien en miniatures originales

L'Autre Quotidien
Une visite sur le compte Instagram de Tatsuya Tanaka permet de découvrir le quotidien d'un monde miniature intelligemment conçu.
Texte intégral (1363 mots)

Une visite sur le compte Instagram de Tatsuya Tanaka permet de découvrir le quotidien d'un monde miniature intelligemment conçu.

Au cours des dix dernières années, l'artiste japonais a réinventé des objets grandeur nature tels que des taille-crayons, des éponges et des pantoufles pour en faire de minuscules décors pour ses personnages : une touche « P » repose sur un chevalet de peintre, des bobsleighistes dévalent un bol sur un piment fort et des patineurs artistiques s'affrontent sur un masque chirurgical blanc.

Publiées quotidiennement dans le cadre de son projet Miniature Calendar, ces œuvres font souvent référence à l'actualité et à des événements culturels, comme récemment les Jeux olympiques d'hiver. « Le thème de mon travail est le « mitate », c'est-à-dire remplacer quelque chose qui nous entoure par quelque chose de similaire ou qui lui ressemble. Il est important d'utiliser comme motif quelque chose que tout le monde connaît », écrit-il.

Pour découvrir les coulisses, cliquez chaque jour sur le site de Tanaka, où il partage plusieurs perspectives de chaque œuvre. Vous voilà prévenus.

Jean-Pierre Simard, le 18/02/2026 avec Colossal
Le quotidien miniature de Tatsuya Tanaka

18.02.2026 à 08:45

Beau 69 pour le Salon de Montrouge

L'Autre Quotidien
Rendez-vous incontournable de l’art contemporain et véritable tremplin pour les créateurs de demain, le Salon de Montrouge s’est imposé au fil des années comme une manifestation emblématique dédiée à la découverte des artistes émergents, toutes disciplines confondues.
Texte intégral (1363 mots)

Rendez-vous incontournable de l’art contemporain et véritable tremplin pour les créateurs de demain, le Salon de Montrouge s’est imposé au fil des années comme une manifestation emblématique dédiée à la découverte des artistes émergents, toutes disciplines confondues.

Lina Filipovich Courtesy de l’artiste © DR

Quarante artistes, issus de 15 pays (France, Allemagne, Iran, Pologne, Biélorussie, Uruguay, Maroc, Canada, Belgique, Italie, Espagne, Brésil, Inde, Sri Lanka, Egypte), ont été retenus cette année par le comité de sélection, à l’issue d’un processus rigoureux mené tout au long du printemps. Avec plus de 2000 candidatures reçues en avril, le Salon de Montrouge confirme une nouvelle fois son attractivité auprès de la scène émergente, en France comme à l’international.

Le comité curatorial, réuni autour d’Andrea Ponsini, a fondé sa sélection sur la qualité plastique et conceptuelle des travaux, la diversité des médiums et surtout sur la capacité des artistes à interroger les enjeux contemporains, tant sociétaux qu’artistiques.

Ladji Diaby, 10 03 23, 2023 Courtesy de l’artiste © DR

Les pratiques les plus représentées cette année incluent la peinture, les installations, la vidéo, la sculpture, les pratiques hybrides, le dessin et la photographie — témoignant de la vitalité d’une génération en prise directe avec son époque.

Les artistes :

16B, Clarisse Ain, Yassine Ben Abdallah, Margot Bernard, Zoé Bernardi, Célia Boulesteix, Daniel Bourgaïs, Grapain Collectif, Anna De Castro Barbosa, Angélique De Chabot, Arthur Debert, Ladji Diaby, Darius Dolatyari-Dolatdoust, Céline Fantino, Lina Filipovich, Deborah Fischer, Elisa Florimond, Charlotte Gautier Van Tour, Clémence Gbonon, Sophia Lang, Sido Lansari, Oscar Lefebvre, Marguerite Maréchal, Germain Marguillard, Hervé Marie & Elsa Martinez, Florencia Martinez Aysa, Caroline Mauxion, Miguel Miceli, Thomas Moësl, Cynthia Montier, Alexandre Nitzsche Cysne, Dayane Obadia, Anna Picco, Abirami, Brice Robert, Paola Siri Renard, Sacha Teboul, Joséphine Topolanski, Louise Vo Tan, Amir Youssef.

Robert Brice Courtesy de l’artiste © DR

Performances samedi 28 février après-midi :

Lina Filipovich : Performance sonore activant son œuvre dans l’espace d’exposition.

Darius Dolatyari-Dolatdoust : Performance dansée par Maureen Béguin et Grégoire Schaller dans la salle Ginoux du Beffroi.

Cynthia Montier : Performance autour de sa création artistique.

Angélique de Chabot : Déambulation entre le Beffroi et l’espace Les Jardiniers, débutant le pot de clôture de l’exposition.

19h : Sehyoung Lee aux Jardiniers, suivie d’un DJ set de Thomas Moësl.

JP Dos de Presse, le 18/02/2026
Salon de Montrouge, 69e édition

18.02.2026 à 08:27

Intronisation de la nouvelle académicienne Valérie Belin

L'Autre Quotidien
Valérie Belin reçue académicienne le 4/02/2026 sous la coupole de l’Institut de France donna lieu à une belle cérémonie, sous la très respectable attention de Jean Gaumy, que la cérémonie d’installation de Valérie Belin au fauteuil VI de la section de photographie, fauteuil nouvellement créé. Sa consœur, de la section peinture, Nina Childress a salué la démarche artistique et l’œuvre puissante et engagée : “C’est ce que l’on appelle la photographie plasticienne : une photo qui tient le mur aussi bien qu’un tableau. […] Vos photographies témoignent d’une sensibilité visionnaire au flux des images, aux vertiges de l’IA et à l’ère numérique qui nous façonne.”
Texte intégral (5230 mots)

Valérie Belin reçue académicienne le 4/02/2026 sous la coupole de l’Institut de France donna lieu à une belle cérémonie, sous la très respectable attention de Jean Gaumy, que la cérémonie d’installation de Valérie Belin au fauteuil VI de la section de photographie, fauteuil nouvellement créé. Sa consœur, de la section peinture, Nina Childress a salué la démarche artistique et l’œuvre puissante et engagée : “C’est ce que l’on appelle la photographie plasticienne : une photo qui tient le mur aussi bien qu’un tableau. […] Vos photographies témoignent d’une sensibilité visionnaire au flux des images, aux vertiges de l’IA et à l’ère numérique qui nous façonne.”

Valérie Belin et Nina Childress, académiciennes. ©edouard Brane

« Au début, ça m’était difficile de faire un portrait. Les objets ont été mes premiers personnages, et ils me permettaient de repeupler un univers qui était au point de non retour. Mon travail est issu du courant moderniste, qui se définit par le lien avec le médium. C’est la lumière qui fait l’objet de la photographie. Je suis intégrée dans la photo, je suis le médiateur. Le passage de l’objet à l’humain s’est fait par des chemins détournés. Je me situe toujours sur la limite entre montrer un objet et l’abstraction pure.  »
Valérie Belin sur France Culture

De sa première série Christal 1 et 2 de 1993 et 1994, en passant par Robes 1996, Venise, 1997, Fleurs, 1998, Bodybuilders, 1999, Transexuels 2001, Femmes Noires 2001, Modèles 1, Moteurs 2002, jusqu’aux plus récentes séries, Heroes, Lady stardust, 2023, New Marylins 2024, Valérie Belin traverse plus de 35 ans d’histoire récente de la photographie. Après plus de 45 séries, dans une approche plasticienne de la photographie, où le médium  est à la fois sujet et objet, traces et réflexions, créations, chaque série est un relais vers la suivante sur un terrain expérimental. Le corps, la beauté plastique et extérieure de ces sujets, modèles féminins, depuis plus de dix ans, renvoient à la question du simulacre dans la mixité des techniques produisant l’image d’une féminité formellement parfaite, mais figée, mortifère,  beauté plastique proche d’une perfection évoquant alors une sur-dimentionalité inquiétante d’êtres semblables dans une semblance parfaite.

Niagara, série - New Marilyns, 2024 ©Valérie Belin Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Pour exemple la série New Marilyns comporte sept portraits de jeunes femmes,  de jeunes femmes aux visages très contemporains, vêtues et coiffées différemment, sur fond de comics américains numérisés datant des années 1950. Le traitement graphique, par la superposition des images, évoque le procédé de la sérigraphie, ce qui contribue au caractère “iconique” de ces portraits. Le titre de la série fait référence à “Marilyn” considérée comme icône de la pop culture, et renvoie aussi la série Super Models, photographies de mannequins de vitrine en fibres de verre, choisis par l’artiste sur catalogue dans les « collections réalistes » du fabricant Adel Rootstein.

Galatée, Lady Stardust, 2023 ©Valérie Belin Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Voici une curieuse correspondance avec la réalité actuelle: tout ce travail  parle de l’interférence des modes de l’image et de leurs interactions sur la réalité, sur l’identité de jeunes femmes actuelles, prises aux rets de leurs icônes sur papier glacé, avec ces visages lisses, glamour, distantes, sortes de poupées figées semblant réifiées, interdites à elles-mêmes, comme si elles avaient été contaminées par ces mannequins des magazines de mode, égéries glaçantes, sans que l’ombre de leurs lèvres lipstickées très adroitement ne semblent plus ni frémir ni palpiter, les tenant dans cet espace social du métro pour exemple, (je viens d’en faire l’expérience) en suspens où, cependant, se discerne l’élan vital, mais comme si celui-ci était en partie altéré par une sorte de ralentissement, de fixité, de troubles du comportement, d’une inhibition du sang… Il semblerait que le simulacre remporte une sorte de victoire sociale, puisque nous pouvons assister à ce phénomène de contamination dans le métro parisien, là,  où, statiques, inhibées par cette image en relais, identifiante, une fixité morbide a pris le dessus sur la vie « banale » de tous les jours, quand, également, le processus social électif, être quelqu’un ou quelque chose d’enviable prend le dessus sur le cours « normal » du monde et tient lieu d’identité.

La cérémonie comptait en son ouverture, comme il est d’usage, le discours de la dernière académicienne reçue faisant l’éloge de celle qui vient de rejoindre le prestigieux corps des Immortels. Nina Childress a évoqué le parcours artistique de cette vie dédiée à la photographie, dans une forme de biographie assez magique, faisant ressortir un certain nombres de liens, de passages, voire d’une troublante sororité artistique entre son propre travail et celui de Valérie.

The Girl who Never Died, série HEROES 2023 ©Valérie Belin Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

 “Les séries des années 2000 sont iconiques, il y a ces aller-retours vertigineux où vous photographiez des visages et des portraits d’objets. Nous sommes sans cesse surpris de la manière dont un sujet en amène un autre, de ce qui découle de ces évolutions. Bien avant l’attrait généralisé pour le queer et les drags, vous photographiez des Transsexuels au début de leur transformation. De face, sans artifice autre qu’un léger maquillage, comme pour une photo d’identité trouble. Vous faites appel à des modèles, femmes noires, évoquant l’art sculptural africain, ou jeunes femmes blondes stéréotypées Barbie. Tout est fait pour réifier l’humain, le transformer en chose. Quand en 2003 vous photographiez des Mannequins en celluloïd, moulés sur des personnes vivantes, ce sont des objets que vous transformez en créatures. Vos photographies véhiculent cette « inquiétante étrangeté », terme qui traduit mal le Unheimliche allemand ou le Uncanny anglais. L’apogée de cette période est atteinte avec la série des sosies de Michael Jackson, puis celle des Masques, monstrueux avec leurs yeux vides.

exposition les choses entre elles aux Franciscaines Deauville

Je voudrais à ce propos citer Clément Chéroux (dans le catalogue de votre exposition au Centre Pompidou en 2015) : « L’inquiétante étrangeté qui est à l’œuvre dans le travail de Valérie Belin [..]. ne se loge ni dans l’imagination, ni dans la réalité, mais habite le monde des images à l’heure postmoderne. Son lieu de prédilection est le stéréotype. Depuis le début des années 1990, Belin n’a en effet cessé d’interroger les clichés du paraître. La société d’hyperconsommation dans laquelle nous vivons s’évertue à nous vendre un « désir de changement » qui n’est en réalité qu’une mise en conformité avec les canons de la culture occidentale traditionnelle : devenir blanc lorsqu’on est noir, être parfaitement lisse, avoir l’air fort, garder la pose, ressembler à une image de magazine et ainsi de suite. L’ultra-capitalisme engendre ce qu’il faut bien appeler une alter-utopie : le fantasme d’être un autre. Une grande part du travail de Valérie Belin est une critique insidieuse de cette illusion marchande. »

Valérie Belin Bodybuilders II, 1999  – Valérie Belin Courtesy de l’artiste et Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles

Ce fut ensuite à Valérie Belin de s’exprimer, la tradition étant pour le nouvel académicien de faire un « portrait » de celui qui l’a précédé sur ce fauteuil; hors, comme ce fauteuil a été récemment créé, l’artiste, plasticienne a souhaité évoquer le parcours d’Eugène Atget, (1857-1927) dans ce Paris disparaissant sous celui d’Haussmann, ce vieux Paris disparu et toujours visible grâce à sa photographie. Sa communication a classé le travail d’Atget en deux parties, celle d’un réalisme documentaire emprunt d’une  poésie réelle et celui , plus composé, avant la première guerre mondiale, qui, selon son analyse, en a fait un précurseur de la photographie moderne.

« A la différence d’autre photographes qui, à la même époque, pratiquent une photographie plus « appliquée » ou plus « professionnelle », la photographie d’Atget se distingue par sa spontanéité. On pourrait presque dire qu’elle est l’expression directe de sa personnalité. Ses cadrages ne suivent pas seulement la logique du sujet mais semblent naître avant tout de sa façon de regarder. »

Quels seraient les passages discrets ou secrets entre les œuvres des deux photographes,  entre les deux œuvres, éloignées de plus de cent ans, et dans quels glissements de sens, l’œuvre plastique de Valérie Belin pourrait avoir initié un dialogue, entre ce Paris disparaissant, toujours vivant par cette photographie et dans son histoire, dont, entre autres, dans le « sauvetage » de ce Paris disparu, par Bérénice Abbott et son propre travail de dérivation de l’absence, de traces et de pertes des objets eux mêmes perdus ( les robes de dentelle au musée de la dentelle de Calais) ou cassés (les moteurs et les carrosseries des voitures accidentées), des corps soumis à des forces et tensions, (les bodybuilders) là où une disparition fait sens, invente un chemin pour faire exister.

Il y aurait entre ce Paris toujours présent et réel d’Atget, établi par les plaques photographiques, sauvées de l’oubli, de sorte que nous pouvons aujourd’hui encore lire ce Paris disparaissant, le percevoir, l’interpréter, nous y glisser fantasmatiquement, nous projeter en cette fin de XIX , début XX ème siècle, quand ce Paris là est devenu Histoire et les productions visuelles de Valérie Belin, en quête de ces chemins d’absences détournées pour marquer une forme d’empreinte de la disparition, s’attaquant aux images composites, unifiées dans leur technique mixte, coulées dans le Medium photographique qui masque et révèle, qui absorbe et restitue cette plasticité composite des visages féminins et des corps dans une version super codifiée, extra-ordinaire, poussées à la caricature, quand la beauté et la jeunesse, revues par les canons du marketing, deviennent des éléments de contre-façon de la réalité dans un pouvoir normatif de la représentation du vivant, de l’Éros. Le corolaire de cette fonction mercantile est pris en épissure par le dispositif par lequel Valérie Belin fait prendre conscience de ces codes, en les excédant pour qu’ils apparaissent, au sein des dernières productions, comme des forces culturelles, et qu’une distance opère immédiatement entre la perception de ses icônes et ce décollement du simulacre en cette distance où le fascinum élégant, devenu un jeu avec l’absurde, fait polémique, décale la perception objectivée du simulacre, pour établir la facticité de ces codes identitaires.

Cette résonance du Paris disparu d’Atget implique une autre femme photographe à l’histoire remarquable, celle de Bérénice Abbott (1898-1991) venue à Paris de 1921 à 1929; assistante de Man Ray, elle ouvre son studio de portraits de personnalités, fait partie de l’avant-garde surréaliste, reconnait Atget comme un précurseur de cette modernité; rentrant à New York, fascinée par la métamorphose rapide de la ville, elle décide de « faire pour New York ce qu’Atget a fait pour Paris », c’est-à-dire constituer une méticuleuse documentation d’une ville en mutation. C’est Changing New York.

Valérie Belin a voulu rendre un double hommage à la mémoire et d’Abbott et d’Atget , évoquant une forme de filiation au côté de la photographe américaine, trouvant en Abbott une égale reconnaissance de ce Paris en ce père de la modernité dont son texte inaugural parle si bien:

 » Par son travail, Eugène Atget est devenu le « photographe de Paris », mais il est aussi considéré comme le « père de la photographie moderne ». La photographie d’Atget est moderne avant tout parce qu’elle se distingue radicalement de la photographie « pictorialiste » qui domine à l’époque. Contrairement à cette tendance, Atget propose une photographie dépouillée de tout artifice esthétique. Cette singularité fait de son travail une nouveauté particulièrement en phase avec les aspirations au changement qui marquent l’après-guerre.

Cette modernité est aussi paradoxale car Atget, par le choix de ses sujets, est un photographe entièrement tourné vers le passé. Sa modernité n’est donc pas à chercher dans le sujet mais dans la forme : dans ce que certains ont appelé « clarté », et que je qualifierai plutôt de « transparence », au sens où rien ne vient s’interposer entre le sujet photographié et l’observateur. Cette transparence va de pair avec une impression de proximité avec les choses photographiées, comme si on pouvait les atteindre ou être nous-même présents dans la scène que l’on regarde. » Valérie Belin.

et de finir cet hommage par la citation de Pierre Mac Orlan, issue de la préface du livre d’Atget Photographe de Paris en ces phrases si justes:  »

« Le vieux poète de la rue, mort il n’y a pas longtemps, devait à Bérénice Abbott de ne point sombrer dans l’éparpillement de son œuvre aux innombrables épreuves anonymes. La jeune artiste américaine put réunir le meilleur de ce qui constitue la personnalité d’Atget. Ceux qui achèteront ce livre la posséderont à leur guise. Ils pourront regarder longuement ces images si émouvantes. Il faut les regarder longuement, patiemment, afin de comprendre le secret de ces pierres et de ces arbres. La puissance de l’épreuve photographique réside dans ce fait qu’on peut la regarder plus longuement qu’il n’est d’usage pour une peinture, pour un dessin.

Le Paris d’Atget n’est plus pour beaucoup parmi nous qu’un souvenir d’une délicatesse déjà mystérieuse. Il vaut tous les livres écrits sur le sujet. Il permettra, sans doute, d’en écrire d’autres. »

Ci dessous, l’épée d’académicienne a forte valeur rockabilly, année 50/60, inspirée par “ the girl who never died…”

L’épée d’académicienne de Valérie Belin crée par la Maison Cartier ©edouard Brane

Les deux discours sont téléchargeables sur https://www.academiedesbeauxarts.fr/seance-dinstallation-de-valerie-belin-lacademie-des-beaux-arts

À l’issue de la séance, Pierre Rainero, directeur Style, Image et Patrimoine de la Maison Cartier, a remis à Valérie Belin son épée d’académicienne dont le thème s’inspire de l’œuvre « The Girl Who Never Died », révélée par l’artiste un an avant son élection à l’Académie des beaux-arts. Créée par la Maison Cartier en résonance avec le travail de collage de Valérie Belin, l’épée joue d’un assemblage de formes graphiques : l’étoile pavée de diamants, la garde ponctuée de perles de culture, la lame damassée, la typographie pop évoquant les enseignes lumineuses de l’ Americana des années 1950, la nacre blanche et le métal goudronné.
Source DP académie des Beaux Arts

A voir, la grande exposition « Les choses entre elles » que lui consacre les Franciscaines à Deauville jusqu’au 28 Juin 2026. plus d’infos sur https://lesfranciscaines.fr/fr/programmation/valerie-belin-les-choses-entre-elles

Pascal Therme, le 18/02/2026

18.02.2026 à 07:25

Mal tenues ou oubliées, les “Promesses orphelines” de Gilles Marchand

L'Autre Quotidien
D’une boule à neige et d’un aérotrain, extraire toutes les Trente Glorieuses et une histoire d’amour paisible et fou. Un nouveau grand roman de Gilles Marchand.
Texte intégral (3614 mots)

D’une boule à neige et d’un aérotrain, extraire toutes les Trente Glorieuses et une histoire d’amour paisible et fou. Un nouveau grand roman de Gilles Marchand.

Qu’est-ce qui fait une vie réussie ? Succès professionnel ? Succès amoureux ? Succès familial ? Amical ? Social ? Moral ?
J’ai longtemps cru que c’était une espèce de combinaison de tout cela. Une belle vie professionnelle et une famille aimante et souriante. Des pâtes dans l’assiette et un enfant dans le landau.
À l’adolescence, je me suis dit qu’une vie réussie était une vie qui changeait le monde ou, du moins qui participait au progrès. C’était au siècle dernier, c’était après les guerres mondiales. Dans ces années où on priait le ciel pour que ça reste de l’histoire ancienne et où on lisait les journaux pour vérifier si la guerre froide n’avait pas pris quelques degrés. Depuis, on a lancé des trains toujours plus rapides à travers les plaines, creusé un tunnel sous la Manche, construit des tours vertigineuses, permis aux hommes et aux femmes de tous les pays de se connecter en même temps sur les mêmes réseaux, on a envoyé des Concorde et des fusées dans le ciel. Et surtout, je dis surtout parce que je ne supporterais pas que l’on s’habitue à cet événement : on a marché sur la Lune.
C’est que ça nous a apporté du rêve, cette histoire de conquête spatiale. C’était quand même mieux que de s’envoyer des missiles à la gueule. On rêvait grand, on rêvait loin, on rêvait ambitieux, aérien, rapide. On avait de l’amplitude dans les idées et de l’essence dans les moteurs. On ne manquait de rien, niveau fantasmes. Et ceux qui abandonnaient leurs rêves les laissaient pour les autres.
Il y avait Gandhi, il y avait Martin Luther King… Il y avait aussi Youri Gagarine et Neil Armstrong. À l’époque, on parlait uniquement des hommes, mais ça m’allait bien dans la mesure où je m’apprêtais à en devenir un.
Ça m’allait bien, mais je sentais que je n’avais pas les épaules. Je n’avais pas de prédispositions pour changer le monde. Je n’étais pas doué en maths, ni en physique, encore moins en chimie ou en biologie. Je n’étais pas non plus habile de mes mains : lorsque je coloriais, je débordais, lorsque je voulais coller un objet à un autre, c’était mes doigts qui se retrouvaient englués ; mes parents ont rapidement compris qu’il était plus sage d’exclure scies, sécateurs et autres objets tranchants de mes loisirs. Enfin, et c’est sans doute l’élément le plus déterminant si l’on a l’ambition de changer le monde, je n’avais pas une âme de chef.
Alors, je n’étais pas exigeant, et je me disais que je me serais bien contenté d’un rêve d’occasion, un que j’aurais trouvé sur le trottoir quand j’étais gamin. Je l’aurais retapé, un peu lustré, et j’en aurais fait un beau projet de vie. Alors que les Trente gloriaient, j’étais enfermé dans une petite maison isolée au centre de la France. Il n’y avait même pas de trottoir devant chez moi. De l’herbe, ça oui, il y en avait. Des mauvaises, pour la plupart. Et un peu de gravier. Personne n’irait abandonner un rêve sur le bas-côté d’une départementale. À la limite, un automobiliste ingénieur en trop-plein de projets. Mais qu’est-ce qu’il serait venu faire ici ? Il n’y avait rien à ingénier là où j’habitais.

Depuis « Une bouche sans personne » (2016), Gilles Marchand nous surprend à chacun de ses nouveaux romans par sa capacité presque unique à saisir les complexités et les intrications d’une époque, dans ce qu’elle provoque au plus intime des êtres, à travers une poignée de personnages et quelques emblèmes inattendus, sujets et objets dont la fausse simplicité explose peu à peu sous nos yeux par la magie de sa langue et de son inventivité narrative, pratiquées avec une profondeur réelle et sans emphase. À un poème et une cicatrice dont sourdent la dureté apparente de la ville contemporaine et l’ombre si longtemps portée de la deuxième guerre mondiale succèderont ainsi une bizarrerie physique incompréhensible par la médecine et un fil d’équilibriste pas uniquement métaphorique, qui porteront toute la place ambiguë du handicap et de la différence dans la société (« Un funambule sur le sable », 2017), un juke-box hors d’âge et un comptoir à bière, pour forcer la place due aux humiliés et offensés de toute nature, fût-ce en forme de Fort Alamo (« Requiem pour une apache », 2020), et enfin une main amputée et une légende du no man’s land pour raconter une autre première guerre mondiale, conquérante improbable et amoureuse des cœurs et des esprits (« Le soldat désaccordé », 2022).

Avec « Les promesses orphelines », publié en août 2025, toujours chez Aux Forges de Vulcain, place à une boule à neige et à un aérotrain, pour saisir, d’une immense poésie à rebours, les Trente Glorieuses, et bien d’autres choses dont elles sont aussi, peu ou prou, le nom.

Nous nous sommes rencontrés dans une boule à neige. Une boule à neige avec un couple de danseurs à l’intérieur.
Elle était derrière les flocons, derrière les danseurs. Elle m’a dit faut secouer, très fort. Elle a fait le geste, comme ça, au cas où je n’aurais pas compris.
Je n’ai pas osé secouer, je n’ai pas osé toucher. C’était comme si la boule était sacrée. Ou que j’avais peur qu’elle disparaisse.
Je n’ai pas bougé, j’ai attendu et elle est partie entre les flocons. J’ai plissé les yeux pour la regarder s’éloigner. Alors j’ai demandé combien coûtait la boule et je l’ai achetée. À n’importe quel prix, je l’aurais prise. Ce n’était rien que des francs, en ce temps-là les boules à neige se payaient en francs. J’ai ouvert mon porte-monnaie, j’en ai sorti deux pièces. Tant pis pour le tour de manège, tant pis pour la limonade.
Je suis ressorti à toute allure de la cahute. Rien à droite, rien à gauche. À part l’odeur des gaufres. Et puis celle des saucisses. Et les notes d’un accordéon qui se frayaient un chemin dans la poussière. C’est que ça tapait du pied, c’est que ça dansait, ça tournait sur soi-même, une valse en guinguette. La fête foraine battait son plein. Je suis allé devant la scène où un nouvel orchestre se préparait.
Elle n’y était pas.
Elle avait disparu.
En ce jour d’été 1954, du haut de mes huit ans, j’ai ressenti ce drôle de sentiment contradictoire : je savais que je ne serais plus jamais seul et, pourtant, jamais je n’avais été aussi seul.
J’ai sorti la boule à neige de ma poche au cas où elle y serait revenue. Le couple de danseurs m’a regardé d’un air désolé. Elle n’y était pas. Et l’accordéoniste avait arrêté de jouer.

(…)

Une année est passée. Le temps d’avaler quelques pages de manuels scolaires. L’école élémentaire, la cour de récré, l’ennui du dimanche après-midi, une saison de pluie, une saison de froid avant de revenir. J’avais posé la boule à neige sur mon bureau. Je n’osais pas la secouer, de peur de l’user. Mon frère me disait que ça ne servait à rien d’avoir une boule à neige si c’était pour laisser la neige en bas. Et il ajoutait que c’était une boule à neige pour les filles. Parce qu’il y avait un tutu et un danseur en collants. Je lui répondais que Robin des Bois aussi avait des collants. Et Guy l’Éclair. Et Superman. À chaque fois, je trouvais un nouvel exemple. Mais lui me certifiait qu’il n’avait pas le souvenir d’avoir croisé un tutu dans les comics. Il était comme ça mon frère : intransigeant.
Dès qu’il sortait de la chambre, je secouais mollement la boule à neige, juste de quoi soulever les flocons de quelques millimètres pour qu’ils atteignent les chevilles de mes danseurs. Je me disais que si je devais danser avec mon inconnue, ça serait mieux pour tout le monde qu’elle ne me demande pas de porter des collants.

On se gardera bien, naturellement, d’essayer de raconter « Les promesses orphelines ». On préfèrera épouser le tourbillon tranquille d’une vie plongée dans ces années-là, dans l’entrechoc étrange entre cinéma populaire et cinéphilie (avec en guise de petit clin d’œil habituel, le joli Soda désaccordé), dans la conquête de l’espace qui est aussi celle des cœurs et des esprits (comme le rappelait magnifiquement Hugues Jallon ici), dans la réclame omniprésente (et savamment distillée par l’auteur au fil des pages) qui lie indissolublement progrès et consommation, dans ces fêtes foraines modestes et pourtant flamboyantes, éparpillées aux quatre coins de cette « France des petites lignes » chère au Éric Bohème du « Monico », dans un football du quotidien qui conduira patiemment de Raymond Kopa à Zinedine Zidane, beaucoup plus tard, ou dans une photographie humble et pourtant proprement saisissante (on songera peut-être aussi bien au Patrice Robin du « Visage tout bleu » qu’au Jean-Michel Espitallier du « Centre épique »).

En un peu plus de 250 pages, Gilles Marchand nous offre une salutaire f(r)iction autour de la notion même de classe sociale (dans une tonalité par moments que ne renieraient sans doute ni le Thierry Metz du « Journal d’un manœuvre », ni son fils spirituel à distance et de facto, Joseph Ponthus), une précieuse mise en abîme de la participation au progrès – dans laquelle l’ingénieur Jean Bertin et son aérotrain assument une position pourtant bien différente de celles qu’ils occupent dans le magnifique « Une vie en l’air » de Philippe Vasset), et – peut-être surtout, in fine ? – une fantastique histoire d’amour, à nouveau, l’un de ces amours authentiquement fous, sous leurs formes les moins évidentes et les plus discrètes, dont aussi bien André Breton que le George du Maurier de « Peter Ibbetson » seraient certainement fiers.

Le temps filait et j’observais ça depuis chez moi. J’attendais les nouvelles de Paris, où j’étais né, parce que j’avais la sensation que c’était là-bas que ça se passait. Ou aux États-Unis d’Amérique. N’importe où plutôt que dans mon hameau qui n’avait même pas de vrai nom. On l’appelait « le hameau ». À l’école, quand on me demandait où j’habitais, je devais indiquer le numéro de la départementale. Et mes camarades voyaient en gros où c’était. Entre la forêt et la forêt. Entre un champ et un champ.
Pour autant, je me suis accroché. C’était une époque folle. On y croyait. Tout était possible. Et je dévorais les magazines et les articles de journaux. Je voulais en être, je voulais participer d’une manière ou d’une autre à cette grande course en avant. Et si je n’avais pas une âme de chef, j’étais persuadé que je pouvais être un bon second. Au moins un bon troisième. Disons un bon équipier. Je savais que je ne serais pas celui qui irait dans l’espace, mais je voulais être de ceux qui allaient lancer la fusée. J’étais prêt à gratter l’allumette, à appuyer sur le bouton, et tant pis si la lumière allait sur les autres.
Et j’ai touché du doigt l’inatteignable.
Et le progrès s’est pris un choc pétrolier dans la gueule.
Et puis un TGV.
Tout ça, c’est un peu la même histoire.
C’est la mienne, en tout cas.
J’ai failli réussir ma vie.

Hugues Charybde, le 18/02/2026
Gilles Marchand - Les Promesses orphelines - éditions Aux Forges de Vulcain

L’acheter chez Charybde ici

11.02.2026 à 11:59

On aime #124

L'Autre Quotidien
Les Latino-Américaines, que je sache, nous ne faisons qu'une bise. Une bise sur une joue. Les Espagnoles en donnent deux, les Françaises, trois. Quand j'étais petite, je pensais que les trois bises que donnaient les Françaises voulaient dire : liberté, égalité, fraternité. Maintenant je sais que ce n'est pas le cas, mais j'aime continuer à le penser. Roberto Bolaño, Amuleto
Texte intégral (756 mots)

Mitsutoshi Hanaga

L’air du temps

LE VILLEJUIF UNDERGROUND - Backpackers

Le haïku sur la tête

Les autoroutes de Tokyo
ressemblent à des intestins
sous la pleine lune

Sei Imai

L'éternel proverbe

Ailleurs aussi les chiens courent nu-pieds. 

Proverbe basque

Les mots qui parlent

Les Latino-Américaines, que je sache, nous ne faisons qu'une bise. Une bise sur une joue. Les Espagnoles en donnent deux, les Françaises, trois. Quand j'étais petite, je pensais que les trois bises que donnaient les Françaises voulaient dire : liberté, égalité, fraternité. Maintenant je sais que ce n'est pas le cas, mais j'aime continuer à le penser.

Roberto Bolaño, Amuleto

Motorcycle Clubs Karlheinz Weinberger. Voir l’article de Pascal Therme

04.02.2026 à 08:37

Avec Frank Zappa, les freaks sortent aussi la nuit - Part 2

L'Autre Quotidien
Le 27 juin 2026, Freak Out ! des Mothers of invention fêtera ses 60 ans. Collages sonores, improvisations inspirées, album-concept… il détonne toujours par son approche éclectique, gourmande et expérimentale de la musique, s'essayant à plusieurs genres et s'écartant des sentiers conventionnels du rock, du jazz ou du classique. L’album avait foiré aux Etats-Unis mais la Franck Zappa touch, leader du groupe, a conquis les jeunes Européens.
Texte intégral (3234 mots)

Le 27 juin 2026, Freak Out ! des Mothers of invention fêtera ses 60 ans. Collages sonores, improvisations inspirées, album-concept… il détonne toujours par son approche éclectique, gourmande et expérimentale de la musique, s'essayant à plusieurs genres et s'écartant des sentiers conventionnels du rock, du jazz ou du classique. L’album avait foiré aux Etats-Unis mais la Franck Zappa touch, leader du groupe, a conquis les jeunes Européens.

Freak Out, le kaléidoscope de la culture adolescente et consciente de la société dans laquelle elle évolue.

 Freak Out ! peut être considéré comme la première tentative de surréalisme musical. L’album présentant une instrumentation incroyable (orchestre jazz, kazoo, vibraphone) juxtaposée au format traditionnel d'un groupe de rock. Il aborde de biais tous les registres pour créer au moins une chanson qui plaira à tout le monde. D’où des titres aussi bien doo-wop, des morceaux de rock and roll, des morceaux de musique concrète, des ballades pop, du R&B, du pop rock et des compositions vocales et électroniques expérimentales. Toute la musique est écrite, arrangée et orchestrée par Frank lui-même, ce que très peu de musiciens de rock faisaient. A 25 ans, Zappa est un autodidacte passionné par l’occultisme et les sciences politiques. C’est un arrangeur et compositeur qui a intégré la musique contemporaine à révérer Stravinsky, Schoenberg et Varèse, un multi-instrumentiste convaincant (batterie, guitare, claviers, percus) qui a laissé tomber des études qui ne voulaient pas de lui pour ouvrir un studio de production musicale et se le faire fermer illico par le shérif de Lancaster qui avait pris soin de lui commander incognito la BO d’un film porno pour le mettre à l’ombre. Relocalisé à Los Angeles, Zappa s’acoquine avec le vocaliste Ray Collins, le batteur amérindien Jimmy Carl Black, le bassiste mexicain Roy Estrada, adepte du falsetto et le guitariste Elliott Ingber avec lesquels il tente de survivre en écumant les clubs et en composant à la demande. Zappa raconte même en rigolant à moitié que, Wilson les ayant vu jouer en club, les as signé en croyant que c’était un groupe de blues …

Proche des Freaks de Los Angeles qui cherchent à se différencier des hippies de la Baie, dont il trouve la philosophie trop enfumée et filandreuse, il virera tous ses musiciens accro les uns après les autres ; Zappa et les Mothers collent à la scène et sont très proche du groupe de danse expérimentale de Vito, activiste qui participera aux sessions de Freak out., au même titre que Carl Franzoni, et le sémillant Kim Fowley, autre producteur aventureux qui aura son heure de gloire plus tard avec les Runaways. En 1965/66, la chape de plomb des années Eisenhower commence à se lever et le « dirigisme éclairé » de Johnson ne fait plus recette auprès de la jeunesse qui va chercher à se révolter de toutes les manières possibles, quitte à en inventer de nombreuses et nouvelles, en refusant carrément le présent guerrier qu’on lui assène et le futur de simple consommateur qui lui est d’avance programmé, avec un système éducatif sans rapport avec son temps ni ses attentes, juste bon à fabriquer des plastic people. Ce sera le sujet de The Graduate de Mike Nichols un an plus tard en 1967.

Les USA sont la première puissance mondiale et profitent de la croissance économique pour s’attribuer domination des marchés et imposition de leur vision du monde via la culture revisitée corsetée, propagée par Hollywood. Incendiaire Zappa déclarera :

 

« La politique, c’est la branche divertissement du complexe militaro-industriel. »

 

Lyndon B. Johnson ne s’attendait pas à une remise en question aussi globale de sa vision du monde, à mener une politique de gauche ; mais l’imposition de son gant de fer politique et l’envoi massif de la jeunesse au Vietnam retournent définitivement la situation. A la suite des beatniks et des écrits d’un Theodore Roszak[1] sur la naissance de la contre-culture, se profile un nouveau nouveau monde qui prendrait conscience de lui, observerait un autre rapport à la conscience et au sacré, à la nature (écologisme) et aux autres en créant du lien et des rencontres, au lieu de tabler sur les conflits pour exister. Et hop, à la trappe la tradition WASP ! Les USA ne proposent aucune alternative ? Frank Zappa envoie la sienne qui parle de vie, d’émancipation et de ce contre quoi il faut lutter. Et, il propose même un comment avec une liste de plus de cent personnalités à découvrir (on y reviendra plus bas.)

 

[1] Naissance d’une contre-culture, Theodore Roszak (1968),  trad. de l’anglais par Julien Besse, La Lenteur, 2021.

Freak Out / The Mothers of Invention

Sortie officielle #1

Numéro de catalogue : ZR3834

Produit par : Tom Wilson

Toutes les titres : Composés/Arrangés/Orchestrés/Conduits par Frank Zappa

The Mothers

Frank Zappa : leader et directeur musical

Ray Collins : Chanteur principal, harmonica, tambourin, cymbales, épingle à cheveux et pince à épiler.

Jim Black : Batterie (chante aussi dans une langue étrangère)

Roy Estrada : basse et guitarron ; garçon soprano

Elliot Ingber : Guitare solo et rythmique alternée avec une lumière blanche claire


Les mères auxiliaires :

Gene Estes : percussions

Eugene DiNovi  +  Dr John + Les Mc Cann: piano

Neil LeVang : guitare

John Rotella : clarinette, saxophone

Kurt Reher : violoncelle

Raymond Kelley : violoncelle

Paul Bergstrom : violoncelle

Emmet Sargeant : violoncelle

Joseph Saxon : violoncelle

Edwin V. Beach : violoncelle

Arthur Maebe : cor, tuba

George Price : cor d'harmonie

John Johnson : tuba

Carol Kaye : guitare à 12 cordes

Virgil Evans : trompette

David Wells : trombone

Kenneth Watson : percussions

Plas Johnson : flûte

Roy Caton : copiste

Carl Franzoni : voix

Vito : voix

Kim Fowley : (en vedette à l'hypophone)

 

Enregistré dans les studios Sunset-Highland de TTG, du 9 au 12 mars 1966.

Ingénieur du son  : Val Valentin

Conception de la pochette : Jack Anesh

Photo de couverture : Ray Leong

Direction artistique de la couverture et texte par FZ, NT&B.

Art et notes de pochette ©1966, mmxii ZFT.

Art d'archive avec l'aimable autorisation de ZFT.

 

Continuons avec les notes de pochette / déclaration d’intention - Frank Zappa est le leader et le directeur musical de The Mothers of invention. Ses prestations en personne avec le groupe sont rares. Sa personnalité est si puissante qu'il vaut mieux qu'il se tienne à l'écart... pour le bien des jeunes esprits impressionnables qui ne sont peut-être pas préparés à l'affronter. Lorsqu'il se présente, il joue de la guitare. Parfois, il chante. Parfois, il parle au public. Parfois, il y a des problèmes.

 Sur le plan personnel, le Freaking Out est un processus par lequel un individu se débarrasse de normes obsolètes et restrictives en matière de pensée, d'habillement et d'étiquette sociale afin d'exprimer de manière créative sa relation à son environnement immédiat et à la structure sociale dans son ensemble. Les personnes moins perspicaces ont qualifié de « freaks » ceux qui ont choisi cette façon de penser et de se sentir, d'où le terme « Freaking Out » : Freaking Out. - Au niveau collectif, lorsqu'un certain nombre de « Freaks » se rassemblent et s'expriment de manière créative à travers la musique ou la danse, par exemple, on parle généralement d'un freak out. Les participants, déjà émancipés de notre esclavage social national, vêtus de leurs vêtements les plus inspirés, réalisent en tant que groupe tout le potentiel qu'ils possèdent pour s'exprimer librement. - Nous aimerions encourager tous ceux qui entendent cette musique à nous rejoindre... à devenir membre de The United Mutations... . . FREAK OUT !

Notes sur les compositions incluses dans cet album :

 

1. HUNGRY FREAKS, DADDY .... (3:27) a été écrite pour Carl Orestes Franzoni. Il est bizarre jusqu'aux ongles des pieds. Un jour, il habitera à côté de chez vous et votre pelouse mourra. Abandonnez l'école avant que votre esprit ne pourrisse à force d'être exposé à notre médiocre système éducatif. Oubliez le bal de fin d'année et allez à la bibliothèque pour vous instruire si vous avez du courage. Certains d'entre vous aiment les rassemblements de supporters et les robots en plastique qui vous disent quoi lire. Oubliez ce que j'ai dit. Cette chanson n'a pas de message. Levez-vous pour le salut au drapeau.

2. I AIN'T GOT NO HEART . (2:33) est un résumé de mes sentiments dans les relations socio-sexuelles.

3. WHO ARE THE BRAIN POLICE ? . . . (3:33) À cinq heures du matin, quelqu'un n'a cessé de chanter cette chanson dans mon esprit et m'a obligé à l'écrire. Je dois admettre que j'ai eu peur lorsque j'ai fini par l'écouter à haute voix et par chanter les paroles.

4. GO CRY ON SOMEBODY ELSE'S SHOULDER .... (3:39) est très grasse. Il ne faut pas l'écouter. Il faut le porter sur les cheveux.

5. MOTHERLY LOVE .... (2:43) est une publicité pour le corps du groupe. Elle est chantée pendant les concerts pour informer le public féminin des plaisirs potentiels à tirer des contacts sociaux avec nous. Caca trivial.

6. HOW COULD I BE SUCH A FOOL .... (2:11) est basé sur un rythme de nanigo modifié. Nous l'appelons Motown Waltz. Elle reste à 3/4 temps tout au long du morceau, mais les accents changent d'une section à l'autre. En tant qu'adolescent américain (en tant qu'Américain), cela ne vous dit rien. (Je me suis toujours demandé si je pouvais écrire une chanson d'amour).

7. WOWIE ZOWIE . (2:51) est soigneusement conçue pour attirer l'auditeur de 12 ans dans notre camp. J'aime l'accompagnement au piano et au xylophone dans le deuxième refrain. C'est joyeux. C'est inoffensif. Wooly Bully. Little Richard dit qu'il l'aime bien.

8. YOU DIDN’T TRY TO CALL  ME .... (3:16) a été écrit pour décrire une situation dans laquelle Pamela Zarubica s'est retrouvée au printemps dernier. (Wowie Zowie, c'est ce qu'elle dit quand elle n'est pas grincheuse . ... qui imaginerait que cela puisse inspirer une chanson ? Personne ne le devinerait. Aucun d'entre vous n'est assez perspicace. Pourquoi lisez-vous ceci ?) La structure formelle de You Didn't Try To Call Me n'est pas révolutionnaire, mais elle est intéressante. Vous vous en fichez.

9. ANY WAY THE WIND BLOWS . . . (2:54) est une chanson que j'ai écrite il y a environ trois ans, alors que j'envisageais de divorcer. Si je n'avais jamais divorcé, ce morceau d'absurdité triviale n'aurait jamais été enregistré. Elle est incluse dans ce recueil parce que, en un mot, les enfants, c'est... comment dire... c'est intellectuellement et émotionnellement ACCESSIBLE pour vous. Hah ! Peut-être même qu'il est dans votre ligne de mire !

10. I’M NOT SATISFIED . (2:38) est acceptable et sans danger et a été conçu ainsi à dessein.

11. YOU’RE PROBABLY WANDERING WHY I AM HERE ( AND SO AM I) . . (3:38)

12. TROUBLE EVERYDAY .... (5:49) est ce que je ressens à propos des troubles raciaux en général et de la situation à Watts en particulier. Elle a été écrite pendant l'émeute de Watts. Je l'ai brièvement présentée à Hollywood, mais personne n'a voulu y toucher... Tout le monde s'inquiète tellement de ne pas être diffusé à l'antenne. Mon Dieu, mon Dieu.

13. HELP I'M A ROCK .... (4:43)/ 14. IT CAN'T HAPPEN HERE . (3:55) est dédiée à Elvis Presley. Notez la structure formelle intéressante et l'étonnante harmonie à quatre voix vers la fin. Notez le manque évident de potentiel commercial. Ho hum.

15. THE RETURN OF THE SON OF MONSTER MAGNET . . . (12:17) - (Ballet inachevé en deux tableaux) I. Danse rituelle du tueur d'enfants. II. Nullis Pretii (Pas de potentiel commercial), c'est ce à quoi ressemblent les monstres quand on les lâche dans un studio d'enregistrement à une heure du matin avec 500 dollars de matériel de percussion loué. Un titre vif et accrocheur. Hotcha !

 

« Monsieur l'Amérique, passez devant vos écoles qui n'enseignent pas

M. Amérique, passez devant les esprits qui ne veulent pas être atteints

Je n'ai pas d'autre choix que d'essayer de cacher le vide qui est en toi.

Mais une fois que tu auras découvert que la façon dont tu as menti

Et tous les trucs ringards que vous avez essayés

N'empêchera pas la marée montante des freaks affamés papa. »

Frank Zappa/ Hungry Freaks Daddy

 

Où se retrouver dans ce panorama adolescent ? Clairement, la subversion des codes est son prénom, à mixer le rock à partir d’autres éléments que les usuels du blues, en y ajoutant l’opéra de devanture des salons de coiffure, autrement dit le doo-wop, à une instrumentation à côté de la plaque avec kazoo, xylophone, orchestre de jazz et instrumentation classique à cordes, quand ne tirant pas sur la fin vers le Freak Out attendu des percussions (Varèse quand tu nous tiens !) de The Return of the son of Monster Magnet. Mais ce qui fait dérailler le train (de l’habitude ? qui part pour Yuma à une heure précise ? ) c’est l’emploi des voix et des rythmes qui varient au gré des envies du compositeur. Personne n’a encore écrit du rock aussi barré à mélanger dans le même chaudron R&B, ballades pop, rock véhément, électronique et manip de bandes ; même les Beatles de Rubber Soul ne vont pas encore aussi loin, même s’ils envoient déjà le psychédélisme en pointillé. Le seul groupe à optique aussi large sera Soft Machine qui remplacera le doo-wop par des nursery rhymes, mais avec la même ouverture pop-jazz-contemporaine et un vocaliste indépassé Robert Wyatt.

 

Revenons enfin sur la liste des 110 noms qui se déploie sur une partie de la pochette intérieure au titre des inspirateurs de la musique jouée par les Mothers : on y trouve beaucoup d’écrivains de SF, et James Joyce, de nombreux jazzmen novateurs entre modal et free, des bluesmen à la pelle, des managers comme celui des Beatles ou des Mothers, des producteurs-chercheurs comme (leur) Tom Wilson ou Phil Spector, des artistes doo-wop, tout comme Joan Baez, Bob Dylan et David Crosby. Tous ceux-ci s’égrenant avec un florilège de musiciens contemporains qui voisinent sans hiérarchie avec Ravi Shankar, Sacco & Vanzetti, John Wayne, Yves Tanguy et même Lenny Bruce. La continuité conceptuelle se met en place ici-même qui donnera des idées à Nurse With Wounds pour sa liste d’œuvres méconnues à découvrir concernant surtout les années 70, magnifique collection de bizarreries, œuvres décalées, curiosités musicales, dans laquelle tout amateur de nouvelles sensations peut allègrement piocher s'il aime à triturer son cerveau, et parfois tomber sur une perle rare.  

Un dernier pour la route. Zappa: « La conscience, c’est comme un parachute, ça ne marche qu’une fois ouvert. » Vous voilà prévenus.

 Jean-Pierre Simard

MOFO

Et pour les fans d’exhaustivité, l’album The MOFO Project/Object  avait commémoré dignement en 2006, le 40e anniversaire de Freak Out ! Le coffret inclut le récit de la réalisation de l’album, en présentant du matériel inédit. Publié sous la forme d'un ensemble de 4 CD dans un emballage unique, il s'agit du projet/objet no 1 d'une série de documentaires audio du 40e anniversaire de FZ. Et, pour les petits budgets, il existe sous la forme d’un double CD. En juillet 2022, la petite Zappa Family trust a revendu ses archives et malles aux trésors inédits à Universal. Le label d’origine Verve Records fait désormais partie d’UMG. « Plus de cinq décennies plus tard, nous savons que sa musique et son héritage seront dans les meilleures mains possibles pour les générations à venir », à ajouté le Zappa Family Trust. À suivre.

 

Mothers of Invention - Freak Out –Verve ou Zappa Records

The MOFO Project/Object- Zappa Records

03.02.2026 à 17:54

“Bleus, blancs, rouges” de Benjamin Dierstein, le retour du frisson politique néo-polar

L'Autre Quotidien
Pour tous ceux qui ne connaissent ni Prudhon, ni Manchette, qui ont zappé Daennincks, Vilar et Fajardie, voici une chance de comprendre l’importance du néo-polar de la fin 70, début 80 avec la nouvelle trilogie de Benjamin Dierstein : Bleus, blancs, rouges qui s’occupe de la décennie 74/ 84. Soient, pour le premier tome 794 pages bien serrées et aussi haletante que crispantes, pour redonner le ton des années de plomb.
Texte intégral (1199 mots)

Pour tous ceux qui ne connaissent ni Prudhon, ni Manchette, qui ont zappé Daennincks, Vilar et Fajardie, voici une chance de comprendre l’importance du néo-polar de la fin 70, début 80 avec la nouvelle trilogie de Benjamin Dierstein : Bleus, blancs, rouges qui s’occupe de la décennie 74/ 84. Soient, pour le premier tome 794 pages bien serrées et aussi haletante que crispantes, pour redonner le ton des années de plomb.

Benjamin Dierstein est l'une des voix fortes du roman noir politique. Il a le souffle, l'audace et la transgression d'un grand écrivain. L'auteur de La Défaite des idoles s'attaque à des chantiers ambitieux, monumentaux. Dans Bleus, Blancs, Rouges, sorti mercredi 19 février 2025 chez Flammarion, Benjamin Dierstein autopsie avec une rare minutie la France giscardienne. Il raconte les barbouzes, les proxénètes, les flics, les héros et les salauds. Il narre les coups bas, les coups tordus, les coups fourrés de la République, les excès de la Françafrique, le Paris mondain, le Paris de la pègre des Frères Zemour.

Dans ce premier tome survitaminé d'une nouvelle trilogie, Benjamin Dierstein adopte un rythme infernal qui prend le lecteur en haleine pour ne plus jamais le lâcher. Dans ce thriller politique, il use d'un style percutant et d'une écriture enfiévrée. Le langage cru, parfois malaisant, de certains de ses personnages contribue à rendre l'ambiance étouffante de ces années-là. ( Mohamed Berkani pour France Info)

On va oublier l’écriture soi-disant “malaisante” qui parle vrai, et privilégier le comment très bien développé des années de plomb, avec la fin programmée en 1974 de la Gauche Prolétarienne ( mao) pour ne pas céder à la lutte armée et qui va plonger certains à créer Action Directe, sur le modèle de la RAF allemande et des Brigades Rouges transalpines, pour faire vraiment flipper le bourgeois. Mais ce qui est bien montré ici, c’est le vrai flip gouvernemental d’un rapprochement de l’ennemi numéro 1 , Jacques Mesrine avec l’extrême-gauche et les discours des cadors de la police d’alors, les Otavioli, Broussard et Prouteau du GIGN, certains de faire leur devoir, sans prendre de gants, ni observer de très près la loi… 

Et c’est là qu’on retrouve le néo à la Manchette ou à la Fajardie d’alors, comme moyen de parler vrai dans un monde de faux-semblants délivrés par des médias aux ordres. Si vous ne voyez pas le rapprochement avec les cris d’orfraie du syndicat de police (d’extrême-droite) Alliance qui poursuite l’œuvre du SAC avec des voyous aux ordres, alors vous ne. comprenez l’emprise à laquelle les média de Bolloré vous soumettent.

Qu’ajouter ? Que le néo-polar annonçait l’arrivée de la gauche au pouvoir- pour trop de diamants offerts à Giscard par son vassal Bokassa en Centre-Afrique, et que le polar qui parle calmement de toutes les embrouilles éclaire sincèrement sur celles de la macronie au pouvoir depuis trop longtemps. Réfléchissez, tout devient soudain transparent… On vous parlera des deux autres tomes après lecture. En attendant, en route pour 794 pages à fond la caisse.

Jean-Pierre Simard, le 4/02/2026
Benjamin Diertstein - Bleus, blancs, rouges - Folio Noir

03.02.2026 à 15:03

Les étranges récits symboliques de Michael McGrath

L'Autre Quotidien
Des têtes, des yeux et des mains désincarnés côtoient des arbres grêles, des libellules et des fleurs éclatantes dans les œuvres inspirées de l'art populaire de Michael McGrath.
Texte intégral (1414 mots)

Des têtes, des yeux et des mains désincarnés côtoient des arbres grêles, des libellules et des fleurs éclatantes dans les œuvres inspirées de l'art populaire de Michael McGrath.

“Evening float, Panther Mountain,” acrylic and oil on canvas, 40 x 30 inches

“Evening float, Moonrise”

Basé à Rhinebeck, dans l'État de New York, McGrath mélange divers médias — la plupart de ses œuvres combinent graphite, encre, huile et peinture acrylique — pour créer des compositions dynamiques empreintes de mystère. Les symboles et les objets récurrents se prêtent à un langage visuel distinctif qui capture à la fois le merveilleux et l'énigmatique.

“Late migration, No. 3,” colored pencil and graphite on panel, 10 x 8 inches

“Intro to ceremonial lighting cycles,” colored pencil, wax pastel and acrylic on panel, 14 x 11 inches

McGrath prépare actuellement des expositions individuelles à Saugerties, dans l'État de New York, et à Kent, dans le Connecticut, qui auront lieu plus tard cette année, ainsi que quelques expositions collectives. Suivez son travail sur Instagram

Wild Oak Bill avec Colossal Mag, le 4/02/2026
Les étranges récits symboliques de Michael McGrath

03.02.2026 à 14:37

Dessiner l’indicible : "La tête sur mes épaules" de Bénédicte Muller

L'Autre Quotidien
Avec un dispositif très graphique, la dessinatrice aborde l’inceste et les violences sexuelles dans le cadre familial. Un livre pour représenter le poids du silence et de la culpabilité qui pèse sur l’enfant abusé mais aussi la difficulté à identifier, comprendre ou en parler au sein de la famille qui voit la personne abusive sous un autre angle.
Texte intégral (1883 mots)

Avec un dispositif très graphique, la dessinatrice aborde l’inceste et les violences sexuelles dans le cadre familial. Un livre pour représenter le poids du silence et de la culpabilité qui pèse sur l’enfant abusé mais aussi la difficulté à identifier, comprendre ou en parler au sein de la famille qui voit la personne abusive sous un autre angle.

Bénédicte Muller a reçu le prix “Toute première fois” 2025 remis par le festival BD Colomiers pour son album La tête sur mes épaules, un prix qui récompense la jeune création à travers une célébration d’un premier livre. Bénédicte Muller succède à Camille Potte [découvrir notre coup de coeur sur son album lauréat : Ballades]

Dans une famille où règne un joyeux bordel, où courent les huit enfants, les adultes, mais aussi la grand-mère ; la plus grande Martha raconte ce qu’elle a vécu avec « la Grosse Tête ». Dans cette maison dont la déco et l’énergie se rapprochent de celles des Dubouchon dans Tomtom & Nana, les personnages perdent parfois la tête, surtout les adultes, et la dessinatrice joue sur les allégories et métaphores possibles de cette situation. 

Si les plus jeunes s’en amusent et voient ces têtes qui déraillent comme des jeux et des occasions de rire illustrant au pied de la lettre les métaphores et les expressions ; de son côté, Martha les voit autrement. Entre la grand-mère qui perd seulement la tête, le poids des responsabilités, du silence, les corps abîmés… l’illustratrice joue sur la taille, les perspectives et les différences visuelles pour symboliser le passage à l’âge adulte et ce glissement du regard de Martha et de « la Grosse Tête » qui se rapproche d’elle. Des mécanismes d’emprise décrits à hauteur d’enfant à travers des images et des chemins détournés, jusqu’à l’abus sexuel où la jeune fille quitte le monde de l’enfance, ne voit plus les jeux ni le décalage. 

Inversion des rôles

En 2019, Bénédicte Muller a publié un album jeunesse, La minuscule maman, où les rapports parents-enfants étaient inversés, car une fillette devait prendre en charge sa mère devenue minuscule face à une tristesse infinie. La jeune fille apprend à être forte pour la famille, à grandir trop vite, c’est un peu le cas de Martha ici. La dessinatrice creuse une veine bien à elle dans ces deux livres et explore les possibilités du dessin pour exprimer des sentiments ou situations complexes. 

Quand les mots ne suffisent plus, ne peuvent pas être convoqués, le corps parle et la dessinatrice joue sur ces interprétations. Le langage de « la Grosse Tête » est d’ailleurs plastique, symbolique lui aussi. En parallèle, une scène où toute la bande est devant la télé et regarde La Belle et la Bête de Jean Cocteau prend une dimension particulière avec les scènes du film qui s’impriment dans les corps détournés, donnant un éclairage particulier à ce film qui parle de sexualité et secrets. Ou encore le conte aztèque raconté par la grand-mère, les armoires qui renferment les secrets de famille… Ce ne sont que quelques exemples tant cet album est riche d’inventivité. 

Les jeux graphiques laisseront place au langage lorsque la narratrice se décidera à partager son lourd fardeau. À la moitié du livre, les révélations, les morceaux brisés viendront briser ce silence et nous emporter dans un tourbillon de sentiments. Le dessin aux traits fins, aux textures proches de l’aquarelle ou des pastels prolongent ces métaphores ou symboles et nous immergent dans cette époque de l’enfance où tout est possible. Des sourires inquiétants de « la Grosse Tête » où une ligne tremblotante devient effrayante ou des cases encapsulées dans une bombe, la dessinatrice perfectionne son art de l’allégorie visuelle déjà très présente dans ses travaux d’illustration pour de nombreux journaux. 

Dans cet album, elle joue avec le découpage, où les pleines pages, doubles planches alternent avec un enchaînement de cases sans contours, où le blanc du papier prend parfois toute la place pour symboliser l’étouffement, l’indiscible, le poids. On est emporté par cette apnée qui dit toute la solitude de Martha et qui fait contrepoint au joyeux bordel de la maisonnée présenté au début. 

Sur plus de 200 pages Bénédicte Muller explore avec beaucoup de talent les gammes qu’offre le médium pour dire l’indicible et s’attaquer à ce sujet complexe sans tomber dans le voyeurisme. La tête sur mes épaules est un très beau livre que je vous conseille de lire et de relire surtout pour en apprécier toutes les subtilités. 

Thomas Mourier, le 4/02/2026

Bénédicte Muller - La tête sur mes épaules - Atrabile

Toutes les images sont © Bénédicte Muller / Atrabile

-> les liens renvoient sur le site Bubble où vous pouvez vous procurer les ouvrages évoqués ici

03.02.2026 à 14:10

La street photography de Pelin Guven démonte les clichés helvètes

L'Autre Quotidien
La photographe Pelin Guven invite le spectateur à regarder de plus près les petites touches de couleur et les détails méconnus de la vie quotidienne Suisse, où la créativité jaillit en réponse à l'ordre et aux conventions. Twist !
Texte intégral (2382 mots)

La photographe Pelin Guven invite le spectateur à regarder de plus près les petites touches de couleur et les détails méconnus de la vie quotidienne Suisse, où la créativité jaillit en réponse à l'ordre et aux conventions. Twist !

Untitled 05 © Pelin Bahar Guven

Quand vous entendez le mot « Suisse », qu'est-ce qui vous vient à l'esprit ? Le Cervin, peut-être ? Heidi et les cors des Alpes ? Les coucous ? À ce propos, Harry Lime dans Le Troisième Homme s'est trompé. Le coucou est une invention allemande. Alors, les Rolex, le chocolat et le fromage ? Les trains qui circulent à l'heure et les costumes-cravates qui brassent des millions ? La Suisse est neutre, sérieuse, certains diront même ennuyeuse. Mais est-ce vraiment le cas ? Peut-être ne regardons-nous pas assez attentivement.

Pour la photographe turque Pelin Guven, déménager d'Asie en Suisse lui a apporté une toute nouvelle façon de voir les choses. Dans Absence, elle invite le spectateur à regarder de plus près ces moments qui oscillent entre se cacher et se révéler. À travers des ombres audacieuses, des touches de couleur et un œil pour les détails, elle capture un monde où des lueurs d'humour et une atmosphère mystérieuse attirent le regard.

Ayant vécu à l'étranger dans divers endroits, Guven a décidé d'immortaliser sa vie dans les nouveaux environnements qu'elle découvre. « Me déplacer dans des lieux inconnus avec mon appareil photo m'a aidée à prêter davantage attention à la lumière, aux gens, aux gestes et aux petits détails atmosphériques que j'aurais pu manquer autrement », note-t-elle. « Ma formation en psychologie a aiguisé ma sensibilité à la façon dont nous interprétons le monde : comment un geste subtil, un changement de lumière ou le plus petit indice peuvent complètement modifier notre perception. »

Untitled 06 © Pelin Bahar Guven

« Ce travail est né du calme et de l'intimité de la Suisse, ainsi que de la distance naturelle inhérente à la vie quotidienne ici. Après avoir vécu de nombreuses années dans des villes asiatiques, où les gens vivent très près les uns des autres, où les rues sont bondées du matin au soir et où la vie quotidienne se déroule naturellement dans l'espace public, déménager en Suisse a été un contraste total. Ici, les villes sont petites et calmes, et les gens préfèrent garder leurs distances. Ils sont réservés, discrets, et les interactions restent souvent minimes », observe Given. « Cette différence n'a pas seulement changé mon environnement, elle a changé ma façon de photographier. »

Lorsque la vie dans la rue est plus réservée, il faut s'adapter. Il y a des photos qui n'attendent que d'être prises, mais il faut parfois plus de temps pour les trouver. La Suisse nous a donné la police Helvetica et le couteau suisse, la clarté et l'efficacité. Elle a également donné naissance à certaines des œuvres d'art conceptuel les plus joyeuses et anarchiques de ces dernières décennies. De The Way Things Go de Fischli/Weiss, une vidéo réalisée avec une machine de Rube Goldberg déroutante, à Ever Is Over All, l'œuvre exaltante de Pipilotti Rist qui a influencé Beyoncé, en passant par l'éphémère espièglerie des performances orientées vers l'action de Roman Signer, la créativité jaillit en réponse à l'ordre et à la conformité de la vie suisse. Elle ne crie pas toujours sur les toits, mais elle bouillonne sous la surface, avec un clin d'œil et un rire, ou un éclair de surprise.

Untitled 02 © Pelin Bahar Guven

« En Suisse, je dois rechercher des détails beaucoup plus fins : un petit geste, une brève expression, une touche de couleur, ou la façon dont la lumière et l'ombre façonnent brièvement un instant avant de disparaître », explique Guven. Dans ses images, des moments de couleurs ou de motifs spectaculaires émergent des rues tranquilles. Une silhouette aux cheveux couleur flamme observe laconiquement la vue, une femme vêtue de bleu céruléen traverse l'ombre la plus profonde. « J'ai toujours été une observatrice discrète, attirée par les moments inaperçus qui recèlent une certaine tension ou beauté. »

C'est cette tension qui attire le regard. L'utilisation des ombres par Guven dans ses images est saisissante. Parfois, plus des deux tiers d'une photographie s'effacent dans un noir d'encre. L'audace de cet espace négatif contraste parfaitement avec les moments d'illumination. Les yeux d'une femme suivent le regard du spectateur derrière ses lunettes à monture métallique, renversant le véritable sujet de l'image. Dans une autre image, une tranche de pastèque brille comme un phare, chaque marque de morsure parfaitement définie, laissant imaginer son goût. « Je suis attirée par ce qui n'est pas entièrement visible. La lumière, la couleur et l'ombre m'intéressent non seulement pour ce qu'elles révèlent, mais aussi pour ce qu'elles laissent de côté. Souvent, ce qui se trouve juste en dehors du cadre, ou ce qui vient de se passer ou est sur le point de se passer, est plus intense que ce qui est directement visible », observe-t-elle.

Untitled 10 © Pelin Bahar Guven

« Nous voyons des gens dans la rue, mais nous ne connaissons pas leur monde intérieur. L'apparence suggère une chose, alors que la vérité peut être tout autre. C'est cet écart entre ce que nous supposons et ce que nous ne pouvons pas savoir qui m'attire. La surprise, l'inconnu, le simple fait de se perdre dans une ville et de tourner à gauche ou à droite par pur instinct, c'est là que je ressens un sentiment de liberté », explique Guven. En parcourant la ville avec un regard neuf, elle a capturé une série de moments qui brisent la réserve de la vie suisse, faisant un clin d'œil au spectateur, l'invitant à combler le fossé et à poursuivre l'histoire.

Magali Duzant pour Lens Culture, le 4/02/2026
Pelin Guven et la street photography suisse

03.02.2026 à 13:06

Sur la route de Memphis avec Pierre Charpin et Nathalie du Pasquier

L'Autre Quotidien
L’exposition Andiamo réunit les travaux de Pierre Charpin et Nathalie Du Pasquier. Elle est peintre, il est designer. En 1987, Nathalie Du Pasquier (1957) décide de se consacrer pleinement à la peinture. Quelques années plus tôt, elle s’est installée à Milan et a participé, en 1981, à la fondation de Memphis : un collectif de designers « irrévérencieux », prônant un design sensuel et stimulant, en rupture avec les formes minimales et fonctionnalistes.
Texte intégral (1771 mots)

L’exposition Andiamo réunit les travaux de Pierre Charpin et Nathalie Du Pasquier. Elle est peintre, il est designer. En 1987, Nathalie Du Pasquier (1957) décide de se consacrer pleinement à la peinture. Quelques années plus tôt, elle s’est installée à Milan et a participé, en 1981, à la fondation de Memphis : un collectif de designers « irrévérencieux », prônant un design sensuel et stimulant, en rupture avec les formes minimales et fonctionnalistes.

Cette même année 1987, Pierre Charpin (1962) voit son tout premier objet édité. Né dans une famille d’artistes installés à Ivry-sur-Seine, il étudie aux Beaux-Arts de Bourges au sein du département art où il découvre le design « trublionnant » d’Alchimia et de Memphis. Le design hypercoloré des deux mouvements milanais lui ouvre un nouveau champ de possibilités expressives.

Nathalie Du Pasquier et Pierre Charpin se lient d’amitié au mitan des années 1990. Les objets, le goût du dessin, des formes, des couleurs et des surfaces sont leur point de rencontre. L’exposition conçue pour le Crédac est un dialogue entre leurs deux univers.

Elle contourne les codes et les attentes : pas de chronologie, de hiérarchie, de classement ni de répartition. Elle place leurs travaux respectifs sous une nouvelle focale, jouant sur des rapports formels ou sémantiques.

Autodidacte, Nathalie Du Pasquier s’est formée en voyageant, au contact des cultures et par l’observation. Son travail est fait du plaisir même de peindre et dessiner, par intuition et par collage, telles des pensées qui se superposent. Avec le temps, l’artiste a remplacé les objets du quotidien qu’elle peignait à ses débuts par des formes pures, abstraites, parfois issues de constructions de bois qu’elle fabrique puis qu’elle peint sur toile. Son travail réunit à la fois les surfaces planes et les volumes, en un incessant aller-retour entre l’espace bi et tridimensionnel.

Pierre Charpin UFO objet suspendu 2009 phot Marc Domage

Ces peintures, qui n’aspirent à aucune autre réalité que celle qui leur est propre, Pierre Charpin les connaît bien.

Chez lui tout naît du dessin. Des dessins réalisés avec une économie de moyens et qui ne cherchent pas à représenter une forme : ils sont formes. Ils nourrissent son design, qui est avant tout une recherche sur des figures archétypales élémentaires, les proportions, les couleurs, avant d’être une question de matière.

Pierre Charpin conçoit des objets sculpturaux tout en retenue, épurés mais sans austérité, qui tiennent leur poésie du trait de crayon qui les a fait naître.

Nathalie du Pasquier - Mucchio 2006 photo Marc Domage

L’exposition réunit des travaux de toutes les époques des deux artistes. Mêlant peintures, installations et objets, elle crée, à cette occasion, de nouvelles configurations ; leurs œuvres habitent l’espace. Elles constituent un paysage joyeux et coloré dans lequel les attributions se floutent et célèbrent les gestes et l’amitié des deux créateur·ices.

Jim Bonzaï, le 4/02/2026
Pierre Charpin et Nathalie du Pasquier - Andiamo -> 22/0P3/2026
CREDAC - La Manufacture des œillets - 1 ,Place Pierre Gosnat 94200 Ivry s/ Seine

Gauche, Pierre Charpin, Piinocchio, droite, Nathalie du Pasquier , sans titre - photo Marc Domage

03.02.2026 à 12:23

Octave Mirbeau par Catherine Delaunay

L'Autre Quotidien
Écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste, il était logique que Jean Rochard honore Octave Mirbeau par une production discographique comme il le fit pour Barney Bush, Gustave Courbet, Buenaventura Durruti, Federico Garcia Lorca ou Léo Ferré. Quant à la clarinettiste Catherine Delaunay, elle vit tout simplement "dans le village des Damps, en Normandie, et a découvert, par l’intermédiaire de quatre magnifiques tableaux de Camille Pissarro, qu’elle avait comme voisin (à quelque 125 ans près)" Octave Mirbeau ! Et pour fermer le cercle, il y a le trio que nous avions formé avec le pianiste Roberto Negro pour l'album intitulé Album il y a tout juste un an... Ce faisceau de coïncidences m'amène aujourd'hui à l'écoute d'un double album remarquable que Catherine Delaunay a composé et enregistré au fil du temps avec de très nombreux camarades.
Texte intégral (1252 mots)

Écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste, il était logique que Jean Rochard honore Octave Mirbeau par une production discographique comme il le fit pour Barney Bush, Gustave Courbet, Buenaventura Durruti, Federico Garcia Lorca ou Léo Ferré. Quant à la clarinettiste Catherine Delaunay, elle vit tout simplement "dans le village des Damps, en Normandie, et a découvert, par l’intermédiaire de quatre magnifiques tableaux de Camille Pissarro, qu’elle avait comme voisin (à quelque 125 ans près)" Octave Mirbeau ! Et pour fermer le cercle, il y a le trio que nous avions formé avec le pianiste Roberto Negro pour l'album intitulé Album il y a tout juste un an... Ce faisceau de coïncidences m'amène aujourd'hui à l'écoute d'un double album remarquable que Catherine Delaunay a composé et enregistré au fil du temps avec de très nombreux camarades.

Octave Mirbeau m'apparut en 1972 avec Le Journal d'une femme de chambre que Luis Buñuel avait adapté au cinéma en 1964 et dont je connais presque tous les dialogues par cœur. La version de Jean Renoir tournée vingt ans plus tôt aux États Unis ne me fit pas le même effet. Paulette Goddard n'est pas Jeanne Moreau, mais cela me fait toujours quelque chose parce que mon père avait interviewé la première et m'avait présenté à la seconde. Quant à Mirbeau je le vis pour la première fois dans l'incontournable Ceux de chez nous de Sacha Guitry en 1915 alors qu'il lui restait à peine deux ans à vivre. Il s'éteignit d'ailleurs dans ses bras le jour de son 69e anniversaire. Écrivain, critique d'art et journaliste anarchiste, il était logique que Jean Rochard l'honore par une production discographique comme il le fit pour Barney Bush, Gustave Courbet, Buenaventura Durruti, Federico Garcia Lorca ou Léo Ferré. Quant à la clarinettiste Catherine Delaunay, elle vit tout simplement "dans le village des Damps, en Normandie, et a découvert, par l’intermédiaire de quatre magnifiques tableaux de Camille Pissarro, qu’elle avait comme voisin (à quelque 125 ans près)" Octave Mirbeau ! Et pour fermer le cercle, il y a le trio que nous avions formé avec le pianiste Roberto Negro pour l'album intitulé Album il y a tout juste un an... Ce faisceau de coïncidences m'amène aujourd'hui à l'écoute d'un double album remarquable que Catherine Delaunay a composé et enregistré au fil du temps avec de très nombreux camarades.

Les images qui illustrent le livret de 100 pages se retrouvent dans cette musique délicate et résolue : iris et tournesols de Van Gogh, charge de policiers massacrant des manifestants de Félix Valloton, tableaux de Pissaro et illustrations de Nathalie Ferlut, portraits de Monet, Séverine, Rodin, Grave, Gauguin, Debussy, Maeterlinck ! Les textes dits par la comédienne Nathalie Richard confèrent à cet hommage une sorte d'évocation radiophonique tandis que les compositions de la clarinettiste particulièrement lyriques dessinent un théâtre musical où se croisent les voix de Anamaz, Sébastien Gariniaux, Olivier Thomas, tant d'autres, et les instruments de Nathan Hanson, François Corneloup, Tony Hymas, Hélène Labarrière, Davu Seru, Pascal Van den Heuvel, Pierrick Hardy, Marie-Suzanne de Loye, Christophe Morisset, Guillaume Séguron, Timothée Le Net, Léo Remke-Rochard, Jack Dzik, Erik Fratzke, Anthony Cox, Cory Healey, Laurent Dehors, Louise Jallu, Régis Huby, Guillaume Roy, Jacky Molard, Sylvain Lemêtre et une fanfare. C'est évidemment "l'écurie" nato, un projet comme Jean Rochard sait les mener, un des rares producteurs français au meilleur sens du terme, capable d'un voyage au long cours, corps et âme, en complicité avec les artistes. Mais c'est surtout une somptueuse réalisation de Catherine Delaunay qui a le temps et la place d'exercer son art. L'homme des Damps est une vision contemporaine d'un temps révolu qui renaît par la magie d'émotions intemporelles. On y retrouve la musique française, ses sources impressionnistes et la liberté qu'offre le nouveau siècle, libéré du carcan des étiquettes. Dommage qu'il sorte après les fêtes, c'eut été un cadeau idéal pour Noël, mais on peut toujours se l'offrir ou faire des heureux parce que ce genre d'objet est indémodable comme tout ce qui fait sens et illumine nos pas.

Jean-Jacques Birgé, le 4/02/2026
Catherine Delaunay,
L'homme des Damps, 2 CD nato,

25.01.2026 à 13:31

Le roman qui envoie le communisme dans les étoiles

L'Autre Quotidien
Tenace comme la sentinelle d’un futur immédiat, “Proletkult” est un conte philosophique diabolique qui confronte l’après-révolution russe de 1917 à un détour science-fictif et mémoriel indispensable.
Texte intégral (3861 mots)

Héritiers italiens du mouvement d’agitation culturelle Luther Blissett qui répandit ses énormes canulars politico-artistiques en Europe entre 1994 et 2000, le collectif bolognais des Wu Ming conduit depuis son premier roman, « L’Œil de Carafa » (1999), une intense guérilla littéraire à succès en remodelant les canons du roman historique. Tenace comme la sentinelle d’un futur immédiat, “Proletkult” est un conte philosophique diabolique qui confronte l’après-révolution russe de 1917 à un détour science-fictif et mémoriel indispensable.

Bogdanov a à peine le temps de serrer des mains, d’oublier quelques noms et de s’installer que le commissaire à l’Éducation rejoint déjà le centre de la scène, devant les deux pianos, pour la liturgie des saluts et du discours inaugural. Petit bouc et calvitie à la Lénine, corpulence stalinienne et petites lunettes à la Trotski ; plus il vieillit et plus Anatoli Vassilievitch Lounatcharski incarne, même dans son aspect, l’équilibre entre les factions. Quand il était encore d’un seul côté, ils partageaient l’encre, les pensées et les batailles, mais aussi l’aversion de Lénine. Pendant une vingtaine d’années, ils ont même été beaux-frères. Maintenant il est marié à une actrice qui fait scandale avec ses bijoux. Trop nombreux pour une femme soviétique. Sera-t-elle là, elle aussi ? L’occasion n’est pas assez mondaine.
Sur le ton de celui qui propose un toast dans un repas de famille, le bon Anatoli explique ce que tout le monde sait déjà. La section musicale du Proletkult de Moscou doit proposer un morceau pour le dixième anniversaire de la révolution. Étant donné l’importance de l’événement, il a été décidé de choisir le compositeur au moyen d’un grand concours dont cette matinée est l’étape finale.

Tandis qu’un rayon de soleil se reflète sur son crâne chauve, le commissaire rappelle les résultats de l’organisation dans le champ de la musique, du théâtre et du cinéma. C’est précisément ces jours-ci que Sergueï Eisenstein, vieille connaissance de tant de proletkultistes, est occupé par le tournage d’un long métrage sur Octobre, produit par le gouvernement avec le plus important financement jamais attribué pour un film. Loué soit donc Proletkult qui en seulement dix ans a apporté une contribution déterminante à la culture soviétique.
L’éloge sonne comme une épitaphe. Et pourtant Anatoli aussi a participé à la fondation du Proletkult, pour pousser les ouvriers à inventer un art nouveau, à dépasser l’individualisme et à semer les graines de la future collectivité humaine. Réduire tout cela à une « contribution », aussi déterminante soit-elle, à la culture soviétique, est un lot de consolation.

Même la référence à Eisenstein n’est pas vraiment flatteuse. Le metteur en scène s’est désormais éloigné du Proletkult et son exemple évoque une parabole idéale, de l’art prolétarien au cinéma de propagande. De l’autonomie créative à l’œuvre de commande du gouvernement.

Au contraire, le Proletkult est né pour rester indépendant. C’est justement Lounatcharski qui soutenait que les travailleurs devraient avoir quatre organisations distinctes : le Parti pour la politique, les syndicats pour le travail, les coopératives pour l’économie et les cercles pour la culture. C’est ce qu’il écrivait du temps du gouvernement provisoire, et puis le gouvernement, il l’a rejoint, et en l’espace de trente ans le Proletkult est devenu un des nombreux cénacles dépendant de son ministère.

Louée soit donc aussi Nadejda Kroupskaïa, assise à la droite de Bogdanov, après le fauteuil vide du commissaire. En tant que directrice du comité central pour l’éducation politique, la plus illustre veuve du pays a su diriger les si nombreux cercles culturels, évitant les jalousies et stimulant la collaboration réciproque.
De nombreuses mains applaudissent pour saluer la fin du discours ministériel et l’entrée des deux pianistes, très élégants dans leur jaquette grise.

Moscou, 1927. Alexandre Bogdanov, qui fut l’un des plus redoutés militants adversaires de Lénine au sein du mouvement bolchévique entre 1907 et 1913, philosophe et médecin, coule des jours presque tranquilles à l’approche des festivités de la célébration des dix ans de la Révolution. Largement retiré de la vie politique officielle depuis déjà longtemps, ne participant pas aux menées des différentes factions  entrées en rivalité active depuis la mort de Lénine en 1924, il se consacre essentiellement à ses recherches médicales sur la transfusion sanguine, au sein de l’institut spécialisé qu’il dirige, et à garder un œil quelque peu distant sur le mouvement d’éducation populaire Proletkult, dont il fut l’un des grands inspirateurs bien avant la Révolution.

Alexandre Bogdanov est aussi alors considéré comme l’un des plus grands écrivains soviétiques de science-fiction, depuis le succès de « L’Étoile rouge » en 1908 et de « L’ingénieur Menni » en 1913. Lorsqu’une jeune femme se présente à lui, prétendant être la fille d’un camarade de lutte clandestine depuis totalement perdu de vue, invoquant des circonstances semblant tout droit sorties de son propre best-seller, il croit d’abord à un bizarre canular. Alors que la réalité de cette science-fiction s’impose progressivement à lui, il doit emprunter à vive allure le chemin de la mémoire, et se voit forcé de mesurer ce qui, enraciné dans l’histoire et dans les individus, est d’ores et déjà en train de mener la Révolution prolétarienne à sa perte.

 
 

Au congrès de Londres, ce printemps-là, les bolcheviks avaient encore une ligne commune. Il fallait des armes et des militants prêts à s’en servir. Pendant la révolution perdue, deux ans auparavant, les ouvriers avaient subi la violence de l’armée. Ils ne se feraient plus jamais prendre sans s’être préparés. Les bombes artisanales de Léonid Krassine ne suffisaient pas. Ni l’argent récolté par Gorki, le grand écrivain, grâce à sa renommée internationale. Il avait trouvé des sympathisants prêts à ouvrir leurs portefeuilles jusqu’aux États-Unis. Mais ça ne suffisait pas. Il fallait prendre les sous là où ils étaient. À Londres la proposition fut rejetée. Les mencheviks ne voulaient plus d’expropriations. Pas de bombes. Pas d’insurrection armée. Ça ce sont des trucs d’anarchistes. Il fallait plutôt resserrer les liens avec les syndicats. Dans cette sombre petite église de Hackney, les camps s’inversèrent. Les bolcheviks se retrouvèrent en minorité. Trotski s’en mêla, tentant de jouer un rôle de médiateur. Comme les gens peuvent changer.

Sur le trajet du retour, au milieu de la Manche, sous un ciel chargé de nuages, Koba laissa tomber une question dans le sillage des vagues.

– Qu’est-ce qu’on dit à Kamo ?
Depuis des mois les camarades géorgiens surveillaient un transport de fonds qui traversait Tiflis à intervalles réguliers et sous assez maigre escorte. Kamo et sa bande étaient prêts à attaquer le convoi à la dynamite et à profiter du désordre pour prendre l’argent.
– Combien d’argent ? avait demandé Krassine.
Un demi-million de roubles.
– Faisons-le, avait suggéré Lénine dans le train qui les ramenait en Finlande.
Les mains se levèrent. Approuvé à l’unanimité.
Le soin d’apporter la bonne nouvelle à Kamo avait été confié à Koba.
Koba & Kamo. Les Géorgiens. Amis d’enfance, ils s’étaient fait renvoyer ensemble du séminaire. De prêtres manqués à révolutionnaires, il n’y a qu’un court chemin. Et de prêtres à bandits, il est encore plus bref. Ils volaient les armes pour les bolcheviks, les leur procuraient par tous les moyens nécessaires. Kamo n’était pas un brigand sorti d’un roman de Dumas. Il n’avait pas besoin d’habiller ses exploits de romantisme. Il résistait aux arrestations. Il s’évadait des prisons. Et quand la révolution avait échoué et que les cosaques l’avaient torturé pour obtenir les noms et les adresses, ils n’avaient pas réussi à lui arracher un mot.
Il était l’homme de la situation pour le plus grand vol qu’ils aient jamais tenté.
Il fallait un camarade qui assure la communication. Quelqu’un qui ne soit pas connu des autorités du Caucase.
Léonid Volok avait combattu dans la Marine, il connaissait les armes. C’était un militant déterminé. Il avait cette bague au doigt, « pour taper plus fort ». Il avait tout et il n’avait rien. Il était parfait.
Léonid accepta, enthousiaste, et partit pour la Géorgie avec le camarade Koba.
– Ne te fie pas aux apparences. Celui-là il boite et il a un bras mal en point mais il n’y a pas plus rusé que lui. Ne le perds pas de vue.
Un bon conseil.
Lénine s’est en revanche aperçu un peu tard qu’il fallait avoir le Géorgien à l’œil. Entre-temps, Koba a changé de nom de guerre. « L’homme de fer ». Staline.

Héritiers italiens du mouvement d’agitation culturelle Luther Blissett qui répandit ses énormes canulars politico-artistiques en Europe entre 1994 et 2000, le collectif bolognais des Wu Ming conduit depuis son premier roman, « L’Œil de Carafa » (1999), une intense guérilla littéraire à succès en remodelant les canons du roman historique (selon une ligne directrice évolutive en partie théorisée dans leur manifeste de 2008, « New Italian Epic »).

Auteurs de huit romans collectifs, de plusieurs recueils de nouvelles et novellas et de nombreux romans « individuels » (publiés sous leur numéro alphabétique au sein du collectif, Wu Ming 1, Wu Ming 2 ou Wu Ming 4, par exemple – les pseudonymes des membres de la librairie Charybde à sa création en 2011 constituaient un hommage non dissimulé à cette pratique), le collectif sait varier ses registres d’écriture avec une maestria étourdissante, jouant avec l’anachronisme stylistique (dans « L’Œil de Carafa » et dans sa suite « Altai » de 2009, tout particulièrement), avec la réinterprétation de faits historiques avérés (dans « L’Armata dei Somnambuli » de 2014, non encore traduit en français), avec la vision des vaincus (dans « Manituana » en 2007), ou encore avec la mise en œuvre de personnages-points-de-vue particulièrement improbables et savoureux (tels le premier téléviseur couleur importé en Italie dans « 54 », en 2002, non traduit en français mais disponible en anglais), pour toujours parvenir à créer un profond et subtil questionnement politique, tout à fait contemporain pour sa part.

 
 

Avec « Proletkult », publié en 2018 et traduit en français en 2022 chez Métailié par Anne Echenoz, les auteurs ont composé une nouvelle mosaïque décisive, hantant les corridors où les révolutions se construisent, en pensée et en action, que ce soit à Helsinki, à Paris, à Londres, à Genève, à Capri ou à Bologne, comme ceux où elles s’infectent et se désagrègent. Maniant discrètement le jeu d’échecs comme Lénine et Bogdanov eux-mêmes, soumettant les figures historiques authentiques, connues ou moins connues, au détour science-fictif précieux et diablement efficace que permettent le texte et le contexte étranges du roman « Красная Звезда » de 1908, ils élaborent un jeu de miroirs actualisant le conte philosophique voltairien et l’effet de distance cher à un « Micromégas » en le confrontant aux racines ironiques potentielles d’un Viktor Pelevine ou d’un Vladimir Sorokine, déjà. Et qu’au centre du jeu se retrouve, comme le pressentait aussi le Boris Groys de « Staline, œuvre d’art totale » et de « Du nouveau », la question de la culture et de l’éducation populaires accroît fort naturellement la résonance contemporaine de ce texte faussement rêveur et résolument incisif.

 
 

Personne ne pouvait savoir que Zitomirski avait été recruté par la police secrète du tsar en 1902, quand il étudiait encore à l’université de Berlin. Nom de code « André ».

Kamo prit contact avec lui pour convenir d’une visite et lui remit la lettre de Lénine. Zitomirski le fit savoir à ses chefs qui demandèrent immédiatement à la police allemande d’arrêter Kamo. Quand les flics débarquèrent dans sa chambre d’hôtel, ils le trouvèrent en possession d’un passeport autrichien (œuvre de l’amie peintre de Krassine), d’une petite valise remplie des détonateurs et de vingt billets de cinq cents roubles.

Lorsque le sous-chef de la police russe reçut le rapport par l’intermédiaire de l’ambassade, il ne mit pas longtemps à deviner d’où provenaient les billets et quel était le plan des voleurs. Il télégraphia donc à tous les départements de police de toute l’Europe occidentale :
« Arrêter quiconque cherche à changer des billets de cinq cents roubles. Stop. Dangereux bandits. Stop. Alerte maximale. Stop. »

Quand, fin 1907, la nouvelle de l’arrestation de Kamo arriva à Kuokkala, il était désormais trop tard pour suspendre l’opération. Les camarades et leurs compagnes étaient déjà partis chacun dans une direction, vers une banque d’un des pays de l’Ouest. Mais à présent la police russe savait qui avait monté le coup. Et les mencheviks, les camarades du parti opposés aux vols, le savaient aussi. Personne ne les aiderait. Il fallait se mettre à l’abri comme on pouvait avant qu’on arrive de Saint-Pétersbourg pour les arrêter.

Natalia et Nadia nettoyèrent entièrement la maison : papiers, notes, livres, vêtements. Chaque trace de leur passage fut effacée, brûlée dans la cheminée de la salle à manger ou confiée à des camarades finlandais pour qu’ils la fassent disparaître. Lénine se rendit à Helsinki, en attente d’un bateau pour Stockholm. Les ports principaux étaient surveillés par la police. Pour embarquer il dut parcourir trois milles à pied sur une partie de mer gelée, jusqu’à l’île où le bateau faisait escale. À un moment la glace céda et il faillit se noyer.

– Quelle stupide façon de mourir ça aurait été, commenta Lénine trois semaines plus tard quand ils se revirent à Genève, sains et saufs.

Pour s’y rendre ils étaient passés par Berlin, ils avaient rencontré Rosa Luxemburg. Quelle perte a été son assassinat pour le mouvement ouvrier. Une de ses phrases semblait spécialement écrite pour contredire Lénine : « Le marxisme doit toujours lutter pour les vérités nouvelles ».

Hugues Charybde
Wu Ming - Proletkult - éditions Métailié

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21.01.2026 à 13:10

Pam Connolly tisse la tendresse des instantanés familiaux sur des métiers vintage

L'Autre Quotidien
À l'aide de cadres conçus à partir de métiers à tisser vintage, l'artiste Pam Connolly, basée dans la vallée de l'Hudson, tisse des récits familiaux personnels et explore les notions de foyer. « J'ai grandi dans les années 1960 dans un quartier typique de banlieue d'après-guerre du New Jersey », explique-t-elle. « Mes parents possédaient un magasin de meubles qui était au centre de l'univers de notre famille : tout tournait autour de lui. »
Texte intégral (1742 mots)

À l'aide de cadres conçus à partir de métiers à tisser vintage, l'artiste Pam Connolly, basée dans la vallée de l'Hudson, tisse des récits familiaux personnels et explore les notions de foyer. « J'ai grandi dans les années 1960 dans un quartier typique de banlieue d'après-guerre du New Jersey », explique-t-elle. « Mes parents possédaient un magasin de meubles qui était au centre de l'univers de notre famille : tout tournait autour de lui. »

Pam Connnolly -“First Day of School.”

Enfant, Pam Connolly parcourait le labyrinthe des salles d'exposition du magasin, s'immergeant dans les motifs et les objets. Ces espaces soigneusement aménagés et inspirants lui ont inculqué une fascination pour l'imaginaire et notre environnement qui l'accompagne depuis trois décennies dans sa carrière photographique.

Columbus Drive, une série de clichés familiaux tissés, traduit l'intérêt de Connolly pour la relation entre l'imaginaire et le réel, notamment à travers le thème des espaces domestiques et des histoires familiales. Son travail comprenait auparavant des photographies de maisons de poupées en étain et des portraits de famille qui explorent le rêve américain idéalisé et les souvenirs d'enfance.

Pam Connolly - “Lois, Take the Picture!”

Dans les pièces de Columbus Drive, Connolly reproduit des clichés familiaux sur toile, qu'elle découpe ensuite en bandes d'un quart de pouce et tisse avec des fibres colorées sur des métiers à tisser métalliques. Ces objets vintage remontent au début et au milieu du XXe siècle, époque à laquelle ils ont été conçus pour permettre aux fabricants de chaussettes non seulement d'utiliser, mais aussi de commercialiser leurs chutes de tissu. Ces petits kits sont devenus extrêmement populaires, en particulier pendant la Grande Dépression et tout au long du milieu du siècle.

Pam Connolly - “Mom and Yellow Lamp”

« Dans cette série d'œuvres, je dévoile les détails tacites de l'enfance et je raconte à nouveau l'histoire sous un angle nouveau », explique Connolly. « En créant des motifs avec du fil coloré et en manœuvrant la toile par-dessus et par-dessous... une nouvelle image et une nouvelle vision se révèlent peu à peu. » En découpant et en réassemblant ces images profondément personnelles, l'artiste médite sur l'époque des années 1960 autant que sur ses propres souvenirs et son histoire familiale.

Découvrez d'autres œuvres de l'artiste sur Instagram, où vous pouvez également explorer son projet intitulé Landau Gallery, un espace d'art contemporain à l'échelle 1:12.

Kate Mothes pour Colossal Mag, le 21/01/2026
Pam Connolly tisse la tendresse des instantanés familiaux sur des métiers vintage

Pam Connolly - “Dad and Rembrandt”

21.01.2026 à 12:55

Manifeste poétique pour une bonne année singulière

L'Autre Quotidien
Deux citations résonnent encore car je les entends assez fécondes dans leurs rapports au monde extérieur et intérieur, sans doute sont elles également une façon de comprendre la puissance de la création dans une lecture sensible des forces qui nous gouvernent et qui appellent un dialogue avec cette raison pratique et philosophique, avec cette instance poétique qui fait Œuvre.
Texte intégral (1932 mots)

Deux citations résonnent encore car je les entends assez fécondes dans leurs rapports au monde extérieur et intérieur, sans doute sont elles également une façon de comprendre la puissance de la création dans une lecture sensible des forces qui nous gouvernent et qui appellent un dialogue avec cette raison pratique et philosophique, avec cette instance poétique qui fait Œuvre.

« Et tant que tu n’auras pas compris ce « meurs et deviens », tu ne seras qu’un hôte obscur sur la Terre ténébreuse. » Goethe

Pourrait-on inscrire la peinture dans ce deviens, toute la peinture et situer l’acte de peindre comme l’écrit Deleuze pour Cézanne, Klee et Bacon au centre du Chaos précédant l’acte démiurgique de la création et l’avènement de la peinture dans son langage pictural… soleil donc à double titre et à double foyer, et pour soi et pour le monde, acte d’éclaircissement et de lecture, de production des ce qui rend le peintre heureux, en cette lumière, en ces soleils qu’il créé et peint (même tourmentés en van Gogh bien entendu, ce soleil noir de la mélancolie)  et qui éclairent aussi comme si le chant entier de la Nature (je pense à Monet) semblait s’être rendu si complice et aimant en la nature du peintre que ses mains lui soient si prodigues, si prodigieuses, qu’elles accordent, en une valse charmante, légère le fond du regard à cette âme qui s’éprend de toute la Nature (le Cosmos d’Evi Keller) et la rend sensible à tous par la peinture, eau solaire, eaux nuptiales, lumière fécondante, universalisme, souffles ligériens de ce vent paraclet au spectacle du monde…

D’où sans doute la citation camusienne: « Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été.» 

Dans cette approche constituante, la lumière se créée par l’écriture et la philosophie, mais aussi par ce qu’elle comporte d’universellement Vrai dans cette expérience du Soi et de sa fonction ontologique, quand le peintre, le philosophe, le romancier fait correspondre sa sensibilité aimante avec l’expérience de la vie et sa fonction heuristique, l’art de découvrir, de pouvoir lire en soi le mouvement même de ce que l’expérience dépose et de ce qui se construit en harmonie, en présences, en faits, en intentions aussi, en ses mystères, ce qui noue, à mon sens, le plan de l’objectivité à celui de la subjectivité dans une relation dialectique épanouissante, régalienne; l’Esprit toujours couronne la création qui vient à travers cet Inspire et la féconde alors que secrètement, au cœur de l’être se sont alignées les forces mêmes de ce miroir issu des profondeurs, devenu Camera Clara, peinture, roman, chant de l’intime, lumière irradiante, ville, paysage…inséminations profondes, méditations aurait écrit Rimbaud (son roman sans cesse médité, Les poètes de 7 ans).

Manifeste poétique, Verdon, ©PASCALTHERME2025

Ces correspondances sont la preuve que nous sommes également ce monde ployé par un secret, que nous sommes au travail en nous mêmes, à répondre à la question du Sphinx, qui sommes nous vraiment? Cette question est permanente, elle noue la création à la question de la production et au travail que cette permanence induit quant aux réponses que nous tirons de la réalité et à ce qui chemine au secret, ce facteur de conscience qui se nourrit de la question du Sujet Inavoué,  alors qu’immergé en cette vie et selon nos psychologies, nos raisons et déraisons, nos passions, nos folies et cette sensibilité aux idées, à la philosophie, à la foi où à son absence, à ce qui nous fait percevants, artisans de cette sensibilité morale et intellectuelle, cette question irradie…

Nous voguons sur cette mer vineuse, attachés nu aux poteaux de couleur, (A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ) et nous attendons dans la ferveur d’être touchés par ce chant des sirènes dans ce qu’il a de surhumain et de tragique; ce chant d’avant le monde,  qu’était-il donc ce chant du monde avant l’homme et sa tragédie…et qu’est ce donc que ce bateau ivre qui vogue depuis si longtemps, si loin en nous qu’il évoque l’alchimie du verbe en son logos, couleurs, lumières, mouvements, mystiques du rêve, fragrances de l’esprit, sensualité des yeux et de la main, vertus du cœur, pâmoison d’anges, verts secrets enclos de cette rumeur ancienne qui vibre au levant et s’éteint au couchant, passe la nuit, incendie ses navires, contemple sa défaite, s’assoupit enfin au devant de la plage…renait au matin par cette aube libre du chant de sa plus haute tour (Rimbaud aussi) que ce jardin illuné, hier, vaste songe panthéistique où

 » Quand venait, l’oeil brun, folle, en robes d’indiennes,
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
– Et, par elle meurtri des poings et des talons…
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.. »

…. et que se faisait la rumeur du quartier,  les persiennes closes, il revenait à  son roman sans cesse médité… ah!, on ne dira jamais assez la fureur, l’Éros de cette poétique rimbaldienne qui a insolé toute une génération durablement jusqu’à l’incandescence, et dont, bien entendu, je fais partie… cet absolu du roman issu de la vie  sensible, de cette attraction fatale pour ce romantisme élégiaque, cette convaincante mission de l’Esprit libre, des corps amoureux dans leurs échanges avec l’infini et le temps, à cette parole, issue du chant du monde et de l’amour, cueillie au creux des ces reins, ces petites amoureuses, encore rimbaldiennes, rieuses et provocantes : Nous nous aimions à cette époque, Bleu laideron !On mangeait des oeufs à la coque Et du mouron ! Un soir, tu me sacras poète Blond laideron : Descends ici, que je te fouette En mon giron; (1871)… de quels bonheurs ne sommes nous toujours pas né, et si c’était le cas, nous devrions les chanter haut et fort, à tue tête, en pleine nuit et en plein jour, histoire de clarifier par le son de ce chant ce sang mauvais qui coule à en ces jours qui rabaissent notre sang gaulois dans son cœur ancestral…. Beurres-tu encore ta chevelure?

.Au chevet de cette terre qui s’en va et qui revient, plus nuptiale encore, alors que notre temps se concentre, comme un sang sombre et clair et que la main délivre, sur la neige du papier, l’encre noire du stylo, même si nous n’écrivons plus avec, l’ayant fait, un marquage s’est établi au son de cette plume et de son grattage, offre du verbe ployé, moulé en sa graphie courbe par le tracé noir ou bleu de nos lettres voyageuses au matin, langueurs des matinaux, espoir vespéral, or du midi, fusions, état de grâce, un couteau coupe le jour et l’inverse… nous roulons sous les jupes de ces matins et de ces soirs naissants à cette autre lumière, de l’autre côté du miroir.

Pascal Therme, 13 janvier 2026

21.01.2026 à 12:36

Avec Louise Mutrel embarquez dans le Starlight Express Club

L'Autre Quotidien
L’exposition Starlight Express Club, présentée au sein du centre d’art contemporain de la Galerie Édouard-Manet, réunit un ensemble de photographies-objets aux formats variés. Les œuvres s’inscrivent dans l’espace à travers de larges caissons rétroéclairés qui convoquent des formes issues de la tradition picturale, telles que le retable ou le diptyque.
Texte intégral (1033 mots)

L’exposition Starlight Express Club, présentée au sein du centre d’art contemporain de la Galerie Édouard-Manet, réunit un ensemble de photographies-objets aux formats variés. Les œuvres s’inscrivent dans l’espace à travers de larges caissons rétroéclairés qui convoquent des formes issues de la tradition picturale, telles que le retable ou le diptyque.

Louise Mutrel - Nord Evasion

Depuis 2019, Louise Mutrel développe au Japon une recherche visuelle et narrative autour de l’univers des « dekotora » : camions tuning spectaculaires mêlant références de la culture populaire et esthétiques ultra-saturées. Ces véhicules tunés issus d’une contre-culture née dans les années 70 et héritée de la présence américaine dans l’archipel portent la customisation au rang d’art. Leurs styles uniques reflètent la personnalité de chaque propriétaire et mélangent les influences allant de la culture picturale ancestrale japonaise à la science-fiction, en se éférant notamment aux armures robotisées des personnages de la série d'animation manga Gundam, très populaire au Japon depuis les années 80. Paradoxal, l’ornement délirant de véhicules dont la fonction initiale est censée être purement utilitaire fait de ces camions hypertrophiés des œuvres ambulantes combinant sculptures, peintures et installations lumineuses.
Au-delà des véhicules, elle s’attache aussi à celleux qui les font exister — conducteur·rice·s, rassemblements nocturnes, gestes et échanges. Les « dekotora » deviennent ainsi les supports d’une expression artistique, artisanale et sociale.

Louise Mutrel : Only You Can Complete Me

Avec Starlight Express Club, Louise Mutrel transpose cet univers en installations. Présentées sous forme de dispositifs lumineux, les images apparaissent comme des perceptions fugaces, invitant les visiteur·euse·s à plonger dans l’atmosphère nocturne et vibrante du club des « dekotora ».

-> Rencontre-conférence avec Louise Mutrel le Samedi 31 janvier à 15 h.

Kobé Abo, le 21/01/2026
Louise Mutrel - Starlight Express Club -> 14/03/2026

Galerie Edouard-Manet de Gennevilliers 3, place Jean Grandel 92200 Gennevilliers

21.01.2026 à 11:24

Désespérance techno sud-américaine : les "Reminiscencias" de Binary Algorithms

L'Autre Quotidien
Conçu entre 2023 et 2025, le premier album studio de Binary Algorithms dépeint une histoire de décadence et de désespoir, où se rencontrent la périphérie latino-américaine, le désespoir de l'absence d'amour et la tragédie de la résistance dans les pays du Sud. Mêlant IDM, dub-techno et électro à des influences UK bass et ambient, Binary Algorithms retrace également la dichotomie des identités « latines », si souvent réduites au « tropical ».
Texte intégral (895 mots)

Conçu entre 2023 et 2025, le premier album studio de Binary Algorithms dépeint une histoire de décadence et de désespoir, où se rencontrent la périphérie latino-américaine, le désespoir de l'absence d'amour et la tragédie de la résistance dans les pays du Sud. Mêlant IDM, dub-techno et électro à des influences UK bass et ambient, Binary Algorithms retrace également la dichotomie des identités « latines », si souvent réduites au « tropical ».

Néanmoins, Reminiscencias ne se limite pas à un seul fil conducteur. Il s'agit d'une cartographie intime des lieux vécus et abandonnés, où se croisent mémoire personnelle et histoire collective. Des coins de rue marqués par l'absence, des pièces à demi éclairées où des voix résonnaient autrefois, des trajets en bus à travers des banlieues tentaculaires, le bourdonnement lointain des marchés s'estompant dans un silence de béton. Les sons qui entourent Andrés – des routes rurales aux bourdonnements sourds de la circulation sur les autoroutes fissurées – se mêlent à des fragments de souvenirs : rencontres fugaces, lettres jamais envoyées, poids des mots non dits. Ces espaces sont imprégnés d'histoires de résilience et de perte, dont l'écho dépasse largement leurs limites physiques.

Chaque composition évolue entre des structures rythmiques abrasives, des passages atmosphériques expansifs et une conception sonore raffinée, évoquant la tension entre résilience et effondrement, nostalgie et futurs qui ne se sont jamais réalisés, utopies promises et vérité impitoyable. Dans cette convergence, le LP devient à la fois un document et une réflexion — un paysage sonore façonné par le temps, la perte et les espaces laissés entre eux.

Et si la comprenette vous fait encore défaut, pensez Trump, pensez Maduro et surtout la guignol de service :Maria Corina Machado, la même affidée qui a refilé son prix à l’agent orange… Plus clair comme ça ?

Jean-Pierre Simard, le 21/01/2026
Binary Algorithms - Reminiscencias - Furatena



21.01.2026 à 10:55

“Décharge”, de Séverine : après la dévoration

L'Autre Quotidien
Décharge, le nouveau texte de la poétesse Séverine, parle d'un corps perdu au pays des ogres et des ogresses, un corps asservi tantôt en poupée auscultable, tantôt en animal de laboratoire, coupé du monde par le silence, un silence devenu bourbier.
Texte intégral (1029 mots)

Décharge, le nouveau texte de la poétesse Séverine, parle d'un corps perdu au pays des ogres et des ogresses, un corps asservi tantôt en poupée auscultable, tantôt en animal de laboratoire, coupé du monde par le silence, un silence devenu bourbier.

Coincée entre les larmes folles de la mère et les doigts intrusifs du père, le corps de l'enfant a devoir de confession, comme s'il fallait la purger d'une parole dont elle est par ailleurs interdite. Objet de convoitise autant que de dégradation, le corps ici marqué ne connaît du verbe soigner qu'une foule d'antonymes.

Comment, quand on appartient désormais à ce que l'auteure appelle "la horde des désaxées", se reconstruire? Le terme lui-même – reconstruction – semble ridicule alors qu'il s'agit de ruines, d'annihilation. Alors que l'enfant s'est vu spoliée d'enfance pour être sacrée terrain d'expérimentation. Alors que son entourage s'est décrété strangulatoire. Pourtant, contre ce passé piétiné, il faut se dresser, ou plutôt faire que la langue se dresse, qu'elle fore le mur blanc de silence derrière lequel s'abritent les prédateurs:

"Là encore, le présent est imprononçable, le lieu détruit insaisissable, cette part de toi, de la fumée. Tu ne te rends pas compte de ce que tu vis. Tu perds ton étanchéité, tu avales à l'aveugle des pulsions infernale, à grosses goulées. On ne donnerait pas cher de ta mémoire qui se laisse tatouer.

La force de Décharge consiste à tissser au moins trois lignes de langage, celle du souvenir à jamais déformant qui refuse le simple récit, celle du constat de dépossession du corps qui bat en brèche l'analyse et celle de l'intime comme expérience enfin révélée. En confrontant et alternant ces lignes vibratiles, l'auteure veille à ce que son texte survive à l'anéantissement qu'une telle parole pourrait générer, tant la violence de ce qui est, par tranchants fragments, dit, prend le risque de nous sidérer. Page après page, les non-dits cèdent, les monstres sont désignés, les peurs affrontées ; la douleur prend en charge les aveux et le sang de la vérité peut de nouveau couler à ciel ouvert; l'explicite surgit comme un fer rouge du magma indicible.

"Un souvenir, c'est âpre à exhumer, le retour stroboscopique du refoulé, son avancée une milliseconde par jour, son imperceptible gain en durée. La séquence enfouie peine tellement à se dérouler, mais finit par atteindre ta ligne d'arrivée […]"

Un viol n'est pas un récit, il n'obéit pas aux lois de la narration ordinaire, et quand il est répété, perpétré sous mille formes, nié dans sa réalité, adoubé par la famille, il semble qu'il lui soit impossible d'entrer dans le langage, voire interdit, tant la chasse est à jamais gardée par les "déserteurs les petits-chefs les bâtards". En détruisant le sujet et en en faisant un objet, le bourreau condamne sa proie au néant du langage. Qui ne parle que forcée ne parle pas. Qui doit se taire sous peine d'être davantage exclu n'a plus que les mots pour briser le bouclier des tabous. Pourtant, avec Décharge, Séverine brise, éclate, déplie, retourne, assèche, bouscule – se sauve – au double sens: fuite et salut s'épaulant tant bien que mal. Naître expose, écrit-elle vers la fin. Or c'est là le grand pari de ce texte: exposer plus que témoigner. Mettre à nu le déjà-décharné. Offrir aux cris une cadence. Faire de la vérité une force neuve. "Trouver une clairière", ainsi qu'il est espéré.

Claro, le 21/01/2026
Séverine, Décharge, éd. Lanskine

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