
02.11.2026 à 10:40
On achève bien les fillettes: Séverine Chevalier et la pierre de silence

Texte intégral (1048 mots)
De Séverine Chevalier, on avait plus qu'apprécié le précédent roman, Théorie de la disparition. Cette fois-ci, avec De guerre ou d'ailleurs, c'est d'une autre forme de disparition qu'il s'agit (quoique…), d'une disparition à l'intérieur de soi, dans un vide creusé chez une fillette par un oncle incestueux.
La première phrase du chapitre 2 n'y va d'ailleurs pas par quatre chemins:
"Enfant, comme tout le monde Lolita B. est violée par un oncle super sympa."
Impossible de résister à citer la suite:
"Ou par un père, grand-père, arrière-grand-père, frère, curé, cantonnier, policier, épiciers, pompier, ouvrier, fermier, boulanger, abbé, éducateur, moniteur, éditeur, marketeur, instituteur, professeur, acteur, chanteur […]."
La liste est longue, puis se nuance, mais la violence, elle, reste sans nuance, le poignant crée la plaie, et la plaie ne guérit jamais, on le sait. Le roman suit le parcours en dents de scie (ou plutôt tracé à coups de lame de rasoir) de l'enfant évidé, incapable de mettre des mots sur ce qui lui est arrivé, contrainte de s'imaginer complice, coupable, à jamais détruite par cette aberration plus courante que la monnaie.
Lolita B., puisqu'ainsi elle s'est elle-même nommée une fois sa vie lancée sur d'interminables déraillements, va connaître une gloire éphémère à la faveur d'une reality-show, mais ce moment de mise lumière (ou plutôt de mise en boîte sous des soleils artificiels) la brûlera plus qu'elle ne l'éclairera. J'arrête là cette vague tentative de description de l'intrigue, car ce qui captive à la lecture de De guerre ou d'ailleurs, c'est la folle et fascinante liberté avec laquelle l'auteure module son écriture, laisse se fêler ou se diffracter, ses chapitres, frotte différents registres de langue pour qu'en jaillissent d'étonnantes étincelles. La voix intérieure s'empare du récit par éclairs, chahutant tout – ainsi de la mort pressentie, souhaitée:
"On se coule juste d'un petit mouvement de rien du tout dans une couche douillette, moelleuse, et molle, molle, si molle, si merveilleusement molle, et c'en sera fini de n'être jamais assez gentille, d'être toujours coupable de quelque chose sans jamais savoir de quoi, des toujours ou jamais, c'en sera fini de l'écrabouillement et du harassement, de ce que ça coûte pour un pas après l'autre et subsister et le sourire, ah le sourire, et le corps et le visage avenant, tout ce travail et ces sacrifices réalisés pour ça, pour des résidus, des miettes d'amour données puis retirées sans crier gare, toujours alors elle pourra s'alanguir, se reposer enfin."
En moins de deux cents pages, Séverine Chevalier tisse des vies devenues, par la force des choses (ces choses que sont les hommes), bribes de vies, vies empêchées, vies vécues dans le ressassement interminable de l'empêchement. Comme la Lolita de Nabokov, celle de Chevalier n'est pas la "petite pute" cruellement mythologisée par le patriarcat. On la suit qui survit, à l'ombre de plomb d'une scène survenue un jour qui ne laisse plus passer la vraie lumière. Il est question aussi d'enfance, d'enfance abandonnée, d'impossible vengeance, et d'une cage qui n'abrite plus aucun ours mais où il ferait bon, peut-être, demeurer à jamais enfermée. Comme une bête sans maître. Il est question aussi d'alcool, d'un cubi pareil à un tonneau des Danaïdes, du lent ouvrage de l'auto-destruction. Il est question, enfin, de Horace McCoy (vous comprendrez alors le titre que j'ai donné à cette critique).
De guerre ou d'ailleurs, comme Nous aussi d'Anne Godard, dont j'ai parlé récemment, et comme aussi Pute vierge de Dominique Sigaud (qui paraîtra le mois prochain), est un livre qui parle du silence forcé, de cette pierre de silence que, faute de pouvoir lancer à la gueule du monde, on porte au fond de soi comme un infatigable cancer.
Claro, le 2/11/2026
Séverine Chevalier, De guerre ou d'ailleurs, éd La Manufacture de livres, 18,90€
26.10.2026 à 11:59
Éclaircies 05

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L’image ruinée
photo de Michael Schwan, The Beauty of Decay
L'air du temps
Psychedelic Furs / Wrong Train
Le haïku sur la tête
Sur mon chapeau de jonc
plop !
c’était un camélia.
Taneda Santoka
L'éternel proverbe
Main et main, une maison d'homme est construite ;
Estomac et estomac, une maison d'homme est détruite.
Proverbe sumérien
Les mots qui parlent
Il y a deux sortes de révolutions : les révolutions en arrière et les révolutions en avant. Révolutions pour révolutions, il vaut mieux servir celles de l'avenir ; car si l'avenir a des illusions, sans doute comme toute chose humaine, le passé n'a que des ruines.
Alphonse de Lamartine, Les pensées diverses (1869)
23.10.2026 à 17:59
Les enchanteurs Jazz Dreams de Fine

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Fan de Model 500 ou de Mazzy Star ? Vous risquez de kiffer grave avec Fine Glindvad Jensen et son second album solo qui mixe rythmiques jazz et volutes alt-rock, trip hop et climats brumeux qui confinent à l’extatique. Mais si vous passez suffisamment de temps dans ce salon aux effluves d’encens et aux canapés recouverts de velours, vous pourriez bien commencer à apercevoir d’étranges ombres ramper le long des murs. Vu ?
Roling Stone France envoie ça, histoire de se débarrasser à bon compte, d’un truc sur lequel leurs repères n’ont pas de prise : “ On ressort de ce disque comme après un rêve, un peu perdu dans le temps et l’espace, un peu émerveillés aussi. C’est d’ailleurs dans cet esprit « non linéaire » que Fine a enregistré l’album, en-y voyant un aspect furieusement libérateur. Entre ballades down tempo (« I Could », « Everything in the shade », très Lana Del Rey-sque), pop vaporeuse (« The thing »), les guitares se tordent un peu (« Moment ») et la batterie se la joue jazzy (« Any minute ») – en résulte un ensemble cohérent mais volatile, beau mais étrange.”
On assiste juste ici à un picorage dans 40 ans de sons qui ne s’embarrassent ni de recette, ni de volonté de faire sens (unique !), mais de voix vaporeuses en guitares distordues ( hello le Velvet et les suiveurs) on y entend des balises sonores qui portent loin et racontent beaucoup.
Ce qui rend cet album particulièrement remarquable, c’est la facilité avec laquelle la complexité s’exprime. Fine a passé des années à développer ses talents d’auteure-compositrice et de productrice au sein de la scène musicale alternative et audacieuse de Copenhague, mais l’album évite cette intelligence forcée qui peut nuire à la pop expérimentale. Ses arrangements sophistiqués attirent rarement l’attention sur eux-mêmes. Au contraire, ils donnent l’impression que ces chansons ont toujours existé quelque part en arrière-plan de votre vie, attendant le bon moment pour se révéler. Vous commencez à piger, là?
Elle s’est arrangée pour vous signifier qu’elle a les mêmes références que vous, mais qu’arrangées à sa sauce, avec la distance voulue, vous ne pouvez que marcher - que dire - foncer ! Alors, on fonce, on adore et on recommande. Point.
Jean-Pierre Simard, le 26/10/2026
Fine - Jazz Dreams - Escho
23.10.2026 à 16:59
A ta recherche, la photo au long cours de Carole Bellaïche écrite par Yannick Haenel
Texte intégral (4787 mots)
A ta recherche est un livre qui ne cesse de s’évanouir, de partir, de hanter, pour mieux re-venir. Sa lecture est une courbe, une fréquence, une intention, une liberté. Il laisse son lecteur à chaque fois sous influences, comme si quelque chose manquait au chant incessant du mal d’aimer, de ce qui sépare quand tout s’unit, de ses points de suture au sel de la plume qui caresse, qui respire, qui vogue au point de rupture, comme à la conjonction des récits photographiques et romanesques.
©Carole Bellaïche.
Dans quelle errance sensuelle, sensible se trouve le récit pour dire le baiser de la nuit sur le jour et le baiser du jour dans la nuit, quand, les mains assemblent au dessus des nuées la dispersion des regards, que le chant tu des anges souffle aux pages du roman, que s’anime le désir, qu’un buste classique au sein nu se hisse hors du miroir buñuelien, quand le poids de sa main pèse légèrement sur son bras attaché à sa taille, lorsque le baiser qui venait tout à l’heure en plein champ est cet après-midi, clartés, soleils, rires, fantômes, humeurs….
Comme s’il écrivait sur le silence même la partition d’un désir impossible, le récit de Yannick Haenel ouvre A ta recherche.
Avant que de lire la photographie de Carole Bellaïche, en noir et blanc, le personnage central du texte, interprété par Cécile Baissas, est au centre du regard, vibrante, éditrice du songe. On en ressent la beauté singulière, la présence naturelle, car il s’agit, à mon sens d’une série d’images qui s »aventure, qui s’initie au roman, à la recherche d’une sur-réalité. Quand la photographe s’ouvre à ce noir et blanc d’un jeu avec l’image, avec ses deux personnages, quelque chose est touché d’un parti-pris plus narratif, plus cinématographique. Sa photographie s’idéalise, se concentre, s’ouvre. L’homme jeune qui l’accompagne dans cette aventure sur plusieurs années, Aristide Dessane, est à cette époque comédien également. A la ville comme à la campagne, Cécile et lui forment un couple moderne, séduisant, prêt à jouer devant la camera de Carole, désirs partagés d’un jeu plus littéral qu’il n’y parait. Les corps ont cette fièvre de l’instant, du bonheur de l’instant, de la présence enjouée.
Pour les auteurs référents de ces intensités amoureuses lentes, romanesques, on pense au cinéma de Louis Malle, de Truffaut, de Buñuel, et puis il y a Georges Perec. Il est ici présent, invisible, grâce à la table du café de la Mairie à St Sulpice, (en couverture du livre) ou il a écrit les choses. Carole aime à citer le fond même de son univers créatif, les années 60, sans doute aussi le Nouveau Roman, Robbe-Grillet, plus prêt de son écriture visuelle, Duras, l‘Amant, dont on retrouve ici l’ombre portée; sur le piano du salon on vient de jouer India song , tant l’ambiance, les murs, l’appartement prennent les souvenirs en épissures, en faisceaux.
Ce livre ne cesse de convoquer ces influences, ces courants sous-terrains, ces eaux profondes. Magiquement la convergence du récit haenelien, de la photographie carolienne les convoque dans une sorte d’incantation vibrée, vibratoire, dans la résurgence de leurs inspirations, dans ces forces créatrices, dans l’invisible des images qui se sont mises au repos. On sent le temps pulser dans un retour en avant productif, d’autant, que corrélativement les personnages semblent errer en ces lieux, dans une forme de disparition, de jeux, de feinte. Ne dit-on pas qu’un film à la diégèse inspirée de la Jetée de Chris Marker est aussi en production, corrélat du livre, continuités en mouvements (?). Il apparaitrait alors que la tentative d’épuisement du livre ne s’arrête pas là, qu’elle continue par un film court en cours de montage.
En ces pages, il sera donc question d’amour, de littérature, de roman, de cinéma, de Georges Perec, de Tunis, de jardins, de livres, de Duras, de solitudes à deux, de souvenirs, de photographies, de la nudité des êtres au creux d’un souvenir qui advient par une écriture involontaire, une de ces sorcelleries évocatrices chères à Baudelaire, à la recherche d’un temps perdu et retrouvé, à la recherche de l’amour.
A ta recherche est une épreuve du temps qui disparait quand il s’affirme dans l’éternel présent de ses mémoires et que s’affirme la solitude fondatrice de cette liberté conditionnelle par laquelle tout se détermine et tout échappe, à la vie et à la mort, quand tout apparait et disparait, afin que se creuse le mystère de l’infini, de l’absolu, des forces qui nous arrachent à la présence de ce qui nous fonde en en renouvelant le pouvoir de création, qui en ré-enchantent le dialogue prometteur. Il est question de fait du rêve en sa beauté profondément déréalisante, sablier improbable qui égraine ces mots en ces images portées, ces voix qui se noient mélancoliquement dans l’absence, voix chères qui se sont tues et dont l’écho ne cesse de nous parvenir, malgré le temps, malgré les lieux, ou tout au contraire grâce à eux.
Document sonore: Présentation du livre par Carole Bellaïche, Yannick Haenel, Cécile Baissas, Aristide, Dessane, modération Marie Rose Guarnieri, à la librairie des Abbesses le 10/10/2026.
Présentation A ta recherche Bell aïche-Haenel- lib Montmartre.m4aIl s’agit donc d’un beau livre comme on dit, de belle facture, épais, noir, au beau grain des pages serties de noir et de blanc, non pas funèbre ni mélancolique, mais littéralement vivant dans ses battements d’aile. Comme s’il s’agissait du mouvement libérateur de ces ailes du désir assez wendersiennes pour que ce creuset-à soit encore l’athanor tant souhaité, et que ce dispositif accueille en l’espace des pages du livre l’inscription secrète des signes que la photographie de Carole Bellaïche et le texte de Yannick Haenel mettent en correspondance, en miroir, en syllogismes, en fonctions, en relations amoureuses, en séduction mutuelle, en propagation.
De quelle magique étude est-il question, quand la construction des chapitres de A ta recherche semble jouer une partition similaire aux deux personnages, épris, et distants, perdus et présents dans cette solitude du couple, absolument absents l’un pour l’autre et absolument présents l’un à l’autre. Le champ de la rencontre ne s’inscrit pas dans cet Éros triomphant d’une Lady Chatterley, dans son éros panthéiste, il réside dans la fragilité d’un romantisme amoureux des formes, de la lumière sur la peau, du seul buste féminin aux seins pleins, à cette silhouette de dos nue, dont le drap voile la rondeur des fesses; ainsi parait le désir du corps dans les yeux semble t-il d’un personnage, quand l’écrivain lui aussi s’en trouve ému. Quelque chose du désir sexuel tremble ici sous l’image, développe un chant funèbre qui le repousse jusqu’au soir, dans la nuit qui s’éveille, dans sa profondeur. Est-ce en cela que le narrateur, ici personnage, dès la première phrase de son récit voit la jeune femme disparaitre quand il entre dans sa chambre? « Je me glisse dans ces pages; la nuit s’ouvre et le visage d’une femme m’attire. je m’avance vers elle, j’entre dans sa chambre: elle disparait. » ainsi s’ouvre le livre. Ce sont les premiers mots, la première phrase, la première disparition, la première recherche.
Un avertissement est donné au lecteur dès l’entrée du livre dans une phrase magique: » Elle n’attendait personne; elle ne faisait que lire. » Plus tard, Yannick Haenel écrit: » Elle lisait: dans ce cas on regarde un point qui s’absente, et soi même, on s’absente, jusqu’à s’effacer de l’image. ». Que constate la photographie, que cherche-t-elle à établir si ce n’est ce point de disparition en soi, cette absence à soi même; c’est sans doute pourquoi l’esthétique de cette photographie en noir et blanc est happée par toute une référence au cinéma, à l’image mouvement dans ce qu’elle s’autoriserait à montrer du point de vue du film, une action qui s’y déroule, alors que le mouvement même de cette disparition lui est impossible. Quand l’ image est fixe, le regard, lui, est mobile…
C’est sans doute cette inquiétante étrangeté qui gouverne les extérieurs jours, en été, dans une campagne jovienne, celui de l’appartement au canapé profond, à la bibliothèque généreuse, à la chambre nue. Que peut-on imaginer de plus dans cette séduction des lieux, quand Carole cherche le pouvoir envoutant de la lecture, cette absence au monde extérieur, cette présence en soi d’une autre réalité plus intérieure où jouent les fantômes et les ombres, les corps au sommet de cette présence apurée des contingences, toute neuve.
Le but conjoint de nos auteurs serait-il de nous enrôler à suivre ce chemin d’un retour aux correspondances que fait naître le livre, déambulant sur un fil, entre jour et nuit, entre les paragraphes écrits et ces souvenirs imagés, évocations des présences et absences, de ces apparitions, pour que s’anime, cette lampe magique au creux du jour offrant sa lumière franche quand rien ni personne ne peut faire rivaliser, démettre ou nier son envoûtement. Il y a quelque chose de Marienbad, ici, en cet appartement, un esprit y veille, celui sans doute de cette narratologie qui joue avec le sentiment de perte et de fuite en avant, quand le projecteur du film tourne encore sur une bobine libre et que ce son familier devient un cliquetis hypnotique pour nous faire franchir un seuil.
Ce premier mystère, cette première recherche disent le somnanbulisme actif de cette voix dédoublée des auteurs dont le texte réfléchit l’image et dont l’image sous-tend la fréquence, l’item même de sa narration, de leur vibrato, de leur énergie. Sommes-nous bien encore de ce côté ci du miroir, quand nous voyageons par le livre, assembleur de songes, d’images, de personnages trop silencieux dans cette mise en scène au cœur de cet appartement rempli de livres et de romans, habités en secret par les parents défunts de cette jeune femme qui nous regarde sans nous voir, comme si nous regardions tout cela pris dans un miroir sans teint et que de spectateur nous devenions témoin actif à la projection d’un film à la similitude du chant de la vie amoureuse et fictive.
A ta recherche s’est mis à trembler en se surexposant, en se doublant presque de cette voix douce, murmure intérieur, qui sourd du texte de Yannick Haenel, de la photographie tremblée de Carole, dans le champ de sa voix en allée. Il est question des couleurs tendres de Tunis, anagogiques: dans un registre poétique: souffle de ses toits, jardins odorants, quand le soir saisit dans ces pastels d’un couchant au loin sur la mer la ville des enfances, alors le charme de ces pages feuilletées, coureuses du regard sous les doigts, allument au champ de leur lecture complice ces échos, la douceur des mots, des phrases, dans ce bleu regard qui ment, évoqué conjointement à la marge des pages.
« La nuit se photographie, la nuit s’écrit, nous avançons elle et moi (la nuit ? la femme ?) comme des amants qui se fichent du temps et de l’espace. Je marcherai toujours à ta recherche, même en rêvant, j’irai par des couloirs qui mènent à ton ombre, je serai toujours en feu pour toi. » écrit Yanick Haenel
….et cette chambre devient une camera clara, une chambre claire ( curieusement Barthes écrit la Chambre Claire suite à la disparition de sa mère) qui enchante le rêve éveillé, enchevêtre les amours du jour et de la nuit, à la lisière des mondes, au seuil qui se dessine par le livre. Les pages d’A ta recherche sont des signes qui battent contre le vent, des volets de bois azuré au son mat du choc nocturne et mouillé, réverbéré, qui laissent passer la lumière intangible de l’appartement tunisien. Le livre lui aussi frémit sous les lèvres, devient plus lent, à mesure que se prépare l l’évasion, la fuite, la présence, toute la présence de cette absence.
A ta recherche évoque ces voix chères qui se sont tues, celle des lieux merveilleux en leurs souvenirs volants… les pages sont aussi des oiseaux qui crient en plein silence le deuil de l’amer, dont cette fleur des nymphéas au vibrant soupir de l’onde bleue. Magnifique photographie où se joint le mystère de la nuit, toute l’espérance des renaissances à venir y voyage.
La table du café où Georges Perec écrivit Les Choses.
TOPOLOGIE D’UN LIVRE FANTÔME
En étudiant les propriétés d’objets géométriques soumis à une déformation continue, sans arrachage ni recollement, comme un élastique que l’on peut tendre sans le rompre, le livre A ta recherche s’étire et se dilate, connait toutes les propriétés d’un objet instable. Ses différentes strates nouent les photographies de ce beau livre à l’aventure secrète à une forme de topologie littéraire où les émotions induisent les traces des sentiments, de la mémoire, du voyage. L’écrit chevauche, voile et dévoile cette autre fiction de l’image fixe. S’interpénètrent et se conjuguent ces items, dans un espace différentiel, au moment même où cette photographie évoque des lieux différents, l’appartement, le parc, Tunis, le jardin exotique, le café parisien où écrivait Pérec. Ces lieux ne cessent d’émettre leurs correspondances secrètes, leurs pulsations au sein de cet espace du livre. Celui-ci est déjà un objet qui rêve tout haut et qui s’étire ou se rétracte comme un élastique. Cette topologie devient bien vite une topographie, une écriture des lieux vivants à travers l’évocation de ce Tunis originaire, de cette histoire d’amour, des lieux traversés, sans drames apparents, au présent de cette mémoire active qui exhale leurs tendresses profondes.
Moins proustienne que robbe-grilletienne, A ta Recherche induit cette topologie d’une cité fantôme et de ses mythologies, quand les strates d’une mémoire projettent texte et images en simulant un fil narratif qui se nourrit du sentiment d’échec de toute image à pouvoir re-présenter l’absence, le trouble, l’oubli même, à remplir ce vide du manque, ce deuil impossible devant l’effacement des choses et des êtres aimés. Le lecteur se trouve happé par l’expérience de ce qui se dévide dans un rapport ombreux et lumineux, énigmatique à ce sentiment d’être au monde. Il en porte le sens, parfois il en doute dans une perte active de repaires, dans un brouillage clair, comme si au fond, le sens qui parait ne pourrait plus se comprendre.
Est-ce à ce moment une écriture blanche qui prévaut ( Roland Barthes) ou également une voix blanche, qui accompagnerait ce retour des passés dans le présent, voix qui ne cessent de dévider dans une certaine errance les points de disparition d’un récit multiple. Celui-ci suppose une fuite panique à laquelle Carole Bellaïche ne peut se dérober, ces espaces sans refuges qui forment le centre d’une photographie qui ne peut lire que ce qu’elle n’ose affronter dans ce processus de deuil et d’évocations, de roman. Le champ fictionnel de l’intrigue amoureuse est sans doute ce dernier refuge qui n’est déjà plus; tout passe et s’abîme, s’évide.
A bien lire Maurice Blanchot dans l‘Entretien infini : « La fuite panique est ce mouvement de dérober qui se réalise comme la profondeur, […] La fuite est l’engendrement de l’espace sans refuge. » Est-ce sans doute là, la raison de penser que bien des tentatives d’épuiser ce récit restent vaines, trouvant en cela la continuité du propos des Choses de Pérec et des énigmes qui n’ont cessé de rendre au merveilleux son pouvoir de fascination en faisant jeux.
Carole Bellaïche à la Galerie Signature, 70 rue Jean-Pierre Timbaud 75011 Paris, du 19 au 28 novembre 2026
Pascal Therme, le 26/10/2026
Carole Bellaiche & Yannick Haenel - À ta recherche - Collection Beaux Arts Livres- éditions Gallimard
23.10.2026 à 12:53
Des rebuts à la matière avec Hors-Studio

Texte intégral (1208 mots)
Élodie Michaud et Rebecca Fezard, fondatrices de hors-studio, sont lauréates du Prix Dialogue pour l’Intelligence de la Main® 2025 de la Fondation Bettencourt Schueller. Le duo est récompensé pour TUFO, une table réalisée en Leatherstone©, leur matériau composé de chutes de cuir et d’un liant naturel biodégradable, sans pétrochimie. Inspirée de la pierre de tuffeau, dont le Val de Loire est le berceau, cette pièce évoque un bloc minéral en devenir. Le Leatherstone© se modèle comme une terre malléable avant de durcir comme la pierre, résultat de cinq années de recherche et d’expérimentation. TUFO incarne une écologie des matières fondée sur le réemploi et un travail manuel renouant avec les gestes traditionnels.
Canapé Lean On
Ce matériau a déjà été utilisé pour du mobilier commandé par LVMH, pour le comptoir du flagship Polène à Paris et pour le bar du restaurant étoilé Datil. En septembre 2025, la chaise EKTA a été exposée au salon Maison&Objet, tandis que la chaise <!--sigismond--> a été créée spécialement pour l’exposition Labyrinthe à l’Hôtel de la Marine pendant Paris Design Week 2025. Trois nouvelles pièces viennent d’être réalisées : un bout de canapé, une fresque et une lampe. Hors-studio exposait également une pièce unique au Mobilier National jusqu’au 2 novembre 2025, dans le cadre de l’exposition Les Nouveaux Ensembliers, où le duo avait carte blanche pour concevoir une œuvre démonstrative de son savoir-faire de transformation des rebuts en nouveau matériau.
Parmi leurs nouvelles créations figure Lean On, un bout de canapé en pisé de Leatherstone© et borosilicate, conçu à partir de chutes récupérées avec l’association Precious Kitchen. Le pisé est détourné pour composer des strates rappelant une géologie recomposée à partir de déchets de cuir. Les éléments en Leatherstone©, usinés dans des formes classiques, s’insèrent dans des pilastres en borosilicate issus de rebuts de cylindres soufflés au chalumeau.
La fresque sculptée Qeqertarsuaq, en Leatherstone© et flocage de broyé de cuir, évoque une géologie fictive construite par martelage, taille, sculpture et flocage. La matière issue de rebuts y devient une roche contemporaine aux strates visibles.
La chaise <!--sigismond-->, réalisée avec Jérémy Pradier-Jeauneau, est créée à partir de la chaise Les Sinistrés de René Gabriel (1944). Gainée et modelée en Leatherstone©, elle prend l’apparence d’une pierre taillée tout en détournant le vocabulaire décoratif des corniches en staff pour créer un « glitch » qui perturbe la forme d’origine.
La chaise <!--sigismond-->
Fondé en 2016 à Neuvy-le-Roi, en Centre-Val de Loire, hors-studio explore les liens entre création, technologie et durabilité. Leur démarche repose sur la transformation du déchet en ressource du XXIe siècle et sur la conviction que l’innovation peut prolonger la portée du geste. Le Leatherstone©, matière recyclée et entièrement naturelle, illustre cette volonté de concilier savoir-faire ancestral et technologies contemporaines, dans une approche low-tech et peu consommatrice. Les designers souhaitent obtenir la certification du Leatherstone© et étendre ses usages au mobilier sur mesure et à l’architecture intérieure, puis au bâtiment grâce à ses propriétés thermiques et phoniques.
Michel Strogonoff, le26/10/2026 avec Muuuz
Hors Studio transforme les rebuts en matière
23.10.2026 à 12:28
Karolina Wojtas et l'Abzgram de l'école polonaise
Texte intégral (1828 mots)
Comme jeune femme vivant en Pologne, Karolina Wojtas s’est toujours sentie bridée par le système scolaire. Dès son plus jeune âge, adorant l’art et la photographie, elle n’avait pas le droit de les explorer à sa convenance. Là-bas, tout tournait autour de règles strictes ancrées dans la tradition. Il y avait une bonne et une mauvaise façon de faire, et si l’on voulait aller à l’école, il fallait s’y prendre ainsi. Alors que Karolina souhaitait s’essayer davantage à la photographie, ses professeurs ne lui laissaient aucune marge de manœuvre créative, la limitant à ce qu’ils “considéraient” comme de l’art.
© Karolina Wojtas
Le système scolaire polonais est extrêmement rigide et fonctionne selon des directives précises que les élèves de tous âges doivent respecter. Au cours des deux dernières années, le système politique polonais a adopté des lois plus strictes en matière d’enseignement supérieur : les étudiants sont tenus de se conformer à un code vestimentaire rigoureux, considéré comme marque de formalité et de respect. Le système scolaire polonais s’articule autour d’une grande estime des élèves envers leurs enseignants, en gardant toujours à l’esprit le respect dû à leurs supérieurs. Dans sa série, Wojtas inclut une liste intitulée « Procédure d’entrée en classe » qui détaille la manière dont les élèves sont censés entrer en classe avant de commencer leur journée. La troisième étape stipule : « Les élèves se tiennent debout, ne se touchent pas, posent leur sac à dos par terre à côté de leur jambe droite, gardent les mains le long du corps, regardent droit devant eux, ne font pas de bruit et ne bougent pas. » Cette étape s'inspire de la discipline militaire, les élèves étant contraints d'utiliser leur silence et leur posture comme marque de respect.
© Karolina Wojtas
Pour Wojtas, le système scolaire polonais a étouffé la créativité de son enfance. En raison des règles strictes qui la régissaient, elle avait le sentiment qu’elle-même et d’autres avaient perdu une partie de leur identité et de ce qu’ils souhaitaient créer. L’organisation du système éducatif polonais ne laisse aucune place à l’épanouissement ni à la remise en question des règles imposées par l’autorité. Les photographies de sa série alternent entre les réalités de la salle de classe et des moyens de rendre celle-ci, ainsi que les élèves, plus imaginatifs – ce que Wojtas aurait peut-être souhaité faire lorsqu’elle était élève.
Une photographie montre une femme écrivant une équation complexe au tableau, illustrant ainsi le fonctionnement de l’école. Comme la réponse à une équation est soit juste, soit fausse, cette photo représente parfaitement le fonctionnement du système éducatif : il y avait une bonne façon de faire et une mauvaise. Une autre photo de la série montre un groupe de filles allongées les unes sur les autres en formant un grand cercle, s’appuyant les unes sur les autres. Celle-ci, en revanche, met en lumière le côté ludique et créatif qui réside en chaque élève. Ce côté est présent en chacun de nous, mais il n’est pas toujours autorisé à s’exprimer.
© Karolina Wojtas
Question éminemment polonaise ; cette série explore une question que l'on ne se pose pas souvent : l'éducation est-elle toujours nécessaire ? Une approche différente, plus expérimentale, serait-elle préférable pour nos enfants ? Wojtas estime que les règles ne sont pas toujours l'aspect le plus important dans la gestion d'une école. Il est essentiel que les élèves disposent, au sein de leur environnement d'apprentissage, d'espaces leur permettant d'expérimenter et de s'adonner à des activités qui les intriguent. Chaque école recèle un potentiel de créativité, à condition que les enseignants encouragent les élèves à l'exprimer. Et si l’on veut faire un parallèle avec la France voulue par les politiciens de droite, cela risque de devenir une éducation avec le doigt sur la couture de l’uniforme, l’inverse de l’école républicaine…
Jean-Pierre Simard avec Musée, édition de la rédaction le 2/10/2026
Karolina Wojtas - Abzgram
23.10.2026 à 11:56
Un mariage (vraiment) à la mode par Lubaina Himid

Texte intégral (1038 mots)
Invitée du Festival d’Automne 2026, Lubaina Himid déploie à Paris un projet en deux volets : une installation monumentale à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière et la présentation, au sein des collections du musée, d’une œuvre majeure de son parcours. Quarante ans après sa création, “A Fashionable Marriage” conserve toute sa force critique et son actualité.
Lubaina Himid – Fashionable Marriage installation, Tate Liverpool
Depuis les années 1980, Lubaina Himid construit une œuvre engagée qui interroge les mécanismes de représentation, les récits historiques dominants et les formes de visibilité accordées aux individus et aux communautés marginalisées. À travers la peinture, l’installation ou encore la scénographie, elle explore les questions d’identité, d’appartenance et de mémoire, tout en accordant une place centrale aux expériences diasporiques et aux figures noires et féminines longtemps reléguées aux marges de l’histoire de l’art. Son travail associe rigueur intellectuelle, narration et puissance visuelle, dans une démarche où l’art devient un espace de réécriture et d’émancipation.
Réalisée en 1986, à un moment charnière de la carrière de l’artiste et de l’émergence du Black British Art Movement, A Fashionable Marriage occupe une place fondatrice dans son œuvre. Inspirée de la série satirique Marriage A-la-Mode (1743-1745) de William Hogarth, l’installation transpose l’intrigue au cœur de la société britannique des années Thatcher. Avec humour mordant et sens aigu de la mise en scène, Himid revisite les rapports de pouvoir qui traversent à la fois la sphère politique et le monde de l’art. Margaret Thatcher et Ronald Reagan y apparaissent sous les traits des protagonistes principaux, tandis que les personnages secondaires incarnent critiques, collectionneurs et acteurs du milieu culturel. Au centre de la composition, la figure du domestique noir, reléguée au second plan dans l’œuvre originale, devient le véritable point d’ancrage du récit.
Présentée pour la première fois à Paris, cette œuvre emblématique permet de mesurer l’importance de la réflexion développée par Lubaina Himid depuis quatre décennies. Elle éclaire également les préoccupations qui continuent de nourrir son travail aujourd’hui, comme en témoigne son projet récent pour le pavillon britannique de la Biennale de Venise 2026.
Albert Lepinceau, le 26/10/2026
Lubaina Himid - A Fashionable Marriage-> 10/01/2027
Musée d’Art Moderne de la ville de Paris 11, avenue du Président Wilson 75016 Paris
Lubaina Himid – Fashionable Marriage installation, Tate Liverpool
23.10.2026 à 11:37
Toute une vie à chercher : le parcours à sensations queer de Kae Tempest

Texte intégral (888 mots)
Le dernier roman de Kae Tempest narre l’histoire de Rothko Taylor qui revient dans sa ville natale d'Edgecliff à sa sortie de prison. Tout a changé versus rien n'a changé. Les souvenirs se mêlent au présent : les tentatives ratées d'Ezra et Meg, ses parents, pour mener une existence décente, et la douceur de Dionne, son regard aimant qui libère. Le combat semble éternel. Rothko se tient là, face à l'avenir, sans savoir si la puissante volonté de rédemption qui l'anime lui permettra de faire la paix avec sa famille et ellui-même.
« Où que ses yeux se posent, Rothko voyait le passé surgir et foncer pour l'assaillir. La vie, la vraie, c'était encore ce qui arrivait aux autres. Mais cet après-midi, iel se sentit remonter vers la surface. Parce qu'iel était sobre. Et libre. Et vivante. »
Son roman n’est pas autobiographique. Pourtant, difficile de ne pas voir Kae Tempest, devenue homme trans et fameux rappeur outre-Manche, dans le personnage principal de Rothko pour son deuxième et formidable livre. Après des années de prison pour une grosse erreur de jeunesse violente et complexe, iel essaie de se réinsérer dans une vie nouvelle, puisqu’iel a entre-temps décidé de ne plus être une femme et a entrepris une transition. Nouveau démarrage dans une existence cette fois-ci choisie, qu’il faut désormais assumer auprès de celles et ceux qu’on a connus, aimés, détestés ou qui font malgré tout partie de la famille. Nouveau départ aussi pour s’assumer, faire la paix avec soi-même et donc avec les autres, savoir être dans une profonde résilience pour enfin trouver l’apaisement.
Le roman propose un va-et-vient entre le passé de Rothko et sa situation actuelle : on revient largement sur une enfance dans une famille aimante mais très problématique, des amours fortes mais aussi semeuses de troubles (moments superbes dans sa relation amoureuse avec Dionne), et des amitiés tout aussi chaotiques à Edgecliff, petite ville balnéaire un peu pourrie du sud de l’Angleterre, comme bon nombre de cités de cette région un rien sinistrée. Virées foireuses, drogue, alcool, violence urbaine de jeunesse, Rothko vit un peu tout ça de manière à fois réservée mais intense, à fleur de peau selon l’expression commune, jusqu’à la rupture brutale. Et l’emprisonnement. Le contraste, aussi social que romanesque, est évident quand iel s’extrait des barreaux : une fois libéré.e, il faut savoir pardonner, abandonner ses vieux démons, ses jugements, et essayer d’aller de l’avant avec sa nouvelle peau, son nouveau moi, ce qui forcément ne va pas convenir à tout le monde…
Un roman basé sur la récupération de soi par le fait d’assumer ses choix, son genre retrouvé et tout ce que cela fait bouger dans la société et à la vue des autres. Mais finalement c’est le bon chemin puisque c’est celui qui conduit à l’affirmation et à la reconnaissance. Une superbe trajectoire - n’hésitez pas !
JP Dossier de presse, le 26/10/2026
Kae Tempest - Toute une vie à chercher - éditions de l’Olivier
19.10.2026 à 16:09
Woo Jin Joo créé ses contes mythiques à base de sculptures de fibres et d’objets trouvés

Texte intégral (1682 mots)
Pour Woo Jin Joo, tomber par hasard sur une table d’appoint abîmée ou une moufle perdue est l’occasion de créer de la magie. L’artiste, native de Séoul, est connue pour ramasser meubles, vêtements et autres objets abandonnés lors de ses promenades, près de chez elle à Londres, ou sur le chemin de son atelier à Deptford. « Je ne cherche pas activement quelque chose en particulier, mais je les découvre par hasard, et ils prennent alors tout leur sens ; ils stimulent mon imagination », explique-t-elle. « C’est ainsi que j’ai l’impression que nous donnons du sens à nos vies. »
“A Long Long Time Ago” (2022), viscose thread embroidery, old socks, textiles, wadding, and stainless steel rod, 120 x 60 x 45 centimeters
S’inspirer de l’étrange et du surréel est pour Joo un moyen de transcender les limites de notre perception et d’explorer comment la mythologie et le folklore peuvent offrir différentes voies d’accès à la connaissance et à la sagesse. Elle estime que « même les interactions les plus banales peuvent receler un potentiel de sens et de transformation » et que sa propre expérience de vie entre deux cultures lui a permis d’adopter une approche plus fluide. « Je suis coréano-chinoise et j’ai grandi entre ces deux pays. La culture et les récits de ces pays d’Asie de l’Est façonnent ma mémoire et ma psyché. Mais de la même manière, le fait de vivre physiquement à Londres et la rencontre concrète avec certains objets sont ce qui fait naître certaines images ou idées », confie-t-elle.
À l’instar de nombreux artistes attirés par les objets trouvés, Joo explique qu’une partie de l’attrait d’un matériau oublié ou mis au rebut réside dans la vie qu’il a menée avant d’entrer en sa possession, ajoutant : « Je dois imaginer, construire et trouver un sens à des objets qui ont leur propre histoire. Bien sûr, je ne découvre pas toujours un objet qui m’attire, mais j’ai toujours d’autres idées créatives issues de mon imagination vers lesquelles je peux me tourner. »
“For Those Who Wade” (2025), viscose thread embroidery, suede boots, and stainless steel rod, 190 x 100 x 16 centimeters. Image courtesy ai. gallery, London
L’échelle est également importante pour Joo, et plusieurs œuvres sont aussi grandes que l’artiste elle-même. La hauteur et le poids confèrent une présence qu’une œuvre plus petite accrochée au mur ne peut égaler, incitant les spectateurs à contourner les sculptures et à évaluer la taille des œuvres par rapport à leur propre corps. « Les sculptures les plus grandes me semblent d’autant plus envoûtantes en tant qu’artiste, depuis le processus de conception jusqu’à la production, en voyant ce qui vivait autrefois dans mon esprit venir habiter un coin de mon atelier sous la forme d’un être pleinement animé », explique-t-elle.
Si vous êtes à Londres, passez chez Ruup & Form avant le 13 novembre pour découvrir l’exposition personnelle de Joo, intitulée *Bodily Inbetweenness*. Début 2027, ses œuvres seront également exposées à la Harley Foundation, dans le Nottinghamshire. D’ici là, suivez son parcours sur Instagram.
Associés à de l’argile et à du fil de viscose brillant, ces objets trouvés se transforment en sculptures étranges qui mêlent souvent des corps d’animaux à des éléments d’ameublement domestiques. Des figures à taille humaine, revêtues de costumes à franges blanches et beiges, s’affalent sur le sol ou se tiennent calmement adossées au mur, comme si elles attendaient qu’on leur adresse la parole. D’autres œuvres fusionnent de la même manière des parties du corps avec des formes inhabituelles, notamment l’arc ocre chaussé d’une botte noire de « For Those Who Wade » ou la jambe totémique surmontée d’une table en bois sculpté dans « Murmur ».
Bill Debouillard , le 19/10/2026 d’après Colossal
Woo Jin Joo - Bodily Inbetweenness
“Murmur” (2025), viscose thread embroidery, a wooden table, and ceramic, 160 x 35 x 27 centimeters. Image courtesy of ai. gallery, London
17.10.2026 à 19:33
Parce que c’était nous : éloge de l’indivisible / Sur "La meilleure" d'Emmanuelle Lambert

Texte intégral (839 mots)
En se penchant sur l’amitié, et en particulier sur ce qu’est une « meilleure amie », Emmanuelle Lambert se doute d’emblée qu’elle va au-devant de mystères peut-être insolubles. Faut-il définir d’abord l’amitié, puis cette particularité qu’est, que serait la « meilleure » amie, une particularité qui à première vue semble instaurer une hiérarchie – alors qu’en amour les choses paraissent plus simples, que l’unique y est la règle (du moins le temps qu’il dure…).
Mais Lambert n’est pas dupe. La naissance d’une amitié, si elle est nébuleuse, relève également de l’évidence, mais surtout elle s’inscrit dans un contexte, et n’est sans doute possible et réalisable que parce qu’un certain nombre de facteurs permettent son éclosion.
En l’occurrence, ainsi qu'on va s'en rendre compte à la lecture de La meilleure, les facteurs sont nombreux : ayant quitté Paris pour la banlieue, Lambert est « la nouvelle ». Maïra, elle, avance, telle une jeune fille proustienne, portée par son prénom inhabituel. Son père, en outre, est écrivain (et aussi maoïste), et a plusieurs points communs avec celui de l’auteure. Maïra est argentine, nimbée donc d’une aura indéfinissable aux yeux de son amie. On pourrait continuer d’égrener les points qui, une fois reliés, donneraient à voir une toile propice à une amitié, à la création de ce que Lambert appelle un « duo ».
Mais le propos du livre préfère alors se déplacer et traduire cette amitié en éducation. Quelque chose, dans l’amitié (son évidence, d’abord, puis son entretien, sa « cultivation »), permet à la fois, quand elle naît jeune, de permettre à l’enfance de perdurer, et à l’adulte d’émerger autrement, grâce aux jeux de miroir qui s’instaure dans le duo. Or les deux amies vont traverser toutes sortes d’épreuves (divorces, relations toxiques, persécution politique, exil…) et c’est dans le partage de ces épreuves que leur amitié s’enrichit.
Tout cela transfigure dans le livre de Lambert, laquelle cherche aussi à penser ces années d’amitié à l’aune de la trace, en l’occurrence la photographie avant que, dématérialisée, elle s’éloigne de l’instant pour dériver dans d’exponentiels nuages. La photo comme souvenir du moment passé, mais aussi souvenir de l'acte photographique, mais aussi archive qu'on exhume ou pas, qu'on oublie, retrouver, perd, comprend, ne sait plus lire, etc. Toute une alchimie fragile.
Il s'agit donc d'exposer les efforts visant à déplier ce qui perdure, d’autant plus que ce qui perdure ici forme nœud, puisque l’amitié est lien. Mais ce livre n’a pas de visée sociologique (même s’il sait subtilement éclairer les parcours), il se veut avant tout une traversée (et peut-être, aussi, une déclaration). Traversée des décennies, des lieux – déclaration d'amitié, par le texte et l'image. Une façon de dire – d’écrire – que c’est en forgeant des alliances qu’on réinvente un rapport au temps.
Claro, le 19/10/2026
Emmanuelle Lambert, La Meilleure, éditions lamaindonne,
11.10.2026 à 17:52
Mission de l'ombre de Thomas Pynchon

Texte intégral (4163 mots)
Shadow Ticket/ Mission de l’ombre : une enquête sur l’enquête, en quête de véracité à condition qu’elle soit multiple. Soit le dernier roman en date de Pynchon, écrit en quatre parties, toutes aussi ahurissantes les unes que les autres. Mais pas seulement : face à cet Objet Littéraire assez Difficilement Identifiable nous sommes allés discuter avec le traducteur pour vérifier quelques pistes. Sachez toutefois que, quand la vérité est en carton, les milices sont dans la rue.
Il y a d’abord le propos apparent (résumé par la quatrième de couverture) - que voici : Milwaukee, début des années 1930, à quelques encablures de Chicago. Hicks McTaggart, ancien briseur de grève devenu détective privé, se voit confier une mission d’apparence routinière : retrouver l’héritière d’une grande fortune de l’industrie fromagère qui a fugué avec un clarinettiste de swing. Lassé des affaires conjugales, Hicks préférerait enquêter sur la retentissante explosion d’un camion d’alcool de contrebande au bord du lac Michigan, car la fin de la Prohibition approche et des heures sombres s’annoncent. Mais Hicks n’échappera pas à sa mission initiale, et le voilà embarqué sur un paquebot transatlantique, pour finalement atterrir en Hongrie, bien loin de son cher Milwaukee et des pistes de danse et de bowling qu’il affectionne tant.
Bientôt le FBI s’en mêle, suivi par la mafia, les nazis, des agents soviétiques, le contre-espionnage britannique, des praticiens du paranormal ou encore des motards hors la loi… alors que Hicks ne cesse d’éprouver cette persistante impression qu’on le mène partout en bateau.
Sur un tempo grisant, ponctué d’argot d’époque et de parodies musicales, Thomas Pynchon prend pour la première fois pour décor les États-Unis de l’ère du jazz et l’Europe de l’entre-deux-guerres, dans un monde qui s’apprête à basculer. Mission de l’ombre dynamite les codes du roman noir pour mieux nous confronter à la montée du fascisme dans nos sociétés et esquisser des lignes de fuite tous azimuts.
Daphné/ Rita Hayworth
La déconstruction du roman noir en affichant les lieux et les époques : on commence Hammett et on finit Ambler - peux-tu développer ?
NR : Le Masque de Dimitrios d’Eric Ambler peut avoir été une source indirecte d’inspiration pour la partie européenne de Mission de l’ombre, mais ce n’est qu’une hypothèse. Quand j’entends l’excellent Benoît Tadié parler du roman noir américain, je me demande si le roman noir, avec les premières nouvelles parues dans les magazines pulp, Black Mask etc., Little Caesar de W.R. Burnett, Dashiel Hammett, n’offre pas dès ses tout débuts les armes de sa propre sempiternelle déconstruction !
Un roman d’intertextualités maîtrisées - mais sous -jacentes. Jamais lu un tel ouvrage qui se déroule à son propre rythme -sans équivalent dans le roman contemporain ( ce qu’avait raté Dylan avec Tarentula ) - et qui oblige sans cesse à une lecture multiple, très perturbante avec ses rebonds sans fin mais qui avancent de front.
NR : Tu as raison de souligner que ça avance. Mission de l’ombre progresse vite dans de multiples directions et surtout selon une configuration impossible à anticiper. J’ai beau le lire et le relire, je suis frappé aussi par la densité de l’action proprement dite, le tout vu d’une position confortablement peu élevée dans le ciel, comme observé à travers de délicats nuages ondoyants par Glow Tripforth del Vasto, juchée dans son autogire !
Un humour incroyable qui fait du Lego partout en amenant des sens inattendus qui rebondissent pas forcément là où ton les attend . La discontinuité dans la continuité …
NR : L’idée du Lego me plaît bien parce qu’elle suggère un jeu de construction et la possibilité d’assemblages multiples. En humour, tout est tellement question de rythme, de tempo, de delivery, comme on le dit des comiques qui font du stand-up. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si l’expression pick-up & delivery revient si souvent dans le roman – une douzaine de fois au moins : il s’agit de ramasser et de livrer, de récupérer et d’acheminer des gens ou des marchandises. Pynchon pratique le pick-up & delivery avec ses personnages, ses visions, les recoins de l’histoire qui le fascinent. . . Exemple qui me revient à l’esprit (à propos d’esprit, à noter que c’est dans la revue Mind que sera publié en 1908 l’article décisif d’un philosophe idéaliste anglais, j’y reviendrai) : à la fin du chapitre 26, on a le droit à ce calembour lamentable (que j’adore) : « why brewed, as Schlitz said to Pabst ». Bon, je rappelle qu’on est en pleine Prohibition, les producteurs de bière tâchent de se recycler, et là on a du Pynchon concentré, que l’on apprécie d’autant mieux si on se souvient que Schlitz et Pabst sont deux brasseries, et qu’en lisant brewed ( le prétérit de brew, brasser), on entend brood (ruminer, broyer du noir). Je laisse à la lectrice le loisir de voir l’adaptation française !
Artie Shaw/ Hop Wingdale
On a ici à faire à des personnages qui passent d’enveloppes en enveloppes - et pas qui se développent - tous agis par des circonstances aggravantes et des causalités diverses toujours extérieures. Est-ce un sens de l’histoire où une manière de raconter autrement.
NR : Je ne suis pas convaincu par l’idée que les personnages ne se développent pas – compte tenu de leur faible temps de « passage à l’écran », si on peut dire, on sent que chacun est sur une trajectoire ; aucun n’est figé. Que ce soit Daphné, Stuffy, Euphorbia, Lefty Flaschner, Godwin Zipf, Alf et Pip Quarrender, Csongor l’apprenti vampire, Ooly Schaufl l’ancien copain de lycée, Bruno Airmont, et même April, dont les sentiments vacillent, la plupart des personnages font l’objet de tiraillements internes, ils évoluent ou pourraient évoluer. C’est ce qui est absolument bluffant chez Pynchon : cette capacité à nous faire vibrer au diapason des sentiments des unes et des autres. Chaque fois que je relis la lettre finale de Skeet, qui clôt le roman, j’ai un petit pincement de cœur, parce que d’une part je ne peux pas ne pas entendre Thomas Pynchon nous dire au revoir, et d’autre part parce que cet ex-eune gars des rues de Milwaukee nous annonce que, grâce à l’aide financière de Lew Basnight, (rencontré dans Against the Day), accompagné de son amoureuse Zinnia, il va pouvoir entreprendre le grand voyage vers la Californie. Or nous, lecteurs et lectrices attentifs, savons, ou en tout cas devinons, qu’il aura pour fils Zoyd Wheeler, qu’on retrouvera un matin d’été 1984 à la première ligne de la première page de Vineland ! ( celleux qui aiment pratiquer à leurs heures perdues la mathématique pynchonienne, et qui savent que le prénom à l’état civil de Skeet est Loyd, pourront aisément démontrer l’équation suivante : Zinnia + Loyd = Zoyd !)
Autrefois ( Claro ? ), on disait de Pynchon qu’il était l’écrivain de l’Amérique telle qu’elle devrait être et qu’elle pourrait devenir. Aujourd’hui avec le trumpsime crétin les fachos de tout poil s’en donnent à cœur joie, tout partout. Penses-tu qu’avec ce décorum années 30 Pynchon prend tout le monde à rebours pour parler du futur/ présent - et du fascisme ?
NR : Mission de l’ombre est le théâtre d’un jeu d’échos qui semble réverbéré par ce qu’on appelait il y a un siècle aux Etats-Unis la thrill box, les premiers postes de radio, les transistors : la boîte à frissons ! et ça rebondit ! donc oui, on a droit à des reflets du passé, à des coups de sonde dans le présent, à des aperçus de futurs possibles. . . mais, en apparence, vus du passé, ce qui crée des systèmes de vagues et de reflets qui à leur tour génèrent d’autres échos. Avec ses références aux plutes, aux straw boxes de Milwaukee, à la city mobility, mais aussi aux black & tans et aux speaks, Pynchon se montre d’une formidable précision, il développe une façon de montrer l’action en dynamique, il peaufine une focale en mouvement perpétuel entre le très proche et le carrément global, et il réussit le tour de force d’embrasser large et profond. À propos de baiser, ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si le grand spécialiste de l’apport-assport à Budapest s’appelle Zoltan von Kiss.
Shirely Temple / Squeezita Thickly
Milwaukee, New-York, Budapest, la Transylvanie et Fiume : on passe de la fin de la Prohibition à la ville -monde pour se faire littéralement embarquer vers l’Europe, comme si la solution au problème américain se trouvait/dévoilait en Europe ? Comme si le héros poussé par la fuite de l’héritière fromagère en quête de liberté devait refaire la route de la précédente occurrence fasciste ?
NR : C’est délicat de tirer une morale d’un roman de Pynchon, ou de plaquer une pensée explicite, qui serait ce que « l’auteur a voulu dire », je ne m’y risquerais pas ! Il a choisi de ne pas commenter son œuvre. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a par deux fois dans Mission de l’ombre l’apparition de quelque chose qui ressemble à la Statue de la Liberté : la première fois, c’est une friandise offerte aux immigrants transitant par Staten Island, et Hicks se demande par quel bout commencer à la croquer ; la deuxième fois, c’est une immense structure au milieu de la mer, difficile à identifier, et à ce stade on a compris que l’Amérique telle qu’on l’a connue n’existe plus.
Autre mode à rebours du livre, son jazz klezmer qui va s’échouer en Europe perturbé par les fascistes à la chasse au juif - c’est normal pour l ‘histoire contée façon copie de Bix Beiderbecke et cela s’effrite en glissant façon Gatsby au pays des espions qui ne savent pas/ ne veulent pas swinguer.
NR : Les beatniks, en tout cas Kerouac, voulaient écrire une prose bop ; Pynchon instaure une manière de phrasé swing où un certain nombre de personnages sont comme une réverbération de références que nous avons plus ou moins : Hop Wingdale reflet d’Artie Shaw, Squeezita Thickly reflet de Shirley Temple, Daphné reflet de Rita Hayworth, Hicks reflet de Lon Chaney Jr etc. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout s’effrite, tout se recompose !
Lon Chaney Jr/ Mc Taggart
A tirer un fil littéraire américain, on y détrâme Joyce et Dos Passos pour le flot de conscience dépassé, Brautigan pour l’illumination poétique du Privé à Babylone, le Burroughs mordant d’avant les cut-ups et le Kurt Vonnegut du Breakfast du champion pour la satire des USA . Pynchon se pose là au carrefour/synthèse d’une littérature qui explose les contours pour se redéfinir sans cesse et avancer vers un futur - toujours possible ; à toujours dire le monde dans ses relations les plus troubles les plus bizarres - et surtout, les plus drôles.
NR : Pynchon s’est exprimé dès l’introduction à Slow Learner (L’homme qui apprenait lentement) sur ses hypothétiques influences littéraires, mais ce qui frappe c’est une sorte de triangulation entre à la fois :
1/une curiosité pour une histoire toujours à dénicher (des faits historiques méconnus, des angles morts de la science historique…),
2/ un art de relier les événements et les époques entre eux, d’effectuer des rapprochements hardis ou saugrenus et, enfin,
3/ une capacité à faire naître des personnages à la personnalité aussi intense que leur patronymes sont hauts en couleur.
Le paradoxe c’est qu’effectivement Pynchon semble avoir assimilé un nombre considérables d’influences, qui vont bien au-delà de la littérature, mais aussi qu’il offre à chaque paragraphe une vitalité exceptionnelle qui est sa voix à lui totalement unique, cette voix qu’il avait déjà en 1963 avec V. Il est drôle, assurément, et pas une page de Mission de l’ombre qui ne prête au fou-rire. Je me demande si une clé pour comprendre le caractère absolument unique de son écriture et la structure prodigieuse de ses romans n’est pas sa vision du temps, un temps qui serait irréel. Irréel parce que les descriptions que nous pouvons en faire sont soit contradictoires, soit circulaires, soit insuffisantes. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas tout à fait un hasard si le personnage principal de ce livre, le détective privé Hicks, a pour nom de famille McTaggart. . . McTaggart qui est également, ô surprise !, le patronyme du philosophe idéaliste anglais, auteur de l’article L’irréalité du temps (1908) !
Enfin, en quoi avoir écrit La Dissipation t’a-t-il aidé à devenir le détective de son écriture ?
NR : La phase préparatoire à la rédaction de La Dissipation (Inculte 2018) a été comme si je m’étais immergé dans The Dylanogogists, Adventures in the Land of Bob, de David Kinney, Simon & Schuster, 2014) après avoir écouté Bringing It All Back Home pendant une nuit entière : exaltation ! fièvre ! égarement. . . il s’agissait de mettre ma propre fascination pour une œuvre en regard avec d’autres formes de fascinations d’autres personnes pour la même œuvre. Chacun lit Pynchon comme il veut, bien sûr -- à l’envers ou la tête en bas, en sautant des pages ou en relisant cinq fois de suite le même livre -- pourquoi pas ? -- mais le « lecteur idéal » de Pynchon attrape forcément à un moment donné le goût de savoir ce qu’il y a derrière, et là s’ouvre un dédale assez vertigineux de coulisses, de faux plafonds, de chausse-trappes et de miroirs en trompe l’oeil. Le souci de l’interprétation et de la suspicion appartiennent à des tournures d’esprit qui peuvent mener à une meilleure compréhension d’un texte, mais aussi à des formes plus ou moins sévères de doux délire, de pétages de plomb ou de folie furieuse, voilà ce que m’a enseigné non pas tant l’écriture de La Dissipation, mais plutôt les vastes recherches liminaires, quand je me suis retrouvé à errer aux confins troubles de Pynchland !
Vous aurez donc entrevu ici que la galaxie Pynchon ne se prête jamais à la réduction, mais toujours à de nombreuses ouvertures. A chacun sa lecture et à chacun ses découvertes. Livre immense, je précise.
Jean-Pierre Simard le 12/10/2026 avec interview de Nicolas Richard la veille…
Thomas Pynchon - Mission de l’ombre - Christian Bourgois éditeur
Traduction de Nicolas Richard
11.10.2026 à 17:19
L'inattendu de Suzanne Ciani

Texte intégral (748 mots)
Le label Dark Entries aide Suzanne Ciani à sortir du placard sous le nom de Steve. Compositrice légendaire, conceptrice sonore et grande spécialiste du Buchla, Suzanne Ciani affiche un palmarès impressionnant de distinctions et de réalisations, allant de la composition de musiques de films hollywoodiens à la sortie d’albums new age influents, en passant par la conception même du son caractéristique de l’ouverture d’une bouteille de Coca-Cola. Mais loin d’avoir cette place enviable, elle a aussi fait partie de la scène new-yorkaise au tournant des 80’S à la découverte de la techno.
À la fin des années 70 et au début des années 80, alors qu’elle vivait à New York, Ciani s’est procuré un harmoniseur Eventide H 949, qui offrait un changement de hauteur de son haute fidélité. Selon ses propres mots : « Lorsque j’ai réglé la hauteur de ma voix sur 0,80, ma voix naturelle s’est réinventée pour devenir clairement celle d’un homme gay, que j’ai appelé Steve. Je suis devenue Steve ; et Steve s’exprimait comme lui seul savait le faire. » Ciani a endossé ce personnage masculin et a collaboré avec Peter Baumann, de Tangerine Dream, sur « Steve Goes to a Party ». Le morceau met en scène Ciani-en-Steve improvisant de manière décadente et délirante, accompagnée des rythmes funky et robotiques de Baumann. Steve refit surface quelques années plus tard aux Stardust Studios de George Louvis, dans le New Jersey, pour créer « Steve Saves the World », un morceau proto-house absurde et extatique, agrémenté d’un refrain aux accents gospel interprété par les Stardust All-Stars.
Cet EP est complété par un vœu d’anniversaire adressé à Alfred, le petit ami de Ciani à l’époque, sur « Steve Happy Birthday Wishes », en featuring avec Suzanne. *Out of the Closet* de Steve capture à la perfection le techno-poptimisme délirant de l’avant-garde downtown des années 1980, avec des parallèles dans *Perfect Lives* de Robert Ashley ou le projet *Will Powers* de Lynn Goldsmith, à l’origine du morceau « Adventures in Success ». La pochette de *Steve* a été conçue par Eloise Shir-Juen Leigh, et le disque comprend également une carte d’anniversaire avec des notes de pochette rédigées par Ciani.
Un album proto LGBTQI+ même si totalement involontaire. Ce qui n’en est que mieux. Avouons-le !
JP Samba, le 12/10/2026
Steve ( Suzanne Ciani) - Out of the Closet - Dark Entries
10.10.2026 à 17:26
Au chevet de l'Ukraine, lignes de couleurs et profondeur du mal.
Texte intégral (6721 mots)
L’Académie des beaux-arts accueille jusqu’au 29 novembre 2026, l’exposition Ukraine, le mal qui reste, une longue immersion de Guillaume Herbaut, lauréat en 2024 du Prix de Photographie Marc Ladreit de Lacharrière – Académie des beaux-arts, sur les différents territoires de l’Ukraine, soumise à l’intensification de l’agression russe. Et, quand on franchit la porte du pavillon Comtesse de Caen, est-on surpris d’en voir les murs tissés de noir et se trouver en relation étroite avec les photographies de Guillaume Herbaut, dans une intimité de regard, un protocole compassionnel, avec une forme d’attention particulière et de recueillement?
Guillaume Herbaut
Sommes-nous bien en nous mêmes, dans le recueil d’un voyage sans retour, d’une Odyssée, recensant les traces de cette guerre sale, au centre de la douleur, aux fracas des bombes qui tuent et sacrifient au quotidien toute une population? Sommes-nous bien en face d’une volonté d’extermination globale, vécue d’ici dans sa dimension la plus alarmante, alors que l’image n’en montre que des traces, immeubles éventrés, visages à la stupeur muette, corps prostrés, regards vides, cris impossibles face à la dévastation sourde, dont le partage n’est pas ici évident au premier regard.
Ce voyage s’assume comme un témoignage précieux de ce que toute une nation subit sans rémission depuis un temps dont la durée s’est creusée inexorablement par les souffrances et par la peur, d’autant que la guerre s’intensifiant au gré des drones shaed 136, des drones à réaction plus meurtriers encore, des missiles encore plus meurtriers, qui viennent chaque jour frapper le pays et dont les nouvelles nous parviennent à travers l’actualité des media. A l’entrée de l’exposition un dispositif sonore retrace en temps réel les alertes aux drones et missiles qui transpercent le ciel ukrainien. Ces alertes, en établissant un lien avec le territoire en guerre, marquent singulièrement de leur empreinte sonore le temps de la visite . Deux écrans en début d’exposition montrent la carte du ciel ukrainien et les zones bombardées.
« À travers ses images, Guillaume Herbaut s’attache à révéler les traces visibles et invisibles de la guerre sur les populations mais aussi les paysages marqués par les combats. Au-delà de la destruction matérielle, l’exposition met en lumière les traumatismes humains durables laissés par le conflit : le deuil, la perte, l’arrachement, ainsi que les atteintes profondes à la santé mentale d’une société confrontée à l’épreuve de la guerre. »
A Kiev, Kharkiv, Lviv, Izium, Odessa, Guillaume Herbaut photographie les traces d’une guerre meurtrière qui consume tout. C’est un constat de désolation qui nous est présenté dans sa retenue, dans la traduction encore digne d’un humanisme de combat, dans une pudeur et une décence remarquable; Guillaume Herbaut ne rapporte pas de scènes directement choquantes, ne montre pas de cadavres, ne produit pas une vision mortifère. Il tient à porter notre regard vers l’abyssale situation de chacun, de chacune, oblige à cette sympathie ( au sens étymologique: souffrir avec) sobrement. A la faveur de ses portraits, nous pouvons lire sur les visages, dans les yeux de ces personnes tout l’abîme qui nous sépare d’elles, nous assistons de près au drame de vies brisées. C’est un gouffre silencieux et traumatique. Il faut approcher ces visages, ces corps, lire les cartouches qui racontent les faits, regarder les petites vidéos abrasives qui documentent les photographies dans leurs contextes pour que nous puissions saisir toute la portée indirecte du drame de la guerre dans ses traumatismes souvent muets, irréversibles, essayer de nous rendre compte de cette destruction voulue sans limite dans cette Hubris déchainée d’une barbarie sans nom.
Cartouches et légendes de l’exposition Le Mal qui reste.
Présentation de l’exposition par Guillaume Herbaut et Sylvie Hugues… document sonore 1
Guillaume Herbaut pre?sente son exposition à l Académie des Beaux Arts de Paris 1.m4aNous ne verrons pas ici le front de la guerre, interdit aux journalistes; c’est là qu’aurait pu se vérifier l’impossible mission d’un peuple contraint à se défendre et à ne pas succomber, pris dans sa fierté et son héroïque grandeur. « Par la force documentaire et sensible de son travail, Guillaume Herbaut propose une réflexion sur ce qui subsiste lorsque les combats s’éloignent : les blessures intimes, les mémoires fragmentées et les cicatrices durables inscrites dans les corps, les esprits et les territoires. « Plus qu’une réflexion, c’est un passage de témoin qui nous est offert, une occasion de se rendre compte de ce que le régime russe a d’incompatible avec toute loi, tout respect de ce qui fonde une civilisation, même en temps de guerre quand s’applique en principe la garantie de non agression de la population non combattante.
Document sonore - suite de la présentation de l’exposition.
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GUILLAUME HERBAUT, LE MAL QUI RESTE
L’exposition m’a t-il semblé exige une forme de recueillement devant tout ce qu’un peuple libre sacrifie de son être pour ne pas renoncer à sa liberté, à son identité; et c’est face à ces visages à ceux que montre l’exposition dans une certaine douceur que le visiteur prend petit à petit conscience de ces combats et des traces laissées par ceux-ci. Nous sommes nous aussi en quelques sortes les compagnons de route, derrière Guillaume Herbaut, soutien du regard de ces femmes et de ces hommes qui, à chaque instant essaient de vivre, résistent à cette guerre ignominieuse, destinataires du message et du document. Au côté des Ukrainiens depuis plus d’un quart de siècle; il documente et nourrit un récit de combat contre ces vies qui connaissent le Mal et qui, à force de courage, d’abnégations, de volonté résistent toujours. « Parce que le front est désormais inaccessible, Guillaume Herbaut n’en saisit que les effets à distance, acharné à témoigner par dégoût de la guerre et par amour pour ces populations de l’Est, pour la décoration surannée de leur intérieur, pour cette obstination à se vouloir européens, démocrates et libres, pour la bravoure de l’un, la détresse de l’autre, la grandeur de tous. » Extrait du texte «Interminable immédiateté» de Philippe Trétiack.
Guillaume Herbaut tient à travers sa photographie la position du témoin, il documente avec cette distance d’une objectivité chaleureuse. Le photographe regarde droit dans les yeux le Mal fait. Ses images racontent les drames des corps suppliciés, des âmes torturées, des états de chocs psychologiques, de ces corps courbés, mutilés, dans les froids corridors des hôpitaux, des cimetières, des restaurants éventrés, des immeubles dont les décombres sont des sarcophages de béton, quand la terre est éventrée en ces paysages désolés, quand la vie quotidienne s’est profondément endeuillée, que le cri séditieux des révoltes face à cette adversité se traduit en larmes, en rage, en folies… L’enfer.
Lviv, novembre 2025. Vitaly Koliadenko, 25 ans, soldat ukrainien, a passé trois ans dans des prisons russes après son arrestation en 2022 sur le front de Marioupol. Torturé, il vit aujourd’hui avec des séquelles physiques et un syndrome post-traumatique.
Marina Govriluk sur son lit d’hôpital, au lendemain de l’attaque d’un drone FPV russe contre le bus qui la transportait vers son lieu de travail, à Marhanets. Elle a été blessée, ainsi que 42 autres personnes. Neuf autres passagers, dont sept femmes ont été tués.
Une femme se rend à son travail en bus, le bus est frappé par un drone, plusieurs dizaines de blessés, son visage est criblé d’éclats, son regard bleu fixe est un appel muet au secours, sidération d’une vie qui bascule sans retour …. Les sirènes annoncent la frappe d’un missile, il faut se mettre à l’abri; il y a là une mère et ses deux filles, quelques hommes, beaucoup de femmes, tous semblent pourtant calmes, silencieux.
Guillaume Herbaut : Kharkiv, Ukraine, 1 septembre 2024. Des clients du marché Barabachovo se réfugient dans le métro lors d’un bombardement russe. Deux missiles balistiques ont frappé le centre commercial Chudo, à proximité du marché, faisant plusieurs dizaines de blessés. Série Ukraine, le mal qui reste.
« Le mal qui reste objecte à la liberté et au futur. Il maintient le pli du passé à travers son indice radioactif qui contaminera les générations à venir. Il y aura la rage, la tristesse, la honte et la culpabilité dans l’après-guerre. Mais il y aura aussi la construction d’une mémoire collective qui retracera les luttes, le courage et la fraternité. Le fil de la justice pénale internationale est indispensable à cette trame mémorielle, elle l’est de chaque côté des combats. C’est cela aussi le travail du deuil à l’échelle collective, pour s’extraire des rabats du passé qui ne passent pas. S’il peut advenir. Que restera-t-il de ce mal, pour l’enfant porté par la femme qui descend les marches menant à l’abri sous-terrain, en tenant par la main ses deux petites filles ? C’est toute une géographie intérieure qui se recompose dans la guerre, et pas seulement celle des frontières qui reculent ou qui avancent, selon les batailles ».
Extrait du texte «Ce qui ne s’efface pas » de Nathalie Dollez, psychanalyste, publié dans le hors-série de La Revue des Deux Mondes consacré à l’exposition Le mal qui reste de Guillaume Herbaut.
Guillaume Herbaut, exposition le mal qui reste.
Guillaume Herbaut vit cette réalité amère. Il cherche un point de rupture à son envahissement nerveux. Ces durées, ces tempi, éclairent en douceur un accouchement au féminin de l’image qui se forme dans le temps précis où elle parait. Elle n’est jamais fascination morbide, collée à son sujet mais aveu de la vie. Elle n’est pas le signe par lequel s’affiche la mort, jamais délirante, tout au contraire, sa simplicité est le signe d’un lien direct qui établit, rapporte, raconte… c’est précisément un récit, voire un conte cruel, quoique, absorbé par la croyance en sa capacité de témoigner et de croire; une fusion s’opère délicatement, doucement entre les différents niveaux de l’image, de ce qui fait signe avant tout, car la fonction symbolique du récit, voire du conte, importe dans une hyperbole une valorisation de la présence du vécu, ici de sa souffrance, de ce qui ne peut être dit, de ce qui émerge au plus profond de l’être dans le temps fort de sa stupeur au retrait de cette vie d’avant.
Quand il s’git pour le photographe de correspondre avec cette altérité a l’histoire arrêtée, cette femme qui se confie, cet homme qui essaie de se dire, dont la présence bascule vers cette absence, cette béance, dans sa proximité touchante et qu’il faut à ce moment là, laisser les différentes fonctions, latente, perceptive, documentaire, qui forment l’image, signifier cette proximité impossible de ce qui a scellé cette disparition comme une altération du vivant, une abrogation de ce qui fait humanité parce que cet être là a croisé la mort en son regard et qu’il ne peut plus s’en extraire désormais que sélectivement. Cet homme, à jamais sang dessus dessous, a disparu pour partie en lui même, comme si un trou noir avait aspiré toute l’énergie de son être.
C’est à ce drame que pense le visiteur en rapport de cette photographie qui interroge dans ses fondements toute la présence des traces d’une destruction savamment ourdie par l’absolu du Mal. A ces portraits correspond une douceur compassée, profondément encline à vouloir témoigner pour que s’entende, comme les alertes dans l’exposition nous en préviennent, ce cri inversé asphyxiant d’une sidération, souffle de vie disparaissant. Un incendie qui aurait consumé par l’intérieur la puissance ordonnatrice et vitale, naturelle de la vie même.
Le photographe est au chevet de cette invisibilité des traces de ce travail de néantisation, il en mesure l’irrationnel par la présence quand il ressent l l’urgence de vouloir en faire un portrait. C’est une opération forcément complexe, voir là où l’invisible du néant porte encore un peu de cette présence au monde enfui. Aucun effet ne vient troubler cette instance, la lumière des portraits de Guillaume Herbaut semble apaisante, anormalement claire, non dramatique, sans effet alors qu’un théâtre joue une partition de la présence dans un éclairage de cinéma pour mieux en déployer le symptôme. Guillaume Herbaut est-il à ce moment vivant au pays des ombres, est-il cette ombre lui même descendu aux enfers, où il traque, de l’autre côté du miroir cette lumière de l’âme qui éclaire alors tout ou partie de celui ou celle qui voyage en une autre dimension et qui est déjà en soi un soleil révolu.
Guillaume Herbaut peut-il se reconnaître dans ces vers de la Divine Comédie:
« Par moi on va vers la cité dolente ;
par moi on va vers l’éternelle souffrance ;
par moi on va chez les âmes errantes. » la Divine Comédie Chant III.
Est-il ce héraut dans une valeur du Psychopompe (Hermès, Orphée, Archange St Michel) qui accueille les âmes défuntes, ici les corps en souffrance et les âmes en peine, alors qu’il trace pour l’Occident dans une image ouverte la charge négative et douloureuse de la destruction, de la mort et du néant. Il y a une grande composition d’une trentaine de photographies qui scelle l’exposition, des images de tombes ou chacune montre le visage de jeunes combattants, hommes et femmes jeunes, merveilleux visages disparus au combat, comme si le photographe au delà de l’émotion tenait à enfoncer le clou du cercueil de nos illusions et cherchait à prévenir par l’endiguement de l’expansionnisme russe, notre frilosité à bien voir le travail du Mal en actes sur cette terre d’Ukraine… au prix que paie encore chaque jour l’Ukraine, premier rempart contre une barbarie qui songe, comme un cancer à s’expandre et à conquérir l’Europe.
S’éprouve, au fond une sorte de rage contenue contre l’injustice et l’adversité, dont l’apaisement ne peut se faire que dans l’ordre du témoignage, parce qu’en témoignant de cette double présence dans l’imparité d’un constat qui s’échange entre cet homme ou cette femme dont il connait l’histoire et la douleur, le drame, et dont il faut se saisir en inscrivant ce témoignage dans l’actualité culturelle, le reporter photographe finit par rejoindre le fond du regard de celui ou de celle qu’il a perçu, senti vibrer… ce retour impossible est aussi celui d’Orphée, comme si toute photographie, tout portrait portait en lui même sa dénégation factuelle pour que s’affiche uniquement la présence désavouée du crime dont il a été l’objet.
Tout le corps de l’image devient ainsi vibrant, scintillant, clair, augmentant la portée de ce qui est retenu, visible et invisible, comme si ce regard, profondément relais de toute volonté et de toute involonté, se déportait vers ce tout percevant, établissant une image ayant traversé plusieurs plans de l’ÊTRE pour devenir signifiante, de son point le plus bas, a son apogée virtuelle. Photographie, par son processus de fabrication, image en tout point, plus bien-disante autant que silencieuse, son message est en tout point certain, nerveux quand le photographe signe ainsi sa présence aux confins de son humanité.
Il est étonnant de pouvoir sentir à travers les photographies de Guillaume Herbaut toute ces réalités traversées et d’avoir le sentiment d’une simplicité, parce que tout y est donné. Un tout s’y inscrit, un voyage retour des enfers, Eurydice visible et invisible, quand mort et vie se disputent apparitions et disparitions afin que naisse le sens épuré du message en sa chaire apollinienne retrouvée.
J’écrivais il y a de cela quelques temps sur sa photographie : »Face à l’obscurcissement de la vie, une réflexion et une distance sous tendent l’oeuvre. Un rapport au réalisme nourrit en permanence l’ombre de cette photographie dédiée à l’action, hante le hors champ, se dissimule et conduit le photographe dans une sorte de rêve éveillé ou de cauchemar, dont les liens de causalité sont devenus imperméables à la raison. Guillaume Herbaut s’immerge dans la matière fébrile de l’absurde et du mal, sans sourciller, fait face, pour regarder dans les yeux cette réalité qui fuit vers le non sens, chemins obscurs et secrets, macabres, cercles rouges où la raison, devenue incertaine bascule vers le drame. La mort, invisible présence, habite l’image, c’est elle qui se perçoit sur les portes de Tchernobyl, dans les rues sombres, par le jour éclatant, dans la boue ukrainienne ou les intérieurs albanais. » et je pourrais ajouter maintenant aussi en cette Ukraine de l’exposition où s’affirme un solipsisme éclatant.
Pascal Therme, le 12 Octobre 2026
Guillaume Herbaut - Ukraine, le mal qui reste -> 29/11/2026
Académie des Beaux-Arts de Paris - Pavillon Comtesse de Caen 27 quai de Conti, 75006 Paris
07.10.2026 à 10:20
Pour être heureux, vivons cachés - l'architecture furtive

Texte intégral (2161 mots)
Fondre les maisons dans le paysage est très tendance. Mais un problème évident attend les tenants de l'architecture invisible - de l'architecture elle-même, que restera-t-il ?
Sonya Rykiel Rive gauche
1. LE CAS DE LA BOUTIQUE RIVE GAUCHE DE SONIA RYKIEL
Réinventé par l’artiste André Saraiva et le directeur de publication du magazine Paradis Thomas Lenthal, le magasin Sonia Rykiel du 175 boulevard Saint Germain devient un lieu hybride entre café et bibliothèque le temps d'une année. Ce pop-up store est désormais rempli de plus de 40 000 livres mis à disposition. Les boutiques de Londres et Tokyo devraient également être ainsi transformées. Le prétexte en est de rendre hommage à la tradition littéraire du quartier de Saint-Germain (Gallimard est en effet à deux pas, ainsi que de nombreux éditeurs installés). Pourquoi pas ? C'est assez ironique de voir l'argent et les efforts déployés pour créer la plus grande fausse librairie du quartier (même si ce sont de vrais livres, attention !) quand Le Divan a disparu, et la Hune perdu beaucoup de son attraction. Du coup, les murs ont disparu pour laisser place à une impressionnante bibliothèque, et les vêtements exposés sur des mannequins ressemblent à des clients perdus dans une FNAC. Dans ce cas, il faut peut-être blâmer la mode de l'understatement. Quelque chose comme nous sommes à ce point la mode que nous pourrions nous déguiser en garage que cela ne changerait rien.
Casa Tepoztlan
2. LE CAS DE LA CASA MEZTITLA AU MEXIQUE
Pour le coup, on ne peut qu'être d'accord avec le choix du jeune studio d'architecture mexicain qui a bâti cette maison, dite Casa Meztitla, au pied de la montagne sacrée El Tepozteco, près de la ville de Tepoztlán, au centre du Mexique. La grandeur naturelle de certains endroits devrait les préserver de toute construction qui se prendrait pour un château de Disneyland (ce devrait être écrit dans une loi), et la modestie des projets s'impose. C'est le seul choix raisonnable.
Delugan Meissl Associates
3. LE CAS DU READY MADE DISCRET DU STUDIO DELUGAN MEISSL
Ce studio d'architectes viennois qui fait d'habitude dans le grand vient de mettre sur le marché une maison essentiellement faite de bois qui peut être montée en une semaine. Sa taille : 14,5 mètres de long sur 3,5 mètres de large. Indépendamment de sa beauté, qui est réelle, cette Casa Invisible (c'est son nom) a deux grands intérêts : entourée de surfaces réfléchissantes, elle ne pèse pas sur le paysage, qu'elle ne peut plus que prolonger, répéter, et se démonte facilement pour se transporter ailleurs. La modestie du projet nous séduit.
4. LE CAS DE LA MAISON DANS LES BOIS DU STUDIO REFORM
Izabelin House, Studio Reform
Construite dans les bois près de Varsovie par Marcin Tomaszewski, un architecte polonais à suivre, qui cherche à concilier modernité, environnement et surprise, la Izabelin House est à l'inverse de la Casa Invisible une grosse structure, faite pour rester bien plantée dans sa forêt et y voir passer les saisons. Là encore, l'effet miroir est recherché, mais en le poussant jusqu'au bout, pour donner l'illusion que le premier étage flotte dans la forêt. C'est saisissant, mais on se demande quand même combien d'oiseaux ou de biches égarées se sont cassés la tête sur ce rez-de-chaussée qui ressemble à un Palais des Glaces. Au moins, c'est une réponse (ou tentative de) au problème évident qui attend les tenants de l'architecture invisible - de l'architecture elle-même, trace humaine par excellence, pour le meilleur et pour le pire, que restera-t-il ?
http://reformarchitekt.pl/wlasciciel
Izabelin House, Studio Reform
03.10.2026 à 10:42
Chez Miyake, après Pleats Please voici Shell & Core

Texte intégral (1245 mots)
Le Miyake Design Studio, fondé par Issey Miyake en 1970, dévoilait à l’occasion de la récente Design Week milanaise l’exposition « The Paper Log: Shell and Core ». Mené par Satoshi Kondo, directeur artistique et designer du studio, en collaboration avec l’agence d’architecture Ensamble Studio, ce projet expérimental explore les qualités formelles et matérielles d’un sous-produit issu de la fabrication des vêtements plissés. Ce travail s’articule en deux volets complémentaires : Shell (enveloppe), consacré à des objets de mémoire, et Core (noyau), un ensemble de prototypes de mobilier. À la croisée du design et de l’architecture, cette démarche repose avant tout sur la recherche et l’expérimentation.
© Issey Miyake Inc
CORE
La série Core explore le cœur compacté des rouleaux de papier, en proposant une série de prototypes de mobilier conçus à partir d’expérimentations directement menées sur la matière, sans dessin préalable. En raison de la forte capacité d’absorption du papier, certains rouleaux Paper Log sont plongés dans de la cire fondue ou enduits de colle afin de devenir rigides. D’autres sont assemblés et ficelés en faisceaux afin d’éprouver leur résistance structurelle. Ils sont ensuite sculptés, taillés ou déchirés à l’aide de différents outils, comme des ciseaux à bois, des haches japonaises, des scies sauteuses, des meuleuses électriques ou encore une découpe au jet d’eau. En raison du caractère aléatoire de la compression des feuilles dans les rouleaux, chaque prototype est une pièce unique aux qualités organiques. Les différentes couleurs des papiers créent, au moment des découpes, des dessins inattendus. Transformé en objet de design, le matériau devient un tabouret, un fauteuil, un banc, des briques ou une table dont les textures singulières rappellent à la fois le bois et la pierre. Cette approche simple et radicale révèle les qualités intrinsèques du matériau, sa densité comme sa résistance.
© Issey Miyake Inc
PAPER LOG
La collection Pleats Please, lancée en 1988 par Issey Miyake, est une ligne de vêtements plissés, simples et légers, conçus pour s’adapter au corps et au mouvement. Lors du passage des vêtements, déjà cousus, dans la machine à plisser, ceux-ci sont protégés par une fine feuille de papier. Pour faciliter son transport avant son élimination ou son recyclage, les feuilles sont mises en ballots de 80 cm de hauteur pour 40 cm de diamètre, d’où leur nom de Paper Log, qu’on peut traduire par « bûche de papier ». Pour Satoshi Kondo, elle devient le point de départ d’une exploration de nouvelles potentialités, au-delà d’une simple démarche de recyclage : « Le projet Paper Log vise à redonner de la valeur à ce qui était autrefois perçu comme secondaire ou périphérique, en l’observant sous un angle renouvelé, explique le designer. Cette démarche, qui réinvestit un sous-produit du processus de plissage, cherche à dépasser la logique du simple recyclage. Elle ambitionne de transformer une matière résiduelle en une source de simplicité et de poésie dans le quotidien, dans l’esprit même de ce qu’Issey Miyake avait imaginé en créant Pleats Please. »
JP Simard avec Miyake Design Studio le 5/10/2026
Miyake Design Studio - Shell & Core
03.10.2026 à 09:06
Quand Delpire publie l'essentiel d'Alain Keler
Texte intégral (4634 mots)
« Cette monographie dévoile l’essentiel de son œuvre : de ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Keler a signé des milliers d’images – Lauréat du World Press Photo en 1986 et du Prix W. Eugene Smith en 1997, il explore sans relâche les résonances entre mémoire collective et histoires personnelles. »
Nous étions ce jeudi à la signature du livre paru chez Delpire, livre intitulé tout simplement Alain Keler, livre simple, au format italien d’un tirage 16,5X24,5 cm; c’est un bel hommage à l’homme, au compagnon de route, au témoin, au grand reporter, aux années si conséquentes, au travail accompli sans défaillir, à l’ oeuvre qui en est née. Ce carnet noir, épais de 204 pages compte 111 photographies. C’est un livre à l’épaisseur altière faisant le lit d’un voyage constant aux rappels de l’Histoire. La mise en page est très efficace, toute la page est consacrée à la photographie, comme un carnet de voyage. La photogravure signée Les artisans du regard rend justice à cette photographie qui s’est emparée des zones de conflits et des scènes de guerre pour en restituer les drames inscrits dans la profondeur des noirs. Le livre est revêtu d’une couverture noire, d’un bandeau d’argent sur lequel s’inscrit ALAIN KELER en gras. Une postface remarquable signée Thierry Grillet parcourt, à la suite des photographies du livre, les raisons profondes de cette vie en voyage et en donne une approche analytique pertinente de l’œuvre kelérienne.
Depuis plus de soixante ans, Alain Keler arpente le monde, ses fracas, ses zones de conflits, ses territoires de guerre. Sa photographie est un témoignage humaniste puissant, à l’éthique irréprochable. Il rend compte et témoigne. Alain Keler regarde dans les yeux ce théâtre de l’ombre, cette aventure des quotidiens, ces jours sombres. C’est ainsi qu’il œuvre en photographe : il forge des instants où tout repose, ou tout s’inscrit dans une dramaturgie, relevée par la composition instinctive de l’image selon la diagonale et par ce qui se joue devant ses yeux. Son écriture est celle de la tension et du mouvement, dans un silence assourdissant.
Le livre est métaphoriquement une balise qui continue d’émettre à travers le temps, un témoignage dont le sens ne se délie pas de son constat, somptueuse impression des noirs profonds et de cette densité rendue légère, singulière, vivante comme une eau lourde, vivante et mercurielle, crieuse du devoir (de mémoire). Le livre condense ces théâtres de l’absurde, du monde tel qu’il est en ces chemins creux. Le noème de sa photographie en tant que preuves joue, ici, à plein.
Le livre convoque, appelle, montre, se parcourt, s’échappe de ces territoires de guerre, prend des routes moins abrasives, cherche à faire sens par l’image, vit dans les mains du lecteur pour jouer en son regard, rappelle également cette conscience planétaire des enfants de 68, citoyens du monde, partis à sa découverte.
Quand il est sur ces territoires de guerre, Il reçoit en ces regards croisés ces corps et ces visages qui sortent du cadre, débordent, comme si une vague les portait en plein naufrage; tout se passe en pleine vitesse, dans cette grande lenteur où la réalité séditieuse saute aux yeux du photographe, ou parait le drame. Une interrogation s’empare du lecteur à mesure que se livrent ces photographies, un monde chaotique, en ces habits d’un jour, d’un instant, d’une fraction de seconde, s’est inexorablement mis en route. Keler ne cesse de croiser ce théâtre d’ombres en feu, ces visages énigmatiques, chiffrés, inquiets, obscurs, où passe l’ émotion par une contamination d’un regard qui cherche à regarder ces soleils noirs en face, en témoin. Ce ça a existé et la preuve en est cette image, à l’heure où seules certains montages pouvaient faire mentir la photographie et où toute une presse libre était placée « sous contrôle », la question étant souvent de comment faire sortir les films exposés et les faire parvenir aux rédactions sans s’exposer à la censure, voire plus…
Les évènements qu’Alain est chargé de photographier ne sont pas toujours issus des eaux furieuses et boueuses des zones de hautes intensités avec leurs cortèges d’ombres fuyantes en perdition.
Dans une autre réalité, le photographe parle aussi de la vie quotidienne, de ce qui peut faire photographie en dehors des grands évènements. A Lisbonne il fait une simple photographie qui « enregistre » une situation, chargée de possibles. Nous sommes au bord du Tage, un ferry ferme l’image par le coin supérieur droit, un passant, un homme jeune avec sa veste en cuir marche de droite à gauche, c’est un premier plan; une femme entre deux âges semble se crisper, prise dans une discussion avec un homme corpulent; on voit son expression sur son visage en semi profil, masse sombre de dos; nous sommes en automne ou en hiver, lumière étale, eaux calmes… scènes de la vie conjugale, scènes en rappel des cinémas du réel, de la nouvelle vague à l’évocation bressonienne aussi, de ces vies plumeuses d’ange qui furent au centre de ces années 70, dans le sillage de ce qui devait se transformer au fil des jours…voici une brève histoire dont on ne saura rien, mais sur laquelle tout est envisageable. Lisbonne 1976.
Et bien, la même curiosité, le même regard fait ici photographie en présentant des personnages du quotidien. Ils nous interpellent comme si la fiction, la possibilité du roman s’inscrivait systématiquement au sein de ce que l’image met en place comme éléments du réel et comme parts de cette curiosité, de ce besoin de raconter une histoire. C’est à nous de l’ imaginer, de l’imager en notre for intérieur, d’en prolonger la suite. La photographie est ici un moment de vie, un instant resté ouvert, un fragment du temps, du monde. Dans le monde kélérien, tout s’appelle et se répond, y compris la place que nous y occupons, en tant que récepteurs de l’image.
Je crois qu’une part de l’intérêt profond que nous avons avec l’ œuvre kélérienne est qu’elle précipite notre participation au monde en tant que réalités et fictions, qu’elle nous convoque, nous inclut, demande notre adhésion pour un partage de fusions possibles, de fraternités sans doute, d’idéalisme. On sait qu’Alain a eu une éducation communiste, son appétence pour les foules relève selon Thierry Grillet de ce patronage des jeunesses communistes, qui, bien avant l’effervescence des « camarades » du mouvement de Mai, a pu reconnaître l’influence des films de propagande, vus à un âge où s’impriment en lui ces visages en gros plan, ce noir et blanc où se parle une langue russe qui a la couleur de la révolution, tout cela le détermine à un âge où l’on rêve tout haut et pour longtemps. Il écrit d’ailleurs : “ lorsque nous habitions Clermont Ferrand, des amis nous emmenaient à des meeting communistes. Pendant les discours je m’amusais avec d’autres enfants entre les chaises des spectateurs, et soudain avaient lieu des projections de films de propagande en noir et blanc, avec le commentaire presque chanté en russe, très belle langue. J’étais fasciné par tout cela, le noir et blanc et les cadrages rigoureux sans doute au 50 mm, la langue. Je pense que cela a été à l’origine de ma pratique photographique. Beaucoup plus tard apparut Henri Cartier Bresson et sa pratique photographique très rigoureuse…au 50! .”
Pourrait-on voir dans l’œuvre d’Alain Keler une œuvre à la fois organique et pathétique, signifiante et émotionnelle, dialectique et résiliante. Dans ce procès d’une intimité rêvée avec le monde, Alain Keler est ce héraut moderne, porte ce message d’ un témoignage dans une certaine organicité de sa photographie, puisque tout y bouge, tout circule comme dans un film aux séquences et aux personnages qui apparaissent, passent, et disparaissent selon le temps de leur brève histoire… Comment ne pas penser que tous, nous soient destinés en particulier dans ce travail d’un relèvement, pour que le message humaniste ait cette force du combat, pour qu’il nous touche au cœur, nous traverse, nous emporte au delà des scènes photographiées vers un refus des violences guerrières, quand il s’est agi des théâtres de guerre, ou vers cette autre constat de la vie ordinaire prise dans une chronique ouverte sur la fiction.
Et cette organique grandeur du témoignage a été l’occasion d’un jeu avec l’image, faire défiler les pages pour que s’anime quelque chose de leurs dialogues secrets avec l’époque, avec soi. Ces photographies sont-elles plus que des photographies, quand elles ont ce pouvoir des fantômes, des ombres, d’avoir marqué le temps de leur empreinte, d’être un lien si puissant qu’il met en mouvement la puissance de l’imaginaire dans un jeu courbe avec toute psyché, de ne pas être muettes et de dire beaucoup, sur toute face du monde: Sarajevo, Iran, Éthiopie, Israël, Gaza, Salvador, Guatemala, Cisjordanie, USA, Pologne, France, Tchétchénie, Uruguay, Irlande.
Au delà de cette possibilité d’aller plus loin analytiquement sur les croisements productifs de la psyché kélérienne et de la vie, la question du photo-journalisme est évoquée au premier chef. C’est curieusement ce qu’en dit aussi Éric Bouvet le 21 septembre 2021 dans Hors cadre. Par une sorte de résonance magnétique, un propos se poursuit d’une pratique à l’autre dans une conception humaniste qui ne déroge pas à son éthique et qui raconte ce que vit intimement le photographe, toujours au bord d’un gouffre, en pleine introspection, en plein témoignage, car lui aussi vit ces réalités en direct : « Témoigner et s’interroger, questionner le public et le bousculer, tel est mon rôle depuis quarante ans. Avec une ligne de conduite claire : s’en tenir aux faits, tout en respectant la dignité des personnes photographiées. Car ce sont elles qui font les images que les livres d’Histoire retiennent. Souvent gérer l’absurdité, ce qui est loin d’être évident. Aujourd’hui, la donne n’a pas tellement changé, malgré les technologies avancées. Il faut toujours marier l’excellence objective de la prise de vue, à la subjectivité du point de vue. Et surtout garder en soi que la meilleure image n’est pas encore faite. Il faut la chercher. Et si tout le monde s’accorde à dire que, de nos jours, le temps s’accélère, voilà une bonne raison pour le photographe de démontrer que l’on peut encore le figer. Et s’arrêter sur l’image. »
Alain Keler a un vrai talent de conteur, textes et photographies; c’est un voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l’image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée, au sommet d’une intensité, à ce moment décisif et intime. On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives.
Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse, pour qui veut s’aventurer de nuit à la rencontre de l Histoire de ces soixante dernières années pour y lire le tragique des situations dans une dramaturgie sans pathos, habile comme le vol d’un de ces crieurs du devoir, ou pour s’enchanter de ses petites histoires, qui nous rappelle plus simplement à la vie.
Écoutons le…
Alain Keler chez Delpire 17Sept 2026.m4aPascal Therme, 5/10/2026
Alain Keler - Monographie - éditions Delpire
27.09.2026 à 12:54
Arles rétrospective Alain Keler

Texte intégral (4163 mots)
Cette Rétrospective commence par ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Alain Keler photographie le monde en grand reporter. Il a été présent sur une partie de l’actualité internationale pendant des années. Have a look !
L’exposition arlésienne réunit quelque 160 tirages en noir et blanc, réalisés selon le procédé piézographique. Elle se poursuit jusqu’au 4 octobre 2026, sous le commissariat d’Olivier Monge. Elle connaît un vif succès : plus de 50 000 visiteurs à ce jour, selon les chiffres avancés par l’agence Myop, dont Alain est un membre fondateur éminent. C’est dire le succès de cette immersion du photographe dans l’Histoire et sur toutes faces du monde.
Il est alors équipé de son Leica et de films noir et blanc. Les agences lui demandent de photographier en couleur et au téléobjectif. En plus de ces commandes, il photographie en noir et blanc et pour lui même cette actualité, mais d’un point de vue décalé, un point de vue d’Auteur. Si il est un témoin imparable de la violence guerrière de l’histoire et des morts qui l’ont accompagné tout au long de ces décennies, son écriture photographique, en dehors de tout voyeurisme, de tout effet, privilégie proximités des visages, mouvements des corps, respect de l’identité des personnes photographiées dans un rapport digne et respectueux.
Son témoignage est celui d’un homme plongé aux racines des mouvements de foule, des scènes de deuil, de déportation, d’arrestation, d’élections truquées, pour en montrer toute l’ineptie, tout le drame qui s’y joue.
La rétrospective mentionne ces conflits armés, de l’Iran à l’Arménie, de la Cisjordanie à Gaza, du Kosovo à la Crimée, du Guatemala à la Russie, sans oublier le monde libre incluant un travail plus documentaire sur la communauté noire du delta du Mississippi et des lieux où se joue encore le Blues, en marge, en communauté restreinte, c’est Juke Joint Blues.
Qu’il montre les théâtres d’opérations, qu’il traverse l’Amérique du Sud ou qu’il s’intéresse aux différentes communautés oubliées, son écriture dépasse les catégories a priori du photo-journalisme et du documentaire. Sa photographie s’inscrit dans un plan plus large, celui d’une œuvre au chevet d’une humanité prise dans la tempête où tout est vitesse, tensions, irruptions des visages, où parait cette indignation, cette révolte devant l’ injustice. C’est encore là où peut jouer une conscience humaniste, sans appartenir au spectaculaire, au spectacle. Il s’agit toujours d’une Vérité qui s’inscrit par l’image dans le constat global de cette autre histoire, qui est celle des « invisibles », des « sacrifiés, de ce peuple de l’abîme voué, emporté par son funeste destin.
Dans cette problématique, eu égard à sa propre histoire, par sa mère fuyant la Pologne, migrant vers la France pour s’installer en Auvergne à la fin de la dernière guerre. Alain Keler est né en Auvergne en 1945, c’est un enfant de l’exil et de l’immigration. N’y a-t-il pas aussi dans son œuvre de photographe sur 60 ans, la situation des chocs de l’Histoire dans la traduction des personnages et leur propre histoire, la réfraction de tout un imaginaire touchant au départ, à l’exil, comme on le voit dans la photographie ci dessus, Roumanie 1995, ou celles de valises toujours prêtes, de personnages happés par le vide de la solitude ou de l’errance ?
N’est-ce pas aussi une raison profonde qui fait sens au fond du constat qu’établissent ces images venues du fond de l’Histoire et qui voyagent aussi, irrémédiablement en nous, comme si Alain avait réussi à nous entrainer au plus loin de sa destinée , dans le souffle prométhéen de son aventure, vers cet avers du monde qui apparait au terme de sa photographie dans tout son sens. L’image est devenue métaphore, preuve de vérité. Elle joue avec notre imaginaire, miroir au cri perçant, elle s’inscrit dans la psyché collective de ce fond d’humanité qui nous est propre.
L’acte photographique se nourrit de cette recherche d’une solidarité entre les êtres, ces personnages qui passent si vite entre les vues du photographe et qui appartiennent à ce fond des oubliés, des invisibles, touchés par la disgrâce des évènements. Alain Keler s’éprend, avant même que les films ne soient développés, de l’ inertie de ceux qu’il a croisé, photographié. Qui sont ils, que deviennent-ils, où vont-ils, questions restées souvent en suspens, et dont l’inquiétude repose toujours au fond de ses images quand il a croisé ces regards de perdition. Sans doute faut-il chercher en soi tout l’espoir possible au plus profond de soi pour passer les peurs et les angoisses liées à la mort, aux exécutions sommaires, aux emprisonnements, à tout ce qui s’est pratiqué d’horreur en ces temps corrompus, déchus, dévoilant la réalité de cette Histoire politique des cinquante dernières années et de ses traumatismes.
Si, un jour nous nous sommes retrouvés victimes d’un préjudice, d’une persécution, d’une voix de fait, d’une agression, alors nous entrons dans ce panthéon des blessés de Keler, nous sommes ces visages qui voyagent, apparemment impassibles ou transpercés par l’inquiétude, une fraternité en découle. Il nous appartient de nous insurger ; c’est à mon avis ce en quoi la photographie d’Alain Keler est précieuse parce qu’elle permet l’identification, ce « je est un autre », cette solidarité des rejetés, des proscrits, de ceux qui savent ce que le mot souffrances signifie dans leur chair. L’humanité de Keler rejoint son humanisme, il partage, il est un de ces justes qui s’échappent pour témoigner. C’est un évadé, hors des camps de rétention, de concentration, des prisons hurlantes, c’est un homme libre, qui ne fuit pas ses origines.
Où se situe le début de l’Histoire, quand a t-il commencé à en mesurer les chocs, question de l’origine à laquelle semble vouloir répondre l’œuvre et le témoignage kélérien sur 60 ans. Pendant cette période de plus d’un demi-siècle son oeil perçant trace une autre route dans le destin des partages qui n’occultent rien, qui interpellent vivement ce que nous sommes encore aujourd’hui: les témoins insurgés d’un temps des assassins . Le constat de cet état du monde ne cesse en réalité de demander réparation, et ce, depuis l’abjection de ce temps de l’holocauste et du renversement symbolique de l’ordre du monde, sa projection vers le chaos et la destruction.
Qu’est devenue, que devient la Condition Humaine, en cette époque?
C’est la question d’actualité forcément pertinente que pose l’œuvre kélérienne.
Alain Keler écrit son journal d’un photographe, ce faisant il produit des textes à l’écriture fine et soignée, qu’il faut lire absolument pour découvrir ce roman permanent qui se nourrit de la vie. Quand il arrive à New-York tout jeune homme il écrit dans ce journal intime, cette mémoire qui fera histoire plus tard: « Dimanche 13 juin 1971. NewYork. Je suis arrivé aux États-Unis le 3 avril 1971 pour les beaux yeux d’une jeune Américaine rencontrée pendant mon long périple en Asie et au Moyen-Orient. Je commence à être mordu par la photographie. Pour vivre, je fais toute sorte de boulots grâce à Stanley, un New-Yorkais qui a une agence pour l’emploi – Stanley Employment agency – trouvée en me rendant à l’immigration pour prolonger mon visa. » extrait de Journal d’un photographe.
Il écrit, renseigne, commente, s’interroge, répond aux questions qu’il se pose. Ces textes en marge des prises de vues sont d’un grand intérêt car ils participent de sa photographie, l’éclairent, parlant de ce qui s’est passé autour, avant, pendant ces temps de l’immersion et des évènements qu’il a traversé… Il en conclut: » Je commence à réaliser que la photographie n’est pas seulement l’acte de faire des photos, que c’est une philosophie à part entière, qu’elle guidera la vie du photographe pour le meilleur ou pour le pire, qu’elle façonnera sa pensée et ses actes, ses envies et ses fantasmes, ses désirs, ses folies. Elle canalisera ses névroses, deviendra psychanalyse, et nous aidera peut-être à mieux comprendre le monde. » Alain Keler, Journal d’un photographe.
Autour de cette introspection permanente liée à l’écriture de son journal, Alain participe du mouvement dialectique entre connaissance de soi, redressements et un monde meilleur, plus clair. En s’améliorant soi même, le monde s’améliore également. Cette part philosophique a sans doute été inspirée par ce fond de culture populaire des années 70 entre autres et de l’influence de Gandhi ou de Jung, Confucius ou Platon.
Cet éveil porte le rêve de sa photographie hors du cauchemar de l’Histoire. L’œuvre qui s’est formée est une contribution formidable à cette conscience qui devient planétaire, au fil du temps. Elle trouve comme point d’équilibre la Vertu de cette justesse d’expression dans une écriture photographique pertinente. En s’adjoignant un vrai talent de conteur. Alain Keler est ce voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l »image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée.
On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives.
Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse tout comme l’exposition rétrospective.
L’oeuvre kélérienne est en soi une œuvre importante ouverte sur l’Histoire certes, mais aussi sur la personnalité émérite de celui par qui a beaucoup donné à ses contemporains. La nécessité du témoignage exige une grande rigueur morale et formelle, presque sacrée dans son intensité, rigoureuse dans sa poétique, impériale dans ses devoirs, voyageuse dans l’oeil complice de ses lecteurs. Elle retentit par cette irruption d’un appel général à la mesure, à l’intelligence, et s’impose en totalité comme un passage de relais. C’est sans doute la part politique secrète de cet héritage qui séduit et rend la mémoire à la mémoire.
« Pour mettre de l’ordre dans le monde, nous devons d’abord mettre de l’ordre dans la nation ; pour mettre de l’ordre dans la nation, nous devons mettre de l’ordre dans la famille ; pour mettre de l’ordre dans la famille, nous devons cultiver notre vie personnelle ; et pour cultiver notre vie personnelle, nous devons d’abord purifier nos cœurs. » écrit Confucius. « Votre vision ne devient claire que lorsque vous pouvez regarder dans votre propre cœur. Qui regarde à l’extérieur rêve ; qui regarde à l’intérieur s’éveille. » Jung.
Pascal Therme, le 28/09/2026
Alian Keler - Rétrospective MYOP - Arles
Les Douches Municipales -> 4/10/2026