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19.10.2026 à 16:09

Woo Jin Joo créé ses contes mythiques à base de sculptures de fibres et d’objets trouvés

L'Autre Quotidien
Pour Woo Jin Joo, tomber par hasard sur une table d’appoint abîmée ou une moufle perdue est l’occasion de créer de la magie. L’artiste, native de Séoul, est connue pour ramasser meubles, vêtements et autres objets abandonnés lors de ses promenades, près de chez elle à Londres, ou sur le chemin de son atelier à Deptford. « Je ne cherche pas activement quelque chose en particulier, mais je les découvre par hasard, et ils prennent alors tout leur sens ; ils stimulent mon imagination », explique-t-elle. « C’est ainsi que j’ai l’impression que nous donnons du sens à nos vies. »
Texte intégral (1682 mots)

Pour Woo Jin Joo, tomber par hasard sur une table d’appoint abîmée ou une moufle perdue est l’occasion de créer de la magie. L’artiste, native de Séoul, est connue pour ramasser meubles, vêtements et autres objets abandonnés lors de ses promenades, près de chez elle à Londres, ou sur le chemin de son atelier à Deptford. « Je ne cherche pas activement quelque chose en particulier, mais je les découvre par hasard, et ils prennent alors tout leur sens ; ils stimulent mon imagination », explique-t-elle. « C’est ainsi que j’ai l’impression que nous donnons du sens à nos vies. »

“A Long Long Time Ago” (2022), viscose thread embroidery, old socks, textiles, wadding, and stainless steel rod, 120 x 60 x 45 centimeters

S’inspirer de l’étrange et du surréel est pour Joo un moyen de transcender les limites de notre perception et d’explorer comment la mythologie et le folklore peuvent offrir différentes voies d’accès à la connaissance et à la sagesse. Elle estime que « même les interactions les plus banales peuvent receler un potentiel de sens et de transformation » et que sa propre expérience de vie entre deux cultures lui a permis d’adopter une approche plus fluide. « Je suis coréano-chinoise et j’ai grandi entre ces deux pays. La culture et les récits de ces pays d’Asie de l’Est façonnent ma mémoire et ma psyché. Mais de la même manière, le fait de vivre physiquement à Londres et la rencontre concrète avec certains objets sont ce qui fait naître certaines images ou idées », confie-t-elle.

À l’instar de nombreux artistes attirés par les objets trouvés, Joo explique qu’une partie de l’attrait d’un matériau oublié ou mis au rebut réside dans la vie qu’il a menée avant d’entrer en sa possession, ajoutant : « Je dois imaginer, construire et trouver un sens à des objets qui ont leur propre histoire. Bien sûr, je ne découvre pas toujours un objet qui m’attire, mais j’ai toujours d’autres idées créatives issues de mon imagination vers lesquelles je peux me tourner. »

“For Those Who Wade” (2025), viscose thread embroidery, suede boots, and stainless steel rod, 190 x 100 x 16 centimeters. Image courtesy ai. gallery, London

L’échelle est également importante pour Joo, et plusieurs œuvres sont aussi grandes que l’artiste elle-même. La hauteur et le poids confèrent une présence qu’une œuvre plus petite accrochée au mur ne peut égaler, incitant les spectateurs à contourner les sculptures et à évaluer la taille des œuvres par rapport à leur propre corps. « Les sculptures les plus grandes me semblent d’autant plus envoûtantes en tant qu’artiste, depuis le processus de conception jusqu’à la production, en voyant ce qui vivait autrefois dans mon esprit venir habiter un coin de mon atelier sous la forme d’un être pleinement animé », explique-t-elle.

Si vous êtes à Londres, passez chez Ruup & Form avant le 13 novembre pour découvrir l’exposition personnelle de Joo, intitulée *Bodily Inbetweenness*. Début 2027, ses œuvres seront également exposées à la Harley Foundation, dans le Nottinghamshire. D’ici là, suivez son parcours sur Instagram.

Associés à de l’argile et à du fil de viscose brillant, ces objets trouvés se transforment en sculptures étranges qui mêlent souvent des corps d’animaux à des éléments d’ameublement domestiques. Des figures à taille humaine, revêtues de costumes à franges blanches et beiges, s’affalent sur le sol ou se tiennent calmement adossées au mur, comme si elles attendaient qu’on leur adresse la parole. D’autres œuvres fusionnent de la même manière des parties du corps avec des formes inhabituelles, notamment l’arc ocre chaussé d’une botte noire de « For Those Who Wade » ou la jambe totémique surmontée d’une table en bois sculpté dans « Murmur ».

Bill Debouillard , le 19/10/2026 d’après Colossal
Woo Jin Joo -
Bodily Inbetweenness

“Murmur” (2025), viscose thread embroidery, a wooden table, and ceramic, 160 x 35 x 27 centimeters. Image courtesy of ai. gallery, London

17.10.2026 à 19:33

Parce que c’était nous : éloge de l’indivisible / Sur "La meilleure" d'Emmanuelle Lambert

L'Autre Quotidien
En se penchant sur l’amitié, et en particulier sur ce qu’est une « meilleure amie », Emmanuelle Lambert se doute d’emblée qu’elle va au-devant de mystères peut-être insolubles. Faut-il définir d’abord l’amitié, puis cette particularité qu’est, que serait la « meilleure » amie, une particularité qui à première vue semble instaurer une hiérarchie – alors qu’en amour les choses paraissent plus simples, que l’unique y est la règle (du moins le temps qu’il dure…).
Texte intégral (839 mots)

En se penchant sur l’amitié, et en particulier sur ce qu’est une « meilleure amie », Emmanuelle Lambert se doute d’emblée qu’elle va au-devant de mystères peut-être insolubles. Faut-il définir d’abord l’amitié, puis cette particularité qu’est, que serait la « meilleure » amie, une particularité qui à première vue semble instaurer une hiérarchie – alors qu’en amour les choses paraissent plus simples, que l’unique y est la règle (du moins le temps qu’il dure…).

Mais Lambert n’est pas dupe. La naissance d’une amitié, si elle est nébuleuse, relève également de l’évidence, mais surtout elle s’inscrit dans un contexte, et n’est sans doute possible et réalisable que parce qu’un certain nombre de facteurs permettent son éclosion.

En l’occurrence, ainsi qu'on va s'en rendre compte à la lecture de La meilleure, les facteurs sont nombreux : ayant quitté Paris pour la banlieue, Lambert est « la nouvelle ». Maïra, elle, avance, telle une jeune fille proustienne, portée par son prénom inhabituel. Son père, en outre, est écrivain (et aussi maoïste), et a plusieurs points communs avec celui de l’auteure. Maïra est argentine, nimbée donc d’une aura indéfinissable aux yeux de son amie. On pourrait continuer d’égrener les points qui, une fois reliés, donneraient à voir une toile propice à une amitié, à la création de ce que Lambert appelle un « duo ».

Mais le propos du livre préfère alors se déplacer et traduire cette amitié en éducation. Quelque chose, dans l’amitié (son évidence, d’abord, puis son entretien, sa « cultivation »), permet à la fois, quand elle naît jeune, de permettre à l’enfance de perdurer, et à l’adulte d’émerger autrement, grâce aux jeux de miroir qui s’instaure dans le duo. Or les deux amies vont traverser toutes sortes d’épreuves (divorces, relations toxiques, persécution politique, exil…) et c’est dans le partage de ces épreuves que leur amitié s’enrichit.

Tout cela transfigure dans le livre de Lambert, laquelle cherche aussi à penser ces années d’amitié à l’aune de la trace, en l’occurrence la photographie avant que, dématérialisée, elle s’éloigne de l’instant pour dériver dans d’exponentiels nuages. La photo comme souvenir du moment passé, mais aussi souvenir de l'acte photographique, mais aussi archive qu'on exhume ou pas, qu'on oublie, retrouver, perd, comprend, ne sait plus lire, etc. Toute une alchimie fragile.

Il s'agit donc d'exposer les efforts visant à déplier ce qui perdure, d’autant plus que ce qui perdure ici forme nœud, puisque l’amitié est lien. Mais ce livre n’a pas de visée sociologique (même s’il sait subtilement éclairer les parcours), il se veut avant tout une traversée (et peut-être, aussi, une déclaration). Traversée des décennies, des lieux – déclaration d'amitié, par le texte et l'image. Une façon de dire – d’écrire – que c’est en forgeant des alliances qu’on réinvente un rapport au temps. 

Claro, le 19/10/2026
Emmanuelle Lambert, La Meilleure, éditions lamaindonne,

11.10.2026 à 17:52

Mission de l'ombre de Thomas Pynchon

L'Autre Quotidien
Shadow Ticket/ Mission de l’ombre : une enquête sur l’enquête, en quête de véracité à condition qu’elle soit multiple. Soit le dernier roman en date de Pynchon, écrit en quatre parties, toutes aussi ahurissantes les unes que les autres. Mais pas seulement : face à cet Objet Littéraire assez Difficilement Identifiable nous sommes allés discuter avec le traducteur pour vérifier quelques pistes. Sachez toutefois que, quand la vérité est en carton, les milices sont dans la rue.
Texte intégral (4163 mots)

Shadow Ticket/ Mission de l’ombre : une enquête sur l’enquête, en quête de véracité à condition qu’elle soit multiple. Soit le dernier roman en date de Pynchon, écrit en quatre parties, toutes aussi ahurissantes les unes que les autres. Mais pas seulement : face à cet Objet Littéraire assez Difficilement Identifiable nous sommes allés discuter avec le traducteur pour vérifier quelques pistes. Sachez toutefois que, quand la vérité est en carton, les milices sont dans la rue.

Il y a d’abord le propos apparent (résumé par la quatrième de couverture) - que voici : Milwaukee, début des années 1930, à quelques encablures de Chicago. Hicks McTaggart, ancien briseur de grève devenu détective privé, se voit confier une mission d’apparence routinière : retrouver l’héritière d’une grande fortune de l’industrie fromagère qui a fugué avec un clarinettiste de swing. Lassé des affaires conjugales, Hicks préférerait enquêter sur la retentissante explosion d’un camion d’alcool de contrebande au bord du lac Michigan, car la fin de la Prohibition approche et des heures sombres s’annoncent. Mais Hicks n’échappera pas à sa mission initiale, et le voilà embarqué sur un paquebot transatlantique, pour finalement atterrir en Hongrie, bien loin de son cher Milwaukee et des pistes de danse et de bowling qu’il affectionne tant.
Bientôt le FBI s’en mêle, suivi par la mafia, les nazis, des agents soviétiques, le contre-espionnage britannique, des praticiens du paranormal ou encore des motards hors la loi… alors que Hicks ne cesse d’éprouver cette persistante impression qu’on le mène partout en bateau.

Sur un tempo grisant, ponctué d’argot d’époque et de parodies musicales, Thomas Pynchon prend pour la première fois pour décor les États-Unis de l’ère du jazz et l’Europe de l’entre-deux-guerres, dans un monde qui s’apprête à basculer. Mission de l’ombre dynamite les codes du roman noir pour mieux nous confronter à la montée du fascisme dans nos sociétés et esquisser des lignes de fuite tous azimuts.

Daphné/ Rita Hayworth

La déconstruction du roman noir en affichant les lieux et les époques : on commence Hammett et on finit Ambler - peux-tu développer ?

NR : Le Masque de Dimitrios d’Eric Ambler peut avoir été une source indirecte d’inspiration pour la partie européenne de Mission de l’ombre, mais ce n’est qu’une hypothèse. Quand j’entends l’excellent Benoît Tadié parler du roman noir américain, je me demande si le roman noir, avec les premières nouvelles parues dans les magazines pulp, Black Mask etc., Little Caesar de W.R. Burnett, Dashiel Hammett, n’offre pas dès ses tout débuts les armes de sa propre sempiternelle déconstruction !

Un roman d’intertextualités maîtrisées - mais sous -jacentes. Jamais lu un tel ouvrage qui se déroule à son propre rythme -sans équivalent dans le roman contemporain ( ce qu’avait raté Dylan avec Tarentula ) - et qui oblige sans cesse à une lecture multiple, très perturbante avec ses rebonds sans fin mais qui avancent de front.

NR : Tu as raison de souligner que ça avance. Mission de l’ombre progresse vite dans de multiples directions et surtout selon une configuration impossible à anticiper. J’ai beau le lire et le relire, je suis frappé aussi par la densité de l’action proprement dite, le tout vu d’une position confortablement peu élevée dans le ciel, comme observé à travers de délicats nuages ondoyants par Glow Tripforth del Vasto, juchée dans son autogire !

Un humour incroyable qui fait du Lego partout en amenant des sens inattendus qui rebondissent pas forcément là où ton les attend . La discontinuité dans la continuité … 

NR : L’idée du Lego me plaît bien parce qu’elle suggère un jeu de construction et la possibilité d’assemblages multiples. En humour, tout est tellement question de rythme, de tempo, de delivery, comme on le dit des comiques qui font du stand-up. Ce n’est d’ailleurs sans doute pas un hasard si l’expression pick-up & delivery revient si souvent dans le roman – une douzaine de fois au moins : il s’agit de ramasser et de livrer, de récupérer et d’acheminer des gens ou des marchandises. Pynchon pratique le pick-up & delivery avec ses personnages, ses visions, les recoins de l’histoire qui le fascinent. . . Exemple qui me revient à l’esprit (à propos d’esprit, à noter que c’est dans la revue Mind que sera publié en 1908 l’article décisif d’un philosophe idéaliste anglais, j’y reviendrai) : à la fin du chapitre 26, on a le droit à ce calembour lamentable (que j’adore) : « why brewed, as Schlitz said to Pabst ». Bon, je rappelle qu’on est en pleine Prohibition, les producteurs de bière tâchent de se recycler, et là on a du Pynchon concentré, que l’on apprécie d’autant mieux si on se souvient que Schlitz et Pabst sont deux brasseries, et qu’en lisant brewed ( le prétérit de brew, brasser), on entend brood (ruminer, broyer du noir). Je laisse à la lectrice le loisir de voir l’adaptation française !

Artie Shaw/ Hop Wingdale

On a ici à faire à des personnages qui passent d’enveloppes en enveloppes - et pas qui se développent - tous agis par des circonstances aggravantes et des causalités diverses toujours extérieures. Est-ce un sens de l’histoire où une manière de raconter autrement.

NR : Je ne suis pas convaincu par l’idée que les personnages ne se développent pas – compte tenu de leur faible temps de « passage à l’écran », si on peut dire, on sent que chacun est sur une trajectoire ; aucun n’est figé. Que ce soit Daphné, Stuffy, Euphorbia, Lefty Flaschner, Godwin Zipf, Alf et Pip Quarrender, Csongor l’apprenti vampire, Ooly Schaufl l’ancien copain de lycée, Bruno Airmont, et même April, dont les sentiments vacillent, la plupart des personnages font l’objet de tiraillements internes, ils évoluent ou pourraient évoluer. C’est ce qui est absolument bluffant chez Pynchon : cette capacité à nous faire vibrer au diapason des sentiments des unes et des autres. Chaque fois que je relis la lettre finale de Skeet, qui clôt le roman, j’ai un petit pincement de cœur, parce que d’une part je ne peux pas ne pas entendre Thomas Pynchon nous dire au revoir, et d’autre part parce que cet ex-eune gars des rues de Milwaukee nous annonce que, grâce à l’aide financière de Lew Basnight, (rencontré dans Against the Day), accompagné de son amoureuse Zinnia, il va pouvoir entreprendre le grand voyage vers la Californie. Or nous, lecteurs et lectrices attentifs, savons, ou en tout cas devinons, qu’il aura pour fils Zoyd Wheeler, qu’on retrouvera un matin d’été 1984 à la première ligne de la première page de Vineland ! ( celleux qui aiment pratiquer à leurs heures perdues la mathématique pynchonienne, et qui savent que le prénom à l’état civil de Skeet est Loyd, pourront aisément démontrer l’équation suivante : Zinnia + Loyd = Zoyd !)

Autrefois ( Claro ? ), on disait de Pynchon qu’il était l’écrivain de l’Amérique telle qu’elle devrait être et qu’elle pourrait devenir. Aujourd’hui avec le trumpsime crétin les fachos de tout poil s’en donnent à cœur joie, tout partout. Penses-tu qu’avec ce décorum années 30 Pynchon prend tout le monde à rebours pour parler du futur/ présent - et du fascisme ?

NR : Mission de l’ombre est le théâtre d’un jeu d’échos qui semble réverbéré par ce qu’on appelait il y a un siècle aux Etats-Unis la thrill box, les premiers postes de radio, les transistors : la boîte à frissons ! et ça rebondit ! donc oui, on a droit à des reflets du passé, à des coups de sonde dans le présent, à des aperçus de futurs possibles. . . mais, en apparence, vus du passé, ce qui crée des systèmes de vagues et de reflets qui à leur tour génèrent d’autres échos. Avec ses références aux plutes, aux straw boxes de Milwaukee, à la city mobility, mais aussi aux black & tans et aux speaks, Pynchon se montre d’une formidable précision, il développe une façon de montrer l’action en dynamique, il peaufine une focale en mouvement perpétuel entre le très proche et le carrément global, et il réussit le tour de force d’embrasser large et profond. À propos de baiser, ce n’est peut-être pas tout à fait un hasard si le grand spécialiste de l’apport-assport à Budapest s’appelle Zoltan von Kiss.

Shirely Temple / Squeezita Thickly

Milwaukee, New-York, Budapest, la Transylvanie et Fiume : on passe de la fin de la Prohibition à la ville -monde pour se faire littéralement embarquer vers l’Europe, comme si la solution au problème américain se trouvait/dévoilait en Europe ? Comme si le héros poussé par la fuite de l’héritière fromagère en quête de liberté devait refaire la route de la précédente occurrence fasciste ?

NR : C’est délicat de tirer une morale d’un roman de Pynchon, ou de plaquer une pensée explicite, qui serait ce que « l’auteur a voulu dire », je ne m’y risquerais pas ! Il a choisi de ne pas commenter son œuvre. Ce qu’on peut dire, c’est qu’il y a par deux fois dans Mission de l’ombre l’apparition de quelque chose qui ressemble à la Statue de la Liberté : la première fois, c’est une friandise offerte aux immigrants transitant par Staten Island, et Hicks se demande par quel bout commencer à la croquer ; la deuxième fois, c’est une immense structure au milieu de la mer, difficile à identifier, et à ce stade on a compris que l’Amérique telle qu’on l’a connue n’existe plus.

Autre mode à rebours du livre, son jazz klezmer qui va s’échouer en Europe perturbé par les fascistes à la chasse au juif - c’est normal pour l ‘histoire contée façon copie de Bix Beiderbecke et cela s’effrite en glissant façon Gatsby au pays des espions qui ne savent pas/ ne veulent pas swinguer.

NR : Les beatniks, en tout cas Kerouac, voulaient écrire une prose bop ; Pynchon instaure une manière de phrasé swing où un certain nombre de personnages sont comme une réverbération de références que nous avons plus ou moins : Hop Wingdale reflet d’Artie Shaw, Squeezita Thickly reflet de Shirley Temple, Daphné reflet de Rita Hayworth, Hicks reflet de Lon Chaney Jr etc. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout s’effrite, tout se recompose !

Lon Chaney Jr/ Mc Taggart

A tirer un fil littéraire américain, on y détrâme Joyce et Dos Passos pour le flot de conscience dépassé, Brautigan pour l’illumination poétique du Privé à Babylone, le Burroughs mordant d’avant les cut-ups et le Kurt Vonnegut du Breakfast du champion pour la satire des USA . Pynchon se pose là au carrefour/synthèse d’une littérature qui explose les contours pour se redéfinir sans cesse et avancer vers un futur - toujours possible ; à toujours dire le monde dans ses relations les plus troubles les plus bizarres - et surtout, les plus drôles.

NR : Pynchon s’est exprimé dès l’introduction à Slow Learner (L’homme qui apprenait lentement) sur ses hypothétiques influences littéraires, mais ce qui frappe c’est une sorte de triangulation entre à la fois :
1/une curiosité pour une histoire toujours à dénicher (des faits historiques méconnus, des angles morts de la science historique…),
2/ un art de relier les événements et les époques entre eux, d’effectuer des rapprochements hardis ou saugrenus et, enfin,
3/ une capacité à faire naître des personnages à la personnalité aussi intense que leur patronymes sont hauts en couleur.
Le paradoxe c’est qu’effectivement Pynchon semble avoir assimilé un nombre considérables d’influences, qui vont bien au-delà de la littérature, mais aussi qu’il offre à chaque paragraphe une vitalité exceptionnelle qui est sa voix à lui totalement unique, cette voix qu’il avait déjà en 1963 avec V. Il est drôle, assurément, et pas une page de Mission de l’ombre qui ne prête au fou-rire. Je me demande si une clé pour comprendre le caractère absolument unique de son écriture et la structure prodigieuse de ses romans n’est pas sa vision du temps, un temps qui serait irréel. Irréel parce que les descriptions que nous pouvons en faire sont soit contradictoires, soit circulaires, soit insuffisantes. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas tout à fait un hasard si le personnage principal de ce livre, le détective privé Hicks, a pour nom de famille McTaggart. . . McTaggart qui est également, ô surprise !, le patronyme du philosophe idéaliste anglais, auteur de l’article L’irréalité du temps (1908) !

Enfin, en quoi avoir écrit La Dissipation t’a-t-il aidé à devenir le détective de son écriture ?

NR : La phase préparatoire à la rédaction de La Dissipation (Inculte 2018) a été comme si je m’étais immergé dans The Dylanogogists, Adventures in the Land of Bob, de David Kinney, Simon & Schuster, 2014) après avoir écouté Bringing It All Back Home pendant une nuit entière : exaltation ! fièvre ! égarement. . . il s’agissait de mettre ma propre fascination pour une œuvre en regard avec d’autres formes de fascinations d’autres personnes pour la même œuvre. Chacun lit Pynchon comme il veut, bien sûr -- à l’envers ou la tête en bas, en sautant des pages ou en relisant cinq fois de suite le même livre -- pourquoi pas ? -- mais le « lecteur idéal » de Pynchon attrape forcément à un moment donné le goût de savoir ce qu’il y a derrière, et là s’ouvre un dédale assez vertigineux de coulisses, de faux plafonds, de chausse-trappes et de miroirs en trompe l’oeil. Le souci de l’interprétation et de la suspicion appartiennent à des tournures d’esprit qui peuvent mener à une meilleure compréhension d’un texte, mais aussi à des formes plus ou moins sévères de doux délire, de pétages de plomb ou de folie furieuse, voilà ce que m’a enseigné non pas tant l’écriture de La Dissipation, mais plutôt les vastes recherches liminaires, quand je me suis retrouvé à errer aux confins troubles de Pynchland !

Vous aurez donc entrevu ici que la galaxie Pynchon ne se prête jamais à la réduction, mais toujours à de nombreuses ouvertures. A chacun sa lecture et à chacun ses découvertes. Livre immense, je précise.

Jean-Pierre Simard le 12/10/2026 avec interview de Nicolas Richard la veille… 
Thomas Pynchon - Mission de l’ombre - Christian Bourgois éditeur
Traduction de Nicolas Richard

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