22.05.2026 à 10:39
De Moby Dick à Robinson Crusoé, laissez tomber les #booktok ou #bookstagram : suivez le croque-mort.

Texte intégral (2673 mots)
Hors du monde, le 6e tome de la série Stern sort cette semaine, et les frères Frédéric & Julien Maffre continuent de nous surprendre à chaque nouvel opus. Le croque-mort, désormais sans emploi, se retrouve piégé sur une île qui tourne au huis clos horrifique avec des livres pour seule consolation. Des livres vraiment ?
« La crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent. » Cette phrase tirée de Robinson Crusoé de Daniel Defoe donne le ton de ce T6, Hors du monde, où Elijah Stern sert de monnaie d’échange à un trafic d’armes et se retrouve malgré lui prisonnier d’une poignée de rebelles cubains préparant une insurrection.
Planqués sur une île au large de la Nouvelle-Orléans, le petit groupe va être progressivement décimé par une menace invisible et Stern se retrouve encore une fois là où il ne faut pas.
À chaque nouvelle histoire, le duo tente de croiser son univers avec un nouveau genre et pour ce titre c’est le thriller qui s’invite après avoir fait évoluer leur personnage dans un polar, une comédie chorale, un western, un récit gothique et un récit de braquage [en savoir plus en parcourant notre article sur l’ensemble de la série ici].
Si chaque histoire peut être lue de manière indépendante, l’histoire d’Elijah Stern se dessine en filigrane, avec à chaque fois quelques bribes de son passé, de son histoire au détour d’un détail ou d’une conversation. Car les auteurs ont fait le pari de ne pas utiliser de flash-back ni d’artifice narratif pour donner corps à Stern, ses actions, ses paroles et ses lectures suffisent.
Pour Hors du monde, Julien Maffre a travaillé ses personnages de manière à les rendre plus inquiétants et que Stern se détache particulièrement sur chaque planche. Que ce soit par la morphologie ou des jeux de lumières, il crée une dualité constante qui prendra tout son sens dans les scènes de tension.
Depuis le début de la série, il propose des visages marqués presque cartoonesques parfois dans des décors très réalistes. Son trait rehaussé de lavis avant de passer à la couleur donne un ton suranné qui colle parfaitement avec le projet de mettre en lumière un personnage qui évite l’action.
Stern, un lecteur avant tout
La référence au roman de Daniel Defoe n’est pas anodine car depuis le début de la série, Julien & Frédéric Maffre jouent avec les références culturelles de leur héros lecteur. Je vous propose un petit tour d’horizon de tous les easter eggs littéraires de la série.
Dans le T1, Le Croque-mort, le clochard et l’assassin, tout commence avec un livre, Moby Dick d’Herman Melville offert par Lenny à Stern contre le gîte, une découverte pour celui qui n’avait jusque là que des livres de médecine et d’anatomie visibles dans les premières planches. La lecture va changer Elijah qui ne veut plus des dime novel de Colorado Cobb proposés par le marchand —mais on y reviendra— et recherche maintenant de la littérature.
Ce sera le moteur de l’action du T2, La Cité des sauvages, l’action repose sur l’arrivée de Stern en ville pour acheter des bouquins. Une arrivée qui va déclencher pas mal de grabuge mais traversée par cette quête de lecture se terminant par la reproduction de sa liste : Jane Eyre de Charlotte Brontë, Frankenstein de Mary Shelley, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Les Misérables de Victor Hugo, Vie et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, Robinson Crusoé de Daniel Defoe et Les Souffrances du jeune Werther de Goethe. Sans oublier Shakespeare en toile de fond…
Les dime novel « roman à deux sous » écrits par Colorado Cobb dans le premier tome sont au cœur du T3, L’Ouest, le vrai, puisque Stern rencontre Cobb et toute l’intrigue tourne autour de ce personnage gouailleur.
Le T4, Tout n’est qu’illusion, sera l’occasion de mettre en avant Edgar Allan Poe, les livres sur la magie d’Houdini, bouquins sur la sorcellerie et Necronomicon en clin d’œil. Sans oublier la pièce de théâtre au cœur de l’intrigue et le clin d’œil à Vincent Van Gogh dans la pension de famille.
Le T5, Une simple formalité, met en scène un jeune dessinateur et son carnet de croquis qui va suivre Stern tout du long, cette fois pas de roman dans un tome où les mots sont parfois inaccessibles et la langue une barrière.
Et ce T6, Hors du monde, qui s’ouvre sur Stern qui vend ses livres pour payer l’enterrement de sa mule et qui tombe sur une bibliothèque géante perdue dans une île presque déserte…
Stern avait Robinson Crusoé sur sa liste depuis le deuxième volume, il aura fallu quatre volumes et la perte de tout ce qui comptait pour lui pour qu’il le lise enfin ! On touche le cœur du projet de Frédéric & Julien Maffre où rien n’est laissé au hasard dans ces albums qui invitent à la réflexion.
Thomas Mourier, le 25/05/2026
Frédéric & Julien Maffre - Stern - Dargaud
-> Les liens renvoient sur le site Bubble où vous acquérir les ouvrages évoqués.
21.01.2026 à 11:24
Désespérance techno sud-américaine : les "Reminiscencias" de Binary Algorithms

Texte intégral (897 mots)
Conçu entre 2023 et 2025, le premier album studio de Binary Algorithms dépeint une histoire de décadence et de désespoir, où se rencontrent la périphérie latino-américaine, le désespoir de l'absence d'amour et la tragédie de la résistance dans les pays du Sud. Mêlant IDM, dub-techno et électro à des influences UK bass et ambient, Binary Algorithms retrace également la dichotomie des identités « latines », si souvent réduites au « tropical ».
Néanmoins, Reminiscencias ne se limite pas à un seul fil conducteur. Il s'agit d'une cartographie intime des lieux vécus et abandonnés, où se croisent mémoire personnelle et histoire collective. Des coins de rue marqués par l'absence, des pièces à demi éclairées où des voix résonnaient autrefois, des trajets en bus à travers des banlieues tentaculaires, le bourdonnement lointain des marchés s'estompant dans un silence de béton. Les sons qui entourent Andrés – des routes rurales aux bourdonnements sourds de la circulation sur les autoroutes fissurées – se mêlent à des fragments de souvenirs : rencontres fugaces, lettres jamais envoyées, poids des mots non dits. Ces espaces sont imprégnés d'histoires de résilience et de perte, dont l'écho dépasse largement leurs limites physiques.
Chaque composition évolue entre des structures rythmiques abrasives, des passages atmosphériques expansifs et une conception sonore raffinée, évoquant la tension entre résilience et effondrement, nostalgie et futurs qui ne se sont jamais réalisés, utopies promises et vérité impitoyable. Dans cette convergence, le LP devient à la fois un document et une réflexion — un paysage sonore façonné par le temps, la perte et les espaces laissés entre eux.
Et si la comprenette vous fait encore défaut, pensez Trump, pensez Maduro et surtout la guignol de service :Maria Corina Machado, la même affidée qui a refilé son prix à l’agent orange… Plus clair comme ça ?
Jean-Pierre Simard, le 21/01/2026
Binary Algorithms - Reminiscencias - Furatena
09.10.2025 à 17:32
Avec Common Ground, l'ikebana tend vers l'universel

Texte intégral (1620 mots)
Né en 2019, le projet Common Ground à l’ambition de relier les personnes séparées par l'idéologie, la géographie et la culture par le biais de la terre commune que nous occupons. "Avant qu'il n'y ait l'Amérique en tant que pays, ou les États individuels et les identités territoriales qui en découlent et les politiques qui en découlent, il y avait la terre que l'Amérique occupe", écrit Adam Silverman.
“Massachusetts.” Photo by Joshua White. All images courtesy of Inventory Press, shared with permission
Si l'objectif est ambitieux, le principe de Common Ground est simple : Silverman récolte de l'argile, de l'eau et des cendres de bois dans les 50 États, à Washington D.C. et dans les cinq territoires américains occupés - Porto Rico, les îles Vierges américaines, Guam, les Samoa américaines et les îles Mariannes du Nord - et mélange ensuite les matériaux de manière à ce que les substances et leurs origines soient impossibles à distinguer. Ce mélange est à la base des récipients en céramique de l'artiste, qui comprend deux séries de vaisselle et de pots cérémoniels. Il explique à propos de ces derniers : "Les formes ne sont pas subtiles et, bien qu'elles reposent sur des pieds ou des fondations solides, elles sont abîmées, marquées, penchées, montrant les processus qui les ont amenées là. Les sommets sont ouverts, symboliquement prêts à recevoir".
“West Virginia.” Photo by Joshua White
Un nouveau livre publié par Inventory Press célèbre les pots de cérémonie de Silverman, qui sont associés à des arrangements réalisés par des étudiants et des professeurs d'ikebana. Common Ground : Adam Silverman + Sogetsu Ikebana Los Angeles documente le processus de l'artiste et explore l'impulsion à l'origine du projet, en particulier lorsqu'il jette un pont entre les traditions de fabrication américaines et japonaises. Les pages sont remplies de diagrammes expliquant les différences entre les matériaux, d'images de Silverman collectant et préparant ses substances, et de photos des œuvres collaboratives achevées qui montrent une myriade de créations Ikebana émergeant des récipients.
Jean-Pierre Simard, le 16/10/2023
Adam Silverman + Sogetsu Ikebana Los Angeles - Common Ground - Inventory Press
