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03.10.2026 à 09:06

Quand Delpire publie l'essentiel d'Alain Keler

L'Autre Quotidien
« Cette monographie dévoile l’essentiel de son œuvre : de ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Keler a signé des milliers d’images – Lauréat du World Press Photo en 1986 et du Prix W. Eugene Smith en 1997, il explore sans relâche les résonances entre mémoire collective et histoires personnelles. »
Texte intégral (4634 mots)

« Cette monographie dévoile l’essentiel de son œuvre : de ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Keler a signé des milliers d’images –  Lauréat du World Press Photo en 1986 et du Prix W. Eugene Smith en 1997, il explore sans relâche les résonances entre mémoire collective et histoires personnelles. »

Nous étions ce jeudi à la signature du livre paru chez Delpire, livre intitulé tout simplement Alain Keler, livre simple, au format italien d’un tirage 16,5X24,5 cm; c’est un bel hommage à l’homme, au compagnon de route, au témoin, au grand reporter, aux années si conséquentes, au travail accompli sans défaillir, à l’ oeuvre qui en est née.  Ce carnet noir, épais de 204 pages  compte 111 photographies. C’est un livre à l’épaisseur altière faisant le lit d’un voyage constant aux rappels de l’Histoire. La mise en page est très efficace, toute la page est consacrée à la photographie, comme un carnet de voyage. La photogravure signée Les artisans du regard rend justice à cette photographie qui s’est emparée des zones de conflits et des scènes de guerre pour en restituer les drames inscrits dans la profondeur des noirs. Le livre est revêtu d’une couverture noire, d’un bandeau d’argent sur lequel s’inscrit ALAIN KELER en gras. Une postface remarquable signée Thierry Grillet parcourt, à la suite des photographies du livre, les raisons profondes de cette vie en voyage et en donne une approche analytique pertinente de l’œuvre kelérienne.

Depuis plus de soixante ans, Alain Keler arpente le monde, ses fracas, ses zones de conflits, ses territoires de guerre. Sa photographie est un témoignage humaniste puissant, à l’éthique irréprochable. Il rend compte et témoigne. Alain Keler regarde dans les yeux ce théâtre de l’ombre, cette aventure des quotidiens, ces jours sombres. C’est ainsi qu’il œuvre en photographe : il forge des instants où tout repose, ou tout s’inscrit dans une dramaturgie, relevée par la composition instinctive de l’image selon la diagonale et par ce qui se joue devant ses yeux. Son écriture est celle de la tension et du mouvement, dans un silence assourdissant.

Le livre est métaphoriquement une balise qui continue d’émettre à travers le temps, un témoignage dont le sens ne se délie pas de son constat, somptueuse impression des noirs profonds et de cette densité rendue légère, singulière, vivante comme une eau lourde, vivante et mercurielle, crieuse du devoir (de mémoire). Le livre condense ces théâtres de l’absurde, du monde tel qu’il est en ces chemins creux.  Le noème de sa photographie en tant que preuves joue, ici, à plein.

Le livre convoque, appelle, montre, se parcourt, s’échappe de ces territoires de guerre, prend des routes moins abrasives, cherche à faire sens par l’image, vit dans les mains du lecteur pour jouer en son regard, rappelle également cette conscience planétaire des enfants de 68, citoyens du monde, partis à sa découverte.

Quand il est sur ces territoires de guerre, Il  reçoit en ces regards croisés ces corps et ces visages qui sortent du cadre, débordent, comme si une vague les portait en plein naufrage; tout se passe en pleine vitesse, dans cette grande lenteur où la réalité séditieuse saute aux yeux du photographe, ou parait le drame. Une interrogation s’empare du lecteur à mesure que se livrent ces photographies,  un monde chaotique, en ces habits d’un jour, d’un instant, d’une fraction de seconde, s’est inexorablement mis en route. Keler ne cesse de croiser ce théâtre d’ombres en feu,  ces visages énigmatiques, chiffrés, inquiets, obscurs, où passe l’ émotion par une contamination d’un regard qui cherche à regarder ces soleils noirs en face, en témoin. Ce ça a existé et la preuve en est cette image, à l’heure où seules certains montages pouvaient faire mentir la photographie et où toute une presse libre était placée  « sous contrôle », la question étant souvent de comment faire sortir les films exposés et les faire parvenir aux rédactions sans s’exposer à la censure, voire plus…

Les évènements qu’Alain est chargé de photographier ne sont pas toujours issus des eaux furieuses et boueuses des zones de hautes intensités avec leurs cortèges d’ombres fuyantes en perdition.

Dans une autre réalité, le photographe parle aussi de la vie quotidienne, de ce qui peut faire photographie en dehors des grands évènements. A Lisbonne il fait une simple photographie qui « enregistre » une situation, chargée de possibles. Nous sommes au bord du Tage, un ferry ferme l’image par le coin supérieur droit, un passant, un homme jeune avec sa veste en cuir marche de droite à gauche, c’est un premier plan; une femme entre deux âges semble se crisper, prise dans une discussion avec un homme corpulent; on voit son expression sur son visage en semi profil, masse sombre de dos; nous sommes en automne ou en hiver, lumière étale, eaux calmes… scènes de la vie conjugale, scènes en rappel des cinémas du réel, de la nouvelle vague à l’évocation  bressonienne aussi, de ces vies plumeuses d’ange qui furent au centre de ces années 70, dans le sillage de ce qui devait se transformer au fil des jours…voici une brève histoire dont on ne saura rien, mais sur laquelle tout est envisageable.  Lisbonne 1976.

Et bien, la même curiosité, le même regard fait ici photographie en présentant des personnages du quotidien. Ils nous interpellent comme si la fiction, la possibilité du roman s’inscrivait systématiquement au sein de ce que l’image met en place comme éléments du réel et comme parts de cette curiosité, de ce besoin de raconter une histoire. C’est à nous de l’ imaginer, de l’imager en notre for intérieur, d’en prolonger la suite. La photographie est ici un moment de vie, un instant resté ouvert, un fragment du temps, du monde. Dans le monde kélérien, tout s’appelle et se répond, y compris la place que nous y occupons, en tant que récepteurs de l’image.

Je crois qu’une part de l’intérêt profond que nous avons avec l’ œuvre kélérienne est qu’elle précipite notre participation au monde en tant que réalités et fictions, qu’elle nous convoque, nous inclut, demande notre adhésion pour un partage de fusions possibles, de fraternités sans doute, d’idéalisme. On sait qu’Alain a eu une éducation communiste, son appétence pour les foules relève selon Thierry Grillet de ce patronage des jeunesses communistes, qui, bien avant l’effervescence des « camarades » du mouvement de Mai, a pu reconnaître l’influence des films de propagande, vus à un âge où s’impriment en lui ces visages en gros plan, ce noir et blanc où se parle une langue russe qui a la couleur de la révolution, tout cela le détermine à un âge où l’on rêve tout haut et pour longtemps. Il écrit d’ailleurs : “ lorsque nous habitions Clermont Ferrand, des amis nous emmenaient à des meeting communistes. Pendant les discours je m’amusais avec d’autres enfants entre les chaises des spectateurs, et soudain avaient lieu des projections de films de propagande en noir et blanc, avec le commentaire presque chanté en russe, très belle langue. J’étais fasciné par tout cela, le noir et blanc et les cadrages rigoureux sans doute au 50 mm, la langue. Je pense que cela a été à l’origine de ma pratique photographique. Beaucoup plus tard apparut Henri Cartier Bresson et sa pratique photographique très rigoureuse…au 50! .”

Pourrait-on voir dans l’œuvre d’Alain Keler une œuvre à la fois organique et pathétique, signifiante et émotionnelle, dialectique et résiliante. Dans  ce procès d’une intimité rêvée avec le monde, Alain Keler est ce héraut moderne, porte ce message d’ un témoignage dans une certaine organicité de sa photographie, puisque tout y bouge, tout circule comme dans un film aux séquences et aux personnages qui apparaissent, passent, et disparaissent selon le temps de leur brève histoire… Comment ne pas penser que tous, nous soient destinés en particulier dans ce travail d’un relèvement, pour que le message humaniste ait cette force du combat, pour qu’il nous touche au cœur, nous traverse, nous emporte au delà des scènes photographiées vers un refus des violences guerrières, quand il s’est agi des théâtres de guerre, ou vers cette autre constat de la vie ordinaire prise dans une chronique ouverte sur la fiction.

Et cette organique grandeur du témoignage a été l’occasion d’un jeu avec l’image, faire défiler les pages pour que s’anime quelque chose de leurs dialogues secrets avec l’époque, avec soi. Ces photographies sont-elles plus que des photographies, quand elles ont ce pouvoir des fantômes, des ombres, d’avoir marqué le temps de leur empreinte, d’être un lien si puissant qu’il met en mouvement la puissance de l’imaginaire dans un jeu courbe avec toute psyché, de ne pas être muettes et de dire beaucoup, sur toute face du monde:  Sarajevo, Iran, Éthiopie, Israël, Gaza, Salvador, Guatemala, Cisjordanie, USA, Pologne, France, Tchétchénie, Uruguay, Irlande.

Au delà de cette possibilité d’aller plus loin analytiquement sur les croisements productifs de la psyché kélérienne et de la vie, la question du photo-journalisme est évoquée au premier chef. C’est curieusement ce qu’en dit aussi Éric Bouvet le 21 septembre 2021 dans Hors cadre. Par une sorte de résonance magnétique, un propos se poursuit d’une pratique à l’autre dans une conception humaniste qui ne déroge pas à son éthique et qui raconte ce que vit intimement le photographe, toujours au bord d’un gouffre, en pleine introspection, en plein témoignage, car lui aussi vit ces réalités en direct : « Témoigner et s’interroger, questionner le public et le bousculer, tel est mon rôle depuis quarante ans. Avec une ligne de conduite claire : s’en tenir aux faits, tout en respectant la dignité des personnes photographiées. Car ce sont elles qui font les images que les livres d’Histoire retiennent. Souvent gérer l’absurdité, ce qui est loin d’être évident. Aujourd’hui, la donne n’a pas tellement changé, malgré les technologies avancées. Il faut toujours marier l’excellence objective de la prise de vue, à la subjectivité du point de vue. Et surtout garder en soi que la meilleure image n’est pas encore faite. Il faut la chercher. Et si tout le monde s’accorde à dire que, de nos jours, le temps s’accélère, voilà une bonne raison pour le photographe de démontrer que l’on peut encore le figer. Et s’arrêter sur l’image. »

Alain Keler a un vrai talent de conteur, textes et photographies; c’est un voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l’image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée, au sommet d’une intensité, à ce moment décisif et intime. On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives.

Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse, pour qui veut s’aventurer de nuit à la rencontre de l Histoire de ces soixante dernières années pour y lire le tragique des situations dans une dramaturgie sans pathos, habile comme le vol d’un de ces crieurs du devoir, ou pour  s’enchanter de ses petites histoires, qui nous rappelle plus simplement à la vie.

Écoutons le…

Alain Keler chez Delpire 17Sept 2026.m4a

Pascal Therme, 5/10/2026

Alain Keler - Monographie - éditions Delpire

27.09.2026 à 12:54

Arles rétrospective Alain Keler

L'Autre Quotidien
Cette rétrospective commence par ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Alain Keler photographie le monde en grand reporter. Il a été présent sur une partie de l’actualité internationale pendant des années. Have a look !
Texte intégral (4163 mots)

Cette Rétrospective commence par ses images de jeunesse, ses grands reportages pour les agences Sygma et Gamma, jusqu’aux projets de photographies sociales dans les communautés Roms de Slovaquie ou dans la Creuse. Alain Keler photographie le monde en grand reporter. Il a été présent sur une partie de l’actualité internationale pendant des années. Have a look !

L’exposition arlésienne réunit quelque 160 tirages en noir et blanc, réalisés selon le procédé piézographique. Elle se poursuit jusqu’au 4 octobre 2026, sous le commissariat d’Olivier Monge. Elle connaît un vif succès : plus de 50 000 visiteurs à ce jour, selon les chiffres avancés par l’agence Myop, dont Alain est un membre fondateur éminent. C’est dire le succès de cette immersion du photographe dans l’Histoire et sur toutes faces du monde.

Il est alors équipé de son Leica et de films noir et blanc. Les agences lui demandent de photographier en couleur et au téléobjectif. En plus de ces commandes, il photographie en noir et blanc et pour lui même cette actualité, mais d’un point de vue décalé, un point de vue d’Auteur. Si il est un témoin imparable de la violence guerrière de l’histoire et des morts qui l’ont accompagné tout au long de ces décennies, son écriture photographique, en dehors de tout voyeurisme, de tout effet, privilégie proximités des visages, mouvements des corps, respect de l’identité des personnes photographiées dans un rapport digne et respectueux.

Son témoignage est celui d’un homme plongé aux racines des mouvements de foule, des scènes de deuil, de déportation, d’arrestation, d’élections truquées, pour en montrer toute l’ineptie, tout le drame qui s’y joue.

La rétrospective mentionne ces conflits armés, de l’Iran à l’Arménie, de la Cisjordanie à Gaza, du Kosovo à la Crimée, du Guatemala à la Russie, sans oublier le monde libre incluant un travail plus documentaire sur la communauté noire du delta du Mississippi et des lieux où se joue encore le Blues, en marge, en  communauté restreinte, c’est Juke Joint Blues.  

Qu’il montre les théâtres d’opérations, qu’il traverse l’Amérique du Sud ou qu’il s’intéresse aux différentes communautés oubliées, son écriture dépasse les catégories a priori du photo-journalisme et du documentaire. Sa photographie s’inscrit dans un plan plus large, celui d’une œuvre au chevet d’une humanité prise dans la tempête où tout est vitesse, tensions, irruptions des visages, où parait cette indignation, cette révolte devant l’ injustice. C’est encore là où peut jouer une conscience humaniste, sans appartenir au spectaculaire, au spectacle. Il s’agit toujours d’une Vérité qui s’inscrit par l’image dans le constat global de cette autre histoire, qui est celle des « invisibles », des « sacrifiés, de ce peuple de l’abîme voué, emporté par son funeste destin.

Dans cette problématique, eu égard à sa propre histoire, par sa mère fuyant la Pologne, migrant vers la France pour s’installer en Auvergne à la fin de la dernière guerre. Alain Keler est né en Auvergne en 1945, c’est un enfant de l’exil et de l’immigration. N’y a-t-il pas aussi dans son œuvre de photographe sur 60 ans, la situation des chocs de l’Histoire dans la traduction des personnages et leur propre histoire, la réfraction de tout un imaginaire touchant au départ, à l’exil, comme on le voit dans la photographie ci dessus, Roumanie 1995, ou celles de valises toujours prêtes, de personnages happés par le vide de la solitude ou de l’errance ? 

N’est-ce pas aussi une raison profonde qui fait sens au fond du constat qu’établissent ces images venues du fond de l’Histoire et qui voyagent aussi, irrémédiablement en nous, comme si Alain avait réussi à nous entrainer au plus loin de sa destinée , dans le souffle prométhéen de son aventure, vers cet avers du monde qui apparait au terme de sa photographie dans tout son sens. L’image est devenue métaphore, preuve de vérité. Elle joue avec notre imaginaire, miroir au cri perçant, elle s’inscrit dans la psyché collective  de ce fond d’humanité qui nous est propre.

L’acte photographique se nourrit de cette recherche d’une solidarité entre les êtres, ces personnages qui passent si vite entre les vues du photographe et qui appartiennent à ce fond des oubliés, des invisibles, touchés par la disgrâce des évènements. Alain Keler s’éprend, avant même que les films ne soient développés, de l’ inertie de ceux qu’il a croisé, photographié. Qui sont ils, que deviennent-ils, où vont-ils, questions restées souvent en suspens, et dont l’inquiétude repose toujours au fond de ses images quand il a croisé ces regards de perdition.  Sans doute faut-il chercher en soi tout l’espoir possible au plus profond de soi pour passer les peurs et les angoisses liées à la mort, aux exécutions sommaires, aux emprisonnements, à tout ce qui s’est pratiqué d’horreur en ces temps corrompus, déchus, dévoilant la réalité de cette Histoire politique des cinquante dernières années et de ses traumatismes.

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Si, un jour nous nous sommes retrouvés victimes d’un préjudice, d’une persécution, d’une voix de fait, d’une agression, alors nous entrons dans ce panthéon des blessés de Keler, nous sommes ces visages qui voyagent, apparemment impassibles ou transpercés par l’inquiétude, une fraternité en découle. Il nous appartient de nous insurger ; c’est à mon avis ce en quoi la photographie d’Alain Keler est précieuse parce qu’elle permet l’identification, ce « je est un autre », cette solidarité des rejetés, des proscrits, de ceux qui savent ce que le mot souffrances signifie dans leur chair. L’humanité de Keler rejoint son humanisme, il partage, il est un de ces justes qui s’échappent pour témoigner. C’est un évadé, hors des camps de rétention, de concentration, des prisons hurlantes, c’est un homme libre, qui ne fuit pas ses origines.

Où se situe le début de l’Histoire, quand a t-il commencé à en mesurer les chocs, question de l’origine à laquelle semble vouloir répondre l’œuvre et le témoignage kélérien sur 60 ans. Pendant cette période de plus d’un demi-siècle son oeil perçant trace une autre route dans le destin des partages qui n’occultent rien, qui interpellent vivement ce que nous sommes encore aujourd’hui: les témoins insurgés d’un temps des assassins .   Le constat de cet état du monde ne cesse en réalité de demander réparation, et ce, depuis l’abjection de ce temps de l’holocauste et du renversement symbolique de l’ordre du monde, sa projection vers le chaos et la destruction.

 Qu’est devenue, que devient la Condition Humaine, en cette époque?

C’est la question d’actualité forcément pertinente que pose l’œuvre kélérienne.

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Alain Keler écrit son journal d’un photographe, ce faisant il produit des textes à l’écriture fine et soignée, qu’il faut lire absolument pour découvrir ce roman permanent qui se nourrit de la vie.  Quand il arrive à New-York tout jeune homme il écrit dans ce journal intime, cette mémoire qui fera histoire plus tard: « Dimanche 13 juin 1971. NewYork. Je suis arrivé aux États-Unis le 3 avril 1971 pour les beaux yeux d’une jeune Américaine rencontrée pendant mon long périple en Asie et au Moyen-Orient. Je commence à être mordu par la photographie. Pour vivre, je fais toute sorte de boulots grâce à Stanley, un New-Yorkais qui a une agence pour l’emploi – Stanley Employment agency – trouvée en me rendant à l’immigration pour prolonger mon visa. »  extrait de Journal d’un photographe.

Il écrit, renseigne, commente, s’interroge, répond aux questions qu’il se pose. Ces textes en marge des prises de vues sont d’un grand intérêt car ils participent de sa photographie, l’éclairent, parlant de ce qui s’est passé autour, avant, pendant ces temps de l’immersion et des évènements qu’il a traversé… Il en conclut:   » Je commence à réaliser que la photographie n’est pas seulement l’acte de faire des photos, que c’est une philosophie à part entière, qu’elle guidera la vie du photographe pour le meilleur ou pour le pire, qu’elle façonnera sa pensée et ses actes, ses envies et ses fantasmes, ses désirs, ses folies. Elle canalisera ses névroses, deviendra psychanalyse, et nous aidera peut-être à mieux comprendre le monde. » Alain Keler, Journal d’un photographe.

Autour de cette introspection permanente liée à l’écriture de son journal, Alain participe du mouvement dialectique entre connaissance de soi, redressements et un monde meilleur, plus clair. En s’améliorant soi même, le monde s’améliore également. Cette part philosophique a sans doute été inspirée par ce fond de culture populaire des années 70 entre autres et de l’influence de Gandhi ou de Jung, Confucius ou Platon.

Cet éveil porte le rêve de sa photographie hors du cauchemar de l’Histoire. L’œuvre qui s’est formée est une contribution formidable à cette conscience qui devient planétaire, au fil du temps. Elle  trouve comme point d’équilibre la Vertu de cette justesse d’expression dans une écriture photographique pertinente. En s’adjoignant un vrai talent de conteur. Alain Keler est ce voyageur du pays voyagé, de l’autre côté du miroir, du coté de l »image, arrêtée dans sa course comme un soleil à son apogée.

On le retrouve encore aujourd’hui dans toute son actualité, quand il raconte d’une voix assez joueuse et profonde ces petites histoires au climat si proche du nôtre, dans la transparence du temps. Son humour nous rend toujours à nous-mêmes. Il avoue la simplicité des faits qui s’enchaînent et tissent ces fragments de quotidiens, si intensément contagieux. Ces textes sont toujours incroyablement intéressants, productifs, documentés. Sa voix se superpose à cet œil, qui inscrit sa proverbialité dans la chair de ces noirs et blancs intenses, solaires, funèbres, parfaits de rectitudes et de religiosités attentives.

Le journal d’un photographe est une sorte de fièvre contagieuse tout comme l’exposition rétrospective. 

L’oeuvre kélérienne est en soi une œuvre importante ouverte sur l’Histoire certes, mais aussi sur la personnalité émérite de celui par qui a beaucoup donné à ses contemporains.  La nécessité du témoignage exige une grande rigueur morale et formelle, presque sacrée dans son intensité, rigoureuse dans sa poétique, impériale dans ses devoirs, voyageuse dans l’oeil complice de ses lecteurs. Elle retentit par cette irruption d’un appel général à la mesure, à l’intelligence, et s’impose en totalité comme un passage de relais. C’est sans doute la part politique secrète de cet héritage qui séduit et rend la mémoire à la mémoire.

« Pour mettre de l’ordre dans le monde, nous devons d’abord mettre de l’ordre dans la nation ; pour mettre de l’ordre dans la nation, nous devons mettre de l’ordre dans la famille ; pour mettre de l’ordre dans la famille, nous devons cultiver notre vie personnelle ; et pour cultiver notre vie personnelle, nous devons d’abord purifier nos cœurs. » écrit Confucius. « Votre vision ne devient claire que lorsque vous pouvez regarder dans votre propre cœur. Qui regarde à l’extérieur rêve ; qui regarde à l’intérieur s’éveille. » Jung.

Pascal Therme, le 28/09/2026
Alian Keler - Rétrospective MYOP - Arles
Les Douches Municipales -> 4/10/2026

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