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19.09.2026 à 15:08

Peut-on critiquer la démocratie, une réflexion de Mario Tronti

L'Autre Quotidien
La démocratie réelle n’est pas le pouvoir de la majorité, mais le pouvoir de tous, dans laquelle, au sein de l’homogénéisation des pensées, des sentiments, des goûts et des comportements, la singularité est autorisée dans la sphère privée, mais pas dans la sphère publique. Je crois que le moment est vraiment venu de passer à une critique de la démocratie.
Texte intégral (3706 mots)

La démocratie réelle n’est pas le pouvoir de la majorité, mais le pouvoir de tous, dans laquelle, au sein de l’homogénéisation des pensées, des sentiments, des goûts et des comportements, la singularité est autorisée dans la sphère privée, mais pas dans la sphère publique. Je crois que le moment est vraiment venu de passer à une critique de la démocratie.

Ces moments arrivent toujours ; ils surviennent lorsque les conditions objectives du sujet rencontrent les dispositions subjectives de celui qui l’observe et l’analyse. Une réflexion a mûri sur ce terrain, qui me semble aujourd’hui parvenir à saisir la crise de tout un appareil pratique et conceptuel. Car lorsque nous parlons de démocratie, nous parlons de ceci : institution et théorie ; constitution et doctrine. Et c’est là, sur ces termes, qu’un enchevêtrement très fort s’instaure, un nœud même. Un nœud qui ne lie pas seulement les structures politico-sociales et les traditions de pensée fortes – celles de la démocratie sont toujours des traditions de pensée fortes, même si la dérive de la pratique démocratique indique aujourd’hui un terrain fragile ; mais il se resserre également à l’intérieur des unes et des autres, des structures pratiques et des traditions de pensée.

Car la démocratie, dans son histoire, concilie à la fois une pratique de domination et un projet de libération, qui se présentent toujours ensemble, coexistants. À certaines périodes – périodes de crise, d’état d’exception –, ces deux dimensions s’opposent ; à d’autres – comme aujourd’hui, où nous vivons un état fondamentalement normal –, elles s’intègrent. Et ces deux dimensions, pratique de domination et projet de libération, ne sont pas deux faces distinctes, mais une seule et même face, à deux visages, de la démocratie. Tantôt l’une est plus visible, tantôt l’autre, selon la manière dont le rapport de force entre le haut et le bas de la société s’instaure, se mesure, se constitue. Je crois qu’à ce stade, le rapport de force est tellement déséquilibré d’un côté – du côté qui nous est opposé – qu’on ne voit plus qu’une seule face. C’est la raison pour laquelle la démocratie n’est plus le meilleur du pire, c’est la seule chose qui existe…

Couper le nœud

Si tel est le nœud, alors que par le passé nous avons cherché à le dénouer, il me semble aujourd’hui que le moment est venu de le couper. C’est sur ce point, donc, que se définit la critique de la démocratie, et qu’elle revêt un caractère très radical. La critique déterminée de la démocratie que j’avance ici a un père, l’opéraïsme, et une mère, l’autonomie du politique. Et c’est une fille, car la pensée et la pratique de la différence ont anticipé cette critique en remettant en cause l’universalisme du démos, qui est l’autre face du caractère neutre de l’individu, et par ce « ne pas croire que l’on a des droits » qui ne doit plus s’adresser à l’individu, mais au peuple. Il existe dans la démocratie une vocation identitaire hostile à la déclinaison de toute différence, et à tout ordre de la différence. Tant le démos que le kratos sont des entités uniques, univoques et non duelles, non divisées et indivisibles. La démocratie, comme on le sait, présuppose une identité entre le souverain et le peuple : peuple souverain, souveraineté populaire, comme le dit la doctrine. À cette identité entre souverain et peuple, on a répondu, au XIXe siècle puis surtout au XXe, par une sorte d’esprit de scission issu d’une société divisée en classes, qui mettait le doigt sur la fausseté idéologique de cette identité, voire en remettait en cause la structure conceptuelle même. À cette époque, la séparation même des pouvoirs, au sein d’un appareil qui tentait le grand passage du libéralisme à la démocratie, puis à la conjonction du libéralisme et de la démocratie, cela s’est révélé être, justement, un masque, le masque de l’unité du pouvoir entre les mains d’une classe. C’est de là qu’il faut repartir pour retracer, généalogiquement, le parcours menant à l’accomplissement de la démocratie, dans le passage de la pensée à l’histoire. (...)

Je parle de la démocratie réelle, au même titre qu’on a pu parler du socialisme réel. Le socialisme réel ne désignait pas une réalisation particulière du socialisme qui laissait ouverte la possibilité d’un autre socialisme, celui idéal, car le socialisme s’est tellement incarné dans cette réalisation qu’il n’est désormais plus possible de retrouver l’ordre symbolique que ce mot évoquait ; il n’est pas possible de le dissocier de la réalité qui l’a incarné. Il me semble qu’on puisse en dire autant des systèmes démocratiques contemporains, qu’il ne faut pas considérer comme la « fausse » démocratie face à laquelle il y aurait ou devrait y avoir une « vraie » démocratie, mais comme la concrétisation de la forme idéale, ou conceptuelle, de la démocratie : là encore, il est impossible de sauver ce concept de sa réalisation effective. Et, contrairement à ce que l’on pense aujourd’hui, ce n’est pas dans le passé, ni dans ses théories, mais dans cette réalisation que la démocratie est devenue une idée faible. À tel point que « démocratie » est un nom qui a toujours besoin d’adjectifs qualificatifs ; en effet, on parle aujourd’hui de démocratie libérale, de démocratie socialiste, de démocratie progressiste, voire de démocratie totalitaire. (...)

La démocratie a des problèmes avec la liberté. S’il est vrai que la démocratie réelle se présente comme une démocratie libérale, et que celle-ci a finalement été la solution gagnante, c’est précisément ce binôme qui lie liberté et démocratie qu’il faut remettre en cause de manière critique. Il s’agit de décomposer et d’opposer les deux termes – liberté contre démocratie – car la démocratie est autant identité que la liberté est différence. Le problème de la démocratie doit donc être abordé sous deux angles : une critique déconstructive de la démocratie doit s’accompagner d’une théorie constructive, fondatrice ou refondatrice de la liberté, tant au niveau du concept que de la pratique. (...)

Je me place au XXe siècle, je m’ancre fermement dans ce siècle et, de là, je regarde en arrière et vers l’avenir ; je ne bouge pas de là et je n’ai pas l’intention de bouger. Sur ce thème, les auteurs qui me viennent à l’esprit sont Kelsen et Schmitt, qui, curieusement, à la même époque – Kelsen en 1929 dans *La démocratie* et Schmitt en 1928 avec *La doctrine de la Constitution* –, bien que divisés sur tout, s’accordent au fond sur la critique de la démocratie, ou plutôt sur la mise à nu de l’énigme démocratique. Kelsen dit : « La discordance entre la volonté de l’individu – point de départ de l’exigence de liberté – et l’ordre étatique, qui se présente à l’individu comme une volonté étrangère, est inévitable. La protestation contre la domination exercée par quelqu’un qui nous ressemble conduit, dans la conscience politique, à un déplacement du sujet de la domination qui est inévitable même sous un régime démocratique, c’est-à-dire qu’elle conduit à la formation de la personne anonyme de l’État. L’imperium émane de cette personne anonyme, et non de l’individu en tant que tel, de cette personne anonyme de l’État. Les volontés des personnalités individuelles libèrent une volonté collective mystérieuse et une personne collective pour ainsi dire mystique. »

Schmitt et Kelsen

Les réflexions de Schmitt vont dans le même sens : « La démocratie est une forme d’État qui correspond au principe d’identité ; c’est l’identité des dominés et des dominants, des gouvernants et des gouvernés, de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent. Et le mot identité est utile dans la définition de la démocratie car il désigne l’identité totale d’un peuple homogène, ce peuple existant en lui-même en tant qu’unité politique n’ayant plus besoin d’aucune représentation, puisqu’il se représente lui-même». C’est sur cette autoréprésentation que la démocratie devient un concept idéal, car elle désigne, dit Schmitt, «tout ce qui est idéal, tout ce qui est beau, tout ce qui est sympathique. Identifiée au libéralisme, au socialisme, à la justice, à l’humanité, à la paix, à la réconciliation des peuples, entre les peuples ». La démocratie – disait une autre belle phrase de Schmitt – « est l’un de ces complexes dangereux d’idées dans lesquels on ne peut plus distinguer les concepts ». Voilà, c’est là l’énigme démocratique.

Il s'agit donc de la démocratie non pas en tant que forme de gouvernement, mais en tant que forme d'État, ce qu'on appelait autrefois l'État démocratique, qui a connu une évolution après le double phénomène du XXe siècle que constituent la révolution ouvrière et la grande crise, un double phénomène décisif pour l'histoire ultérieure du capital, tel qu'il se présente aujourd'hui à l'échelle mondiale. À travers l’État-providence, on a assisté à une sorte de processus graduel d’extinction de l’État, inachevé mais déjà bien avancé à ce stade, accéléré également par les processus de mondialisation. L’analyse du réseau de domination mondiale confirme cette transition. (...)

Une thèse que je me sens en mesure de défendre est que le capitalisme, à mesure qu’il se développe, devient de plus en plus et de mieux en mieux une société bourgeoise. Le terme de « société bourgeoise » semble désuet, mais selon moi, il connaît un retour d’actualité extrême. Précisément dans le sens où il a vu le jour sous la forme de « bürgerliche Gesellschaft », c’est-à-dire à la fois société civile et société bourgeoise. Toute l’histoire récente du XXe siècle, après les années 70 marquées par les mouvements sociaux et le féminisme, ainsi que toute l’évolution qui s’en est suivie en guise de réponse, peut être interprétée comme une reconquête de l’hégémonie capitaliste à travers le retour de la figure du bourgeois. Jusqu’à ce que la distinction-opposition entre bourgeois et citoyen s’efface, car ce dernier est réintégré dans le premier. C'est la rencontre, celle-ci véritablement historique, entre l'homo oeconomicus et l'homo democraticus. Les esprits capitalistes ont justement ce sujet qu’est l’animal democraticum. Il y a cette figure désormais dominante, le bourgeois de masse, qui est le véritable sujet au cœur de la relation sociale. Il n’y aura pas de véritable critique efficace de la démocratie sans une grande réflexion anthropologique, tant sur le plan de l’anthropologie sociale que de l’anthropologie individuelle, là encore au sens de la pensée-pratique de la différence.

L'imaginaire néoconservateur

Et ici, il faut accorder une grande importance à l'imaginaire et au symbolique. Beaucoup de choses se jouent sur ce terrain, voyez comment ce terrain est exploité, ce mythe qui revient – et qui revient des États-Unis vers nous – de la société des propriétaires. Il vient justement de l'Amérique de Bush et des néoconservateurs, de cet épisode intéressant de révolution conservatrice qu'il faut surveiller de très près. D’ailleurs, la démocratie, c’est toujours la « démocratie en Amérique » ; et les États-Unis ont toujours exporté la démocratie par la guerre. On s’étonne qu’ils le fassent aujourd’hui, mais ils l’ont toujours fait, même en Europe (...)

Contrairement à ce que l’on entend partout, surtout dans l’opinion progressiste courante, je nie que la phase actuelle soit marquée par une place centrale accordée à la guerre. Il me semble que cette insistance actuelle sur la paix et la guerre est tout à fait exagérée. Les guerres se déroulent toutes aux confins de l’empire, dans ses failles critiques, mais l’empire, en son sein, vit sa nouvelle paix, je ne sais pas si elle durera elle aussi cent ans. Et c’est dans cette situation de paix intérieure et de guerre extérieure que la démocratie non seulement l’emporte, mais l’emporte haut la main. Pour comprendre sa puissance, il faut définir sa base populaire. La démocratie d’aujourd’hui n’est pas le pouvoir de la majorité, mais le pouvoir de tous. C’est le kratos du demos, en ce sens qu’il s’agit du pouvoir de tous sur chacun. Car c’est précisément ce processus d’homologation, de standardisation des pensées, des sentiments, des goûts et des comportements, qui s’exprime dans cette puissance politique qu’est le sens commun. Le sens commun, lorsqu’il devient de masse et qu’il se conjugue avec le bon sens pour construire cet ordre symbolique démocratique, confirme en quelque sorte ce que disait Marx lorsqu’il affirmait que la théorie devient une force matérielle lorsqu’elle s’empare des masses : le sens commun devient lui aussi une force matérielle lorsqu’il se transforme en masse. Et cette masse s’articule et se réunifie non pas tant autour des biens qu’autour des valeurs, et c’est cette forme de masse qu’il faut parvenir à définir et à comprendre comment on peut la désagréger. Car au moins, le corps du roi était double, car il y avait encore une sacralisation du pouvoir. Aujourd’hui, en revanche, avec la sécularisation du pouvoir, le corps du peuple est unique, il est univoque. (...)

Je vois en somme cette sorte de biopolitique de masse, où la singularité est accordée dans la sphère privée mais niée dans la sphère publique. Ce « commun » dont on parle aujourd’hui, cet « en-commun », semble déjà entièrement occupé par cette sorte d’autodictature, par cette forme de tyrannie sur soi-même qui est la version contemporaine de cette idée moderne géniale qu’était justement la servitude volontaire. Après le crépuscule des glorieuses journées de la lutte des classes, ce n’est ni le grand bourgeois ni le petit bourgeois que nous avons toujours haï qui ont gagné. C'est le bourgeois moyen qui a gagné. La démocratie, c'est cela : ce n'est pas la tyrannie de la majorité, c'est la tyrannie de l'homme moyen. Et cet homme moyen fait partie de la catégorie nietzschéenne des « derniers hommes ». (...) Et cet homme moyen s'inscrit dans la catégorie nietzschéenne des « derniers hommes ». (...)

La démocratie est antirévolutionnaire parce qu'elle est antipolitique. Il existe un processus de dépolitisation et de neutralisation qui l’imprègne, qui la pousse, qui la stabilise. Et cette antipolitique de la démocratie est le point que je retiens comme héritage de toute cette phase que j’ai évoquée, celle de l’autonomie du politique. D’ailleurs, je constate empiriquement cette réalité dans la conquête et la gestion du consensus auxquelles s’identifient ensuite pratiquement les systèmes politiques contemporains. Désormais, je ne les appelle plus des systèmes politiques, mais des systèmes apolitiques. La société occidentale n’est plus divisée en classes, selon cette antinomie du passé, mais en deux grands blocs de consensus, d’égale importance quantitative : dans tous les pays occidentaux, ce consensus, des États-Unis jusqu’à chez nous, se solde finalement à 49 contre 48, ou 51 contre 50. Le consensus, en somme, est divisé en deux. Pourquoi ? Parce que d’un côté, il y a des pulsions bourgeoises réactionnaires, et de l’autre, des pulsions bourgeoises progressistes. Des pulsions, c’est-à-dire des réflexes émotionnels, des imaginaires symboliques, tous animés et régis par les grands médias de masse. Des pulsions réactionnaires, des pulsions progressistes qui ont toutefois en commun ce caractère petit-bourgeois. D’un côté, le conservatisme compatissant ; de l’autre, le politiquement correct. Tels sont les deux grands blocs, l’alternance au pouvoir qu’offrent les systèmes démocratiques apolitiques.

Critique élitiste

Dans ces conditions, il n’y a aucune possibilité ni d’être ni de former une majorité. Il faut se contenter d’une position de minorité forte et intelligente. Cela fait longtemps que je suggère, sans être vraiment écouté, la nécessité de revisiter la grande période théorique des élitistes (...) les seuls à avoir formulé une critique de la démocratie avant l’avènement des totalitarismes. Et si cette critique de la démocratie avait été prise en compte, peut-être qu’une correction des systèmes démocratiques aurait empêché l’avènement de l’ère des totalitarismes. C’était une critique de la démocratie, celle des élitistes, et non du point de vue de l’absolutisme. Voilà, sur ce point, la filiation remonte plutôt à l’opéraïsme, et je précise ici cette affirmation qui ne semble pas claire. En y réfléchissant encore et encore, il me semble comprendre que la classe ouvrière a été la dernière grande forme historique d’aristocratie sociale. Minorité au sein du peuple, ses luttes ont transformé le capitalisme mais n’ont pas changé le monde, et la raison de cela reste à élucider, mais ce que l’on comprend bien, c’est comment le parti ouvrier est ensuite devenu le parti de tout le peuple et comment le pouvoir ouvrier, là où il a existé, s’est transformé en gestion populaire du socialisme, perdant ainsi sa force destructrice et antagoniste. Et cela a été l’un des éléments – mais pas le seul – qui ont rendu possible la défaite ouvrière.

Je conclus. Je ne sais pas si la multitude peut être considérée comme une aristocratie de masse ; si tel était le cas, ces discours se rejoindraient dans une certaine mesure et ce travail de déconstruction pourrait alors donner lieu à un bond en avant. Mais je sais aussi que si les conditions que nous avons décrites persistent, le sujet reste prisonnier de ce réseau. Si la multitude reste prisonnière du réseau de la démocratie réelle actuelle, je crois qu’elle ne parviendra pas à s’extraire de manière décisive du réseau même du pouvoir néo-impérial. Une caractéristique contemporaine de l’Empire est en effet d’être un Empire démocratique. Si l’on ne remet pas en cause ces conditions, le sujet lui-même ne parvient pas à manœuvrer efficacement sur le plan politique, à l’intérieur de ce système, avec un réseau alternatif, en vue d’une autre rupture historique possible.

Mario Tronti
Centro di Studi e Iniziative per la Riforma dello Stato

18.09.2026 à 17:29

Demain colonise aujourd’hui (comment ce qui nous aveugle, la littérature l’a prévu)

L'Autre Quotidien
Dans son nouvel essai, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla relit la science-fiction cyberpunk pour comprendre comment fonctionne ce Léviathan à deux têtes (ou « Diléviathan »), l’hydre bicéphale du « Big State » et de la « Big Tech ». Son but ? Non plus faire de chacun d’entre nous seulement les bons petits soldats du numérique, mais coloniser nos imaginaires et nos psychismes, dans l’accélération des processus de démantèlement des protections juridiques et sociales dont les ruines bénéficieront à la nouvelle élite planétaire. La dystopie s’écrit ce jour avec nos vies. L’État restreint au seul contrôle policier et les méga-corporations vassalisant les sociétés constituent, dans une connexion inédite entre la Russie, la Chine et les États-Unis, la fin de l’histoire du libéralisme qui conjure moins le totalitarisme qu’elle nous y aura conduit.
Texte intégral (2706 mots)

L’urgence oblige à relire Le Festin nu de William S. Burroughs, Ubik de Philip K. Dick et Neuromancien de William Gibson. On y perçoit comment la littérature nous a donné en mots des images pour penser nos intoxications et les panser – toute la came addictive des implants, prothèses et drogues de synthèse qui colonisent numériquement nos consciences, asservies à l’information et aux algorithmes qui ne communiquent que la « substance mort » du capital. L’avenir sera la bifurcation du futur calculé pour le pire.

« Le camé vit dans le temps de la came. Quand on le prive de drogue, l’horloge s’arrête. Tout ce qu’il peut faire c’est s’accrocher et attendre que reparte le temps sans came. Un camé en état de manque ne peut échapper au temps extérieur ni faire autre chose que d’attendre. »

(William S. Burroughs, Le Festin nu, 1959)

« Le moment n’était pas encore venu ; les choses ont été accélérées par une espèce d’entité polymorphe et perverse qui, par malice et curiosité, aime assister à ce spectacle. Une entité infantile et arriérée qui s’amuse en voyant ce qui se passe. Elle m’a écrasé comme un insecte, se dit-il. Un simple insecte qui ne sait rien faire d’autre que raser la terre. Qui n’est capable ni de s’envoler ni de s’échapper. Qui ne peut que descendre pied à pied dans un gouffre immonde. »

 (Philip K. Dick Ubik, 1969)

« Les zaibatsus, les multinationales qui avaient modifié le cours de l’histoire humaine, avaient transcendé les anciennes barrières. Considérés comme des organismes, ils avaient atteint une sorte d’immortalité. On ne pouvait pas tuer un zaibatsu en assassinant un dizaine de ses dirigeants ; d’autres étaient prêts à prendre le relais grâce aux vastes banques de mémoire des entreprises. »

 (William Gibson, Neuromancien, 1984)

Dans son nouvel essai, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla relit la science-fiction cyberpunk pour comprendre comment fonctionne ce Léviathan à deux têtes (ou « Diléviathan »), l’hydre bicéphale du « Big State » et de la « Big Tech ». Son but ? Non plus faire de chacun d’entre nous seulement les bons petits soldats du numérique, mais coloniser nos imaginaires et nos psychismes, dans l’accélération des processus de démantèlement des protections juridiques et sociales dont les ruines bénéficieront à la nouvelle élite planétaire. La dystopie s’écrit ce jour avec nos vies. L’État restreint au seul contrôle policier et les méga-corporations vassalisant les sociétés constituent, dans une connexion inédite entre la Russie, la Chine et les États-Unis, la fin de l’histoire du libéralisme qui conjure moins le totalitarisme qu’elle nous y aura conduit.

La techno-came de notre temps

La technologie est l’arme de destruction massive des « Lumières sombres », le programme techno-politique de la mouvance MAGA privant la multitude des gens de leur capacité à la décision, que l’IA automatise dans l’accumulation lucrative des datas. Le fascisme 3.0, manifeste dans l’appareillage génocidaire à Gaza et les ramifications réticulaires des « Epstein Files », rappellera que le futurisme hégémonique n’est rien d’autre qu’un rétro-futurisme.

On a relu aussi : Le Festin nu de William S. Burroughs, Ubik de Philip K. Dick et Neuromancien de William Gibson. Et l’on y a vu comment la littérature a donné en mots des images pour penser nos intoxications et les panser – toute la came addictive des implants, des prothèses et des drogues de synthèse qui colonisent numériquement nos consciences, asservies à l’information et aux algorithmes qui ne communiquent que la « substance mort » du capital. L’avenir sera la bifurcation du futur seulement calculé pour le pire.

William S. Burroughs, Le Festin nu, 1959. Littérature junkie

Le Festin nu n’est pas un livre, c’est un insecte mutant issu d’une galaxie inconnue. Une machine à écrire dont le métal est de chair, les touches, des dents et l’encre, du sang. Les pages du Festin nu sont comme des rapports morcelés, rédigés dans le désordre par un agent aux multiples identités, parano et schizo, perdu dans l’Interzone dont le dédale recoupe les fissures de son cerveau.

On y perd son latin, la langue gonfle sous l’action d’une pharmacie de survie, le fatras est digne de notre chaos. Grillé par les psychotropes, le cerveau s’immunise toutefois contre la propagande d’État, overdose fatale. William S. Burroughs pratique la littérature comme il l’expérimente dans sa chair : la quintessence de la came dont l’écrivain est autant pour nous le dealer que pour lui le junky. Le Festin nu fait avec les lambeaux de son temps, maccarthysme et paranoïa de la Guerre froide, haine des pédés, des arabes et des camés. Il triture aussi ceux qui dominent plus que jamais notre époque droguée à la pornographie des industries pharmaceutiques disséquée par un écrivain comme Paul B. Preciado. Pour soigner nos toxicomanies, on peut lire ou relire Le Festin nu.

On peut regarder aussi le film génial qu’en a tiré David Cronenberg en 1991. Avec une émouvante proximité, celui-ci rend compte de l’épaisseur avec laquelle William Burroughs n’a pas écrit ce livre mais en a éprouvé dans sa chair les métamorphoses, devenues depuis celles de ses lecteurs.

Philip. K. Dick, Ubik, 1969. Le mort saisit le vif, ou le chat de Schrödinger

Avec Philip K. Dick, on n’est plus tout à fait sûr de savoir ce qu’est la réalité. Une fois sorti de l’aquarium, vous découvrez en effet que ce que l’on appelle la réalité est un objet paradoxal, à plusieurs dimensions et elles mettent en défi l’assurance du principe logique de non contradiction.

Prenez Ubik, l’un des plus grands romans de Philip K. Dick canonisé depuis longtemps en chef-d’œuvre de la science-fiction. Vous aurez la surprise de voir le bocal de l’extérieur et c’est à faire peur, vraiment. Au début, on s’en amuse puis l’effroi s’insinue en nous comme une maladie. On y découvre pêle-mêle des objets de la vie quotidienne dont l’utilité élémentaire est devenue récalcitrante en étant payante, des consortiums rivalisant pour coloniser la Lune et Mars, des télépathes employés dans l’espionnage industriel et des anti-psys payés à les neutraliser, sans omettre des cadavres cryogénisés et placés en semi-vie afin qu’ils puissent encore communiquer.

Joe Chip est l’anti-psy qui, après une explosion lunaire au cours de laquelle meurt son patron, va perdre pied. Le temps alors régresse, les objets petit à petit remplacés par leur version ancienne, jusqu’en 1939. Joe perd son autre pied à se demander s’il est vivant et son boss mort ou bien si l’inverse est vrai. L’hypothèse de la semi-vie ne fera alors que grandir, avec son scénario paranoïaque (et si Joe ne survivait qu’à se nourrir de la semi-vie des autres ?) et ses délires théologiques (et si « Ubik » n’était pas que le nom d’un spray protégeant des effets de la régression, mais aussi et surtout le dieu caché de cette ténébreuse affaire ?) On connaît l’hypothèse scientifique du chat d’Erwin Schrödinger. Lire Ubik, c’est la vérifier pratiquement en étant et mort et vivant.

Substance mort du capital

Écrit en 1969, Ubik anticipe ce qui pourrait advenir en 1992. 33 ans plus tard, Philip K. Dick est plus visionnaire que jamais et ce n’est pas seulement dû à l’abus des amphétamines. Contemporain pas si lointain de William Burroughs et Gilles Deleuze, l’écrivain prévoit en Tirésias comment le capitalisme remodèle le vivant autant que l’esprit en sécrétant la schizophrénie qui le dissocie. Acteur de la contre-culture, il recycle la gnose pour démontrer que la société de consommation est la caverne moderne d’un mauvais démiurge. Prophétique, il raconte déjà ce qui arrive à notre monde, qui en effet se désagrège et fuit partout dans la marchandisation intégrale et la post-vérité.

Le capital est ce monstre ubiquitaire, partout et nulle part, intersidéral et moléculaire. Il est ce dieu parasitaire qui a colonisé le vivant jusqu’à le remplacer par son simulacre, révisable selon les circonstances. Bientôt, Philip K. Dick l’appellera « substance mort ». En attendant, la paranoïa a du bon quand elle est la drogue qui produit une écriture aussi dense, drôle et inventive, prémonitoire à susciter l’effroi puisqu’en effet, dans notre monde actuel, un capitaliste voulant coloniser Mars fait un salut nazi. Le génie de la science-fiction est celui de la contre-intuition. Philip K. Dick est dans le genre le maître du haut-château, héroïque à prendre de la hauteur pour voir aussi loin qu’il faut. Théoricien du capitalisme, Marx citait déjà les Évangiles pour qualifier ce que cette économie fait au travail : « Le mort saisit le vif ». Les années 2000 progressent à reculons et 1939 est devant nous.

William Gibson, Neuromancien, 1984 .Cyberfascisme

Le futur est déjà là, il n’est simplement pas réparti équitablement. La citation est de William Gibson, l’auteur d’un premier roman, Neuromancien, qui a frayé la voie nouvelle du cyberpunk. C’était en 1984, l’année du roman de George Orwell. Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences, disait Chris. Marker, grand amateur de science-fiction. Le futur pourrait avoir commencé à ce moment-là quand la futurologie est l’anticipation de l’instant d’après.

Lecteur de William Burroughs et de Philip K. Dick, William Gibson réduit les schémas classiques du roman noir, l’antihéros solitaire et le dédale des foules solitaires de la modernité urbaine, en poudre de silicium qu’il souffle dans les microprocesseurs du cyberespace, préfiguration visionnaire d’Internet. L’écriture taille sa route par courts-circuits et failles synaptiques, fidèle aux disjonctions mentales de Case, un pirate informatique puni par son employeur qui lui injecte une neurotoxine l’empêchant de surfer dans la « Matrice » qui a inspiré la saga des Wachowski. Nanotechnologies et drogues de synthèse, implants et prothèses y connectent les cerveaux dans une jungle réticulaire où les méga-corporations, ces multinationales que William Gibson renomme zaibatsus à l’instar des conglomérats japonais, sont elles-mêmes sous contrôle de deux IA jumelles cherchant à fusionner.

Rétrofuturisme

Dans cet univers où le simulacre règne, la came la plus stratégique et recherchée est l’information, la donnée sans plus aucun rapport à la vérité. La colonisation moléculaire des systèmes nerveux par leurs extensions prothétiques décrit ce qui nous innerve et irrite notre actualité. Les « Lumières sombres » théorisant l’hégémonie actuelle du trumpisme misent en effet sur le modèle autocratique chinois et l’accélérationnisme technologique pour détruire le droit en réduisant l’État à sa seule fonction policière. À l’ère technopolitique, le fascisme revient pour se faire cyber. Le futurisme révèle alors un rétrofuturisme, soit l’automatisation de la décision en réinvention du totalitarisme.

La nécromancie dit la pratique divinatoire par l’évocation des morts. La « neuromancie » en est la parodie électronique. Le futur intoxiquant le présent pour en faire un junkie du temps fait le décervelage des algorithmes qui pensent et décident à notre place. Et font de nous cette masse amorphe et zombique, sidérée par la narcose des écrans. La réalité augmentée est le privilège exorbitant d’une élite rêvant de Mars. Les autres devront descendre dans les mines de cobalt.

Des nouvelles du front  
14 février 2026

18.09.2026 à 11:48

Journal sous dictature, vue d'une Russie décillée

L'Autre Quotidien
Extraordinaire exercice de lucidité et d’humilité, douze ans d’articles politiques de l’auteur de la trilogie « Metro », relus par ses soins en 2024 à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis leur écriture, entre 2012 et 2023. Une redoutable plongée dans une bascule russe qui ne semble pas vouloir s’arrêter.
Texte intégral (3593 mots)

Extraordinaire exercice de lucidité et d’humilité, douze ans d’articles politiques de l’auteur de la trilogie « Metro », relus par ses soins en 2024 à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis leur écriture, entre 2012 et 2023. Une redoutable plongée dans une bascule russe qui ne semble pas vouloir s’arrêter.

Qu’est-il arrivé à la Russie ? Comment un pays qui, récemment encore, se dirigeait vers l’avenir, a-t-il pu y renoncer catégoriquement ? Comment, d’une puissance ayant rompu avec le totalitarisme, ayant rappelé de son plein gré ses armées de tanks déployées en Europe, et ouvert ses bras à l’Amérique, ce pays est-il redevenu un paria qui en veut au monde entier ? Quand et comment cette métamorphose sinistre a-t-elle pu s’opérer ?
Comment se fait-il que le peuple à qui l’on a initialement imposé la guerre contre l’Ukraine ne l’ait pas contestée ni ne s’y soit opposé ? Qu’il se soit trouvé et des gens pour la soutenir sincèrement, et d’autres pour accepter d’y participer, par appât du gain ou alléchés par les opportunités qui leur étaient offertes par un cannibalisme aussi évident que notoire ?
Pourquoi l’immense majorité de mes concitoyens a-t-elle préféré feindre qu’il n’y avait tout simplement pas de guerre, que ce qui se passait ne les concernait en rien, même quand cela a commencé à les concerner vraiment ?
Pour moi, cette guerre n’a pas seulement été inattendue : elle m’a procuré un véritable choc.
Plus exactement, si, dans mes romans, je me suis plu à élaborer des scénarios apocalyptiques, je ne pouvais croire que, dans la réalité, une barbarie aussi monstrueuse, une cruauté aussi insensée, et une telle crédulité du peuple à l’égard des mensonges éhontés de la propagande puissent s’observer au XXIe siècle. Pourtant, la guerre a commencé, elle en est même déjà à sa deuxième année. Et c’est la Russie qui l’a déclenchée, mon pays natal.
La réponse à la question « Comment la Russie s’est-elle muée d’État démocratique en dictature totalitaire néo-soviétique ? » est évidente : la Russie n’a jamais été une démocratie et n’est pas encore une dictature totalitaire. Ces trente dernières années, ce pays a été, et est aujourd’hui encore, une république bananière corrompue jusqu’à la moelle – dans le genre de ses semblables latino-américaines ou africaines –, à ceci près qu’en lieu et place de bananes, il fait commerce de gaz et de pétrole et s’en sert pour soumettre le monde à son chantage.
Les médiocres qui ont succédé aux nullités à la tête du pays se sont cramponnés au pis meurtri d’une puissance autrefois grande et l’ont traite jusqu’au sang. Et ce sont justement ces gouvernants temporaires qui cherchent coûte que coûte à devenir immortels, ces imposteurs qui s’efforcent de persuader le peuple de la nature sacrée du pouvoir. Et c’est parce qu’ils sont conscients de leur caractère accidentel qu’ils tentent de couvrir leur pauvre cul tout nu d’un mythe héroïque.
Au départ, ils ont cherché à singer le gouvernement démocratique d’avant-garde contemporain ; à présent, ils s’échinent à présenter notre république bananière comme une réincarnation terrible de l’URSS stalinienne. En réalité, tout ce barbouillage appliqué sur des constructions de Placoplâtre n’a qu’un seul but : dissimuler les véritables processus à l’œuvre en Russie, à savoir la putréfaction, le pillage et la spoliation fébriles de la richesse nationale en décomposition.
Il s’agit d’une interminable histoire de mensonges et d’illusions, où le pouvoir ment à un peuple aussi malheureux que privé de droits, qui rêve de mener simplement une vie normale et qui se demande pourquoi cette vie lui est impossible, voire contre-indiquée. Au motif qu’il existerait quelque mission historique à laquelle il est tenu de tout sacrifier, à l’instar de ses aïeux. Au motif qu’il est entouré d’ennemis, « des forces obscures qui nous oppriment avec brutalité », comme le proclamait un chant révolutionnaire vieux d’un siècle et comme on l’entend aujourd’hui encore dans la propagande télévisuelle. Au motif que l’insignifiance de la vie d’un citoyen de la Fédération de Russie peut toujours être justifiée par la grandeur de la Russie.

Publié en 2024, traduit du russe en janvier 2025 par Raphaëlle Pache chez Robert Laffont, « Journal sous dictature », avec son sous-titre – en français – « Comment j’ai vu la Russie basculer », regroupe plusieurs dizaines d’articles, parfois copieux, écrits au fil des années par l’auteur justement célébré, entre autres œuvres, de la trilogie « Metro », articles qui tous témoignent de l’incrédulité et de la colère ressenties, mais aussi de la lucidité courageuse et des aveuglements temporaires qui l’ont accompagné depuis x, au fur et à mesure que son pays, la Russie, glissait toujours davantage dans une aventure intérieure et extérieure de fort mauvais aloi, pour dire le moins.

Contraint à un départ précipité de Russie au lendemain de l’agression de 2022 contre l’Ukraine, échappant de peu à l’arrestation qui lui semblait promise, au vu de ses positions déjà connues – que les articles antérieurs à 2022 illustrent pleinement et sans ambiguïtés -, Dmitry Glukhovsky, tout en poursuivant ses activités littéraires (on vous parlera prochainement de l’excellent « L’avant-poste », par exemple), vit désormais en exil, en surveillant de près ses arrières, comme ont appris à le faire tant d’opposants au régime actuel de Moscou – une intoxication alimentaire est si vite arrivée, on le sait bien.

L’auteur ne minimise pas les responsabilités propres à « l’Occident » capitaliste désinhibé depuis la chute de l’Union soviétique, mais elles ne sont néanmoins pas l’objet principal de ses analyses. Pour ne citer que lui, le grand Pavel Lounguine avait déjà magistralement expliqué, dans son magnifique film « Oligarkh » – que, maîtrisant parfaitement le français, il avait choisi d’appeler « Un nouveau Russe » dans notre langue -, dès 2002,  à quel point les abus manifestes, les corruptions effrénées et les avidités sans bornes des oligarques de toute échelle et de leurs soutiens extérieurs creusaient le lit d’un retour de bâton redoutable du côté des anciens cadres de l’appareil de sécurité soviétique, pouvant s’appuyer à bon compte sur un authentique ressentiment populaire vis-à-vis de ces nouvelles élites économiques auto-entrepreneuses. Les articles rassemblés ici se préoccupent avant tout de ce qui, intérieurement, a laissé le glissement devenir une bascule, l’abus devenir la norme, et de tout ce qui englue un peuple dans l’immobilité résignée, alors même que les motifs officiels de réjouissance, initialement réels – il faut s’en souvenir – deviennent toujours plus ténus au fil des années.

Dmitry Glukhovsky ne s’érige à aucun moment en donneur de leçons, ni en politiste professionnel. Dans sa position de citoyen, il s’inclut dans un « nous » éminemment collectif, où la lucidité côtoie l’aveuglement, où le courage voisine avec la lâcheté, où l’espérance bafouée se bat avec la résignation logique. Relisant chacun de ses articles à la lumière du « présent » de 2024, il nous offre un formidable exercice d’humilité, commentant ses propres erreurs d’appréciation, ses manquements et ses palinodies éventuelles comme celles de ce « nous » dont il fait bien partie. Une lecture ô combien salutaire, et résolument passionnante.

Mais pourquoi ce peuple, enfin sorti des geôles de Pharaon pour marcher à la rencontre de la liberté, a-t-il fini, en plein désert, par se languir du knout et par revenir de lui-même se placer sous la surveillance de ses gardes-chiourme ? Depuis quand la Russie est-elle possédée par un démon qui l’oblige à sombrer dans des crises de folie, où elle profère des malédictions inintelligibles et des accusations absurdes, où elle se jette, l’écume aux lèvres, sur ses voisins pour tenter de leur arracher la gorge ? Et comment s’appelle ce démon ?
La transformation n’a pas été instantanée. Elle s’est opérée petit à petit, sans aucune spontanéité, mais dirigée par les médias d’État ou fidèles à l’État. Elle s’est déroulée sur fond de renforcement, non seulement de la propagande, mais aussi des répressions, si bien que toute personne vivant en Russie a été progressivement induite à comprendre comment il convenait de penser et quelles idées étaient à proscrire. Pourtant, quelques années seulement avant l’annexion de la Crimée, l’état d’esprit en Russie était tout à fait différent : seule une minorité de citoyens souhaitait ardemment la réunion à la Russie des anciens territoires soviétiques ou impériaux. Les autres, la majorité, ne rêvaient que de modernisation et de poursuite de la dérive amorcée vers l’Occident. Et jusqu’à présent, malgré des efforts titanesques et les ressources illimitées de la propagande, malgré des répressions largement médiatisées, l’extermination des activistes politiques, une censure totale…, le pouvoir n’a pas réussi à faire communier le pays dans un idéal collectif, bien qu’ait été brisée toute résistance ouverte au régime et au conflit qu’il a déclenchée. Il n’empêche, une partie importante de la population soutient la guerre et le projet poutinien, mélange de paranoïa et de volonté de revanche.
Ce livre est composé d’articles et de colonnes que j’ai rédigés pour différents médias au cours de la dernière décennie, principalement pour commenter des événements qui m’ont paru importants, mais parfois aussi pour changer radicalement de perspective et pour documenter les réactions de la société face à ces événements. En outre, au fil du travail, j’ai fait pour moi-même quelques découvertes concernant le « sort de la patrie » et l’« état des mentalités ».
Et même si, en les publiant ici par ordre chronologique, je les organise comme des notes de voyage dans le journal de bord d’un vaisseau spatial aspiré par un trou noir, ces articles, pris ensemble, forment aussi quelque chose de plus vaste : une mosaïque qui représente non seulement la catastrophe en cours en Russie, mais la Russie en train de vivre cette catastrophe.
Qui est coupable ? Vous le savez bien. Que faire ? Allez savoir. Mais comment en sommes-nous arrivés à cette vie-là ? Faites-vous plaisir, ce ne sont pas les explications qui manquent.
Afin que le lecteur ait bien en tête les événements dont traite chaque article, j’ai décidé de les assortir d’une introduction qui rappelle le contexte historique, précision d’autant plus importante que certains événements ou débats ont déjà été relégués aux oubliettes quand, il y a quelques années, l’opinion publique s’en était fortement émue. Il m’est souvent arrivé de faire des pronostics, et comme je me suis tout aussi souvent trompé, ces articles avaient également besoin d’une réévaluation a posteriori. Je la fournis dans les commentaires qui suivent chacun d’eux.
Dans nombre de ces textes, j’ai recouru au procédé rhétorique suivant : je les ai rédigés au nom de mes contemporains vivant en Russie, à la première personne du pluriel. « Nous pensons, ai-je écrit, nous sentons. » Je me suis efforcé de diagnostiquer les processus à l’œuvre parmi le peuple, avec le sentiment d’en constituer une partie.
Mais ai-je le droit de parler au nom de ce peuple, moi qui n’ai vu venir ni la guerre ni le consentement populaire à cette guerre, moi qui vis en exil politique, après avoir été estampillé « agent de l’étranger » et visé par un avis de recherche ?
Et puis qui est ce « nous » ? Est-il possible de décrire le légendaire « peuple russe » ou le « peuple multinational de Russie » ? Est-il possible de parler en bloc de tous les gens vivant en Russie ? Qu’ont-ils en commun à part un passeport rouge et l’obligation de payer un tribut au Kremlin, de lui sacrifier leur vie dans des aventures guerrières ? L’intelligentsia ou la classe moyenne en font-elles seulement partie intégrante ? Sentent-elles et pensent-elles en accord avec ces « masses » de convention ?
Ces questions demeurent.
Et, cependant, il me semble que j’ai quand même réussi à sentir et à retranscrire parfois certains complexes, certains points sensibles, certaines aspirations et certains rêves, devenus des dénominateurs communs pour nombre de mes concitoyens pourtant très différents. Et quand on enchaîne ces articles par ordre chronologique, afin de raconter l’histoire de la transformation de la Russie, d’un pays cherchant à être normal à un État rejetant la normalité, ils commencent à ressembler à un véritable journal de la conscience de masse et de l’inconscient collectif. Au journal d’une chute dans un trou noir.

Hugues Charybde, le 21/09/2026
Dmitry Glukhovsky - Journal sous dictature - éditions Robert Laffont
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