01.07.2026 à 02:30
Contre le business du patrimoine sacré, le peuple maya se mobilise
Sur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre. Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). (…)
- CQFD n°253 (juin 2026)Texte intégral (644 mots)
Sur l'un des sites archéologiques les plus rentables du monde, la colère gronde. Dimanche 26 avril 2026, au pied de la célèbre pyramide de Kukulcán au Mexique, les descendants mayas de ceux qui ont bâti ce chef-d'œuvre ont brisé le décor de carte postale pour dénoncer la dépossession économique et culturelle programmée. Reportage sous 37 degrés à l'ombre.
Par une chaude matinée d'avril, ils sont des dizaines à faire la queue pour obtenir leur billet d'entrée pour Chichén Itzá (Mexique). Comme chaque jour de l'année, ce site d'archéologie maya s'apprête à accueillir plusieurs milliers de visiteurs. Par an, plus de deux millions de touristes le visitent, faisant de Chichén Itzà l'un des monuments les plus visités du pays. Et au vu du prix d'accès (697 pesos, environ 34 euros), c'est une vraie machine à cash. Tous les bénéfices reviennent à l'Institut National d'Anthropologie et d'Histoire (INAH), une instance fédérale. Mais ce dimanche 26 avril 2026, les vacanciers sont accueillis par un comité inhabituel. Sur les marches menant au site, une centaine de personnes brandissent des pancartes : « Non au CATVI, non à la cage où est enfermée la renaissance maya », « Moins de béton, plus de respect », « Où sont passés les pauvres ? »
La raison de cette manifestation ? Une décision administrative brutale vise à limiter drastiquement la présence des artisans et vendeurs mayas qui exercent à l'intérieur du site depuis plus de 30 ans. Sous prétexte de « moderniser » l'accueil et de fluidifier le flux de visiteurs, les autorités mexicaines ont ouvert le CATVI, un nouveau Centre d'accueil touristique. L'entrée historique a été détournée au profit de ce nouveau complexe extérieur, reléguant les vendeurs locaux dans de petits stands de type marché. L'argument de l'INAH est d'un cynisme absolu : la présence de ces artisans donnerait une « mauvaise image » du site. Pour les 2 000 familles des communautés de Pisté et de Xcalacop, cette mise à l'écart est un arrêt de mort économique. Alors que les millions de pesos des billets d'entrée s'envolent directement vers les caisses de l'État fédéral, l'artisanat reste le seul moyen pour les locaux de capter quelques miettes de cette manne touristique.
Dans un communiqué cinglant adressé à la présidente Claudia Sheinbaum et aux barons du tourisme, la communauté maya dénonce des manœuvres de division, des promesses de prêts opaques et des pressions sur les voyagistes, sommés de contourner les circuits traditionnels. Les pertes économiques atteignent déjà 50 %. « Ni la conception ni l'exploitation du CATVI n'ont fait l'objet d'une consultation, au mépris de la convention 169 de l'Organisation internationale du travail », dénoncent les manifestants.
Le paradoxe politique est total : l'État privilégie les infrastructures de luxe tout en limitant les droits des autochtones de mener leurs propres commerces. Le Maya préhispanique, mort et muséifié, est glorifié pour attirer les gros sous tandis que le Maya contemporain, vivant et précaire, est méprisé et chassé de sa propre terre sacrée.
Face au mur institutionnel, la communauté a durci le ton en bloquant temporairement les accès au site depuis le 20 mai. Elle exige l'arrêt immédiat des expulsions et une table ronde de négociations. En écho aux luttes néo-zapatistes, le peuple maya tente de faire entendre sa voix : « Plus jamais un Mexique sans nous. »
01.07.2026 à 02:30
Vieille école
Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot. « Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Chronique carcéraleTexte intégral (641 mots)
Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci, il laisse la parole à Pierrot.
« Faut vraiment que tu rencontres mon pote Pierrot. » J'entends ça depuis des mois quand le Pierrot se pointe par hasard dans le même bistrot que nous. Il a la tronche que j'aurais voulu lui peindre : la peau tannée d'un éternel vacancier, les yeux qui n'en finissent pas de sourire et, dans la bouche, une gouaille de bandit à l'ancienne.
Pierrot a fait une quinzaine d'années de zonz – « dont cinq ans et demi à l'isolement », précise-t-il. Ses histoires sont plus grandes que les miennes. Elles parlent d'une époque révolue qui court de la fin des années 1980 à l'aube des années 2000, après les QHS1, après les grandes bagarres collectives, avant la prison high-tech. Elles sont peuplées de braqueurs qui se politisent à l'ombre, de rebelles qui parlent encore de lutte des classes et bloquent des promenades de 300 personnes pour bousculer – même quelques heures – l'ordinaire du rapport de force.
« Ces mecs-là, ils se faisaient fouiller à poil deux fois, trois fois par jour. Au bout d'un moment, ils en ont eu marre. Tu sais ce qu'ils ont fait ? Ils se sont recouverts avec leur propre merde et quand les matons de la centrale sont venus ouvrir la porte, ils les ont trouvés comme ça, nus avec de la merde tartinée sur le corps et les gars leur ont dit : “Allez-y, fouillez-nous maintenant, pas de problème !” »
Pierrot tire sur une tige et marmonne quelque chose qui dit son respect pour ces figures tutélaires de la taule, ces détenus sans concession. Lui non plus n'a pas dû cirer souvent les rangeots de l'administration pénitentiaire pour moisir aussi longtemps à l'isolement, mais il ne s'en vante pas. Tout juste raconte-t-il avoir rembarré un gradé qui croyait pouvoir faire ami-ami tout en tenant les clefs : « Je disais “bonjour” et rien de plus. Le gars comprenait pas pourquoi. J'ai fini par lui dire : “Je vais pas être copain avec toi vu ce que vous me faites subir. Si demain la loi disait qu'il fallait me torturer, tu le ferais sans hésiter, alors à partir de là, on a rien à se dire.” »
Et les surveillants honnêtes alors, ces gens qui restent dignes malgré l'uniforme et la matraque : légende urbaine ? De ma courte expérience de la prison, ça change tout si la personne en face de moi fait son boulot tranquillement ou si elle est butée comme une porte de tu-sais-quoi. Pierrot me regarde, il débute une phrase, s'arrête, reprend : « Allez, c'est loin maintenant, je peux bien te raconter... À l'isolement à Saint-Maur, il y avait un maton très correct. Il avait fait sa carrière, il s'en foutait de tout et on s'entendait bien. Il nous ouvrait les portes pour qu'on aille boire des cafés dans les cellules d'à côté, qu'on puisse causer un peu. Les jours où il bossait pas, je peux te dire qu'on les sentait passer. À un moment, les gars du quartier ont monté un plan pour se tirer de là qui impliquait de prendre un agent en otage et de le menacer avec son arme. Moi j'avais rien contre l'idée de me barrer, mais j'ai dit : “Si c'est lui qui bosse, j'en suis pas.” Le plan ne s'est pas fait... Pour moi, on pouvait pas s'en prendre au seul type qui était humain avec nous. »
01.07.2026 à 02:30
« Un échec judiciaire patent »
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, mai 2026 Les deux prévenus comparaissent pour avoir cassé la fenêtre d'une voiture et pris une enceinte bluetooth, de l'argent et un boîtier à lunettes. Quand ils sont (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / Chronique judiciaireTexte intégral (697 mots)
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Les deux prévenus comparaissent pour avoir cassé la fenêtre d'une voiture et pris une enceinte bluetooth, de l'argent et un boîtier à lunettes. Quand ils sont interpellés, les forces de l'ordre réalisent que l'un des deux est un évadé : en mars 2025, Mathieu O. n'est pas rentré à la prison de Seysses après une permission de sortie pour aller voir le dentiste.
Mathieu O. comparait aussi pour huit cambriolages qu'il a ensuite commis, seul, dans des garages et des cabanes de jardin. Le président lit soigneusement la liste des objets volés – taille-haie, perceuse, meuleuse, gants de jardinage, arrosoir, trottinette, vélo, visseuse, sécateur, caméra – avant de l'interroger : « Vous êtes né en 1990 à la Réunion, vous êtes sans domicile fixe, sans profession et sans ressources, c'est bien ça ? »
Mathieu O. confirme. Comme en garde à vue, il reconnaît la totalité des faits.
Dans deux des cas, il y a des vidéos à l'appui. Dans un troisième, il a été identifié par son profil génétique : « Vous avez mangé un fruit pris sur un arbre et vous l'avez laissé. C'est le fruit du péché ! Ça commence par Adam et Ève et ça finit par Monsieur ! [Dans le public, deux personnes s'esclaffent bruyamment.] Et tout ça pour quoi ?
— Je suis à la rue, j'ai faim, j'ai froid. J'ai demandé de l'aide mais je ne l'ai pas eue.
— Le problème c'est que vous consommez de la cocaïne. Vous avez aussi déclaré que vous entendiez des voix. Vous avez déjà suivi un traitement ? Non ? Vous avez 36 ans et déjà 24 mentions sur votre casier. Il va falloir que ça s'arrête. Il y a là encore un échec judiciaire patent ! »
L'interrogatoire du second prévenu, Hamza D., est plus sommaire : né en 1989 en Algérie, il est SDF lui aussi, et n'a qu'une seule mention sur son casier pour vente frauduleuse de cigarettes en 2024. « Pourquoi est-ce que vous avez volé ?
— J'avais faim.
— Bah oui, mais si tout le monde fait ça on va pas y arriver ! »
La procureure demande 24 mois pour Mathieu O. et six pour Hamza D., avec incarcération immédiate dans les deux cas.
L'avocate de Hamza D. ne s'embête pas et charge le premier prévenu : « C'est l'autre qui a brisé la vitre et qui lui a donné l'enceinte. Compte tenu du butin modique qui lui a été donné, je demande la clémence. »
L'avocat de Mathieu O. regrette que son client n'ait pas évoqué sa situation familiale : « Après être passé chez le dentiste lors de sa permission, il est allé voir la mère de sa fille. Et celle-ci est quasiment décédée dans ses bras ! Ce fait pourrait expliquer sa désertion. »
Surpris par cette déclaration, le président se tourne vers Mathieu O. : « Vous avez entendu la supplique de votre conseil concernant votre refus de réintégrer la maison d'arrêt. Vous n'avez pas parlé de cet événement en garde à vue. Vous avez simplement dit que vous étiez persécuté à Seysses…
— Elle est morte dans mes bras. Elle est morte dans mes bras. J'ai pété un câble. Je suis parti. »
Sans plus de commentaires, le président lève l'audience pour délibérer. Mathieu O. est condamné à 18 mois de prison, et Hamza D. à quatre, tous les deux avec mandat de dépôt.
01.07.2026 à 02:30
Le voleur libertaire et sa mère
Un homme seul en scène raconte l'histoire de Marius Jacob, cambrioleur anarchiste qui inspira le personnage romanesque d'Arsène Lupin. Mais Marius n'est pas seul. Lorsqu'il montre son œil gauche grimé, la voix de sa mère se fait entendre, complice et moqueuse à la fois. « Té, il vous a dit qu'il a eu son certificat d'études à 11 ans ? C'était quelque chose à l'époque, ce qui ne l'a pas empêché d'être d'un naïf, mais d'un naïf ! » Dans l'auditoire de l'Alcazar, ancien temple marseillais (…)
- CQFD n°253 (juin 2026) / CultureTexte intégral (729 mots)
Un homme seul en scène raconte l'histoire de Marius Jacob, cambrioleur anarchiste qui inspira le personnage romanesque d'Arsène Lupin. Mais Marius n'est pas seul. Lorsqu'il montre son œil gauche grimé, la voix de sa mère se fait entendre, complice et moqueuse à la fois.
« Té, il vous a dit qu'il a eu son certificat d'études à 11 ans ? C'était quelque chose à l'époque, ce qui ne l'a pas empêché d'être d'un naïf, mais d'un naïf ! » Dans l'auditoire de l'Alcazar, ancien temple marseillais des spectacles populaires devenu bibliothèque publique, défile la vie d'Alexandre Marius Jacob1, la voix irrévérencieuse de sa mère guidant le récit. Franck Vrahidès, qui interprète le brigand libertaire, et le metteur en scène Jérémy Beschon2, de la compagnie Manifeste Rien, complices dans l'écriture de la pièce, font le choix de démarrer l'histoire par la fin. Devenu forain dans l'Indre à son retour du bagne, Jacob, vieux et malade, s'injecte une dose mortelle de morphine en 1954, après avoir offert un repas aux enfants pauvres du coin et en prenant soin de léguer deux bouteilles de rosés à ses amis.
D'abord engagé comme mousse, le petit prolo marseillais revient de ses périples en haute mer à la fois épris de liberté et révolté par les injustices. À 18 ans, il fonde L'Agitateur, une feuille de chou dont le titre annonce la couleur de sa vie à venir. La presse libre étant en butte aux tracasseries policières (l'époque est aux attentats et aux magnicides), il monte un audacieux fric-frac au Mont-de-piété. Avec son père et deux autres complices, il se fait passer pour un inspecteur enquêtant sur une affaire de recel et dépouille les lieux sans coup férir. Puis il s'attaque au casino de Monte-Carlo. Après quelques cuisantes trahisons, dont celle de son propre père, Jacob fonde la bande des Travailleurs de la nuit, qui écume le territoire en cambriolant les riches – aristos, clergé, bourgeois ; jamais les professions socialement utiles, comme les médecins ou les artistes. Après Ravachol et avant la bande à Bonnot, Jacob prône « l'illégalisme contre l'illégitime propriété », mais sans violence, avec une organisation clandestine et des techniques de monte-en-l'air minutieuses, pourvue d'un strict code de conduite. Sinon, on ne vaut pas mieux que les capitalistes. 10 % du butin est reversé aux journaux libertaires. Arrêté en 1905, puis jugé, il déclare aux jurés : « Malfaiteur peut-être, mais toujours du travail bien fait. » Jurés qui, peu sensibles à sa verve, l'envoient pourrir à Cayenne.
Complice de son fils du début à la fin, la voix de la mère ponctue le récit de commentaires empreints de bon sens populaire qui font le pont avec l'oralité contemporaine. Celle de son fils est, quant à elle, présente à travers des extraits de ses écrits, au style plus littéraire, republiées par les éditions L'insomniaque. « Anarchiste révolutionnaire, écrivait-il. J'ai fait ma révolution, vienne l'anarchie. » Et que vive l'idée.
