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04.04.2026 à 00:30

Génération désenfantée

Gaëlle Desnos, Livia Stahl

Troisième Guerre mondiale, effondrement écologique, fascisme pullulant et racisme omniprésent… ça commence à être redondant ! Heureusement cette année, l'État, comme sa cohorte médiatique, a trouvé un nouveau sujet pour nos cerveaux angoissés : faire des enfants et promptement. L'occasion de rappeler notre souveraineté sur nos corps et nos vies. Hé oh les femmes, le compte n'y est pas là ! Dans sa moisson de chiffres annuels, l'Insee relève 645 000 naissances pour 651 000 décès en 2025. (…)

- CQFD n°251 (avril 2026) / ,
Texte intégral (2019 mots)

Troisième Guerre mondiale, effondrement écologique, fascisme pullulant et racisme omniprésent… ça commence à être redondant ! Heureusement cette année, l'État, comme sa cohorte médiatique, a trouvé un nouveau sujet pour nos cerveaux angoissés : faire des enfants et promptement. L'occasion de rappeler notre souveraineté sur nos corps et nos vies.

Hé oh les femmes, le compte n'y est pas là ! Dans sa moisson de chiffres annuels, l'Insee relève 645 000 naissances pour 651 000 décès en 2025. Bilan négatif : une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et à n'en pas douter, c'est la faute des femmes. Mieux, des féministes : « Est-ce qu'on peut vraiment s'étonner de la baisse de la fécondité dans un pays où l'idéologie des classes moyennes est de présenter les hommes – je parle du sexe masculin – comme des individus dangereux par nature ? » pontifiait le démographe et anthropologue Emmanuel Todd en janvier dernier, dans une émission du Figaro. Pas nouveau, ce refrain. Renaud, cette vieille gloire de la gauche française, s'en prenait déjà à « l'espèce de connasse » du troisième, dans son titre « Dans mon HLM » : « Aux manifs de gonzesses / elle est au premier rang / Mais elle veut pas d'enfants / Parce que ça fait vieillir / Ça ramollit les fesses / Et puis ça fout des rides / Elle l'a lu dans l'Express / C'est vous dire si elle lit ».

Mais depuis qu'il manque 6 000 bébés pour solder l'exercice 2025, les grivoiseries de Renaud ne font plus rire personne. Toujours au micro du Figaro, Todd prévient : « L'un des problèmes du monde, c'est l'effondrement généralisé de la fécondité » dans « les pays qui sont présentés comme des modèles [et qui] sont en fait des sociétés en cours d'autodestruction ». L'enjeu serait devenu civilisationnel, et pour le journal de Dassault, il était temps de livrer le 13 janvier dernier un édito angoissé : « Bien pauvre nation que celle qui, comme culpabilisée d'elle-même, travaille aveuglément à sa régression ! […] Triste humanité que celle qui n'espère plus, dans ses entrailles, le cri de la naissance, le jaillissement impérieux, mystérieux et merveilleux de l'à-venir, l'augmentation d'elle-même non par la technologie ou la quête infinie des droits personnels, mais par le cœur ! » Idem sur Cnews, où Pascal Praud crachote : « Raison économique, raison écologique, raison philosophique […], égoïsme galopant, individualisme forcené, […] peur de l'amour […]. Et bien je m'adresse à ceux qui n'ont pas d'enfants et qui sont en âge de les avoir : faites-en ! » « Faites-en ».

Plus les femmes font d'enfants, plus le temps de travail domestique de leur conjoint… Baisse !

Si l'injonction ne semble guère avoir soulevé un enthousiasme délirant, elle a au moins séduit les équipes de com' du chef de l'État. Ainsi, cet été, chaque jeune de 29 ans devrait recevoir sa petite lettre du président, dans laquelle il sera aimablement prié de procréer. Pas sûr que ça suffise à éveiller en nous un désir d'enfant. On est peut-être toutes un peu devenues des « connasses du troisième », qui sait ?

Produire, reproduire et recommencer

Pourquoi tant de pression ? Mais parce que « pour produire, il faut se reproduire », rappelle sans fard Todd (encore lui). Reproduire, génération après génération, des personnes aptes à travailler et, à l'occasion, à aller au front. Cette autre usine du capital1, où les femmes bossent gratuitement, ça fait belle lurette que les féministes marxistes la dénoncent, d'Alexandra Kollontaï à Lise Vogel en passant par Angela Davis2. Aux côtés de l'enfantement proprement dit, Vogel ajoute le travail domestique quotidien (repas, ménage, soutien émotionnel…) et le soin apporté aux jeunes et aux aîné·es.

C'est bien à la fin d'une civilisation qu'on travaille

Avec un partage hétérosexuel inégalitaire qui bouge un peu, mais pas trop quand même3 : aujourd'hui, les femmes assurent encore 71 % des tâches ménagères et 65 % des tâches parentales. Et fun fact : plus les femmes font d'enfants, plus le temps de travail domestique de leur conjoint… Baisse ! Pour une mère en couple hétéro, c'est simple : le travail reproductif, c'est un deuxième temps plein (34 heures par semaine). Pas étonnant qu'après avoir revendiqué les mêmes droits que les hommes au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les féministes de la deuxième vague (seventies) se soient attaquées à la sphère privée, à la contraception et à l'avortement.

la Fin de la civilisation

D'accord, d'accord, on l'admet : c'est bien à la fin d'une civilisation qu'on travaille. Celle qui assigne les femmes à la famille nucléaire hétérosexuelle4. Et c'est vrai que cette dernière, bien qu'étant encore le modèle dominant de la « famille » en Occident, a été un peu malmenée. C'est que depuis 40 ans, les femmes sont bien sorties de chez elles : augmentation de leur activité salariale, augmentation de leur niveau d'instruction et réduction du nombre d'enfants par foyer. Si des différences notables de classe, de race et de validité persistent, en moyenne, elles ont progressivement gagné en indépendance économique.

Alors forcément, comme une pelote de laine, le reste a suivi. Aujourd'hui près de la moitié des mariages (hétéros) se terminent en divorces et deux fois sur trois, c'est la meuf qui se barre. Au-delà du sacro-saint mariage, le couple serait lui-même en crise profonde. « Depuis 2010, la proportion de personnes qui vivent seules a augmenté dans 26 pays riches sur 30 » (The Economist), « Choix des jeunes femmes […] célibataires, libres et heureuses ? » (La Repubblica delle Donne). Mais surtout – et bien pire ! –, comme le constatait la journaliste Chanté Joseph dans le magazine Vogue en octobre dernier : « À l'heure où nos rôles traditionnels sont en train de s'effondrer, peut-être que le temps est venu de réévaluer notre allégeance aveugle à l'hétérosexualité. » Oulàlà

N'en déplaise aux éditorialistes frustré·es, la critique de la famille nucléaire n'est pas le pré carré de quelques childfree occidentales en quête d'individualité et un peu trop réceptives à l'idéologie néolibérale. La vague #MeToo, et surtout #MeTooInceste, ont mis un courageux high kick dans la porte du foyer pour en libérer tous les secrets. « Enfantisme is the new féminisme » écrit la queen Cécile Cée. La famille, ce berceau des dominations (Dorothée Dussy) et de tous nos traumas, ne fait plus franchement rêver. Et encore, on passe sur les multiples motifs de cette GenZ sacrifiée qui la pousse à se demander si, vraiment, faire des enfants est si pertinent (crise écologique inéluctable, troisième guerre mondiale en approche, fascisme partout, niveau de vie qui baisse, dépressions et burn-out en expansion, etc.).

Une autre famille

On aurait pourtant tort de lire cette prise de distance à l'égard du travail reproductif comme un refus du lien, de la transmission ou même de la parentalité. Car ce qui vacille ici, c'est moins le désir de faire famille que le vieux logiciel occidental qui a longtemps confondu parenté sociale et biologique. L'anthropologue Anne Cadoret note qu'élever, protéger, transmettre, socialiser et aimer ont longtemps été des tâches arbitrairement assignées aux seul·es géniteur·ices. Comme si engendrer suffisait à faire naître un esprit de parentalité.

Une évidence défaite dès lors qu'on observe la pluralité de montages familiaux existants : dans les familles recomposées, dans les familles ayant pratiqué l'insémination artificielle, hétérosexuelles ou homosexuelles, dans les familles d'accueil, les parents se substituent aux géniteur·ices. Mais si dans le cas des couples hétéros, la fiction filiale peut encore tenir, avec la famille homoparentale, en revanche, le scénario perd nettement en crédibilité. La famille queer – et les socialités communautaires en général, occidentales et non-occidentales – révèle alors avec éclat ce que la filiation a toujours été : avant tout une construction sociale, symbolique et politique.

Dès lors, les possibilités s'étendent. Coparentalité (avoir un enfant hors des frontières du couple), famille choisie, beau-parentalité, enfants de cœur ou parents de cœur, adoption… Refuser l'injonction à la maternité telle qu'elle est conçue dans nos sociétés patriarcales et capitalistes, ce n'est pas refuser la parentalité, c'est commencer à la révolutionner. Car c'est dans les marges de la norme, voulues ou subies, qu'on perçoit la justesse d'un autre « faire famille ».

Livia Stahl et Gaëlle Desnos

1 Lire « Faire raquer le travail domestique », CQFD n°232 (juillet-août 2023).

2 Respectivement la première femme ministre de l'histoire, dans la Russie révolutionnaire après 1917 ; sociologue américaine connue pour être l'une des fondatrices principales de la théorie de la reproduction sociale (SRT) ; professeure de philosophie et militante anti-raciste, communiste et féministe américaine.

3 « Le travail domestique : 60 milliards d'heures en 2010 », Insee (novembre 2012).

4 Quand le travail reproductif devrait être plutôt socialisé en dehors du foyer : garde d'enfants, cantines, écoles, psychologues…

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