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11.09.2026 à 17:30

Aurore Bergé: traquer le prétendu « nouvel antisémitisme » , réhabiliter l’ancien

Nadia Meziane
La théorie du « Grand Remplacement » est une théorie raciste dont la généalogie est profondément antisémite. Ce n’est pas une accusation polémique, mais une histoire largement documentée par les chercheurs qui travaillent sur les extrêmes droites, le suprémacisme blanc et l’antisémitisme.Le remplacement des populations blanches n’a pas d’abord été pensé comme un simple phénomène démographique. Dans une part importante de cette tradition idéologique, il est présenté comme le résultat d’une volonté politique : quelqu’un organiserait l’immigration, encouragerait le métissage, détruirait les frontières et travaillerait à la disparition des peuples blancs. Et pendant très longtemps, ce quelqu’un a porté un nom : les Juifs. C’est ce qui rend les déclarations d’Aurore Bergé particulièrement sidérantes. Le 10 septembre 2026, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations explique que le « Grand Remplacement » relève de la « liberté d’expression ». La veille, sur CNews, elle avait refusé à plusieurs reprises de qualifier cette théorie de raciste. Sur Franceinfo, elle précise que cette théorie serait « mensongère », « fausse factuellement », qu’elle « attise les peurs », mais que chacun aurait néanmoins « le droit de défendre cette idée-là ». La qualifier de raciste reviendrait, selon elle, à dire « qu’on n’a pas le droit d’en débattre ».[1] Il fallait oser, car Aurore Bergé est aussi celle qui, depuis plusieurs années, réclame d’élargir toujours davantage ce qui doit être reconnu et poursuivi comme antisémite.Elle affirme que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme », soutient la…
Texte intégral (5823 mots)

La théorie du « Grand Remplacement » est une théorie raciste dont la généalogie est profondément antisémite. Ce n’est pas une accusation polémique, mais une histoire largement documentée par les chercheurs qui travaillent sur les extrêmes droites, le suprémacisme blanc et l’antisémitisme.Le remplacement des populations blanches n’a pas d’abord été pensé comme un simple phénomène démographique. Dans une part importante de cette tradition idéologique, il est présenté comme le résultat d’une volonté politique : quelqu’un organiserait l’immigration, encouragerait le métissage, détruirait les frontières et travaillerait à la disparition des peuples blancs.

Et pendant très longtemps, ce quelqu’un a porté un nom : les Juifs. C’est ce qui rend les déclarations d’Aurore Bergé particulièrement sidérantes.

Le 10 septembre 2026, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations explique que le « Grand Remplacement » relève de la « liberté d’expression ». La veille, sur CNews, elle avait refusé à plusieurs reprises de qualifier cette théorie de raciste. Sur Franceinfo, elle précise que cette théorie serait « mensongère », « fausse factuellement », qu’elle « attise les peurs », mais que chacun aurait néanmoins « le droit de défendre cette idée-là ». La qualifier de raciste reviendrait, selon elle, à dire « qu’on n’a pas le droit d’en débattre ».[1]

Il fallait oser, car Aurore Bergé est aussi celle qui, depuis plusieurs années, réclame d’élargir toujours davantage ce qui doit être reconnu et poursuivi comme antisémite.Elle affirme que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme », soutient la création de nouvelles infractions destinées à en poursuivre les « formes renouvelées » et souhaite sortir les infractions antisémites et racistes du droit de la presse, notamment parce que les y maintenir pourrait laisser entendre que, « finalement, on pourrait avoir le droit d’en débattre ».[2]

La contradiction est presque parfaite.Lorsqu’il s’agit d’antisionisme, Aurore Bergé demande d’aller voir derrière les mots, les ambiguïtés, les sous-entendus, les discours politiques, et de rechercher ce qu’ils pourraient dissimuler. Lorsqu’il s’agit d’une théorie dont l’histoire traverse plus d’un siècle de nationalisme antisémite, de racialisme européen, de néonazisme et de suprémacisme blanc, elle découvre soudain les vertus de la liberté d’expression.Il ne s’agit pas de réclamer l’interdiction d’évoquer un prétendu « Grand Remplacement », ni de demander que toute personne qui reprend cette expression soit poursuivie, mais il faut regarder d’où viennent les mots et ce qu’ils transportent avec eux.

Avant le « Grand Remplacement »

Renaud Camus a donné au « Grand Remplacement » son nom contemporain et une redoutable efficacité politique. Il n’a inventé ni la hantise du remplacement racial, ni celle de la disparition des peuples européens, ni l’idée selon laquelle des forces intérieures travailleraient à cette disparition. Cette histoire est beaucoup plus ancienne.Chez Maurice Barrès, la nation se construit autour de l’enracinement, de la continuité et de l’héritage, avec en face la figure du déraciné. Pendant l’affaire Dreyfus, cette conception de la nation se lie directement à l’antisémitisme.

Charles Maurras pousse beaucoup plus loin cette représentation. La nation devient un corps menacé de l’intérieur, et dans son système des « quatre États confédérés », Juifs, protestants, francs-maçons et « métèques » apparaissent comme autant de puissances étrangères travaillant contre la France.On retrouve déjà là une représentation qui traversera ensuite une grande partie de l’histoire de l’extrême droite : un peuple enraciné dont la continuité serait menacée par des éléments venus de l’extérieur, mais aussi par des forces installées à l’intérieur même de la nation et accusées de travailler à sa dissolution.

Au XXe siècle, cette vision se racialise encore.

René Binet est ici un personnage essentiel. Ancien trotskiste devenu Waffen-SS, il développe dès l’après-guerre une conception dans laquelle l’immigration extra-européenne et le métissage doivent conduire à la disparition biologique des Européens. Et il désigne les responsables : les Juifs. L’historien Nicolas Lebourg résume sa pensée ainsi : « les juifs veulent détruire l’Europe par l’immigration, en y “important” des peuples non européens ». L’immigration serait « le dernier plan de domination du judaïsme ».[3]

Nous sommes à la fin des années 1940, et l’essentiel du scénario est déjà présent : une population blanche menacée de disparition, des populations non européennes introduites sur son territoire, le métissage utilisé comme arme et les Juifs désignés comme organisateurs du processus.

Le « génocide blanc »

De l’autre côté de l’Atlantique, cette construction trouve un autre terrain dans les milieux néonazis et suprémacistes blancs américains, où se développe la théorie du « white genocide », le « génocide blanc ».L’immigration, les mariages mixtes, l’intégration raciale ou le multiculturalisme y sont présentés comme autant d’instruments destinés à provoquer la disparition de la population blanche. Là encore, cette disparition annoncée ne serait pas le résultat de transformations sociales ou démographiques, mais d’un processus organisé, et dans une part importante de cet univers idéologique, ceux qui l’organiseraient seraient les Juifs.[4]

Une circulation permanente

Les Blancs deviennent ainsi les victimes supposées, les populations non blanches celles qui les remplaceraient, l’immigration et le métissage les instruments du processus, tandis que les Juifs seraient ceux qui l’auraient conçu et organisé. C’est en ce sens que l’antisémitisme occupe une place particulière dans la théorie du grand remplacement. Le racisme désigne ceux qui remplaceraient, tandis que l’antisémitisme désigne ceux qui seraient derrière le remplacement. Cette articulation permet aussi de comprendre pourquoi un même imaginaire peut conduire à assassiner des Noirs, des Latinos, des musulmans ou des Juifs.

Il n’existe pas d’un côté une histoire américaine et de l’autre une histoire européenne qui se seraient développées séparément. Les idées circulent. Les racialistes européens nourrissent le suprémacisme blanc américain, la Nouvelle Droite française voyage, le contre-jihadisme traverse l’Atlantique, l’alt-right américaine lit les Identitaires. Les mouvements se regardent, se traduisent, se rencontrent et parfois se financent.Le « Grand Remplacement » naît aussi de cette circulation.

D’ailleurs même entre les français, Binet et Camus, l’histoire ne s’interrompt pas. Dans les années 1960, un des héritiers directs de Binet, Dominique Venner participe à sa recomposition. Autour d’Europe-Action, qu’il fonde en 1963, se développe un racialisme européen obsédé par le métissage, l’immigration et la disparition biologique des populations blanches. L’antisémitisme n’est nullement absent de ce milieu : la revue accueille notamment favorablement les écrits de Paul Rassinier, l’un des pionniers français du négationnisme. Mais le centre du récit se déplace progressivement vers la défense d’une « nation blanche » menacée de disparition.
Un demi-siècle plus tard, Venner se trouve directement au croisement de cette histoire et de celle du « Grand Remplacement ». Peu avant son suicide à Notre-Dame de Paris, en mai 2013, il dénonce dans son dernier texte le « crime visant au remplacement de nos populations » et renvoie explicitement aux travaux de Renaud Camus. Celui-ci accueille sa mort avec « beaucoup d’émotion, beaucoup de tristesse, beaucoup de respect et une certaine exaltation », saluant un geste « admirablement calculé » pour alerter sur le changement de population.
La continuité n’exige donc pas d’imaginer que Camus aurait lu Binet, ce qu’il conteste lui-même. Entre le racialisme antisémite de l’après-guerre et le « Grand Remplacement » contemporain existent des milieux, des revues, des réseaux et des hommes qui ont progressivement déplacé et reformulé le récit : la disparition annoncée des Européens demeure, tandis que l’immigration, puis l’islam, occupent une place toujours plus centrale.

En décembre 2010, Renaud Camus intervient aux Assises internationales sur l’islamisation organisées par Riposte laïque et le Bloc identitaire. L’année suivante paraît Le Grand Remplacement. La théorie change alors de forme. Le musulman devient la figure centrale du remplaçant, tandis que les élites qui favorisent, acceptent ou organisent le processus deviennent les « remplacistes ». La référence aux Juifs n’est plus nécessaire, mais l’idée selon laquelle le remplacement serait voulu demeure intacte. Il ne s’agirait plus seulement d’une évolution démographique, mais d’un processus accepté, encouragé, organisé par des responsables politiques, économiques, médiatiques ou intellectuels. La place de celui qui serait derrière le remplacement n’a donc pas disparu, et l’histoire va très vite montrer que son ancien occupant peut revenir.

Breivik : le soutien à Israël ne protège pas de l’antisémitisme

Anders Breivik, le tueur d’Utoya en donne dès 2011 une démonstration éclairante. Son univers idéologique est dominé par la haine de l’islam, du multiculturalisme et du « marxisme culturel ». Il se présente en même temps comme un soutien d’Israël, combinaison qui deviendra familière dans une partie de l’extrême droite européenne. Cela ne signifie pourtant pas la disparition de l’antisémitisme.Breivik distingue les Juifs qu’il considère comme « loyaux » de ceux qu’il considère comme « déloyaux ». Les premiers sont notamment les nationalistes et les sionistes. Les seconds sont les Juifs libéraux, cosmopolites, multiculturalistes, associés au « marxisme culturel ».[5]Le partage est ancien : le Juif nationaliste peut devenir un allié tandis que le Juif cosmopolite reste un ennemi.

Israël peut ainsi être admiré comme État national et militaire tandis que survit la vieille représentation du Juif déraciné, libéral, cosmopolite, accusé de travailler à la dissolution des nations. Le soutien à Israël n’abolit donc rien. Il peut parfaitement cohabiter avec l’antisémitisme.

« Jews will not replace us »

En août 2017, à Charlottesville, cette logique apparaît au grand jour. Des milliers de suprémacistes blancs convergent vers la ville pour le rassemblement « Unite the Right » et scandent « You will not replace us », puis « Jews will not replace us ».[6]

Les Juifs ne sont évidemment pas la population censée remplacer physiquement les Blancs. Ils sont ceux qui seraient accusés d’organiser ce remplacement.Le passage de « You » à « Jews » ne constitue donc pas une digression antisémite à côté de la théorie du remplacement. Il en dévoile l’une des racines les plus profondes.

Un an plus tard, cette construction tue. Le 27 octobre 2018, Robert Bowers entre dans la synagogue Tree of Life de Pittsburgh et assassine onze personnes.Avant l’attentat, il s’en était notamment pris à HIAS, organisation juive venant en aide aux réfugiés. Dans son univers mental, les Juifs permettent l’arrivée de populations étrangères, ces populations remplacent les Blancs et les Juifs participent donc à la destruction de l’Amérique blanche.[7] L’homme obsédé par l’immigration ne massacre pas des immigrés, mais des Juifs, précisément parce qu’il les considère comme les organisateurs de cette immigration.Il n’y a là aucune contradiction. C’est au contraire l’aboutissement de la logique du complot.

Quelques mois plus tard, le 15 mars 2019, Brenton Tarrant assassine 51 musulmans dans deux mosquées de Christchurch. Le texte qu’il diffuse porte un titre : The Great Replacement.Tarrant n’a pas seulement repris une expression française devenue internationale. Il avait voyagé en Europe et financé plusieurs mouvements identitaires. Génération identitaire a reconnu avoir reçu de lui deux dons, pour un total de 1 000 euros.[8]La boucle est presque parfaite. Des théories racialistes européennes nourrissent le suprémacisme blanc . Le suprémacisme blanc développe la théorie du « white genocide ». L’extrême droite européenne reformule la hantise du remplacement autour de l’immigration musulmane. Cette formulation repart dans le monde anglophone, puis un terroriste australien en fait le titre de son manifeste avant de massacrer des musulmans en Nouvelle-Zélande, après avoir lui-même financé les Identitaires français.Ce n’est pas une suite propre d’influences bien séparées. C’est un même univers idéologique qui circule, se transforme et revient.

Maurras revient aussi

Pendant ce temps, en France, les frontières de la respectabilité politique bougent. En 2018, Charles Maurras figure dans le Livre des commémorations nationales publié sous l’égide du ministère de la Culture pour le 150e anniversaire de sa naissance. Devant la polémique, notamment autour de son antisémitisme ( polémique initiée par une tribune de Libération en partie rédigée par l’autrice de ces lignes ) Françoise Nyssen finit par faire rappeler l’ouvrage et supprimer la notice.[9] Cet épisode ne tombe pas du ciel.Depuis plusieurs années déjà, Maurras fait l’objet d’un travail de réhabilitation intellectuelle et politique. Barrès revient lui aussi, tandis que le vocabulaire de l’enracinement, de l’identité, de la civilisation, du déclin, du grand effacement ou de la disparition nationale se banalise. Il y aurait beaucoup à dire sur les liens intellectuels qui se sont noués au fil des années entre une partie du macronisme, la droite conservatrice et cette tradition-là. Ils ne se réduisent évidemment pas à l’épisode des commémorations de 2018, mais celui-ci dit quelque chose d’une période.

Dans le même temps, le « Grand Remplacement » quitte progressivement les marges identitaires pour entrer dans le débat politique ordinaire. Ce qui, quelques années plus tôt, appartenait au vocabulaire de groupuscules devient un thème de télévision, de campagne, de droite parlementaire, jusqu’à devenir finalement une théorie dont une ministre chargée de lutter contre les discriminations explique qu’il faut pouvoir « débattre ».Cette banalisation ne concerne d’ailleurs pas seulement les références intellectuelles lointaines de l’extrême droite. Elle touche désormais sa propre histoire.

En novembre 2023, alors que le Rassemblement national prépare sa participation à la grande marche contre l’antisémitisme, Jordan Bardella affirme qu’il ne croit pas que Jean-Marie Le Pen ait été antisémite. Il est contraint, quelques jours plus tard, de revenir sur ses propos. Puis il défile contre l’antisémitisme aux côtés de Marine Le Pen et présente bientôt son parti comme « le meilleur bouclier des Juifs de France ».[10] Deux ans plus tard, à la mort du fondateur du Front national, la distance a encore diminué. Bardella lui rend hommage en affirmant qu’il avait « toujours servi la France, défendu son identité et sa souveraineté ».Jean-Marie Le Pen est pourtant l’homme du « point de détail » à propos des chambres à gaz, de « Durafour-crématoire », des provocations antisémites répétées et des condamnations qui les ont accompagnées.

Rien de cette histoire n’était inconnu lorsque le président du RN lui rendait cet hommage. C’est peut-être là que le processus de banalisation apparaît le plus clairement. Le visage le plus lissé du parti peut participer aux grandes mobilisations contre l’antisémitisme, se présenter en protecteur des Juifs de France et, presque dans le même mouvement, réhabiliter politiquement celui qui incarna pendant des décennies l’antisémitisme de l’extrême droite française.

Le soutien à Israël et la dénonciation du « nouvel antisémitisme » permettent de présenter comme définitivement soldée l’histoire antisémite du Front national, au moment même où cette histoire recommence à être regardée avec indulgence.

Le « nouvel antisémitisme » et l’amnésie de l’ancien

Depuis plusieurs années, une partie du pouvoir politique français a construit tout un appareil autour de la dénonciation du « nouvel antisémitisme ». Il faudrait savoir le reconnaître lorsqu’il avance masqué, identifier ses codes, déceler ses sous-entendus et remonter derrière les mots jusqu’à l’idéologie qui les produit. L’antisionisme lui-même devient suspect parce qu’il pourrait servir de « cheval de Troie » à l’antisémitisme.

Puis arrive le « Grand Remplacement ».Et soudain, plus de généalogie, plus de recherche des sous-entendus, plus de cheval de Troie, plus de continuum entre idéologie et violence. Une ministre chargée de lutter contre les discriminations regarde une théorie qui vient du racialisme, du suprémacisme blanc, du « white genocide », qui a été scandée sous la forme « Jews will not replace us », qui se trouve dans l’univers idéologique du meurtrier de onze Juifs à Pittsburgh et jusque dans le titre du manifeste du terroriste de Christchurch, et conclut : liberté d’expression.

Le problème n’est pas juridique. Il est politique.Pourquoi faut-il rechercher l’antisémitisme derrière les mots lorsqu’ils sont prononcés par certains, tandis que l’histoire des mots cesse soudain d’exister lorsqu’ils viennent de l’extrême droite ?

Une histoire qui n’est pas terminée

L’idée selon laquelle l’extrême droite occidentale aurait définitivement abandonné l’antisémitisme parce qu’une partie d’entre elle soutient désormais Israël est déjà démentie par les faits. Les États-Unis en offrent aujourd’hui une illustration spectaculaire.Dans certaines franges de la droite radicale américaine et de l’univers MAGA resurgissent des thèmes parfaitement classiques : les « globalistes », George Soros, le pouvoir financier, l’influence supposée des Juifs sur les médias ou sur la politique étrangère, la double loyauté.Des figures explicitement antisémites retrouvent une audience importante dans un univers qui peut, dans le même temps, afficher un soutien absolu à Israël.

L’ancien antisémitisme n’a donc pas disparu. Il peut reculer lorsque l’ennemi musulman occupe tout l’espace, se recomposer, distinguer le Juif sioniste du Juif cosmopolite, puis revenir lorsque le contexte politique s’y prête. C’est aussi ce que raconte toute l’histoire qui mène de Barrès et Maurras aux théories contemporaines du grand remplacement : une nation pensée comme un corps menacé par des populations étrangères, mais aussi trahi de l’intérieur par des élites déracinées.Le nom de l’ennemi peut changer. Le récit, lui, demeure étonnamment stable.

Voilà pourquoi les déclarations d’Aurore Bergé ne sont pas une simple maladresse de plateau. Elles interviennent à un moment historique précis, alors que l’extrême droite française n’est plus aux portes du système politique mais aux portes du pouvoir. Et au moment même où cette possibilité devient concrète, une ministre qui a bâti une partie de sa posture politique sur la nécessité de traquer les formes les plus indirectes de l’antisémitisme contribue à banaliser une théorie dont l’histoire est profondément liée à l’antisémitisme génocidaire .

Pendant des années, au nom de la lutte contre un « nouvel antisémitisme », une partie du champ politique a exigé que celui-ci soit recherché jusque dans les mots, les sous-entendus et les filiations idéologiques. Appliquée au « Grand Remplacement », cette méthode conduit pourtant directement vers l’antisémitisme historique, vers Barrès et Maurras, vers Binet, vers le « white genocide », vers « Jews will not replace us », jusqu’à Pittsburgh.Et c’est là que la contradiction prend tout son sens.

Sous couvert de dénoncer sans relâche le « nouvel antisémitisme », une partie du champ politique contribue à réhabiliter les matrices idéologiques de l’ancien, au moment même où l’extrême droite historique, héritière d’une tradition dans laquelle l’antisémitisme occupait une place centrale, n’a jamais été aussi proche d’accéder au pouvoir.

Notes

[1] La séquence est documentée par ses interventions sur CNews puis Franceinfo. Après avoir refusé de qualifier le « Grand Remplacement » de théorie raciste, elle le décrit comme « faux factuellement » et « mensonger », tout en estimant que le débat à son sujet « fait partie de la liberté d’expression ». Après le Conseil des ministres, elle précise également que cette théorie « ne tombait pas sous le coup de la loi ».

[2] La comparaison avec ses positions antérieures est particulièrement nette. Le 12 mai 2025, Aurore Bergé justifiait son souhait de faire sortir certaines infractions racistes et antisémites du droit de la presse en expliquant que leur maintien dans ce régime pouvait laisser entendre que, « finalement, on pourrait avoir le droit d’en débattre ». Elle déclarait alors que « l’antisémitisme et le racisme ne sont pas des opinions, ce sont des délits ». Le 28 avril 2025, lors des Assises de lutte contre l’antisémitisme, elle affirmait également que « l’antisionisme est devenu le cheval de Troie de l’antisémitisme » et défendait le recours aux exemples accompagnant la définition de l’IHRA afin de repérer la haine jusque dans les « ambiguïtés de langage », les « insinuations » et les « discours pseudo-politiques ».

[3] René Binet (1913-1957) constitue un chaînon particulièrement éclairant de cette généalogie. Ancien militant trotskiste devenu collaborationniste puis engagé dans la Waffen-SS, il développe après-guerre un racialisme européen dans lequel immigration et métissage conduiraient à la disparition biologique des Européens. L’historien Nicolas Lebourg situe dès 1946-1948, dans la presse de Binet, l’idée selon laquelle les Juifs chercheraient à détruire l’Europe en y important des populations non européennes, l’immigration constituant alors le « dernier plan de domination du judaïsme ». Lebourg souligne que Renaud Camus retirera de ce récit « la causalité juive », permettant à la thématique de devenir « mainstream ». Camus a affirmé n’avoir pas connu les écrits de Binet : il s’agit donc d’une généalogie du thème, non de l’affirmation d’une filiation personnelle démontrée.Cette histoire plonge elle-même dans un imaginaire nationaliste plus ancien. Pendant l’affaire Dreyfus, Maurice Barrès écrit : « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race », et affirme qu’il « n’appartient pas à notre nation ». Chez Charles Maurras, la nation est menacée par les « quatre États confédérés », « juif, protestant, maçon, métèque ». Dans L’Hospitalité, il écrit : « Notre sol est approprié depuis vingt siècles par les races dont le sang coule dans nos veines. » Ces formulations permettent de mesurer combien l’enracinement, l’hérédité, la présence étrangère et la dénonciation de puissances intérieures supposées hostiles à la nation étaient imbriqués dans l’antisémitisme de cette tradition politique.

[4] L’expression « white genocide » désigne davantage qu’une peur de devenir démographiquement minoritaire. Dans sa forme suprémaciste, elle suppose une intention : immigration, mariages mixtes, multiculturalisme et baisse de la natalité blanche seraient les instruments d’un programme organisé de disparition de la « race blanche ». Le néonazi américain David Lane, membre de l’organisation terroriste The Order et auteur des « 14 Words », en fut l’un des principaux propagateurs. Dans de nombreuses versions de ce récit, les populations non blanches sont les agents matériels du remplacement, tandis que les Juifs sont désignés comme ceux qui le planifieraient. Cette répartition des rôles explique que le même imaginaire conspirationniste puisse produire des violences dirigées tantôt contre des populations racisées, tantôt contre des Juifs.

[5] Le manifeste d’Anders Behring Breivik pousse très loin la distinction entre « bons » et « mauvais » Juifs. Les premiers seraient les Juifs conservateurs, nationalistes et sionistes ; les seconds, les Juifs libéraux, antisionistes et favorables au multiculturalisme, qu’il qualifie notamment de « nation-wrecking Jews ». Breivik reproche même au nazisme de n’avoir pas su opérer cette distinction : à ses yeux, Hitler aurait dû s’allier aux Juifs nationalistes plutôt que les persécuter indistinctement. Il peut ainsi appeler à combattre avec ses « frères sionistes » tout en évoquant parallèlement l’existence d’un « Jewish problem » dans plusieurs pays occidentaux. Son cas permet de comprendre comment l’admiration pour Israël comme État national peut parfaitement cohabiter avec des représentations antisémites classiques du Juif cosmopolite, libéral et destructeur des nations.

[6] L’antisémitisme de Charlottesville ne se résumait pas au slogan « Jews will not replace us ». Lors du rassemblement Unite the Right des 11 et 12 août 2017, des participants arborent des croix gammées, effectuent des saluts nazis et scandent notamment « Blood and Soil », traduction du Blut und Boden nazi. Le 12 août, James Alex Fields Jr., sympathisant néonazi et suprémaciste blanc, lance volontairement sa voiture dans une foule de contre-manifestants. Il tue Heather Heyer, 32 ans, militante antiraciste venue s’opposer au rassemblement, et blesse de nombreuses autres personnes. Il sera notamment condamné à la prison à perpétuité. La manifestation au cours de laquelle « You will not replace us » devient « Jews will not replace us » ne donne donc pas seulement à entendre l’antisémitisme du remplacementisme : elle débouche également sur une violence meurtrière contre ceux qui s’y opposent.

[7] Quelques minutes avant la tuerie de Pittsburgh, Robert Bowers écrit à propos de HIAS, organisation juive historiquement engagée dans l’aide aux réfugiés : « HIAS likes to bring invaders in that kill our people. » Il annonce ensuite qu’il ne peut rester spectateur et qu’il « entre en action ». Le choix d’une synagogue prend ici tout son sens : dans son imaginaire, les réfugiés constituent les « envahisseurs », tandis que les Juifs sont ceux qui permettraient leur arrivée. Le massacre de Tree of Life constitue ainsi l’une des manifestations les plus littérales du point de jonction entre obsession du remplacement, haine de l’immigration et antisémitisme.

[8] Le parcours de Brenton Tarrant montre combien cet univers idéologique circule au-delà des frontières nationales. Avant Christchurch, il avait longuement voyagé en Europe et financé plusieurs acteurs de l’extrême droite identitaire européenne. Génération identitaire reconnaît ainsi avoir reçu deux versements effectués par Tarrant en septembre 2017, pour un total de 1 000 euros ; l’identitaire autrichien Martin Sellner avait également reçu 1 500 euros. Ces versements ne démontrent pas une participation de ces organisations à la préparation de l’attentat, mais documentent l’existence d’un espace politique transnational dans lequel Tarrant cherchait des références et des organisations à soutenir.La date de son attentat a depuis acquis une signification internationale : le 15 mars est devenu en 2022, par décision de l’Assemblée générale des Nations unies, la Journée internationale de lutte contre l’islamophobie, précisément en mémoire des 51 musulmans assassinés dans les deux mosquées de Christchurch le 15 mars 2019. Dans les jours suivant la tuerie, la Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern se rend auprès des familles des victimes coiffée d’un foulard noir. Une semaine plus tard, des milliers de Néo-Zélandaises non musulmanes, ainsi que certaines policières, portent à leur tour un foulard lors du Headscarf for Harmony, en signe de solidarité avec les musulmans. Ce geste connaîtra une réception singulièrement plus polémique dans une partie du débat public français, où le foulard porté par Ardern sera lui-même discuté comme objet politique.

[9] La polémique de 2018 autour de Maurras révèle aussi la difficulté de tracer une frontière entre étude historique, commémoration et réhabilitation. Les historiens Jean-Noël Jeanneney et Pascal Ory défendirent son inscription au Livre des commémorations nationales au nom du principe selon lequel « commémorer, ce n’est pas célébrer ». Françoise Nyssen estima au contraire qu’une commémoration organisée sous l’égide de l’État pouvait être comprise comme une consécration nationale et fit retirer la notice. Dix des douze membres du Haut Comité aux commémorations nationales démissionnèrent ensuite. L’intérêt de cet épisode tient précisément à son ambiguïté : la remise en circulation d’un auteur dont l’antisémitisme est constitutif du nationalisme politique peut aussi s’effectuer sous les registres apparemment plus neutres du patrimoine et de l’histoire intellectuelle.

[10] L’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen ne repose pas seulement sur la formule du « point de détail ». Il réitéra à plusieurs reprises cette qualification des chambres à gaz et fut condamné à ce titre ; son jeu de mots « Durafour-crématoire » lui valut également une condamnation. En 1958 déjà, à l’Assemblée nationale, il lançait à Pierre Mendès France : « Vous n’ignorez pas que vous cristallisez sur votre personnage un certain nombre de répulsions patriotiques et presque physiques. » Il fut encore condamné après avoir affirmé que l’Occupation allemande n’avait pas été « particulièrement inhumaine ». Cette accumulation rend particulièrement significative la séquence récente : en novembre 2023, Jordan Bardella affirme d’abord ne pas croire Jean-Marie Le Pen antisémite avant de reconnaître quelques jours plus tard qu’il s’était « évidemment enfermé dans un antisémitisme » ; à sa mort, en janvier 2025, il choisit néanmoins de saluer un homme qui aurait « toujours servi la France, défendu son identité et sa souveraineté ».

03.09.2026 à 09:33

25 ans de « guerre contre la terreur » ou la mondialisation de l’autoritarisme

François Burgat
Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, que reste-t-il de la « guerre contre la terreur » ? Pour François Burgat, elle n’a pas seulement redessiné les rapports entre l’Occident et le monde musulman. Elle a fourni un langage et des instruments communs à des pouvoirs occidentaux et arabes pour criminaliser oppositions et résistances, au prix d’un recul durable des libertés. Du 11 septembre au 7 octobre, en passant par les guerres d’Afghanistan et d’Irak, il retrace la mondialisation de ce paradigme. La planète Terre s’apprête à commémorer le 25ème anniversaire des attentats du onze septembre 2001 et du lancement par les États-Unis et leurs alliés d’une longue « guerre contre la terreur ». Cet épisode apparaît bien évidemment comme un jalon majeur de notre histoire contemporaine. Mais de quelle ampleur et plus encore de quelle nature exacte son impact a-t-il été ? A-t-il renforcé l’Occident et ceux qui se sont alliés à lui ou bien a-t-il contribué à préparer leur déclin ? Le 11 septembre n’est pas seulement un événement sécuritaire, on va le voir, mais un moment de mondialisation d’un dispositif politico-sémantique de criminalisation des oppositions. Le 11 septembre, matrice d’un nouvel ordre politique Le choc du 11.09 a directement affecté deux dynamiques distinctes : les relations entre le « monde occidental » et le « monde arabo-musulman (et musulman) » d’abord. Plus largement il a affecté les performances démocratiques des États-Unis mais également celles de tous les États qui étaient alors sous leur influence. En Occident, la…
Texte intégral (2378 mots)

Vingt-cinq ans après le 11 septembre 2001, que reste-t-il de la « guerre contre la terreur » ?

Pour François Burgat, elle n’a pas seulement redessiné les rapports entre l’Occident et le monde musulman. Elle a fourni un langage et des instruments communs à des pouvoirs occidentaux et arabes pour criminaliser oppositions et résistances, au prix d’un recul durable des libertés. Du 11 septembre au 7 octobre, en passant par les guerres d’Afghanistan et d’Irak, il retrace la mondialisation de ce paradigme.

La planète Terre s’apprête à commémorer le 25ème anniversaire des attentats du onze septembre 2001 et du lancement par les États-Unis et leurs alliés d’une longue « guerre contre la terreur ». Cet épisode apparaît bien évidemment comme un jalon majeur de notre histoire contemporaine. Mais de quelle ampleur et plus encore de quelle nature exacte son impact a-t-il été ? A-t-il renforcé l’Occident et ceux qui se sont alliés à lui ou bien a-t-il contribué à préparer leur déclin ?

Le 11 septembre n’est pas seulement un événement sécuritaire, on va le voir, mais un moment de mondialisation d’un dispositif politico-sémantique de criminalisation des oppositions.

Le 11 septembre, matrice d’un nouvel ordre politique

Le choc du 11.09 a directement affecté deux dynamiques distinctes : les relations entre le « monde occidental » et le « monde arabo-musulman (et musulman) » d’abord. Plus largement il a affecté les performances démocratiques des États-Unis mais également celles de tous les États qui étaient alors sous leur influence. En Occident, la « guerre contre la terreur » a irrésistiblement pris ainsi des accents de « guerre contre les Musulmans » et généré une lente dégradation des droits et des libertés individuelles. Mais dans la plupart des pays de culture arabo-musulmane, la criminalisation indistincte des oppositions dites « islamistes », c’est-à-dire des plus populaires d’entre elles, opérée de concert avec l’Occident, s’est développée tout aussi implacablement ; entravant ou différant le fragile processus d’ouverture démocratique qui y était alors en cours.

L’impasse de la mondialisation de l’« anti-islamisme »

Le 11 septembre 2001 a accéléré dans l’Occident tout entier une crispation identitaire à la fois anti-musulmane mais plus largement « anti-Sud ». Pourquoi ? Parce que la première caractéristique des attentats du 11.09 n’est ni leur ampleur ni la sophistication technologique qu’ils ont impliquée. L’originalité première de cet épisode est en effet d’avoir, à rebours de la tradition des inventeurs européens de la « politique de la canonnière », ciblé les dominants du Nord et non, « comme d’habitude », les dominés du Sud. Pour une fois, « les pilotes étaient (en effet) des Arabes » et « les victimes des Occidentaux ». Les attentats du 11/09 ont fondé ainsi une catégorie nouvelle de violence qui sera alimentée au cours des décennies suivantes en France ou en Europe par d’autres épisodes dits « terroristes ».Construite depuis 2001, c’est de ce fait une parfaite supercherie rhétorique qui va attribuer au lexique politique des gouvernés/opposants la responsabilité des contre-performances autoritaires des gouvernants/dominants. Cette forfaiture culminera ensuite, plus spectaculairement encore, avec la réponse à la contre-attaque conduite depuis Gaza par toutes les formations de la résistance palestinienne contre leurs colonisateurs israéliens. À 22 ans de différence, tout incite donc à mettre en perspective la réaction américaine au 11.09 à la réaction israélo-américaine au 7 octobre 2023.

S’il fallait en revanche mobiliser un précédent historique à cette conjonction répressive ce pourrait être, dans l’Algérie colonisée, en 1945, la monstrueuse réaction française aux « émeutes de Sétif ». Ces épisodes sont évidemment incomparables par leur nature et leur ampleur. Ils ont néanmoins un dénominateur commun : la tendance à dissocier la violence des dominés du contexte de domination dans lequel elle s’inscrit, et à considérer leur violence comme illégitime par principe, indépendamment de ses causes. Ils ont en commun la transgression d’un identique tabou : l’illégitimité absolue de la contre-violence des dominés/colonisés et l’usage de plus en plus cyniquement décomplexé de la pratique du « deux poids deux mesures ».Même si elle ne l‘a pas véritablement inauguré (les guerres coloniales ou, depuis 1492, tous les précédents de l’expansion occidentale aux 4 coins de la planète avaient déjà révélé depuis ce trait spécifique), la réaction au onze septembre a confirmé, notamment au travers de la cynique déshumanisation des résistants aux invasions de l’Afghanistan puis de l’Irak, que même une fois tournée la page du colonialisme, même s’ils se prétendaient régulièrement, à l’instar de la France, « patrie des droits de l’homme », être non seulement les inventeurs mais également les seuls promoteurs des « droits humains », la capacité des Occidentaux à s’en abstraire était sans limite.

Ce fut donc le cas aux États-Unis avec le Patriot Act puis avec le bagne déshumanisé de Guantanamo mais tout autant dans toute l’Europe où les dirigeants, de toutes couleurs politiques, vont opérer la même traduction législative de ce rejet de « la terreur », à la fois à l’égard des entités nationales des dominés mais également à l’égard de ceux-ci en tant qu’individus au sein même de chacune des sociétés occidentales.

Quand l’« islamiste » devient l’ennemi universel

La réaction américaine au onze septembre 2001 a donc eu deux impacts majeurs. La destruction des tours du World Trade Center et du Pentagone a achevé d’abord de consacrer la fonctionnalité d’un épouvantail désormais spécifiquement « islamiste ». Alors que les rebelles à la colonisation étaient souvent désignés par leur ethnie (arabe) ou comme de simples « fellagas » (coupeurs de routes), ils vont l’être désormais très spécifiquement par leur appartenance à la plus emblématique des religions du Sud. L’impact de la destruction des tours new-yorkaises déborde la sémantique de la déshumanisation de l’Autre. Il réside dans l’extension brutale de son territoire d’action. L’hyper-répression des « émeutes de Sétif » n’avait pas reçu l’appui « inconditionnel » de la communauté internationale et encore moins celui des leaders des autres nations colonisées. Le nouvel épouvantail islamiste va cette fois faire carrière non seulement dans les sociétés occidentales mais, tout autant, dans une majorité des sociétés du Sud musulman.

En Occident, en 1979, en Iran, après l’ère coloniale, la qualité « islamique » du repoussoir anti-impérialiste avait certes (re)pris du service avec le séisme causé par la chute du « docile » Shah « modernisateur » allié des États-Unis et l’arrivée au pouvoir des « intégristes islamiques » qui les combattaient. Dans les années 1990, il avait ensuite pris, sur le territoire français, proximité oblige, une fonctionnalité nouvelle du fait des échos violents de la répression des électeurs du Front Islamique de Salut algérien et bien sûr, vingt ans plus tard, sous l’étendard noir de Daesh, le successeur/concurrent surenchérisseur des militants d’Al Qaïda.De Sétif à Gaza,

D’une occupation l’autre

C’est donc bien cette même corde de l’illégitimité absolue de la violence du Sud qui vient de vibrer une nouvelle fois, avec une résonance exceptionnelle, en réponse à l’attaque lancée le 7 octobre 2023 par la résistance palestinienne contre l’empire israélo-américain. La perception des brèves « émeutes de Sétif » avait été totalement coupée de la longue et brutale occupation coloniale de l’Algérie. À New York et Washington, la contre-violence du Sud musulman a été complètement dissociée de la militarisation agressive de la diplomatie américaine (libérée en 1990 du contrepoids soviétique) à son égard. L’attaque d’octobre 2023 de la résistance palestinienne l’a été tout aussi totalement de la longue et brutale mainmise israélienne sur la Palestine. La réplique qu’elle a générée, de la part d’Israël mais plus encore de ses nombreux et puissants alliés, constitue bien de ce point de vue le dernier avatar du paradigme politique et stratégique imposé par Washington en réaction aux attentats du 11 septembre 2001.C’est bien la tendance initiée par la réaction de George Bush qui s’est ainsi exacerbée 22 ans plus tard à Gaza. Après le 7 octobre 2023, la contextualisation de la violence sera non seulement absente mais dans bon nombre de pays d’Europe, France et Allemagne en tête, elle sera même proscrite du narratif occidental.Le suprémacisme blanc (ou d’une majorité des Blancs), en reniant une à une les libertés individuelles d’une catégorie de citoyens, a « explicité » irrésistiblement les (vieilles) failles béantes de ses prétentions à l’universalisme. La référence religieuse « tribale », (avec la « croisade » voulue par Bush en 2001 ou le « peuple élu » brandi par Netanyahu en 2023) renie désormais explicitement sa rivale universaliste.

Comment une telle régression a-t-elle été possible ? Sans doute en grande partie grâce au règne, instauré par le 11.09 sur la planète tout entière et avec une redoutable efficacité, du repoussoir émotionnel et aveugle du « terrorisme islamique ».

L’alliance des autoritarismes

Les Américains et les Européens d’une part, leurs alliés israéliens, bien sûr, mais également avec eux, désormais, une écrasante majorité de ces régimes arabes (qui avaient pourtant condamné la répression des émeutes de Sétif) se sont bel et bien rangés derrière la bannière occidentale. Et, au sein d’une même association qui pourrait mériter l’appellation de « dictateurs sans frontières », ils se sont employés depuis à cultiver la condamnation américaine des attentats de New York et de Washington (logique et légitime bien sûr mais néanmoins parfaitement décontextualisée et unilatérale) pour discréditer résistances et oppositions, si légitimes et si légalistes soient-elles.Le consensus répressif a consacré ainsi l’alliance des autoritarismes arabes et occidentaux. Ensemble, le très hétéroclite front de la « lutte contre le terrorisme islamique » va largement parvenir à imposer un discrédit non point politique mais seulement « idéologique » et unilatéral des principales résistances ou des principales oppositions à la violence étatique interne ou extérieure de chacun de ses membres. Le message que le camp des dominants parvient en partie à imposer à partir du onze septembre 2001 est redoutablement simple : si les Palestiniens résistent, mais également, si les opposants arabes s’opposent, ce n’est pas parce qu’ils sont occupés militairement ou privés de leurs droits citoyens les plus essentiels mais parce qu’ils sont… « islamistes ».La grossière supercherie rhétorique massivement diffusée par les Occidentaux et leurs relais va opacifier durablement la vision de millions de citoyens de la planète Terre. Elle est formulée on ne peut plus clairement en septembre 2001 par le général israélien Ariel Sharon. « Vous avez Ben Laden… nous avons Yasser Arafat ».

(Article paru en langue arabe le 27 août sur Al Jazeera Net. À suivre in : « 25 ans de “guerre contre la terreur” (islamique) quel bilan ? »)François Burgat

01.09.2026 à 19:00

David Bizet : Nouvelle Aube, le pari d’un média musulman, turc et francophone

Nadia Meziane
Né de la volonté de porter dans l’espace francophone une autre voix sur la Turquie, l’islam et la Palestine, Nouvelle Aube revendique aujourd’hui son identité de média musulman, turc et francophone. Avec plus de 120 millions de vues mensuelles et une audience désormais majoritairement africaine, le média a largement dépassé le cercle auquel certains auraient voulu le cantonner. Dans cette première partie de notre entretien, David Bizet , journaliste et historien revient sur la naissance de Nouvelle Aube, sa ligne éditoriale, les attaques qu’elle suscite et son ambition : être engagé sans renoncer à la rigueur journalistique. Nadia Meziane : Comment est née Nouvelle Aube ? David Bizet : Nouvelle Aube est née d’une volonté claire : internationaliser la marque Yeni Şafak dans le paysage médiatique francophone. Ce marché, largement dominé par des rédactions réactionnaires, islamophobes et parfois ouvertement racistes, manquait cruellement d’un espace éditorial qui puisse porter une voix différente, documentée, assumée, mais libre des œillères qui structurent une grande partie du traitement médiatique français sur ces sujets.L’idée était donc de transposer, dans l’espace francophone, l’expérience et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en construisant une ligne éditoriale propre, indépendante de la rédaction turque, pensée spécifiquement pour un lectorat francophone confronté quotidiennement à des récits biaisés sur des sujets comme la Turquie, l’islam et la Palestine. Nouvelle Aube est aussi née dans un contexte politique inquiétant : celui de la montée de l’extrême droite, de la banalisation des discours fascisants et…
Texte intégral (3327 mots)

Né de la volonté de porter dans l’espace francophone une autre voix sur la Turquie, l’islam et la Palestine, Nouvelle Aube revendique aujourd’hui son identité de média musulman, turc et francophone. Avec plus de 120 millions de vues mensuelles et une audience désormais majoritairement africaine, le média a largement dépassé le cercle auquel certains auraient voulu le cantonner. Dans cette première partie de notre entretien, David Bizet , journaliste et historien revient sur la naissance de Nouvelle Aube, sa ligne éditoriale, les attaques qu’elle suscite et son ambition : être engagé sans renoncer à la rigueur journalistique.

Nadia Meziane : Comment est née Nouvelle Aube ?

David Bizet : Nouvelle Aube est née d’une volonté claire : internationaliser la marque Yeni Şafak dans le paysage médiatique francophone. Ce marché, largement dominé par des rédactions réactionnaires, islamophobes et parfois ouvertement racistes, manquait cruellement d’un espace éditorial qui puisse porter une voix différente, documentée, assumée, mais libre des œillères qui structurent une grande partie du traitement médiatique français sur ces sujets.L’idée était donc de transposer, dans l’espace francophone, l’expérience et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en construisant une ligne éditoriale propre, indépendante de la rédaction turque, pensée spécifiquement pour un lectorat francophone confronté quotidiennement à des récits biaisés sur des sujets comme la Turquie, l’islam et la Palestine.

Nouvelle Aube est aussi née dans un contexte politique inquiétant : celui de la montée de l’extrême droite, de la banalisation des discours fascisants et de la normalisation d’un racisme médiatique qui désigne sans cesse les mêmes populations comme des menaces. Face à cela, notre rôle est de participer à une lutte intellectuelle et éditoriale contre le fascisme, contre l’islamophobie, contre la hiérarchisation des vies et contre toutes les formes de déshumanisation. Il ne s’agit pas seulement d’informer, mais aussi de refuser que certains récits deviennent les seuls récits possibles.

N.M.:Quel besoin cherchiez-vous à combler ?

Le besoin était double. D’un côté, il fallait combler un vide informationnel criant : donner accès, au lectorat francophone, à une couverture fiable et documentée de la Turquie, de l’islam et de la cause palestinienne, des sujets systématiquement déformés ou traités avec un prisme hostile dans le paysage médiatique français dominant. De l’autre, il s’agissait de démontrer qu’on pouvait tenir une ligne éditoriale assumée sans jamais sacrifier la rigueur journalistique. Beaucoup pensent que ligne éditoriale marquée et exigence factuelle sont incompatibles. Nouvelle Aube prouve le contraire, en produisant à la fois des articles journalistiques solides, des contenus exclusifs sur différents terrain sans jamais transiger sur la vérification des faits. Il y avait enfin un besoin plus profond, celui de donner une voix à ceux qui en sont privés. Nouvelle Aube comble ce manque : un espace où l’on peut être rigoureux sans être neutre, engagé sans être malhonnête.​​​​​​​​​​​​​​​​

Quelles étaient les ambitions du départ ?

Au départ, l’ambition était avant tout de bâtir une crédibilité solide, article après article. Il y avait aussi l’ambition de couvrir un spectre large : produire à la fois du journalisme de fond, des contenus intéressants afin de toucher un public plus vaste que le seul lectorat déjà acquis à la cause, et des formats pensés pour les réseaux sociaux, là où se joue une bonne partie de la bataille de l’information aujourd’hui. L’idée n’était pas de prêcher uniquement des convaincus, mais d’aller chercher un lectorat plus large, curieux, parfois hostile au départ, et de le convaincre par la solidité du travail plutôt que par le seul discours. Enfin, installer Nouvelle Aube comme une référence incontournable sur les sujets que nous traitons dans l’espace francophone. Un média qu’on ne peut plus ignorer ni disqualifier facilement, précisément parce qu’il a fait ses preuves sur la durée et qu’il s’appuie sur l’expérience et la solidité d’un groupe de presse qui a lui-même traversé trente ans d’histoire mouvementée en Turquie.​​​​​​​​​​​​​​​​

Quels sont les obstacles rencontrés en France ?

Le principal obstacle, ce sont les calomnies. Dès qu’un média affiche une ligne clairement pro-Turquie, pro-Islam et pro-Palestine, il devient immédiatement une cible : on nous accuse d’être un organe de propagande, un relais officieux d’un pouvoir étranger, alors même que Nouvelle Aube n’a aucun lien avec la rédaction turque de Yeni Şafak et fonctionne en toute indépendance éditoriale. Mais la nuance n’intéresse pas ceux qui préfèrent disqualifier plutôt que de débattre sur le fond.D’ailleurs, nous ne traitons pas la politique intérieure de la Turquie. Ce qui nous intéresse, ce sont avant tout des sujets variés, capables de parler à notre lectorat francophone. Il est d’ailleurs assez révélateur de constater que ce sont souvent les médias les plus hostiles à la Turquie qui consacrent le plus d’énergie à sa politique intérieure, parfois même davantage qu’à celle de la France.

Ce qui est presque réjouissant, avec le recul, c’est de regarder qui sont précisément ceux qui nous attaquent. On retrouve systématiquement soit des relais proches d’Israël, soit des rédactions qui, par ailleurs, ne traitent quasiment jamais les causes musulmanes, mais trouvent soudain l’énergie de nous attaquer dès qu’on ose en parler.Ce silence sélectif, suivi d’une hostilité tout aussi sélective à notre égard, en dit long : il confirme, en creux, que nous touchons un point sensible et que nous occupons un espace que beaucoup refusent d’assumer.Ce qui rend ces attaques particulièrement ironiques, c’est qu’elles viennent souvent de milieux qui se drapent dans le discours de la liberté de la presse, tout en pratiquant eux-mêmes une forme de censure informelle : écarter, disqualifier ou faire taire toute voix qui sort du cadre convenu sur la Turquie, l’islam ou la Palestine. C’est un paradoxe que j’ai appris à assumer avec le temps, et même à transformer en moteur : si notre existence dérange autant ces acteurs, c’est probablement parce qu’elle révèle leurs propres angles morts.

Nouvelle Aube est un média clairement opposé à l’extrême droite, au racisme, à l’islamophobie et à toutes les formes de déshumanisation. Nous ne soutenons aucun parti politique en France, mais nous défendons des principes : la dignité des peuples, le refus du deux poids deux mesures, la liberté de parole pour ceux que l’on voudrait rendre invisibles, et le droit de nommer les injustices sans être immédiatement caricaturés.Quant aux accusations d’antisémitisme, de radicalisme ou même de nazisme que certains agitent pour nous discréditer, elles relèvent souvent d’une inversion accusatoire. Ceux qui refusent de regarder en face les violences coloniales, les crimes de guerre ou la déshumanisation des Palestiniens préfèrent parfois accuser les autres pour éviter d’interroger leurs propres compromissions. Nous ne tomberons pas dans ce piège. Notre réponse restera la même : travailler sérieusement, documenter, donner la parole, et ne pas laisser l’extrême droite ni ses relais imposer seuls les termes du débat.

À quel moment as-tu eu le sentiment que le média dépassait son public d’origine ?

Le sentiment s’est installé progressivement, à travers plusieurs signaux concordants. D’abord, nous avons vu nos articles circuler bien au-delà du cercle des lecteurs déjà convaincus. Certains contenus étaient repris, commentés ou partagés par des personnes qui ne nous connaissaient pas forcément, mais qui trouvaient chez Nouvelle Aube un angle, une information ou une lecture qu’ils ne voyaient pas ailleurs.Le vrai déclic, c’est aussi d’avoir constaté que certains confrères occidentaux nous lisaient attentivement, au point parfois de nous envoyer des messages. Ce genre de retour ne trompe pas : quand des journalistes d’autres rédactions suivent votre travail d’aussi près, c’est que vous n’êtes plus seulement dans un cercle militant. Vous devenez une référence, y compris pour des personnes qui ne partagent pas nécessairement votre ligne éditoriale.Il faut aussi souligner le rôle de nos lecteurs. Beaucoup de sujets que nous traitons viennent directement d’eux. Certains nous contactent avec des histoires personnelles, d’autres avec des injustices vécues, et d’autres encore parce qu’ils estiment qu’un sujet serait mieux compris, mieux contextualisé et mieux valorisé par Nouvelle Aube que par les médias classiques.C’est ce lien direct avec le public qui nous a permis d’obtenir de nombreuses exclusivités sur des sujets très variés. Et, à un moment, cela a commencé à déranger. Certains confrères ont même tenté de nous discréditer auprès de nos interlocuteurs ou de nos intervenants. Mais, paradoxalement, ce type de réaction confirme aussi que Nouvelle Aube avait franchi un cap : nous n’étions plus seulement observés, nous étions devenus un acteur médiatique avec lequel il fallait compter.

Comment définirais-tu aujourd’hui sa ligne éditoriale ?

Je dirais que Nouvelle Aube est un média francophone, musulman et turc, et j’assume pleinement chacun de ces mots, sans les diluer ni les édulcorer pour paraître plus consensuel.Musulman, parce que notre regard sur le monde s’inscrit dans une sensibilité islamique assumée, sans complexe ni posture défensive. Cela ne signifie pas que nous parlons uniquement aux musulmans, mais que nous refusons de considérer l’islam comme un angle mort, un problème ou un sujet qu’il faudrait toujours traiter de l’extérieur.Turc, parce que nous portons l’héritage et la crédibilité d’un groupe de presse qui existe depuis trente ans en Turquie, tout en fonctionnant en toute indépendance éditoriale vis-à-vis de la rédaction turque de Yeni Şafak.Francophone, enfin, parce que notre mission est précisément de porter cette voix dans un espace médiatique qui dépasse largement l’Hexagone : la France, bien sûr, mais aussi la Belgique, la Suisse, l’Afrique francophone et toutes les diasporas qui suivent ces débats de près.Concrètement, cette ligne se traduit par un positionnement pro-Turquie et pro-Palestine assumé. Non pas par militantisme aveugle, mais parce que nous savons d’où nous parlons, ce que nous défendons et quels récits sont trop souvent invisibilisés ou déformés dans les médias dominants.

Nous ne cherchons pas à donner l’illusion d’une neutralité absolue, surtout là où elle n’existe pas. On ne peut pas être neutre face à l’islamophobie, au racisme, à la déshumanisation des Palestiniens ou à la montée de l’extrême droite. En revanche, on peut être rigoureux, honnête, documenté et fidèle aux faits.C’est peut-être cela, au fond, la singularité de Nouvelle Aube : assumer une ligne claire, tout en refusant le sensationnalisme. Nous ne cherchons pas à piéger les personnes que nous interviewons, ni à isoler une phrase pour éclipser l’essentiel d’un reportage. Nous ne gardons pas uniquement ce qui nous arrange pour fabriquer une polémique.Notre ambition est plutôt de restituer les idées avec loyauté, de donner de la profondeur aux sujets et de créer un espace où des voix souvent caricaturées peuvent enfin être entendues sérieusement.

Quel rôle Nouvelle Aube joue-t-elle désormais dans le paysage médiatique francophone ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes aujourd’hui. Nouvelle Aube dépasse les 120 millions de vues mensuelles toutes plateformes confondues. Ce n’est pas rien, surtout pour un média qui, au départ, aurait pu être cantonné à un public de niche. Notre audience se répartit à peu près à 30 % en France, le reste se situant majoritairement en Afrique francophone. Cela montre que nous avons bâti un lectorat bien plus large que le seul public français auquel on aurait pu nous assigner.Cette forte présence en Afrique francophone n’est pas anodine. Elle révèle un appétit immense pour une information qui ne soit ni occidentalo-centrée, ni condescendante, ni prisonnière des réflexes médiatiques parisiens. Sur ce continent, notre ligne trouve une résonance naturelle, parce qu’elle parle à des publics qui veulent être informés autrement, avec d’autres angles, d’autres priorités et d’autres sensibilités. La présence de nos reporters sur place joue aussi un rôle essentiel dans cette proximité.Avec nos interviews, nous touchons également un public plus large que nos lecteurs habituels. Ces formats permettent de sortir du simple article, d’installer une discussion, de donner de la profondeur aux sujets et d’attirer une audience qui ne venait pas forcément chercher un contenu engagé au départ.Aujourd’hui, Nouvelle Aube joue un rôle qu’on ne peut plus ignorer dans le paysage médiatique francophone : celui d’un média qui a démontré, par les chiffres comme par la constance de son travail, qu’une ligne éditoriale assumée peut construire une audience massive, sans sacrifier la rigueur, la liberté de ton ni l’indépendance éditoriale.Il faut aussi rappeler que Yeni Şafak est diffusé en plusieurs langues. Pour marquer notre indépendance vis-à-vis de la rédaction turque, nous avons été la seule édition à ne pas reprendre directement la marque Yeni Şafak. Nous avons choisi d’en traduire l’esprit en créant une nouvelle marque : Nouvelle Aube. Ce choix n’est pas seulement symbolique. Il dit quelque chose de notre positionnement : nous portons un héritage, mais nous construisons notre propre ligne, nos propres sujets et notre propre rapport au public francophone.Chacun peut d’ailleurs constater que les sujets que nous traitons, nos formats et nos priorités éditoriales ne sont pas calqués sur ceux de la rédaction turque. Nouvelle Aube n’est pas une simple déclinaison linguistique. C’est un média francophone à part entière, avec sa sensibilité, son terrain, son public et son rôle propre.

Comment imagines-tu son avenir ?

Je vois plusieurs trajectoires pour Nouvelle Aube, portées par la dynamique déjà enclenchée. La première, c’est la consolidation naturelle de notre audience africaine, qui représente déjà la majorité de notre lectorat. Il y a un potentiel immense à approfondir cette présence et à devenir une référence incontournable pour un continent qui cherche une information qui ne soit ni occidentalo-centrée ni condescendante, et qui partage souvent notre sensibilité sur des sujets comme la Palestine, la souveraineté ou le rapport aux anciennes puissances coloniales.À plus long terme, j’imagine Nouvelle Aube comme un pont durable entre la Turquie et l’espace francophone. Pas seulement sur le plan de l’information, mais aussi comme le symbole de ce qu’un média peut accomplir lorsqu’il assume pleinement son identité, sa ligne éditoriale et son regard sur le monde, sans jamais sacrifier la rigueur factuelle.Pour cela, nous voulons renforcer notre présence sur le terrain, augmenter le nombre de journalistes, aller davantage à la rencontre du public et faire entendre des voix qui sont trop souvent absentes ou mal représentées dans les médias dominants. L’avenir de Nouvelle Aube passe par cette proximité : écouter, documenter, raconter, mais aussi créer un espace où des sensibilités aujourd’hui marginalisées peuvent s’exprimer avec sérieux et dignité.C’est d’autant plus nécessaire que, dans le contexte français actuel, la liberté d’opinion est souvent proclamée comme un principe, mais beaucoup moins garantie lorsqu’elle sort du cadre dominant. Certaines positions, notamment sur la Palestine, l’islam, la Turquie ou la critique de l’extrême droite, sont immédiatement caricaturées ou suspectées. Nouvelle Aube a donc vocation à devenir un espace francophone capable de tenir cette ligne avec calme, constance et exigence.

03.08.2026 à 19:31

La Méandre vivra : contre l’expulsion, la répression et la mise au pas des cultures libres

Lignes de Crêtes
Le collectif Lignes de Crêtes apporte son plein soutien au Collectif La Méandre, menacé d’expulsion des anciens hangars du Port Nord de Chalon-sur-Saône. Il appelle à signer massivement la pétition demandant l’abandon de cette procédure et la régularisation du lieu. Installée au Port Nord en 2011, La Méandre fait vivre une ancienne friche portuaire de 1 500 m² en bord de Saône. Le Collectif en a fait un espace autonome de création, de rencontre, de fête et de refuge, ancré dans la mémoire industrielle, ouvrière et populaire de la ville. Sa compagnie emploie chaque année une cinquantaine d’artistes et de technicien·nes. Plus de soixante projets de création et une trentaine d’événements publics y sont accueillis chaque année. Ce travail patient, nourri de créations, de fêtes et de solidarités, a fait de La Méandre un lieu à part entière de la vie culturelle et populaire chalonnaise. Un lieu culturel emblématique menacé d’expulsion Après la décision de la CCI de ne pas renouveler son bail, La Méandre occupe les hangars sans droit ni titre depuis le 1er janvier 2025. Le 22 juillet 2026, un commissaire de justice est venu constater cette occupation en vue d’une procédure d’expulsion. Nous soutenons sans condition les demandes portées par le Collectif : · l’abandon immédiat de la procédure d’expulsion ; · la réouverture d’un dialogue avec la CCI, la Ville de Chalon-sur-Saône, le Grand Chalon, la préfecture et Voies navigables de France ; · la régularisation de la présence de La Méandre par une convention d’occupation ; ·…
Texte intégral (1436 mots)

Le collectif Lignes de Crêtes apporte son plein soutien au Collectif La Méandre, menacé d’expulsion des anciens hangars du Port Nord de Chalon-sur-Saône. Il appelle à signer massivement la pétition demandant l’abandon de cette procédure et la régularisation du lieu.

Installée au Port Nord en 2011, La Méandre fait vivre une ancienne friche portuaire de 1 500 m² en bord de Saône. Le Collectif en a fait un espace autonome de création, de rencontre, de fête et de refuge, ancré dans la mémoire industrielle, ouvrière et populaire de la ville. Sa compagnie emploie chaque année une cinquantaine d’artistes et de technicien·nes. Plus de soixante projets de création et une trentaine d’événements publics y sont accueillis chaque année.

Ce travail patient, nourri de créations, de fêtes et de solidarités, a fait de La Méandre un lieu à part entière de la vie culturelle et populaire chalonnaise.

Un lieu culturel emblématique menacé d’expulsion

Après la décision de la CCI de ne pas renouveler son bail, La Méandre occupe les hangars sans droit ni titre depuis le 1er janvier 2025. Le 22 juillet 2026, un commissaire de justice est venu constater cette occupation en vue d’une procédure d’expulsion.

Nous soutenons sans condition les demandes portées par le Collectif :

· l’abandon immédiat de la procédure d’expulsion ;

· la réouverture d’un dialogue avec la CCI, la Ville de Chalon-sur-Saône, le Grand Chalon, la préfecture et Voies navigables de France ;

· la régularisation de la présence de La Méandre par une convention d’occupation ;

· une prise de position claire et publique de chacune de ces institutions.

L’absence actuelle de titre d’occupation ne peut effacer quinze années d’utilité culturelle et sociale. Elle impose au contraire aux propriétaires et pouvoirs publics de rechercher une solution permettant à La Méandre de poursuivre son activité.

Une fête de clôture encerclée puis réprimée

Quelques jours après l’annonce de la procédure d’expulsion, La Méandre a subi une intervention policière d’une violence effrayante.

Organisée à La Méandre depuis 2018, la fête du dernier soir de Chalon dans la rue rassemble artistes, équipes techniques, professionnel·les du spectacle et festivalier·es. Le 26 juillet 2026, elle était aussi devenue une fête de soutien au Collectif.

Ce soir-là, une vingtaine de policiers municipaux et nationaux et de membres de la BAC ont bloqué les accès au Port Nord vers 1 h 30. Face à ce déploiement, La Méandre a agi avec responsabilité : ses membres ont maintenu le dialogue avec les autorités, assuré un travail de médiation et organisé eux-mêmes le départ du public dans le calme.

Les CRS ont pourtant chargé sur le quai, sans sommation ni nouvelle possibilité de dialogue. Des membres du Collectif ont été frappés, insultés et contraints de se réfugier dans les hangars. Des personnes qui quittaient les lieux ou rejoignaient leur véhicule ou leur hébergement ont également été poursuivies, frappées et exposées à des tirs de gaz lacrymogène, y compris à proximité de tentes et de caravanes.

Le Collectif fait état de nombreuses blessures par contusion et de deux interpellations. Contrairement à ce qu’a affirmé la préfecture, aucune barricade n’avait été dressée et le public se dispersait sans opposer de résistance. La Méandre a depuis mis en place une ligne d’écoute, de soin et d’orientation pour les personnes marquées par ces violences.

Nous dénonçons ces faits graves, qui témoignent une nouvelle fois d’un usage irraisonné de la force contre des citoyen·nes. Nous demandons aux autorités de rendre publiquement compte des ordres donnés et des raisons ayant conduit à déployer une telle violence contre un public qui quittait les lieux. Les responsabilités doivent être établies et ces violences clairement condamnées.

Cette intervention ne visait pas seulement une fête. Elle a réprimé une manifestation de solidarité avec un lieu menacé d’expulsion. Elle porte ainsi atteinte aux libertés de réunion et d’expression, comme au droit de se mobiliser contre une décision contestée. Danser, se retrouver et faire la fête peuvent aussi être des manières de prendre la parole, de faire corps et d’affirmer un refus politique.

Un nouveau recul des libertés publiques

La répression de cette soirée s’inscrit dans un mouvement plus large visant les cultures festives autonomes. Depuis la loi sur la sécurité quotidienne de 2001 et l’amendement Mariani, les free parties sont soumises à un régime d’exception autorisant interdictions préventives, dispersions et confiscations du matériel de sonorisation.

Le texte RIPOST, adopté par le Parlement le 21 juillet 2026 mais non encore promulgué, en raison de la saisine du Conseil constitutionnel, franchit une nouvelle étape. Il abaisse de 500 à 250 personnes le seuil de déclaration et prévoit jusqu’à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour l’organisation d’un rassemblement musical non déclaré ou interdit. La simple participation pourrait être punie de six mois de prison et de 7 500 euros d’amende.

Nous dénonçons un texte qui transforme organisateur·ices et participant·es en délinquant·es. Au-delà des free parties, il renforce une conception de l’ordre public qui autorise à traiter toute fête libre, autonome ou militante comme une menace à prévenir et à réprimer.

Défendre La Méandre, c’est défendre une liberté commune

La menace d’expulsion et la répression de la soirée de soutien font partie d’une même séquence qui vise à fragiliser un lieu, puis à tenter d’étouffer la solidarité qui se forme autour de lui.

Défendre La Méandre, c’est défendre le droit de créer, de se rassembler, de danser et de faire la fête. C’est aussi défendre le droit de contester, d’exprimer sa solidarité et de résister collectivement. C’est défendre les lieux qui rendent à la vie collective des espaces délaissés et font vivre une culture fondée sur l’hospitalité, la solidarité et la responsabilité collective.

Nous appelons toutes les personnes, associations, organisations culturelles, syndicales et politiques attachées aux libertés publiques à soutenir La Méandre, à relayer son combat et à signer sa pétition :

Signer la pétition pour l’arrêt de la procédure d’expulsion et la régularisation de La Méandre

A Chalon sur Saône, pas de Port Nord sans La Méandre.
La Méandre vivra.

23.07.2026 à 12:35

La gauche face à l’irréductible islamité palestinienne.

François Burgat
Pourquoi, sur Mediapart comme au Caire, on dit « Vive la Palestine » le matin, et « A bas les Palestiniens » le soir. Le dernier et le moins fragile des bastions de la Hasbara est la diabolisation de l’islam politique palestinien. Alors que de partout l’édifice de la grossière propagande israélienne (“la terre sans peuple pour un peuple sans terre”, “la seule démocratie au Proche Orient”, “l’armée la plus morale au monde”, la “laïcité de l’Etat d’Israël”, etc) commence à être considéré comme tel et se fissure profondément, une dernière mystification résiste, pas seulement en Occident, à cette déroute généralisée. Et conserve une terrible efficacité. Où la très fragile solidarité occidentale à l’égard de la Palestine prend-elle systématiquement fin ? Où la duplicité d’un grand nombre de gouvernants arabes à l’égard de la Palestine plante-t-elle ses profondes racines? Pourquoi le surréalisme de l’accord de capitulation imposé au Liban laisse-t-il de marbre tant d’observateurs régionaux ? Ce dernier bastion de la “Hasbara”, c’est celui de la criminalisation émotionnelle, irrationnelle, aveugle, sectaire du Hamas (ou de ses homologues dits “islamistes”) . Pourquoi cette représentation résiste-t-elle alors que tant d’autres récits israéliens ont perdu leur crédibilité ? Croisé au Caire en 1990, un journaliste essayiste français, (biographe de Hô Chi Minh, qu’il avait essayé de dédiaboliser dans l’opinion française) répondit à une allusion que je faisais à la répression consensuelle dont le Front Islamique de Salut algérien était la cible après ses succès électoraux, en me disant : “François, j’ai fait tout le chemin jusqu’à Nasser,…
Texte intégral (1570 mots)

Pourquoi, sur Mediapart comme au Caire, on dit « Vive la Palestine » le matin, et « A bas les Palestiniens » le soir.

Le dernier et le moins fragile des bastions de la Hasbara est la diabolisation de l’islam politique palestinien. Alors que de partout l’édifice de la grossière propagande israélienne (“la terre sans peuple pour un peuple sans terre”, “la seule démocratie au Proche Orient”, “l’armée la plus morale au monde”, la “laïcité de l’Etat d’Israël”, etc) commence à être considéré comme tel et se fissure profondément, une dernière mystification résiste, pas seulement en Occident, à cette déroute généralisée. Et conserve une terrible efficacité.

Où la très fragile solidarité occidentale à l’égard de la Palestine prend-elle systématiquement fin ?

Où la duplicité d’un grand nombre de gouvernants arabes à l’égard de la Palestine plante-t-elle ses profondes racines? Pourquoi le surréalisme de l’accord de capitulation imposé au Liban laisse-t-il de marbre tant d’observateurs régionaux ? Ce dernier bastion de la “Hasbara”, c’est celui de la criminalisation émotionnelle, irrationnelle, aveugle, sectaire du Hamas (ou de ses homologues dits “islamistes”) . Pourquoi cette représentation résiste-t-elle alors que tant d’autres récits israéliens ont perdu leur crédibilité ? Croisé au Caire en 1990, un journaliste essayiste français, (biographe de Hô Chi Minh, qu’il avait essayé de dédiaboliser dans l’opinion française) répondit à une allusion que je faisais à la répression consensuelle dont le Front Islamique de Salut algérien était la cible après ses succès électoraux, en me disant : “François, j’ai fait tout le chemin jusqu’à Nasser, ne me demandez pas d’aller plus loin”. “Plus loin” voulait dire : “de Nasser ou des baathistes au FLN algérien, j’ai reconnu la génération des nationalistes arabes dits “laïques”, ne me demandez pas de faire preuve d’empathie à l’égard de leurs challengers/successeurs… islamistes”. De fait, sur le terrain de la compréhension de la Palestine, la majorité des intellectuels et militants européens semble être demeurée, dans un même état d’inachèvement de la reconnaissance de l’Autre.

Les progressistes français veulent bien “aimer les arabes”, mais encore faut-il qu’ils ne soient pas vraiment “musulmans”. Du centre jusqu’à l’extrême gauche, ils veulent bien ainsi aider les Palestiniens mais…à se libérer du Hamas autant sinon plus qu’à se libérer de l’occupant sioniste. Ils semblent avoir achevé la décolonisation de leur regard jusqu’au nationalisme arabe, mais non jusqu’à l’islam politique. Le Palestinien demeure acceptable tant qu’il parle le langage de la gauche, du marxisme ou du nationalisme ; il cesse de l’être dès qu’il mobilise celui de la religion.

Cette contre-performance de l’intelligentsia occidentale en général mais française en particulier m’a été décrite et dénoncée par certains de ceux qui en ont été les victimes. Au Caire, en 1992, le grand Tarek al Bishri, immense magistrat égyptien dont la trajectoire intellectuelle et politique d’abord nassériste l’avait progressivement conduit jusqu’à une certaine proximité avec les Frères Musulmans, me fit remarquer : « Tant que nous avons exprimé nos ambitions nationalistes et émancipatrices avec le langage du marxisme ou du nationalisme, il se trouvait toujours en Occident une famille politique, les Chrétiens, les Communistes ou d’autres, même à droite, pour nous comprendre, parfois même nous soutenir. Dès lors que nous avons employé, pour exprimer très exactement les mêmes attentes, le lexique de la religion musulmane, la rupture est devenue totale. Nous étions seuls”.

Les mêmes aspirations, y compris les plus “profanes” d’entre-elles, deviennent ainsi inaudibles lorsqu’elles s’expriment dans un vocabulaire “islamique”.

Au même titre que tous ceux qui avaient entrepris d’affirmer la légitimité de leur «parler musulman», j’ai moi-même, en tant que chercheur, toutes proportions gardées, été stigmatisé et ostracisé pendant de longues années sous l’accusation d’empathie avec cet objet “islamiste” que je m’étais refusé à criminaliser. Quel est le secret de la longévité de blocage ? Il est paradoxalement relativement simple : le prurit anti-islamiste est tout d’abord ancré en profondeur dans l’imaginaire colonial des Occidentaux. Les islamistes sont “pires” en effet que les nationalistes de la première génération puisqu’ils ne refusent pas seulement de respecter les limites des “indépendances” et des “nationalisations” mais, tout autant, d’user de ce lexique même que l’Occident pensait avoir imposé comme unique moyen d’expression de l’universel. ”Islamisme” ? Une déclaration d’indépendance impossible à avaler ! Dans le domaine légitimement sensible des droits de la femme, les islamistes portent seuls la responsabilité du conservatisme social dont les élites dites “occidentalisées” se sont très formellement et très sélectivement abstraites.

L’autre vrai secret est sans doute que l’anti-islamisme des Occidentaux reçoit de très précieux encouragements de l’étranger.

Sans surprise d’Israël – qui bien sûr n’est en rien “étranger” à l’Occident – et dont on connaît la façon terriblement efficace, pour discréditer la résistance à son expansionnisme, de la “dépolitiser” et pour ce faire de la confessionaliser : “les Palestiniens nous résistent non point parce qu’ils sont occupés mais parce qu’ils sont musulmans.” Pour mesurer l’inanité de l’argumentaire israélien, il suffit pourtant de rappeler que son suprémacisme n’a aucunement attendu l’”islamisation” de la résistance palestinienne pour la criminaliser. Ou qu’il réprime la Cisjordanie où aucun Hamas ne regne, avec la même bestialité. Et de se souvenir de la comparaison assénée par le général Sharon aux Occidentaux, en 2001, au lendemain des attentats du WTC, c’est à dire bien avant l’émergence du Hamas : “Vous avez Ben Laden, nous avons… Yasser Arafat”.

Mais le pire est sans doute que l’anti-islamisme obsessionnel des Occidentaux reçoit de puissants encouragements depuis le cœur même des sociétés où cet islamisme s’enracine. Le discours épidermiquement “anti-Hamas” ou “anti-Hizbollah” produit dans le monde arabe ne le cède en rien à son homologue occidental et israélien en irrationalité et en “dépolitisation”. L’anti-islamisme structurel est bel et bien devenu la panacée de nombre de pouvoirs autoritaires en butte à des résistances populaires. Tandis que les raccourcis islamophobes de la classe politique française mobilisent la haine de l’étranger oriental pour lutter non point contre le spectre qu’ils qualifient de “spectre du populisme” (qui s’associe moins complètement à la condamnation des leaderships islamistes) mais contre celui de l’alternative démocratique qui malménerait leur pouvoir. A l’ombre des régimes autoritaires arabes, de Sissi en Egypte à Ben Salmane en Arabie sans oublier bien sûr, celui des Emirats de Ben Zayed, la criminalisation de n’importe quel opposant/résistant labellisé “islamiste” est un produit de très grande consommation : il sert aussi bien à l’intérieur que dans la communication avec les Européens.

Reçu il y a quelques mois chez un dirigeant libyen qui voulut sans doute affirmer sa proximité avec un interlocuteur occidental qu’il ne connaissait pas, j’eu la surprise de l’entendre évoquer les dirigeants du Hamas, comme “les plus grands criminels de l’Histoire”.Le Hamas peut être critiqué, comme toute organisation politique. Mais faire de cette critique la condition préalable à la reconnaissance des droits fondamentaux des Palestiniens revient à suspendre l’universalité même du droit. Aucun peuple ne se voit reconnaître son droit à l’existence à condition de choisir d’abord les dirigeants qui conviennent à ses voisins ou aux puissances étrangères. Les Palestiniens ne font pas exception. Leur représentation politique leur appartient. À nous revient seulement une responsabilité : défendre leur droit de choisir librement leurs représentants et, plus urgemment encore, leur droit d’exister.

François Burgat (paru en langue arabe sur Al. Jazeera net)

illustration de couverture : quelques unes des dernières victimes du « cessez le feu  » israélien.

30.06.2026 à 14:39

Assignation à résidence, une géographie de la peine .

Kamel Daoudi
J’ai longtemps eu le sentiment que mon histoire ne rentrait dans aucune case simple. On m’a d’abord connu à travers une affaire pénale liée au terrorisme, puis, une fois ma peine purgée, on m’a maintenu dans un autre type de contrainte : l’assignation à résidence. Depuis 2008, ma vie se déroule sous un régime de limitation permanente, avec des pointages, des couvre-feux, des déménagements imposés et une surveillance qui ne dit pas son nom.¹Ce que je veux montrer ici, c’est que l’enfermement ne se réduit pas à la prison. Il peut aussi prendre la forme d’une liberté surveillée, morcelée, encadrée, presque neutralisée. Dans mon cas, la sortie de prison n’a pas signifié la fin de la peine, mais l’entrée dans une autre manière d’être empêché de vivre normalement.²La question que je porte est simple en apparence, mais elle engage des enjeux plus larges : comment peut-on rester durablement privé de liberté après avoir purgé sa peine ?³ Comment une mesure administrative peut-elle devenir, dans les faits, une prolongation de la sanction pénale ?⁴J’ai compris au fil des années que mon cas dépasse ma personne. Il interroge le rapport entre sécurité publique, lutte antiterroriste, droit des étrangers et libertés fondamentales.⁵ Si l’on peut me maintenir pendant des années dans un périmètre assigné, alors il faut regarder de près ce que cela dit du fonctionnement de l’État quand il décide qu’un homme doit rester libre, mais pas trop.⁶ La prison comme premier enfermement Mon histoire judiciaire commence dans le contexte de l’après-11…
Texte intégral (4672 mots)

J’ai longtemps eu le sentiment que mon histoire ne rentrait dans aucune case simple. On m’a d’abord connu à travers une affaire pénale liée au terrorisme, puis, une fois ma peine purgée, on m’a maintenu dans un autre type de contrainte : l’assignation à résidence. Depuis 2008, ma vie se déroule sous un régime de limitation permanente, avec des pointages, des couvre-feux, des déménagements imposés et une surveillance qui ne dit pas son nom.¹Ce que je veux montrer ici, c’est que l’enfermement ne se réduit pas à la prison. Il peut aussi prendre la forme d’une liberté surveillée, morcelée, encadrée, presque neutralisée. Dans mon cas, la sortie de prison n’a pas signifié la fin de la peine, mais l’entrée dans une autre manière d’être empêché de vivre normalement.²La question que je porte est simple en apparence, mais elle engage des enjeux plus larges : comment peut-on rester durablement privé de liberté après avoir purgé sa peine ?³ Comment une mesure administrative peut-elle devenir, dans les faits, une prolongation de la sanction pénale ?⁴J’ai compris au fil des années que mon cas dépasse ma personne. Il interroge le rapport entre sécurité publique, lutte antiterroriste, droit des étrangers et libertés fondamentales.⁵ Si l’on peut me maintenir pendant des années dans un périmètre assigné, alors il faut regarder de près ce que cela dit du fonctionnement de l’État quand il décide qu’un homme doit rester libre, mais pas trop.⁶

La prison comme premier enfermement

Mon histoire judiciaire commence dans le contexte de l’après-11 septembre, au moment où la lutte antiterroriste prend une place centrale dans les politiques publiques. J’ai été arrêté, puis condamné en appel en 2005 à une peine de prison pour association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste.⁷ J’ai purgé cette peine jusqu’à ma sortie en 2008.⁸La prison a été un enfermement net, visible, institutionnel. Elle m’a retiré du monde ordinaire pendant plusieurs années. Mais ce premier enfermement n’a pas clos mon histoire ; il a ouvert la suivante.⁹

La logique punitive ne s’est pas arrêtée à la sortie de cellule, car l’administration a pris le relais sous une autre forme.¹⁰

L’assignation à résidence comme peine prolongée.

Depuis 2008, je vis sous assignation à résidence. Concrètement, cela veut dire des obligations de pointage, des horaires à respecter, des restrictions de déplacement et des décisions préfectorales ou ministérielles qui peuvent me contraindre à changer de lieu de vie.¹¹ J’ai souvent dit que j’étais libre, mais seulement dans le périmètre qu’on m’assigne.¹²Cette formule n’a rien d’une métaphore. Elle décrit une réalité concrète : une liberté qui existe, mais amputée de presque tout ce qui la rend vivable. On ne m’enferme pas derrière des barreaux, mais on m’attache à un territoire, à des horaires, à des obligations répétées qui m’empêchent de construire une vie stable.¹³ C’est une peine après la peine, un enfermement sans cellule, mais pas sans effets.¹⁴

Le temps brisé

Ce qui m’a le plus marqué, ce n’est pas seulement la contrainte spatiale, c’est la façon dont elle découpe le temps. Une journée assignée n’est pas une journée libre. Elle est scandée par le pointage, par la nécessité de se présenter à la gendarmerie ou au commissariat, par l’attente du prochain horaire, par la répétition des gestes imposés.¹⁵J’ai fini par compter. J’ai compté les jours, les kilomètres, les passages obligés. J’ai compris que l’administration fabrique aussi du temps captif.¹⁶

Mon existence s’est mise à ressembler à un calendrier de contrainte plus qu’à une vie ordinaire. Le temps ne m’appartient pas pleinement quand je dois sans cesse me rendre disponible à un contrôle qui me rappelle que je ne suis jamais totalement sorti de la peine.¹⁷

La vie familiale et la relégation

L’assignation à résidence n’a pas seulement touché ma liberté de déplacement. Elle a aussi pesé sur mes proches. Vivre ainsi, c’est être séparé, déplacé, éloigné, empêché de tisser une continuité familiale normale.¹⁸ Les décisions administratives ne frappent jamais un seul individu ; elles atteignent un entourage entier.¹⁹J’ai connu les déménagements imposés, les ruptures de stabilité, les distances forcées.²⁰ Cela produit une relégation particulière : on vous laisse dans la société, mais on vous place à sa marge, dans une zone où la vie quotidienne devient un combat contre l’empêchement.²¹ Je n’étais ni enfermé au sens classique, ni libre au sens réel.J’étais maintenu dans un entre-deux épuisant.²²

Le droit et ses limites

J’ai contesté cette situation à travers les voies de recours possibles. Mon cas a été examiné par les juridictions françaises, puis par la Cour européenne des droits de l’homme.²³ En 2024 encore, le Conseil d’État a rejeté un pourvoi que j’avais formé contre mon assignation à résidence.²⁴Ces décisions montrent une chose importante : le contrôle juridictionnel existe, mais il n’abolit pas toujours la logique de la mesure.²⁵ Autrement dit, le droit encadre, mais il peut aussi laisser durer ce qu’il prétend seulement vérifier.²⁶ C’est là que mon histoire devient plus large que moi : elle montre comment une mesure présentée comme préventive peut fonctionner comme une contrainte stable et prolongée.²⁷

Ce que révèle une vie assignée

Si j’écris ou si je parle de mon expérience, ce n’est pas pour faire de moi une exception romantique ou un personnage de roman. C’est parce que mon cas révèle une réalité politique : en France, l’enfermement ne passe pas toujours par la prison. Il peut aussi passer par la police administrative, par le contrôle du territoire, par la répétition des obligations et par la suspension durable d’une vie normale.²⁸J’ai appris dans ma chair qu’on peut être libre en apparence et empêché en profondeur. On peut vivre hors de la prison et rester dans un régime d’enfermement. On peut sortir physiquement et ne jamais retrouver pleinement l’espace de sa vie.²⁹ C’est ce paradoxe que je veux rendre visible.³⁰

L’intimité sous contrôle .

L’assignation à résidence n’a pas seulement limité mes déplacements ; elle a profondément modifié ma vie privée. Vivre sous contrainte administrative, c’est voir l’intime colonisé par des obligations extérieures : les horaires, les pointages, les lieux imposés et la menace permanente d’une sanction viennent s’insérer dans les gestes les plus ordinaires de l’existence.³¹ Cette intrusion constante empêche toute forme de stabilité privée et transforme le quotidien en succession de contraintes.³²Ce qui a été le plus lourd, pour moi, c’est la séparation d’avec ma femme et mes enfants. Les autorités m’ont maintenu loin d’eux pendant des années, au point que la distance n’était plus seulement géographique, mais affective et sociale.³³

Quand je dis que cette situation me touche personnellement, ce n’est pas une formule : c’est une réalité vécue dans le corps, dans l’attente, dans l’absence, dans l’impossibilité de partager une vie familiale normale.³⁴Cette atteinte à la vie privée ne relève pas seulement de l’exception administrative ; elle touche aussi à la dignité. Être assigné, c’est devoir organiser ses journées autour du contrôle, mais aussi accepter que sa vie affective soit fragilisée par une logique de surveillance.³⁵ À force de déménagements imposés, de distances forcées et d’horaires à respecter, on finit par vivre dans une forme d’entre-deux où l’intimité devient précaire.³⁶L’effet le plus insidieux est peut-être celui-ci : on ne me prive pas seulement de liberté, on me prive de continuité. Une vie privée suppose des habitudes, des repères, une adresse stable, des liens qui peuvent se construire sans interruption. Or l’assignation à résidence introduit la rupture dans tout ce qui devrait être stable.³⁷ Elle empêche les projets, fragilise les relations, et installe une fatigue durable qui déborde largement le seul cadre juridique.³⁸En ce sens, mon cas montre que les mesures administratives ne produisent pas seulement une contrainte publique ; elles dégradent aussi la sphère la plus intime.

La vie privée, ici, n’est pas protégée : elle est rendue vulnérable, exposée, dépendante du bon vouloir de l’administration.³⁹ C’est ce glissement qu’il faut comprendre si l’on veut mesurer la violence réelle de l’assignation à résidence.⁴⁰

Le piège juridique

Sur le plan juridique, mon affaire montre d’abord une chose simple : on peut sortir de prison sans sortir du contentieux. J’ai purgé ma peine, mais je suis resté pris dans un enchevêtrement d’arrêtés, de recours, de décisions de justice et de rejets qui ont prolongé mon état de contrainte.⁴¹ Ce n’est donc pas seulement une histoire de peine pénale ; c’est aussi une histoire de maintien administratif de la restriction.⁴²

L’effet le plus important, pour moi, a été l’absence de véritable issue juridique. À plusieurs reprises, j’ai contesté les arrêtés qui encadraient mon assignation à résidence, mais les juridictions ont souvent validé la logique générale du dispositif.⁴³ Le Conseil d’État a encore rejeté en 2024 un pourvoi visant à faire annuler un arrêt défavorable de la cour administrative d’appel de Paris.⁴⁴ Cela veut dire, très concrètement, que la mesure continue à produire ses effets, et que le contentieux se prolonge sans lever la contrainte.⁴⁵J’ai aussi compris que le droit pouvait devenir un espace d’épuisement. Quand on vit depuis des années sous assignation, chaque recours prend du temps, chaque décision repousse une éventuelle sortie, et chaque rejet confirme la persistance du régime.⁴⁶ On m’a souvent répondu par des formules de procédure, alors que ce que je vivais relevait d’une restriction continue de ma liberté.⁴⁷ Le langage juridique ne disait pas toujours la violence réelle de la mesure.⁴⁸Cette situation m’a placé dans un véritable no man’s land juridique.

D’un côté, je ne pouvais pas être expulsé vers l’Algérie en raison du risque de torture reconnu par la Cour européenne des droits de l’homme ; de l’autre, je ne pouvais pas vivre librement en France à cause de l’interdiction de territoire et de l’assignation à résidence.⁴⁹ Le droit m’a donc maintenu dans un entre-deux où je n’étais ni expulsable, ni pleinement résident, ni véritablement libre.⁵⁰Les conséquences juridiques ne sont pas seulement abstraites. Elles ont un effet direct sur ma capacité à travailler, à me déplacer, à faire valoir pleinement mes droits et à construire une vie ordinaire.⁵¹ À force de contentieux, la mesure devient un régime en soi, presque autonome, qui se reproduit au fil des décisions administratives etjudiciaires.⁵² J’ai alors eu le sentiment que la justice ne mettait pas fin à l’assignation, mais qu’elle en organisait la continuité.⁵³Enfin, mon cas a une portée plus large : il interroge la capacité du droit à limiter réellement une mesure présentée comme provisoire, alors qu’elle dure depuis des années.⁵⁴ Il montre aussi que les garanties juridictionnelles peuvent coexister avec une contrainte durable, sans que cela suffise à rétablir une liberté effective.⁵⁵ C’est là, me semble-t-il, la leçon la plus lourde de mon histoire : le droit peut constater la situation, la régler partiellement, mais ne pas parvenir à y mettre fin.⁵⁶

Mon histoire n’est pas seulement celle d’une condamnation, puis d’une assignation à résidence. C’est celle d’un enfermement qui change de forme sans cesser d’exister.⁵⁷ La prison a pris fin, mais la contrainte a continué sous d’autres modalités.⁵⁸ Ce que j’essaie de montrer, c’est que la liberté ne se mesure pas seulement à l’absence de barreaux. Elle se mesure aussi à la possibilité de travailler, de circuler, de voir ses proches, de choisir son lieu de vie et de ne pas être ramené chaque jour à une exception.⁵⁹Si cette intervention a un sens, c’est peut-être celui-là : dire qu’il existe des enfermements qui ne se voient pas toujours, mais qui durent, qui fatiguent et qui abîment.⁶⁰ Mon expérience en est une illustration extrême.⁶¹

Notes et références

  1. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, présentation de l’ouvrage et citation de Kamel Daoudi.
    http://leseditionsduboutdelaville.com/index.php?id_product=20&controller=product⁠�
  2. Bibliothèque nationale de France (BnF), notice bibliographique de Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne.
    https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb47379220r⁠�
  3. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  4. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  5. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  6. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  7. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  8. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  9. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  10. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  11. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024 ; Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne.
  12. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, citation de Kamel Daoudi.
  13. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  14. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, présentation de l’ouvrage.
  15. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, citation de Kamel Daoudi.
  16. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, citation de Kamel Daoudi.
  17. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  18. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  19. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  20. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, présentation de l’ouvrage.
  21. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  22. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024..
  23. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.24.
  24. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  25. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.26.
  26. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  27. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  28. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  29. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, citation de Kamel Daoudi.
  30. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  31. Amnesty International France, « Kamel Daoudi ou les dérives de la lutte contre le terrorisme », 17 décembre 2018.
  32. Amnesty International France, « Kamel Daoudi ou les dérives de la lutte contre le terrorisme », 17 décembre 2018.
  33. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  34. Amnesty International France, « Kamel Daoudi ou les dérives de la lutte contre le terrorisme », 17 décembre 2018.
  35. Le Monde, « Kamel Daoudi condamné à quatre mois de prison pour violation de son assignation à résidence », 11 mai 2021.
  36. Le Monde, « Kamel Daoudi condamné à quatre mois de prison pour violation de son assignation à résidence », 11 mai 2021.
  37. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, citation de Kamel Daoudi.
  38. Amnesty International France, « Kamel Daoudi ou les dérives de la lutte contre le terrorisme », 17 décembre 2018.
  39. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  40. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  41. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  42. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  43. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  44. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  45. GISTI, « L’assignation à résidence à perpétuité subie par Kamel Daoudi ».
  46. CAGE, « La Cour européenne des droits de l’homme approuve l’assignation à résidence perpétuelle de Kamel Daoudi ».
  47. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  48. GISTI, « L’assignation à résidence à perpétuité subie par Kamel Daoudi ».
  49. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024 ; Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  50. CAGE, « La Cour européenne des droits de l’homme approuve l’assignation à résidence perpétuelle de Kamel Daoudi ».
  51. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  52. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  53. GISTI, « L’assignation à résidence à perpétuité subie par Kamel Daoudi ».
  54. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  55. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  56. Amnesty International France, « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.
  57. Le Monde, « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.
  58. Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), Daoudi c. France, requête n° 48638/18.
  59. Les Éditions du Bout de la Ville, Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne, présentation de l’ouvrage.
  60. CQFD, « Kamel Daoudi : enfermé dehors », 29 septembre 2022.
  61. Bibliothèque nationale de France (BnF), notice bibliographique de Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne.

Bibliographie

Ouvrage

Daoudi, Kamel. Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne. Le Mas-d’Azil : Les Éditions du Bout de la Ville, 2022.

Jurisprudence et sources institutionnelles

Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Daoudi c. France, requête n° 48638/18.

https://hudoc.echr.coe.int/⁠�

GISTI. « L’assignation à résidence à perpétuité subie par Kamel Daoudi », 31 octobre 2023.

https://www.gisti.org/spip.php?article7123⁠�

GISTI. Affaire : M. Kamel Daoudi, mémoire d’intervention volontaire devant la cour administrative d’appel.

https://www.gisti.org/IMG/pdf/mem_iv_daoudi_caa.pdf⁠�

Ligue des droits de l’homme (LDH) et GISTI. « Assignation à résidence perpétuelle : intervention volontaire du GISTI et de la LDH au soutien de la requête en appel de M. Kamel Daoudi », 8 juillet 2021.

https://www.ldh-france.org/assignation-a-residence-perpetuelle-intervention-volontaire-du-gisti-et-de-la-ldh-au-soutien-de-la-requete-en-appel-de-m-kamel-daoudi/⁠�

Rapports, communiqués et organisations

Amnesty International France. « Kamel Daoudi ou les dérives de la lutte contre le terrorisme », 17 décembre 2018.

https://www.amnesty.fr/actualites/kamel-daoudi-ou-les-derives-de-la-lutte-contre-le-terrorisme⁠�

Amnesty International France. « L’acharnement contre Kamel Daoudi », 5 octobre 2020.

https://www.amnesty.fr/actualites/kamel-daoudi-acharnement-judiciaire-un-an-de-prison/⁠�

CAGE. « La Cour européenne des droits de l’homme approuve l’assignation à résidence perpétuelle de Kamel Daoudi par la France », 2023.

https://www.cage.ngo/articles/la-cour-europeenne-des-droits-de-l-homme-approuve-l-assignation-a-residence-perpetuel-de-kamel-daoudi-par-la-france⁠�

Ligue des droits de l’homme (LDH). « Le gouvernement est responsable du sort de Kamel Daoudi », communiqué commun avec le GISTI, 12 février 2018.

https://www.ldh-france.org/gouvernement-responsable-du-sort-kamel-daoudi/⁠�

Articles de presse et analyses

CQFD. « Kamel Daoudi : enfermé dehors », CQFD, n° 212, septembre 2022.

https://cqfd-journal.org/Kamel-Daoudi-enferme-dehors⁠�

Le Monde. « Kamel Daoudi condamné à quatre mois de prison pour violation de son assignation à résidence », 12 mai 2021.

https://www.lemonde.fr/archives-du-monde/12-05-2021/⁠�

Le Monde. « Le Conseil d’État rejette un pourvoi de Kamel Daoudi sur son assignation à résidence », 11 mars 2024.

https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/11/le-conseil-d-etat-rejette-un-pourvoi-de-kamel-daoudi-sur-son-assignation-a-residence_6221418_3224.html⁠�

Lundi.am. « Assigné à résidence depuis 14 ans, la CEDH refuse d’examiner le cas de Kamel Daoudi », 19 septembre 2023.

https://lundi.am/La-CEDH-refuse-d-examiner-le-cas-de-Kamel-Daoudi-plus-vieil-assigne-a-residence⁠�

Orient XXI. Freschi, Rayan. « La persécution de Kamel Daoudi par la France indiffère la justice européenne », 10 octobre 2023.

https://orientxxi.info/la-persecution-de-kamel-daoudi-par-la-france-indiffere-la-justice-europeenne,6775⁠�

La Sellette. « L’assignation à résidence : une peine après la peine », 8 janvier 2026.

https://lasellette.org/lassignation-a-residence-une-peine-apres-la-peine/⁠�

Catalogues et notices bibliographiques

Bibliothèque nationale de France (BnF). Notice bibliographique de Je suis libre dans le périmètre qu’on m’assigne.

https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb47379220r⁠�

28.06.2026 à 19:23

Les morts de chaleur, les responsables politiques et le silence des médias.

Flo Flo
Des morts de chaleur s’accumulent dans les logements, au travail, aux urgences.Le gouvernement organise l’impuissance, protège les propriétaires et les entreprises. Et les médias transforment cette faillite politique en bulletin météo. Une hécatombe historique. Hier, le SAMU de Paris signalait 109 morts en 24h, contre 7 par jour l’année dernière. Vendredi, le SAMU du Nord indiquait une hausse de 78% des appels par rapport au 26 juin 2025. Précisant que contrairement à la canicule de 2003, ce sont des jeunes de 30 à 50 ans, sans antécédents, qui se retrouvent en réanimation. Vendredi, toujours dans le Nord, un agent d’entretien de 33 ans est mort d’un arrêt cardio-respiratoire après un coup de chaleur sur son lieu de travail. Le même jour, les urgences de Metz-Thionville communiquaient une hausse de 40% des appels vers le centre de régulation, et une hausse de 20% des passages aux urgences. Vendredi encore, ce sont les pompes funèbres en Île-de-France qui nous apprennent que les chambres funéraires commencent à saturer. Parmi les témoignages rapportés, « Un Monsieur qui a fait un arrêt cardiaque sur son balcon, une femme retrouvée morte au sol avec un oreiller sous sa tête car elle cherchait un peu de fraîcheur… ». Vendredi toujours, dans les Yvelines, une adolescente de 12 ans décède dans un appartement et son grand frère de 15 ans est retrouvé en hyperthermie. Il faut donc se tourner vers les soignants urgentistes et vers les pompes funèbres pour être informés, sous forme de brèves, de l’hécatombe en…
Texte intégral (1610 mots)

Des morts de chaleur s’accumulent dans les logements, au travail, aux urgences.
Le gouvernement organise l’impuissance, protège les propriétaires et les entreprises. Et les médias transforment cette faillite politique en bulletin météo.

Une hécatombe historique.

Hier, le SAMU de Paris signalait 109 morts en 24h, contre 7 par jour l’année dernière.

Vendredi, le SAMU du Nord indiquait une hausse de 78% des appels par rapport au 26 juin 2025. Précisant que contrairement à la canicule de 2003, ce sont des jeunes de 30 à 50 ans, sans antécédents, qui se retrouvent en réanimation.

Vendredi, toujours dans le Nord, un agent d’entretien de 33 ans est mort d’un arrêt cardio-respiratoire après un coup de chaleur sur son lieu de travail.

Le même jour, les urgences de Metz-Thionville communiquaient une hausse de 40% des appels vers le centre de régulation, et une hausse de 20% des passages aux urgences.

Vendredi encore, ce sont les pompes funèbres en Île-de-France qui nous apprennent que les chambres funéraires commencent à saturer. Parmi les témoignages rapportés, « Un Monsieur qui a fait un arrêt cardiaque sur son balcon, une femme retrouvée morte au sol avec un oreiller sous sa tête car elle cherchait un peu de fraîcheur… ».

Vendredi toujours, dans les Yvelines, une adolescente de 12 ans décède dans un appartement et son grand frère de 15 ans est retrouvé en hyperthermie.

Il faut donc se tourner vers les soignants urgentistes et vers les pompes funèbres pour être informés, sous forme de brèves, de l’hécatombe en cours.

Pendant que les morts ne sont même pas encore comptés, le gouvernement prolonge les soldes.

Pendant ce temps, Farandou, ministre du travail, déclarait : « On ne peut pas arrêter la France à partir de 30° », ou encore « Je pense qu’on peut se passer de boire de l’alcool ».

Macron, lui, plastronnait en disant qu’un « gros travail a été fait » face à la canicule. Et il renvoyait la responsabilité à la météo « On ne s’adapte pas à un pic qui n’a pas d’équivalent aujourd’hui en Europe ».

Le premier ministre Lecornu, lui, se félicitait que « beaucoup de chemin (…) a été quand même parcouru depuis 2003 » dans les EHPAD.

Barbut, la ministre de la Transition écologique, avouait l’abandon du sujet par son gouvernement, affirmant qu’il allait falloir « passer à un plan massif », puis ajoutant : « dans la situation actuelle, il est clair qu’on gère l’urgence ». Après 9 ans de mandats macronistes.

Rist, ministre de la Santé se contentait de nous dire de “Continuer à boire beaucoup d’eau, et à rester à l’abri pendant les heures chaudes”.

Geffray, ministre de l’Education nationale, annonçait le maintien du brevet, et renvoyait la responsabilité aux établissements, en envisageant des fermetures d’établissements ou des reports d’examen qu’en dernier recours.

Jeanbrun, Ministre de la Ville et du logement, suggérait « des petits changements d’usage », en suivant l’exemple des japonais, qui « enlèvent leurs cravates les jours de canicule ».

Bregeon, porte-parole du gouvernement, déclarait crânement que « les hôpitaux tiennent ».

Mais le gouvernement ne se contente pas de commenter son inaction. Il agit aussi pour dégrader les conditions de lutte contre les effets du changement climatique.

Le 3 juin dernier, au lendemain de la première canicule, le gouvernement réduisait de 20% le fonds vert (amputé de 162,5 millions d’euros), destiné à soutenir les collectivités territoriales dans leurs investissements au service de la transition écologique.

Au moment même où la canicule expose la violence des logements inhabitables, le gouvernement assouplit la responsabilité des propriétaires.

Le 24 juin, il présente en Conseil des ministres un projet de loi logement qui permettrait de remettre en location 700 000 passoires énergétiques contre une simple promesse de travaux des propriétaires. Dans le seul intérêt de ces propriétaires, il trafique les normes à la baisse pour faire sortir 850 000 autres logements du statut de passoire énergétique.

Et évidemment, il n’oublie pas de servir les intérêts des entreprises au passage, en annonçant le prolongement des soldes pour aider les commerces pénalisés par la canicule.         

Il n’oublie pas non plus de renforcer la répression dans les quartiers ou chez les militants. Comme envoyer cinq véhicules de police à Clermont pour empêcher des enfants de se rafraîchir dans une piscine gonflable installée en bas de leur immeuble. Ou interdire Solidays et la Marche des fiertés à Paris.

Une catastrophe politique traitée comme un bulletin météo

Le 28 juin, alors que les alertes sur l’hécatombe commencent à circuler sur les réseaux sociaux, et tandis que la presse régionale en reste encore à des brèves non reliées entre elles, le journal de 8h de France Inter consacre une séquence de 4 mn 24  à la canicule à l’ouverture de son journal.

L’annonce de la séquence dans les titres parle d’air chaud qui fait suffoquer, d’adaptation des infrastructures, d’hôpitaux saturés et d’écoles sous tension. On se dit qu’on va peut-être parler des personnes qui souffrent du manque de moyens pour les services publics… Évidemment, on sera déçus.

On commence par 1mn23 de commentaire météo, pour annoncer, ouf, que c’est presque fini.

Et puis on fait 10 secondes pour rappeler que tout ça c’est la faute du changement climatique. Un peu comme on évoquerait une catastrophe naturelle et inéluctable.

La séquence santé, elle durera 16 secondes. Elle mérite d’être partagée in extenso :

« Les corps eux continuent de souffrir. Les effets de la canicule vont se ressentir encore plusieurs semaines. Notamment pour les maladies chroniques. Les autorités n’avancent pas encore de chiffre mais il y a un nombre de décès supérieur à la normale indique la Ministre de la santé Stéphanie Rist. »

Ensuite, un reportage de 1mn52 est consacré aux rails qui se dilatent, et ça met en panne les trains, alors qu’en Inde on n’a pas le même procédé de soudure, etc…

On enchaîne avec 54 secondes sur la « catastrophe » qui touche les petits commerces – c’est le seul moment de la séquence où l’on reconnaîtra une catastrophe – suivi de l’annonce du prolongement des soldes.

Et on termine par 13 secondes pour parler d’Europe, pour insister sur le fait que, finalement, c’est partout pareil. En sous-texte : ce n’est pas la faute de notre gouvernement.

La radio publique aura donc passé sous silence la réalité de l’hécatombe. La situation dans les hôpitaux, les EHPAD, les écoles. Le drame pour les personnes à la rue, pour les salarié.es qui font un boulot physique, parfois dehors sous le soleil. Le drame pour les personnes isolées, pour nos vieux, pour les personnes handicapées.

Elle aura lavé de tout soupçon la responsabilité du gouvernement qui a organisé l’impuissance de l’Etat traitant le sujet comme un phénomène météo dont les principales conséquences sur les infrastructures ferroviaires. Et se contentant de lire les 2 lignes du communiqué de presse du Ministère de la santé.

Avant de préparer le terrain à une possible propagande publique sur les morts « de maladies chroniques » et pas de la chaleur (souvenirs du négationnisme des morts du COVID).

Et en bon média macroniste, elle aura fait pleurer dans les chaumières sur la seule chose qui a de la valeur pour le pouvoir : le fric qui fait du fric. La seule préoccupation du gouvernement sera donc de « prendre soin » des bénéfices des entreprises. Nul doute qu’on annoncera bientôt des aides économiques aux patrons qui ont tant souffert de la canicule.

Et on continuera d’accumuler les morts sur les brancards dans les urgences. De scotcher les vitres cassées dans les hôpitaux et dans les écoles. De continuer à demander aux salarié.es de sacrifier leur vie pour ne pas arrêter l’économie.

***

Alors oui, la canicule tue.

Mais elle tue parce que les logements sont invivables, elle tue à cause de la pénibilité du travail, qui continue coûte que coûte. Elle tue quand les services publics sont à l’os, que l’Etat ne se sent même pas la responsabilité de compter les morts.

La canicule tue et tuera davantage encore tant que les responsables ne seront pas nommés. Et tant que les médias regarderont ailleurs.

28.06.2026 à 11:41

Aurillac, cas d’école de l’étouffement des libertés associatives.

Flo Flo
À Aurillac, la tentative d’annulation d’un concert de solidarité avec Gaza dit beaucoup plus qu’un simple conflit local autour d’une salle municipale. Elle révèle la manière dont les libertés associatives sont aujourd’hui fragilisées par la pression administrative, financière et politique. Même invalidée par le tribunal, cette censure à bas bruit reste un signal d’alerte démocratique. De la peur organisée à la liberté surveillée Le pouvoir macroniste nous a progressivement habitués à la perte de nos droits fondamentaux. Avec à chaque fois, la même tactique : effrayer la population par un langage de peur contre un « ennemi de l’intérieur » (terrorisme islamiste, djihadisme, salafisme, frérisme, islam politique, entrisme, séparatisme, barbus, voilés… bref « les musulmans »), transformer la peur en haine pour faire accepter un arsenal juridique qui détricote nos droits fondamentaux. À chaque fois, la même rengaine fallacieuse : « tu préfères ta liberté ou ta sécurité » ? Parmi ces libertés, il y en a une essentielle, qui maille nos vies sociales, politiques et culturelles, c’est la liberté d’association. Une liberté reconnue par la loi 1901, et considérée comme un principe fondamental dans la Constitution française depuis 1971. Comme pour toutes les autres libertés d’expression, cette liberté a fait l’objet d’attaques massives depuis une décennie. Le mandat de François Hollande avait déjà instauré l’Etat d’urgence, le renforcement du pouvoir policier et administratif et la normalisation de mesures exceptionnelles attentatoires aux libertés associatives[i]. On se souvient alors des premières victimes de l’état d’urgence socialiste, et de ses mesures liberticides supposées nous protéger toutes et tous contre le terrorisme…
Texte intégral (2102 mots)

À Aurillac, la tentative d’annulation d’un concert de solidarité avec Gaza dit beaucoup plus qu’un simple conflit local autour d’une salle municipale. Elle révèle la manière dont les libertés associatives sont aujourd’hui fragilisées par la pression administrative, financière et politique. Même invalidée par le tribunal, cette censure à bas bruit reste un signal d’alerte démocratique.

De la peur organisée à la liberté surveillée

Le pouvoir macroniste nous a progressivement habitués à la perte de nos droits fondamentaux.

Avec à chaque fois, la même tactique : effrayer la population par un langage de peur contre un « ennemi de l’intérieur » (terrorisme islamiste, djihadisme, salafisme, frérisme, islam politique, entrisme, séparatisme, barbus, voilés… bref « les musulmans »), transformer la peur en haine pour faire accepter un arsenal juridique qui détricote nos droits fondamentaux. À chaque fois, la même rengaine fallacieuse : « tu préfères ta liberté ou ta sécurité » ?

Parmi ces libertés, il y en a une essentielle, qui maille nos vies sociales, politiques et culturelles, c’est la liberté d’association. Une liberté reconnue par la loi 1901, et considérée comme un principe fondamental dans la Constitution française depuis 1971.

Comme pour toutes les autres libertés d’expression, cette liberté a fait l’objet d’attaques massives depuis une décennie.

Le mandat de François Hollande avait déjà instauré l’Etat d’urgence, le renforcement du pouvoir policier et administratif et la normalisation de mesures exceptionnelles attentatoires aux libertés associatives[i].

On se souvient alors des premières victimes de l’état d’urgence socialiste, et de ses mesures liberticides supposées nous protéger toutes et tous contre le terrorisme islamisme : 24 militants écologistes assignés à résidence avant la COP21, après perquisitions administratives à leurs domiciles[ii].

Ce que Hollande a initié, Macron l’a poursuivi en grand avec la loi séparatisme, qui a instauré une suspicion généralisée envers l’ensemble des associations. Concrètement, depuis cette loi, toute association financée par l’État ou une collectivité doit signer un « Contrat d’Engagement Républicain », qui l’engage – selon la formule consacrée – à respecter les « principes républicains ».

Et comme ces fameux principes républicains n’ont aucune définition juridique, leur respect par les associations est laissé à l’appréciation de l’administration.

Dit autrement, on a transformé une liberté constitutionnelle en autorisation accordée par une administration devenue police politique. Accordée… si la cause lui plaît. Et si tu demandes gentiment. Comme pour le droit de manifester.

Évidemment, cette nouvelle police politique peut compter sur la collaboration attentive de tous les élus réactionnaires du pays. Critiquer des politiques publiques ? Interdit. Interpeller des élus ou des administrations ? Sanctionné. La désobéissance civile ? Entravée. Recourir aux tribunaux contre l’État ou une collectivité ? Réprimé. Militer pour les droits des musulmans ? Pas républicain. Dénoncer le génocide des palestiniens ? Illégal.

Faire taire celles et ceux qui documentent la répression

Dans un premier rapport en 2020, l’Observatoire des libertés associatives exposait 100 cas de restrictions des libertés associatives[iii]. Dans un second rapport, « « Une nouvelle chasse aux sorcières » contre les associations — Enquête sur la répression des associations dans le cadre de la lutte contre l’islamisme »[iv] il documente une vingtaine de cas d’entrave politique et financière contre des associations auxquelles participent des personnes musulmanes.

Évidemment, il y en a bien plus sous les radars. Mais si même des mastodontes comme la Ligue de l’enseignement ou la Ligue des Droits de l’Homme sont réprimées alors qu’elles ont pignon sur rue, imagine le quotidien des collectifs qui agissent en proximité avec et pour la communauté musulmane…

Alors, pour que la répression devienne incontestable, il faut d’abord mettre à l’arrêt — voire aux arrêts — les empêcheurs de réprimer en rond.

Et c’est sans doute là l’un des effets les plus impressionnants, et les plus efficaces, de la politique fascisante de la Macronie : cibler en priorité celles et ceux qui alertent, documentent et défendent les droits des personnes attaquées. Faire taire les contre-pouvoirs, faire taire les défenseurs des personnes concernées, faire taire les antifascistes… pour installer durablement un système autoritaire.

Voilà pourquoi les moyens de répression du pouvoir se concentrent sur les collectifs et associations qui luttent contre l’islamophobie — Collectif contre l’islamophobie en France, Coordination contre le racisme et l’islamophobie… — contre le fascisme — Groupe antifasciste Lyon et environs, La Jeune Garde — et contre le génocide des Palestiniens — Comité Action Palestine, Collectif Palestine Vaincra, Urgence Palestine, Association France Palestine Solidarité.

Évidemment, les menaces et leurs effets ne se limitent pas là : ils touchent désormais l’ensemble de la société civile organisée.

Une recherche menée par un collectif autour de Julien Talpin a présenté les effets du Contrat Engagement Républicain, et ça fait froid dans le dos : après seulement trois ans de mise en œuvre de la mesure, 41% des associations citoyennes déclarent des formes d’auto-censure, et renonce ou réoriente une action pour anticiper une sanction. Pour l’ensemble des associations (et il y en a 1,5 million en France), c’est 27% qui s’autocensure[v].

La répression n’a pas seulement sanctionné des associations : elle a installé une menace diffuse, qui pousse une partie du monde associatif à renoncer lui-même à interpeller le pouvoir. Avec un discours très clair : stoppez votre critique et rentrez dans le rang si vous voulez continuer à être financés — et si vous ne voulez pas être dissous.

Cette logique produit désormais ses effets à l’échelle locale. Dans les collectivités, le soutien aux associations de défense des droits est de plus en plus conditionné à leur discrétion politique. Une question revient dans les conseils municipaux, départementaux ou régionaux : « Est-ce bien normal de soutenir une association qui fait de la politique ? »

Quand on sait que 30% des financements associatifs viennent des collectivités et qu’une association sur deux bénéficie d’une mise à disposition gratuite ou quasi-gratuite de locaux, cette question a un effet direct pour la démocratie : imposer par la pression financière une dépolitisation du monde associatif.

Aurillac, ou la censure locale à bas bruit

Tous ces ingrédients répressifs se retrouvent dans la tentative de la Mairie LR d’Aurillac d’empêcher l’organisation d’un concert de solidarité avec le peuple palestinien organisé par les collectifs Cantal Palestine Solidarité et Blouses Blanches pour Gaza 15, comme l’ont dénoncé les organisateurs dans leur communiqué de presse. La tentative a finalement échoué : saisis en urgence, les juges du tribunal administratif de Clermont-Ferrand ont donné gain de cause aux organisateurs[vi]. Mais cette victoire juridique ne retire rien au fond de l’affaire. Elle montre au contraire qu’il a fallu passer par le tribunal pour faire respecter une liberté qui n’aurait jamais dû être entravée.

La méthode se veut subtile : annuler deux jours avant l’événement la mise à disposition de la salle. Bien plus efficace que de refuser la mise à disposition dès le départ, l’annulation en dernière minute visait à empêcher les organisateurs de se replier vers un second lieu.

Le motif invoqué, « neutralité institutionnelle », est une injonction à la dépolitisation des associations, dont les mairies de droite et d’extrême-droite rêveraient qu’elles se transforment toutes en clubs de bridge, en ateliers de karaoké, ou en organes de promotion du terroir, si possible avec beaucoup de cochonaille dedans.

Évidemment, cette dépolitisation n’est qu’un trompe-l’œil, et cette répression par le bas cible bien une lutte en particulier : le soutien au peuple palestinien et la dénonciation du génocide perpétré par l’État et la société israéliens.

Cet événement n’est pas isolé. Et il n’est pas anodin, parce que beaucoup moins visible qu’une décision de préfecture ou de conseil des ministres prise à grand renfort de médiatisation.

Ici, ce qui a tenté de se jouer, c’est la censure à bas bruit de la démocratie associative et des mouvements de solidarité qui s’expriment localement. Que cette censure ait été stoppée par le tribunal est une bonne nouvelle. Mais cela ne change rien au mécanisme : une décision municipale peut produire un effet d’intimidation immédiat, désorganiser un événement, épuiser les collectifs, et déplacer sur eux la charge de défendre en urgence leurs libertés.

C’est la raison pour laquelle nous devons relayer massivement chacune de ces actions de répression politique. Faisons circuler le communiqué de presse. Et faisons aussi circuler les victoires obtenues contre ces interdictions : elles rappellent que ces entraves ne sont ni normales, ni incontestables, ni inéluctables.

Soyons solidaires de la résistance des collectifs et associations au génocide des Palestiniens, qui est, aussi, une conséquence de la fascisation de la société française !


[i] https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/12/france-renewal-of-state-of-emergency-risks-normalizing-exceptional-measures/

[ii] https://www.lemonde.fr/societe/article/2015/11/27/les-militants-de-la-cop21-cible-de-l-etat-d-urgence_4818885_3224.html

[iii] https://alinsky.fr/wp-content/uploads/2021/12/Rapport-Observatoire_Web.pdf

[iv] https://alinsky.fr/wp-content/uploads/2022/02/Rapport_Chasse-aux-Sorcières_2022_VF.pdf

[v] https://www.associations-citoyennes.net/wp-cac/wp-content/uploads/2025/07/2025Juin-Enquetequantitativelibertesassociatives.pdf

[vi] https://actu.fr/auvergne-rhone-alpes/aurillac_15014/soiree-pour-gaza-prive-de-salle-par-le-maire-ce-collectif-obtient-gain-de-cause-devant-la-justice_64466941.html#google_vignette

22.06.2026 à 10:35

Le prix du macronisme

Kurteas
Le macronisme promettait le plein emploi, la prospérité et la modernisation du pays. Près de dix ans après les premières réformes d’Emmanuel Macron, le chômage demeure élevé, la pauvreté progresse et les inégalités se creusent. Dans le même temps, les milliardaires français n’ont jamais été aussi riches et les mouvements sociaux ont fait face à une répression d’une ampleur inédite depuis des décennies. Retour sur un bilan bien éloigné des promesses initiales. Longtemps présenté comme le cœur du projet porté par Emmanuel Macron, le redressement économique de la France devait passer par une série de réformes destinées à relancer l’emploi, réduire durablement le chômage et renforcer l’attractivité du pays. Flexibilisation du marché du travail, réforme de l’assurance chômage, baisse de la fiscalité sur le capital, suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières, réforme des retraites : pendant près d’une décennie, ces mesures ont été justifiées par une même promesse. Celle d’une économie plus dynamique dont les bénéfices finiraient par profiter à l’ensemble de la société. Près de dix ans après l’arrivée à Bercy de l’ancien ministre de l’Économie, quel bilan peut-on tirer de cette politique ? Le plein emploi promis n’est jamais arrivé Selon les données de la DARES, la France comptait au premier trimestre 2026 environ 6,64 millions de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail, catégories A à E confondues. Vingt ans plus tôt, en 2006, ce chiffre s’élevait à 4,32 millions. Cette comparaison brute mérite d’être nuancée par l’évolution démographique. La population française est passée de 62,9 millions…
Texte intégral (1900 mots)

Le macronisme promettait le plein emploi, la prospérité et la modernisation du pays. Près de dix ans après les premières réformes d’Emmanuel Macron, le chômage demeure élevé, la pauvreté progresse et les inégalités se creusent. Dans le même temps, les milliardaires français n’ont jamais été aussi riches et les mouvements sociaux ont fait face à une répression d’une ampleur inédite depuis des décennies. Retour sur un bilan bien éloigné des promesses initiales.

Longtemps présenté comme le cœur du projet porté par Emmanuel Macron, le redressement économique de la France devait passer par une série de réformes destinées à relancer l’emploi, réduire durablement le chômage et renforcer l’attractivité du pays. Flexibilisation du marché du travail, réforme de l’assurance chômage, baisse de la fiscalité sur le capital, suppression de l’ISF sur les valeurs mobilières, réforme des retraites : pendant près d’une décennie, ces mesures ont été justifiées par une même promesse. Celle d’une économie plus dynamique dont les bénéfices finiraient par profiter à l’ensemble de la société.

Près de dix ans après l’arrivée à Bercy de l’ancien ministre de l’Économie, quel bilan peut-on tirer de cette politique ?

Le plein emploi promis n’est jamais arrivé

Selon les données de la DARES, la France comptait au premier trimestre 2026 environ 6,64 millions de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail, catégories A à E confondues. Vingt ans plus tôt, en 2006, ce chiffre s’élevait à 4,32 millions.

Cette comparaison brute mérite d’être nuancée par l’évolution démographique. La population française est passée de 62,9 millions d’habitants en 2006 à 69,1 millions au 1er janvier 2026 selon l’Insee.

Rapporté à la population active, le taux de chômage atteint néanmoins 9,61 % au premier trimestre 2026. Un niveau proche de celui observé au deuxième trimestre 2014, période à partir de laquelle le chômage avait dépassé les 9 % sans véritablement redescendre sous ce seuil, à l’exception d’une parenthèse en 2023. En 2006, ce taux était de 6,87 %.

L’évolution apparaît également limitée lorsqu’on la rapporte aux différentes fonctions exercées par Emmanuel Macron :

  • Ministre de l’Économie (août 2014) : 9,2 % de chômage ;
  • Président de la République (mai 2017) : 9,9 % ;
  • Fin du premier mandat et début du second : 9,0 % ;
  • Premier trimestre 2026 : 9,61 %.

Après dix années de flexibilisation du marché du travail, de réformes de l’assurance chômage et d’allègements consentis aux entreprises au nom de la compétitivité, la France demeure loin du plein emploi promis.

À cela s’ajoute un angle mort rarement évoqué dans les bilans gouvernementaux : celui des radiations administratives. France Travail procède à environ 55 000 radiations chaque mois, soit près de 600 000 par an. Sans remettre en cause leur légalité, ce phénomène nourrit les interrogations sur la manière dont sont produites les statistiques du chômage et sur le nombre réel de personnes durablement éloignées de l’emploi.

Dix ans de réformes pour rester dans la moyenne

À l’échelle européenne, la France demeure légèrement en dessous de la moyenne de l’Union en matière de taux d’emploi.

En 2024, celui-ci atteignait 68,8 % en France contre 70,8 % dans l’Union européenne.

Après dix années de réformes présentées comme indispensables au retour du plein emploi, la France reste en retrait par rapport à la moyenne européenne. Les sacrifices demandés au monde du travail au nom de la compétitivité n’ont pas produit les résultats promis.

La pauvreté progresse

Les indicateurs sociaux montrent une progression continue du taux de pauvreté monétaire fixé à 60 % du revenu médian.

Selon les données Insee-DGFiP-Cnaf-Cnav-CCMSA :

  • 2014 : 13,7 % ;
  • 2017 : 13,8 % ;
  • 2023 : 15,4 %.

Autrement dit, après près de dix années de politiques justifiées au nom de l’emploi, de la croissance et de l’attractivité économique, la pauvreté n’a pas reculé. Elle a progressé.

Le principal argument mobilisé pour justifier les réformes successives du marché du travail était qu’elles finiraient par améliorer la situation de l’ensemble de la population. Les chiffres disponibles ne permettent pas de confirmer cette promesse.

Les riches plus riches, les inégalités aussi

Le niveau de vie annuel médian progresse néanmoins sur la période :

  • 2014 : 24 060 euros ;
  • 2018 : 24 530 euros ;
  • 2023 : 25 760 euros.

Cet indicateur signifie que la moitié de la population dispose d’un niveau de vie supérieur à ce montant et l’autre moitié inférieur.

Mais cette progression ne traduit pas une amélioration uniforme des conditions de vie.

L’indice de Gini, qui mesure les inégalités de revenus, est passé :

  • de 0,282 en 2014 ;
  • à 0,290 en 2018 ;
  • puis à 0,297 en 2023.

Le rapport interdécile D1/D9, qui compare les revenus des 10 % les plus riches à ceux des 10 % les plus pauvres, reste relativement stable autour de 3,5.

En revanche, les écarts entre les revenus les plus faibles et les plus élevés continuent de se creuser :

  • 6,91 en 2018 ;
  • 7,31 en 2023.

La question n’est donc pas celle de l’absence de richesse produite mais de sa répartition. Alors que davantage de ménages basculent dans la pauvreté et que le coût de la vie continue d’augmenter, les grandes fortunes françaises ont connu une croissance spectaculaire au cours de la décennie. Bernard Arnault est devenu l’un des hommes les plus riches du monde et les groupes du CAC 40 ont distribué des montants records à leurs actionnaires.

La promesse était que les avantages accordés au capital finiraient par bénéficier à l’ensemble de la société. Dix ans plus tard, les bénéficiaires de cette politique sont identifiables. Les perdants le sont également.

Une exception sociale française ? Pas vraiment

En 2023, le taux de pauvreté monétaire atteignait 16 % en France, soit un niveau proche de la moyenne de l’Union européenne.

La France se situe également à un niveau comparable à celui de l’Allemagne sur cet indicateur.

Ce constat relativise l’image d’une exception française en matière de protection sociale. Malgré l’importance de ses mécanismes redistributifs, le pays n’échappe pas aux dynamiques de précarisation observées dans une grande partie de l’Europe.

Pauvreté, précarité, répression : l’autre bilan du macronisme

Les chiffres économiques ne racontent cependant qu’une partie de l’histoire.

Le macronisme s’est également caractérisé par un niveau de conflictualité sociale rarement atteint depuis plusieurs décennies. Du mouvement des Gilets jaunes à la mobilisation contre la réforme des retraites, en passant par les luttes hospitalières, étudiantes ou écologistes, la dernière décennie a été marquée par une succession de contestations massives auxquelles le pouvoir a répondu en privilégiant l’affrontement plutôt que la négociation.

Le mouvement des Gilets jaunes constitue à cet égard un tournant majeur. Né d’une hausse de la fiscalité sur les carburants touchant d’abord les ménages dépendants de leur véhicule pour travailler, il a révélé l’ampleur de la fracture sociale traversant le pays. La réponse du pouvoir ne fut pas une remise en cause de sa trajectoire économique mais une répression d’une ampleur inédite depuis plusieurs décennies.

Des milliers de personnes ont été blessées lors des manifestations, plusieurs ont subi des mutilations irréversibles et les méthodes de maintien de l’ordre françaises ont suscité des critiques répétées d’organisations nationales et internationales de défense des droits humains.

La réforme des retraites de 2023 a prolongé cette logique. Rejetée par une majorité de la population selon les enquêtes d’opinion, contestée pendant plusieurs mois dans la rue et combattue par l’ensemble des principales organisations syndicales, elle a finalement été imposée grâce à l’article 49.3.

Les principales réformes conduites sous les gouvernements Macron ont précisément concerné les mécanismes de protection du salariat : droit du travail, assurance chômage, retraites. À mesure que progressaient la pauvreté, les inégalités et certaines formes de précarité, les espaces permettant de contester collectivement cette évolution semblaient se réduire.

La question n’est donc pas seulement de savoir si les réformes ont produit les résultats annoncés. Elle est aussi de savoir quel prix démocratique a été payé pour les imposer.

Le prix du macronisme

Les soutiens d’Emmanuel Macron invoquent régulièrement la pandémie mondiale, l’inflation, la crise énergétique, le retour de la guerre sur le continent européen ou encore le ralentissement économique international pour expliquer les résultats obtenus.

Ces crises sont réelles. Mais après près de dix ans d’exercice du pouvoir, elles ne peuvent plus servir d’explication unique.

Le chômage de masse demeure, la pauvreté progresse, les inégalités se creusent et les protections collectives du monde du travail ont été affaiblies. Dans le même temps, les patrimoines des milliardaires atteignent des sommets historiques et les dividendes versés aux actionnaires battent record sur record.

Le macronisme s’est présenté comme une politique d’efficacité économique. Ses défenseurs affirment que ses bénéfices apparaîtront à long terme. Pourtant, après une décennie de réformes, les résultats observés ne peuvent plus être attribués aux seules circonstances. Ils constituent aussi le produit des choix effectués.

Pour des millions de travailleurs, de retraités, de chômeurs et de familles populaires, la décennie macroniste ne se mesure ni aux performances du CAC 40 ni aux classements internationaux sur l’attractivité économique. Elle se mesure à la dégradation de nombreux services publics, à la difficulté croissante de se loger, à l’allongement de la durée du travail, à l’incertitude face à l’emploi et à l’augmentation continue des dépenses contraintes.

Le prix du plein d’essence qui a déclenché la colère des Gilets jaunes était censé n’être qu’un épisode. Dix ans plus tard, il apparaît surtout comme l’un des symboles les plus précoces d’un divorce durable entre les promesses du macronisme et l’expérience quotidienne d’une grande partie de la population. 

17.06.2026 à 18:39

France : une justice contre la Palestine

François Burgat
Le juge français contre la Palestine ? La condamnation dont j’ai moi-même fait l’objet, le 29 avril dernier, devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence (à 17 000 euros d’amende pénale et de dommages et intérêts aux associations pro israèliennes parties civiles) pourrait constituer une bonne illustration de l’évolution préoccupante du traitement judiciaire de la question palestinienne en France. J’y reviendrai peut-être un jour. Mais un autre dossier mérite aujourd’hui davantage d’attention. Parce qu’il est …pire. Parce qu’il est plus révélateur. Parce qu’il est plus difficile à caricaturer. Et surtout parce qu’il éclaire une mutation profonde de la justice française face à la Palestine. En mars 2026, la chambre criminelle de la Cour de cassation, la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire français, a validé la condamnation de Mohamed Makni, entrepreneur, père de famille et adjoint au maire d’Échirolles. Le propos qui lui était reproché tenait en une phrase :« Ils s’empressent de qualifier de terrorisme ce qui, à nos yeux, est un acte de résistance évident. ». Cette phrase ne provenait pas d’un chef militaire palestinien. Elle ne provenait pas davantage d’un responsable du Hamas. Elle reprenait les propos d’Ahmed Ounaïs, ancien ministre tunisien des Affaires étrangères, (ancien ambassadeur de ZA Ben Ali en Russie et en Inde), une personnalité située à mille lieues de toute rhétorique révolutionnaire. Pour avoir relayé cette analyse politique, Mohamed Makni a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et à quatre mois d’inéligibilité. La Cour d’appel d’abord puis la Cour de cassation ensuite…
Texte intégral (1069 mots)

Le juge français contre la Palestine ?

La condamnation dont j’ai moi-même fait l’objet, le 29 avril dernier, devant la cour d’appel d’Aix-en-Provence (à 17 000 euros d’amende pénale et de dommages et intérêts aux associations pro israèliennes parties civiles) pourrait constituer une bonne illustration de l’évolution préoccupante du traitement judiciaire de la question palestinienne en France. J’y reviendrai peut-être un jour. Mais un autre dossier mérite aujourd’hui davantage d’attention.

Parce qu’il est …pire. Parce qu’il est plus révélateur. Parce qu’il est plus difficile à caricaturer. Et surtout parce qu’il éclaire une mutation profonde de la justice française face à la Palestine. En mars 2026, la chambre criminelle de la Cour de cassation, la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire français, a validé la condamnation de Mohamed Makni, entrepreneur, père de famille et adjoint au maire d’Échirolles.

Le propos qui lui était reproché tenait en une phrase :« Ils s’empressent de qualifier de terrorisme ce qui, à nos yeux, est un acte de résistance évident. ». Cette phrase ne provenait pas d’un chef militaire palestinien. Elle ne provenait pas davantage d’un responsable du Hamas. Elle reprenait les propos d’Ahmed Ounaïs, ancien ministre tunisien des Affaires étrangères, (ancien ambassadeur de ZA Ben Ali en Russie et en Inde), une personnalité située à mille lieues de toute rhétorique révolutionnaire. Pour avoir relayé cette analyse politique, Mohamed Makni a été condamné à quatre mois de prison avec sursis et à quatre mois d’inéligibilité.

La Cour d’appel d’abord puis la Cour de cassation ensuite ont validé cette condamnation. Il ne s’agit pas d’une décision ordinaire. Pour la première fois depuis le 7 octobre 2023, la plus haute juridiction française intervient directement dans la bataille politique et juridique autour de la qualification de la résistance palestinienne. Car c’est bien de cela qu’il s’agit.

Depuis plus d’un siècle, la question palestinienne est traversée par une interrogation fondamentale : un peuple soumis à une occupation militaire prolongée dispose-t-il ou non du droit de résister ? Le droit international répond par l’affirmative. Une grande partie du monde arabe, africain, asiatique et latino-américain répond également par l’affirmative. La France officielle semble désormais répondre autrement. La condamnation de Mohamed Makni ne sanctionne pas un appel à tuer. Elle ne sanctionne pas davantage un appel à commettre des attentats. Elle sanctionne l’affirmation d’un lien entre occupation et résistance. Autrement dit, elle criminalise une grille de lecture politique partagée bien au-delà des seuls soutiens du Hamas.

Cette évolution n’est pas apparue spontanément.À la suite du 7 octobre 2023, le gouvernement français a choisi d’utiliser le délit d’apologie du terrorisme comme principal instrument de police du débat public relatif à la Palestine. Conçue à l’origine pour combattre la propagande de Daech et le recrutement djihadiste, cette incrimination a progressivement changé de fonction. Elle est devenue un moyen de discipliner les discours qui refusent de dissocier le 7 octobre de son contexte historique. Car le cœur du désaccord est là. Pour le narratif dominant chez les élites politiques occidentales, le 7 octobre doit être considéré comme un événement autonome, détaché de toute histoire antérieure. Pour une large majorité du reste du monde, il s’inscrit dans une séquence historique marquée par l’occupation, la colonisation, les déplacements forcés et le refus persistant des droits nationaux palestiniens. C’est cette seconde lecture qui se trouve aujourd’hui de plus en plus souvent placée sous surveillance judiciaire. La portée de l’affaire Makni dépasse de loin la personne de Mohamed Makni.

La criminalisation de toute mise en relation entre les actes commis en Israel le 7 octobre 2023 et les exigences de la résistance constitue en fait un véritable camouflet non seulement pour tous les Français d’origine étrangère qui ont choisi la voie de l’intégration républicaine, mais également pour toutes les élites politiques arabes, ou plus largement du Sud, qui partagent la lecture d’un ministre tunisien des Affaires étrangères, ancien ambassadeur de Z A Ben Ali, très éloigné de la rhétorique des Houthis yéménites. Elle est enfin un affront caractérisé à la pensée du plus prestigieux des hommes politiques français : en 1967, le Général de Gaulle, répétons-le sans nous lasser, avait très explicitement cautionné cette relation entre le droit de résister à une occupation illégale et la propension du colonisateur à qualifier cette résistance de “terrorisme”.

L’affaire Makri concerne donc tous ceux qui refusent que la Palestine soit exclue du droit commun de l’Histoire. Tous ceux qui continuent de penser que les catégories de colonisation, d’occupation et de résistance demeurent pertinentes lorsqu’il s’agit du peuple palestinien. Tous ceux qui refusent enfin qu’un débat politique soit transformé en question pénale.

La question posée par cette décision est simple :

Peut-on encore, en France, rappeler qu’une occupation engendre des résistances sans être accusé d’apologie du terrorisme ? La Cour de cassation vient d’apporter une réponse inquiétante. Cette réponse permet de penser que non seulement les juridictions françaises fonctionnent aujourd’hui sous influence du gouvernement, mais que ce gouvernement fonctionne lui-même sous l’influence du narratuf israéluen . C’est précisément pour cette raison que cette affaire mérite d’être connue et dénoncée bien au-delà des frontières de la France.

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