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08.04.2026 à 18:39

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02.04.2026 à 11:34

Édouard Philippe 2027 : le masque tranquille de la violence sociale

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Le musée égyptien et l’opium des classes moyennes

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“N’avez vous pas honte ?” – Cette interpellation, récurrente sur les réseaux sociaux progressistes, vise généralement la classe dirigeante française ou internationale et tente de faire appel à ses sentiments. Face aux invasions, aux génocides, aux lois qui détruisent la solidarité ou la santé, les manifestants du monde entier, en particulier en Europe, tentent de […]

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Iran : pour en finir avec le campisme

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(Vidéo) Nos vêtements sont trop chers (ou faits par des esclaves) I Nicolas Framont Dans le cockpit #74 – CaminoTV

Description Dans le cockpit – CaminoTV : « Parler de swag avec un sociologue, Bourdieu n’y aurait jamais pensé : on a pris 2h avec Nicolas Framont pour repenser nos industries textiles pour respecter plus les humains et avoir de meilleurs produits qui détruisent moins la planète. »

Texte intégral (4961 mots)

Description Dans le cockpit – CaminoTV : « Parler de swag avec un sociologue, Bourdieu n’y aurait jamais pensé : on a pris 2h avec Nicolas Framont pour repenser nos industries textiles pour respecter plus les humains et avoir de meilleurs produits qui détruisent moins la planète. »

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23.03.2026 à 11:54

Carburants : la hausse des prix n’a rien d’inéluctable

Peu après le début de la guerre en Iran, le diesel a dépassé les 2 euros le litre en moyenne en France, tandis que l’essence en est très proche. Le carburant représente une part de plus en plus importante du pouvoir d’achat des Français obligés de prendre leur voiture pour aller travailler ou pour se […]

Texte intégral (1914 mots)

Peu après le début de la guerre en Iran, le diesel a dépassé les 2 euros le litre en moyenne en France, tandis que l’essence en est très proche. Le carburant représente une part de plus en plus importante du pouvoir d’achat des Français obligés de prendre leur voiture pour aller travailler ou pour se déplacer dans des régions dont les transports publics sont sinistrés. Mais comment une guerre à des milliers de kilomètres d’ici peut-elle aboutir quasi immédiatement à une dégradation de nos conditions de vie ? La hausse des carburants observée en France ne peut être réduite à un simple effet mécanique de la guerre : elle résulte d’un système complexe de formation des prix où s’entremêlent marchés mondiaux, stratégies industrielles et fiscalité nationale. Il serait tout à fait possible de faire autrement. 

Les trois quarts des Français prennent leur voiture pour aller travailler. 45% d’entre eux n’ont pas d’autres solutions et si on se concentre sur les personnes vivant en-dehors des grands pôles urbains c’est 70% d’entre eux qui ne peuvent pas faire autrement. Toute hausse du prix du carburant est donc vécue dramatiquement par beaucoup de Français ayant des faibles revenus, le montant dépensé en essence dépassant souvent les 150 euros mensuels.

Le carburant vendu dans les stations-service françaises provient du pétrole brut. Son prix est fixé sur des marchés internationaux où s’échangent chaque jour des millions de barils. Lorsque les tensions géopolitiques augmentent, et en particulier en cas de guerre, les investisseurs anticipent un risque de diminution de l’offre de pétrole en circulation. Le détroit d’Ormuz, par exemple, voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial (produit par l’Iran, le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite). Toute menace sur ce passage stratégique fait grimper les prix. Le prix du pétrole augmente fortement lorsqu’il y a davantage de demande des raffineries (qui transforment le pétrole brut en carburant) que d’offre (quantité de pétrole disponible sur le marché mondial). Cette hausse est ensuite transmise aux produits raffinés (essence, diesel, kérosène).

Depuis la sortie de la période des confinements dus au Covid, la demande mondiale de pétrole reste élevée. Dans le même temps, l’offre est influencée par les décisions des grands pays producteurs. L’OPEP (organisation créée en 1960 qui regroupe des pays producteurs de pétrole, principalement au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud) et ses alliés regroupés dans OPEP+ (même alliance mais élargie à la Russie notamment) contrôlent une part importante de la production mondiale et ajustent régulièrement leurs volumes pour influencer les prix. Lorsque ces pays limitent leur production, l’offre mondiale diminue et les prix ont tendance à augmenter. Les distributeurs et les stations-service ajustent alors leurs prix, parfois avant même que les perturbations physiques ne se matérialisent. Les marchés pétroliers fonctionnent en effet largement sur l’anticipation.

Les profits ne sont pas forcément là où on le croit

Mais comment les prix peuvent-ils augmenter si vite alors que les compagnies pétrolières disposent de stocks achetés avant la hausse ? Cela tient à la logique du « coût de remplacement ». Les compagnies vendent leurs produits pétroliers non pas selon leur coût d’achats, mais selon le prix auquel elles devront racheter la matière première pour renouveler leurs stocks. Si le baril passe de 70 à 100 dollars, l’essence produite avec du pétrole acheté à 70 sera néanmoins vendue comme si elle devait être remplacée à 100.

Entre le baril extrait et le litre vendu à la pompe, plusieurs étapes interviennent. Le pétrole doit être transporté, raffiné puis distribué. Les marges commerciales des stations-services, contrairement à une idée répandue, restent relativement faibles (entre 1 et 5 centimes par litre) notamment pour les grandes surfaces qui utilisent souvent le carburant comme produit d’appel. Les profits les plus importants se situent souvent en amont, dans la production pétrolière, et dans une moindre mesure dans le raffinage.

La fiscalité, première composante du prix

La particularité française tient à la place prépondérante de la fiscalité.Les taxes représentent généralement autour de 60 % du prix payé par l’automobiliste. Deux prélèvements dominent. D’une part, la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), une taxe qui s’élève à environ 0,67 euro par litre d’essence. D’autre part, la TVA de 20 %, appliquée non seulement au carburant lui-même (c’est celle-ci qui rend l’État profiteur des hausses de prix, car la TICPE elle quant à elle basée sur les volumes vendus), mais également à la TICPE (on est donc taxé sur une taxe). Les recettes issues des carburants représentent chaque année plusieurs dizaines de milliards d’euros et contribuent au financement du budget national, des régions et des infrastructures de transport.

La taxation du carburant s’inscrit depuis plusieurs années également dans les politiques climatiques. En augmentant le coût des énergies fossiles, les pouvoirs publics prétendent encourager la réduction de la consommation de pétrole et la transition vers des alternatives moins carbonées. Mais elles sont profondément injustes : en proportion des revenus elles touchent plus fortement les pauvres, et, bien sûr plus fortement les habitants des zones rurales et périurbaines, où les transports collectifs sont rares. La hausse de la taxe sur le carburant fin 2018 avait été ainsi l’étincelle qui a déclenché le mouvement des Gilets Jaunes, qui avait obtenu le recul du gouvernement en quelques semaines.

Que faire pour baisser les prix ?

Pour le moment, que fait le gouvernement pour baisser les prix ? Pas grand-chose. Quelques contrôles de stations-services pour vérifier que les prix pratiqués correspondent aux prix affichés. Il n’est plus question, comme en 2022-2023, de mettre en place un « bouclier tarifaire » qui avait coûté environ 36 milliard d’euros. Baisser les taxes, comme le demande le RN, n’est pas non plus une possibilité selon le pouvoir en place, car ça coûterait environ 17 milliards d’euros.

De toute manière, une baisse de taxe se traduit-elle réellement par une baisse du prix pour les consommateurs ? Les exemples passés montrent que ce n’est pas toujours le cas. Lorsqu’un impôt diminue, le bénéfice de la baisse peut être partagé entre consommateurs et entreprises selon le degré de concurrence sur le marché. Une partie peut donc être captée par les marges des producteurs ou des distributeurs. L’exemple de la baisse de la TVA dans la restauration en 2009 a illustré ce phénomène : la réduction fiscale n’avait été que partiellement répercutée sur les prix et les restaurateurs avaient empoché la différence.

Aujourd’hui nous dépendons du bon vouloir des grandes entreprises. TotalEnergies, par exemple, poursuit son plafonnement à 1,99 euros du prix de l’essence qu’elle vend, mais elle l’a choisi volontairement ; ça n’est pas une obligation légale. Les autres acteurs (compagnies pétrolières et distributeurs) n’ont pas instauré de limite durable des prix. Les grandes enseignes de distribution proposent parfois des opérations ponctuelles à prix coûtant, mais l’ensemble du secteur continue de fonctionner selon les mécanismes du marché.

Autour de nous, les autres pays essayent de réagir.En Allemagne, le gouvernement a décidé d’encadrer les pratiques des stations-service en limitant les hausses de prix à une seule par jour, pour éviter les augmentations trop fréquentes. En Croatie et en Hongrie, les autorités ont instauré un plafonnement direct des prix à la pompe, en fixant un prix maximum pour l’essence et le diesel. En Italie, un système d’« accises mobiles » permet de réduire automatiquement les taxes sur les carburants lorsque les prix augmentent, afin de compenser une partie de la hausse. D’autres pays, comme la Grèce, ont préféré encadrer les marges des distributeurs, en limitant les bénéfices réalisés sur chaque litre vendu, ce qui permet de freiner indirectement la hausse des prix. La France avait pris des mesures similaires pendant la guerre du golfe au début des années 1990. Enfin, certains gouvernements ciblent des secteurs ou des populations spécifiques. En Espagne, des mesures fiscales et des aides sont envisagées pour soutenir les professionnels très dépendants du carburant, comme les transporteurs ou les agriculteurs.

Crédit photo : ev pour Unsplash

Notre économie reste dépendante du pétrole, et cette dépendance profite à quelques-uns. À chaque hausse des prix, les grandes entreprises énergétiques augmentent leurs profits, l’État voit ses recettes fiscales augmenter, et des millions de travailleurs en paient le prix. Ceux qui n’ont pas d’alternative à la voiture subissent une contrainte qu’ils n’ont pas choisie. Présenter cette situation comme une fatalité du marché est trompeur. Les prix pourraient être encadrés, les marges plafonnées, les profits lourdement taxés. Les investissements publics pourraient être massivement augmentés pour développer de véritables alternatives : transports collectifs, électrification, infrastructures, etc.

Le mouvement des Gilets jaunes a rendu cette réalité visible. Il a apporté une réponse collective à une injustice profonde : derrière le prix du carburant ne se joue pas un refus de la transition écologique, mais le refus d’en payer seuls le coût. Il a imposé dans le débat public une question fondamentale : celle de la dignité matérielle. Les mécanismes qui ont conduit à cette mobilisation sont toujours là ; et sans doute plus puissants encore. Les conditions d’une nouvelle séquence de luttes sociales sont, en réalité, déjà réunies. Elles ne se jouent pas dans les états-majors politiques, ni dans les tractations à géométrie variable autour des élections municipales, où l’on négocie des alliances et des sièges comme s’il s’agissait de répartir un capital politique abstrait. À mesure que les prix montent, l’écart se creuse entre une vie politique absorbée par ses propres intérêts et une réalité sociale qui se durcit, au point que la réponse pourrait, une fois encore, se trouver en dehors des urnes.

Guillaume Etiévant

Photos de couverture : Alan Veas pour Unsplash

https://frustrationmagazine.fr/petrole-maduro

20.03.2026 à 13:54

Affaire Pélicot : quand le service public  “truecrimise” les violences sexuelles      

Avec son récent reportage sur l’affaire Pélicot, France Télévisions promettait « tous les détails » de l’affaire. Derrière cette formule digne d’une une de magazine Detective, on décèle déjà une manière bien particulière de traiter les violences sexuelles : les faire tenir comme une histoire. En reprenant les codes du true crime, le service public […]

Texte intégral (2421 mots)

Avec son récent reportage sur l’affaire Pélicot, France Télévisions promettait « tous les détails » de l’affaire. Derrière cette formule digne d’une une de magazine Detective, on décèle déjà une manière bien particulière de traiter les violences sexuelles : les faire tenir comme une histoire. En reprenant les codes du true crime, le service public transforme une affaire de viols en récit captivant et déplace ce qu’on en fait : moins comprendre, plus regarder.

T.W : Cet article contient des références explicites à des faits de violence, de violences s*****, de v**** et de soumission chimique. Il est susceptible de heurter la sensibilité des lecteur.ices.

La promesse de voyeurisme : organiser le regard

Le problème du reportage commence avant même son contenu, dans sa manière de se “vendre” et notamment sur youtube. Son titre : « tous les détails de l’affaire qui a glacé la France »  annonce déjà la couleur : il ne s’agira aucunement ici d’éclairer une affaire ou d’en analyser les enjeux, mais d’en livrer les “détails”, c’est-à-dire d’ouvrir un accès direct à l’horreur, à l’intime et au sordide. Dès les premières secondes, cette logique est confirmée par l’ouverture, qui évoque « une série de viols à la perversité inimaginable », une « affaire vertigineuse », des « agissements abominables ». Le programme se présente moins comme une enquête que comme une immersion dans la dimension “spectaculaire” du crime. Informer suppose de sélectionner ce qui permet de comprendre. Ici, la promesse repose sur l’accumulation : plus il y aura de détails, plus le récit sera jugé fort. Or, dans le traitement des violences sexuelles, c’est précisément ce que les recommandations professionnelles déconseillent. L’UNESCO appelle à une couverture « responsible, balanced » (responsable et équilibrée ) , « free from sensationalism » (sans sensationnalisme), rappelant que le rôle du journalisme est d’éclairer des mécanismes, et non pas de produire de la sidération. C’est là que le terme de voyeurisme devient pertinent, à condition de l’entendre comme un dispositif. Il ne dit pas tant de choses des intentions du public, mais il décrit plutôt une manière d’organiser le regard. Mettre en avant « tous les détails », c’est orienter la réception : inviter à regarder de plus près, à consommer le détail comme preuve d’authenticité. Dans le cas de l’affaire Pélicot, cela produit un déplacement net : la victime et les violences qu’elle subit deviennent le support d’un regard intensifié, qui cherche à voir toujours davantage.

Cette logique s’inscrit aussi dans une mise en marché du crime. Sur un espace médiatique saturé, capter l’attention suppose de promettre de l’exclusivité et du choc. « Tous les détails » fonctionne comme un argument d’appel. Plus on promet les détails et moins on construit le contexte, moins on produit d’analyse.  Et cette logique a des effets politiques : présentées comme des affaires « inimaginables » ou « vertigineuses », les violences sexuelles apparaissent comme des anomalies extrêmes, plutôt que comme des manifestations d’un système de domination largement documenté. C’est pour cela qu’il faut être clair : « tous les détails » n’est pas une promesse journalistique. C’est une promesse qui capte puis transforme la violence en objet narratif consommable.

La “truecrimisation” : du fait social au récit spectaculaire

Cette promesse de « tous les détails » ne s’en tient pas au titre.  Dès l’introduction, le dispositif est posé : « une enquête exceptionnelle que nous allons relater en deux épisodes ».  Autrement dit, une histoire découpée, pensée pour être suivie, avec un avant, un après, et une progression. Le récit avance alors par paliers : révélations successives, montée dans l’horreur, multiplication des rebondissements. Le vocabulaire lui-même accompagne cette logique : « affaire vertigineuse », « agissements abominables »  et installe un climat de tension permanente. On nous embarque dans une narration. Et c’est là que ça prolonge directement le problème posé plus haut : à la promesse de “voir plus” s’ajoute une promesse de “suivre”. Regarder ne suffit pas, il faut rester et attendre la suite, être pris dans le déroulé. Le crime non content d’être exposé avec sensationnalisme est placé en intrigue.

Ce type de construction n’est pas neutre. Il organise notre attention. Chaque élément est agencé pour relancer l’intérêt, produire un effet et maintenir une forme de tension. On reconnaît sans difficulté les mécaniques du true crime : un genre narratif qui transforme des faits réels, souvent criminels, en récits structurés et captivants, pensés pour retenir le public à travers suspense, rebondissements et dramatisation. Ce qui devrait apparaître comme une réalité sociale à savoir des violences sexuelles inscrites dans des rapports de domination, répétées, rendues possibles par un contexte, devient une histoire à suivre. Un récit avec ses temps forts, ses révélations, presque ses cliffhangers (une fin suspendue qui laisse une situation inachevée pour donner envie de connaître la suite). La “truecrimisation”, c’est exactement ça : un changement de statut. La violence est transposée en un matériau narratif, organisée pour captiver. Plus la forme y prend de la place et plus le fond y recule. Ce qui est en jeu, la banalité des agresseurs, la dimension systémique des violences et j’en passe,  se voit neutralisé. Ne reste alors qu’une intrigue, une histoire qui tient en haleine, et un ton à la limite d’une une du magazine Detective, dont on regarde les titres sur le kiosque à côté du feu rouge. Le reportage pousse plus loin encore cette logique en mettant en scène les violences elles-mêmes. Certaines séquences décrivent les viols de manière quasi cinématographique : « un homme nu… attouchements… corps amorphe… poupée de chiffon »  avec une focalisation sur les gestes et les corps qui reconstitue la scène pour le spectateur.  Cette logique passe par l’utilisation d’images issues des propres enregistrements de Dominique Pélicot, notamment celles filmées dans un supermarché où il filme sous les jupes de femmes à leur insu.

Ces images, qui ont permis la perquisition du domicile des Pélicot et la révélation de l’affaire, sont réintégrées dans le récit comme matériau visuel, prolongeant cette mise en regard du crime. Cette mise en récit produit une forme de reproduction symbolique de la violence et installe une position voyeuriste, où l’on regarde ce qui est en train d’être fait à la victime. Dans le même mouvement, le documentaire consacre un long développement à la figure de Dominique Pélicot, détaillant son enfance, ses traumas, ses frustrations, jusqu’à proposer des explications comme le fait qu’il aurait agi pour « reprendre le contrôle de l’objet d’amour ».  Le crime est ainsi ramené à une trajectoire individuelle, à une causalité psychologique simplifiée, qui transforme le viol en dérive personnelle plutôt qu’en phénomène social et structurel.

“Monsieur tout le monde”, mais surtout pas “monsieur problème politique”

Le documentaire touche ici à quelque chose de décisif et recule aussitôt. À plusieurs reprises, il insiste sur la banalité des hommes impliqués : « ce sont des personnes d’une banalité affligeante », « monsieur tout le monde ».  Autrement dit : pas des figures marginales, pas des monstres identifiables, mais des hommes ordinaires, socialement intégrés, invisibles comme tels. Et il faut prendre la mesure de ce que ça implique. Parce que ça vient directement contredire une idée très confortable : celle selon laquelle la violence sexuelle serait le fait d’individus déviants, isolés et/ou anormaux. Le reportage s’arrête exactement à cet endroit, celui depuis lequel il aurait dû partir. Il constate la banalité mais refuse d’en tirer les conséquences. Car si les agresseurs sont ordinaires, alors la question devient immédiatement politique : qu’est-ce qui rend ces violences possibles ? Qu’est-ce qui les rend pensables, tolérables et reproductibles ? Pourquoi des hommes “comme tout le monde” participent-ils à de tels actes ? Mais c’est peine perdue, on aurait voulu y croire en voyant le petit logo “france television” mais non, il ouvre une porte, puis la referme aussitôt. 

Au fond, le reportage tient deux discours incompatibles : les violeurs sont des hommes “comme tout le monde”, mais ce qu’ils font serait “hors norme”. Et plutôt que de résoudre cette tension, il choisit le confort du spectaculaire. Résultat : ce qui aurait pu être le point de départ d’une analyse vraiment nécessaire sur le service public  (la banalité de la violence masculine – au sens de sa massivité) devient un simple élément de narration, aussitôt recouvert. Sauf qu’ici, tout dans l’affaire dit l’inverse. Le viol conjugal, la soumission chimique, la multiplicité des auteurs, leur banalité sociale : rien de tout cela ne relève de l’exceptionnel. Rien de tout cela n’est extérieur à la société. C’est là que se voit le plus clairement ce que produit la truecrimisation. À force de raconter les violences sexuelles comme des récits à suspense, on les dépolitise. Le voyeurisme s’installe à travers les détails et les descriptions, la consommation à travers la narration et le rythme sériel, et l’exception devient le cadre dominant : une « affaire hors norme » qui finit par masquer ce qu’elle révèle pourtant en creux le caractère profondément systémique de ces violences.

Le résultat ? Les violences sexuelles ne sont plus abordées comme un phénomène social inscrit dans des rapports de pouvoir, mais comme une suite d’événements à suivre. L’analyse structurelle disparaît au profit de l’intrigue. La banalité des agresseurs est montrée mais n’est jamais pensée. L’exception est martelée, alors même que tout indique l’inverse. Ce basculement produit une forme de dépolitisation. Il transforme des faits systémiques en objets narratifs. Il installe une position de spectateur, où l’on regarde, où l’on suit, où l’on attend. C’est là et bien là que se situe le problème.

D’autres dispositifs sont possibles

Ce traitement n’est pas une fatalité. D’autres formats existent, y compris sur cette affaire, et ils reposent sur des dispositifs très différents. Un dispositif, c’est la manière dont un récit est organisé : qui parle, depuis où, avec quelles images, quel montage, quel rythme. Ce n’est pas un détail technique mais ce qui détermine la place du spectateur, et donc ce qu’il va comprendre, ou non.Dans certains entretiens où Gisèle Pélicot est reçue en face-à-face (notamment chez La Grande Librairie et chez Hugo Décrypte) le choix est presque inverse de celui du documentaire. Pas de reconstitution ou tout autre forme d’esthétisation des faits, pas de volonté de “faire voir” les violences. Le dispositif est assez simple : une personne parle, une autre écoute, et la caméra reste à sa place. Ce choix a des effets très concrets. D’abord, il déplace le centre du récit. On ne part plus des faits pour les mettre en scène, mais de la personne qui les a vécus. Ce n’est pas la violence qui structure le récit, c’est la parole. Et ça change complètement ce qui est transmis : on ne voit pas “ce qui s’est passé”, on comprend ce que ça a fait. Ensuite, il rompt avec la logique de reconstitution. Dans le documentaire de France télévision, les scènes sont décrites et parfois “rejouées”. Dans ces formats-là, il n’y a rien à voir ou entendre d’autres que les récits des faits par la victime, mais aussi de leurs impacts concrets. Et c’est précisément ce qui évite de remettre le spectateur dans une position de voyeur. On n’assiste pas à la violence, on écoute quelqu’un qui en parle. Enfin, ce type de dispositif redonne une forme de contrôle à la victime. C’est une personne qui choisit ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. La parole ne passe plus par une médiation spectaculaire, mais par une présence. C’est certes moins “accrocheur”, moins spectaculaire, moins calibré pour capter l’attention mais c’est aussi beaucoup plus juste. Parce que ça permet de faire autre chose que regarder : ça permet de comprendre, de situer ces violences dans ce qu’elles sont, c’est-à-dire non pas des scènes à voir mais des expériences à écouter et des faits sociaux à penser.

La manière dont on raconte les violences sexuelles engage une responsabilité : celle de ce que l’on rend visible, de ce que l’on laisse dans l’ombre, et de la place que l’on donne à celles et ceux qui les subissent. À travers ces récits, ce sont aussi des cadres de compréhension qui se construisent : soit des violences perçues comme des histoires exceptionnelles à suivre, soit comme des phénomènes sociaux à interroger. À l’heure où ces affaires occupent une place croissante dans l’espace médiatique, la question n’est donc pas seulement de les raconter, mais de savoir comment et dans quel but.

20.03.2026 à 11:54

(Vidéo) VILLES, LUTTE DES CLASSES ET CINÉMA ( avec Rob Grams, Farton Bink et Sacha Cerisuelo)

Retour en vidéo sur la table ronde « Villes, lutte des classes et cinéma », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Sacha Cerisuelo, responsable éditorial du magazine, cette discussion réunit Rob Grams, co-rédacteur en chef et auteur de « Bourgeois Gaze », ainsi que Farton Bink, […]

Lire plus (196 mots)

Retour en vidéo sur la table ronde « Villes, lutte des classes et cinéma », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Sacha Cerisuelo, responsable éditorial du magazine, cette discussion réunit Rob Grams, co-rédacteur en chef et auteur de « Bourgeois Gaze », ainsi que Farton Bink, co-rédactrice en chef, autrice et vidéaste chez Frustration. Du “regard bourgeois” qui domine les représentations urbaines à la surreprésentation d’un Paris aisé, en passant par le cinéma de genre et ses imaginaires de la peur, les intervenant·es analysent comment les récits filmiques invisibilisent certaines réalités sociales tout en en construisant d’autres.

Captation vidéo : David Even et Antoine Denis
Post production : Farton Bink
Merci à La Cité Fertile (Pantin) pour son accueil ! Frustration remercie également Amine Snoussi pour l’organisation de cette soirée de rencontres, d’échanges et de concerts !

https://frustrationmagazine.fr/non-violence
https://frustrationmagazine.fr/villes
https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret

19.03.2026 à 18:33

Comment le travail influence nos convictions politiques

Comment faire changer les idées politiques de ceux qui nous entourent ? Cette question est au cœur de la réflexion de celles et ceux qui prônent un changement de société, et se concentre le plus souvent autour d’une notion à la mode : la bataille culturelle. Par les mots, par les médias, par le retour […]

Texte intégral (2917 mots)

Comment faire changer les idées politiques de ceux qui nous entourent ? Cette question est au cœur de la réflexion de celles et ceux qui prônent un changement de société, et se concentre le plus souvent autour d’une notion à la mode : la bataille culturelle. Par les mots, par les médias, par le retour de “grands récits”, on pourrait parvenir à convaincre les gens de rallier le camp conforme à leurs intérêts de classe, par exemple. Ce que nous dit le sociologue Vivek Chibber dans un article récent, c’est que ce tournant culturel du marxisme, de l’action vers les idées, est excessif et inefficace. Il tient grandement au fait que la théorie du changement social est passée des mains du mouvement ouvrier à celui des universitaires, qui ont eu beau jeu de décrire une méthodologie qui leur donne un rôle prépondérant : parler, analyser, produire du discours afin de changer la société. Stratégie largement partagée désormais par les organisations de gauche ou d’extrême-gauche qui, faute d’ancrage suffisant dans la vie quotidienne, s’engagent à “mener la bataille culturelle”. Or, nos convictions politiques (ce que je pense qu’il faut faire collectivement) et nos croyances sociales (ce que je pense qu’il est possible de faire avec mes compatriotes/l’humanité telle qu’elle est), sont bien plus forgées par notre quotidien plutôt qu’au niveau des idées avec lesquelles nous sommes en contact. C’est en fonction de notre expérience de la vie et surtout des autres que nous adhérons à des idéaux politiques plus ou moins égalitaires, plus ou moins libertaires, plus ou moins fascistes. Et l’un des lieux où cette expérience des autres est particulièrement déterminante, c’est le travail. C’est ce que viennent montrer deux études aux résultats particulièrement précieux.

La faible autonomie et le travail de nuit favorisent le vote RN

Dans une étude intitulée “Le bras long du travail”, l’économiste et statisticien Thomas Coutrot explique le lien fort entre autonomie au travail et comportements électoraux. Concrètement, les résultats de cette enquête au long court, qui croisent conditions de travail et attitude lors des scrutins présidentiel de 2017 et européen de 2019, démontre que l’absence d’autonomie au travail renforce nettement l’abstention aux élections. Quant aux salariés qui votent, c’est la possibilité ou non de s’exprimer sur leur travail dans le cadre de réunions formelles qui contribue à orienter leur vote vers les candidats du centre (macroniste) ou de gauche, et les éloigne du vote RN. Thomas Coutrot montre aussi que les horaires atypiques et la pénibilité physique favorisent le vote RN et défavorisent au contraire le vote macroniste. 

Le titre de l’étude, “Le bras long du travail”, l’inscrit dans une tradition un peu oubliée d’analyse de l’impact du travail sur la formation de nos idées. Dès Adam Smith, rappelle Thomas Coutrot, des théoriciens du capitalisme s’interrogent sur ce que le travail industriel – répétitif, aliénant, non créatif – produit sur les ouvriers. L’économiste socialiste George Douglas Howard Cole, partisans de l’autogestion, disait au début du XXe siècle qu’un “système servile dans l’industrie se reflète inévitablement dans la servilité politique et dans la société civile”. Cette vision fataliste est affinée par la théoricienne féministe Carol Pateman, qui propose la “thèse du débordement” du travail sur le hors-travail. Selon elle, il n’y a qu’en changeant le mode d’organisation du travail et en réduisant la hiérarchie que l’on pourra socialiser la société à agir démocratiquement au quotidien – dans une perspective de démocratie directe. Sinon, des habitudes d’obéissance, d’effacement, de non-expression de ses opinions prennent le dessus. 

L’étude de Thomas Coutrot vient ainsi établir un lien entre le travail de nuit et les tâches pénibles et le vote d’extrême droite : “Tout se passe comme si l’exposition à ces contraintes favorisait l’adhésion des salarié·es concerné·es à la grille de lecture du monde social proposée par l’extrême droite, marquée par une vision sacrificielle du travail et un rejet de l’assistanat, imaginairement associé à l’immigration”. Autrement dit, un travail pénible et contraignant semble pousser à des idées d’extrême droite, l’idée que l’on trime dur tandis que les “assistés” eux, non.  C’est aussi le cas de la faible possibilité de s’exprimer sur son lieu de travail qui favoriserait ce vote RN. Or, le travail de nuit comme la perte d’autonomie sont en augmentation dans de nombreux secteurs professionnels, du fait des politiques d’intensification du travail (faire plus avec moins de moyens, tout mesurer, tout calculer, veiller à la continuité de la production de jour comme de nuit). La hiérarchisation du travail ne fait que se renforcer. Par conséquent, les dynamiques mises en lumière par Thomas Coutrot ne sont pas près de s’arrêter. 

Sujet au royaume de l’entreprise mais souverain dans son pays ?

Comment expliquer ces liens forts entre conditions de travail et attitude politique électorale ? L’étude de Thomas Coutrot établit des liens statistiques mais les hypothèses explicatives sont un peu frustrantes. Certains résultats sont faciles à interpréter : par exemple, le vote macroniste (on parle bien des élections de 2017 et 2019 puisque depuis il est en voie de disparition) semble lié à des conditions de travail peu pénibles, des horaires classiques et une forte autonomie au travail. C’est cohérent avec le profil de l’électeur macroniste type, qui a le sentiment d’avoir une forte maîtrise de sa vie, qui se sent reconnu et qui ne comprend pas qu’il existe des métiers pénibles dont il faudrait prendre soin. Les résultats de l’étude montrent que c’est aussi le cas des électeurs socialistes.

Le lien entre abstention électorale et faible autonomie est également très facile à comprendre, du moins si l’on sort de la vision morale de l’abstention qui prédomine dans les milieux militants. Voter est un pari hasardeux, c’est une délégation de souveraineté vers une classe sociale qui fera bien ce qu’elle en veut, en retour (en termes de programme, d’alliance, etc.). Le vote prend du sens pour quelqu’un quand il s’accompagne d’un certain niveau de maîtrise de la suite du processus : connaissance de l’actualité politique, compréhension de ses rouages et réseau qui permet d’espérer pouvoir peser ou s’exprimer sur ce qui fera fait de son vote. A l’inverse, quelqu’un dont le quotidien est très loin de celui du personnel politique, y compris géographiquement, comprendra peu l’intérêt d’un tel acte. Quand on est très aliéné au travail, avec très peu d’autonomie, que notre avis ne pèse en rien dans ce qu’il nous arrive 8 heures par jour, il peut sembler presque étrange qu’on nous demande notre avis, une fois tous les 5 ans, pour ce qui se produit en dehors de nos heures de travail. « La Révolution a fait du Français un roi dans la cité et l’a laissé serf dans l’entreprise » observait Jean Jaurès, dont le parti, la SFIO, ancêtre du PS, a pourtant rapidement laisser tomber la question de la reprise en main du travail par les travailleuses et travailleurs eux-mêmes.

Mais qu’en est-il du lien entre faible expression de son opinion au travail, conditions de travail pénibles et vote RN ? Cela semble a priori plus contre-intuitif, puisqu’on pourrait imaginer au contraire une impulsion vers un vote LFI, parti qui prône une certaine redistribution des richesses produites par le travail… Mais dont les propositions de réorganisation du travail ne sont guère mises en avant (et ont été tout simplement supprimées du programme du NFP en 2024). Une autre étude, plus récente, vient apporter un éclairage sur les déterminants de ces deux alternatives. 

La confiance envers les collègues comme déterminant de nos croyances politiques

Menée par trois chercheurs d’HEC, Yann Algan, Antonin Bergeaud et Camille Frouard, l’étude “Vécu au travail et fractures politiques des salariés en France” a été publiée en mars 2026 et porte sur des données de 2024 et 2025. 3900 salariés du secteur privé ont été sondés. Les résultats mettent en lumière le rôle central de la confiance au travail. Sur ce vaste échantillon, 33% des salariés ne déclarent aucune préférence partisane : c’est beaucoup. Ensuite, cette étude constate que les salariés macronistes ne sont plus très nombreux, et elle s’intéresse donc principalement aux salariés se sentant proches du RN et ceux s’identifiant davantage à LFI. 

Les salariés RN comme LFI sont en colère. Mais cette colère ne se traduit pas de la même façon. “Le RN est isolé au travail ; LFI est insatisfait mais entouré, nous indiquent les auteurs de l’étude. L’électeur du RN est le seul dont la confiance dans ses propres collègues est négative. Suggestions non écoutées, faible sentiment d’appartenance à l’équipe, entraide en berne… L’isolement est donc d’abord relationnel, vécu au quotidien dans l’open-space. L’électeur LFI, à l’inverse, travaille dans un collectif : bonne entraide entre collègues, solidarité d’équipe, fort sentiment d’utilité. Sa défiance vise la direction et l’institution entreprise dans son ensemble, pas les personnes qui l’entourent. Défiance verticale chez LFI ; défiance horizontale surtout dans les collègues au RN.”

L’étude distingue deux types de salariés proches du RN : le “RN heureux” et le “RN malheureux”. Le premier est bien intégré, croit dans l’entreprise, tandis que le second est isolé et désabusé. Mais contrairement au salarié LFI, le RN malheureux, qui pourrait partager une frustration commune avec lui, n’est pas proche de ses collègues. Cela donne des types de convictions politiques assez différentes envers le travail et le capitalisme, qui reflète, selon les auteurs de l’étude, les atermoiements du parti RN face aux questions économiques et sociales : un temps plus social dans son discours, il est, sous Bardella, très “pro-business” et pourrait donc décevoir les salariés de type “RN malheureux”. 

L’étude d’HEC confère une grande importance à ce qui se passe dans l’entreprise, puisque dans sa distinction entre RN heureux et RN malheureux, la situation financière des sondés diffère peu. Ainsi, “Le salarié RN qui se sent respecté et fier dans son travail soutient la liberté d’entreprise. À l’inverse, celui qui vit l’indifférence managériale, le manque de considération, l’exclusion des décisions, construit une défiance qui déborde le cadre de son employeur pour contaminer sa vision du modèle économique tout entier. Ce n’est donc pas la position de classe qui façonne l’attitude économique, mais la qualité de la relation vécue au travail.”

Pour les auteurs de l’étude, le clivage majeur qui existe entre ces salariés RN malheureux, qui ne croient donc pas dans les promesses de l’entreprise et du capitalisme, et les salariés LFI ou de gauche radicale, c’est l’acceptation ou non de l’immigration, c’est-à-dire l’ouverture culturelle. Les deux groupes sont prêts à plus de solidarité, mais pas avec n’importe qui. Tout le monde pour les salariés de gauche radicale, et seulement certains pour les “RN malheureux”. À l’échelle de l’ensemble des salariés, nous dit l’étude, la confiance interpersonnelle apparaît comme le premier prédicteur de l’ouverture culturelle dans toutes les CSP. Qu’il soit ouvrier, employé ou cadre, l’individu qui fait confiance à autrui se montre plus ouvert ; celui qui se méfie tend vers la fermeture.”

Faire communauté au travail : remède antifasciste et vecteur de changement social

Dans un précédent article sur le problème de la confiance, je prônais une analyse relationnelle de nos idéaux politiques. Autrement dit, sortir d’une analyse purement culturelle (je pense ainsi car je regarde telle chaîne, écoute telle radio, ait lu tel livre) ou purement matérielle (je pense ainsi car je suis ouvrier, cadre ou retraité). Mais s’intéresser à ce qui, dans nos expériences quotidiennes, nous pousse à adopter une certaine vision de la société, et d’en tirer des espoirs politiques variables. Ces espoirs et cette vision ne se traduisent que partiellement dans le vote. De telles études ont cette première limite : elles ne traitent que de la dimension électorale de nos convictions politiques, pour des raisons méthodologiques évidentes (Il est plus facile de sonder quelqu’un sur son dernier vote que sur une série de questions portant sur le modèle de société qu’il aimerait). 

Mais elles prouvent le lien fort entre des expériences négatives de la vie en société et un vote à l’extrême-droite. Mes croyances sociales sont négatives : je pense que les autres sont globalement un danger, un frein, un problème. Et si je pense ainsi, il y a des chances que j’établisse des hiérarchies et que certains “autres” soient plus dangereux que d’autres. Ma vision négative de la société rencontre le racisme systémique qui est présent à tous les étages culturels de la société française et viennent donner un sens à ce rejet. Cette vision négative des autres nourrit un projet de société à son tour négatif : le mieux que l’on puisse faire, c’est se méfier, se protéger, se replier. Je deviens alors un “voisin vigilant”, et c’est finalement mon seul projet politique, car “on” ne mérite pas mieux. A l’opposé, les partisans d’un changement social ambitieux, inclusif et égalitaire, croient dans les potentialités de l’être humain à faire mieux collectivement. C’est bien pour ça que lorsqu’on exprime cette croyance, on se fait souvent traiter de “bisounours” par la droite et l’extrême-droite. Pour eux, nous serions naïfs de ne pas considérer l’humanité comme elle est : égoïste, brutale et dangereuse.

Ces croyances sociales prennent racine dans notre quotidien et donc, forcément, pour celles et ceux qui en ont un, dans notre travail. Les deux études mentionnées plus haut le confirment. Une fois que l’on sait ça, que faire ? De plus en plus, face à la montée de l’extrême droite, on entend des appels à reformer des communautés dans les quartiers, dans les villages, mais il semble qu’il soit également nécessaire de le faire au travail. Le syndicalisme a longtemps été un vecteur d’intégration et de communauté au sein des entreprises et administrations. Mais ce temps-là semble révolu : Thomas Coutrot montre, dans son étude, que le vote d’extrême droite est de plus en plus fort chez les syndicalistes eux-mêmes. C’est un résultat triste mais pas surprenant : avec leur intégration dans le “dialogue social” auprès des employeurs, les syndicalistes sont de plus en plus coupés du monde du travail, et nourrissent souvent eux-mêmes une vision négative de leurs collègues, qu’ils estiment désengagés, individualistes et se comportant avec eux comme avec des prestataires de service… Ce cercle vicieux de la défiance n’est pas suffisamment freiné par les syndicats, quand il n’est pas carrément encouragé. 

Faire communauté au travail passerait par deux choses, que les syndicats ne font plus ou peu : nourrir un lien de confiance et d’entraide entre collègues. Ne laisser personne isolé·e et pour cela sociabiliser, organiser des événements, se lier même avec les prestataires, les sous-traitants, les livreurs… sortir du cadre juridique étroit dans lequel le syndicalisme a été réduit alors que dans le même temps la chaîne de production était éclatée et atomisée. Mais aussi nourrir la défiance verticale : plutôt que de laisser s’installer la défiance entre égaux, la susciter contre les directions d’entreprise. Ces études nous donnent une recette : à nous de l’appliquer et d’en observer les effets.

18.03.2026 à 16:57

(Vidéo) Climat, la non-violence à l’épreuve de l’urgence | FIFDH 2026

Description FIFDH : « Alors que la crise climatique s’aggrave, les réponses politiques restent insuffisantes et la désobéissance civile s’organise. La violence est-elle une faute morale ou le résultat de rapports de pouvoir qui aggravent la crise climatique ? » « Le FIFDH s’engage depuis 2003 pour le cinéma et le respect des droits humains. Chaque année, au […]

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Description FIFDH : « Alors que la crise climatique s’aggrave, les réponses politiques restent insuffisantes et la désobéissance civile s’organise. La violence est-elle une faute morale ou le résultat de rapports de pouvoir qui aggravent la crise climatique ? » « Le FIFDH s’engage depuis 2003 pour le cinéma et le respect des droits humains. Chaque année, au cœur de la Genève internationale et en parallèle de la session principale du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, le Festival propose des films et des discussions. Ceux-ci mettent en lumière des combats et dénoncent des violations, partout où elles se produisent. Nous sommes convaincu‧es qu‘un film, une voix, une histoire, portés par un individu ou un groupe, peut bousculer les consciences, susciter de nouvelles idées et engagements, afin de conduire à un changement social. »

Discussion : Nicolas Framont, Sociologue, auteur du livre Saint Luigi
Féris Barkat, Activiste pour la justice sociale et environnementale
Pippi van Ommen, Activiste du mouvement international Extinction Rebellion Joris Postema, Réalisateur de The System
Modération : Salomé Saqué, Journaliste, Blast

https://frustrationmagazine.fr/villes
https://frustrationmagazine.fr/francesca-albanese-christophe-cotteret
https://frustrationmagazine.fr/cerveaux-non-disponibles

18.03.2026 à 16:47

(Vidéo) VILLES CAPITALISTES ET RESISTANCES (Léa Hobson, Juliette Collet, Amine Snoussi, Guillaume Etiévant)

Retour en vidéo sur la table ronde « Villes capitalistes et résistances », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Juliette Collet, chroniqueuse du magazine, cette discussion réunit Amine Snoussi, journaliste à Frustration, Guillaume Etiévant, auteur et co-rédacteur en chef, ainsi que Léa Hobson, architecte […]

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Retour en vidéo sur la table ronde « Villes capitalistes et résistances », organisée lors de la soirée de lancement du numéro papier annuel 2026 de Frustration Magazine. Animée par Juliette Collet, chroniqueuse du magazine, cette discussion réunit Amine Snoussi, journaliste à Frustration, Guillaume Etiévant, auteur et co-rédacteur en chef, ainsi que Léa Hobson, architecte et militante au sein des Soulèvements de la Terre. Ensemble, ils interrogent les transformations contemporaines des villes à l’ère du capitalisme : gentrification, ségrégation sociale et raciale, bétonisation, spéculation immobilière ou encore crise du logement.

📖 Le numéro annuel 2026 de Frustration est à retrouver dans toutes les bonnes librairies, mais vous pouvez également le recevoir en donnant un petit coup de pouce mensuel à Frustration via notre site internet :
Sur Frustration : https://frustrationmagazine.fr/abonne…
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Captation vidéo : David Even et Antoine Denis
Post-production : Farton Bink
Merci à La Cité Fertile (Pantin) pour son accueil ! Frustration remercie également Amine Snoussi pour l’organisation de cette soirée de rencontres, d’échanges et de concerts !

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17.03.2026 à 17:42

« Israël commet des actes génocidaires » – Entretien avec Francesca Albanese et Christophe Cotteret

À l’occasion de la projection du documentaire Disunited Nations et de la tenue d’une table ronde sur “l’échec du droit international à Gaza”au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève, où Frustration magazine était présent, nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Francesca Albanese, rapporteuse spéciale à […]

Texte intégral (4553 mots)

À l’occasion de la projection du documentaire Disunited Nations et de la tenue d’une table ronde sur “l’échec du droit international à Gaza”au Festival du film et forum international des droits humains (FIFDH) à Genève, où Frustration magazine était présent, nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec Francesca Albanese, rapporteuse spéciale à l’ONU sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, et avec son réalisateur Christophe Cotteret, auteur de nombreux films sur la géopolitique et la violence politique (notamment White Power sur les groupes d’extrême droite radicale). Disunited Nations suit Francesca Albanese sur plusieurs mois et montre plus largement l’ampleur du génocide en Palestine.

Ce qui m’a frappé au visionnage du film et à la table ronde qui s’en est suivie c’est que ce n’est pas tant que le droit international n’est plus respecté – il y a malheureusement plein de précédents – mais qu’il est pris pour cible très spécifiquement et assez massivement. Des puissances cherchent à le détruire en tant que tel. Ceux qui le représentent sont pris pour cibles, sont au minimum diffamées, voire menacées, voire subissent des attaques matérielles et meurtrières. Est-ce que c’est là la vraie rupture ?

Christophe Cotteret :  Si l’on prend un peu de recul historique — et Francesca le rappelle souvent — Israël mène une guerre de type colonial vis-à-vis des Palestiniens et plus largement dans la région. Dans ce contexte, il n’est pas très surprenant que les pays occidentaux s’identifient davantage au colonisateur qu’au colonisé.

Cette dynamique n’est pas nouvelle. Les puissances coloniales ont toujours réprimé très violemment ceux qui dénonçaient ces politiques. On se souvient de la répression de la contestation de la guerre du Vietnam aux États-Unis. En France, on se souvient aussi de la répression des Algériens colonisés mais également de ceux qui les soutenaient à la fin des années 1950 et au début des années 1960. Pendant la guerre d’Indochine, des avocats, des journalistes et des défenseurs des droits humains ont également été ciblés.

Manifestation contre la guerre du Vietnam à Chicago en août 1968. Crédit : Par David Wilson, CC BY 2.0.

Ce qui est nouveau, en revanche, c’est peut-être l’évolution de l’opinion publique. Aujourd’hui, beaucoup de gens commencent à considérer qu’il se passe à Gaza comme quelque chose qui relève d’un processus génocidaire. Il faut une bonne dose de mauvaise foi pour ne pas voir la dynamique de nettoyage ethnique à l’œuvre.

Il y a aussi un autre élément : la violence dirigée contre les institutions internationales elles-mêmes. Dans le film, que j’ai terminé il y a un an, Juliette Touma rappelle qu’environ 290 membres de l’ONU avaient été tués — essentiellement au sein de l’UNRWA. C’est le plus grand nombre de personnels de l’ONU tués dans l’histoire de l’organisation. Cela montre une intensité particulière de la violence dirigée contre ceux qui tentent de défendre le droit international. Face à cela, il y aura aussi une réaction : celle de ceux qui exigent, au contraire, davantage de justice.

Francesca Albanese : À mon avis, beaucoup de gens pensent que ce qui se passe en Palestine est exceptionnel. Mais ce n’est pas exceptionnel. Rien de ce que vivent les Palestiniens aujourd’hui n’est, dans sa substance, réellement nouveau. Ce qui est nouveau, c’est l’intensité — et surtout le fait qu’il n’y a plus de façade. Les masques sont tombés. Il n’y a même plus la prétention de respecter un ordre international.

Pour moi, le désordre vient précisément du manque de respect du droit international. Toutes les règles que les États ont établies pour organiser leurs relations sont violées, et cela nous amène à une situation de désordre chaotique et violente. Ce qui se passe aujourd’hui en Palestine est, en quelque sorte, le dévoilement complet de cette réalité. La Palestine est révélatrice d’un désordre mondial qui n’est plus fondé sur le respect du droit, mais sur son contraire : l’exercice de la force. 

Est-ce que c’est nouveau ? Non. Ce qui pourrait être nouveau, en revanche, c’est la possibilité de bloquer tout cela — et cette possibilité vient de nous, des citoyens, qui avons accumulé beaucoup de frustrations. Mais, à bien y réfléchir, ce n’est même pas totalement nouveau non plus. Hier soir, j’évoquais par exemple le mouvement ATTAC et le mouvement altermondialiste. Quand je regarde en arrière, c’est de ce milieu que je viens : c’est là que s’est formée ma conscience civique. C’est aussi pour cela que je regarde toujours la France avec beaucoup d’admiration. Il y a eu ici un militantisme et un activisme qui n’étaient pas seulement idéalistes, mais aussi très concrets. Il faut relier cela aux autres mouvements qui ont émergé ensuite — et qui, pour beaucoup, ont été écrasés. ATTAC, par exemple, a fini par être déclaré illégal dans certains pays, ou empêché de jouer ce rôle de prise de conscience.

Est-ce que de la part de la communauté internationale on a affaire à de l’impuissance ou à de l’inaction volontaire ? Comment l’expliquer ? 

Francesca Albanese : Les deux. Je dirais qu’il y a trois dimensions.

La première est idéologique. Beaucoup de dirigeants européens, à gauche comme à droite, se sentent très proches d’Israël. Israël représente, à leurs yeux, une certaine version possible de la démocratie : un système où la plupart des gens votent — pas tous — mais où l’on n’hésite pas à recourir à la force brute lorsque c’est nécessaire, tout en garantissant un certain progrès économique, technologique et une prospérité matérielle. Ce modèle a gagné du poids. On le voit aujourd’hui aux États-Unis avec l’ICE, par exemple. Ce type de logique — la domination par la force — rappelle la manière dont l’armée israélienne contrôle les Palestiniens. Et ce modèle se diffuse ailleurs. Regardez comment la police en Allemagne a réprimé certaines manifestations. Regardez comment, en France, des discussions — parfois même académiques — ont été empêchées pour éviter que l’on parle de la Palestine. C’est une méthode qui sacrifie les libertés et les droits fondamentaux tout en continuant de se présenter comme démocratique.

Des agents de l’ICE rencontrent le secrétaire à la Défense Pete Hegseth à la base aérienne MacDill, en Floride, le 6 mai 2025. Crédit : Par U.S. Secretary of Defense, Domaine public

La deuxième dimension est économique. Nous vivons dans un système ultracapitaliste. Les démocraties peuvent devenir gênantes pour ce système. Dans ce contexte, le modèle israélien apparaît très « adapté » : il permet de continuer à dire que l’on est une démocratie tout en écrasant ceux qui s’opposent à nous.

Enfin, il y a aussi le fait que certains acteurs y gagnent. Il y a des intérêts économiques et financiers. Mais il y a aussi un problème plus profond : dans ce système hyper-capitaliste, l’individualisme domine. Nous avons parfois cessé de penser aux autres. Gaza nous confronte aussi à cette question : qu’est-ce que nous sommes devenus si nous regardons tout cela comme un spectacle ? Ce n’est pas un film. Ce sont des vies réelles, celles de gens comme vous et moi.

Le système doit changer. Et ce changement ne viendra que de nous, des citoyens et des citoyennes. Il n’y a pas d’autre alternative.

Disunited Nations montre aussi en quoi ce qui se passe à Gaza dépasse le cadre de massacres de masse et constitue un génocide. Juridiquement, qu’est-ce qui distingue un crime de guerre massif d’un génocide ?

Francesca Albanese : Un crime de guerre, c’est la violation des règles de la guerre. Même la guerre a des règles : on ne peut pas cibler des civils ou des infrastructures civiles. La doctrine militaire accepte qu’il puisse y avoir des victimes civiles comme « dommages collatéraux », mais cela doit être strictement justifié par une nécessité militaire et rester proportionné. Les civils doivent toujours être protégés. Lorsque ces règles sont violées — par exemple en ciblant des hôpitaux, en détruisant des infrastructures civiles ou en tuant massivement des civils — on parle de crimes de guerre.

Il existe aussi les crimes contre l’humanité. Ils se caractérisent par des attaques systématiques et généralisées contre une population civile : déplacements forcés, famine provoquée, persécutions… Ces crimes peuvent même être commis en dehors d’un contexte de guerre. 

Le génocide, lui, ajoute un élément supplémentaire : l’intention de détruire un groupe en tant que tel. Les individus sont ciblés non plus comme personnes, mais comme membres d’un groupe — en l’occurrence ici les Palestiniens. Et il faut l’intention de détruire ce groupe, en tout ou en partie.

Cette intention est visible dans les actes, mais aussi dans les discours. On a entendu des responsables parler des Palestiniens comme d’« animaux », affirmer qu’ils devaient être affamés, ou dire qu’« il n’y a pas de civils ». C’est ce que j’appelle un camouflage humanitaire : on prétend viser le Hamas, mais on traite toute la population comme une cible légitime. Israël commet des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et des actes génocidaires.

Christophe Cotteret : Francesca a été l’une des premières à utiliser ce terme. Mais dans la conscience occidentale, le mot « génocide » renvoie avant tout à la Shoah plutôt, par exemple, qu’au génocide des Rohingyas, à celui de Srebrenica ou au génocide rwandais . C’est la raison pour laquelle, pour beaucoup de gens, qualifier ce qui se passe à Gaza de génocide semble “excessif”. Mais sur ce point ce que Francesca rappelle est essentiel : un génocide est un processus, une intention. Et juridiquement, il existe une obligation d’agir dès qu’il y a un risque sérieux de génocide. Il n’est pas nécessaire d’attendre qu’un tribunal international rende un jugement définitif. Or cette obligation n’a pas été respectée. Les États n’ont pas été à la hauteur de leurs responsabilités.

Francesca Albanese : Il y a aussi une incompréhension de ce qu’a été la Shoah. On se concentre souvent sur les camps de concentration et d’extermination – ce qui constitue l’aboutissement du génocide – mais celui-ci a commencé bien avant : avec l’antijudaïsme et l’antisémitisme, les lois raciales, l’exclusion progressive des Juifs et des Juives de la vie publique et de la vie civile. La déshumanisation a précédé l’extermination. Un génocide ne se définit pas par les moyens utilisés mais par l’intention et par les effets sur les victimes. Et surtout, le droit international prévoit une obligation de prévention. 

Aujourd’hui, dans la communauté juridique sur les droits humains, il existe un consensus très large pour dire qu’il y a un génocide en Palestine. Ce sont les États qui refusent de le reconnaître, parce que cela les obligerait à agir.

Christophe Cotteret : En France, par exemple, le président Emmanuel Macron a déclaré que ce serait « aux historiens » de déterminer si l’on parle de génocide. Mais ce n’est pas exact. Les historiens peuvent analyser, après coup, un phénomène dans sa dimension historique et sociale, mais la qualification de génocide relève d’abord des juristes et des institutions du droit international. Pour Emmanuel Macron c’est une manière de botter en touche. 

Francesca Albanese : L’affaire Barrot (ndlr : le Ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot a repris une fausse information calomnieuse à l’encontre de Francesca Albanese, lire à ce propos sa réponse dans Le Monde Diplomatique ainsi que l’article de Médiapart) démontre que le gouvernement français continue d’être dans une stratégie de distraction plutôt que de parler de ce que la France doit faire pour respecter ses obligations envers les lois internationales. Qu’il l’appelle crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocide, ce qui compte, c’est d’arrêter ce qui est en train de se produire. La menace ne concerne d’ailleurs pas seulement les Palestiniens. Les Palestiniens sont aujourd’hui dans la ligne de mire parce qu’ils existent et qu’ils résistent par leur simple existence. Mais la logique utilisée, la « doctrine de Gaza »,  est en train de s’étendre au Liban et à l’Iran – même s’il n’y a pas au Liban et en Iran de génocide, les éléments ne sont pas réunis contrairement à Gaza. Dans ces pays c’est une amplification de la “doctrine Dahiya” qu’Israël a utilisé contre le Liban en 2006 pour se défaire du Hezbollah en détruisant des quartiers entiers. 

Christophe Cotteret : Oui, et il y a là une nuance importante. Au Liban où je vivais à l’époque, lors de la guerre de 2006, l’objectif n’était pas d’éradiquer la population libanaise, mais, notamment, de ne plus avoir de concurrents économiques au Nord. C’est pourquoi ils bombardaient toutes sortes d’usines en prétextant que des combattants du Hezbollah s’y trouvaient. Ils ont ensuite utilisé du phosphore blanc – ce qui rend l’eau et les terres inutilisables. 

Mme Albanese, il y a une scène intéressante dans le film où vous êtes interviewée par une chaîne anglaise et l’on voit que vous êtes traitée comme une politicienne, comme une militante, alors que votre travail est un travail de documentation et d’expertise sur les violations des droits dans les territoires palestiniens. Pouvez-vous nous expliquer rapidement quel est le travail et le rôle d’une rapporteuse spéciale, quel est son statut et auprès de qui elle rend compte ?

Francesca Albanese : Très simplement : mon rôle est de documenter les violations du droit commises par Israël dans les territoires palestiniens occupés, d’en rendre compte dans des rapports et de prendre toutes les mesures que je juge nécessaires pour remplir ce mandat. C’est cela, le travail d’une rapporteuse spéciale.

Quant au fait que certains me traitent d’activiste, je crois que cela en dit surtout long sur ceux qui le disent. Les responsables politiques, eux, sont souvent des passivistes : ils ne font rien. Pourtant, ils ont des obligations au regard du droit international — et ils ne les respectent pas. Alors, quand quelqu’un les rappelle à ces obligations, il est aussitôt qualifié d’activiste. Il est préférable d’être activiste que complice de crimes internationaux. 

Sur cette passivité : on a des pays qui condamnent les violations du droit international mais s’arrêtent là. La diplomatie française fait beaucoup ça. À force cela donne la sensation qu’aucun levier n’existerait, si ce n’est des communiqués de condamnation… Pour clarifier ce point : qu’est ce qu’un Etat comme la France par exemple pourrait faire pour agir si elle en avait la volonté politique ? 

Francesca Albanese : Israël devrait être traité comme un État d’apartheid qui commet des crimes qui doivent être jugés devant les tribunaux internationaux, devant la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale. Et cela ne concerne pas seulement Benjamin Netanyahu. D’autres dirigeants israéliens doivent également faire l’objet d’enquêtes et de poursuites pour crimes internationaux.

La France pourrait déjà jouer un rôle à ce niveau. Elle a aussi des obligations très concrètes. En droit international, un État ne doit rien faire qui puisse constituer une aide ou une assistance à un autre État qui commet des violations graves du droit international. Or aujourd’hui, une grande partie de la communauté internationale se trouve précisément dans cette situation. 

La France reconnaît désormais l’État de Palestine. Mais que signifie cette reconnaissance si elle ne protège pas son intégrité territoriale et sa souveraineté ou son droit à la non-ingérence et à l’autodéfense ? Que fait la France pour cela ? Rien.

Si l’on parle autant de moi, c’est aussi parce que je joue le rôle d’un miroir. Mes rapports obligent les dirigeants à regarder ce qu’ils sont en train de faire — ou plutôt de ne pas faire. En refusant de respecter leurs obligations internationales, ils rendent leurs propres États complices. 

Concrètement, cela signifie qu’il faudrait suspendre les relations économiques, financières et militaires avec Israël tant que ces violations se poursuivent. Il faudrait aussi que la justice enquête sur toute personne impliquée dans ces crimes. Les Français et Françaises qui ont combattu dans l’armée israélienne devraient être considérés comme des suspects et faire l’objet d’enquêtes à leur retour en France.

Christophe Cotteret : Dans le cas français, lorsque la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Yoav Gallant (ndlr : ancien ministre de la Défense d’Israël), Benjamin Netanyahu et Mohammed Deif (ndlr : ancien chef de la branche armée du Hamas) , la question s’est immédiatement posée : que se passerait-il si Benjamin Netanyahu venait en France ? Serait-il arrêté ? La réponse officielle a été qu’il bénéficierait d’une immunité diplomatique. Ce n’est pas vrai mais ce n’est de toute façon pas aux responsables politiques d’en décider : c’est une question qui relève des juges. Là encore c’est une manière de botter en touche. 

Un autre point qui m’a beaucoup frappé concerne la question des armes. En France, il n’y a pratiquement pas eu de débat public sur la livraison d’armes à Israël. En Allemagne, il y a eu un débat : les livraisons ont été suspendues puis ont repris. Aux Pays-Bas, la justice est intervenue pour suspendre un moment l’exportation de certaines pièces militaires destinées à Israël. En France, je n’ai pas vu de débat comparable. À un moment, le président Emmanuel Macron a affirmé que la France ne livrait plus d’armes, ou bien des armes “qui ne tuent pas”, ce qui n’était évidemment pas vrai : cette affirmation a été contredite lorsque des dockers ont ouvert des conteneurs dans des ports français et ont montré que des armes étaient bien destinées à Israël. L’exécutif nous mentait. La première chose à faire serait donc très simple : cesser ces livraisons. Il devrait y avoir un débat national : acceptons-nous, oui ou non, de fournir des armes à un État accusé de commettre un génocide ?

En 2017, Emmanuel Macron avait demandé à une commission d’historiens d’enquêter sur la complicité française dans le génocide des Tutsis au Rwanda. Donc là aussi faisons la transparence. Finalement on répare l’Histoire après mais on la prolonge en poursuivant la livraison d’armes et en se rendant potentiellement complice d’un génocide. C’est choquant.

Je rebondis sur cette question d’armement : Mme Albanese, dans votre rapport de 2025, D’une économie d’occupation à une économie de génocide vous insistez sur les intérêts économiques en jeu. Est-ce que l’inaction internationale vient aussi de là ?

Francesca Albanese : Oui, aussi. Nous sommes en train de basculer vers une économie de guerre. On le voit dans de nombreux pays occidentaux, et cela tient à plusieurs facteurs.

Certains analystes expliquent, par exemple, que les États-Unis traversent une phase de crise économique profonde, voire de récession, et qu’ils ont besoin de faire ce qu’ils font : être agressif, se procurer des ressources, mener la guerre. C’est une analyse que je trouve assez convaincante. Dans le même temps, cette logique entraîne des pays européens. Après la guerre entre la Russie et l’Ukraine, l’Europe s’est réveillée avec une mentalité beaucoup plus belliciste, dans le sens de se préparer à la guerre. Dans ce contexte, l’économie elle-même se transforme. Les industries militaires soutenues par les banques et les institutions financières s’intègrent de plus en plus dans l’espace civil. En Italie, par exemple, on voit de plus en plus de soldats devant les écoles, ou l’armée présente dans des événements culturels. On habitue progressivement la population à cette présence militaire. On s’y habitue peu à peu, et à un moment donné cela devient normal. En Italie, certaines écoles organisent même des exercices militaires avec des enfants. Cela signifie que nous adoptons progressivement une mentalité de préparation constante au conflit et à la guerre.

Mais il y a aussi tout un circuit économique qui est lié à ce que fait Israël. Ce système crée des dépendances économiques qui rendent beaucoup d’acteurs réticents à remettre en cause ce modèle. 

Au niveau des citoyens et citoyennes, quelles sont selon vous les marges d’action les plus efficaces s’ils et elles souhaitent agir face à l’inaction de leurs États ?

Francesca Albanese : Au niveau citoyen, l’outil principal est le BDS (boycott, désinvestissement et sanctions). Cela signifie refuser d’acheter des produits liés à l’occupation, à l’industrie militaire, ou plus largement à cette économie de guerre qui dépasse d’ailleurs largement le seul cadre d’Israël et de la Palestine. Lorsque nous achetons quelque chose, nous devrions vérifier si ces produits sont liés à l’économie de l’occupation ou à celle du génocide.

Manifestation pour le boycott des produits israéliens à Londres en 2009. Crédit : Par claudia gabriela marques vieira — Flickr: HANDS OFF GAZA: STOP THE BOMBING: FREE PALESTINE – UK NATIONAL DEMONSTRATION, CC BY-SA 2.0.

Nous devons aussi regarder de plus près où va notre argent. Si nous avons de l’épargne dans une banque, nous devrions nous demander dans quoi elle est investie. La plupart du temps, nous faisons confiance aux banques, mais celles-ci ont des intérêts à soutenir l’industrie de la guerre, qui est extrêmement lucrative.

Pareil lorsque nous voyageons. Des plateformes comme Airbnb ou Booking.com continuent de promouvoir des propriétés situées dans les territoires palestiniens occupés. Tant que cela continue, ces plateformes devraient être boycottées. Mais la question dépasse même ce cas précis. Ces plateformes contribuent aussi à transformer et à vider les centres historiques de nombreuses villes — comme à Madrid, Rome, Naples ou Bologne. La mondialisation en soi n’est pas forcément mauvaise mais nous sommes arrivés à un point où la recherche de confort — par exemple pouvoir recevoir n’importe quel produit à domicile via des plateformes comme Amazon — a un coût social immense pour les travailleurs et pour les sociétés.

Chacun peut donc utiliser son pouvoir économique : par ses achats, par son épargne, par ses choix de consommation. Mais il faut aussi s’impliquer au-delà. On ne peut pas déléguer la politique aux responsables politiques sans surveiller ce qu’ils font. Depuis des années, nous avons pris l’habitude de faire de la politique par procuration. Or nous devons toujours rester vigilants en tant que citoyennes et citoyens, et soutenir les actions légales contre ceux qui ont facilité, permis ou commis des actes de génocide. 

Christophe Cotteret : Dans le film, Jeremy Corbyn (ndlr : homme politique de la gauche britannique) rappelle quelque chose de très simple : les citoyens disposent aussi d’une arme essentielle, le vote. Le vote peut encore avoir un impact réel. Les électeurs peuvent regarder ce que font leurs représentants : comment ils votent, quelles positions ils prennent, s’ils soutiennent ou non un cessez-le-feu, s’ils demandent ou non l’arrêt des livraisons d’armes. En France, par exemple, cela suscite des débats au sein de la gauche : certains reprochent au Parti Socialiste de ne pas avoir été clair sur certaines questions. La sanction peut venir des urnes. On a vu des phénomènes similaires ailleurs. En Allemagne, certaines décisions du SPD (ndlr : le parti socialiste allemand) sur l’immigration ont été sanctionnées électoralement. À New York, l’élection de Zohran Mamdani — qui avait pris des positions très claires en soutien à la Palestine — a montré qu’un discours très net sur ces questions pouvait aussi trouver un large soutien populaire, et ce malgré qu’il ait été traité d’antisémite et que Trump avait fait le plein de voix un an plus tôt. Certains voudraient que l’on se passe de la démocratie, mais il nous faut encore en user jusqu’au bout me semble t’il. 

Propos recueillis par Rob Grams le 14 mars 2026. 

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13.03.2026 à 11:49

Ekloz face à une industrie réactionnaire

Connaissez-vous Nouvelle École ? C’est une forme de télé-réalité qui vise à mettre en concurrence une dizaine de rappeurs et de rappeuses avec à la clé 100 000 euros pour le vainqueur. Le tout avec une série d’épreuves allant du battle au showcase pour divertir le public mais aussi pour que le jury, composé de […]

Texte intégral (1536 mots)

Connaissez-vous Nouvelle École ? C’est une forme de télé-réalité qui vise à mettre en concurrence une dizaine de rappeurs et de rappeuses avec à la clé 100 000 euros pour le vainqueur. Le tout avec une série d’épreuves allant du battle au showcase pour divertir le public mais aussi pour que le jury, composé de rappeurs et de rappeuses puisse juger. Une jeune rappeuse du nom d’Ekloz arrive à la saison 4 et survit à quelques épreuves mais on sent très vite une relation fraîche entre elle et le jury. Du moins, c’est ce que le montage laisse transparaître. 

Ekloz arrive avec un style qui paraît clivant, mais qui en réalité est très présent dans l’industrie et particulièrement chez la nouvelle génération : une utilisation aiguë de l’autotune, une saturation et beaucoup de variations dans la prod. On pourrait citer l’album LAÏLA de Khali par exemple comme référence qui avait à sa sortie fait l’unanimité dans la scène underground. Mais, la structure de Nouvelle École favorise la simplicité et l’efficacité : le biais évident d’un jury composé de créateurs, c’est qu’ils vont consciemment ou inconsciemment favoriser des styles qui ne s’éloignent pas trop de ce qu’ils produisent. Le jury ? C’est SDM, un rappeur précédemment signé chez 92i, maison de disque de Booba qui à une vision très particulière du rap dont on parlera plus tard et SCH, superstar marseillaise du rap français, qui malgré son ouverture d’esprit, garde, selon moi, un avis biaisé par le contexte qui l’a fait émerger : 2015, l’ère glorieuse du succès de la trap.

En gros, si l’on produisait une émission type Nouvelle École à l’âge d’or du Rock, peut-être qu’ils auraient vu le talent et la puissance des Beatles, mais il est fort probable qu’ils soient passés à côté de l’expérimentation sonore des Pink Floyd ou de Velvet Underground. Mais Nouvelle École reflète un esprit réel dans l’industrie : l’innovation est un risque et les maisons de disques sont peu friandes à en prendre. C’est le concept du libéralisme économique : maximiser les profits sur les produits qui marchent. Il reste peu de place pour ceux qui souhaitent proposer quelque chose de différent, et le jugement est encore plus sévère sur les femmes. 

Double-peine : le style et le genre

Il existe une richesse de styles différents dans le rap désormais, mais pour les rappeuses, le jugement est plus sévère. D’abord, car les risques coûtent plus cher. Après son passage à Nouvelle École, Ekloz subit une vague de harcèlement numérique sans précédent. Lors d’une interview avec Konbini, elle confie que la production de Nouvelle École à voulu « faire un bel antagoniste de télé. » Pourquoi dit-elle ça ? Car le montage est roi à la TV. Si on vous montre qu’Ekloz est critique d’autres artistes par exemple, vous vous direz que c’est un comportement singulier. Or, peut-être que le reste des artistes étaient ouverts à la critique ? Peut-être que eux aussi ont émis des critiques sur les passages de chaque rappeur ? On ne peut pas le savoir et on ne le saura pas. Ce qu’on sait, c’est ce qu’Ekloz à subi est aussi liée au fait qu’elle soit une rappeuse : le harcèlement en ligne touche majoritairement des femmes et dans le rap, cela se voit régulièrement. 

Le style de musique est intimement lié à cette réaction, car plusieurs barons de l’industrie considèrent qu’il existe un prototype de rappeuse. Dans un entretien avec la chaîne youtube CKO, Booba revient sur sa vision de production avec la rappeuse Shay : « Shay à la base, elle est fraiche, Elle est chargée à la Nicki Minaj. D’ailleurs, c’était son idole. Moi je suis DA je bosse avec eux pour que ça monte. Quand elle pète, je lui dis : maintenant que tu fais de l’oseille, je veux que les meufs aient envie de faire comme toi. Je lui ai dit mets-toi au sport deviens encore plus fraiche. Qu’est-ce qu’elle fait ? Elle se met à bédave et perd dix kilos j’abandonne après » Une grande partie des producteurs pensent ainsi et partent du principe qu’une rappeuse qui rap bien, ça ne suffit pas. Il faut qu’elle use de son image et de son corps. Pour certains, comme Booba, c’est même un pré-requis. 

Quel rapport avec Ekloz ? Si elle refuse de brider stylistiquement sa musique « Si j’avais su me travestir pour des tals, crois-moi, je l’aurais fait » dit-elle dans le morceau Gris dans mon ciel, issu de son nouvel album Dix Milles Heures, elle dénonce aussi une certaine vision des rappeuses. « Ils ne veulent pas savoir comment je rap mais voir la couleur de mon string » dit-elle dans Stop tha shit.

Une intransigeance qu’elle n’est pas la seule à porter : 2L, finaliste de Nouvelle École et véritable sensation de la saison, est une amoureuse du rap. Elle porte en elle, au-delà de l’engagement politique, un refus de travestir ses écrits en gardant intact ce qui l’à amené au devant de la scène. Malgré les différences sonores, Ekloz partage le même esprit, elle l’écrit dans 21G : « J’le ferais jamais, jamais, jamais comme les autres. Je donne tout ce que j’ai, j’assume ce que j’fais, j’veux pas gommer mes défauts.« 

Éclosion autonome

Le nouvel album d’Ekloz, Dix Mille Heures, est sorti le vendredi 27 février. Ce projet, c’est une affirmation claire de la part de la rappeuse marseillaise : elle refuse tout type d’injonction que cela vienne de l’industrie, des médias ou du public. « Les anciens sont pleins de mauvais conseils, pour ça que j’écoute pas Oxmo » écrit Ekloz dans 21G. Cette phrase mérite qu’on s’y attarde, car nous avons établi que l’industrie n’encourage pas la créativité mais c’est assez rare que les « anciens » du rap le fassent également. Que ce soit conscient ou inconscient, il est difficile pour des vétérans d’un style particulier de rap d’en sortir et de s’ouvrir à d’autres influences. Cette forme de conservatisme est dénoncée par exemple par Ino Casablanca dans son freestyle sur Booksa-P : « ça fait mal aux anciens, ils oublient qu’à l’époque les anciens les rejetaient. »

L’importance de préserver sa différence et sa singularité, c’est aussi car les projets les plus marquants sont ceux qui apportent quelque chose en plus : que ce soit Théodora, Ino Casablanca ou encore Danyl dont on parlait récemment, ils ont cultivé leur musique en allant puiser dans des inspirations nouvelles dans le Rai, dans le bouillon ou encore dans la variété française.


Cette singularité s’entends parfaitement dans le projet d’Ekloz : elle expérimente et mêle des morceaux agressifs avec un flow très cru comme sur Stop tha shit, des mélodies douces sur une guitare dans Des choses que je n’ai pas et des morceaux plus dansants à l’image de la collaboration avec Eve La Marka sur BB j’sais. Finalement, le morceau le plus représentatif de Ekloz, c’est le dernier de l’album : Rappons Bien, un véritable road-trip technique, avec des variations de voix, une saturation sur la prod et une montée progressive vers une chute techno qui conclut le projet.

Pourquoi faut-il parler de ce projet ? Car face à l’harcèlement numérique, au traitement médiatique biaisée d’une industrie rongée par la misogynie, Ekloz à répondu de la manière la plus puissante : en restant elle-même.

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12.03.2026 à 15:16

Snowpiercer : un blockbuster marxiste ?

Sorti en 2013, Snowpiercer a marqué une étape importante dans la carrière du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, notamment célèbre pour Parasite (2019). Aujourd’hui un peu moins connu que d’autres de ses films, il réussit toutefois à mettre tout le monde d’accord à sa sortie : presse et public, tout en étant un succès au box […]

Texte intégral (3359 mots)

Sorti en 2013, Snowpiercer a marqué une étape importante dans la carrière du réalisateur sud-coréen Bong Joon-ho, notamment célèbre pour Parasite (2019). Aujourd’hui un peu moins connu que d’autres de ses films, il réussit toutefois à mettre tout le monde d’accord à sa sortie : presse et public, tout en étant un succès au box office. Adaptation d’une bande dessinée française culte, le premier long-métrage international de Bong Joon-Ho met en scène une dystopie ferroviaire qui sert de parabole sur le capitalisme, l’écologie et le mensonge politique : les derniers humains vivent dans un train en mouvement perpétuel, organisé en une société de classes rigide que les passagers pauvres de l’arrière vont tenter de renverser. En plus d’offrir un grand spectacle de science-fiction, il s’agit aussi d’une œuvre qui prend au sérieux l’idée révolutionnaire et l’anticapitalisme. 

Une bande dessinée française découverte par hasard

Le film est adapté de la bande dessinée Le Transperceneige, publiée en 1977 et écrite par Jacques Lob avec le dessinateur Alexis. Ce dernier meurt brutalement d’une rupture d’anévrisme après seulement seize planches. La série est alors reprise par Jean-Marc Rochette, qui apparaît d’ailleurs brièvement sous forme de caméo (une apparition rapide comme un clin d’œil) dans le film.

La bande dessinée est un petit classique de la bande dessinée de science-fiction. Le succès du film a remis la BD d’actualité et a conduit à la publication d’un quatrième volet de la série, près de trente ans après les précédents. Puis à une adaptation en série

Bong Joon-ho découvre la bande dessinée plus ou moins par hasard dans une librairie de Séoul (les auteurs ne sont même pas au courant qu’il existe une traduction coréenne) et est fasciné par cette idée

Bong Joon-Ho : une étape importante pour le cinéma sud-coréen

À ce moment-là, Bong Joon-Ho traverse une période de triomphe : son film The Host – dans lequel un monstre mutant surgit du fleuve Han à Séoul et où une famille pauvre se lance dans une lutte désespérée pour sauver leur fille enlevée par ce dernier – vient de rencontrer un succès absolument colossal en Corée du Sud, avec environ 13 millions d’entrées (dans un pays qui compte 52 millions d’habitants). Cette situation donne une force particulière au réalisateur : il peut envisager une grosse coproduction internationale et imposer ses thèmes de prédilection. 

Le cinéaste coréen Park Chan-wook (Old Boy, Joint Security Area, Lady Vengeance) participe à la production et au développement du film. Le scénario est coécrit avec Kelly Masterson, dont le travail avait impressionné Bong-Joon Ho après qu’il ait vu 7h58 ce samedi-là, le dernier film de Sidney Lumet. 

Imposer un film marxiste sur le marché international ? 

Avec un budget d’environ 40 millions de dollars, Snowpiercer représente à la fois un budget moyen pour un blockbuster américain et le film le plus cher jamais produit par la Corée du Sud à l’époque.

La production connaît toutefois un conflit majeur avec Harvey Weinstein, qui possède les droits de distribution dans les pays anglophones. Ce producteur à l’époque extrêmement puissant, qui fût condamné pour des dizaines de viols et d’agressions sexuelles suite au mouvement MeToo en 2017,  souhaitait réduire le film de vingt minutes pour ne garder quasiment que l’action et ajouter une voix off finale pour “clarifier” la conclusion pour le public américain (celle-ci pouvant être sujette à diverses interprétations).

Parmi les coupes, Weinstein voulait supprimer une scène – un peu étrange – où avant un combat des guerriers découpent un poisson. Ne supportant pas la moindre équivocité, Weinstein la déteste. Bong Joon-Ho parvient à la maintenir en mentant et en inventant qu’il s’agirait d’un hommage à son père avec qui il aimait aller pêcher… D’une manière générale, le réalisateur s’oppose à ces modifications, estimant, à raison, qu’elles supprimeraient “la plupart des détails sur les personnages” et transformeraient le film en simple film d’action. Il reçoit alors le soutien de plusieurs de ses acteurs, dont Tilda Swinton qui incarne le Conseiller Mason (la “Première ministre” du train) et John Hurt (qui joue lui le personnage de Gilliam, sorte de “chef” des passagers défavorisés de la queue du train). 

Comme l’écrit Libération à l’époque, “au pays de l’enthousiasme compétitif et du soft power la simple représentation de la fureur que peut représenter l’antinomie riches-pauvres passe mal” Le réalisateur rappelle d’ailleurs que pour lui Snowpiercer  “n’est en aucun cas un produit hollywoodien”. Après cette expérience, Bong Joon-ho déclarera même : “Je déteste les films à gros budget. Je veux faire des films plus petits à l’avenir”. Il y reviendra finalement avec Okja (2017) pour Netflix, puis avec Mickey 17 (2025).

L’usage des clichés

Les clichés ont mauvaise réputation :  ils sont souvent perçus comme des images dégradantes et caricaturales. Mais dans le cinéma ceux-ci ont aussi des avantages, à savoir permettre d’identifier rapidement des types, des situations, avoir l’impression de connaître un personnage que l’on a pas le temps de développer – cela est d’autant plus utile et efficace dans le cas où, malgré la présence d’un leader incarné par Chris Evans, c’est bien une révolte collective qui est mise en scène. 

Le personnage volontairement grotesque de Mason, interprété par Tilda Swinton, mélange plusieurs figures politiques. L’actrice expliquait l’avoir composé en s’inspirant de Margaret Thatcher, Muammar Gaddafi, Adolf Hitler et Silvio Berlusconi. La costumière Catherine George a conçu sa tenue pour évoquer « une forme et un style politique conservateur typique », dominée par le violet afin de lui donner une dimension quasi royale.

Bong-Joon Ho se méfiait un peu de Chris Evans, très associé à Captain America, voyant en lui “la caricature de l’Américain tout en muscles”, presque comme “le capitaine d’une équipe de football dans un lycée”, avant de finalement trouver une réelle entente et un véritable engagement de l’acteur dans le projet. 

Une parabole sur la lutte des classes

Comme souvent chez Bong Joon-ho, la lutte des classes est au cœur du film. L’humanité survivante est enfermée dans un train lancé à travers une Terre glacée. Les pauvres sont entassés dans les wagons de queue tandis que les riches occupent les wagons de tête qui sont de véritables palais.

Pour le réalisateur : “Le film fournit une version exagérée de la réalité dans laquelle nous vivons et nous aide à réfléchir sur la vie. La dichotomie entre riches et pauvres est universelle”. C’est d’ailleurs bien cette universalité de la lutte des classes qui permet aussi à son cinéma de trouver des échos dans le monde entier. Il insiste : “La raison pour laquelle nous apprécions la science-fiction est qu’elle ressemble en quelque sorte à notre monde – et au cœur de celle-ci se trouve la lutte de classe”. Le passage répété de wagons en wagons est aussi une évocation de la “redondance de la condition humaine”, un des éléments clés de la vie sous le capitalisme. 

Bong Joon-Ho à droite, pour la sortie d’Okja. Crédit : By Dick Thomas Johnson from Tokyo, Japan – Okja Japan Premiere: Kagawa Teruyuki, Kobayashi Seiran, Ahn Seo-hyun & Bong Joon-ho, CC BY 2.0

Le film cherche à faire ressentir au spectateur le malaise des ouvriers et des déclassés des wagons de queue. Bong Joon-ho évoquait par exemple la sensation que l’on ressent lorsqu’un passager d’économie traverse les cabines luxueuses d’un avion après douze heures de vol, ou celle d’un SDF qui entrerait dans une boutique Gucci. Pour lui, “le pauvre ressent à l’égard des riches un mélange d’envie et de dégoût. D’un côté, il a envie de détruire ce système qui l’oppresse, et d’un autre il a aussi le désir d’en profiter à son tour parce que c’est confortable et, donc, à un moment donné, il faut trancher entre ces deux tentations contradictoires.Dans Snowpiercer, le choix est similaire : le but est-il de prendre la place des privilégiés en s’emparant de la tête du train ou bien s’agit-il de détruire le système même de privilèges ? 

La catastrophe écologique dûe au capitalisme et le mensonge politique

Le film s’ouvre sur une catastrophe climatique : une tentative de refroidissement de la planète a provoqué une glaciation totale. Pour Bong Joon-ho : “Si on en est là aujourd’hui, c’est la faute à la recherche du profit. L’écologie renvoie directement au dysfonctionnement du système”. Plutôt que de changer le système capitaliste, c’est une solution technologique qui a été utilisée dans le monde de Snowpiercer pour tenter de résoudre le problème du réchauffement climatique, créant une nouvelle catastrophe : le résultat est que le capitalisme a survécu à la fin du monde dans un cocon technologique… C’est une critique directe du solutionnisme technologique : cette idée que les problèmes environnementaux pourraient être résolus principalement par des solutions techniques sans transformation profonde des structures sociales et des manières de produire. 

Pour maintenir une société de classe extrêmement rigide qui est celle du transperceneige, les classes dominantes tentent, en plus des outils répressifs, de diffuser une idéologie, une vision illusoire de la réalité et un système de croyances permettant de justifier cette dernière : sans la division stricte des classes c’est tout le système qui s’effondrerait, c’est pourquoi tout le monde devrait rester à la place qui lui a été assignée dans un ordre qui n’est pas parfaitement perceptible mais juste.
La classe dominante du train défend notamment l’idée que la société du train repose sur la croyance dans un moteur à mouvement perpétuel qui fonctionnerait éternellement (plutôt que sur le travail exploité). Mais cette croyance relève du mensonge politique : “L’idée du mensonge politique est au cœur du film. Quand un système arrive au bout du rouleau, qu’il est obsolète et qu’il opprime les gens, toutes sortes de fables sont imaginées pour maintenir artificiellement le pouvoir en place. Ici, c’est la notion magique du moteur à mouvement perpétuel et qui devient une religion, mais, en fait, les pièces détachées s’usent, et il n’est pas possible de les remplacer, alors on cache les déficiences du système et les solutions terribles qu’il réclame pour subsister” rappelle Bong-Joon Ho. Dans la réalité du train, comme dans le capitalisme réel, le fait que le capital soit extrait du travail et non l’inverse est masqué, et les crises de surproduction (force de travail non utilisable, capital non investi) se résolvent souvent par des phases de destruction permettant par la suite de relancer un nouveau cycle de croissance.
Dans son article Du Mensonge en politique publié en 1971 suite aux Pentagon Papers, la philosophe Hannah Arendt traitait de ce “mensonge politique moderne”, dont Aurore Mréjen, autrice d’une Introduction à Hannah Arendt (La Découverte, 2025) nous explique qu’il “consiste à faire de la présentation d’une certaine image la base de toute une politique, à chercher non à conquérir le monde, mais à remporter une bataille dont l’enjeu est « l’esprit des gens »”.

Un train-monde

L’efficacité de Snowpiercer tient notamment dans sa progression très excitante d’un wagon à l’autre, où l’on découvre en même temps que les révoltés tous les univers dont ils avaient été privés et qu’ils ignoraient. Cette progression se fait à travers un rythme original qui préfère l’alternance de ralentissements et d’accélérations plutôt que des scènes saccadées avec une multiplication infinie des plans comme dans beaucoup de films d’action de cette période. 

Là où les wagons de queue sont sombres et presque monochromes – le chef décorateur Ondřej Nekvasil les a imaginés comme une “vie sombre” dominée par la pénurie et la promiscuité – à l’inverse, les wagons de tête explosent de lumières, de couleurs et d’ornements. Les costumes de ces passagers sont eux inspirés des photographies d’ingénieurs de train et des vestes de chemin de fer françaises du début de la période industrielle On peut notamment y voir l’influence d’Andrei Tarkovsky et son film Stalker (1979), où la couleur devient plus intense à mesure que l’on change de monde.
Certaines séquences ont demandé un travail particulier. L’équipe a passé de longues heures à l’aquarium de Vancouver pour étudier “le poisson, les environnements d’éclairage, la façon dont la lumière se réfractait à travers l’eau et le verre, ainsi que la façon dont elle déformait le poisson au fur et à mesure qu’ils passaient” afin de concevoir un incroyable wagon-aquarium. 

Les wagons de tête, eux, sont volontairement absurdes et surchargés. Le designer expliquait vouloir créer un univers comparable aux hôtels de luxe extravagants de Dubaï-  une accumulation de richesses totalement irrationnelle :  “Nous ne voulions pas que ce soit du design pratique – nous voulions qu’il soit surchargé, parce que c’est un non-sens. Toutes ces voitures sont trop lourdes, trop ornées, trop décorées, et le reste du train doit être plus léger à cause de ces voitures (…) dans la lignée de ces hôtels de luxe à Dubaï. Le sentiment où quelqu’un construit une tour au milieu du désert, et à l’intérieur de la tour se trouve une patinoire et une piste de ski – ce genre de bêtises.”

Un cinéma profondément politique

Le regard critique de Bong Joon-ho sur la société ne vient pas de nulle part. Le réalisateur a étudié la sociologie (la science sociale qui étudie les relations, les structures et les institutions qui organisent les sociétés humaines)  et s’est engagé dans les mouvements étudiants pour la démocratie en Corée du Sud dans les années 1980 (qui était encore sous dictature à cette époque), participant régulièrement aux manifestations et subissant directement la répression.

Salle commémorative des victimes du soulèvement de Gwangju où plus d’une centaine de personnes furent tuées par le régime. Crédit : Par Schlarpi — Travail personnel, CC BY-SA 3.0

Il a également été membre du Parti travailliste démocrate coréen avant de rejoindre le Nouveau Parti progressiste. Plus récemment, il a appelé à l’arrestation de l’ancien président sud-coréen après sa tentative de coup d’État en 2024 (via la déclaration d’une loi martiale).

Cette sensibilité politique traverse toute sa filmographie : de Barking Dogs Never Bite à Memories of Murder, en passant par The Host, Mother, Okja, Snowpiercer ou encore Parasite. Stéphane du Mesnildot, journaliste aux Cahiers du cinéma et auteur de Memories of Murder, l’enquête explique que derrière chaque intrigue Bong-Joon Ho infuse une critique sociale. Memories of Murder décrit la Corée sous la dictature des années 1980, Snowpiercer met en scène une société entièrement organisée par la classe sociale, tandis que Parasite ridiculise la nouvelle bourgeoisie coréenne. La dimension politique de ce dernier n’était pas passé inaperçu, puisqu’elle fût attaquée par Donald Trump lui même, tandis que le patron de Jokers, une société française de distribution et de production de cinéma en France, savait que le film résonnerait avec l’actualité marquée par la révolte des Gilets Jaunes : “on vient de vivre en France six mois où les gens sont descendus dans la rue tous les samedis contre la fracture sociale, je pense que Parasite et son message de solidarité va forcément toucher du monde ».

Malgré des films très variés, il existe quelque chose comme “un style Bong-Joon Ho” reconnaissable à son mélange fluide des genres (science-fiction, thriller, comédie…) et ses ruptures de tons brutales (on peut rire de bon coeur au milieu d’une scène très tragique), et un traitement approfondi de la lutte des classes. 

En plus de son efficacité spectaculaire, Snowpiercer s’impose aussi comme une fable politique d’une grande clarté. En condensant le monde dans un train lancé à toute vitesse, Bong Joon-ho met en scène une société où la hiérarchie sociale est absurde et brutale mais pourtant constamment justifiée par des mythes et des mensonges, que la progression haletante des révoltés de wagon en wagon va dynamiter en tentant d’aller voir par eux-mêmes comment fonctionne la machine. Près de dix ans avant Parasite, Bong Joon-ho montrait déjà que la lutte des classes pouvait être le moteur d’un cinéma aussi populaire que divertissant et spectaculaire. Avec Snowpiercer, il avait de nouveau réussi un pari rare : faire un grand film de science-fiction international divertissant qui invite à réfléchir aux contradictions du capitalisme, aux illusions du progrès technologique et aux conditions d’une véritable rupture avec l’ordre établi. 

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11.03.2026 à 17:39

Pourquoi il ne faut pas avoir peur du conflit ?

Il est devenu banal de dire que notre société s’est « polarisée », que « les gens ne se parlent plus » et « que la violence est devenue un mode de communication ordinaire ». À partir de ce constat, beaucoup regrettent avec nostalgie un âge d’or où l’on pouvait tout se dire, où la […]

Texte intégral (2661 mots)

Il est devenu banal de dire que notre société s’est « polarisée », que « les gens ne se parlent plus » et « que la violence est devenue un mode de communication ordinaire ». À partir de ce constat, beaucoup regrettent avec nostalgie un âge d’or où l’on pouvait tout se dire, où la vie politique n’était pas en proie à la « brutalisation » et où l’on pouvait même fréquenter des individus aux opinions peu recommandables, à condition – bien sûr – qu’on n’en parle pas. Bref, on pouvait ne pas être d’accord mais ce n’était pas une raison pour qu’il y ait des tensions ou des conflits, c’était la marque d’une époque civilisée que la modernité, ses réseaux sociaux et l’essor du « populisme » auraient définitivement enterrée. 

Si ce récit semble familier, c’est parce qu’il s’inscrit dans le discours dominant, qu’il est relayé à longueur d’antenne et qu’il trouve un écho certain chez ceux qui déclarent, la main sur le cœur, « Moi, je n’aime pas le conflit ». Rien ne semble plus préoccuper les commentateurs (en réalité eux-mêmes acteurs) de « la vie politique » que la conflictualité, associée au désordre « alors qu’on aurait besoin de se parler calmement, entre gens civilisés et raisonnables » pour trouver « des compromis ». Pour les individus qui s’auto-proclament « raisonnables », la chose est entendue : le conflit, c’est mal voire immoral puisqu’il n’y aurait qu’en discutant que l’on pourrait parvenir à résoudre les problèmes. Noble intention que de vouloir régler des problèmes conséquents avec une économie remarquable de moyens. 

Les choses sont-elles pourtant si simples ? À en croire ces constats s’appuyant sur le « bon sens », il n’y aurait aucun obstacle insurmontable pour se mettre d’accord collectivement et retrouver une société apaisée, excepté peut-être « les extrêmes » qui nous divisent et « hystérisent » le débat. Pour y voir plus clair, nous allons donc nous demander quel projet politique est porté par ce refus de la conflictualité. 

1. Pourquoi faudrait-il renoncer au conflit ? 

À première vue, il n’y a rien de plus louable que de souhaiter que l’ambiance soit au beau fixe. 

Faire la promotion de la « bonne humeur » peut pourtant sembler suspect alors même que la colère gronde chez des millions de personnes, et ce pour de bonnes raisons, et sans que des réponses politiques soient apportées. En France, le taux de pauvreté bat des records, des millions de personnes travaillent sans pouvoir vivre décemment, les déserts médicaux se propagent dans une large partie du territoire français (6 millions de Français sans médecin traitant), les inégalités explosent, la gestion calamiteuse des relations diplomatiques mène à une multiplication des conflits armés, rien n’est fait pour prendre en main une indispensable transition écologique, et la liste pourrait s’allonger à l’infini. Ce ne sont pas quelques Gaulois réfractaires ou les sujets de conversation qui sont conflictuels, c’est notre organisation sociale.

La question qui se pose alors est la suivante : que sommes-nous prêts à faire collectivement pour que la colère disparaisse ? S’agit-il de prendre le problème à la racine ou de régler le problème à la surface en réprimant l’expression du désaccord voire en jetant quelques os à ronger pour gagner du temps et détourner l’attention ? 

C’est bien le fait que des intérêts particuliers prétendent imposer leur volonté au détriment de la majorité des gens qui mène à une grande instabilité sociale, politique et institutionnelle. Ce serait en effet trop simple si on pouvait contraindre tout le monde à adhérer à une politique qui répond aussi ostensiblement aux seuls intérêts d’une classe minoritaire. Il est trop facile de désigner des « extrêmes » comme des agents de polarisation : ce n’est par exemple pas la gauche qui crée le conflit, c’est elle qui contribue à dévoiler les mécanismes du monde social conflictuel. Mais le conflit est préexistant à la mise en lumière de ses mécanismes. 

Campagne du référendum pour le traité constitutionnel, en mai 2005. Crédit : FAL

Or, refuser le conflit ou la controverse, c’est précisément refuser de mettre au jour une organisation sociale défaillante qui, en plus de nuire au plus grand nombre, met en péril l’avenir de l’espèce humaine. Dans cette perspective, le plus inquiétant ne semble pas « l’incapacité à bien s’entendre » entre gens costumés mais bien l’organisation concrète de notre organisation sociale capitaliste. Certes, « se mettre d’accord » permettrait de trouver des solutions collectives, en dehors « du clivage transpartisan » pour faire face à ces crises. Cela relève toutefois de la plus pure abstraction : il n’y a pas de solution transpartisane qui soulage à la fois les paniques des bourgeois et permet au plus grand nombre de vivre décemment. De plus, le problème fondamental c’est que, précisément, il n’y a pas de consensus quant aux mesures à prendre et que cela mérite d’être débattu dans les conditions les plus loyales possibles pour que les citoyens puissent choisir entre les propositions qui leur sont faites. La démocratie, ce n’est pas le fait de mettre tout le monde d’accord, c’est le fait d’être en mesure de trancher entre des positions différentes. Il y a, par définition, plusieurs solutions à un problème ; si nous vivons dans la réalité contraire, pourquoi s’embarrasser à organiser des élections, des campagnes électorales et des débats ? De fait, le refus de reconnaître le référendum de 2005 sur les traités européens néolibéraux ou l’arrivée en tête du NFP en 2024 s’inscrit dans cette logique. 

Que demande-t-on à la gauche lorsqu’on lui demande de faire « des compromis » ? On lui demande de renoncer à sa politique et de se rallier à la norme dominante, qui applique un programme en faveur des intérêts privés minoritaires : on demande à la gauche de ne plus être la gauche. On lui demande de se soumettre au consensus néolibéral, c’est-à-dire de faire des compromissions. Il ne s’agit donc pas de cultiver le désaccord pour le plaisir d’être « un méchant extrême » mais de tenir bon sur une ligne politique dont ceux qui la défendent pense qu’elle est la meilleure pour la collectivité. Et cela, c’est le rôle de la controverse politique, qui doit permettre à chacun de se positionner. Pourquoi faudrait-il se rallier à une autre façon de faire dont on pense qu’elle ne fera qu’aggraver le problème ? Il y a, en théorie, des élections pour déterminer ce genre de choses. 

Le conflit n’est donc pas une préférence personnelle, il procède d’une volonté de réinstaurer le débat politique dans une « démocratie » où tous les moyens sont bons pour le museler. En revanche, refuser le conflit, c’est refuser de nommer notre réalité sociale défaillante, c’est refuser les désaccords politiques au profit du statu quo. C’est, paradoxalement, entretenir le conflit de manière larvée en le dépolitisant et en empêchant d’entrevoir une résolution politique. Il faut donc se méfier de ceux qui prônent la « bonne ambiance », la stabilité et l’ordre alors même que la situation sociale d’un pays aussi riche que la France est inacceptable et indigne. On n’obtient pas la bonne ambiance en la décrétant depuis sa posture surplombante, on crée les conditions matérielles concrètes pour que les raisons profondes du désordre soient résolues. 

2. Peut-on se mettre d’accord avec tout le monde ? 

Le discours médiatique est saturé d’appels au calme, au compromis, à la réconciliation. Si les partisans de la bonne humeur et de la stabilité souhaitent si fermement un retour à une société harmonieuse, pourquoi ne s’en donnent-ils pas les moyens ? Les solutions sont connues de tous : il faut affronter les inégalités, garantir des services publics de qualité partout en France, engager une transition écologique ambitieuse, engager une coopération mondiale autour de causes communes ; les chantiers ne manquent pas et bien des personnes qui expriment aujourd’hui leur colère n’attendent qu’une chose : pouvoir se retrousser les manches pour rattraper le temps perdu. 

« Mais il n’y a plus d’argent » nous dit-on pour couper court à ce dangereux utopisme. Au nom du consensus, il faudrait se rallier au verdict de la « raison » : « nous ne sommes pas dans le monde des bisounours ». On voit ici le poids de l’idéologie dominante qui repose sur un ensemble de pré-requis qu’il faut être en mesure de remettre en question pour que puisse s’affirmer une différence de propositions politiques. Il est évident que si l’on s’inscrit dans ce cadre fallacieux, il semble impossible de taxer les grandes fortunes « parce qu’elles vont partir », il semble impossible d’augmenter les salaires « parce que les entreprises ne vont plus s’en sortir », il semble impossible d’investir dans la transition écologique « parce qu’il n’y a plus d’argent ». Le cadre dominant, c’est celui qui accepte la dictature de ceux qui ont la position la plus favorable. D’après l’idéologie dominante, il serait ridicule d’aller contre la volonté de ceux « qui peuvent faire autrement » (si on décide politiquement de laisser-faire), « ils ne veulent pas », « ils ne laisseront pas faire » et tout le monde trouve cela normal : la démocratie c’est seulement pour ceux qui triment pour des salaires de misère, des écoles au rabais et une espérance de vie moindre. Dire qu’ « il n’y a plus d’argent » ou « qu’on ne peut rien faire sans les plus riches » n’est pas une vérité, c’est un positionnement idéologique qui devrait lui-même faire partie du débat politique. D’ailleurs, si les plus riches ne partent (hélas) pas tant que cela, c’est bien parce qu’ils ne peuvent pas faire sans nous.

Qu’est-ce qu’un positionnement idéologique ? Ce sont des structures mentales liées aux conditions de vie concrètes d’une classe sociale donnée. Quelle classe sociale pourrait bien considérer qu’il n’y a plus d’argent et qu’il n’est « malheureusement » plus possible de partager ? Paradoxalement, la classe dominante, qui accumule les richesses de manière indécente depuis des décennies. Et comme les choses sont bien faites, la classe dominante possède une écrasante partie des médias tout en étant surreprésentée dans les partis et institutions politiques, à tel point que son idéologie est hégémonique et se diffuse dans les strates de la société qui n’ont pas intérêt à partager cette vision du monde. Il n’y a rien de plus tragique que de voir une personne au SMIC parler comme un milliardaire. 

Car derrière les divergences d’idéologies ou « d’opinions », il y a des différences de classes. Ces différences ne sont pas cosmétiques ou liées au tempérament des uns ou des autres, elles sont le fruit de places dans les rapports de production et de conditions de vie radicalement différentes. Il faut donc cesser de réduire le conflit à une réalité morale ou psychologique, il est au coeur de notre organisation sociale, c’est ce que l’on appelle plus couramment « la lutte des classes ». Cette lutte n’est pas une réalité folklorique d’un autre temps, c’est une structuration froide de la société qui conduit à l’exploitation et à la marginalisation d’une grande partie de la population, à l’extraction irraisonnée des ressources, à la surproduction, à la destruction des services publics et à la concentration du capital dans les mains de quelques-uns. Il y a une illusion chez ceux « qui n’aiment pas le conflit » que tout pourrait se résoudre par des échanges d’arguments.

Mais si tout est une affaire de discussion, il suffirait seulement de trouver les bonnes tournures de phrase pour se mettre d’accord et transformer la société. Il semblerait donc suffisant de trouver les bons arguments pour convaincre quelques milliardaires de se rallier à la cause de la majorité. N’avons-nous pas déjà essayé cette solution ? N’y a-t-il pas de multiples rapports scientifiques, des études gouvernementales, sociologiques qui démontrent de manière précise le caractère purement politique et contre-productif des inégalités sociales ou de la crise climatique ? Malgré tout cela, la faute est toujours imputée aux militants et non à ceux qui se murent dans leur indifférence de classe. Cela semble un peu facile : tant que vous n’aurez pas appris à vous exprimer correctement, nous continuerons à détruire le monde. Le problème, jusqu’à présent, ce serait que nous n’aurions pas encore trouvé les bons mots pour mettre la bourgeoisie de notre côté alors qu’elle n’attend que cela : elle rêverait de sortir ses enfants de ses écoles privées, de venir habiter dans nos quartiers, de faire ses courses dans nos supérettes, de venir voir nos concerts de musique indépendante dans des caves insalubres. Une fois tout ce beau monde réconcilié, nos amis milliardaires n’auront plus qu’à transformer leurs industries polluantes en industries vertueuses, à rapatrier leur fortune et à dissoudre leurs montages financiers opaques. À l’unique condition que les « extrêmes », adeptes de la mauvaise humeur, soient exclus de cette nouvelle société réconciliée. 

Pourquoi il faut être clivant ?

Une ligne politique claire est donc une ligne clivante car elle permet à chacun de se positionner selon ses intérêts de classe. Or, il doit y avoir une voie radicale pour refuser cette société capitaliste, oppressive et hiérarchisante afin de redéfinir le sens donné au travail, de mettre en commun les ressources et d’œuvrer à l’émancipation des individus quels qu’ils ou elles soient.

Allons plus loin, tout le monde est clivant à sa manière. La question est : contre quoi faut-il être clivant ? Quelqu’un qui prétend rassembler sans cliver ne peut que militer pour le statu quo puisqu’il ne prétend pas résoudre les contradictions sociales. Pire, il les invisibilise, il est donc tout aussi clivant. Mentir ou se mentir à soi-même en refusant de montrer la réalité sociale telle qu’elle est, c’est clivant envers ceux qui la subissent de plein fouet.

Il faut renoncer à mettre tout le monde d’accord car cela ne mène qu’à l’immobilisme et à l’aggravation des racines des injustices. Nous ne pouvons pas nous permettre de donner une importance démesurée à la minorité qui s’accapare les richesses et démantèle le bien public, son intérêt n’est pas le nôtre. En revanche, notre intérêt commun à venir ne mettra personne de côté si bien que le clivage n’est pas l’ennemi de l’union, il en est son préalable.

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11.03.2026 à 14:42

(Vidéo) Comment SORTIR de l’impuissance ? (avec Nicolas Framont) – Cerveaux Non Disponibles

Description Cerveaux Non Disponibles : Nicolas Framont a décidé de ne plus subir les défaites orchestrées par les syndicats et les partis. Il est venu nous raconter son itinéraire pour sortir de l’impuissance générale et aiguiser de nouvelles armes pour lutter et vaincre sans concession. « Mais à quoi sert tout ces mots d’ordres, ces textes […]

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Description Cerveaux Non Disponibles : Nicolas Framont a décidé de ne plus subir les défaites orchestrées par les syndicats et les partis. Il est venu nous raconter son itinéraire pour sortir de l’impuissance générale et aiguiser de nouvelles armes pour lutter et vaincre sans concession. « Mais à quoi sert tout ces mots d’ordres, ces textes et vidéos si rien ne doit se réaliser un jour ? »

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10.03.2026 à 19:16

« AED c’est pas un vrai métier », vraiment ?

Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui c’est Marc S., qui travaille comme assistant d’éducation (AED), qui a souhaité témoigner. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr On a tous eu à côtoyer des AED lors de notre scolarité, plus connus sous les […]

Texte intégral (2760 mots)

Vos Frustrations est une rubrique permettant aux lectrices et lecteurs de partager leurs « frustrations », colères, témoignages ou analyses. Aujourd’hui c’est Marc S., qui travaille comme assistant d’éducation (AED), qui a souhaité témoigner. Pour participer à “Vos Frustrations”, écrivez-nous à redaction@frustrationmagazine.fr

On a tous eu à côtoyer des AED lors de notre scolarité, plus connus sous les appellatifs de surveillant.es ou bien, péjorativement, « pions » et « pionnes ». 

Comme la plupart de mes potes, j’ai longtemps fui le taf salarié et ai enchaîné les études, le RSA et de l’intérim ou des tafs saisonniers. Au bout d’un moment j’ai eu envie de développer mon activité artistique et ai donc choisi d’être assistant d’éducation en parallèle pour avoir un salaire fixe. Je fais cela depuis deux ans, dans un lycée public général et technologique avec un internat ouvert tous les jours de la semaine (même le week-end). J’ai plus de 30 ans et ce poste est mon premier CDD, cela m’a sorti d’une situation précaire. Avec les vacances et un taux horaire peu important, les contrats étant pour la plupart à mi-temps, c’était parfait pour me sortir de la galère tout en pouvant continuer à faire ce qui me fait kiffer. 

De prime abord ce taf est plutôt tranquille par rapport à bien d’autres. On est souvent sans chefs aux alentours pour nous surveiller, ce qui est un avantage non négligeable, il faut bien se l’avouer, surtout quand on n’aime pas les chefs. Et on bosse quand même pour un service public, même s’il a de plus en plus de défauts, ça a au moins l’avantage d’être un taf où il n’y a pas d’obligation de résultats chiffrés ni de croissance de l’activité. On a les vacances scolaires et, si on arrive à faire des remplacements dans l’année, on peut être en vacances dès le mois de juin (nous avons un quota d’heures à faire sur l’année).

A l’origine, les AED étaient les MI-SE (pour maître d’internat et surveillant d’externat). C’était alors un emploi créé spécifiquement pour les étudiant.es avec priorité pour ceux voulant passer les concours de profs. Un temps plein était alors de 28h et les MI-SE pouvaient être engagé.es pour plusieurs années. 

En 2003, le statut d’AED a été créé et de nombreuses pertes de droits ont accompagné ce changement : le temps-plein est passé à 41h/semaines (les heures au-delà des 35 ne sont pas payées en heures sup’), et nous sommes engagé.es en CDD, renouvelable 5 fois avant de pouvoir atteindre le CDI. Une aberration dans le droit du travail d’enchaîner autant de CDD. Légalement, les établissements pourraient faire des CDD de 3 ans pour les AED mais je n’ai jamais entendu de cas de ce type. Ils préfèrent garder cette main d’œuvre virable à chaque fin d’année. Le CDI a été gagné par les syndicats, en 2022. Au bout de 6 ans de service, on est censé nous l’accorder automatiquement. Mais si on atteint cela aucune grille indiciaire d’augmentation de salaire n’est prévue, un « oubli » apparemment.

Manifestation d’AED en février 2021 à Paris. Crédit : Martin Noda / Hans Lucas via Photothèque Rouge.

Après avoir été AED en collège où c’était particulièrement difficile : devoir courir tout le temps, crier sans cesse, surveiller les permanences. Je suis passé dans un lycée avec un internat. Ça m’a permis d’avoir deux nuits de travail, pratique pour avoir mes journées de libre. Seulement, là aussi on se fait douiller. Pour les nuits, nous ne sommes payé.es que 3 heures entre 22h30 et 7h : c’est le « forfait nuit ». Et nous ne bénéficions d’aucune majoration pour le travail de nuit, ni pour le dimanche (certains internats ouvrent le dimanche soir). Ceci grâce à une parade administrative qui fait dire aux établissements que nous ne serions pas des « personnels d’encadrement ». Alors que nous sommes sommé.es de prévenir en cas de grève à l’internat sous prétexte que nous avons en charge des élèves mineurs.  « Ça va, vous êtes payés à dormir », diront des mauvaises langues. Eh bien oui et non, car c’est sans compter les alarmes incendie en pleine nuit, les élèves parfois bruyants, les lumières blafardes du couloir, les insomnies. Je connais peu de collègues qui dorment bien à l’internat. Au final, pour un mi-temps, payé 21 heures, j’ai 27 heures de présence au lycée. Nous sommes au SMIC, ce qui fait que nous sommes nombreux-ses à vivre sous le seuil de pauvreté (je gagne ainsi 724€ par mois, sans compter la prime d’activité avec laquelle j’arrive aux 1000€/mois).

A cela s’ajoute un mépris et une infantilisation très courante de la part de la hiérarchie et des CPE : Conseillers Principaux d’Education, avec qui nous travaillons constamment. Légalement les CPE ne sont pas nos chefs mais seulement les gestionnaires du service, or je ne compte plus le nombre d’histoires de CPE harcelants que j’ai entendues. Nous devons régulièrement subir les sautes d’humeurs des CPE, celles qui veulent faire ami-ami (mais qui ont prévu de ne pas nous renouveler à la fin de l’année), celles qui sont carrément en abandon de poste, ceux qui appellent sur ton téléphone perso, en soirée et sur un jour de repos… Rares sont les exemples où AED et CPE travaillent en harmonie, ce qui normalement devrait être le cas.

Heureusement les syndicats existent, ils passent parfois des coups de fil au rectorat ou aux établissements et réussissent à faire annuler des décisions injustes car elles ne rentraient pas dans les clous. De mon expérience, les syndicats ont bien aidé à défendre nos droits, les directions n’aiment pas avoir un appel de leur part. 

Mais du fait de notre statut précaire, jetable à chaque fin d’année, peu d’AED osent se rebeller ou faire des signalements. Nous sommes infantilisés et nous infantilisons aussi nous-mêmes en retour : « si je conteste la CPE va m’engueuler », « ah mais si je fais un signalement sur mes droits, y aura une mauvaise ambiance ». C’est compliqué de comprendre que nous sommes dans notre droit.

Dans mon département les AED sont beaucoup à être syndiqués mais c’est compliqué de lancer des mobilisations sur un sujet précis. Les syndicats de l’éducation sont en majorité composés de profs et de profs des écoles qui ont parfois du mal à comprendre nos statuts précaires et nos réalités concrètes et qui accaparent la parole en AG. Je suis depuis cette année représentant syndical mais les ¾ de mon activité se résument à rappeler leurs droits aux AED et faire en sorte qu’ils soient respectés, ce qui est un travail de longue haleine.

Autre particularité, les grèves à l’internat sont toujours la veille des journées de mobilisation, ce qui perturbe un peu l’efficacité de celles-ci car s’il n’y pas cours le lendemain, les élèves n’ont pas de raisons de venir au lycée la veille, alors que le soir même si. On est souvent culpabilisés sur les grèves.

L’éducation nationale étant sujette à des restrictions budgétaires, les AED sont souvent les palliatifs à cela. L’année dernière il nous a été par exemple reproché de ne pas prendre les missions de la secrétaire, poste vacant, alors que ça ne fait pas partie de nos missions et qu’aucune rémunération supplémentaire n’est prévue pour cela. J’entends parler de beaucoup de cas de ce genre, où des AED auraient dû remplir des missions de secrétariat, de CPE, d’accueil des élèves malades à la place de l’infirmerie. Chaque année des demi-postes d’AED sont supprimés, alors qu’on nous demande sans cesse de faire plus avec moins de moyens : de gérer les absences et les retards, d’appeler les parents, de circuler dans l’établissement pour éviter les « incivilités », proposer des activités au foyer, animer des débats sur base du volontariat.

Nous nous trouvons en première ligne de la destruction des services publics. L’école est de plus en plus gérée – comme l’hôpital – comme une entreprise. En plus des restrictions budgétaires, les directions nous parlent de « moyens financiers », de « subventions », « de réputation de l’établissement », « de management de l’équipe ». Les enfants et les adolescents étant de plus en plus en souffrance psychologique, on doit gérer cela avec les moyens du bord. Quand j’étais AED au collège, rares étaient les jours où il n’y avait pas un élève qui faisait une crise d’angoisse. On devait gérer cela même si on n’est pas formés pour. Ce qui me mène à l’absence de formation des assistant.es d’éducation. Quand j’ai pris mon poste au collège, pour un mi-temps, c’était très intense, je n’avais jamais travaillé avec des collégien.ne.s. J’ai donc été mis sous pression dès ma première semaine avec mes CPE qui m’ont menacé de rompre mon contrat (étant encore en période d’essai) car je n’étais pas assez « actif » à leur goût. Imaginez vous être lâchés comme ça, sans formation, à devoir gérer des permanences à 30 élèves et à surveiller la cour de récréation avec des risques de bagarre et de harcèlement tous les jours. Le manque de formation est criant chez les AED, comme pour les AESH qui sont tout autant précaires que nous. En plus de la gestion des élèves, il y a beaucoup de choses à savoir en très peu de temps, notamment comment utiliser Pronote, qui est le logiciel de gestion des absences, des retards et autres rapports sur les élèves. On est donc lâché dans le grand bain et formés par nos collègues AED, qui le font souvent en débordant sur leurs heures de travail.

En parlant de souffrance des élèves, le 10 juin 2025, une collègue est décédée sur son lieu de travail, devant un collège de Nogent, en Haute-Marne. Mélanie Grapinet était devant son collège à faire un contrôle des sacs, des flics étaient aussi présents pour contrôler les élèves. Elle a été poignardée par un élève de 14 ans. Cet événement s’ajoute donc aux nombreux cas de violences dans les écoles. On pourrait déjà questionner l’intérêt de faire des contrôles de flics devant un collège.  Pour la mort de Mélanie Grapinet, aucun hommage national n’a eu lieu et on n’en a pas beaucoup parlé dans les médias. Les journaux parlaient seulement d’une « surveillante » (alors que nos missions ne se résument pas à de la surveillance) et ça a été l’occasion pour la droite et l’extrême-droite d’affirmer leurs discours sécuritaires. Rien n’a été dit sur les conditions d’exercice de nos métiers qui sont de plus en plus floues et précaires. Pourquoi lui a-t-on demandé de faire un contrôle des sacs alors qu’elle n’est pas agente de sécurité ni policière ? Est-ce que nos vies valent le fait de pouvoir se faire tuer sur notre lieu de travail ? Tout ça pour un SMIC ? Après le décès de Mélanie Grapinet, le silence des directions d’établissement et de l’Education Nationale était assourdissant, il y a bien eu une minute de silence dans les bahuts mais rien de plus. On remarque le deux poids deux mesures entre la mort d’un professeur et celle d’une AED. Les deux cas sont tout autant dramatiques mais, dans notre cas, aucun hommage national n’a été fait. Même si les raisons sont différentes dans chaque drame de ce genre, elles révèlent un mal-être chez les enfants et adolescents je pense. Le fait que l’école n’est absolument pas un rempart contre la misère, l’exclusion, le mal-être. Et les AED, comme tant d’autres, se prennent cette réalité en pleine gueule.

Le collège Françoise Dolto à Nogent. Crédit C DIMEY 5252 via Wikipedia Commons

Aujourd’hui je fais en sorte de m’extirper de ce taf, de ne plus avoir à le faire l’année prochaine car, malgré mon mi-temps, ça demande beaucoup d’énergie, ne serait-ce que pour défendre nos droits. Je reste conscient que c’est moins pire que de l’intérim ou de bosser dans la restauration, par exemple. Ça reste pour moi un travail qui a du sens, qui peut être chouette dans le rapport avec les élèves et les collègues. J’aime aussi faire de l’administratif et appeler les parents d’élèves, même si ça ne se passe pas toujours bien. Mais j’en ai tellement marre que nous soyons si peu considéré.es. Je rêve de fortes mobilisations des précaires de l’éducation nationale pour arracher de meilleurs statuts et conditions de travail mais j’y crois de moins en moins. La particularité qui me saute aux yeux est que nombre d’AED s’organisent (ou tentent de le faire) sur WhatsApp. Chaque équipe d’AED à un groupe d’organisation du service (ce qui n’est nullement une obligation) qui sert aussi à se proposer des sorties entre collègues. Il y a même des cas où il y a un groupe WhatsApp CPE/AED ce qui est la porte ouverte à toutes sortes d’abus comme le non respect du droit à la déconnexion. Concernant la tentative de s’organiser politiquement par ce biais, c’est le cas dans mon bahut et je trouve que c’est plus anxiogène qu’autre chose. Il y a sans cesse des messages et cela n’a rien de démocratique car c’est le seul espace de discussion avec toute l’équipe (se voir étant compliqué dans des équipes de plus de 10). Je suis donc assailli de messages à tout moment, des personnes restent spectatrices des conversations quand d’autres envoient plein de messages à la suite. Ce qui est vanté comme un outil pratique pour communiquer, devient une vraie charge mentale et un frein à la discussion d’égal à égal. Tout le monde n’est pas tout le temps sur son téléphone.

Voilà pour ce témoignage, je suis très amer sur ce métier et la considération qu’on nous porte. Dernièrement, face à une CPE harcelante, je me suis retrouvé en burn-out et ait pris 3 semaines d’arrêt maladie. Tout le monde ne peut pas se permettre de se mettre en arrêt car, en tant que contractuel.les, nous avons trois jours de carence. Nous disposons d’outils pour signaler les atteintes sur notre santé mentale et physique (par les fiches Santé et Sécurité au Travail) mais peu d’AED le font car cela expose à des pressions supplémentaires.

Le Ministère de l’Éducation nationale a déjà annoncé de nombreuses suppressions de postes pour la rentrée prochaine (4000 pour les enseignant.es), hormis des créations de postes d’AESH. Concernant les AED, il est très parlant qu’on parle de nous en termes d’Équivalent Temps Plein (ETP), nous voyons là encore que nous sommes considéré.es comme des chiffres, des pion.nes à placer là où il y a besoin.

Merci

https://frustrationmagazine.fr/lettre-de-presque-prof
https://frustrationmagazine.fr/ruptures-conventionnelles-le-nouveau-pretexte-pour-reduire-les-droits-au-chomage
https://frustrationmagazine.fr/gen-z-travail
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