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23.03.2026 à 13:14

(Vidéo) Nos vêtements sont trop chers (ou faits par des esclaves) I Nicolas Framont Dans le cockpit #74 – CaminoTV

Description Dans le cockpit – CaminoTV : « Parler de swag avec un sociologue, Bourdieu n’y aurait jamais pensé : on a pris 2h avec Nicolas Framont pour repenser nos industries textiles pour respecter plus les humains et avoir de meilleurs produits qui détruisent moins la planète. »

Description Dans le cockpit – CaminoTV : « Parler de swag avec un sociologue, Bourdieu n’y aurait jamais pensé : on a pris 2h avec Nicolas Framont pour repenser nos industries textiles pour respecter plus les humains et avoir de meilleurs produits qui détruisent moins la planète. »

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23.03.2026 à 11:54

Carburants : la hausse des prix n’a rien d’inéluctable

Peu après le début de la guerre en Iran, le diesel a dépassé les 2 euros le litre en moyenne en France, tandis que l’essence en est très proche. Le carburant représente une part de plus en plus importante du pouvoir d’achat des Français obligés de prendre leur voiture pour aller travailler ou pour se […]

Texte intégral (1914 mots)

Peu après le début de la guerre en Iran, le diesel a dépassé les 2 euros le litre en moyenne en France, tandis que l’essence en est très proche. Le carburant représente une part de plus en plus importante du pouvoir d’achat des Français obligés de prendre leur voiture pour aller travailler ou pour se déplacer dans des régions dont les transports publics sont sinistrés. Mais comment une guerre à des milliers de kilomètres d’ici peut-elle aboutir quasi immédiatement à une dégradation de nos conditions de vie ? La hausse des carburants observée en France ne peut être réduite à un simple effet mécanique de la guerre : elle résulte d’un système complexe de formation des prix où s’entremêlent marchés mondiaux, stratégies industrielles et fiscalité nationale. Il serait tout à fait possible de faire autrement. 

Les trois quarts des Français prennent leur voiture pour aller travailler. 45% d’entre eux n’ont pas d’autres solutions et si on se concentre sur les personnes vivant en-dehors des grands pôles urbains c’est 70% d’entre eux qui ne peuvent pas faire autrement. Toute hausse du prix du carburant est donc vécue dramatiquement par beaucoup de Français ayant des faibles revenus, le montant dépensé en essence dépassant souvent les 150 euros mensuels.

Le carburant vendu dans les stations-service françaises provient du pétrole brut. Son prix est fixé sur des marchés internationaux où s’échangent chaque jour des millions de barils. Lorsque les tensions géopolitiques augmentent, et en particulier en cas de guerre, les investisseurs anticipent un risque de diminution de l’offre de pétrole en circulation. Le détroit d’Ormuz, par exemple, voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial (produit par l’Iran, le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite). Toute menace sur ce passage stratégique fait grimper les prix. Le prix du pétrole augmente fortement lorsqu’il y a davantage de demande des raffineries (qui transforment le pétrole brut en carburant) que d’offre (quantité de pétrole disponible sur le marché mondial). Cette hausse est ensuite transmise aux produits raffinés (essence, diesel, kérosène).

Depuis la sortie de la période des confinements dus au Covid, la demande mondiale de pétrole reste élevée. Dans le même temps, l’offre est influencée par les décisions des grands pays producteurs. L’OPEP (organisation créée en 1960 qui regroupe des pays producteurs de pétrole, principalement au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud) et ses alliés regroupés dans OPEP+ (même alliance mais élargie à la Russie notamment) contrôlent une part importante de la production mondiale et ajustent régulièrement leurs volumes pour influencer les prix. Lorsque ces pays limitent leur production, l’offre mondiale diminue et les prix ont tendance à augmenter. Les distributeurs et les stations-service ajustent alors leurs prix, parfois avant même que les perturbations physiques ne se matérialisent. Les marchés pétroliers fonctionnent en effet largement sur l’anticipation.

Les profits ne sont pas forcément là où on le croit

Mais comment les prix peuvent-ils augmenter si vite alors que les compagnies pétrolières disposent de stocks achetés avant la hausse ? Cela tient à la logique du « coût de remplacement ». Les compagnies vendent leurs produits pétroliers non pas selon leur coût d’achats, mais selon le prix auquel elles devront racheter la matière première pour renouveler leurs stocks. Si le baril passe de 70 à 100 dollars, l’essence produite avec du pétrole acheté à 70 sera néanmoins vendue comme si elle devait être remplacée à 100.

Entre le baril extrait et le litre vendu à la pompe, plusieurs étapes interviennent. Le pétrole doit être transporté, raffiné puis distribué. Les marges commerciales des stations-services, contrairement à une idée répandue, restent relativement faibles (entre 1 et 5 centimes par litre) notamment pour les grandes surfaces qui utilisent souvent le carburant comme produit d’appel. Les profits les plus importants se situent souvent en amont, dans la production pétrolière, et dans une moindre mesure dans le raffinage.

La fiscalité, première composante du prix

La particularité française tient à la place prépondérante de la fiscalité.Les taxes représentent généralement autour de 60 % du prix payé par l’automobiliste. Deux prélèvements dominent. D’une part, la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), une taxe qui s’élève à environ 0,67 euro par litre d’essence. D’autre part, la TVA de 20 %, appliquée non seulement au carburant lui-même (c’est celle-ci qui rend l’État profiteur des hausses de prix, car la TICPE elle quant à elle basée sur les volumes vendus), mais également à la TICPE (on est donc taxé sur une taxe). Les recettes issues des carburants représentent chaque année plusieurs dizaines de milliards d’euros et contribuent au financement du budget national, des régions et des infrastructures de transport.

La taxation du carburant s’inscrit depuis plusieurs années également dans les politiques climatiques. En augmentant le coût des énergies fossiles, les pouvoirs publics prétendent encourager la réduction de la consommation de pétrole et la transition vers des alternatives moins carbonées. Mais elles sont profondément injustes : en proportion des revenus elles touchent plus fortement les pauvres, et, bien sûr plus fortement les habitants des zones rurales et périurbaines, où les transports collectifs sont rares. La hausse de la taxe sur le carburant fin 2018 avait été ainsi l’étincelle qui a déclenché le mouvement des Gilets Jaunes, qui avait obtenu le recul du gouvernement en quelques semaines.

Que faire pour baisser les prix ?

Pour le moment, que fait le gouvernement pour baisser les prix ? Pas grand-chose. Quelques contrôles de stations-services pour vérifier que les prix pratiqués correspondent aux prix affichés. Il n’est plus question, comme en 2022-2023, de mettre en place un « bouclier tarifaire » qui avait coûté environ 36 milliard d’euros. Baisser les taxes, comme le demande le RN, n’est pas non plus une possibilité selon le pouvoir en place, car ça coûterait environ 17 milliards d’euros.

De toute manière, une baisse de taxe se traduit-elle réellement par une baisse du prix pour les consommateurs ? Les exemples passés montrent que ce n’est pas toujours le cas. Lorsqu’un impôt diminue, le bénéfice de la baisse peut être partagé entre consommateurs et entreprises selon le degré de concurrence sur le marché. Une partie peut donc être captée par les marges des producteurs ou des distributeurs. L’exemple de la baisse de la TVA dans la restauration en 2009 a illustré ce phénomène : la réduction fiscale n’avait été que partiellement répercutée sur les prix et les restaurateurs avaient empoché la différence.

Aujourd’hui nous dépendons du bon vouloir des grandes entreprises. TotalEnergies, par exemple, poursuit son plafonnement à 1,99 euros du prix de l’essence qu’elle vend, mais elle l’a choisi volontairement ; ça n’est pas une obligation légale. Les autres acteurs (compagnies pétrolières et distributeurs) n’ont pas instauré de limite durable des prix. Les grandes enseignes de distribution proposent parfois des opérations ponctuelles à prix coûtant, mais l’ensemble du secteur continue de fonctionner selon les mécanismes du marché.

Autour de nous, les autres pays essayent de réagir.En Allemagne, le gouvernement a décidé d’encadrer les pratiques des stations-service en limitant les hausses de prix à une seule par jour, pour éviter les augmentations trop fréquentes. En Croatie et en Hongrie, les autorités ont instauré un plafonnement direct des prix à la pompe, en fixant un prix maximum pour l’essence et le diesel. En Italie, un système d’« accises mobiles » permet de réduire automatiquement les taxes sur les carburants lorsque les prix augmentent, afin de compenser une partie de la hausse. D’autres pays, comme la Grèce, ont préféré encadrer les marges des distributeurs, en limitant les bénéfices réalisés sur chaque litre vendu, ce qui permet de freiner indirectement la hausse des prix. La France avait pris des mesures similaires pendant la guerre du golfe au début des années 1990. Enfin, certains gouvernements ciblent des secteurs ou des populations spécifiques. En Espagne, des mesures fiscales et des aides sont envisagées pour soutenir les professionnels très dépendants du carburant, comme les transporteurs ou les agriculteurs.

Crédit photo : ev pour Unsplash

Notre économie reste dépendante du pétrole, et cette dépendance profite à quelques-uns. À chaque hausse des prix, les grandes entreprises énergétiques augmentent leurs profits, l’État voit ses recettes fiscales augmenter, et des millions de travailleurs en paient le prix. Ceux qui n’ont pas d’alternative à la voiture subissent une contrainte qu’ils n’ont pas choisie. Présenter cette situation comme une fatalité du marché est trompeur. Les prix pourraient être encadrés, les marges plafonnées, les profits lourdement taxés. Les investissements publics pourraient être massivement augmentés pour développer de véritables alternatives : transports collectifs, électrification, infrastructures, etc.

Le mouvement des Gilets jaunes a rendu cette réalité visible. Il a apporté une réponse collective à une injustice profonde : derrière le prix du carburant ne se joue pas un refus de la transition écologique, mais le refus d’en payer seuls le coût. Il a imposé dans le débat public une question fondamentale : celle de la dignité matérielle. Les mécanismes qui ont conduit à cette mobilisation sont toujours là ; et sans doute plus puissants encore. Les conditions d’une nouvelle séquence de luttes sociales sont, en réalité, déjà réunies. Elles ne se jouent pas dans les états-majors politiques, ni dans les tractations à géométrie variable autour des élections municipales, où l’on négocie des alliances et des sièges comme s’il s’agissait de répartir un capital politique abstrait. À mesure que les prix montent, l’écart se creuse entre une vie politique absorbée par ses propres intérêts et une réalité sociale qui se durcit, au point que la réponse pourrait, une fois encore, se trouver en dehors des urnes.

Guillaume Etiévant

Photos de couverture : Alan Veas pour Unsplash

https://frustrationmagazine.fr/petrole-maduro

20.03.2026 à 13:54

Affaire Pélicot : quand le service public  “truecrimise” les violences sexuelles      

Avec son récent reportage sur l’affaire Pélicot, France Télévisions promettait « tous les détails » de l’affaire. Derrière cette formule digne d’une une de magazine Detective, on décèle déjà une manière bien particulière de traiter les violences sexuelles : les faire tenir comme une histoire. En reprenant les codes du true crime, le service public […]

Texte intégral (2421 mots)

Avec son récent reportage sur l’affaire Pélicot, France Télévisions promettait « tous les détails » de l’affaire. Derrière cette formule digne d’une une de magazine Detective, on décèle déjà une manière bien particulière de traiter les violences sexuelles : les faire tenir comme une histoire. En reprenant les codes du true crime, le service public transforme une affaire de viols en récit captivant et déplace ce qu’on en fait : moins comprendre, plus regarder.

T.W : Cet article contient des références explicites à des faits de violence, de violences s*****, de v**** et de soumission chimique. Il est susceptible de heurter la sensibilité des lecteur.ices.

La promesse de voyeurisme : organiser le regard

Le problème du reportage commence avant même son contenu, dans sa manière de se “vendre” et notamment sur youtube. Son titre : « tous les détails de l’affaire qui a glacé la France »  annonce déjà la couleur : il ne s’agira aucunement ici d’éclairer une affaire ou d’en analyser les enjeux, mais d’en livrer les “détails”, c’est-à-dire d’ouvrir un accès direct à l’horreur, à l’intime et au sordide. Dès les premières secondes, cette logique est confirmée par l’ouverture, qui évoque « une série de viols à la perversité inimaginable », une « affaire vertigineuse », des « agissements abominables ». Le programme se présente moins comme une enquête que comme une immersion dans la dimension “spectaculaire” du crime. Informer suppose de sélectionner ce qui permet de comprendre. Ici, la promesse repose sur l’accumulation : plus il y aura de détails, plus le récit sera jugé fort. Or, dans le traitement des violences sexuelles, c’est précisément ce que les recommandations professionnelles déconseillent. L’UNESCO appelle à une couverture « responsible, balanced » (responsable et équilibrée ) , « free from sensationalism » (sans sensationnalisme), rappelant que le rôle du journalisme est d’éclairer des mécanismes, et non pas de produire de la sidération. C’est là que le terme de voyeurisme devient pertinent, à condition de l’entendre comme un dispositif. Il ne dit pas tant de choses des intentions du public, mais il décrit plutôt une manière d’organiser le regard. Mettre en avant « tous les détails », c’est orienter la réception : inviter à regarder de plus près, à consommer le détail comme preuve d’authenticité. Dans le cas de l’affaire Pélicot, cela produit un déplacement net : la victime et les violences qu’elle subit deviennent le support d’un regard intensifié, qui cherche à voir toujours davantage.

Cette logique s’inscrit aussi dans une mise en marché du crime. Sur un espace médiatique saturé, capter l’attention suppose de promettre de l’exclusivité et du choc. « Tous les détails » fonctionne comme un argument d’appel. Plus on promet les détails et moins on construit le contexte, moins on produit d’analyse.  Et cette logique a des effets politiques : présentées comme des affaires « inimaginables » ou « vertigineuses », les violences sexuelles apparaissent comme des anomalies extrêmes, plutôt que comme des manifestations d’un système de domination largement documenté. C’est pour cela qu’il faut être clair : « tous les détails » n’est pas une promesse journalistique. C’est une promesse qui capte puis transforme la violence en objet narratif consommable.

La “truecrimisation” : du fait social au récit spectaculaire

Cette promesse de « tous les détails » ne s’en tient pas au titre.  Dès l’introduction, le dispositif est posé : « une enquête exceptionnelle que nous allons relater en deux épisodes ».  Autrement dit, une histoire découpée, pensée pour être suivie, avec un avant, un après, et une progression. Le récit avance alors par paliers : révélations successives, montée dans l’horreur, multiplication des rebondissements. Le vocabulaire lui-même accompagne cette logique : « affaire vertigineuse », « agissements abominables »  et installe un climat de tension permanente. On nous embarque dans une narration. Et c’est là que ça prolonge directement le problème posé plus haut : à la promesse de “voir plus” s’ajoute une promesse de “suivre”. Regarder ne suffit pas, il faut rester et attendre la suite, être pris dans le déroulé. Le crime non content d’être exposé avec sensationnalisme est placé en intrigue.

Ce type de construction n’est pas neutre. Il organise notre attention. Chaque élément est agencé pour relancer l’intérêt, produire un effet et maintenir une forme de tension. On reconnaît sans difficulté les mécaniques du true crime : un genre narratif qui transforme des faits réels, souvent criminels, en récits structurés et captivants, pensés pour retenir le public à travers suspense, rebondissements et dramatisation. Ce qui devrait apparaître comme une réalité sociale à savoir des violences sexuelles inscrites dans des rapports de domination, répétées, rendues possibles par un contexte, devient une histoire à suivre. Un récit avec ses temps forts, ses révélations, presque ses cliffhangers (une fin suspendue qui laisse une situation inachevée pour donner envie de connaître la suite). La “truecrimisation”, c’est exactement ça : un changement de statut. La violence est transposée en un matériau narratif, organisée pour captiver. Plus la forme y prend de la place et plus le fond y recule. Ce qui est en jeu, la banalité des agresseurs, la dimension systémique des violences et j’en passe,  se voit neutralisé. Ne reste alors qu’une intrigue, une histoire qui tient en haleine, et un ton à la limite d’une une du magazine Detective, dont on regarde les titres sur le kiosque à côté du feu rouge. Le reportage pousse plus loin encore cette logique en mettant en scène les violences elles-mêmes. Certaines séquences décrivent les viols de manière quasi cinématographique : « un homme nu… attouchements… corps amorphe… poupée de chiffon »  avec une focalisation sur les gestes et les corps qui reconstitue la scène pour le spectateur.  Cette logique passe par l’utilisation d’images issues des propres enregistrements de Dominique Pélicot, notamment celles filmées dans un supermarché où il filme sous les jupes de femmes à leur insu.

Ces images, qui ont permis la perquisition du domicile des Pélicot et la révélation de l’affaire, sont réintégrées dans le récit comme matériau visuel, prolongeant cette mise en regard du crime. Cette mise en récit produit une forme de reproduction symbolique de la violence et installe une position voyeuriste, où l’on regarde ce qui est en train d’être fait à la victime. Dans le même mouvement, le documentaire consacre un long développement à la figure de Dominique Pélicot, détaillant son enfance, ses traumas, ses frustrations, jusqu’à proposer des explications comme le fait qu’il aurait agi pour « reprendre le contrôle de l’objet d’amour ».  Le crime est ainsi ramené à une trajectoire individuelle, à une causalité psychologique simplifiée, qui transforme le viol en dérive personnelle plutôt qu’en phénomène social et structurel.

“Monsieur tout le monde”, mais surtout pas “monsieur problème politique”

Le documentaire touche ici à quelque chose de décisif et recule aussitôt. À plusieurs reprises, il insiste sur la banalité des hommes impliqués : « ce sont des personnes d’une banalité affligeante », « monsieur tout le monde ».  Autrement dit : pas des figures marginales, pas des monstres identifiables, mais des hommes ordinaires, socialement intégrés, invisibles comme tels. Et il faut prendre la mesure de ce que ça implique. Parce que ça vient directement contredire une idée très confortable : celle selon laquelle la violence sexuelle serait le fait d’individus déviants, isolés et/ou anormaux. Le reportage s’arrête exactement à cet endroit, celui depuis lequel il aurait dû partir. Il constate la banalité mais refuse d’en tirer les conséquences. Car si les agresseurs sont ordinaires, alors la question devient immédiatement politique : qu’est-ce qui rend ces violences possibles ? Qu’est-ce qui les rend pensables, tolérables et reproductibles ? Pourquoi des hommes “comme tout le monde” participent-ils à de tels actes ? Mais c’est peine perdue, on aurait voulu y croire en voyant le petit logo “france television” mais non, il ouvre une porte, puis la referme aussitôt. 

Au fond, le reportage tient deux discours incompatibles : les violeurs sont des hommes “comme tout le monde”, mais ce qu’ils font serait “hors norme”. Et plutôt que de résoudre cette tension, il choisit le confort du spectaculaire. Résultat : ce qui aurait pu être le point de départ d’une analyse vraiment nécessaire sur le service public  (la banalité de la violence masculine – au sens de sa massivité) devient un simple élément de narration, aussitôt recouvert. Sauf qu’ici, tout dans l’affaire dit l’inverse. Le viol conjugal, la soumission chimique, la multiplicité des auteurs, leur banalité sociale : rien de tout cela ne relève de l’exceptionnel. Rien de tout cela n’est extérieur à la société. C’est là que se voit le plus clairement ce que produit la truecrimisation. À force de raconter les violences sexuelles comme des récits à suspense, on les dépolitise. Le voyeurisme s’installe à travers les détails et les descriptions, la consommation à travers la narration et le rythme sériel, et l’exception devient le cadre dominant : une « affaire hors norme » qui finit par masquer ce qu’elle révèle pourtant en creux le caractère profondément systémique de ces violences.

Le résultat ? Les violences sexuelles ne sont plus abordées comme un phénomène social inscrit dans des rapports de pouvoir, mais comme une suite d’événements à suivre. L’analyse structurelle disparaît au profit de l’intrigue. La banalité des agresseurs est montrée mais n’est jamais pensée. L’exception est martelée, alors même que tout indique l’inverse. Ce basculement produit une forme de dépolitisation. Il transforme des faits systémiques en objets narratifs. Il installe une position de spectateur, où l’on regarde, où l’on suit, où l’on attend. C’est là et bien là que se situe le problème.

D’autres dispositifs sont possibles

Ce traitement n’est pas une fatalité. D’autres formats existent, y compris sur cette affaire, et ils reposent sur des dispositifs très différents. Un dispositif, c’est la manière dont un récit est organisé : qui parle, depuis où, avec quelles images, quel montage, quel rythme. Ce n’est pas un détail technique mais ce qui détermine la place du spectateur, et donc ce qu’il va comprendre, ou non.Dans certains entretiens où Gisèle Pélicot est reçue en face-à-face (notamment chez La Grande Librairie et chez Hugo Décrypte) le choix est presque inverse de celui du documentaire. Pas de reconstitution ou tout autre forme d’esthétisation des faits, pas de volonté de “faire voir” les violences. Le dispositif est assez simple : une personne parle, une autre écoute, et la caméra reste à sa place. Ce choix a des effets très concrets. D’abord, il déplace le centre du récit. On ne part plus des faits pour les mettre en scène, mais de la personne qui les a vécus. Ce n’est pas la violence qui structure le récit, c’est la parole. Et ça change complètement ce qui est transmis : on ne voit pas “ce qui s’est passé”, on comprend ce que ça a fait. Ensuite, il rompt avec la logique de reconstitution. Dans le documentaire de France télévision, les scènes sont décrites et parfois “rejouées”. Dans ces formats-là, il n’y a rien à voir ou entendre d’autres que les récits des faits par la victime, mais aussi de leurs impacts concrets. Et c’est précisément ce qui évite de remettre le spectateur dans une position de voyeur. On n’assiste pas à la violence, on écoute quelqu’un qui en parle. Enfin, ce type de dispositif redonne une forme de contrôle à la victime. C’est une personne qui choisit ce qu’elle dit et ce qu’elle ne dit pas. La parole ne passe plus par une médiation spectaculaire, mais par une présence. C’est certes moins “accrocheur”, moins spectaculaire, moins calibré pour capter l’attention mais c’est aussi beaucoup plus juste. Parce que ça permet de faire autre chose que regarder : ça permet de comprendre, de situer ces violences dans ce qu’elles sont, c’est-à-dire non pas des scènes à voir mais des expériences à écouter et des faits sociaux à penser.

La manière dont on raconte les violences sexuelles engage une responsabilité : celle de ce que l’on rend visible, de ce que l’on laisse dans l’ombre, et de la place que l’on donne à celles et ceux qui les subissent. À travers ces récits, ce sont aussi des cadres de compréhension qui se construisent : soit des violences perçues comme des histoires exceptionnelles à suivre, soit comme des phénomènes sociaux à interroger. À l’heure où ces affaires occupent une place croissante dans l’espace médiatique, la question n’est donc pas seulement de les raconter, mais de savoir comment et dans quel but.

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