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28.03.2026 à 16:41

Filière batterie : Transition en déroute

Quentin Lehmann

Un boom d'exploration minière menace les territoires, la dénationalisation d'Hydro-Québec met en péril l'héritage énergétique québécois et des subventions de plusieurs milliards de dollars sont accordées à des multinationales étrangères. Ces réalités sont le résultat de la nouvelle filière batterie. Faisant appel à l'imaginaire séduisant de l'écomodernisation, ce projet néolibéral et colonial dissimule toutefois des risques importants et reconduit l'exploitation du territoire et du vivant.

Cette nouvelle filière [1] vise à faire du Québec le futur « leader mondial de l'économie verte » en agençant opportunités économiques et écologie. Malgré la place essentielle qu'occupe Northvolt dans l'économie de la batterie, il n'en représente qu'une simple composante. Il est essentiel de penser le Projet Saint-Laurent, la matérialisation de la vision financière défendue par François Legault dans son ouvrage Cap sur un Québec gagnant : le Projet Saint-Laurent, dans sa globalité pour discerner les liens entre les explorations minières, la création de zones d'innovation et de manufactures de batteries, les agrandissements de ports et d'autoroutes et les promesses de nouveaux barrages hydroélectriques.

Champ libre aux minières

Bien que dans le paysage médiatique, le marché québécois de la batterie se limite généralement à Northvolt et aux usines de Bécancour, il est bien plus colossal qu'il ne le paraît [2]. Les grands titres des journaux l'annoncent, une « ruée vers l'or blanc » est en cours au Québec. Le Québec, détenteur de 25 % des réserves de lithium en Amérique du Nord et abritant des réserves d'autres « minéraux critiques et stratégiques » (MCS) comme le graphite, le phosphate, le niobium, le zinc, le nickel et le cobalt, est en proie à une nouvelle vague d'exploration minière. De futures mines menacent tant les territoires eeyouch (cris) et inuit au nord que les territoires nehirowisiw (atikamekw) et anishnabewaki (anishinabeg) au sud. Depuis 2021, ce sont plus de 165 155 nouveaux claims miniers qui ont été enregistrés, ce qui représente un bond de 65 % en deux ans.

Perpétuant et intensifiant le projet extractiviste de l'État québécois, la Coalition Avenir Québec (CAQ) cherche à attirer des géants miniers tels que Rio Tinto en faisant miroiter des promesses de faibles coûts d'exploitation, de subventions et de rentabilité. L'extraction de MCS est essentielle au développement de la filière batterie, puisqu'elle permet une proximité avec les autres industries du même marché. Cette interdépendance prend la forme de minières, comme Nemaska Lithium ou Nouveau Monde Graphite, qui possèdent autant les moyens d'extraction que les manufactures de première transformation pour la batterie.

Pour répondre aux besoins énergétiques industriels et extractivistes, quatre nouveaux barrages hydroélectriques sont annoncés, ainsi que la possibilité pour les entreprises de posséder leur propre circuit d'énergie. Il est aussi question de rouvrir de la centrale nucléaire de Gentilly-2 située à Bécancour. Ce faisant, la voie se dessine pour une privatisation et une croissance importantes dans le domaine énergétique. Accusés de faire du Québec le « Dollarama de l'énergie » pour attirer les multinationales étrangères, François Legault et Pierre Fitzgibbon continuent malgré tout à brader les mégawatts et à menacer le monopole d'Hydro-Québec pour accommoder les industries. Quelques mois après un discours de Fitzgibbon appelant à la sobriété énergétique des ménages, les 1000 mégawatts disponibles pour des projets industriels ont été distribués à des entreprises de la filière batterie et de celle de l'hydrogène vert.

À de nombreuses reprises, les expert·es en énergie de la société civile ont réclamé un dialogue social sur l'avenir énergétique [3]

tout en sonnant l'alarme quant aux futures pénuries d'électricité créées par une nouvelle industrie aussi énergivore. Ces expert·es soulignent aussi les incohérences écologiques, coloniales et économiques implicites à la réalisation de nouvelles infrastructures hydroélectriques. Malgré ces avertissements, la CAQ continue de promettre de l'énergie au plus bas prix en Amérique du Nord aux multinationales étrangères avec comme projet de harnacher de nouvelles rivières.

La Silicon Valley du Saint-Laurent

Un autre pan du projet concerne la techno-industrie. Les nouvelles « zones d'innovation du Québec » (ZIQ), version locale des technopoles californiennes, ont pour but premier l'établissement et l'essor de la techno-industrie. Les objectifs sont clairs : accroître le passage de l'idée au marché, attirer les investissements privés et étrangers pour favoriser la croissance « propre et durable ». La ZIQ de la Vallée de la transition énergétique, composée de Shawinigan, Trois-Rivières et surtout Bécancour, sera, avec l'aide du gouvernement provincial et conjointement avec l'Université du Québec à Trois-Rivières, le cœur des filières batterie et de l'hydrogène vert, accueillant les plus gros projets d'usines et les centres de recherche de ces deux filières.

Les multinationales automobiles General Motors et POSCO ont déjà amorcé la construction de l'usine de cathodes de batteries Ultimum Cam, à Bécancour. Le projet s'est vu octroyer des prêts totalisant 297,87 millions de dollars par Québec et Ottawa. Suivront les milliards de dollars en prêts déjà promis aux autres « gros joueurs » tels que les partenaires EcoProBM, SK ON et Ford (644 M$), Northvolt (7 G$), Vale (55 M$) et d'autres. Selon Investissement Québec, un total de 15 milliards de dollars d'investissements est prévu pour l'ensemble de la filière – environ 46 % des investissements déjà engagés sont publics. Le rêve de Legault, celui de faire « fructifier » la vallée du Saint-Laurent pour créer notre propre Silicon Valley, est en voie de se réaliser.

En outre, aspirer à devenir la « batterie de l'Amérique du Nord » passe nécessairement par une croissance des importations et des exportations. La CAQ déposait en 2014 une réflexion sur le rôle économique du fleuve, laquelle a mené à son actuel projet économique maritime nommé « Avantage Saint-Laurent [4] ». Le fleuve jouant un rôle central dans la technopolisation du Québec, il est prévu d'agrandir et de moderniser les ports en eau profonde de Salaberry-de-Valleyfield, de Montréal à Contrecœur, de Trois-Rivières, de Bécancour, de Québec, de Baie-Comeau et de Sept-Îles. Ceux-ci sont destinés à favoriser l'exploitation minière du nord du Québec et à permettre la croissance de nouveaux marchés, dont celui de la batterie. De cette manière, le rachat par le gouvernement provincial du parc et du port industriel de LaPrade à Bécancour, au coût de 19 millions de dollars, vise à faciliter l'installation des grandes multinationales de la filière. Dans cette région, l'élargissement de l'autoroute 30 et 55 est aussi prévu, aux frais des contribuables (343 M$), pour le bien de la techno-industrie. Ce phénomène est le même pour le reste du Québec. Uniquement sur le terrain de Northvolt, le financement des activités préalables à l'usine s'élève à 200 millions de dollars pour le Québec.

Balafrer les forêts du Nord par la construction de routes minières, élargir les autoroutes sur les terres arables et bétonner les abords du fleuve sont les revers d'un développement aussi imposant.

Une filière déconnectée des besoins

La position de chef de file mondial d'un marché « vert » en pleine croissance peut sembler fructueuse aux premiers abords. Cependant, la filière batterie est loin de correspondre aux promesses avancées par ses instigateur·trices.

Pour le Québec, le Projet Saint-Laurent représente un non-sens économique. Comme pour toute nouvelle filière fondée sur l'innovation technologique en fort besoin de croissance, l'attraction de capitaux à haut risque est nécessaire à son développement. S'intégrer à la compétition internationale du marché de la voiture électrique nécessite que l'État québécois octroie aux multinationales de très généreux incitatifs comme des subventions substantielles, des promesses d'aménagements préalables, une proximité géographique, ainsi qu'un accès à de l'énergie renouvelable, fiable et au rabais. Attirer de « gros joueurs », c'est s'inscrire dans les longues chaînes d'approvisionnement mondiales financiarisées et instables, sans avoir de mainmise sur les décisions ni de réelles garanties de retombées économiques locales. Contrairement à ce que prétend la CAQ, qui s'appuie sur le mythe pourtant largement discrédité du ruissellement de la richesse, investir massivement dans ces multinationales étrangères ne profitera pas à toute la société. D'ailleurs, à l'échelle locale, la filière batterie est complètement déconnectée des réalités économiques québécoises. Elle s'impose dans un marché inadapté et enfreint les bonnes pratiques de développement économique régional [5].

En vérité, le Québec fait face à une importante pénurie de main-d'œuvre, le rendant inapte à combler les milliers d'emplois promis sans mettre en danger les secteurs existants. À cela s'ajoutent le manque de recherche universitaire sur les technologies de la batterie et l'inexistence d'un marché local pour celles-ci, ce qui remet en cause la volonté de développer les expertises québécoises en innovation. D'autre part, depuis les fermetures de grosses industries telles qu'Electrolux, Belgo et Rio Tinto Alcan, les régions concernées sont parvenues à rétablir une certaine vitalité grâce à un processus de diversification économique. L'effet boomtown créé par l'arrivée d'une techno-industrie mondialisée met à risque l'autonomie économique de ces régions. Elle oblige d'importantes dépenses d'adaptation pour les municipalités tout en menaçant la pérennité des PME, le tout sans promesse de stabilité à long terme. Suivre aveuglément ce modèle d'économie extractiviste, mondialisée et dominée par des multinationales étrangères mène ni plus ni moins à un horizon d'aliénation économique.

L'économie d'abord, l'environnement… jamais

Encore une fois, les projets économiques sont privilégiés au détriment des enjeux écologiques. Effectivement, au-delà du manque de considération pour la biodiversité, les aberrations se multiplient lorsqu'on considère les réalités écologiques de la filière batterie. Ses porteur·euses la défendent en invoquant leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, mais il ne faut pas se laisser duper. La réduction des émissions, bien que cruciale, ne reste qu'un seul des facteurs de l'équation environnementale. Loin d'être une solution miracle aux crises écologiques, le développement de l'industrie de la voiture-solo électrique aggrave d'autres enjeux socio-environnementaux et ne fait que déplacer les émissions de carbone dans d'autres pays et secteurs de production.

L'effet de verrou (lock-in) se comprend comme une dépendance pérenne à un sentier, à sens unique, issu de choix technologiques, institutionnels, organisationnels et économiques. Ainsi, en continuant d'investir dans le tout-à-l'automobile, les décideur·euses verrouillent à long terme le maintien du mode de vie de banlieue et de ses répercussions : l'étalement urbain, la bétonisation des terres arables, le définancement des transports collectifs, les dépenses dans les infrastructures autoroutières, la substitution du parc automobile, l'urbanisme tout-à-l'auto et la destruction des écosystèmes. Ces externalités du marché de l'automobile créent aussi leur propre verrou et entravent les autres sentiers possibles, soit le transport collectif, la densification, la décroissance, ou encore l'urbanisme à échelle humaine. Ces verrous justifient aussi d'autres choix écocidaires en donnant carte blanche à une nouvelle industrie extractiviste et automobile spoliatrice. Cette version de la transition énergétique empêche de remettre en question nos modes de production et nos rapports aux territoires. Rappelons qu'aucune technologie ou innovation ne fera de la croissance verte une stratégie viable, ni même « durable ».

Le clientélisme avant la démocratie

Le processus de développement de la filière batterie est, de plus, entaché par des incohérences et des atteintes récurrentes aux procédures démocratiques. Ce phénomène s'illustre notamment par la déconcertante servilité de la CAQ face à l'industrie automobile. Annoncé dans la foulée d'un accord passé sous secret industriel, Northvolt Six est aujourd'hui le plus gros investissement public-privé de l'histoire du Québec. Paradoxalement, le projet ne respecte presque aucune bonne pratique démocratique existante pour encadrer les projets privés de ce type.

Le gouvernement caquiste cumule déjà une longue liste d'irrégularités, entre le boycottage délibéré du Bureau d'audiences publiques pour l'environnement (BAPE), la discréditation publique des inquiétudes citoyennes, les attaques directes contre les journalistes préoccupé·es, la rapidité de la mise en place des travaux préalables et les documents publics lourdement caviardés. Les fonctionnaires du ministère de l'Environnement en sont même arrivé·es à dénoncer la « commande politique » passée par le ministre en négligeant consciemment sa mission « l'instant d'un dossier ». Ces enjeux peuvent se résumer à trois aspects structurants et d'ailleurs récurrents lors de l'implantation d'une nouvelle industrie au Québec [6] : le consensus discret et opaque entre le gouvernement et les entreprises pour accélérer les processus de mise en place, le monopole des entreprises privées sur l'expertise et la mise en œuvre des projets, et enfin l'exclusion des acteur·trices tier·ces (société civile, Premières Nations) dans les décisions qui les concernent. Cette logique de développement économique clientéliste réitère aussi un passé extractiviste et colonial nuisant aux espoirs de réconciliation. En limitant les pouvoirs de l'État, des municipalités, des Premières Nations et des citoyen·nes face à cette techno-industrie puissante et mondialisée, la CAQ trace les contours d'une dystopie libérale.

Les changements climatiques, une occasion d'affaires

Le Projet Saint-Laurent est une hydre capitaliste dont la filière batterie n'est qu'une des têtes. En plus des autres zones d'innovation du Québec, comme la zone DistriQ pour l'informatique quantique et Techtrum pour le numérique, d'autres villes comme Rouyn-Noranda, Longueuil et Rimouski réclament aussi leur ZIQ afin de développer leur industrie. En même temps, le marché de l'hydrogène vert et des bioénergies se développe malgré les avertissements des expert·es sur cette filière. Chacun de ces projets se rapporte à une même idéologie : « faire de la lutte contre les changements climatiques un levier majeur de développement économique et de rayonnement international [7] ». Assimiler l'écologie à la croissance économique reconduit inévitablement l'exploitation du territoire et du vivant. Dans un monde où les ressources sont limitées et en voie d'être épuisées, une prospérité sans croissance devrait, tout au contraire, être au cœur de la transition à effectuer.


[1] Nous pourrions ajouter ici les filières de l'hydrogène vert et des technologies de pointe quantique et numérique.

[2] Pour plus de détails, consulter la cartographie disponible en ligne : Quentin Lehmann, « Projet Saint-Laurent : le Québec comme Batterie de l'Amérique du Nord », Praxis. En ligne : praxis.encommun.io/cn/epwKENV_Fbo4v7WEO6pHIJ48ZYw/

[3] Voir notamment les quatorze revendications du Manifeste pour un avenir énergétique juste et viable, signé par des regroupements de la société civile.
Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.

[4] Ministère des Transports du Québec, « Avantage Saint-Laurent : La vision maritime du Québec », juin 2021.

[5] Voir Frédéric Laurin, « Critique économique du mode de développement de la filière batterie au Québec », Institut de recherche sur les PME, novembre 2023. En ligne : fredericlaurin.com/batteries/.

[6] Marie-José Fortin et Yann Fournis, « Une participation conflictuelle : la trajectoire territoriale des mobilisations contre le gaz de schiste au Québec », Participations, vol. 13, no 3, janvier 2016, p. 119-144.

[7] Gouvernement du Québec, « Plan pour une économie verte 2030 », juin 2023.

Quentin Lehmann est diplômé en sciences politiques et étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans le groupe L'Écothèque et chargé de projet responsable de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.

Illustration : Elisabeth Doyon

Voir en ligne : Revue À bâbord !

28.03.2026 à 16:27

Mali : mise sous tutelle du dernier souffle de la société civile

Serigne Sarr

par Sérigne Sarr, correspondant à Dakar Ils ont dissous les partis politiques. Ils ont muselé la presse. Ils ont jeté des journalistes en prison. Ils ont prolongé leur propre mandat jusqu'en 2030 sans consulter personne. Et maintenant, par décret, le 13 mars 2026, ils s'attaquent au dernier (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

28.03.2026 à 16:25

Nouveau-Brunswick : Au pays d'Irving

Jean Philippe Sapinski

Le discours de la dépendance à l'extractivisme est omniprésent au Nouveau-Brunswick, conséquence directe de la position dominante des entreprises et de la famille Irving. Contre le déni de la crise climatique du gouvernement Higgs et son projet de transition énergétique fondé sur la croissance « verte », le mouvement de contestation populaire doit prendre l'offensive.

Le secteur extractiviste, qui comprend la coupe forestière, la pêche, l'agriculture, l'extraction de gaz de schiste, l'extraction minière et la première transformation du bois d'œuvre et des pâtes et papiers, comptait pour 7 % du PIB provincial et pour 20 % de la valeur des exportations en 2023. À cette extraction directe s'ajoute la raffinerie Irving Oil de Saint-Jean, la plus grande au pays, qui s'inscrit dans le circuit mondialisé de l'extractivisme fossile en traitant plus de 300 000 barils de pétrole par jour, importés en majorité des États-Unis et du Proche-Orient. Cette seule raffinerie compte pour 1 % du PIB provincial et représentait plus de 60 % des exportations du Nouveau-Brunswick en 2023, presque entièrement à destination des États-Unis. Ce sont donc au total plus de 8 % du PIB et 80 % des exportations de la province qui sont directement liées à l'extractivisme (comparativement à 4,4 % du PIB et 40 % des exportations au Québec).

Dans tout État dépendant de l'extractivisme, les entreprises de ce secteur disposent d'un poids politique démesuré. Au Nouveau-Brunswick, c'est la famille Irving qui contrôle la plupart des secteurs extractifs. À partir de la scierie JD Irving fondée à Bouctouche en 1882 par son père James D. Irving (1860-1933), Kenneth C. (KC) Irving (1899-1992) a créé un conglomérat industriel qui est aujourd'hui non seulement le plus gros joueur de l'industrie forestière provinciale, mais aussi l'un des principaux acteurs dans le transport, la construction navale, l'agriculture, la construction, la vente au détail et, jusqu'à récemment, les médias. KC Irving a aussi fondé Irving Oil en 1929, propriétaire de la raffinerie de Saint-Jean et du port en eaux profondes Canaport dans la même ville, en plus d'une autre raffinerie en Irlande et d'un réseau de distribution d'essence, de propane et de mazout dans les provinces maritimes. Troisième élément du Groupe Irving, la compagnie Ocean Capital est active dans le secteur de la construction, du ciment et de l'acier. La famille Irving, avec une richesse estimée à plus de 10 milliards de dollars, figure parmi les plus riches du Canada depuis plusieurs décennies. Jusqu'à récemment, on disait qu'au Nouveau-Brunswick, aucune décision politique d'importance n'allait de l'avant sans son approbation.

Le discours sur le « développement » économique de la province découle directement de cette dépendance à l'industrie extractive, et en particulier des intérêts de la famille Irving. Le premier ministre Blaine Higgs, cadre retraité d'Irving Oil, a partiellement levé le moratoire sur l'exploration et l'extraction de gaz de schiste en 2019, et exprime régulièrement dans les médias son soutien à cette industrie. Plus récemment, le PDG du Conseil économique du Nouveau-Brunswick Gaëtan Thomas faisait aussi la promotion du gaz de schiste en affirmant que l'exportation vers l'Europe augmenterait le revenu moyen, qu'on pourrait offrir de meilleurs services sociaux et que les entreprises de la province deviendraient plus concurrentielles. En 2021, devant un comité de l'Assemblée législative, les représentants de JD Irving justifiaient l'épandage aérien du très nocif glyphosate sur les forêts de la province en insistant sur la dépendance aux exportations pour maintenir le niveau de vie de la population. Ce ne sont là que quelques exemples du discours qui prévaut au Nouveau-Brunswick, qui cantonne la province à sa fonction de réservoir de ressources à extraire et qui renforce sa position périphérique dans l'économie continentale, au bénéfice d'une minorité fortunée.

Résistance à l'extractivisme fossile

Le militantisme du premier ministre Higgs contre la taxe carbone et pour l'expansion de l'extractivisme fossile ne laisse aucun doute quant au déni de la crise climatique de son gouvernement. Or, chaque fois qu'il est question de gaz de schiste ou de terminaux méthaniers, la réaction de la société civile est immédiate, notamment sous forme de lettres ouvertes dans les médias. La résistance populaire à l'extractivisme fossile remonte au début des années 2010, alors que l'opposition au gaz de schiste s'est organisée au sein du Réseau environnemental du Nouveau-Brunswick, puis autour de l'Alliance anti-gaz de schiste du N.-B. Fait marquant de l'histoire militante de la province, les différentes communautés culturelles – Mi'kmaq, Peskotomuhkati, Wolastoquey, francophone et anglophone – ont milité côte à côte de façon continue jusqu'au changement de gouvernement en 2014 et à l'obtention du moratoire qui a suivi. Ce sont ces mêmes réseaux militants qui ont contribué à l'abandon du projet d'oléoduc Énergie Est en 2017, qui visait à transporter le pétrole brut de l'Alberta jusqu'au port Canaport de Saint-Jean pour l'exporter vers l'Europe, et qui se sont aussi opposés activement aux projets de terminaux méthaniers à St-Jean et à Goldboro, en Nouvelle-Écosse.

Quelle transition ?

Grâce à ces mobilisations, le caractère problématique des énergies fossiles est aujourd'hui largement reconnu par le public. Ainsi, même si son discours de déni perdure, le gouvernement provincial propose une stratégie de transition énergétique fondée sur une certaine croissance dite « verte » comme au fédéral : électrification des transports, construction de parcs éoliens privés, développement de petits réacteurs nucléaires à Pointe Lepreau et conversion en 2030 de la centrale au charbon de Belledune à la « biomasse », c'est-à-dire aux granulés de bois. On voit aussi beaucoup d'intérêt pour la soi-disant « économie de l'hydrogène ». Le directeur du Port de Belledune rêve d'utiliser des petits réacteurs nucléaires pour produire de l'hydrogène « vert » (de source non émettrice) sur le site du port en vue de l'exportation.

Mais à qui profitent toutes ces propositions, plus ou moins réalistes, qui perpétuent l'extractivisme ? D'abord à l'industrie minière et aux multinationales qui produisent le cuivre, le lithium, les métaux rares, l'acier et le ciment nécessaires aux éoliennes et à l'électrification. Mais ensuite, localement, à l'élite extractiviste de la province : les granulés de bois sont produits par l'industrie forestière qui mise d'ailleurs sur l'exportation du produit. L'hydrogène, même « vert », s'avère être une stratégie de conversion et de transport de l'énergie utilisée pour produire de l'essence synthétique « carboneutre [1] », évitant ainsi la dévalorisation du capital fossile et la faillite des entreprises qui le contrôlent – dont Irving Oil. Les petits réacteurs nucléaires seraient utilisés pour « décarboner » l'extraction des sables bitumineux. Ainsi, cette transition, dont l'impact climatique pourrait s'avérer grave, s'inscrit pleinement dans la stratégie des grands intérêts extractivistes.

On passe d'un extractivisme à un autre, tout en protégeant les intérêts des puissants. La dynamique centre-périphérie se perpétue : d'une part, le centre doit continuer de croître à tout prix, et d'autre part, on sacrifie les zones périphériques, tant leurs écosystèmes que les personnes qui y vivent. Les bases d'un mouvement socio-environnemental fort ont pourtant déjà été jetées au Nouveau-Brunswick par les luttes contre le gaz de schiste et Énergie Est. Les deux patriarches de la famille Irving, Arthur et Jim, sont décédés en mai et juin de cette année, ce qui ajoute au déclin de la famille qui a déjà vendu ses parts dans Canaport LNG en 2021 et dans sa filiale média Brunswick News en 2022. Aujourd'hui, les rumeurs veulent qu'elle cherche à se départir de la raffinerie de St-Jean. Le contexte est donc propice pour développer un projet de transition écologique réelle, ancrée dans la réalité de l'urgence climatique autant que dans la justice sociale et la souveraineté autochtone, qui poserait une véritable alternative à la transition par en haut qui a cours aujourd'hui.


[1] Le gaz carbonique qu'on capturerait aux sources émettrices est mélangé à l'hydrogène pour reconstituer un hydrocarbure qui puisse circuler dans les infrastructures fossiles existantes.

Jean Philippe Sapinski est professeur à la Maîtrise en études de l'environnement à l'Université de Moncton.

Illustration : Elisabeth Doyon

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