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22.09.2026 à 12:41

Audit citoyen de la dette, annulation de la dette illégitime : deux impensés à gauche

Patrick Saurin

La récente proposition de Jean-Luc Mélenchon de jeter au feu ou de congeler la part de la dette publique détenue par la BCE a eu le mérite de réactiver le débat autour de la dette, notamment du côté des économistes hétérodoxes.

17 septembre | tiré du site du cadtm.org | Photo : Eric Toussaint présente le rapport pour la vérité sur la dette publique au parlement grec le 17 juin 2015. A sa droite, des membres du gouvernement et, sur le perchoir, Zoe Konstantopoulou.
https://www.cadtm.org/Audit-citoyen-de-la-dette-annulation-de-la-dette-illegitime-deux-impenses-a

Mais ce débat a révélé également deux carences du discours de la gauche : l'absence de proposition d'audit citoyen de la dette publique et l'élusion de son corollaire l'annulation de la part illégitime de cette dette. Pour preuve, voici un florilège de quelques textes publiés ces dernières semaines :

  • Le 22 août 2026, Tribune publié par 50 économistes dans Le Nouvel Obs, « “Mettre la dette au frigo” : le débat est celui de notre dépendance aux marchés financiers »,
  • Le 3 septembre 2026, Mathias Thépot : « Annuler la dette publique ne règlera pas le problème de la dette face aux marchés »,
  • Le 4 septembre, Jean-Luc Mélenchon : « La dette sans tabou »,
  • Le 7 septembre 2026, Romaric Godin : « La “crise de la dette” : un récit conservateur à visée répressive »
  • Le 8 septembre, Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat : « Dette publique, débat sur l'annulation et domination de la finance »,
  • Le 11 septembre, dépêche AFP relative aux propos d'Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France : « Effacer la dette serait “illégal, dangereux et inutile”,
  • Frédéric Lordon préconise la sortie de le dette publique des marchés financiers et la restauration d'un équivalent de « circuit du Trésor » de l'après-guerre, mais il n'évoque pas lui non plus l'audit citoyen. Le 31 août 2026, Frédéric Lordon, « Dette : le frigo, l'euro et le plan B »,

Avant de développer mon propos, je tiens à préciser d'emblée que le but de ce papier n'est pas faire la leçon à des économistes et à des politiques en plaçant mon analyse en surplomb de la leur. Mon but est respectueusement et modestement d'attirer leur attention, et dans le même temps celle des lectrices et des lecteurs de Mediapart, sur deux axes de réflexion ignorés, mais qu'il est indispensable à mes yeux de prendre en considération dans une réflexion sur la dette publique. Il s'agit de l'audit citoyen et de l'annulation des dettes publiques illégitimes.

L'audit citoyen : une pratique démocratique associant les citoyennes et les citoyens à l'action politique

Avant toute chose, il est bon de rappeler que la dette publique n'est pas simplement un outil neutre permettant à l'État, une collectivité, un organisme d'administration centrale ou à la Sécurité sociale de financer ses investissements. La dette publique ne se résume pas à cette seule dimension technique car, depuis le XIXe siècle, elle est utilisée comme un instrument de domination et de spoliation partout dans le monde.

Les audits citoyens ne sont pas une vue de l'esprit, de la pure théorie. Rappelons tout d'abord qu'il s'agit d'un droit élémentaire des citoyens et un droit souverain de la nation. La réalisation d'audit de la dette est également une obligation au regard du droit international [1] et, dans certaines situations, au regard du droit européen [2]. En France, deux articles de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen peuvent être invoqués à l'appui du droit à la mise en œuvre d'un audit citoyen :

L'article 13 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

L'article 14 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 déclare que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. »

Ces deux articles autorisent les citoyens à vérifier si toutes les personnes physiques et morales assujetties à l'impôt contribuent en fonction de leurs revenus et s'il n'y a pas des situations dans lesquelles certains contribuables n'acquitteraient pas l'impôt qu'ils devraient, avec pour conséquence une compensation par de la dette publique. Les citoyens sont également en droit de s'assurer que les emprunts ont servi l'intérêt général

L'article 15 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 prévoit que « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration », c'est-à-dire qu'il donne un droit de regard aux citoyens sur l'utilisation de l'argent public et sur la manière dont la dette a été contractée.

Des audits citoyen de la dette publique ont déjà été réalisés. J'en donnerai deux exemples relativement récents.

L'audit de la dette publique de la France réalisée par le CAC en 2014

Le premier concerne la France et remonte à 2014 lorsque le Collectif pour un Audit Citoyen de la dette publique (CAC), composé d'économistes, de syndicalistes et de militants associatifs, s'est penché sur la dette publique de la France pour répondre à quelques questions cruciales, notamment : d'où vient la dette ? A-t-elle été contractée dans l'intérêt général, ou bien au bénéfice de minorités déjà privilégiées ? À l'issue de ses investigations, le CAC a conclu que 59 % de cette dette était illégitime. L'audit a estimé que les cadeaux fiscaux consentis aux plus fortunés avaient représenté 488 milliards d'euros de ponction sur les recettes publiques, tandis que les taux d'intérêt excessifs pratiqués par les banques avaient coûté à l'État 589 milliards d'euros d'intérêts (ce montant comptabilise les seuls intérêts dépassant le taux moyen de 2 % qu'aurait payé l'État sur les 30 années précédant la réalisation de l'audit si les banques avaient pratiqué un taux raisonnable). [3]

Le second exemple nous emmène en Grèce en 2015.

L'audit de la dette publique de la Grèce réalisée par la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque en 2015

En avril 2015, la présidente du parlement grec de l'époque, Zoé Kostantopoulou, met en place la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque dont elle confie la coordination scientifique à Éric Toussaint. La Commission a pour mandat de mener des investigations sur l'origine et l'augmentation de la dette publique, la façon dont cette dette a été contractée et les raisons qui y ont amené, enfin sur l'impact qu'ont eu sur l'économie et la population les conditionnalités attachées à ces contrats. La Commission a également pour mission d'amener à une prise de conscience sur les questions relatives à la dette grecque, tant sur le plan interne qu'au niveau international, de formuler des arguments et de proposer des scénarios relatifs à l'annulation de la dette.

À l'issue de ses investigations, la Commission a démontré que la dette grecque a principalement servi à sauver les banques privées grecques et européennes en leur permettant de réduire leur exposition aux titres publics grecs. Elle a également apporté la preuve que l'ensemble de la dette publique grecque (dettes envers le FMI, la BCE, le Fonds européen de stabilité financière, les prêts bilatéraux et la dette aux créanciers privés) était illégale, illégitime et odieuse. La commission a préconisé la répudiation de la totalité de cette dette.
Malheureusement, cette proposition validée par la présidente du Parlement grec n'a pas été retenue par Alexis Tsipras et Yánis Varoufákis, respectivement Premier ministre et ministre des Finances à l'époque. [4]

L'annulation des dettes illégitimes : une pratique reposant sur le droit et le rapport de force déjà mise en œuvre dans le passé

Le juriste russe Alexander Nahum Sack a été le premier à théoriser la doctrine de la dette odieuse en 1927. Selon lui, si une dette a été contractée contre les intérêts de la Nation, du peuple ou de l'État, et si les créanciers ne peuvent démontrer qu'ils ignoraient l'usage d'une telle dette, celle-ci est réputée odieuse et donc nulle.

La CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, anciennement Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde) a poursuivi la réflexion de Sack et a développé un nouveau cadre et dispositif théoriques autour de quatre types de dettes susceptibles de ne pas être remboursées : la dette illégale (souscrite en violation du droit), la dette illégitime (dette contraire au droit ou dont les conditions sont abusives ou qui n'est pas utilisée au service de la population, par exemple lorsqu'une dette privée est transformée en dette publique sous la pression des créanciers), la dette insoutenable (dette qui peut être légitime mais dont le remboursement ne permet pas à l'État d'assurer ses obligations en matière de droits humains fondamentaux), la dette odieuse (dette souscrite auprès d'un créancier qui savait que celles-ci avait été contractée en violation des principes démocratiques et employée contre les intérêts de la population).

De nombreuses annulations de dette ont été réalisées dans le passé. Cela commence au troisième millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte. Ce mouvement s'est poursuivi. Citons quelques exemples. Au XIXe siècle, en Amérique après la guerre de Sécession, les États du Nord ont répudié les dettes dues aux États du Sud. En 1918, le nouveau gouvernement russe issu de la Révolution a refusé de rembourser les fameux « emprunts russes ». On peut mentionner de nombreux autres pays. En Amérique : le Mexique, le Brésil, la Bolivie, l'Équateur, le Costa Rica, Cuba, le Pérou, l'Argentine, le Paraguay. En Afrique, le Burkina Faso. En Europe, la Pologne, l'Allemagne (en 1953), l'Islande. On peut ajouter également la Turquie.

Si, comme on vient de le voir des audits citoyens et des annulations de dettes publiques sont susceptibles d'être réalisés avec succès, ils ne suffisent pas à eux seuls à remettre en cause l'ordre du capital. Comme l'écrit Éric Toussaint, le porte-parole du CADTM, dans la conclusion de son livre, Le système dette :

« La répudiation des dettes illégitimes ne suffit pas : pour être réellement utile à la société, elle doit faire partie d'un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales qui permettent au pays d'évoluer vers une société libérée des différentes formes d'oppression et d'exploitation. » [5]

Au terme de ce texte, j'invite les responsable politiques, avec le concours des économistes, des citoyennes et des citoyens, de prendre au sérieux les propositions en matière d'audit citoyen et d'annulation de dette illégitime, et d'en faire un élément de leur programme ainsi que de leur action sur le terrain dans le cadre d'une participation démocratique.

Notes

[1] Les principes directeurs des Nations unies relatifs à la dette extérieure et aux droits de l'Homme (A/HRC/20/23), adoptés par le Conseil des droits de l'Homme en juillet 2012, demandent aux États de conduire régulièrement des audits de leur dette publique, en vue d'assurer la transparence, le compte rendu de leur action dans la gestion de leurs ressources, et d'éclairer les décisions d'emprunt à venir.

[2] Le règlement (UE) n° 472/2013 du Parlement européen et du Conseil du 21 mai 2013 enjoint à un État membre soumis à un programme d'ajustement macro-économique de réaliser « un audit complet de ses finances publiques, afin, notamment, d'évaluer les raisons qui ont entraîné l'accumulation de niveaux d'endettement excessifsainsi que de déceler toute irrégularité » (paragraphe 9 de l'article 7).

[3] Le rapport complet est accessible par le lien : https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/que-faire-de-la-dette-un-audit-de-la-dette-publique-de-la-france

[4] Le rapport complet se trouve dans le livre : La Vérité sur la dette grecque, Rapport de la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[5] Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, p. 304.

Auteur.e
Patrick Saurin a été pendant plus de dix ans chargé de clientèle auprès des collectivités publiques au sein des Caisses d'Épargne. Il est porte-parole de Sud Solidaires BPCE, membre du CAC et du CADTM France. Il est l'auteur du livre « Les prêts toxiques : Une affaire d'état ».
Il était membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce, créée le 4 avril 2015.

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22.09.2026 à 12:40

Face à l'IA, dépasser l'impuissance

Paul Bartali

Face à l'IA, le refus moral et le boycott constituent une défaite stratégique. Sortir du purisme pour contester le contrôle politique et social de cette technologie est un impératif

Billet de blog 29 juillet 2026 | Illustration 1Agrandir l'image : Illustration 1 -© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/paul-bartali/blog/290726/face-lia-depasser-limpuissance

Le purisme comme défaite anticipée

Depuis deux ans, l'intelligence artificielle générative s'est imposée dans nos quotidiens en occupant une place de plus en plus conséquente dans les entreprises, les administrations et les universités à un rythme qu'aucune régulation n'a suivi. Une partie de la gauche, à raison, inquiète des dégâts sociaux et écologiques qu'elle produit, en conclut qu'il faut la refuser en bloc. Cela se traduit à travers le boycott, l'objection de conscience ou des appels à l'éradication pure et simple de l'outil. Cette réaction part certes d'une analyse globalement juste, établie à travers différentes critiques matérialistes de l'intelligence artificielle. Elles défont toutes la technologie de son mythe messianique et révèlent sa vraie nature sous le capitalisme tardif.

L'IA s'impose comme une infrastructure destinée à relancer la productivité au service d'un projet de société marchand, autoritaire et écocidaire. Par conséquent, sa « régulation éthique » promue par les géants du secteur n'est jamais qu'une blague concurrentielle. Mais ce constat se retourne contre lui-même dès qu'il conclut sur le rejet absolu ou l'éradication de l'outil. Car l'IA ne s'est pas seulement imposée comme une technologie de plus, elle est devenue le terrain même où se joue la bataille hégémonique de la décennie. Refuser d'y entrer, au nom d'une pureté morale, ne fait pas reculer d'un pouce le capitalisme et les techno-fascistes qui la contrôlent, c'est même leur laisser le champ libre.

Le choc social de l'IA

Ce refus par principe se heurte à une réalité plus grande car l'IA est déjà en train de transformer, de déqualifier et de détruire des emplois à grande échelle. Et pourtant, aucun débat sur sa rentabilité économique ne change quoi que ce soit à ce que vivent concrètement les personnes concernées. Le monde universitaire en offre d'ailleurs un raccourci révélateur, face à un collectif d'enseignants-chercheurs toulousains qui a récemment appelé à un refus par principe d'utiliser l'IA générative, des voix se sont élevées à l'intérieur même de la profession pour rappeler que la quasi-totalité des étudiants s'en servaient déjà et que décréter le tabou sans se former soi-même à l'outil revenait surtout à laisser les plus démunis s'en débrouiller seuls.

C'est ce même arbitrage qui traverse toute la question sociale : un retrait moral qui protège la cohérence de qui le formule, tout en abandonnant ceux qui n'ont pas ce luxe. Le MIT a montré que l'IA générative ne devrait accroître la productivité globale que de 0,05 à 0,07 % par an. Pourtant, les géants du secteur engagent des dépenses titanesques (plus de 800 milliards de dollars en 2026) alimentant une bulle spéculative faite d'engagements hors bilan et de dettes massives. Ce paradoxe dévoile la logique profonde du capitalisme : l'IA n'a pas besoin d'être performante ou soutenable à long terme pour détruire des emplois, aujourd'hui il lui suffit uniquement de servir à remplacer le travail humain à moindre coût.

En France, la vague touche les métiers créatifs (rédacteurs, traducteurs, graphistes,etc.) mais s'attaque aussi de plein fouet aux services publics. Selon Roland Berger, 38 % des emplois de la fonction publique sont exposés à l'IA mais la CFDT évalue à 8 % la part directement automatisable (soit 430 000 postes). Chez France Travail, où l'opérateur prévoit de supprimer 2 300 postes d'ici 2027 tout en multipliant les outils algorithmiques, comme à la CAF ou dans les banques. Le risque de voir des agents dépossédés de leur métier, réduits à de simples superviseurs de systèmes qu'ils ne contrôlent plus est flagrant.

À l'autre bout de la chaîne, cette infrastructure perpétue une division néocoloniale du travail. Au Kenya, plus d'un millier d'annotateurs employés par Sama pour le compte de Meta ont été brutalement licenciés en avril 2026 sur décision unilatérale venue de Californie. Payés 300 dollars par mois pour modérer des contenus violents. Cela illustre le contrôle total du secteur par des donneurs d'ordre américains laissant des salariés à la merci de décisions impériales, sans le moindre pouvoir de négociation collective.

Face à ce choc social, on ne répond pas par une posture basée uniquement sur l'immoralité des algorithmes et du monde qu'ils défendent. Dire aux travailleurs « nous refusons cette technologie », c'est les désarmer stratégiquement. Comme le montre l'analyse de Bernard Friot, l'enjeu n'est pas d'attendre une indemnisation passive de l'Etat qui entérinerait notre inutilité économique. La tâche de la gauche est d'organiser la riposte d'abord sur le terrain de la production en rattachant le salaire à la personne plutôt qu'à l'emploi concurrencé par la machine, puis d'imposer le contrôle direct des travailleurs sur les choix des investissements et l'introduction des algorithmes. L'automatisation ne doit pas signifier précariser mais libérer du temps pour la décision politique, l'organisation du quotidien et la création.

Ne pas rejouer la défaite du Web 2.0

Ce risque de désarmement stratégique n'est pas une hypothèse sortie de nulle part, puisque la gauche l'a déjà vécu, face à l'émergence des plateformes numériques au tournant des années 2010. Facebook, Twitter, YouTube ont été majoritairement désertés par la gauche critique, qui y voyait des dispositifs d'aliénation ne méritant pas qu'on s'y attarde. Les faits donnent une actualité dure à cette défaite, une étude interne menée par Twitter/X en 2022 a montré que les contenus publiés par des élus de droite bénéficiaient d'une amplification algorithmique supérieure à ceux de la gauche. Cet écart s'est encore creusé depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk au point qu'elle est devenue une place centrale des droites radicales mondiales.

En Allemagne, une étude de l'université de Potsdam a montré qu'à l'approche des élections régionales de 2024, les utilisateurs de TikTok étaient exposés en moyenne à neuf contenus favorables à l'AFD par semaine contre un seul pour les autres partis. Ce précédent éclair ce qui se joue aujourd'hui à une échelle supérieure. Car l'IA telle qu'on nous l'impose, n'est pas un simple réseau social de plus mais une mutation anthropotechnique qui porte un projet de société total auquel il faut plus que jamais y faire face.

Contre l'écocide concurrentiel : socialisation

L'argument écologique, souvent brandi en dernier recours pour justifier le refus technologique, mérite le même type de reformulation plutôt qu'un simple constat d'impuissance. Il ne s'agit pas ici de nier le coût matériel de l'IA. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique liée à l'IA et aux centres de données pourrait dépasser 1 000 TWh en 2026, contre 460 TWh en 2022, soit l'équivalent de la consommation totale du Japon, tandis que ces infrastructures ont englouti environ 560 milliards de litres d'eau dans le monde en 2023.

Si la capacité de calcul pose en elle-même des limites physiques et écologiques évidentes, le moteur de son explosion incontrôlée réside avant tout dans la logique d'accumulation et la guerre concurrentielle. Que Google, Microsoft, Amazon, Meta et OpenAI se disputent le même marché conduit chacun à démultiplier ses propres centres de données par crainte de perdre du terrain sur ses rivaux. Cette logique marchande suffit à expliquer pourquoi la sobriété n'entre jamais en compte dans le choix d'implanter une nouvelle infrastructure.

Cette impasse face aux infrastructures lourdes et la légitimité de leur besoin concret n'est pas nouvelle, elle rejoue même un dilemme historique de la gauche quant à la ligne à tenir face aux outils industriels centralisés. On retrouve un enjeu similaire dans les débats sur le nucléaire, nationalisé dès 1945. La production électrique y est longtemps restée un objet de désaccord entre une culture industrielle et étatique portée par le PCF et la CGT à EDF, face à une critique écologiste qui en a fait un symbole à rejeter en bloc, notamment lors des affrontements de Creys-Malville en 1977, où la répression policière a coûté la vie à un manifestant antinucléaire. Sans trancher ce débat sur le fond, ce précédent montre une chose : qualifier de façon monolithique une infrastructure de « mal absolu » plutôt que de se battre pour son contrôle nous prive de toute prise sur sa gestion laissant l'État et l'industrie décider seuls des choix à notre place.

C'est cette leçon qu'une planification démocratique des ressources informatiques doit appliquer à l'IA, à ceci près qu'il devrait ici, commencer par en arracher la propriété aux monopoles privés. Mettre fin à la concurrence marchande réduirait le nombre d'infrastructures physiques nécessaires et réorienterait le calcul vers des besoins collectifs (prévision climatique, recherche médicale, planification énergétique, etc.). Une infrastructure sous contrôle démocratique permet de surcroît d'imposer des exigences écologiques par implantation là où l'énergie décarbonée est disponible, l'application de moratoires sur l'extension du parc privé, etc.

L'empreinte de l'IA n'est donc pas qu'une fatalité inhérente au code qu'elle requiert, elle est également intrinsèquement liée au chaos concurrentiel du capitalisme et s'y attaquer impose la question de la socialisation des infrastructures de calcul plutôt que le fantasme d'une extinction de la technologie.

Constituer un front pluriel et réaliste

Cette socialisation trouve d'ailleurs sa légitimité dans l'histoire même du savoir qu'elle mobilise. L'apprentissage automatique et les grands modèles de langage ne sont pas nés du génie de quelques entrepreneurs de la Silicon Valley : ils reposent sur des décennies de recherche mathématique publique, sur l'accaparement du langage humain et sur le travail invisible du clic mondial. C'est d'ailleurs ce que la thèse de Marx du « general intellect », développée dans les "Grundrisse", permet précisément de penser. Ce savoir accumulé appartient historiquement à la collectivité et le libérer de la cage de la propriété privée est la condition pour en faire un instrument d'émancipation plutôt que d'exploitation et d'oppression.

Prôner malgré tout le désengagement, au nom d'un « There Is No Alternative » inversé, revient à ériger la capture capitaliste actuelle d'une technologie en son essence inaltérable, c'est le mécanisme même du « réalisme capitaliste » que décrivait Mark Fisher. Mener la bataille inverse suppose de ne pas se tromper de méthode. Il serait naïf de croire qu'une réforme progressive des institutions existantes suffira à elle seule, mais il serait tout aussi vain de se replier dans des communautés autonomes en abandonnant l'État aux seuls intérêts privés. Les deux terrains doivent être investis en même temps et non l'un à la place de l'autre.

Le premier terrain d'action est État lui-même. Le considérer comme un bloc monolithique au service exclusif du capital serait une erreur. Comme le soulignait Nicos Poulantzas, l'État est la « condensation matérielle d'un rapport de forces ». Il est en permanence tiraillé entre deux logiques contradictoires. D'un côté, des impératifs sécuritaires qui le poussent à s'allier aux monopoles privés de l'IA ; de l'autre, la nécessité de préserver la paix sociale à travers le droit du travail, la régulation et la recherche publique. Déserter l'État au nom d'une pureté militante revient à laisser ses leviers juridiques et budgétaires au capital, alors qu'ils pourraient servir à briser les monopoles, imposer des normes écologiques strictes et de financer une alternative publique.

Le second terrain puise dans l'imaginaire historique de la commune, dans une veine plus proche de Murray Bookchin. Parce que l'État souffre d'une inertie bureaucratique que la seule lutte institutionnelle ne suffira pas à surmonter. Il lui faut donc opposer des contre-institutions technologiques autonomes véritablement démocratique appliquant la démocratie direct.

Exiger l'éradication pure et simple de l'IA reste au bout du compte, un vœu pieux qui masque un retard stratégique plutôt qu'il ne le comble. La technologie est déjà intégrée aux structures matérielles de notre époque. Il ne reste donc qu'à abandonner le dogmatisme moral pour engager une guerre de position sur plusieurs fronts :

Contre le projet de société que la Silicon Valley technofasciste qui cherche à imposer par ces outils, une société de surveillance où les logiques d'exclusion et de discrimination l'emportent sur toute promesse d'émancipation.
Dans la machine et les salles de classe, en apprenant à se servir de ces outils avec un œil critique plutôt que de décréter le tabou et de porter des revendications concrètes sur ce que l'automatisation transforme dans le travail humain visant à l'émancipation plutôt qu'à la précarisation.

Dans l'État, en mobilisant le droit pour démanteler les monopoles, stopper l'explosion des consommations d'eau et d'électricité puis de soumettre le calcul à une planification écologique stricte.
Dans la commune, enfin, en créant des pôles du numérique autogérés, offrant aux associations et écoles des outils d'IA ouverts, et garantissant la protection réelle des données personnelles en passant par des modèles hébergés sur des serveurs coopératifs à l'échelle municipale, mis au service de la planification écologique locale, des transports publics ou de la redistribution transparente des ressources, par exemple.

C'est en affrontant le système sur son propre terrain et non en se réfugiant dans les marges morales de l'histoire, que la gauche pourra disputer l'hégémonie et construire une véritable alternative crédible.

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22.09.2026 à 12:39

« Taxer les riches ! » : vers une internationale de la justice fiscale ?

Ronald Cameron

La campagne électorale au Québec est bien engagée et malgré que la société bien pensante n'arrête pas de dissuader de taxer les grandes fortunes, Québec solidaire a réussi à mettre la question dans l'actualité et à obtenir des appuis ! Or, s'il est une préoccupation qui se développe au niveau international dans plusieurs pays occidentaux, il s'agit bien de l'accroissement des fortunes et des écarts de richesse.

Tiré d'alter.quebec

De la mauvaise foi

Des médias qui se disent neutres ont rapidement mobilisé leurs journalistes pour défendre l'idée que la proposition d'imposer les grandes fortunes serait inutile, en invoquant l'évasion fiscale. On nous a répété que croire à cette mesure serait vain, car les plus riches trouveront toujours un moyen de contourner les règles. C'est ce qu'on appelle du défaitisme ! La palme d'or revient probablement à Radio Canada et à son journaliste Jean Philippe Hugues, qui conclut, « faits vérifiés », que la mesure ne fonctionnera pas. Jean François Lysée a eu le courage de dire la vérité et est le seul, ces derniers temps, à s'opposer à cette prétendue neutralité.

Il n'est pas normal que les plus riches échappent à leurs obligations fiscales. Ce qui choque profondément la population, c'est de voir augmenter la fortune de façon indécente sans que leurs privilèges soient remis en question.

Une mobilisation internationale pour la taxation des grandes fortunes

Aujourd'hui, il existe un véritable écosystème transnational de mouvements qui militent pour la taxation des grandes fortunes. Ce réseau, qui s'est solidement structuré ces dernières années, rassemble des ONG de justice fiscale, des mouvements sociaux, des syndicats, des organisations écologistes et, plus récemment, des collectifs de millionnaires qui demandent à être davantage imposés.

En voici quelques uns au niveau mondial :

Le Tax Justice Network est sans doute le réseau intellectuel et militant le plus influent au niveau international en matière de justice fiscale. Il se consacre à l'évasion fiscale, aux paradis fiscaux, à la taxation du patrimoine et à la fiscalité des multinationales. Il publie de nombreuses données que les journalistes peuvent exploiter.

Oxfam International est l'une des organisations les plus visibles dans la campagne pour taxer les ultrariches. Ses rapports annuels sur les milliardaires et les inégalités sont souvent cités dans les appels à un impôt mondial sur les grandes fortunes.

Patriotic Millionaires réunit des personnes fortunées qui demandent explicitement que leurs propres impôts augmentent et que la taxation des milliardaires soit beaucoup plus forte. Des branches existent aux États Unis et au Royaume Uni. En juillet 2026, la branche britannique a indiqué que plus de 120 millionnaires avaient demandé au nouveau premier ministre britannique de taxer davantage leur richesse.

France : un important incubateur de mobilisation

Attac France, Oxfam France et 350.org mènent une campagne commune en France. Elles organisent des actions d'interpellation des parlementaires et soutiennent la taxation des ultrariches comme moyen de financer les services publics et la transition écologique.

Oxfam France propose un programme fiscal plus complet : taxe Zucman, ISF climatique, taxation accrue des dividendes, réforme de la taxe sur les transactions financières et taxation des très gros héritages. Selon ses estimations, cinq de ces mesures pourraient générer plus de 69 milliards d'euros.

La France est devenue l'un des principaux laboratoires de cette bataille, notamment autour de la « taxe Zucman », du nom de Gabriel Zucman, un économiste qui a lancé l'idée et qui œuvre en Californie. Il s'agit d'un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d'euros. La taxation des grandes fortunes reste un enjeu politique en France.

Royaume Uni : une coalition sociale assez remarquable

Au Royaume Uni, Tax Justice UK conduit une campagne structurée en faveur d'un prélèvement de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 10 millions de livres. L'organisation estime que cette mesure pourrait rapporter environ 24 milliards de livres par an.

Par ailleurs, une coalition beaucoup plus large s'est formée autour de la même revendication et qui regroupe les réseaux suivants : Tax Justice UK, Oxfam GB, Greenpeace UK, 350.org, Green New Deal Rising, 38 Degrees, Patriotic Millionaires UK et le syndicat Fire Brigades Union, entre autres.

En novembre 2025, cette coalition a remis plus de 575 000 signatures au gouvernement pour demander une taxation accrue des super riches. Le dossier est très actuel : au 7 septembre 2026, la possibilité d'une taxation accrue du patrimoine fait partie du débat autour du prochain budget britannique.

Aux États Unis

Deux organisations jouent un rôle clé.

Americans for Tax Fairness organise des campagnes nationales autour du slogan « Tax the Rich » et collabore avec des syndicats et des groupes progressistes. Sa campagne 2026 relie explicitement la taxation des milliardaires au financement de la santé, de l'éducation et des programmes sociaux.

À cela s'ajoute Patriotic Millionaires, qui attire l'attention parce que ses porte parole sont eux mêmes millionnaires. Le mouvement conteste directement l'idée selon laquelle les personnes fortunées s'opposeraient toujours à une hausse de leur fiscalité.

De nombreuses campagnes locales et étatiques — notamment à New York, en Californie et dans l'État de Washington — mobilisent également beaucoup de gens aux États Unis. Lors des élections à mi mandat en novembre prochain en Californie, l'électorat devra choisir d'adopter ou non une taxe de 5 % sur la richesse des milliardaires. Son adoption pourrait renforcer un mouvement mondial de taxation des gouvernements de l'extrême richesse.

Graphique qui présente l'accroissement de la richesse des 0,001 de la population la mieux nantie des États-Unis face à la moyenne (40 %) ou au moins bien nantie (50%) 1975-2025, source https://realtimeinequality.org via Gabriel Zucman.

Canada et Québec

Au Canada, l'organisation la plus spécialisée est Canadiens pour une fiscalité équitable (Canadians for Tax Fairness). Elle mène une campagne intitulée « Taxons la richesse » et réclame un impôt progressif sur le patrimoine : 1 % au dessus de 10 millions $ ; 2 % au dessus de 50 millions $ ; 3 % au dessus de 100 millions $.

L'organisation estime que cette mesure pourrait rapporter plus de 39 milliards $ la première année. Elle demande aussi une tranche supplémentaire d'impôt sur les revenus supérieurs à un million de dollars, une réforme de l'imposition des gains en capital et une taxation des grandes successions. (Tax Fairness)

Le Québec ne reste pas en retrait. Les déclarations médiatisées de Claire Trottier, milliardaire Québécoise qui a appelé les pouvoirs publics à hausser la taxation des plus riches, ainsi que la récente campagne de la Coalition Main rouge, le manifeste 2026 du Collectif pour un Québec sans pauvreté et la coalition Échec aux paradis fiscaux illustrent les développements récents à ce propos. On doit aussi mentionner le travail d'Attac-Québec, l'Observatoire québécois des inégalités et l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS).

Un mouvement qui commence à converger

Autrefois dispersées, ces campagnes tendent maintenant à se regrouper autour de revendications communes : un impôt annuel sur les très grandes fortunes, un impôt minimum sur les milliardaires, une taxation plus forte des héritages, la suppression des échappatoires fiscales et une imposition des revenus du capital proche de celle du travail. Elles relient aussi trois luttes qui étaient souvent séparées — inégalités sociales, financement des services publics et financement de la transition écologique.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !
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