22.09.2026 à 12:25
Les élections au Brésil : Un enjeu crucial pour freiner l'extrême droite

Le PSOL et la gauche anticapitaliste ont deux défis gigantesques à relever simultanément lors de ces élections : contribuer à la lutte plus large contre la principale expression brésilienne du néofascisme mondial, et construire un pôle de gauche radicale et indépendante.
20 septembre 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/les-elections-au-bresil-un-enjeu-crucial-pour-freiner-lextreme-droite
Donald Trump, chef de file de l'impérialisme hégémonique et leader mondial des mouvements et partis d'extrême droite, est en train de redessiner les relations politiques mondiales, en cherchant à mettre en place des régimes autoritaires et ultralibéraux tant au niveau national qu'international – mais surtout sur ce qu'il considère comme « son » territoire élargi, l'Amérique latine. Il poursuit son offensive guerrière au Moyen-Orient, commencée avec le génocide qu'il a aidé Netanyahu à perpétrer à Gaza, et qui se poursuit aujourd'hui par une nouvelle série d'attaques contre l'Iran, le Liban et de nouveau la Palestine.
Face à l'imminence d'un effondrement climatique, comme le montrent les phénomènes extrêmes du Nord au Sud et d'Est en Ouest, le gouvernement américain fait fi de la plus grande crise environnementale de notre histoire, en encourageant, tant dans la lutte idéologique que dans la pratique politique, le déni antiscientifique. Chaleurs extrêmes, effondrements de glaciers, feux de forêt, ouragans, tornades, cyclones, inondations… les catastrophes résultant du réchauffement climatique provoqué par le capitalisme laissent présager une situation encore pire que celle d'aujourd'hui. Le Brésil, dans ce contexte, court un risque immédiat : il n'est pas prêt à faire face aux effets du super El Niño qui s'annonce dévastateur.
Sur tout le territoire au sud des États-Unis, le gouvernement Trump-Rubio met en œuvre avec succès un sinistre plan de recolonisation, fondé sur des attaques militaires, des menaces d'invasion – comme à Cuba, une fois de plus encerclée et résistant héroïquement –, des chantages économiques et des ingérences peu subtiles dans les processus électoraux de pays souverains. C'est ce qu'il a fait au Honduras, en Argentine et, cette année, en Colombie. Après l'opération d'invasion menée en janvier au Venezuela, et la prise en otage de Nicolás Maduro et Cilia Flores, Trump vient d'officialiser, avec l'aide du gouvernement fantoche de Delcy Rodríguez, le pillage d'une bonne partie du pétrole vénézuélien. Et maintenant, avec l'aide de ses géants de la tech et de sa gigantesque machine de guerre et d'espionnage, il commence à s'ingérer dans le processus électoral brésilien, dans le but explicite de ramener le clan Bolsonaro au pouvoir.
Une élection polarisée
Le Brésil se rend aux urnes en octobre pour ce qui constitue la sixième plus grande élection au monde. Un scrutin qui combine le renouvellement du mandat présidentiel – où Lula affronte le fils Bolsonaro – avec l'élection de centaines de membres des deux chambres du Parlement (l'ensemble des député·es et les deux tiers des sénateur·rices), ainsi que les élections pour le gouvernement des 27 États et de leurs assemblées locales. Un scrutin dont l'issue reste incertaine entre les deux principaux candidats, Flávio Bolsonaro et Lula.
Ces élections seront, sans aucun doute, marquées par les retombées du scandale de la banque Master. La pyramide s'écroule au dernier trimestre 2025 et la banque centrale décrète la liquidation de la banque Master. Le Brésil découvre alors le plus grand scandale financier de son histoire : un trou encore mal évalué, qui dépasserait les 10 milliards d'euros. Daniel Vorcaro est arrêté par la police fédérale.
Dès le début apparaissent des liens d'affaires, de copinage et de corruption, profonds et solides, avec l'extrême droite. Des figures de proue de l'extrême droite, comme le député Nikolas Ferreira (Minas Gerais) ou le sénateur Ciro Nogueira, ont profité des largesses (voyages, hôtels de luxe, argent) de Vorcaro. Le gouverneur bolsonariste Claudio Castro (Rio de Janeiro) a investi les ressources du fonds de retraite des fonctionnaires de l'État dans les fonds gérés par Master. Son collègue de Brasília, Ibaneis Rocha, bolsonariste lui aussi, a investi près de 2 milliards d'euros provenant de la Banque régionale de Brasília.
La cerise sur le gâteau reste l'affaire Dark Horse (L'Outsider), un navet censé conter l'épopée de Jair Bolsonaro. Vorcaro s'était engagé à financer le film à hauteur de 136 millions de réais (plus de 20 millions d'euros), dont la moitié seulement a effectivement été transférée. Les conversations et messages retrouvés sur le téléphone portable de Vorcaro montrent des contacts fréquents, des négociations directes entre Vorcaro et Flávio Bolsonaro, et même une visite de Flávio à Vorcaro la veille de son incarcération.
On trouve donc l'ADN de l'extrême droite à tous les niveaux du scandale. Cela n'empêche pas l'impérialisme et l'extrême droite de vouloir renverser la situation et faire rejaillir la crise Master sur celles et ceux que des couches entières de la population considèrent comme des allié·es de Lula, à commencer par les ministres de la Cour suprême fédérale. Ils sont aidés en cela par le fait que Vorcaro n'a pas limité ses largesses à la seule extrême droite, mais a tenté de coopter tous ceux et toutes celles qui, de près ou de loin, détenaient une parcelle de pouvoir exécutif, législatif, judiciaire ou administratif. Mais surtout, ils peuvent compter sur l'engagement du ministre du STF (Tribunal suprême fédéral) André Mendonça – ex-ministre de la Justice de Bolsonaro – en charge du dossier. Mendonça conduit l'affaire en protégeant ses complices politiques et vise des cibles choisies en fonction de leur proximité supposée avec Lula, en premier lieu un autre ministre du STF, Alexandre de Moraes, cité dans le dossier, considéré comme un allié de Lula et juge du procès des putschistes de janvier 2023 – ce qui donne en plus aux bolsonaristes un goût de revanche.
Une intervention étasunienne continue
Le gouvernement américain agit déjà délibérément contre la souveraineté du Brésil, tout en maintenant le Mexique sous la menace économique et militaire. En plus de droits de douane exorbitants, qui ont taxé à 37,5 % divers produits brésiliens, le Département d'État continue de s'ingérer, notamment en classant le CV et le PCC comme groupes terroristes, et en semant sans cesse le doute sur les élections et les urnes électroniques. L'escalade d'août a notamment consisté à révoquer le visa diplomatique de l'ambassadrice brésilienne à Washington. Trump et Rubio se sont servis de leur subordonné Milei pour s'en prendre au Brésil, à son gouvernement et à la candidature de Lula.
Le véritable enjeu de la bataille électorale, c'est donc la souveraineté du Brésil. Les géants de la tech, comme Palantir de Peter Thiel, font office de force de choc numérique au service du projet d'extrême droite. Une partie de leurs ambitions consiste à mettre en place une expérience techno-fasciste dans les pays de la région — un projet qui bénéficie aussi du soutien enthousiaste de Renan Santos et du parti Missão au Brésil. Une victoire de Flávio Bolsonaro ouvrirait la voie à une offensive coloniale plus large : contrôle des terres, des eaux, des ports et de bien d'autres ressources et infrastructures nationales.
La tentative de déstabilisation de l'élection, en cours depuis quelques semaines – au moment où nous écrivons cet article –, est flagrante, comme on peut le voir dans la récente crise qui secoue le STF. D'un côté, les ramifications tissées par Vorcaro et la banque Master montrent qu'un changement global s'impose dans les relations troubles entre le pouvoir judiciaire et la bourgeoisie. C'est pourquoi il est juste de demander que soit enquêté chacun de ceux qui sont cités dans l'affaire Master — Moraes, Toffoli et Mendonça compris —, tout en promouvant une réforme politique et judiciaire radicale pour abolir les privilèges. André Mendonça teste le terrain pour semer la confusion et créer un écran de fumée autour du scandale Dark Horse, dans une manœuvre pro-Trump destinée à garantir à Flávio les conditions pour se présenter en position de force au second tour.
La bataille politique au sein du STF n'est qu'une manifestation supplémentaire – et l'une des plus graves – du degré de polarisation dans lequel se trouve le pays. La tendance est que les élections deviennent un référendum, où l'on approuve ou rejette Lula, la gauche, les politiques sociales, le régime démocratique bourgeois et la souveraineté même du pays. Une victoire de Bolsonaro fils rendrait le contrôle de l'appareil d'État à l'extrême droite et à Trump, ce qui représenterait un risque d'une ampleur historique pour les libertés démocratiques et les droits socio-économiques acquis ces quarante dernières années. Pour toutes ces raisons, la campagne électorale de 2026 est une bataille stratégique d'envergure régionale et internationale.
Le PSOL et la réélection de Lula
Le Comité national du PSOL a voté à une quasi-unanimité en faveur d'un soutien électoral à Lula, sans pour autant approuver son programme de gouvernement. Cette décision s'est accompagnée d'un débat sur la proposition, portée par une partie du parti, de former une fédération avec le PT — rejetée par 75 % des membres de la direction nationale. À travers ces deux débats distincts, le PSOL a montré qu'il comprenait la nécessité d'un vote tactique essentiel en faveur de la réélection de Lula, sans pour autant confondre le parti avec le projet du PT.
Le PSOL a mis toute son énergie dans la campagne de Lula et a fait de ses candidatures dans les scrutin majoritaires et proportionnels une tribune pour cette victoire indispensable, tout en conservant son indépendance programmatique. Concrètement, par exemple, notre Fondation Lauro Campos et Marielle Franco a choisi, politiquement, de ne pas participer à la rédaction du programme de la coalition que dirige Lula. Nos priorités dans le cadre de la réélection de Lula sont la lutte pour mettre fin au système « 6x1 », la défense de la souveraineté du Brésil face aux attaques de Trump, la défense des droits et de la vie même des femmes contre la misogynie et les féminicides, et la nécessité d'un programme de gouvernement qui tienne compte de la crise climatique — en luttant contre la dévastation causée par l'agro-industrie, l'exploitation minière, l'extraction et l'usage des combustibles fossiles ; en défendant les forêts sur pied, l'agriculture familiale biologique, le caractère de bien commun des rivières, des lacs et des forêts, ainsi qu'une transition énergétique urgente vers l'utilisation exclusive de sources renouvelables.
Le PSOL se tourne vers l'avenir
Le PSOL aborde l'élection la plus importante de son histoire, un moment où se jouent sa cohérence et son avenir : il se bat pour dépasser le seuil électoral1, contribue à endiguer le bolsonarisme et l'extrême droite en aidant à faire réélire Lula, et réaffirme dans le même temps son profil politico-programmatique pour ce que sera l'« après-Lula ». Dans cette voie autonome, le parti a attiré des personnalités de poids comme Manuela D'Ávila, Duda Salabert et Jones Manoel2.
Il faut d'ores et déjà réfléchir à ce que sera le PSOL après octobre, à ses contours et aux défis qui l'attendent. Nous pensons qu'il doit servir de point d'appui aux luttes, en se montrant utile à celles et ceux qui vivent de leur travail. Pour contribuer à rassembler les conflits les plus importants, il devra se mettre au service des mouvements sociaux afin de construire des espaces unitaires, des fronts uniques et des convergences associatives. Il faut combiner la lutte contre l'extrême droite et pour la souveraineté nationale avec la défense des droits des travailleuses et des travailleurs – via les syndicats, sur les lieux de travail comme dans les lieux de vie, pour les salaires, la santé, l'éducation, les crèches – et avec les mobilisations et organisations antiracistes, féministes et LGBTQIA+.
La dernière conférence de mise à jour programmatique, qui a eu lieu en 2025, a été un point de départ pour aligner notre action sur ce qu'il y a de plus vivant dans les luttes pour la civilisation – mais ce n'était qu'un début. Des thèmes comme la crise environnementale et la souveraineté numérique, qui définissent le rôle des mouvements et le nôtre en tant que parti, doivent être abordés avec l'urgence que les temps exigent. Un bon exemple de ce qu'il faudrait généraliser comme pratique est l'élaboration de la plateforme « Lignes directrices programmatiques pour une transition écosocialiste », coordonnée par les fondations du PSOL et du Rede. Ce programme a été élaboré de manière inclusive et participative par des activistes, des expert·es invité·es, des militant·es et des dirigeant·es.
Pour avancer dans cette voie, dans un pays aussi vaste et diversifié que le Brésil, il est essentiel de renouer avec l'esprit pluraliste sur lequel le PSOL a été fondé il y a 22 ans : constituer une convergence entre différents secteurs et traditions de la gauche socialiste brésilienne, au sein d'un parti-front radical et radicalement démocratique, où toutes les tendances ont leur place. Pour jouer un rôle important dans la vague actuelle de nouveaux mouvements de gauche socialiste (comme le DSA américain, Die Linke en Allemagne ou le Parti des travailleurs en Turquie), le parti doit s'affirmer comme présent dans les luttes et au service de celles-ci : un parti militant, démocratique et internationaliste.
Une fois Lula vainqueur – la tâche à laquelle nous nous consacrons pleinement –, nous tracerons une voie programmatique pour l'avenir, sans pour autant négliger la lutte contre le putschisme. C'est maintenant que se joue l'avenir.
Le 20 septembre 2026
Notes
1. En 2026, les partis (ou fédération de partis) qui n'auront pas obtenus 13 élu·es au niveau fédéral n'auront pas accès à un ensemble d'avantages politiques ou matériels, en particulier l'accès aux fonds de financement public des partis politiques.
2. Manuelle D'Ávila est une figure centrale de la vie politique dans l'état du Rio Grande do Sul. En 2018, alors militante du PCdoB, elle a été candidate à la vice-présidence de la République en association avec Fernando Hadda du PT. Elle a rejoint les PSOL en 2026 et sera candidate pour le poste de sénatrice pour la coalition formée dans l'État dont Porto Alegre est la capitale et qui réunit PT, SPOL et PDT.
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22.09.2026 à 12:24
Budgets Lecornu : le ruissellement vers le haut

Dans la rue et au Parlement, nous devons censurer les budgets d'austérité que Lecornu veut nous imposer en prenant sur le financement des urgences sociales et climatiques comme sur nos retraites. Et toujours pas question de toucher aux assistés du CAC 40 !
17 septembre 2026 | L'Hebdo L'Anticapitaliste-814 | Crédit Photo : Charmag
https://lanticapitaliste.org/actualite/economie/budgets-lecornu-le-ruissellement-vers-le-haut
Pas moins de 30 milliards à arracher aux services publics et aux classes populaires, dont 6 milliards sur nos retraites ! Et le gouvernement veut faire adopter ces budgets sans majorité parlementaire, à quelques mois de l'élection présidentielle. Un pari que nous pouvons faire échouer. Comme le dit Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT : « La question du budget, c'est combien de pompiers, combien de Canadairs, combien de soignants, combien d'écoles et de crèches ? » Ajoutons-y la désindexation des retraites, la suppression de l'abattement fiscal de 10 % sur les pensions, le gel du point d'indice des fonctionnaires…
L'Insee a ramené sa prévision de croissance pour 2026 à 0,4 %, le déficit dépassera 5 % et les taux auxquels la France emprunte à dix ans sur les marchés financiers ont franchi les 4 %. Les seules marges de manœuvre que le gouvernement Lecornu envisage, ce sont encore et toujours les attaques contre les plus pauvres, les salariéEs, les retraitéEs, les chômeurEs et les malades. Celles et ceux qui paient déjà la crise et n'en sont pas responsables !
Le Medef et l'armée chouchoutés
Car l'austérité n'est pas pour tout le monde ! Pendant que la Macronie rationne les hôpitaux et les pensions, les budgets militaires vont augmenter de 6,2 milliards d'euros en 2027, au nom de la loi de programmation militaire, qui prévoit une hausse de 36 milliards d'euros sur 2026-2030. Et évidemment, pas question de toucher aux 211 milliards d'aides massives au patronat révélées par le rapport de la commission d'enquête sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises, dont 80 milliards d'exonérations de cotisations sociales ! Macron, c'est le ruissellement vers le haut !
Nos luttes peuvent changer la donne
À la Fête de l'Humanité, LFI, le PCF, les Écologistes et même les représentantEs du PS se sont dits prêts à censurer les budgets Lecornu. Mais Marine Le Pen, devant les parlementaires RN au Touquet, a ouvert la porte à une non-censure en affirmant préférer « un budget imparfait » à une loi spéciale. Sans doute veut-elle rassurer le Medef et la droite sur la « responsabilité » d'un gouvernement Le Pen-Bardella, en demandant elle aussi des « économies » pour rentrer dans les clous des 3 % de déficit — au risque de montrer bien trop tôt à ses électeurEs que, loin de défendre « le peuple », le RN est aussi un parti du capital, qui ne surfe sur les colères populaires que pour les détourner contre les étrangerEs.
Des pompiers aux fonctionnaires, des personnels des hôpitaux aux opposantEs aux pesticides, une série de mobilisations sociales vont marquer la rentrée. Elles doivent converger pour bloquer l'austérité et imposer des réponses à l'urgence écologique. Elles peuvent aussi changer le climat politique, faire que l'espoir change de camp. Le RN n'est pas une fatalité. Cela dépend aujourd'hui de nos luttes : elles doivent être fortes, unitaires, auto-organisées et porteuses d'exigences populaires !
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22.09.2026 à 12:23
Trois mois de manifestations de masse : à qui appartient l'Albanie ?

Depuis fin mai, jour après jour, des Albanais·es manifestent à Tirana contre un complexe touristique de luxe que la fille de Trump, Ivanka, et son gendre, Jared Kushner, prévoient de construire avec un investisseur albanais. Au début, ils n'étaient que quelques centaines de manifestant·es, mais c'est désormais devenu un mouvement de masse.
26 août 2026 | tiré du site de la gauche anticapitaliste
https://www.gaucheanticapitaliste.org/trois-mois-de-manifestations-de-masse-a-qui-appartient-lalbanie/
Parfois, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue – dans un pays qui ne compte que 2,5 millions d'habitant·es. Ce qui a commencé comme une mobilisation contre la dégradation de l'environnement est devenu une remise en cause du système. Le drapeau national albanais et les symboles de l'UÇK flottent au vent aux côtés des drapeaux américains et des flamants roses. Ce dont il est question ici, c'est de la nature, de la corruption, du capitalisme.
Tout a commencé à cause d'un morceau de littoral. Sur l'île de Sazan, Atlantic Incubation Partners LLC, liée à la société d'investissement de Kushner, Affinity Partners, souhaite investir 1,4 milliard d'euros. 4,7 milliards d'euros sont également prévus pour des projets touristiques dans la lagune de Narta, près de Zvërnec. Ces deux zones sont protégées ; on y trouve notamment l'une des plus importantes escales européennes pour les flamants roses et autres oiseaux migrateurs. Elles doivent céder la place à des hôtels, des appartements, des villas et un port de plaisance. Pour le gouvernement de Tirana, il s'agit d'un projet prestigieux : investissements internationaux, tourisme de luxe, emplois, croissance. Pour les opposant·es, c'est un exemple révélateur de la manière dont le gouvernement traite l'Albanie.
Au départ, les manifestant·es réclamaient le retrait des assouplissements de la loi sur les zones protégées, adoptés en 2024 peu après la publication des plans de Kushner. Ils demandaient également l'abrogation de la loi sur les investissements stratégiques, qui permet une accélération du traitement et de l'approbation des projets considérés comme prioritaires. Atlantic Incubation Partners LLC a déjà obtenu le statut d'investisseur stratégique. Mais les projets de Kushner ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Partout dans le pays, des projets permettent, de manière extrêmement opaque, que des terrains abritant des sites historiques et culturels ainsi que des zones protégées sur le plan écologique passent entre les mains d'investisseurs privés, notamment étrangers.
L'île de Zvërnec, dans la lagune de Narta, avec, à l'horizon, l'île de Sazan. © Arbenllapashtica / CC BY 4.0,
« L'Albanie n'est pas à vendre »
Tel est le slogan que scandent soir après soir les foules rassemblées sur la place Skanderbeg, dans le centre-ville, et sur les rues qui mènent au quartier du gouvernement. Elles ne veulent plus être les simples spectatrices d'une évolution dont d'autres décident. Lors des manifestations, ce sont surtout des drapeaux albanais qui flottent, parfois accompagnés de quelques drapeaux de l'UÇK. L'« Ushtria Çlirimtare e Kosovës » (Armée de libération du Kosovo, UÇK) kosovare-albanaise occupe encore aujourd'hui une place importante dans ce qu'on pourrait appeler le « bagage émotionnel » de la conscience nationale albanaise. On voit également parfois des drapeaux américains.
À première vue, cela semble paradoxal : une manifestation contre un projet de luxe américain – et à côté, le drapeau américain… Mais c'est précisément dans cette contradiction que réside tout le sens du mouvement. Elsa Paja a 33 ans ; elle est artiste plasticienne, graphiste et militante. Elle a participé aux manifestations dès le début. Avec d'autres artistes, elle a notamment mis en place un espace où les enfants peuvent dessiner et exprimer ce qu'ils ressentent.
« Lorsqu'on regarde les messages véhiculés par ces dessins, on voit à quel point ce conflit touche même les enfants », explique Paja. Ils dessinent des plages, des flamants roses, des pelleteuses, des clôtures.
La politisation des manifestations a été rapide : une réserve naturelle clôturée, des forces de sécurité qui ont réprimé violemment les manifestant.es à Zvërnec. Les images de cette violence sont devenues virales.
« Nous n'avions plus le droit de fouler notre terre, c'était désormais clair », explique Elsa Paja. Et soudain, la question était de savoir qui avait le droit de décider de l'avenir de ce pays.
Le flamant rose contre les oligarques
Melitian Nezai, un biologiste environnementaliste et militant de 29 ans, s'est lui aussi engagé très tôt dans le mouvement.
« Le symbole de notre révolution, c'est le flamant rose », dit-il. Le flamant rose ne représente ni un parti, ni une nation, ni un dirigeant. Il est le symbole même d'un espace de vie. Ainsi, il devient le point de ralliement d'un mouvement difficile à classer idéologiquement. « Gauche, droite, libéraux, conservateurs : beaucoup de gens y participent », explique Nezai.
Le mouvement a en effet rassemblé une coalition exceptionnellement large, composée notamment d'organisations de gauche, de membres de la communauté LGBTQ+, de militant·es écologistes, de représentant·es des quatre communautés religieuses, de collectifs féministes et, enfin et surtout, de forces conservatrices, nationalistes et de droite. Cela donne parfois lieu à des conflits : ainsi, il n'a pas été possible de brandir un drapeau arc-en-ciel, considérant que cela était sans rapport avec la cause défendue par le mouvement.
Mais les frontières s'estompent aussi. « Les garçons albanais portent désormais du rose, la couleur des flamants roses, et trouvent ça cool », explique Elsa Paja. Ce qui unit les manifestant·es : ils et elles en ont tout simplement assez du gouvernement du Premier ministre Edi Rama, qui se qualifie lui-même de socialiste et dénonce le mouvement comme partie intégrante d'une « guerre hybride » orchestrée de l'extérieur.
Pour Nezai et beaucoup de manifestant·es, le chef de l'opposition (et ancien Premier ministre) Sali Berisha fait lui aussi partie du problème. Il ne s'agit pas de remplacer le gouvernement par le parti d'opposition. Le problème, ce sont les élites corrompues qui contrôlent le système politique.
Le drapeau albanais est omniprésent. On peut aussi voir quelques-uns des emblèmes de l'UÇK.
Mais ils ne constituent pas une preuve d'une implication organisationnelle de l'UÇK. Au contraire : l'organisation des vétérans de l'UÇK a elle-même mis en garde contre l'instrumentalisation de ses symboles à des fins politiques actuelles. Les militant·e·s expliquent la présence des nombreux drapeaux américains par la proximité traditionnelle de nombreux Albanais·es avec les États-Unis. De même, Paja ne dirige pas ses critiques de manière générale contre les investissements étrangers.
« Nous voulons des investissements qui profitent à la population locale, et pas seulement aux oligarques et aux étrangers venus prendre possession de notre pays ».
© Arbenllapashtica / CC BY 4.0
Qui décide de l'utilisation des terres ? Qui décide de l'utilisation des ressources ? Qui en tire les bénéfices ?
Depuis le début des années 1990, ces questions agitent l'Albanie. Après la fin de la « République populaire socialiste d'Albanie » (1944-1990), le pays a été soumis à une thérapie de choc néolibérale. Alors que les institutions d'une démocratie bourgeoise en étaient encore à leurs balbutiements et étaient peu développées, la privatisation s'est déroulée à un rythme effréné et le pays s'est ouvert aux capitaux étrangers. Peu de gens en ont profité, et cela a entraîné d'importants bouleversements sociaux. La majorité des Albanais·es n'avait aucune expérience de l'économie de marché capitaliste et était donc vulnérable à la manipulation. La diffusion fulgurante de la télévision par satellite a fait prendre conscience à une grande partie de la population albanaise de tout ce qui avait vraiment ou supposément été raté en plus de quarante ans d'isolement sous le régime d'Enver Hoxha, alimentant ainsi le désir d'enrichissement rapide. Les systèmes pyramidaux mafieux construits sur des taux d'intérêt exorbitants, dans lesquels des responsables politiques des deux partis étaient impliqués et où une grande partie de la population avait placé ses économies, ont fini par s'effondrer en 1997. L'État a de fait cessé de fonctionner dans certaines régions du pays ; la colère populaire a conduit à l'« insurrection de la loterie », et des affrontements dignes d'une guerre civile ont fait plus d'un millier de morts.
Ce n'est pas le chaos de 1997, mais la thérapie de choc, qualifiée à la légère de « transformation », qui perdure plus ou moins jusqu'à aujourd'hui ; elle est devenue un état permanent. La génération qui manifeste aujourd'hui ne connaît pas le prétendu « socialisme » par expérience personnelle. Mais elle vit avec les conséquences de son effondrement et de la thérapie de choc néolibérale qui a suivi.
Une phase de transition sans fin
« J'ai 29 ans, et cela fait déjà 36 ans que nous sommes plongés dans la transformation. Toute ma vie jusqu'à présent n'est qu'une phase de transition », résume Melitian Nezai.
Personnellement, il s'en sort plutôt bien : il travaille pour une ONG environnementale et gagne plus que le salaire moyen de 630 euros. En revanche, d'autres jeunes de son âge, comme les chauffeurs de taxi, travaillent six jours par semaine, douze heures par jour. Mais le salaire moyen suffit à peine à vivre, avec des prix alimentaires dignes de l'Europe occidentale et des petits appartements qui coûtent encore 400 euros de loyer, même dans les banlieues de Tirana.
C'est pourquoi de nombreux jeunes Albanais et Albanaises quittent le pays. Près de cinq millions vivent aujourd'hui à l'étranger – soit près de deux fois plus qu'en Albanie même. (Ce chiffre inclut toutefois également les Albanais·es des pays voisins, le Kosovo et la Macédoine du Nord, qui représentent à eux seuls près de deux millions de personnes.) Parallèlement, le tourisme albanais est en plein essor. Les plages, les montagnes et les villes historiques attirent de plus en plus de visiteur·ses. Avec le secteur de la construction, le tourisme est aujourd'hui le principal moteur économique.
Pour les manifestant·es, il ne s'agit pas d'une contradiction, mais d'une facette du même problème. « Nous avons l'impression d'être des touristes dans notre propre pays », déclare Elsa Paja. Elle décrit ainsi comment certains lieux, toujours plus aménagés pour les visiteurs et les investisseurs, leur sont désormais étrangers. Et une société dans laquelle les jeunes cherchent leur avenir ailleurs. « Les gens ne sont plus là, ils ne peuvent donc plus faire entendre leur voix », explique Nezai, qui établit ainsi un lien direct entre l'exode et la question du pouvoir politique. Lorsque les jeunes partent, il reste moins de personnes capables de s'opposer aux atteintes portées à leurs régions.
Elsa Paja estime que le capitalisme et le néolibéralisme font clairement partie du problème. « Alors que quelques-uns en profitent, tous les autres sont exclus », explique-t-elle pour décrire la société.
« Des personnes venues d'autres pays arrivent désormais en Albanie pour s'inspirer de ce mouvement », explique Melitian Nezai. Elles s'intéressent à la manière dont la résistance contre les grands projets peut être organisée.
Où en est le mouvement aujourd'hui ?
Drapeaux albanais et flamant rose : ce mouvement semble incarner un patriotisme critique envers le capitalisme, qui défend la souveraineté nationale et réclame l'émancipation sociale. Il s'agit avant tout d'un mouvement anti-corruption, dépourvu de direction claire et porté par la génération Z. Son symbole, le « Jolly Roger », ce drapeau orné d'une tête de mort et d'un chapeau de paille, est omniprésent lors des manifestations. Outre les deux partis établis, rejetés par le mouvement, il existe au moins trois petits partis qui soutiennent les manifestations.
Outre un parti de centre-droit et un parti réformateur il convient surtout de mentionner ici Lëvizja Bashkë (« Mouvement Ensemble ») : Il s'agit d'une force radicale jeune, d'orientation écologique et de gauche, qui s'efforce de nourrir et de faire fond sur les sentiments hostiles à ceux qui tiennent les leviers. Les militant·es de Lëvizja Bashkë ont été présent·es dès le début dans les manifestations, ont consigné les incidents – tels que les actions d'intimidation menées par les forces de sécurité – et les ont rendus publics, ce qui a permis au mouvement de gagner en visibilité au-delà des frontières locales. Elle constitue en quelque sorte la colonne vertébrale organisationnelle du mouvement ; elle aide à coordonner les manifestations, les discours, les banderoles et la communication – sans pour autant se présenter comme la seule direction. Le mouvement réclame de nouvelles élections – Lëvizja Bashkë y trouverait son compte.
Le 14 août 2026
***
À paraître dans Sozialistische Zeitung. Traduit de l'allemand par Pierre Vandevoorde
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