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22.09.2026 à 12:49

Chaque jour, des gens risquent tout pour vivre...

Fredy Linus Bouchen, Stéphanie Garneau

Chaque jour, des gens risquent tout pour vivre dignement.
La moindre des choses, c'est de comprendre pourquoi.

Fredy Linus Bouchen a traversé cinq frontières pour fuir le Cameroun jusqu'en Europe. L a sociologue Stéphanie Garneau étudie les migrations depuis vingt ans. Ensemble, ils unissent témoignage vécu et rigueur analytique pour expliquer pourquoi, chaque jour, des milliers de personnes risquent leur vie aux frontières.

Les médias diffusent quotidiennement des images de personnes migrantes qui tentent de franchir une frontière, parfois au péril de leur vie. Ces images sont réelles, mais elles sont rarement accompagnées d'un contexte qui permette de comprendre pourquoi ces personnes partent, ce qui rend leurs trajets si dangereux, ou ce que ces histoires disent de notre monde. Sans ce contexte, les préjugés s'installent, les peurs grandissent, et la réalité de la migration reste profondément mal comprise.

C'est ce vide que vient combler Migration, frontières, exil. Ensemble, Stéphanie et Fredy offrent ce que ni la recherche seule ni le témoignage seul ne peuvent donner : une compréhension à la fois rigoureuse et profondément ancrée dans le réel de ce que signifie migrer aujourd'hui. Leur livre démonte les idées reçues, explique les mécanismes d'un système injuste, et montre comment les frontières, loin d'être des réalités naturelles, sont des constructions politiques ayant de trop lourdes conséquences humaines.

Cet essai pose aussi des questions que l'on n'ose pas toujours poser : pourquoi certaines personnes peuvent-elles voyager librement alors que d'autres risquent leur vie pour le faire ? Qui profite de ce système ? Et que pouvons-nous faire, comme citoyen·nes, pour que ça change ? Migration, frontières, exil est un livre nécessaire, qui donne aux jeunes lecteur·rices les outils pour démêler le vrai du faux, comprendre les injustices qui structurent nos sociétés et réfléchir à ce qu'un autre monde pourrait être.

Né à Douala, Fredy Linus Bouchen est technicien en programmation et production et responsable de maintenance. Il a risqué sa vie sur les routes migratoires, du Cameroun à l'Europe. En Espagne, il s'est engagé dans la lutte pour la justice migratoire. Il vit au Québec avec sa famille.a risqué sa vie sur les routes migratoires, du Cameroun à l'Europe. Migration, frontières, exil est son premier livre.

Née en Abitibi, Stéphanie Garneau est sociologue et professeure en travail social à l'Université d'Ottawa. Elle effectue des recherches, enseigne et publie sur les enjeux migratoires depuis vingt ans. Migration, frontières, exil est son premier essai jeunesse.

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22.09.2026 à 12:49

Présidentielle 2027 en France : affronter la possibilité du pire

Edwy Plenel

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », affirmait Theodor W. Adorno en 1967 dans une conférence prophétique sur « le nouvel extrémisme de droite ». Sa réédition est une opportune invitation à prendre la mesure du péril, confirmé par le succès récent de l'AfD en Allemagne.

Tiré d' Europe Solidaire Sans Frontières
8 septembre 2026
Par Edwy Plenel

[Préface à la réédition du Nouvel Extrémisme de droite de Theodor W. Adorno dans la collection « Champs » des éditions Flammarion publiée dans Médiapart pour sa portée politique présente.].

Nous avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » : c'est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d'Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l'avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu'impitoyable. « L'Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. »

Le choix par Brecht d'un décor nord-américain n'est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s'en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé. »

Voici donc le ventre fécond, dont l'évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d'être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle.

Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d'où ça sort », suggérait celle qui l'a précédée, chez le même éditeur.

Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D'ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. »

De la genèse du désastre

Bref, l'arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l'idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l'égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n'est jamais une fatalité.

Loin d'une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d'un processus durant lequel, bien avant qu'elle n'advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l'ont accompagnée et facilitée. C'est le sens de ce « résistible » du titre d'Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l'ascension s'était, hélas, révélée irrésistible.

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l'Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n'avait cessé de correspondre.

C'est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d'Adorno, issu d'une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd'hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d'Olivier Mannoni.

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », y affirme d'emblée cette figure de l'école de Francfort. Deux décennies après l'effondrement du régime nazi, Adorno se propose de développer « l'idée que les conditions d'existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ».

Lire ce texte aujourd'hui, à près de soixante années de distance, c'est prendre la mesure du long assoupissement ayant précédé l'évidence qui, désormais, nous alarme et nous accable : cette possibilité du pire dont l'États-Unien Donald Trump, le Russe Vladimir Poutine, l'Israélien Benyamin Nétanyahou, l'Argentin Javier Milei et bien d'autres sont les incarnations.

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure.

Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l'incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d'Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l'oubli, voire l'ignorance de l'ordinaire qui l'avait fait advenir.

Ainsi dévitalisés, comme s'ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s'aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l'époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d'une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles.

Une exigence de ressemblance a servi d'alibi à l'aveuglement : si ce n'est pas tout à fait pareil, s'il n'y a pas de bandes armées comme les sections d'assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c'est qu'il n'y a pas de risque de récidive.

Et c'est ainsi, dans la certitude d'avoir conjuré le danger épidémique d'une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d'actes, d'idéologies et de politiques – notamment sur l'immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible.

Traquer les signaux d'un retour du pire

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure. C'est ce que Theodor W. Adorno n'a cessé de marteler jusqu'à son dernier souffle – il est mort en 1969, deux ans après la conférence de Vienne.

La génération de survivant·es à laquelle il appartenait restait hantée par l'effondrement allemand dont elle avait été témoin et qu'elle n'avait pu empêcher. Comment la barbarie avait-elle pu surgir au cœur de la civilisation ? Pourquoi aucune digue n'avait-elle tenu, jusqu'à permettre le crime contre l'humanité ? Quels ressorts psychologiques ont pu faciliter la perdition de l'homme dans cette haine absolue de l'Autre – le juif en l'espèce –, qui est la négation de sa propre humanité ?

Ces interrogations, loin de congédier le passé, le transforment en vigilance au présent. Dès lors, pour Adorno et ses semblables, ce fut une évidence qu'il fallait traquer les signaux, même les plus faibles, d'un retour du pire. Et les traquer en profondeur, bien au-delà des apparences.

C'est pourquoi il moque ici cette « consolation bourgeoise d'ordre quiétiste » qui se rassure par la dénonciation des provocations de groupes néonazis, sans voir que le mal est plus enfoui, niché dans l'imperfection d'une « démocratie qui ne s'est nulle part concrétisée réellement et entièrement », une démocratie « restée formelle », « pas encore, à ce jour, totalement à la hauteur de l'idée qu'elle se fait d'elle-même ».

Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme.

Marie-Andrée Ricard, philosophe

« Je ne veux pas aborder la question des organisations néonazies, dit-il dans une autre conférence célèbre, de 1959, reprise dans Modèles critiques. Je considère que la survie du national-socialisme à l'intérieur de la démocratie est potentiellement plus menaçante que la survie de tendances fascistes contre la démocratie. » Sous l'intitulé « Que signifie : repenser le passé ? », Adorno y martèle, à l'attention d'un public allemand, sa conviction qu'« on veut se libérer du passé à tort parce que le passé auquel on voudrait échapper est encore très vivant ».

Suivront trois autres conférences qui, toutes, développent ce questionnement : en 1960, autour du « désir autoritaire », dans le prolongement d'une enquête parue en 1950 aux États-Unis sur « la personnalité autoritaire » ; en 1962, sous la forme d'un appel « pour combattre l'antisémitisme aujourd'hui » ; et celle-ci, de 1967, cherchant à cerner « le nouvel extrémisme de droite ».

Elles forment un triptyque cohérent, comme le souligne la philosophe Marie-Andrée Ricard, traductrice de la première d'entre elles : « Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme, ou qui tend à tout le moins vers cet ordre antidémocratique et donc aussi potentiellement totalitaire. »

Avant ces conférences à visées pédagogiques et au point de départ des réflexions qui les inspirent, il y a un ouvrage fondateur, coécrit avec Max Horkheimer (1895-1973) durant la guerre, La Dialectique de la raison. Datée de mai 1944, son introduction le présente comme une « tentative de comprendre pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».

À rebours des philosophies du progrès, dont le temps linéaire n'intègre pas les bifurcations régressives, Horkheimer et Adorno interrogent l'autodestruction des Lumières, cet effondrement de la justice et du droit où peuvent s'abîmer les démocraties.

La première des « Notes et esquisses » placées en annexe de ce livre met en évidence la motivation intime des deux auteurs : une colère jamais éteinte contre tous ces beaux esprits, gorgés de certitudes et installés dans leur confort, matériel ou idéologique, qui n'ont pas voulu voir ou, pis, qui n'ont pas craint la montée du nazisme.

Elle s'intitule « Contre ceux qui ont réponse à tout », et commence ainsi : « L'époque hitlérienne nous a appris entre autres choses qu'il est stupide d'être trop malin. Combien d'arguments bien fondés les Juifs n'ont-ils pas avancés pour montrer que Hitler n'avait guère de chance de prendre le pouvoir à un moment où son ascension était déjà si évidente ! Je me souviens d'une conversation au cours de laquelle un économiste affirmait qu'il était impossible de mettre toute l'Allemagne en uniforme, en donnant comme argument que les intérêts des brasseurs bavarois s'y opposeraient. Puis d'autres personnes bien informées prétendirent que le fascisme était impossible en Occident. Par leur bêtise, ces esprits malins ont pourtant facilité la tâche aux barbares. »

Comprendre ce qui nous est arrivé, afin de mieux résister

À moins d'un an d'une élection présidentielle française qui, en 2027, pourrait offrir le pouvoir à l'extrême droite, comment ne pas lire ces lignes sans penser à nos esprits malins contemporains qui, depuis les premières percées électorales du Front national en 1983-1984, n'ont cessé d'en relativiser le danger ?

Quatre décennies durant lesquelles, sous des présidences de gauche comme de droite, ce risque fut successivement minimisé, instrumentalisé, valorisé, banalisé, cajolé, fréquenté, adoubé… Et voici qu'après trois scrutins présidentiels où l'extrême droite a figuré au second tour (en 2002, 2017 et 2022), elle a le vent en poupe, plus que jamais en position de force tant elle est galvanisée par un contexte international favorable aux nouveaux fascismes.

Mais rien n'est inéluctable : l'histoire n'est jamais écrite par avance et l'improbable peut déjouer les scénarios les plus établis. Aussi importe-t-il de comprendre ce qui nous est collectivement arrivé, afin de mieux résister, faire front et faire face dans l'intelligence de nos manques et de nos faiblesses. C'est toute l'utilité de cet essai de Theodor W. Adorno dont les diagnostics sont autant de prophéties.

D'abord, pose-t-il d'entrée, il y a le capitalisme, sa « tendance toujours dominante à la concentration du capital », sa course infinie à l'avidité et à la prédation, cet « illimitisme » qui fut toujours sa marque, dans un désir d'exploitation sans freins ni bornes du vivant, des hommes comme de la nature, et ce règne absolu de la marchandise qui réifie et déshumanise.

En 1967, alors que le plein-emploi règne encore, que la révolution numérique balbutie à peine et que l'intelligence artificielle relève de la science-fiction, Adorno voit déjà rôder « le spectre du chômage technologique » et advenir ce moment où « même les gens intégrés au processus de production se sentent déjà potentiellement superflus », autrement dit ce temps de déclassement où « ils se considèrent en réalité comme des chômeurs potentiels ».

Quand il arrive à son point de rupture, devenu capitalisme du désastre tant son insatiabilité mène l'humanité dans une impasse, le capital rencontre cette qualité particulière du fascisme d'être, selon Adorno, « une pratique sans concept ». Il veut dire par là d'être une machine de pouvoir, d'un « pouvoir inconditionnel », habile à capter les masses en les unifiant autour d'un « lexique de l'effroi » et d'un « appel à la personnalité autoritaire ». La nouvelle extrême droite, telle que l'entend Adorno, n'a pas besoin d'une « théorie réellement constituée », seule lui importe son adaptabilité à un objectif unique : la conquête, coûte que coûte, sans foi ni loi, du pouvoir.

Bien avant que les discours d'extrême droite gagnent en hégémonie dans la bataille culturelle, Adorno prédisait que ce serait « le domaine dans lequel ils peuvent essayer, et essaieront à coup sûr, et essaieront encore plus de se déchaîner ».

Considérant la propagande « comme le centre, comme la chose elle-même » du fascisme, il anticipait cette dictature des opinions qui, de nos jours, étouffe à feu lent la démocratie des informations, délégitimant les vérités de fait au profit des mensonges que sont les prétendues vérités alternatives – de croyance, de conviction, d'identité, de communauté, de préjugé, etc.

Mieux encore, Adorno anticipe l'avènement – ou plutôt le retour, car ce fut déjà une caractéristique de la modernité réactionnaire des années 1930, documentée par l'historien Jeffrey Herf – de ce techno-fascisme dont les oligarques de la Silicon Valley californienne sont de nos jours les promoteurs et Elon Musk la figure emblématique.

Il évoque ici cette « curieuse unité de système de démence et de perfection technologique » qu'a déployé le nazisme et, ailleurs, souligne combien le fétichisme de la technique est l'un des traits distinctifs de la « personnalité autoritaire », qui la considère comme une fin en soi, où l'objectif recherché justifie tous les moyens, sans aucune limite morale, sans aucun empêchement éthique.

« La question est de savoir qui est le maître, un point c'est tout » : cette réplique de Humpty Dumpty à Alice dans De l'autre côté du miroir (1871), l'œuvre de Lewis Carroll, pourrait résumer le lien qu'Adorno établit entre la psychologie sociale – la « personnalité autoritaire » – et la dynamique politique – le coup de force transgressif – dans la genèse ininterrompue de l'extrême droite.

« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », fait écho Carl Schmitt (1888-1985), ce juriste allemand rallié au nazisme qui théorisa l'état d'exception où s'impose une volonté sans entraves par la désignation d'un ennemi vital. Une stratégie abruptement résumée par l'États-Unien Curtis Yarvin dans un entretien avec Le Grand Continent : « Lorsque vous agissez avec une autorité désinhibée, les choses s'arrangent vite », confie ce cow-boy des « Lumières sombres » trumpistes, connu pour ses propos racistes, esclavagistes et eugénistes.

La démocratie est l'art et l'exigence des limites

À l'inverse, la démocratie est l'art et l'exigence des limites et de la précaution. État de droit, séparation des pouvoirs, droit international, égalité des droits sans distinction de naissance, d'apparence, de croyance : ces principes, aussi brandis que malmenés de nos jours, ne disent pas autre chose que la nécessité d'entraves aux pouvoirs, d'empêchements de leurs abus, de protections des individus, d'autonomie de la société, de respect des oppositions.

Pour les renverser, les fascismes se trouveront toujours de nouveaux boucs émissaires afin de ruiner l'idéal qui fonde cet idéal démocratique, à savoir la proclamation, depuis le XVIIIe siècle, de l'égalité naturelle, ce moteur de toutes les émancipations. Chasse à l'immigré, à l'étranger, au différent, aux minorités, sous toutes latitudes tant l'origine ne protège de rien.

« Il n'y a pas d'habit particulier pour ce moine-là », souligne l'historien états-unien Robert O. Paxton dans Le Fascisme en action (Seuil, 2004), livre écrit sous le choc de la guerre contre le terrorisme qui, après l'attentat du 11-Septembre, ouvrit la voie à la renaissance du fascisme états-unien dont la présidence Trump est l'aboutissement.

Rejoignant l'alarme visionnaire de Theodor W. Adorno, Paxton souligne les « passions mobilisatrices » des actions fascistes dont l'imaginaire défie les forces démocratiques. « On peut définir le fascisme, écrit-il, comme une forme de comportement marqué au coin d'une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté. »

Anticipant l'avènement ravageur du trumpisme, Paxton recommandait de ne pas se contenter de chercher « des répliques exactes » pour découvrir les signes avant-coureurs d'un nouveau cycle fasciste. Pour sa part, il les discernait « dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste ». « Les fascistes, résumait-il, sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »

Nous y sommes. Seule une passion mobilisatrice adverse pourra faire reculer cette ombre qui gagne. C'est la conclusion d'Adorno qui appelle à déployer « la force décisive de la raison », autrement dit à rassembler le plus largement possible dans la défense de l'essentiel. Mais sans illusions ni démagogies, souligne-t-il, c'est-à-dire « en faisant appel à la vérité réellement non idéologique ».

Face aux extrêmes droites, nous dit Adorno, il ne suffit pas de croire que l'on pense politiquement juste. Il faut aussi faire converger et s'efforcer de fédérer toutes les bonnes volontés qui prennent conscience du risque encouru, par-delà les nuances et les divergences qui les traversent ou les opposent.

« La manière dont les choses évolueront, et la responsabilité de leur évolution, c'est de nous qu'elles dépendent en dernière instance », conclut Adorno. Une conclusion qui rejoint la chute d'Arturo Ui :

« Mais vous, levez les yeux, cessez de jacasser
Apprenez donc à voir, et enfin agissez.
»

À nous toutes et tous d'agir ensemble, dans la certitude de la possibilité du pire.

Edwy Plenel

*****

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Présidentielle 2027 en France : affronter la possibilité du pire

Edwy Plenel

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », affirmait Theodor W. Adorno en 1967 dans une conférence prophétique sur « le nouvel extrémisme de droite ». Sa réédition est une opportune invitation à prendre la mesure du péril, confirmé par le succès récent de l'AfD en Allemagne.

Tiré d' Europe Solidaire Sans Frontières
8 septembre 2026
Par Edwy Plenel

[Préface à la réédition du Nouvel Extrémisme de droite de Theodor W. Adorno dans la collection « Champs » des éditions Flammarion publiée dans Médiapart pour sa portée politique présente.].

Nous avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » : c'est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d'Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l'avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu'impitoyable. « L'Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. »

Le choix par Brecht d'un décor nord-américain n'est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s'en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé. »

Voici donc le ventre fécond, dont l'évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d'être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle.

Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d'où ça sort », suggérait celle qui l'a précédée, chez le même éditeur.

Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D'ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. »

De la genèse du désastre

Bref, l'arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l'idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l'égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n'est jamais une fatalité.

Loin d'une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d'un processus durant lequel, bien avant qu'elle n'advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l'ont accompagnée et facilitée. C'est le sens de ce « résistible » du titre d'Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l'ascension s'était, hélas, révélée irrésistible.

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l'Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n'avait cessé de correspondre.

C'est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d'Adorno, issu d'une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd'hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d'Olivier Mannoni.

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », y affirme d'emblée cette figure de l'école de Francfort. Deux décennies après l'effondrement du régime nazi, Adorno se propose de développer « l'idée que les conditions d'existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ».

Lire ce texte aujourd'hui, à près de soixante années de distance, c'est prendre la mesure du long assoupissement ayant précédé l'évidence qui, désormais, nous alarme et nous accable : cette possibilité du pire dont l'États-Unien Donald Trump, le Russe Vladimir Poutine, l'Israélien Benyamin Nétanyahou, l'Argentin Javier Milei et bien d'autres sont les incarnations.

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure.

Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l'incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d'Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l'oubli, voire l'ignorance de l'ordinaire qui l'avait fait advenir.

Ainsi dévitalisés, comme s'ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s'aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l'époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d'une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles.

Une exigence de ressemblance a servi d'alibi à l'aveuglement : si ce n'est pas tout à fait pareil, s'il n'y a pas de bandes armées comme les sections d'assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c'est qu'il n'y a pas de risque de récidive.

Et c'est ainsi, dans la certitude d'avoir conjuré le danger épidémique d'une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d'actes, d'idéologies et de politiques – notamment sur l'immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible.

Traquer les signaux d'un retour du pire

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure. C'est ce que Theodor W. Adorno n'a cessé de marteler jusqu'à son dernier souffle – il est mort en 1969, deux ans après la conférence de Vienne.

La génération de survivant·es à laquelle il appartenait restait hantée par l'effondrement allemand dont elle avait été témoin et qu'elle n'avait pu empêcher. Comment la barbarie avait-elle pu surgir au cœur de la civilisation ? Pourquoi aucune digue n'avait-elle tenu, jusqu'à permettre le crime contre l'humanité ? Quels ressorts psychologiques ont pu faciliter la perdition de l'homme dans cette haine absolue de l'Autre – le juif en l'espèce –, qui est la négation de sa propre humanité ?

Ces interrogations, loin de congédier le passé, le transforment en vigilance au présent. Dès lors, pour Adorno et ses semblables, ce fut une évidence qu'il fallait traquer les signaux, même les plus faibles, d'un retour du pire. Et les traquer en profondeur, bien au-delà des apparences.

C'est pourquoi il moque ici cette « consolation bourgeoise d'ordre quiétiste » qui se rassure par la dénonciation des provocations de groupes néonazis, sans voir que le mal est plus enfoui, niché dans l'imperfection d'une « démocratie qui ne s'est nulle part concrétisée réellement et entièrement », une démocratie « restée formelle », « pas encore, à ce jour, totalement à la hauteur de l'idée qu'elle se fait d'elle-même ».

Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme.

Marie-Andrée Ricard, philosophe

« Je ne veux pas aborder la question des organisations néonazies, dit-il dans une autre conférence célèbre, de 1959, reprise dans Modèles critiques. Je considère que la survie du national-socialisme à l'intérieur de la démocratie est potentiellement plus menaçante que la survie de tendances fascistes contre la démocratie. » Sous l'intitulé « Que signifie : repenser le passé ? », Adorno y martèle, à l'attention d'un public allemand, sa conviction qu'« on veut se libérer du passé à tort parce que le passé auquel on voudrait échapper est encore très vivant ».

Suivront trois autres conférences qui, toutes, développent ce questionnement : en 1960, autour du « désir autoritaire », dans le prolongement d'une enquête parue en 1950 aux États-Unis sur « la personnalité autoritaire » ; en 1962, sous la forme d'un appel « pour combattre l'antisémitisme aujourd'hui » ; et celle-ci, de 1967, cherchant à cerner « le nouvel extrémisme de droite ».

Elles forment un triptyque cohérent, comme le souligne la philosophe Marie-Andrée Ricard, traductrice de la première d'entre elles : « Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme, ou qui tend à tout le moins vers cet ordre antidémocratique et donc aussi potentiellement totalitaire. »

Avant ces conférences à visées pédagogiques et au point de départ des réflexions qui les inspirent, il y a un ouvrage fondateur, coécrit avec Max Horkheimer (1895-1973) durant la guerre, La Dialectique de la raison. Datée de mai 1944, son introduction le présente comme une « tentative de comprendre pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».

À rebours des philosophies du progrès, dont le temps linéaire n'intègre pas les bifurcations régressives, Horkheimer et Adorno interrogent l'autodestruction des Lumières, cet effondrement de la justice et du droit où peuvent s'abîmer les démocraties.

La première des « Notes et esquisses » placées en annexe de ce livre met en évidence la motivation intime des deux auteurs : une colère jamais éteinte contre tous ces beaux esprits, gorgés de certitudes et installés dans leur confort, matériel ou idéologique, qui n'ont pas voulu voir ou, pis, qui n'ont pas craint la montée du nazisme.

Elle s'intitule « Contre ceux qui ont réponse à tout », et commence ainsi : « L'époque hitlérienne nous a appris entre autres choses qu'il est stupide d'être trop malin. Combien d'arguments bien fondés les Juifs n'ont-ils pas avancés pour montrer que Hitler n'avait guère de chance de prendre le pouvoir à un moment où son ascension était déjà si évidente ! Je me souviens d'une conversation au cours de laquelle un économiste affirmait qu'il était impossible de mettre toute l'Allemagne en uniforme, en donnant comme argument que les intérêts des brasseurs bavarois s'y opposeraient. Puis d'autres personnes bien informées prétendirent que le fascisme était impossible en Occident. Par leur bêtise, ces esprits malins ont pourtant facilité la tâche aux barbares. »

Comprendre ce qui nous est arrivé, afin de mieux résister

À moins d'un an d'une élection présidentielle française qui, en 2027, pourrait offrir le pouvoir à l'extrême droite, comment ne pas lire ces lignes sans penser à nos esprits malins contemporains qui, depuis les premières percées électorales du Front national en 1983-1984, n'ont cessé d'en relativiser le danger ?

Quatre décennies durant lesquelles, sous des présidences de gauche comme de droite, ce risque fut successivement minimisé, instrumentalisé, valorisé, banalisé, cajolé, fréquenté, adoubé… Et voici qu'après trois scrutins présidentiels où l'extrême droite a figuré au second tour (en 2002, 2017 et 2022), elle a le vent en poupe, plus que jamais en position de force tant elle est galvanisée par un contexte international favorable aux nouveaux fascismes.

Mais rien n'est inéluctable : l'histoire n'est jamais écrite par avance et l'improbable peut déjouer les scénarios les plus établis. Aussi importe-t-il de comprendre ce qui nous est collectivement arrivé, afin de mieux résister, faire front et faire face dans l'intelligence de nos manques et de nos faiblesses. C'est toute l'utilité de cet essai de Theodor W. Adorno dont les diagnostics sont autant de prophéties.

D'abord, pose-t-il d'entrée, il y a le capitalisme, sa « tendance toujours dominante à la concentration du capital », sa course infinie à l'avidité et à la prédation, cet « illimitisme » qui fut toujours sa marque, dans un désir d'exploitation sans freins ni bornes du vivant, des hommes comme de la nature, et ce règne absolu de la marchandise qui réifie et déshumanise.

En 1967, alors que le plein-emploi règne encore, que la révolution numérique balbutie à peine et que l'intelligence artificielle relève de la science-fiction, Adorno voit déjà rôder « le spectre du chômage technologique » et advenir ce moment où « même les gens intégrés au processus de production se sentent déjà potentiellement superflus », autrement dit ce temps de déclassement où « ils se considèrent en réalité comme des chômeurs potentiels ».

Quand il arrive à son point de rupture, devenu capitalisme du désastre tant son insatiabilité mène l'humanité dans une impasse, le capital rencontre cette qualité particulière du fascisme d'être, selon Adorno, « une pratique sans concept ». Il veut dire par là d'être une machine de pouvoir, d'un « pouvoir inconditionnel », habile à capter les masses en les unifiant autour d'un « lexique de l'effroi » et d'un « appel à la personnalité autoritaire ». La nouvelle extrême droite, telle que l'entend Adorno, n'a pas besoin d'une « théorie réellement constituée », seule lui importe son adaptabilité à un objectif unique : la conquête, coûte que coûte, sans foi ni loi, du pouvoir.

Bien avant que les discours d'extrême droite gagnent en hégémonie dans la bataille culturelle, Adorno prédisait que ce serait « le domaine dans lequel ils peuvent essayer, et essaieront à coup sûr, et essaieront encore plus de se déchaîner ».

Considérant la propagande « comme le centre, comme la chose elle-même » du fascisme, il anticipait cette dictature des opinions qui, de nos jours, étouffe à feu lent la démocratie des informations, délégitimant les vérités de fait au profit des mensonges que sont les prétendues vérités alternatives – de croyance, de conviction, d'identité, de communauté, de préjugé, etc.

Mieux encore, Adorno anticipe l'avènement – ou plutôt le retour, car ce fut déjà une caractéristique de la modernité réactionnaire des années 1930, documentée par l'historien Jeffrey Herf – de ce techno-fascisme dont les oligarques de la Silicon Valley californienne sont de nos jours les promoteurs et Elon Musk la figure emblématique.

Il évoque ici cette « curieuse unité de système de démence et de perfection technologique » qu'a déployé le nazisme et, ailleurs, souligne combien le fétichisme de la technique est l'un des traits distinctifs de la « personnalité autoritaire », qui la considère comme une fin en soi, où l'objectif recherché justifie tous les moyens, sans aucune limite morale, sans aucun empêchement éthique.

« La question est de savoir qui est le maître, un point c'est tout » : cette réplique de Humpty Dumpty à Alice dans De l'autre côté du miroir (1871), l'œuvre de Lewis Carroll, pourrait résumer le lien qu'Adorno établit entre la psychologie sociale – la « personnalité autoritaire » – et la dynamique politique – le coup de force transgressif – dans la genèse ininterrompue de l'extrême droite.

« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », fait écho Carl Schmitt (1888-1985), ce juriste allemand rallié au nazisme qui théorisa l'état d'exception où s'impose une volonté sans entraves par la désignation d'un ennemi vital. Une stratégie abruptement résumée par l'États-Unien Curtis Yarvin dans un entretien avec Le Grand Continent : « Lorsque vous agissez avec une autorité désinhibée, les choses s'arrangent vite », confie ce cow-boy des « Lumières sombres » trumpistes, connu pour ses propos racistes, esclavagistes et eugénistes.

La démocratie est l'art et l'exigence des limites

À l'inverse, la démocratie est l'art et l'exigence des limites et de la précaution. État de droit, séparation des pouvoirs, droit international, égalité des droits sans distinction de naissance, d'apparence, de croyance : ces principes, aussi brandis que malmenés de nos jours, ne disent pas autre chose que la nécessité d'entraves aux pouvoirs, d'empêchements de leurs abus, de protections des individus, d'autonomie de la société, de respect des oppositions.

Pour les renverser, les fascismes se trouveront toujours de nouveaux boucs émissaires afin de ruiner l'idéal qui fonde cet idéal démocratique, à savoir la proclamation, depuis le XVIIIe siècle, de l'égalité naturelle, ce moteur de toutes les émancipations. Chasse à l'immigré, à l'étranger, au différent, aux minorités, sous toutes latitudes tant l'origine ne protège de rien.

« Il n'y a pas d'habit particulier pour ce moine-là », souligne l'historien états-unien Robert O. Paxton dans Le Fascisme en action (Seuil, 2004), livre écrit sous le choc de la guerre contre le terrorisme qui, après l'attentat du 11-Septembre, ouvrit la voie à la renaissance du fascisme états-unien dont la présidence Trump est l'aboutissement.

Rejoignant l'alarme visionnaire de Theodor W. Adorno, Paxton souligne les « passions mobilisatrices » des actions fascistes dont l'imaginaire défie les forces démocratiques. « On peut définir le fascisme, écrit-il, comme une forme de comportement marqué au coin d'une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté. »

Anticipant l'avènement ravageur du trumpisme, Paxton recommandait de ne pas se contenter de chercher « des répliques exactes » pour découvrir les signes avant-coureurs d'un nouveau cycle fasciste. Pour sa part, il les discernait « dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste ». « Les fascistes, résumait-il, sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »

Nous y sommes. Seule une passion mobilisatrice adverse pourra faire reculer cette ombre qui gagne. C'est la conclusion d'Adorno qui appelle à déployer « la force décisive de la raison », autrement dit à rassembler le plus largement possible dans la défense de l'essentiel. Mais sans illusions ni démagogies, souligne-t-il, c'est-à-dire « en faisant appel à la vérité réellement non idéologique ».

Face aux extrêmes droites, nous dit Adorno, il ne suffit pas de croire que l'on pense politiquement juste. Il faut aussi faire converger et s'efforcer de fédérer toutes les bonnes volontés qui prennent conscience du risque encouru, par-delà les nuances et les divergences qui les traversent ou les opposent.

« La manière dont les choses évolueront, et la responsabilité de leur évolution, c'est de nous qu'elles dépendent en dernière instance », conclut Adorno. Une conclusion qui rejoint la chute d'Arturo Ui :

« Mais vous, levez les yeux, cessez de jacasser
Apprenez donc à voir, et enfin agissez.
»

À nous toutes et tous d'agir ensemble, dans la certitude de la possibilité du pire.

Edwy Plenel

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22.09.2026 à 12:49

« Les femmes du Liban-Sud sont aussi les gardiennes de la terre, de la culture et de la mémoire »

Amélie David, Assil Fares, Francesca El Asmar

Assil Fares et Francesca El Asmar, deux chercheuses libanaises, cosignent le livre All That We Carry : A Collection of Life Stories by Women from South Lebanon. Ce recueil est le fruit de plusieurs mois de travail où les deux femmes ont écouté les histoires de huit femmes originaires du Liban-Sud entre 2024 et 2025. Le livre a été publié quelques jours avant la nouvelle escalade meurtrière qui frappe le Liban, depuis le 2 mars dernier, et qui a tué plus de 4000 personnes, plus de 16 000 blessés et forcé à l'exil plus d'un million de personnes au plus fort de la guerre, dont de nombreuses femmes.

Tiré du journal d'Alter.quebec Photo :Assil Fares et Francesca El Asmar, autrices @ crédit photo Améie David

Par Amélie David -10 septembre 2026

JDA : Pourquoi avoir consacré un livre aux récits de femmes du Liban-Sud ?

Assil Fares : L'idée est née d'une conversation entre nous, après la première guerre et le premier cessez-le-feu. [NDLR La guerre au Liban a commencé en octobre 2023, après l'ouverture par le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d'une puissante milice, d'un front de soutien au Hamas, dans la foulée des attaques du 7 octobre à Gaza. En réponse, l'armée israélienne a d'abord concentré ses attaques sur le sud du Liban, jusqu'à l'attaque des bipers en septembre 2024, où tout le pays a été bombardé. Un premier cessez-le-feu est entré en vigueur le 27 novembre 2024, mais il a été régulièrement violé par l'armée israélienne, jusqu'à cette nouvelle escalade militaire le 2 mars dernier. Depuis, plusieurs cessez-le-feu ont été annoncés, mais les attaques se poursuivent dans le sud du Liban].

Nous avons évidemment parlé du deuil, de la douleur, de la colère que nous ressentions. Nous sommes toutes les deux féministes et nous avons aussi commencé à parler de notre rapport au Liban-Sud et des femmes de nos vies. Nous nous sommes rendu compte que les récits sur le Sud sont très souvent centrés sur les événements politiques, la guerre, l'occupation, les affrontements. La vie quotidienne, les expériences ordinaires et, surtout, le rôle des femmes sont beaucoup moins présents. Nous avons alors pensé qu'il fallait documenter ces histoires et laisser les femmes écrire leurs propres récits.

Francesca El Asmar : Il y avait aussi une autre forme d'effacement qui nous préoccupait : celle du patrimoine. Les villages et les villes du Sud voient leur paysage et leur patrimoine disparaître, tout comme leurs récits. En tant que femmes, nous connaissons intimement ce phénomène d'effacement de l'histoire. Nous avons donc voulu documenter les vies, les expériences et les histoires des femmes, mais aussi leur contribution à l'histoire des villages, à notre culture, notre langue, notre cuisine ou encore nos chansons.

JDA : Vous avez recueilli les récits de huit femmes. Que racontent-ils du Liban-Sud ?

Assil Fares : Il est important de préciser que ces huit récits ne prétendent pas représenter toutes les expériences des femmes du Sud. Ils sont plutôt une invitation à commencer à écouter les histoires qui nous entourent et à les préserver. Nous voulions aussi préserver ce qui est rarement documenté : la culture, l'écologie, la langue, les dialectes. Les femmes viennent de villages différents et nous avons essayé de conserver autant que possible leur manière de parler. Ces éléments font partie de la mémoire collective et de l'identité collective.

JDA : Vous parlez aussi de plantes, d'arbres, de chansons ou de dialectes. Pourquoi cette attention à ces détails ?

Francesca El Asmar : Notre volonté est de donner une image plus complète et plus nuancée du Sud. Les récits ne portent pas uniquement sur des événements historiques. Ils parlent aussi des plantes et des arbres qui poussent ou poussaient dans la région, des chansons, des mots et des accents, de l'apparence des villages. L'un des récits revient par exemple sur Saïda [NDLR Ville moyenne du sud du Liban] avant la construction de l'autoroute et sur ce qu'est devenue la ville depuis. Ces détails sont importants parce qu'ils sont parfois les seules traces qui restent d'un lieu ou d'une époque. Ils permettent aussi de préserver une mémoire qui n'est pas forcément conservée dans les archives officielles.

JDA : Pourquoi était-il important d'adopter une méthodologie féministe, et pas seulement de recueillir des témoignages de femmes ?

Assil Fares : Nous pensons que la production de connaissances n'est jamais neutre. Elle est politique. Depuis toujours, certaines connaissances sont considérées comme légitimes et dignes d'être documentées, tandis que d'autres sont ignorées. Nous voulions utiliser notre travail pour affirmer nos propres valeurs et notre vision féministe. Nous sommes aussi attachées à une approche intersectionnelle : les différentes formes d'oppression se croisent et influencent les vies. Le féminisme n'est donc pas simplement le fait de parler des femmes. C'est aussi réfléchir aux systèmes qui structurent leurs expériences.

Francesca El Asmar : Nous appliquons ces principes dans notre travail en général. Nous sommes attachées à l'idée d'un avenir plus féministe et plus juste. Pour nous, produire des connaissances peut aussi être une manière de reprendre du pouvoir et de résister.

JDA : Quelle place occupe la résistance dans ces récits ?

Francesca El Asmar : Nous voulions justement élargir ce que l'on entend par « résistance ». Dans l'histoire, les femmes sont souvent soit complètement absentes, soit réduites à un événement spectaculaire qui aurait marqué leur vie. Nous voulions montrer leur travail quotidien, leur résistance quotidienne, leur manière de contribuer à faire et à préserver l'histoire. Cela peut être une femme qui refuse de quitter sa maison jusqu'au dernier moment, une autre qui continue à préparer un plat traditionnel, à transmettre une coutume ou à prendre soin de sa famille. Ces gestes sont souvent invisibilisés, alors qu'ils permettent aussi à une société de continuer à vivre.

Assil Fares : La résistance a aussi été largement associée aux groupes armés. On parle beaucoup moins des formes quotidiennes de résistance : maintenir une famille, préserver une terre, transmettre une culture, faire fonctionner la vie malgré la guerre, le patriarcat, le colonialisme ou la marginalisation. Les femmes jouent un rôle immense dans cette continuité de la vie au Sud.

JDA : La guerre est-elle, pour vous, une expérience particulièrement genrée ?

Assil Fares : Absolument. La guerre est patriarcale en elle-même, mais ce qui nous intéresse surtout, c'est la manière dont plusieurs systèmes d'oppression se combinent. Pendant une guerre, le colonialisme, l'occupation, le patriarcat et les inégalités existantes peuvent agir ensemble et intensifier la violence qui pèse déjà sur certaines populations.

Francesca El Asmar : Les femmes sont disproportionnellement touchées par les guerres. Et, dans les conflits, les corps des femmes deviennent souvent des lieux de contrôle et de pouvoir. On retrouve aussi cette idée très ancienne qui associe le corps des femmes, leur honneur, à celui de la nation. Certains récits du livre montrent d'ailleurs comment l'occupation israélienne a influencé les comportements et les identités des femmes. Par exemple, Manife [NDLR Une des femmes qui racontent son histoire] raconte que certaines femmes ont commencé à porter le voile après la première occupation israélienne, notamment par peur des violences. Mais ce geste pouvait aussi être une manière d'affirmer leur identité et leur existence.

JDA : Dans votre livre, avez-vous souhaité éviter une vision romantique du Liban-Sud ?

Francesca El Asmar : Oui. Nous aimons profondément le Sud et nous voulons le protéger et le préserver. Mais cela ne signifie pas qu'il faut effacer les difficultés, les contradictions ou les systèmes d'oppression qui existent dans cette région. Certaines histoires parlent du patriarcat et des normes imposées aux femmes selon les générations. Les récits évoquent aussi, de manière plus implicite, les différences de classe. Pour nous, appartenir à un lieu ne signifie pas le considérer comme parfait. C'est pouvoir l'aimer, reconnaître ses problèmes et vouloir contribuer à le rendre meilleur et plus juste.

JDA : Votre livre a été publié au moment où la guerre reprenait. Comment avez-vous vécu ce télescopage entre le projet et la réalité ?

Assil Fares : Nous l'avons mis de côté pendant un moment, parce que j'étais très affectée par la situation. Francesca m'a encouragée à poursuivre. Mais cela a aussi donné au livre une résonance différente. Nous avions commencé ce travail pour préserver des récits dans un contexte de guerre. Puis, au moment où le livre sortait, la guerre recommençait.

JDA : Qu'aimeriez-vous faire maintenant ?

Assil Fares : Nous avons toujours considéré ce livre comme un début, pas comme une conclusion. Nous aimerions recueillir beaucoup plus de récits, dans d'autres régions du Liban et dans la région. Notre idée est de créer une sorte d'archive vivante des histoires, des expériences et des vies qui restent souvent inconnues.

Francesca El Asmar : Nous aimerions aussi explorer d'autres formats, notamment le multimédia, la photographie ou le documentaire, même si ce n'est pas notre domaine d'expertise. Nous avons déjà les voix enregistrées des femmes, leurs cartes et leurs récits. Nous sommes ouvertes à des collaborations pour prolonger le projet. Notre objectif reste le même : documenter les histoires des femmes et faire de cette pratique une véritable méthode de travail, qui puisse être reproduite ailleurs, au Liban, dans la région et au-delà.

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22.09.2026 à 12:48

Comptes rendus de lecture du mardi 22 septembre 2026

Bruno Marquis

Gouvernance
Alain Deneault

Même s'il gagnerait à être quelque peu vulgarisé, « Gouvernance » est un autre de ces bons bouquins d'Alain Deneault que l'on se doit de lire. J'ai aussi lu de nombreux autres livres de ce brillant essayiste, dont le fameux « Noir Canada » (avec Delphine Abadie et William Sacher), « Offshore », « Faire l'économie de la haine » et « Paradis sous terre » (avec William Sacher)...

Un extrait :

On feint de penser sous le vocable de la gouvernance des modalités pour lesquelles un vivre-ensemble serait possible... précisément sur un mode qui contredit cette possibilité. La gouvernance désigne ce qu'il reste d'envie de partage dans le contexte de la privatisation économique. Le collectif à l'état de fantasme. Un mirage. Car la privatisation du bien public ne procède de rien d'autre que de la privation.

Une ville en flammes
Raymond Ouimet

J'ai lu ce livre d'une traite. « Une ville en flammes », qui relate l'histoire de Hull à travers ses incendies, est un livre incontournable pour tous ceux et celles qui aiment l'histoire - et particulièrement l'histoire de l'Outaouais. J'ai lu plusieurs autres bouquins de cet excellent historien de la région qui porte chaque fois un regard honnête et sans complaisance sur les événements et les gens qui ont fait notre histoire. Ce bouquin, écrit il y a près de vingt ans et qui a été suivi d'une foule d'autres bons bouquins, est un livre qui ne vieillit pas. Je vous souhaite vraiment de mettre la main sur ce bouquin. Vous allez l'aimer.

Extrait :

Au même moment, Derouin fermait la porte de son étable et Joseph Cloutier puisait de l'eau dans son puits. Alors, une explosion assourdissante de produisit... Norbert Martin et son contremaître furent catapultés dans les airs et retombèrent lourdement sur le sol, 15 mètres plus loin. Martin mourut sur le coup. Séguin chez lui deux heures plus tard. Des pierres furent projetées à la vitesse de boulets de canon dans toutes les directions. L'une qui arracha la moitié gauche de la tête d'Honoré Larouche le tua instantanément. Une volée de petits cailloux transperça le crâne d'Eugène Barbeau en plusieurs endroits, comme des balles de fusil. Des pierres cassèrent le bras et les jambes de Joseph Beauchamp. Une vingtaine de personnes furent blessées, sans compter celles qui avaient perdu connaissance chez elles.

La Montagne magique

Thomas Mann
Traduit de l'allemand

C'est le roman le plus connu de Thomas Mann et l'un des romans les plus influents de la littérature allemande du dernier siècle. Le jeune Hans Castorp quitte sa ville de Hambourg en 1907 pour aller rejoindre son cousin Joachim Ziemssen en cure au sanatorium Berghof, à la station alpine de Davos. Ce qui ne devait être qu'une visite de quelques mois durera en fait sept ans et se terminera avec l'appel sous les drapeaux lors de la Grande Guerre. Comptant plus de mille pages, ce roman nous fait découvrir une foule de personnages et nous permet de pénétrer en profondeur les différentes mentalités, théories et tendances sociales et connaissances scientifiques et technologiques de l'époque. Une fort longue et fort belle lecture en somme.

Extrait :

Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n'a été ni brève ni longue, c'est une histoire hermétique. Nous l'avons narrée pour elle-même, non pour l'amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c'était ton histoire, à toi. Puisque tu l'as vécue, tu devais sans doute avoir l'étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu'au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l'œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t'entendrons plus désormais.

Qui a dit que nous avions besoin de vous ?
Jacques Claessens

Ces récits de Jacques Claessens ont été pour moi de superbes voyages dans le monde de l'aide au développement et de la coopération internationale. J'y ai découvert un monde que je ne connaissais que de loin, même si j'ai, au cours des années, écrit de nombreuses lettres aux journaux et aux politiciens pour que l'on cesse de sabrer dans les budgets ciblés d'aide aux plus démunis. Les projets dont il est question dans ces récits ont été établis au Burkina Faso, mais Claessens nous laisse entendre que la réalité est un peu la même ailleurs. Sa vision des choses dans le domaine rejoint parfois un peu celle de Jacques B. Gélinas dans son « Et si le Tiers Monde s'autofinançait ».

Extrait :

La plupart des ressortissants de ces hôtels ou de ces quartiers cossus ne connaissent que le chemin entre leur résidence et leur lieu de travail, parfois celui qui mène au magasin d'alimentation ou au marché de légumes et de fruits. Bien souvent, ces Blancs, une fois revenus au pays, ont bien des choses à dire sur l'Afrique en général et sur les Africains du pays en voie de développement qu'ils ont habité en particulier ; leurs sourires entendus, auxquels s'ajoute un zeste de condescendance, cachent une ignorance profonde...

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22.09.2026 à 12:46

Iran. Le fantasme du « D-Day économique » de Donald Trump

Abdelrahim Shalaby

Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux.

Tiré de orientxxi
17 septembre 2026

https://orientxxi.info/Iran-Le-fantasme-du-D-Day-economique-de-Donald-Trump

Par Abdelrahim Shalaby

Homme en costume bleu, assis, regarde un événement sportif en direct.
Washington DC, 14 juin 2026. Le président états-unien Donald Trump assiste à l'UFC Freedom 250, un événement d'arts martiaux mixtes organisé par l'Ultimate Fighting Championship sur la pelouse de la Maison Blanche pour commémorer le 250e anniversaire des États-Unis.
Photo officielle de la Maison Blanche prise par Daniel Torok

Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a présenté sa nouvelle campagne de sanctions contre l'Iran comme un « ECONOMIC D-DAY », en référence au débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, et comme « l'opération économique la plus écrasante » de l'histoire états-unienne. Le message est clair : un coup unique, décisif, qui doit faire plier le régime iranien. C'est le langage du combat de boxe, celui du knock-out au premier round.

Asphyxie ou victoire par KO ?

Mais très vite, un autre discours s'est fait entendre, émanant de son propre gouvernement. Le vice-président J. D. Vance, dans plusieurs interviews données au moment du lancement des sanctions, a choisi un ton très différent. Il a parlé d'une « pression calibrée », d'un effort pour changer, petit à petit, les calculs stratégiques de Téhéran, sans aller jusqu'à une confrontation militaire immédiate. Ce n'est plus le langage du coup final, mais celui d'une stratégie plus longue, plus prudente, presque l'inverse du « D-Day » annoncé par Trump.

Une autre voix est venue confirmer ce glissement. Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 août 2026, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a employé des mots que ni Trump ni Vance n'avaient utilisés : « asphyxie économique de ce régime », « suffocation économique ». Asphyxier, faire suffoquer, ce n'est pas assommer d'un coup. C'est un processus lent, qui suppose que l'adversaire continue, pendant longtemps, à respirer difficilement plutôt que de mourir tout de suite. En quelques jours, le « D-Day » promis par Trump s'était transformé, dans la bouche de son propre secrétaire au Trésor, en long étranglement économique.

Trois discours, trois registres, venant du même gouvernement, à quelques jours d'intervalle : ce genre de glissement de vocabulaire n'est jamais innocent.

Cinq secteurs visés

Sur le fond, l'Operation Economic Outcast ( « Opération Paria économique ») a été lancée le 24 août 2026, par le décret présidentiel 13902. Les mesures visent cinq secteurs précis : les actifs numériques, la technologie, l'or, l'aviation et le transport maritime. Tout acteur non états-unien — banque étrangère, registre maritime, entreprise — opérant dans ces secteurs s'expose désormais à des sanctions secondaires automatiques. Près de soixante entités, individus et navires de la « flotte fantôme » ont été ajoutés à la liste noire du Trésor états-unien, touchant Hong Kong, la Chine, les Émirats arabes unis, Singapour, l'Égypte et la Suisse. L'inclusion de l'Égypte illustre la portée limitée de ces mesures : les avertissements de Washington ont visé exclusivement les succursales de la Banque Misr aux Émirats arabes unis, et non le siège au Caire. La Banque centrale d'Égypte est d'ailleurs en contact avec le Trésor états-unien pour régler ce différend réglementaire.

Washington a même suspendu des licences humanitaires qui autorisaient jusque-là les transferts d'argent personnels, les échanges universitaires et certains événements sportifs. La cible principale reste claire : les circuits non bancaires, les bureaux de change basés aux Émirats arabes unis, les sociétés-écrans, les plateformes de cryptomonnaies — tout ce qui permet de contourner le dollar.

L'histoire récente nous enseigne pourtant pourquoi ce genre de dispositif produit rarement le résultat annoncé. Les sanctions économiques, même très dures, ne font presque jamais tomber un régime. Elles changent parfois ceux qui, à l'intérieur du régime visé, tiennent le pouvoir — et ce sont le plus souvent les acteurs les plus durs qui en sortent renforcés. Et quand les régimes tombent, comme en Irak ou en Syrie, c'est pour d'autres raisons, et ils laissent une société et un État affaiblis et privés de nombreux moyens d'action.

Irak, Cuba, Syrie, trois échecs

Ainsi en a-t-il été de l'Irak des années 1990. Les sanctions internationales ont duré plus de dix ans, détruit l'économie du pays et fait souffrir d'abord la population civile, sans l'aider à renverser Saddam Hussein. Elles ont renforcé le contrôle de l'État sur les ressources rares, et donné plus de pouvoir aux cercles proches du régime qui savaient comment contourner les sanctions. Il a fallu en fin de compte l'intervention états-unienne de 2003 pour renverser Saddam Hussein, alors que l'État était détruit, favorisant la guerre civile des années 2000.

Le deuxième exemple est celui de Cuba. Depuis plus de soixante ans, l'embargo économique états-unien n'a pas provoqué le changement fondamental recherché. Il a seulement donné au pouvoir cubain un argument, une excuse pour toutes ses difficultés, et une raison de rester uni face à un ennemi extérieur.

Le troisième exemple, sans doute le plus pertinent, est la Syrie. Pendant des années, la loi César (1) et les sanctions états-uniennes ont visé le régime de Bachar Al-Assad. Elles n'ont pas provoqué sa chute par asphyxie économique. C'est finalement une offensive militaire sur le terrain qui a fait tomber le régime. Mais l'effet le plus durable des sanctions a été ailleurs, un peu comme en Irak. Après plus de dix ans à vider l'État syrien de ses moyens — son système bancaire, ses douanes, sa fonction publique — il ne restait presque plus d'institutions capables de gérer une transition. Le vide a été rempli par des groupes armés, souvent les plus radicaux, et non par les forces favorables à une transition ordonnée. La Syrie d'après-Assad a hérité d'un pouvoir fragmenté, où les logiques les plus dures dominent.

Le refus de la Chine et de la Russie

D'autant qu'il existe de nombreux mécanismes de contournement des sanctions. Pour l'Iran, les choses se jouent déjà, à ciel ouvert, avec les partenaires commerciaux de Téhéran. La Chine a dénoncé ces sanctions comme du « harcèlement économique unilatéral », mais sa politique reste à géométrie variable : ses grandes banques d'État respectent les règles pour ne pas perdre l'accès au système SWIFT (2), tandis que le pétrole iranien continue d'entrer sur son territoire, à travers des banques régionales et de petites raffineries, réglées en yuans plutôt qu'en dollars.

La Russie constitue l'autre pilier stratégique du contournement : Moscou et Téhéran ont interconnecté leurs systèmes bancaires nationaux (Mir et Shetab) pour se passer totalement du réseau SWIFT, tout en développant les routes à travers la Caspienne et le couloir Nord-Sud (International North-South Transport Corridor, INSTC) afin d'acheminer marchandises et pétrole à l'abri des contrôles occidentaux.

L'Inde, elle, a choisi la conformité totale, redirigeant ses achats vers le Golfe et la Russie. L'Union européenne applique les règles à la lettre, ses banques étant trop exposées au système financier états-unien pour prendre des risques. Les monarchies du Golfe, enfin, resserrent leurs contrôles tout en laissant filer, dans les zones grises maritimes, des réseaux de transbordement pétrolier difficiles à arrêter totalement. Ici aussi la même règle s'applique : plus le système est verrouillé, plus il profite à ceux qui savent déjà comment le contourner.

En Iran même, ce mécanisme est déjà bien connu. Chaque nouvelle vague de sanctions a renforcé le rôle économique des Gardiens de la révolution, le corps des Pasdaran, qui contrôlent une grande partie des réseaux de contournement, du marché noir du pétrole et des circuits financiers parallèles.

Voix discordantes à Téhéran

Les discours iraniens de ces derniers jours illustrent bien cette dynamique, et montrent aussi que Téhéran ne reste pas passif. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a été l'un des premiers à fixer le ton, le 18 août, en affirmant que le détroit d'Ormuz « ne sera pas ouvert tant que les engagements américains prévus dans le mémorandum d'entente ne seront pas mis en œuvre ». Trois jours plus tard, à Bagdad, il ajoutait : « Si vous regardez les ressources et les matières premières des pays musulmans, vous comprendrez que nos ennemis viennent pour les piller… nous devons donc nous organiser face à des sanctions injustes pour les surmonter. »

Le président Massoud Pezeshkian, pourtant présenté comme la voix la plus modérée du système, a d'abord tenu un ton tout aussi ferme, le 21 août, devant l'Association islamique du corps médical iranien : « Il vaut mieux mettre fin à la guerre maintenant, alors que nous sommes en position de force et de dignité… le monde entier reconnaît notre victoire. » Une semaine plus tard, dans une interview télévisée, le ton s'est fait plus mesuré : « Il faut savoir raison garder… La poursuite des sanctions signifie la poursuite de la hausse des prix, c'est pourquoi la négociation reste une priorité. » Même l'homme le plus modéré du système doit naviguer entre deux registres, sans jamais paraître faible.

Le ministre de l'Économie, Seyed Ali Madanizadeh, a été plus direct encore, le 24 août, sur la télévision d'État : « Ils veulent lancer une attaque économique terroriste contre nous. Nous avons aussi nos propres outils, et nous connaissons les règles de ce jeu... ils ne devraient pas penser que notre approche sera purement défensive ; ils devraient aussi s'attendre à une attaque de notre part. » Ce n'est pas le langage d'un pays qui subit sans réagir.

Note

1. NDLR. Votée au Congrès états-unien en décembre 2019, cette loi étendait les sanctions aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP.

2. NDLR. Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée.

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22.09.2026 à 12:45

Un tabou médiatique : les crimes d'Israël

Denis Sieffert

Les téléspectateur·ices qui regardent « La Grande Librairie », le mercredi sur France 5, connaissent l'exercice. En guise de conclusion, Augustin Trapenard demande à l'un ou l'une de ses invité·es de prendre sa place et de dire, « droit dans les yeux », un court texte imaginé pour cette seule circonstance.

Tiré du site de la revue Politis.

Ce 9 septembre, le journaliste a cédé son fauteuil à la comédienne Adèle Haenel, autrice récente d'un premier livre (1). Celle-ci est connue pour sa parole franche (litote) et une irrépressible façon de casser les codes de la bonne société médiatique. Elle n'a pas déçu. Je n'en retiens ici que les mots qui ont fait scandale : « L'État d'Israël commet un génocide en Palestine, et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »

« Cette censure peut aussi nous inspirer une réflexion sur la place qu'occupe Israël dans la droitisation de notre paysage médiatique. »

Holà Adèle, comme tu y vas ! « Génocide », « Israël », « sanctions », on n'est pas loin de l'apologie du terrorisme. France Télévisions a illico effacé de son site le replay de toute l'émission. Au passage, tant pis pour les autres invité·es, dont les auteurs et autrices d'un ouvrage collectif (2) écrit en réaction à la mainmise de Bolloré sur Grasset. Honni soit qui mal y pense ! Télérama a obtenu de la direction de la chaîne publique une explication : il n'y avait pas de contradicteur pour « contrebalancer » le propos d'Adèle Haenel. Nos amis d'Arrêt sur Images soulignent le double standard que pratiquent désormais les médias de service public, et l'extrême mauvaise foi des explications fournies.

Cela peut aussi nous inspirer une réflexion sur la place qu'occupe Israël dans la droitisation de notre paysage médiatique. Rappelons pour les mémoires défaillantes que le mot « génocide » a été validé par Amnesty International, de nombreuses ONG, et par la rapporteuse spéciale de l'ONU, Francesca Albanese, autrice en mars 2024 d'un rapport intitulé « Anatomie d'un génocide ». Adèle Haenel ne l'a pas inventé. Il y a longtemps que la vie, au sens biologique du terme, est attaquée à Gaza, comme le montre encore Naza, le documentaire primé à la Mostra de Venise (3).

Mais la comédienne a poussé un peu plus loin le bouchon. Elle a appelé à des sanctions. Sa parole venait le jour même où précisément douze pays, dont la France, le Canada et le Royaume-Uni, ont imposé à Israël des sanctions sur les produits venus de Cisjordanie. Aurait-elle été exaucée ? Loin de là, car si ces dispositions ne sont pas sans effets, elles procèdent toujours de la même logique. Il s'agit de donner à voir des sanctions qui contournent la question de la responsabilité du gouvernement israélien. C'est la faute de Ben-Gvir et des colons fanatisés, jamais à l'armée d'un État, jamais au Premier ministre.

Le génocide à Gaza comme l'épuration ethnique en Cisjordanie ne seraient donc aucunement l'accomplissement méthodique d'un projet historique. C'est pourtant de cela qu'il s'agit comme le documente avec force l'enquête de l'organisation israélienne des droits de l'homme B'Tselem publié le 14 septembre. C'est ce « système politique » dénoncé par l'ONG que l'Union européenne, Paris et quelques autres capitales ne veulent pas voir. Seule, sans doute, une rupture franche et assumée de l'accord d'association qui traite Israël en parangon de vertu démocratique aurait des effets immédiats.

« La défense avouée ou inavouée de la politique coloniale israélienne fait partie aujourd'hui du corpus idéologique de la droite et de l'extrême droite. »

On ne méconnaît pas les bonnes ou mauvaises raisons de cette dérobade : de probables représailles de Trump qui se vengerait sur l'Ukraine, et un déchaînement des principales organisations juives pro-israéliennes sur le thème de l'antisémitisme, mais aussi d'une grande partie du paysage politique. Car voilà sans doute le fond du problème. La défense avouée ou inavouée de la politique coloniale israélienne fait partie aujourd'hui du corpus idéologique de la droite et de l'extrême droite. De Le Pen à Hollande. À la croisée des chemins, on trouve par exemple Aurore Bergé, ministre, mais aussi présidente du groupe d'amitié France-Israël, qui refuse obstinément de qualifier de raciste la théorie du « grand remplacement ».

Il y a dans tout cela une grande cohérence qui nous fait voyager du Proche-Orient jusqu'au cœur d'une classe politique qui n'aura pas grand mal à s'adapter à Marine Le Pen en cas de malheur. Les médias de service public s'y préparent aussi. À Radio France, on embauche le directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles ; sur France 5, on « cancelle » Adèle Haenel. Cette affaire met une nouvelle fois en évidence la centralité du conflit israélo-palestinien dans nos débats. Non seulement pour ce qu'il est, mais aussi pour ce qu'il représente comme point de ralliement politique. Avec ses tabous et ses dérives.

Notes

1- Viser juste / L'Arche Éditeur.
Cette censure peut aussi nous inspirer une réflexion sur la place qu'occupe Israël dans la droitisation de notre paysage médiatique.

2- La grande évasion / Collectif des États généreux / Buchet-Chastel.
Sur le même sujet : Adèle Haenel censurée : le double standard du service public

3- Le film a été jugé comme « un acte de trahison » par le ministre de la Culture israélien, qui demande la déchéance de nationalité pour leurs deux réalisateurs, Yuval Abraham et Rachel Szor.

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22.09.2026 à 12:44

« Nous sommes du même camp : il est l'heure de rejoindre la presse indépendante »

Collectif

Vous seuls, lectrices et lecteurs, nous permettrez de ne pas être définitivement invisibilisés. Il ne s'agit pas de défendre nos petites chapelles mais le pluralisme des points de vue c'est-à-dire, in fine, la démocratie, la liberté et l'égalité. Nous sommes du même camp. Rejoignez-nous, relayez, donnez, abonnez-vous ! C'est l'heure.

Tiré du blogue de l'auteur.

Depuis cet été en France, nos requêtes Google ne pointent plus vers des sources. Digérant des millions de pages internet, le moteur de recherche nous apporte désormais une réponse générée par intelligence artificielle (IA). Ce faisant, Google méprise celles et ceux qui produisent l'information et s'accapare le fruit de leur travail. Si les plus gros acteurs médiatiques pactisent avec les géants de l'intelligence artificielle, les acteurs plus modestes sont ignorés et se retrouvent totalement invisibilisés. Avec l'IA, les citoyens et citoyennes sont privés d'une part de leur libre arbitre. Ils ne choisissent plus comment ils s'informent, “on” choisit à leur place.

Google n'est qu'un exemple de la manière dont les big tech vampirisent l'information et orientent le débat public. Avant lui, Facebook avait sciemment mis au ban les médias dans les suggestions faites aux internautes. Trop peu rentables commercialement.

Tout cela ne fait que renforcer un phénomène que nous ne connaissons que trop bien : l'accaparement de la production d'information par quelques-uns au détriment de toutes et tous.

Les médias indépendants n'auront jamais à leur tête un milliardaire prêt à perdre des dizaines de millions d'euros par an pour posséder un titre de presse et l'influence qui va avec. Ils ne comptent que sur vous. Dans une période où la clarté du débat public et l'honnêteté du journalisme doivent plus que jamais primer, où l'enquête doit l'emporter sur la déférence, où il faut des médias libres pour défendre les libertés, nous vous lançons cet appel solennel et collectif.

Vous seuls, lectrices et lecteurs, nous permettrez de ne pas être définitivement invisibilisés. Il ne s'agit pas de défendre nos petites chapelles mais le pluralisme des points de vue c'est-à-dire, in fine, la démocratie, la liberté et l'égalité. Nous sommes du même camp

Rejoignez-nous, relayez, donnez, abonnez-vous ! C'est l'heure.

Les signataires

La Presse libre, Coop médias, Alternatives économiques, Arrêt sur images, Basta, Blast, Bon Pote, Boudu, Cerise la coopérative, Clutch, La Déferlante, Le Média, Le Poulpe, Le Syndicat de la presse pas pareille, Le Cri, Les Jours, Les utopiques, L'Iceberg, L'Observatoire des multinationales, Marsactu, Mediacités, Mediapart, Next, Politis, Qui vive, Reflets, Reporterre, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Rural, Socialter, Splann, Vert, Vertige.

Vous souhaitez rejoindre cet appel ? Vous pouvez nous contacter à dumemecamp@proton.me

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22.09.2026 à 12:43

Entretien avec des membres du syndicat « Priama Diia »

solidaritycollectives.org

L'auto-organisation anti-autoritaire en Ukraine englobe aujourd'hui un large éventail d'initiatives, de projets, d'organisations, d'idées et de pratiques.

Tiré de Entre les lignes et les mots

15 septembre 2026

Aujourd'hui, nous souhaitons vous présenter une brève interview de membres du syndicat étudiant « Priama Diia » (Action directe) au sujet de leurs récentes actions et de leurs projets, de leur point de vue sur l'activisme contemporain en Ukraine, ainsi que des pressions auxquelles le syndicat a été confronté de la part des forces de l'ordre.

« Priama Diia » est un syndicat étudiant qui s'inscrit dans la lignée d'une tradition anarchiste de base dont l'histoire moderne remonte à 2008. Après plusieurs générations de militant·es et des périodes d'inactivité, la quatrième génération actuelle de l'organisation rassemble des centaines d'étudiant·es à travers toute l'Ukraine.

L'une des récentes campagnes du syndicat porte sur la lutte pour des transports publics abordables à Kyiv — une question qui, en temps de guerre, affecte directement la capacité des personnes à étudier, à travailler et à se déplacer dans la ville.

Parlez-nous de votre rôle dans la campagne contre la hausse des tarifs des transports en commun. Pourquoi avez-vous rejoint cette campagne ?

« Priama Diia » s'est activement impliquée dans la campagne : nos militant·es ont participé à des manifestations, ont collé des affiches, ont pris part à des consultations publiques, ont adressé des requêtes officielles à l'administration municipale de Kyiv et ont relayé des informations sur les manifestations via nos réseaux sociaux. Cet engagement actif s'explique par le fait que la question de l'accessibilité financière des transports en commun touche directement les étudiant·es. Les résidences universitaires étant situées loin des universités et les moyens de transport privés étant inabordables, les étudiants sont contraints de recourir en permanence aux marshrutkas [taxis collectifs NdT] aux trolleybus et au métro pour se rendre sur leur lieu d'études. Cela signifie que le coût des transports — qui, avec les nouveaux tarifs, représentera au moins un quart d'une bourse standard — constitue une dépense constante et inévitable pour les étudiant·es. Une multiplication par près de quatre des tarifs ne fera qu'accentuer la pression financière qui pèse sur les étudiant·es, qui auront désormais encore plus de mal à subvenir à leurs besoins fondamentaux.

Qui sera le plus touché par cette hausse ?

Ce changement sera particulièrement ressenti par les étudiant·es qui vivent en périphérie ou en dehors de la ville et qui sont contraint·es de planifier minutieusement leurs déplacements et de compter chaque centime. Parallèlement, l'accès à la ville sera restreint non seulement pour les jeunes, mais aussi pour ce qu'on appelle les voyageurs/voyageuses pendulaires [for so-called pendulum migrant] : enseignant·es, infirmier·es, vendeurs/vendeuses, ouvrier·es du bâtiment, personnel technique, employés·e du secteur des services, ainsi que les personnes âgées, les sans-abri et d'autres groupes vulnérables.

Pourquoi les transports publics constituent-ils pour vous un enjeu politique ?

Les transports publics sont essentiels pour mener une vie digne en ville et pour garantir un accès égal à ses infrastructures. Lorsque nous sommes contraint·es de payer plus cher pour exercer le droit fondamental à la liberté de circulation — et, par là même, les droits au travail, à l'éducation, etc. —, notre liberté est restreinte. Le fait que les politiques néolibérales réduisent la mobilité et la liberté des couches de la population à faibles revenus constitue un problème politique. Cette décision incarne une vision particulière de qui doit avoir accès à la ville et de qui doit être exclu de la vie sociale. Les coupes budgétaires dans le domaine social peuvent limiter la capacité de la majorité des citoyen·nes à participer sur un pied d'égalité à la société, à l'économie et à la vie politique.

Les manifestations sociales en temps de guerre sont souvent critiquées sous prétexte que « ce n'est pas le moment ». Êtes-vous confronté·es à ce genre de remarques, et comment y répondez-vous ?

Nous sommes assez souvent confronté·es à ce reproche, mais alors que la guerre en est à sa cinquième année, il a perdu toute crédibilité. Ce qui profite à l'ennemi, c'est précisément l'idée que les personnes devraient mettre leur vie entre parenthèses et renoncer à leurs libertés civiles. Liberté et sécurité constituent une fausse dichotomie. Pour beaucoup, la résistance à l'impérialisme russe a acquis non seulement une signification négative, mais aussi positive : nous ne luttons pas seulement contre l'asservissement, mais aussi pour la démocratie et la justice. En d'autres termes, nous nous battons pour une vision particulière de l'Ukraine — une Ukraine indépendante, autonome, anti-autoritaire, sans classes, progressiste, féministe et socialiste, selon les termes de [Davyd] Chychkan.

En ce sens, les manifestations contre les abus de pouvoir, les lois antisociales et autoritaires, les scandales de corruption, etc., s'inscrivent dans le prolongement de cette lutte. Nous en sommes venus à comprendre que la victoire du peuple ukrainien dans cette guerre ne dépend pas de l'impunité des dirigeant·es, mais, bien au contraire, de la libre expression de la volonté populaire.

Un pouvoir qui n'a de comptes à rendre à personne facilite également l'exploitation de la guerre à des fins lucratives et aggrave les inégalités sociales, ce qui ne fait qu'accroître le ressentiment au sein de la population et déstabiliser la société civile en empêchant les gens de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Tout cela a un impact négatif sur la capacité militaire de notre pays. La contestation sociale est donc, en réalité, un sujet d'une grande actualité.

Votre stratégie militante a-t-elle évolué à la suite des pressions publiques exercées sur Maksym Shumakov, ancien militant de Priama Diia ?

La procédure pénale engagée contre Shumakov a renforcé notre méfiance envers les services de sécurité, accru nos inquiétudes quant à la sécurité de nos militant·es et mis en évidence l'importance de rester visibles. Elle a constitué le point culminant d'une pression prolongée exercée par les forces de l'ordre sur notre organisation et, plus largement, sur les initiatives progressistes. De nombreuses et nombreux camarades ont ressenti de l'angoisse face à la proximité et à l'impact personnel de ces répressions.

Cependant, la pire chose que nous puissions faire dans cette situation est de céder à la peur et de commencer à nous autocensurer. Nous ne devons pas cesser de parler des questions anarchistes et socialistes-démocratiques. De plus, nous devons examiner d'un œil critique les lois sur la décommunisation en vertu desquelles on tente d'emprisonner Maksym, car elles ont été promues par des forces réactionnaires, contiennent de nombreuses contradictions et constituent une menace pour la liberté académique. Plus largement, nous devons résister aux tentatives visant à réprimer l'activité syndicale indépendante et à marginaliser les idées de gauche, en faisant progressivement basculer la fenêtre d'Overton [métaphore désignant l'ensemble des opinions ou pratiques considérées comme acceptables par l'opinion publique d'une société donnée – NdT] en notre faveur.

Où trace-t-on la ligne de démarcation entre les restrictions nécessaires en temps de guerre et une situation où la guerre commence à servir de prétexte pour justifier la restriction des droits sociaux et politiques ?

Cette ligne se situe là où les autorités pourraient éviter de restreindre les libertés civiles, mais choisissent de ne pas le faire. L'augmentation des tarifs illustre clairement cette sélectivité dans la décision de déterminer qui doit se serrer la ceinture et qui, au contraire, bénéficie de privilèges. En particulier, le conseil municipal de Kyiv continue de pratiquer des loyers trop bas pour la location de terrains municipaux ou ne met pas en œuvre une fiscalité adéquate sur les entreprises des oligarques, qui sont pour la plupart offshore. Nous sommes constamment contraint·es de faire des concessions et on nous dit que ces changements sont « nécessaires » ou « inévitables ». Pourtant, les actions des autorités révèlent une politique délibérée visant à protéger la richesse privée tout en créant une pénurie publique.

Tout comme les pressions exercées sur le NABU et le SAPO*, la volonté d'adopter le nouveau Code civil et le limogeage de Fedorov, nous assistons à des politiques qui ouvrent davantage la voie à la corruption tout en sapant les capacités de défense de l'Ukraine et en réduisant au silence les journalistes indépendant·es et le personnel militaire. Les restrictions systématiques imposées aux plus démuni·es ne peuvent plus être justifiées par la guerre.

* Bureau national anti-corruption d'Ukraine et Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption

https://www.solidaritycollectives.org/en/intervyu-z-uchasni_czyami-profspilki-pryama-diya/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:41

Audit citoyen de la dette, annulation de la dette illégitime : deux impensés à gauche

Patrick Saurin

La récente proposition de Jean-Luc Mélenchon de jeter au feu ou de congeler la part de la dette publique détenue par la BCE a eu le mérite de réactiver le débat autour de la dette, notamment du côté des économistes hétérodoxes.

17 septembre | tiré du site du cadtm.org | Photo : Eric Toussaint présente le rapport pour la vérité sur la dette publique au parlement grec le 17 juin 2015. A sa droite, des membres du gouvernement et, sur le perchoir, Zoe Konstantopoulou.
https://www.cadtm.org/Audit-citoyen-de-la-dette-annulation-de-la-dette-illegitime-deux-impenses-a

Mais ce débat a révélé également deux carences du discours de la gauche : l'absence de proposition d'audit citoyen de la dette publique et l'élusion de son corollaire l'annulation de la part illégitime de cette dette. Pour preuve, voici un florilège de quelques textes publiés ces dernières semaines :

  • Le 22 août 2026, Tribune publié par 50 économistes dans Le Nouvel Obs, « “Mettre la dette au frigo” : le débat est celui de notre dépendance aux marchés financiers »,
  • Le 3 septembre 2026, Mathias Thépot : « Annuler la dette publique ne règlera pas le problème de la dette face aux marchés »,
  • Le 4 septembre, Jean-Luc Mélenchon : « La dette sans tabou »,
  • Le 7 septembre 2026, Romaric Godin : « La “crise de la dette” : un récit conservateur à visée répressive »
  • Le 8 septembre, Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat : « Dette publique, débat sur l'annulation et domination de la finance »,
  • Le 11 septembre, dépêche AFP relative aux propos d'Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France : « Effacer la dette serait “illégal, dangereux et inutile”,
  • Frédéric Lordon préconise la sortie de le dette publique des marchés financiers et la restauration d'un équivalent de « circuit du Trésor » de l'après-guerre, mais il n'évoque pas lui non plus l'audit citoyen. Le 31 août 2026, Frédéric Lordon, « Dette : le frigo, l'euro et le plan B »,

Avant de développer mon propos, je tiens à préciser d'emblée que le but de ce papier n'est pas faire la leçon à des économistes et à des politiques en plaçant mon analyse en surplomb de la leur. Mon but est respectueusement et modestement d'attirer leur attention, et dans le même temps celle des lectrices et des lecteurs de Mediapart, sur deux axes de réflexion ignorés, mais qu'il est indispensable à mes yeux de prendre en considération dans une réflexion sur la dette publique. Il s'agit de l'audit citoyen et de l'annulation des dettes publiques illégitimes.

L'audit citoyen : une pratique démocratique associant les citoyennes et les citoyens à l'action politique

Avant toute chose, il est bon de rappeler que la dette publique n'est pas simplement un outil neutre permettant à l'État, une collectivité, un organisme d'administration centrale ou à la Sécurité sociale de financer ses investissements. La dette publique ne se résume pas à cette seule dimension technique car, depuis le XIXe siècle, elle est utilisée comme un instrument de domination et de spoliation partout dans le monde.

Les audits citoyens ne sont pas une vue de l'esprit, de la pure théorie. Rappelons tout d'abord qu'il s'agit d'un droit élémentaire des citoyens et un droit souverain de la nation. La réalisation d'audit de la dette est également une obligation au regard du droit international [1] et, dans certaines situations, au regard du droit européen [2]. En France, deux articles de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen peuvent être invoqués à l'appui du droit à la mise en œuvre d'un audit citoyen :

L'article 13 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

L'article 14 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 déclare que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. »

Ces deux articles autorisent les citoyens à vérifier si toutes les personnes physiques et morales assujetties à l'impôt contribuent en fonction de leurs revenus et s'il n'y a pas des situations dans lesquelles certains contribuables n'acquitteraient pas l'impôt qu'ils devraient, avec pour conséquence une compensation par de la dette publique. Les citoyens sont également en droit de s'assurer que les emprunts ont servi l'intérêt général

L'article 15 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 prévoit que « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration », c'est-à-dire qu'il donne un droit de regard aux citoyens sur l'utilisation de l'argent public et sur la manière dont la dette a été contractée.

Des audits citoyen de la dette publique ont déjà été réalisés. J'en donnerai deux exemples relativement récents.

L'audit de la dette publique de la France réalisée par le CAC en 2014

Le premier concerne la France et remonte à 2014 lorsque le Collectif pour un Audit Citoyen de la dette publique (CAC), composé d'économistes, de syndicalistes et de militants associatifs, s'est penché sur la dette publique de la France pour répondre à quelques questions cruciales, notamment : d'où vient la dette ? A-t-elle été contractée dans l'intérêt général, ou bien au bénéfice de minorités déjà privilégiées ? À l'issue de ses investigations, le CAC a conclu que 59 % de cette dette était illégitime. L'audit a estimé que les cadeaux fiscaux consentis aux plus fortunés avaient représenté 488 milliards d'euros de ponction sur les recettes publiques, tandis que les taux d'intérêt excessifs pratiqués par les banques avaient coûté à l'État 589 milliards d'euros d'intérêts (ce montant comptabilise les seuls intérêts dépassant le taux moyen de 2 % qu'aurait payé l'État sur les 30 années précédant la réalisation de l'audit si les banques avaient pratiqué un taux raisonnable). [3]

Le second exemple nous emmène en Grèce en 2015.

L'audit de la dette publique de la Grèce réalisée par la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque en 2015

En avril 2015, la présidente du parlement grec de l'époque, Zoé Kostantopoulou, met en place la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque dont elle confie la coordination scientifique à Éric Toussaint. La Commission a pour mandat de mener des investigations sur l'origine et l'augmentation de la dette publique, la façon dont cette dette a été contractée et les raisons qui y ont amené, enfin sur l'impact qu'ont eu sur l'économie et la population les conditionnalités attachées à ces contrats. La Commission a également pour mission d'amener à une prise de conscience sur les questions relatives à la dette grecque, tant sur le plan interne qu'au niveau international, de formuler des arguments et de proposer des scénarios relatifs à l'annulation de la dette.

À l'issue de ses investigations, la Commission a démontré que la dette grecque a principalement servi à sauver les banques privées grecques et européennes en leur permettant de réduire leur exposition aux titres publics grecs. Elle a également apporté la preuve que l'ensemble de la dette publique grecque (dettes envers le FMI, la BCE, le Fonds européen de stabilité financière, les prêts bilatéraux et la dette aux créanciers privés) était illégale, illégitime et odieuse. La commission a préconisé la répudiation de la totalité de cette dette.
Malheureusement, cette proposition validée par la présidente du Parlement grec n'a pas été retenue par Alexis Tsipras et Yánis Varoufákis, respectivement Premier ministre et ministre des Finances à l'époque. [4]

L'annulation des dettes illégitimes : une pratique reposant sur le droit et le rapport de force déjà mise en œuvre dans le passé

Le juriste russe Alexander Nahum Sack a été le premier à théoriser la doctrine de la dette odieuse en 1927. Selon lui, si une dette a été contractée contre les intérêts de la Nation, du peuple ou de l'État, et si les créanciers ne peuvent démontrer qu'ils ignoraient l'usage d'une telle dette, celle-ci est réputée odieuse et donc nulle.

La CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, anciennement Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde) a poursuivi la réflexion de Sack et a développé un nouveau cadre et dispositif théoriques autour de quatre types de dettes susceptibles de ne pas être remboursées : la dette illégale (souscrite en violation du droit), la dette illégitime (dette contraire au droit ou dont les conditions sont abusives ou qui n'est pas utilisée au service de la population, par exemple lorsqu'une dette privée est transformée en dette publique sous la pression des créanciers), la dette insoutenable (dette qui peut être légitime mais dont le remboursement ne permet pas à l'État d'assurer ses obligations en matière de droits humains fondamentaux), la dette odieuse (dette souscrite auprès d'un créancier qui savait que celles-ci avait été contractée en violation des principes démocratiques et employée contre les intérêts de la population).

De nombreuses annulations de dette ont été réalisées dans le passé. Cela commence au troisième millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte. Ce mouvement s'est poursuivi. Citons quelques exemples. Au XIXe siècle, en Amérique après la guerre de Sécession, les États du Nord ont répudié les dettes dues aux États du Sud. En 1918, le nouveau gouvernement russe issu de la Révolution a refusé de rembourser les fameux « emprunts russes ». On peut mentionner de nombreux autres pays. En Amérique : le Mexique, le Brésil, la Bolivie, l'Équateur, le Costa Rica, Cuba, le Pérou, l'Argentine, le Paraguay. En Afrique, le Burkina Faso. En Europe, la Pologne, l'Allemagne (en 1953), l'Islande. On peut ajouter également la Turquie.

Si, comme on vient de le voir des audits citoyens et des annulations de dettes publiques sont susceptibles d'être réalisés avec succès, ils ne suffisent pas à eux seuls à remettre en cause l'ordre du capital. Comme l'écrit Éric Toussaint, le porte-parole du CADTM, dans la conclusion de son livre, Le système dette :

« La répudiation des dettes illégitimes ne suffit pas : pour être réellement utile à la société, elle doit faire partie d'un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales qui permettent au pays d'évoluer vers une société libérée des différentes formes d'oppression et d'exploitation. » [5]

Au terme de ce texte, j'invite les responsable politiques, avec le concours des économistes, des citoyennes et des citoyens, de prendre au sérieux les propositions en matière d'audit citoyen et d'annulation de dette illégitime, et d'en faire un élément de leur programme ainsi que de leur action sur le terrain dans le cadre d'une participation démocratique.

Notes

[1] Les principes directeurs des Nations unies relatifs à la dette extérieure et aux droits de l'Homme (A/HRC/20/23), adoptés par le Conseil des droits de l'Homme en juillet 2012, demandent aux États de conduire régulièrement des audits de leur dette publique, en vue d'assurer la transparence, le compte rendu de leur action dans la gestion de leurs ressources, et d'éclairer les décisions d'emprunt à venir.

[2] Le règlement (UE) n° 472/2013 du Parlement européen et du Conseil du 21 mai 2013 enjoint à un État membre soumis à un programme d'ajustement macro-économique de réaliser « un audit complet de ses finances publiques, afin, notamment, d'évaluer les raisons qui ont entraîné l'accumulation de niveaux d'endettement excessifsainsi que de déceler toute irrégularité » (paragraphe 9 de l'article 7).

[3] Le rapport complet est accessible par le lien : https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/que-faire-de-la-dette-un-audit-de-la-dette-publique-de-la-france

[4] Le rapport complet se trouve dans le livre : La Vérité sur la dette grecque, Rapport de la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[5] Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, p. 304.

Auteur.e
Patrick Saurin a été pendant plus de dix ans chargé de clientèle auprès des collectivités publiques au sein des Caisses d'Épargne. Il est porte-parole de Sud Solidaires BPCE, membre du CAC et du CADTM France. Il est l'auteur du livre « Les prêts toxiques : Une affaire d'état ».
Il était membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce, créée le 4 avril 2015.

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22.09.2026 à 12:40

Face à l'IA, dépasser l'impuissance

Paul Bartali

Face à l'IA, le refus moral et le boycott constituent une défaite stratégique. Sortir du purisme pour contester le contrôle politique et social de cette technologie est un impératif

Billet de blog 29 juillet 2026 | Illustration 1Agrandir l'image : Illustration 1 -© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/paul-bartali/blog/290726/face-lia-depasser-limpuissance

Le purisme comme défaite anticipée

Depuis deux ans, l'intelligence artificielle générative s'est imposée dans nos quotidiens en occupant une place de plus en plus conséquente dans les entreprises, les administrations et les universités à un rythme qu'aucune régulation n'a suivi. Une partie de la gauche, à raison, inquiète des dégâts sociaux et écologiques qu'elle produit, en conclut qu'il faut la refuser en bloc. Cela se traduit à travers le boycott, l'objection de conscience ou des appels à l'éradication pure et simple de l'outil. Cette réaction part certes d'une analyse globalement juste, établie à travers différentes critiques matérialistes de l'intelligence artificielle. Elles défont toutes la technologie de son mythe messianique et révèlent sa vraie nature sous le capitalisme tardif.

L'IA s'impose comme une infrastructure destinée à relancer la productivité au service d'un projet de société marchand, autoritaire et écocidaire. Par conséquent, sa « régulation éthique » promue par les géants du secteur n'est jamais qu'une blague concurrentielle. Mais ce constat se retourne contre lui-même dès qu'il conclut sur le rejet absolu ou l'éradication de l'outil. Car l'IA ne s'est pas seulement imposée comme une technologie de plus, elle est devenue le terrain même où se joue la bataille hégémonique de la décennie. Refuser d'y entrer, au nom d'une pureté morale, ne fait pas reculer d'un pouce le capitalisme et les techno-fascistes qui la contrôlent, c'est même leur laisser le champ libre.

Le choc social de l'IA

Ce refus par principe se heurte à une réalité plus grande car l'IA est déjà en train de transformer, de déqualifier et de détruire des emplois à grande échelle. Et pourtant, aucun débat sur sa rentabilité économique ne change quoi que ce soit à ce que vivent concrètement les personnes concernées. Le monde universitaire en offre d'ailleurs un raccourci révélateur, face à un collectif d'enseignants-chercheurs toulousains qui a récemment appelé à un refus par principe d'utiliser l'IA générative, des voix se sont élevées à l'intérieur même de la profession pour rappeler que la quasi-totalité des étudiants s'en servaient déjà et que décréter le tabou sans se former soi-même à l'outil revenait surtout à laisser les plus démunis s'en débrouiller seuls.

C'est ce même arbitrage qui traverse toute la question sociale : un retrait moral qui protège la cohérence de qui le formule, tout en abandonnant ceux qui n'ont pas ce luxe. Le MIT a montré que l'IA générative ne devrait accroître la productivité globale que de 0,05 à 0,07 % par an. Pourtant, les géants du secteur engagent des dépenses titanesques (plus de 800 milliards de dollars en 2026) alimentant une bulle spéculative faite d'engagements hors bilan et de dettes massives. Ce paradoxe dévoile la logique profonde du capitalisme : l'IA n'a pas besoin d'être performante ou soutenable à long terme pour détruire des emplois, aujourd'hui il lui suffit uniquement de servir à remplacer le travail humain à moindre coût.

En France, la vague touche les métiers créatifs (rédacteurs, traducteurs, graphistes,etc.) mais s'attaque aussi de plein fouet aux services publics. Selon Roland Berger, 38 % des emplois de la fonction publique sont exposés à l'IA mais la CFDT évalue à 8 % la part directement automatisable (soit 430 000 postes). Chez France Travail, où l'opérateur prévoit de supprimer 2 300 postes d'ici 2027 tout en multipliant les outils algorithmiques, comme à la CAF ou dans les banques. Le risque de voir des agents dépossédés de leur métier, réduits à de simples superviseurs de systèmes qu'ils ne contrôlent plus est flagrant.

À l'autre bout de la chaîne, cette infrastructure perpétue une division néocoloniale du travail. Au Kenya, plus d'un millier d'annotateurs employés par Sama pour le compte de Meta ont été brutalement licenciés en avril 2026 sur décision unilatérale venue de Californie. Payés 300 dollars par mois pour modérer des contenus violents. Cela illustre le contrôle total du secteur par des donneurs d'ordre américains laissant des salariés à la merci de décisions impériales, sans le moindre pouvoir de négociation collective.

Face à ce choc social, on ne répond pas par une posture basée uniquement sur l'immoralité des algorithmes et du monde qu'ils défendent. Dire aux travailleurs « nous refusons cette technologie », c'est les désarmer stratégiquement. Comme le montre l'analyse de Bernard Friot, l'enjeu n'est pas d'attendre une indemnisation passive de l'Etat qui entérinerait notre inutilité économique. La tâche de la gauche est d'organiser la riposte d'abord sur le terrain de la production en rattachant le salaire à la personne plutôt qu'à l'emploi concurrencé par la machine, puis d'imposer le contrôle direct des travailleurs sur les choix des investissements et l'introduction des algorithmes. L'automatisation ne doit pas signifier précariser mais libérer du temps pour la décision politique, l'organisation du quotidien et la création.

Ne pas rejouer la défaite du Web 2.0

Ce risque de désarmement stratégique n'est pas une hypothèse sortie de nulle part, puisque la gauche l'a déjà vécu, face à l'émergence des plateformes numériques au tournant des années 2010. Facebook, Twitter, YouTube ont été majoritairement désertés par la gauche critique, qui y voyait des dispositifs d'aliénation ne méritant pas qu'on s'y attarde. Les faits donnent une actualité dure à cette défaite, une étude interne menée par Twitter/X en 2022 a montré que les contenus publiés par des élus de droite bénéficiaient d'une amplification algorithmique supérieure à ceux de la gauche. Cet écart s'est encore creusé depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk au point qu'elle est devenue une place centrale des droites radicales mondiales.

En Allemagne, une étude de l'université de Potsdam a montré qu'à l'approche des élections régionales de 2024, les utilisateurs de TikTok étaient exposés en moyenne à neuf contenus favorables à l'AFD par semaine contre un seul pour les autres partis. Ce précédent éclair ce qui se joue aujourd'hui à une échelle supérieure. Car l'IA telle qu'on nous l'impose, n'est pas un simple réseau social de plus mais une mutation anthropotechnique qui porte un projet de société total auquel il faut plus que jamais y faire face.

Contre l'écocide concurrentiel : socialisation

L'argument écologique, souvent brandi en dernier recours pour justifier le refus technologique, mérite le même type de reformulation plutôt qu'un simple constat d'impuissance. Il ne s'agit pas ici de nier le coût matériel de l'IA. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique liée à l'IA et aux centres de données pourrait dépasser 1 000 TWh en 2026, contre 460 TWh en 2022, soit l'équivalent de la consommation totale du Japon, tandis que ces infrastructures ont englouti environ 560 milliards de litres d'eau dans le monde en 2023.

Si la capacité de calcul pose en elle-même des limites physiques et écologiques évidentes, le moteur de son explosion incontrôlée réside avant tout dans la logique d'accumulation et la guerre concurrentielle. Que Google, Microsoft, Amazon, Meta et OpenAI se disputent le même marché conduit chacun à démultiplier ses propres centres de données par crainte de perdre du terrain sur ses rivaux. Cette logique marchande suffit à expliquer pourquoi la sobriété n'entre jamais en compte dans le choix d'implanter une nouvelle infrastructure.

Cette impasse face aux infrastructures lourdes et la légitimité de leur besoin concret n'est pas nouvelle, elle rejoue même un dilemme historique de la gauche quant à la ligne à tenir face aux outils industriels centralisés. On retrouve un enjeu similaire dans les débats sur le nucléaire, nationalisé dès 1945. La production électrique y est longtemps restée un objet de désaccord entre une culture industrielle et étatique portée par le PCF et la CGT à EDF, face à une critique écologiste qui en a fait un symbole à rejeter en bloc, notamment lors des affrontements de Creys-Malville en 1977, où la répression policière a coûté la vie à un manifestant antinucléaire. Sans trancher ce débat sur le fond, ce précédent montre une chose : qualifier de façon monolithique une infrastructure de « mal absolu » plutôt que de se battre pour son contrôle nous prive de toute prise sur sa gestion laissant l'État et l'industrie décider seuls des choix à notre place.

C'est cette leçon qu'une planification démocratique des ressources informatiques doit appliquer à l'IA, à ceci près qu'il devrait ici, commencer par en arracher la propriété aux monopoles privés. Mettre fin à la concurrence marchande réduirait le nombre d'infrastructures physiques nécessaires et réorienterait le calcul vers des besoins collectifs (prévision climatique, recherche médicale, planification énergétique, etc.). Une infrastructure sous contrôle démocratique permet de surcroît d'imposer des exigences écologiques par implantation là où l'énergie décarbonée est disponible, l'application de moratoires sur l'extension du parc privé, etc.

L'empreinte de l'IA n'est donc pas qu'une fatalité inhérente au code qu'elle requiert, elle est également intrinsèquement liée au chaos concurrentiel du capitalisme et s'y attaquer impose la question de la socialisation des infrastructures de calcul plutôt que le fantasme d'une extinction de la technologie.

Constituer un front pluriel et réaliste

Cette socialisation trouve d'ailleurs sa légitimité dans l'histoire même du savoir qu'elle mobilise. L'apprentissage automatique et les grands modèles de langage ne sont pas nés du génie de quelques entrepreneurs de la Silicon Valley : ils reposent sur des décennies de recherche mathématique publique, sur l'accaparement du langage humain et sur le travail invisible du clic mondial. C'est d'ailleurs ce que la thèse de Marx du « general intellect », développée dans les "Grundrisse", permet précisément de penser. Ce savoir accumulé appartient historiquement à la collectivité et le libérer de la cage de la propriété privée est la condition pour en faire un instrument d'émancipation plutôt que d'exploitation et d'oppression.

Prôner malgré tout le désengagement, au nom d'un « There Is No Alternative » inversé, revient à ériger la capture capitaliste actuelle d'une technologie en son essence inaltérable, c'est le mécanisme même du « réalisme capitaliste » que décrivait Mark Fisher. Mener la bataille inverse suppose de ne pas se tromper de méthode. Il serait naïf de croire qu'une réforme progressive des institutions existantes suffira à elle seule, mais il serait tout aussi vain de se replier dans des communautés autonomes en abandonnant l'État aux seuls intérêts privés. Les deux terrains doivent être investis en même temps et non l'un à la place de l'autre.

Le premier terrain d'action est État lui-même. Le considérer comme un bloc monolithique au service exclusif du capital serait une erreur. Comme le soulignait Nicos Poulantzas, l'État est la « condensation matérielle d'un rapport de forces ». Il est en permanence tiraillé entre deux logiques contradictoires. D'un côté, des impératifs sécuritaires qui le poussent à s'allier aux monopoles privés de l'IA ; de l'autre, la nécessité de préserver la paix sociale à travers le droit du travail, la régulation et la recherche publique. Déserter l'État au nom d'une pureté militante revient à laisser ses leviers juridiques et budgétaires au capital, alors qu'ils pourraient servir à briser les monopoles, imposer des normes écologiques strictes et de financer une alternative publique.

Le second terrain puise dans l'imaginaire historique de la commune, dans une veine plus proche de Murray Bookchin. Parce que l'État souffre d'une inertie bureaucratique que la seule lutte institutionnelle ne suffira pas à surmonter. Il lui faut donc opposer des contre-institutions technologiques autonomes véritablement démocratique appliquant la démocratie direct.

Exiger l'éradication pure et simple de l'IA reste au bout du compte, un vœu pieux qui masque un retard stratégique plutôt qu'il ne le comble. La technologie est déjà intégrée aux structures matérielles de notre époque. Il ne reste donc qu'à abandonner le dogmatisme moral pour engager une guerre de position sur plusieurs fronts :

Contre le projet de société que la Silicon Valley technofasciste qui cherche à imposer par ces outils, une société de surveillance où les logiques d'exclusion et de discrimination l'emportent sur toute promesse d'émancipation.
Dans la machine et les salles de classe, en apprenant à se servir de ces outils avec un œil critique plutôt que de décréter le tabou et de porter des revendications concrètes sur ce que l'automatisation transforme dans le travail humain visant à l'émancipation plutôt qu'à la précarisation.

Dans l'État, en mobilisant le droit pour démanteler les monopoles, stopper l'explosion des consommations d'eau et d'électricité puis de soumettre le calcul à une planification écologique stricte.
Dans la commune, enfin, en créant des pôles du numérique autogérés, offrant aux associations et écoles des outils d'IA ouverts, et garantissant la protection réelle des données personnelles en passant par des modèles hébergés sur des serveurs coopératifs à l'échelle municipale, mis au service de la planification écologique locale, des transports publics ou de la redistribution transparente des ressources, par exemple.

C'est en affrontant le système sur son propre terrain et non en se réfugiant dans les marges morales de l'histoire, que la gauche pourra disputer l'hégémonie et construire une véritable alternative crédible.

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22.09.2026 à 12:39

« Taxer les riches ! » : vers une internationale de la justice fiscale ?

Ronald Cameron

La campagne électorale au Québec est bien engagée et malgré que la société bien pensante n'arrête pas de dissuader de taxer les grandes fortunes, Québec solidaire a réussi à mettre la question dans l'actualité et à obtenir des appuis ! Or, s'il est une préoccupation qui se développe au niveau international dans plusieurs pays occidentaux, il s'agit bien de l'accroissement des fortunes et des écarts de richesse.

Tiré d'alter.quebec

De la mauvaise foi

Des médias qui se disent neutres ont rapidement mobilisé leurs journalistes pour défendre l'idée que la proposition d'imposer les grandes fortunes serait inutile, en invoquant l'évasion fiscale. On nous a répété que croire à cette mesure serait vain, car les plus riches trouveront toujours un moyen de contourner les règles. C'est ce qu'on appelle du défaitisme ! La palme d'or revient probablement à Radio Canada et à son journaliste Jean Philippe Hugues, qui conclut, « faits vérifiés », que la mesure ne fonctionnera pas. Jean François Lysée a eu le courage de dire la vérité et est le seul, ces derniers temps, à s'opposer à cette prétendue neutralité.

Il n'est pas normal que les plus riches échappent à leurs obligations fiscales. Ce qui choque profondément la population, c'est de voir augmenter la fortune de façon indécente sans que leurs privilèges soient remis en question.

Une mobilisation internationale pour la taxation des grandes fortunes

Aujourd'hui, il existe un véritable écosystème transnational de mouvements qui militent pour la taxation des grandes fortunes. Ce réseau, qui s'est solidement structuré ces dernières années, rassemble des ONG de justice fiscale, des mouvements sociaux, des syndicats, des organisations écologistes et, plus récemment, des collectifs de millionnaires qui demandent à être davantage imposés.

En voici quelques uns au niveau mondial :

Le Tax Justice Network est sans doute le réseau intellectuel et militant le plus influent au niveau international en matière de justice fiscale. Il se consacre à l'évasion fiscale, aux paradis fiscaux, à la taxation du patrimoine et à la fiscalité des multinationales. Il publie de nombreuses données que les journalistes peuvent exploiter.

Oxfam International est l'une des organisations les plus visibles dans la campagne pour taxer les ultrariches. Ses rapports annuels sur les milliardaires et les inégalités sont souvent cités dans les appels à un impôt mondial sur les grandes fortunes.

Patriotic Millionaires réunit des personnes fortunées qui demandent explicitement que leurs propres impôts augmentent et que la taxation des milliardaires soit beaucoup plus forte. Des branches existent aux États Unis et au Royaume Uni. En juillet 2026, la branche britannique a indiqué que plus de 120 millionnaires avaient demandé au nouveau premier ministre britannique de taxer davantage leur richesse.

France : un important incubateur de mobilisation

Attac France, Oxfam France et 350.org mènent une campagne commune en France. Elles organisent des actions d'interpellation des parlementaires et soutiennent la taxation des ultrariches comme moyen de financer les services publics et la transition écologique.

Oxfam France propose un programme fiscal plus complet : taxe Zucman, ISF climatique, taxation accrue des dividendes, réforme de la taxe sur les transactions financières et taxation des très gros héritages. Selon ses estimations, cinq de ces mesures pourraient générer plus de 69 milliards d'euros.

La France est devenue l'un des principaux laboratoires de cette bataille, notamment autour de la « taxe Zucman », du nom de Gabriel Zucman, un économiste qui a lancé l'idée et qui œuvre en Californie. Il s'agit d'un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d'euros. La taxation des grandes fortunes reste un enjeu politique en France.

Royaume Uni : une coalition sociale assez remarquable

Au Royaume Uni, Tax Justice UK conduit une campagne structurée en faveur d'un prélèvement de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 10 millions de livres. L'organisation estime que cette mesure pourrait rapporter environ 24 milliards de livres par an.

Par ailleurs, une coalition beaucoup plus large s'est formée autour de la même revendication et qui regroupe les réseaux suivants : Tax Justice UK, Oxfam GB, Greenpeace UK, 350.org, Green New Deal Rising, 38 Degrees, Patriotic Millionaires UK et le syndicat Fire Brigades Union, entre autres.

En novembre 2025, cette coalition a remis plus de 575 000 signatures au gouvernement pour demander une taxation accrue des super riches. Le dossier est très actuel : au 7 septembre 2026, la possibilité d'une taxation accrue du patrimoine fait partie du débat autour du prochain budget britannique.

Aux États Unis

Deux organisations jouent un rôle clé.

Americans for Tax Fairness organise des campagnes nationales autour du slogan « Tax the Rich » et collabore avec des syndicats et des groupes progressistes. Sa campagne 2026 relie explicitement la taxation des milliardaires au financement de la santé, de l'éducation et des programmes sociaux.

À cela s'ajoute Patriotic Millionaires, qui attire l'attention parce que ses porte parole sont eux mêmes millionnaires. Le mouvement conteste directement l'idée selon laquelle les personnes fortunées s'opposeraient toujours à une hausse de leur fiscalité.

De nombreuses campagnes locales et étatiques — notamment à New York, en Californie et dans l'État de Washington — mobilisent également beaucoup de gens aux États Unis. Lors des élections à mi mandat en novembre prochain en Californie, l'électorat devra choisir d'adopter ou non une taxe de 5 % sur la richesse des milliardaires. Son adoption pourrait renforcer un mouvement mondial de taxation des gouvernements de l'extrême richesse.

Graphique qui présente l'accroissement de la richesse des 0,001 de la population la mieux nantie des États-Unis face à la moyenne (40 %) ou au moins bien nantie (50%) 1975-2025, source https://realtimeinequality.org via Gabriel Zucman.

Canada et Québec

Au Canada, l'organisation la plus spécialisée est Canadiens pour une fiscalité équitable (Canadians for Tax Fairness). Elle mène une campagne intitulée « Taxons la richesse » et réclame un impôt progressif sur le patrimoine : 1 % au dessus de 10 millions $ ; 2 % au dessus de 50 millions $ ; 3 % au dessus de 100 millions $.

L'organisation estime que cette mesure pourrait rapporter plus de 39 milliards $ la première année. Elle demande aussi une tranche supplémentaire d'impôt sur les revenus supérieurs à un million de dollars, une réforme de l'imposition des gains en capital et une taxation des grandes successions. (Tax Fairness)

Le Québec ne reste pas en retrait. Les déclarations médiatisées de Claire Trottier, milliardaire Québécoise qui a appelé les pouvoirs publics à hausser la taxation des plus riches, ainsi que la récente campagne de la Coalition Main rouge, le manifeste 2026 du Collectif pour un Québec sans pauvreté et la coalition Échec aux paradis fiscaux illustrent les développements récents à ce propos. On doit aussi mentionner le travail d'Attac-Québec, l'Observatoire québécois des inégalités et l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS).

Un mouvement qui commence à converger

Autrefois dispersées, ces campagnes tendent maintenant à se regrouper autour de revendications communes : un impôt annuel sur les très grandes fortunes, un impôt minimum sur les milliardaires, une taxation plus forte des héritages, la suppression des échappatoires fiscales et une imposition des revenus du capital proche de celle du travail. Elles relient aussi trois luttes qui étaient souvent séparées — inégalités sociales, financement des services publics et financement de la transition écologique.

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22.09.2026 à 12:38

Audit citoyen de la dette, annulation de la dette illégitime : deux impensés à gauche

Patrick Saurin

La récente proposition de Jean-Luc Mélenchon de jeter au feu ou de congeler la part de la dette publique détenue par la BCE a eu le mérite de réactiver le débat autour de la dette, notamment du côté des économistes hétérodoxes.

Tiré du Comité pour l'abolition de la dette illégitime
17 septembre 2026

https://www.cadtm.org/Audit-citoyen-de-la-dette-annulation-de-la-dette-illegitime-deux-impenses-a

Par Patrick Saurin

Eric Toussaint présente le rapport pour la vérité sur la dette publique au parlement grec le 17 juin 2015. A sa droite, des membres du gouvernement et, sur le perchoir, Zoe Konstantopoulou.

Mais ce débat a révélé également deux carences du discours de la gauche : l'absence de proposition d'audit citoyen de la dette publique et l'élusion de son corollaire l'annulation de la part illégitime de cette dette. Pour preuve, voici un florilège de quelques textes publiés ces dernières semaines :

. Le 22 août 2026, Tribune publié par 50 économistes dans Le Nouvel Obs, « “Mettre la dette au frigo” : le débat est celui de notre dépendance aux marchés financiers »,

. Le 3 septembre 2026, Mathias Thépot : « Annuler la dette publique ne règlera pas le problème de la dette face aux marchés »,

. Le 4 septembre, Jean-Luc Mélenchon : « La dette sans tabou »,

. Le 7 septembre 2026, Romaric Godin : « La “crise de la dette” : un récit conservateur à visée répressive »

. Le 8 septembre, Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat : « Dette publique, débat sur l'annulation et domination de la finance »,

. Le 11 septembre, dépêche AFP relative aux propos d'Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France : « Effacer la dette serait “illégal, dangereux et inutile”,

. Frédéric Lordon préconise la sortie de le dette publique des marchés financiers et la restauration d'un équivalent de « circuit du Trésor » de l'après-guerre, mais il n'évoque pas lui non plus l'audit citoyen. Le 31 août 2026, Frédéric Lordon, « Dette : le frigo, l'euro et le plan B »,

Avant de développer mon propos, je tiens à préciser d'emblée que le but de ce papier n'est pas faire la leçon à des économistes et à des politiques en plaçant mon analyse en surplomb de la leur. Mon but est respectueusement et modestement d'attirer leur attention, et dans le même temps celle des lectrices et des lecteurs de Mediapart, sur deux axes de réflexion ignorés, mais qu'il est indispensable à mes yeux de prendre en considération dans une réflexion sur la dette publique. Il s'agit de l'audit citoyen et de l'annulation des dettes publiques illégitimes.

L'audit citoyen : une pratique démocratique associant les citoyennes et les citoyens à l'action politique

Avant toute chose, il est bon de rappeler que la dette publique n'est pas simplement un outil neutre permettant à l'État, une collectivité, un organisme d'administration centrale ou à la Sécurité sociale de financer ses investissements. La dette publique ne se résume pas à cette seule dimension technique car, depuis le XIXe siècle, elle est utilisée comme un instrument de domination et de spoliation partout dans le monde.

Les audits citoyens ne sont pas une vue de l'esprit, de la pure théorie. Rappelons tout d'abord qu'il s'agit d'un droit élémentaire des citoyens et un droit souverain de la nation. La réalisation d'audit de la dette est également une obligation au regard du droit international [1] et, dans certaines situations, au regard du droit européen [2]. En France, deux articles de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen peuvent être invoqués à l'appui du droit à la mise en œuvre d'un audit citoyen :

L'article 13 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

L'article 14 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 déclare que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. »

Ces deux articles autorisent les citoyens à vérifier si toutes les personnes physiques et morales assujetties à l'impôt contribuent en fonction de leurs revenus et s'il n'y a pas des situations dans lesquelles certains contribuables n'acquitteraient pas l'impôt qu'ils devraient, avec pour conséquence une compensation par de la dette publique. Les citoyens sont également en droit de s'assurer que les emprunts ont servi l'intérêt général

L'article 15 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 prévoit que « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration », c'est-à-dire qu'il donne un droit de regard aux citoyens sur l'utilisation de l'argent public et sur la manière dont la dette a été contractée.

Des audits citoyen de la dette publique ont déjà été réalisés. J'en donnerai deux exemples relativement récents.

L'audit de la dette publique de la France réalisée par le CAC en 2014

Le premier concerne la France et remonte à 2014 lorsque le Collectif pour un Audit Citoyen de la dette publique (CAC), composé d'économistes, de syndicalistes et de militants associatifs, s'est penché sur la dette publique de la France pour répondre à quelques questions cruciales, notamment : d'où vient la dette ? A-t-elle été contractée dans l'intérêt général, ou bien au bénéfice de minorités déjà privilégiées ? À l'issue de ses investigations, le CAC a conclu que 59 % de cette dette était illégitime. L'audit a estimé que les cadeaux fiscaux consentis aux plus fortunés avaient représenté 488 milliards d'euros de ponction sur les recettes publiques, tandis que les taux d'intérêt excessifs pratiqués par les banques avaient coûté à l'État 589 milliards d'euros d'intérêts (ce montant comptabilise les seuls intérêts dépassant le taux moyen de 2 % qu'aurait payé l'État sur les 30 années précédant la réalisation de l'audit si les banques avaient pratiqué un taux raisonnable). [3]

Le second exemple nous emmène en Grèce en 2015.

L'audit de la dette publique de la Grèce réalisée par la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque en 2015

En avril 2015, la présidente du parlement grec de l'époque, Zoé Kostantopoulou, met en place la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque dont elle confie la coordination scientifique à Éric Toussaint. La Commission a pour mandat de mener des investigations sur l'origine et l'augmentation de la dette publique, la façon dont cette dette a été contractée et les raisons qui y ont amené, enfin sur l'impact qu'ont eu sur l'économie et la population les conditionnalités attachées à ces contrats. La Commission a également pour mission d'amener à une prise de conscience sur les questions relatives à la dette grecque, tant sur le plan interne qu'au niveau international, de formuler des arguments et de proposer des scénarios relatifs à l'annulation de la dette.

À l'issue de ses investigations, la Commission a démontré que la dette grecque a principalement servi à sauver les banques privées grecques et européennes en leur permettant de réduire leur exposition aux titres publics grecs. Elle a également apporté la preuve que l'ensemble de la dette publique grecque (dettes envers le FMI, la BCE, le Fonds européen de stabilité financière, les prêts bilatéraux et la dette aux créanciers privés) était illégale, illégitime et odieuse. La commission a préconisé la répudiation de la totalité de cette dette.

Malheureusement, cette proposition validée par la présidente du Parlement grec n'a pas été retenue par Alexis Tsipras et Yánis Varoufákis, respectivement Premier ministre et ministre des Finances à l'époque. [4]

L'annulation des dettes illégitimes : une pratique reposant sur le droit et le rapport de force déjà mise en œuvre dans le passé

Le juriste russe Alexander Nahum Sack a été le premier à théoriser la doctrine de la dette odieuse en 1927. Selon lui, si une dette a été contractée contre les intérêts de la Nation, du peuple ou de l'État, et si les créanciers ne peuvent démontrer qu'ils ignoraient l'usage d'une telle dette, celle-ci est réputée odieuse et donc nulle.

La CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, anciennement Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde) a poursuivi la réflexion de Sack et a développé un nouveau cadre et dispositif théoriques autour de quatre types de dettes susceptibles de ne pas être remboursées : la dette illégale (souscrite en violation du droit), la dette illégitime (dette contraire au droit ou dont les conditions sont abusives ou qui n'est pas utilisée au service de la population, par exemple lorsqu'une dette privée est transformée en dette publique sous la pression des créanciers), la dette insoutenable (dette qui peut être légitime mais dont le remboursement ne permet pas à l'État d'assurer ses obligations en matière de droits humains fondamentaux), la dette odieuse (dette souscrite auprès d'un créancier qui savait que celles-ci avait été contractée en violation des principes démocratiques et employée contre les intérêts de la population).

De nombreuses annulations de dette ont été réalisées dans le passé. Cela commence au troisième millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte. Ce mouvement s'est poursuivi. Citons quelques exemples. Au XIXe siècle, en Amérique après la guerre de Sécession, les États du Nord ont répudié les dettes dues aux États du Sud. En 1918, le nouveau gouvernement russe issu de la Révolution a refusé de rembourser les fameux « emprunts russes ». On peut mentionner de nombreux autres pays. En Amérique : le Mexique, le Brésil, la Bolivie, l'Équateur, le Costa Rica, Cuba, le Pérou, l'Argentine, le Paraguay. En Afrique, le Burkina Faso. En Europe, la Pologne, l'Allemagne (en 1953), l'Islande. On peut ajouter également la Turquie.

Si, comme on vient de le voir des audits citoyens et des annulations de dettes publiques sont susceptibles d'être réalisés avec succès, ils ne suffisent pas à eux seuls à remettre en cause l'ordre du capital. Comme l'écrit Éric Toussaint, le porte-parole du CADTM, dans la conclusion de son livre, Le système dette :

« La répudiation des dettes illégitimes ne suffit pas : pour être réellement utile à la société, elle doit faire partie d'un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales qui permettent au pays d'évoluer vers une société libérée des différentes formes d'oppression et d'exploitation. » [5]

Au terme de ce texte, j'invite les responsable politiques, avec le concours des économistes, des citoyennes et des citoyens, de prendre au sérieux les propositions en matière d'audit citoyen et d'annulation de dette illégitime, et d'en faire un élément de leur programme ainsi que de leur action sur le terrain dans le cadre d'une participation démocratique.

Notes

[1] Les principes directeurs des Nations unies relatifs à la dette extérieure et aux droits de l'Homme (A/HRC/20/23), adoptés par le Conseil des droits de l'Homme en juillet 2012, demandent aux États de conduire régulièrement des audits de leur dette publique, en vue d'assurer la transparence, le compte rendu de leur action dans la gestion de leurs ressources, et d'éclairer les décisions d'emprunt à venir.

[2] Le règlement (UE) n° 472/2013 du Parlement européen et du Conseil du 21 mai 2013 enjoint à un État membre soumis à un programme d'ajustement macro-économique de réaliser « un audit complet de ses finances publiques, afin, notamment, d'évaluer les raisons qui ont entraîné l'accumulation de niveaux d'endettement excessifsainsi que de déceler toute irrégularité » (paragraphe 9 de l'article 7).

[3] Le rapport complet est accessible par le lien : https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/que-faire-de-la-dette-un-audit-de-la-dette-publique-de-la-france

[4] Le rapport complet se trouve dans le livre : La Vérité sur la dette grecque, Rapport de la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[5] Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, p. 304.

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22.09.2026 à 12:38

Dédollariser l'économie du Québec ?

Michel Gourd

Bien que la dédollarisation soit en cours depuis une vingtaine d'années, Donald Trump l'accélère avec sa guerre économique mondiale, les pays qui en sont victimes fuyant sa monnaie pour éviter son influence et ses tarifs, ce que le Québec, ses entreprises et entrepreneurs pourraient faire pour se protéger et continuer à se développer.

La déclaration finale de 149 points du 18e sommet des Brics qui s'est tenu du 12 au 13 septembre à New Delhi a été adoptée à l'unanimité. La dédollarisation de l'économie mondiale était un de ses sujets importants. Le point 90 de la déclaration explorait des méthodes de paiement entre pays en utilisant les monnaies locales. Il expliquait que les solutions devaient être trouvées à la pièce, dépendamment des circonstances, ce que faisait le BRICS Payment Task Force (BPTF). Le point 92 traitait, pour sa part, d'un écosystème d'assurance pour le commerce entre ces pays, soit le BRICS Insurance Resilience Centre (BIRC).

Un analyste de la politique étrangère des États-Unis, Charles Kupchan, membre du Conseil des relations internationales, et professeur à l'université de Georgetown, affirmait sur les ondes de DW le 14 septembre dernier que ce sommet des Brics, comme ceux d'autres groupes qui servent à contrer les institutions occidentales, montre qu'ils ne considèrent pas en faire partie et ne veulent pas le rejoindre. Selon lui, nous serions actuellement dans la phase de démantèlement de l'ancien ordre libéral qui a émergé après la Deuxième Guerre mondiale, bien que nous n'ayons même pas commencé la conversation sur ce qui vient après.

Les Brics totaliseraient plus de 40 % du PIB à l'échelle mondiale en parité de pouvoir d'achat, 41 % de la production de pétrole, 48,5 % de la population, 60 % du commerce, 64 % de la production de riz et 71 % de la production mondiale de terres rares. La part du dollar dans les coffres des banques centrales est passée de 85 % en 1970 à 46 % aujourd'hui.

Vingt ans de dédollarisation

Quand les États-Unis sont devenus une superpuissance mondiale après la Seconde Guerre mondiale, l'accord de Bretton Woods de 1944 a établi un système monétaire ou leur dollar est devenu la principale monnaie de réserve pour le commerce international. Les États-Unis, qui surveillent le réseau de transferts financiers SWIFT, ont la capacité d'imposer des sanctions l'étranger, ce qui a amené plusieurs pays à commercer en devises nationales.

La feuille de route de la dédollarisation remonterait à environ 25 ans. En 2011, la Chine a progressivement délaissé les échanges en dollar américain au profit de son yuan. Elle concluait aussi un accord pour échanger en devises nationales avec le Japon et faisait dans les années suivantes des accords similaires avec l'Iran, la Russie, le Brésil et l'Australie.
Après avoir envahi la Crimée en 2014, la Russie a pour sa part accéléré son processus de dédollarisation et développe SPFS en 2017, un équivalent russe du système de transfert financier SWIFT.

En juin 2021, la Russie a annoncé qu'elle éliminerait le dollar de son Fonds national de richesse pour réduire la vulnérabilité aux sanctions occidentales. En mars 2022, après l'invasion de l'Ukraine, elle obligeait les pays non amis à acheter son gaz en rouble.

Pour encourager les paiements en monnaies locales, les Brics sont passés de cinq à onze pays après le sommet de Johannesburg en 2023. Lors de leur rencontre à New Delhi, il y a quelques jours, ils ont misé sur les nouvelles technologies, comme le Brics Pay, pour augmenter leurs échanges sans utiliser de dollars américains. Développée par une société basée à Dubaï, NB Pay FZCO, elle permet de faire des transactions financières via un QR Code. Elle ne fonctionne actuellement qu'en Russie, mais devrait se généraliser d'ici la fin de l'année et pourrait être reliée aux applications de paiement instantané tel PayShap en Afrique du Sud, UPI en Inde et Pix au Brésil. Concurrent chinois de Mastercard et Visa, UnionPay, devraient aussi y être intégrés en 2030. D'autres nations d'Asie centrale et la Turquie pourraient s'y rajouter.

Le dollar n'est plus une valeur refuge

Le stratégiste chez Pepperstone, Quasar Elizundia, affirme que le dollar n'est plus une valeur refuge. L'imprévisibilité de l'administration américaine actuelle, ses attaques répétées contre la Fed, le déficit des finances publiques qui atteint 1 900 milliards de dollars en 2026 soit de 7 à 8 % du PIB, l'explosion de la dette américaine qui vient de passer le cap des 40 000 milliards de dollars, créent de la volatilité et questionne la fiabilité des actifs américains en tant que réserves à long terme.

Beaucoup d'investisseurs se sont donc tournés vers l'or, qui est devenu l'an dernier, avec 20 % des réserves, le deuxième actif détenu par les banques centrales du monde, derrière l'USD à 46 %, mais devant l'euro à 16 %. Les réserves mondiales d'or des banques centrales sont désormais de 36 000 tonnes. Dans les trois dernières années, les banques en ont acheté annuellement 1 000 tonnes, une quantité sans précédent depuis plusieurs décennies. L'Inde en aurait actuellement 876 tonnes. Des achats mondiaux de 900 à 950 tonnes métriques sont prévus en 2026.

La récente intervention du Trésor américain pour stabiliser le yen en raison de ses préoccupations face au coût de son endettement a choqué les investisseurs qui y ont vu l'avènement d'une nouvelle ère d'interventionnisme des États-Unis dans le domaine monétaire, ce qui a entraîné un désir de dédollarisation pour libérer les banques centrales internationales du pouvoir que procure aux Américains leur monnaie. Cette intervention du Trésor américain a propulsé l'or à 4 500 dollars l'once. Les annonces du Trésor sur les rachats de dette américaine à long terme ont aussi provoqué une forte hausse des cours de l'or.

Dédollariser pour se protéger ?

Pour de nombreux experts, à moins d'un revirement de la politique américaine, cette année pourrait être le point historique ou le dollar a commencé à perdre son statut de monnaie mondiale.

Les pays du Brics ne dominent pas le monde, mais laissent l'ordre international s'effondrer de l'intérieur, affirme Charles Kupchan. La partie la plus dommageable de la présidence de Trump serait le degré de menace qu'il fait peser contre les démocraties, s'aliénant ses alliés avec ses guerres économiques.

Selon Michal Santi, macroéconomiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, chaque sanction, restriction d'accès au système financier en dollar, inciterait à diversifier les canaux de paiement et produirait un effet d'apprentissage. Selon lui, on ne sort pas du dollar par conviction idéologique, mais par gestion du risque. Les pays construiraient des alternatives de la même manière qu'ils prennent une assurance, soit avant d'en avoir besoin.
L'Euro, la prochaine monnaie de réserve mondiale ?

Bien que le dollar soit à plus de 70 % la principale monnaie utilisée pour les échanges dans le commerce international, en Europe c'est l'euro avec 66 %. Les spéculations sur la dédollarisation pourraient le soutenir, remarquent plusieurs spécialistes. La raison étant que le taux de change du yuan est contrôlé par la Banque populaire de Chine ce qui n'est pas le cas de l'euro qui flotte librement.

En ce sens, la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, ne voudrait pas supplanter l'USD du jour au lendemain, mais accroître le rôle international de l'euro. Pour ce faire, l'Europe pourrait créer un véritable actif européen sûr puisqu'il n'y existe pas actuellement d'équivalent au Treasury américain. Il faudrait aussi stabiliser les règles budgétaires, car l'imprévisibilité de la dette détruit la confiance. Donner une lisibilité à la politique monétaire serait aussi important puisque la stabilité monétaire est la priorité d'une banque centrale, la confiance se reconstruisant par la prévisibilité.

Un rôle international plus important de l'euro protégerait l'Europe des fluctuations, des taux de change et permettrait au secteur public et privé européen d'emprunter à moindre coût, ce qui devrait stimuler la demande intérieure.
Le professeur de géopolitique et d'affaires internationales à KEDGE Business School, Kambiz Zare, considère qu'après avoir été longtemps freiné par les faiblesses structurelles de l'UE, l'euro peut désormais gagner en crédibilité puisque l'engagement en faveur des marchés ouverts, sa stabilité institutionnelle et le renforcement de son système financier la place dans une position favorable et ouvre la voie à une consolidation du statut international de sa monnaie commune.
Le Québec, ses entreprises et entrepreneurs pourraient utiliser l'euro en plus de la monnaie nationale pour commercer avec l'Europe, se protéger et continuer à se développer malgré les tarifs et la guerre économique américaine.
Michel Gourd
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22.09.2026 à 12:36

La justice continue de ne pas protéger les enfants des femmes victimes de violences

Alejandra Mateo Fano

Le système judiciaire revictimise les mineur·es en les obligeant à maintenir le contact avec l'agresseur dans 86% des cas. Des associations de mères dénoncent la persistance des stéréotypes machistes et la croyance dans le faux syndrome d'aliénation parentale

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/30/la-justice-continue-de-ne-pas-proteger-les-enfants-des-femmes-victimes-de-violences/?jetpack_skip_subscription_popup
30 juin 2026

Le fils d'Ana (nom fictif pour préserver son identité) avait quatre ans lorsqu'elle a porté plainte contre son compagnon de l'époque et père de l'enfant, après des années de violences brutales. Elle a pris cette décision le lendemain de la énième agression physique qu'elle a subie alors qu'elle préparait le dîner. Alors qu'elle était en proie à la terreur, elle s'est retournée pour chercher son petit garçon de l'autre côté de la cuisine et l'a vu contempler la scène, les yeux vitreux. « Je me souviens parfaitement de son visage, avec sa tétine, et c'est là que je me suis dit : « C'est fini, je pars » », raconte-t-elle. Ce jour-là a également marqué le début d'un parcours judiciaire complexe qui allait s'éterniser pendant plusieurs années. En juin 2019, déjà séparée, Ana a dénoncé l'enfer auquel elle était soumise depuis des années chez elle. Elle avait rassemblé des dizaines de preuves attestant de la véracité de son témoignage : des messages WhatsApp, des enregistrements des caméras de vidéosurveillance qu'il avait installées partout dans la maison, des enregistrements audio, des photos… Elle disposait également d'un rapport médical des urgences établi six mois auparavant, qui faisait état des graves contusions qu'elle avait subies un jour au crâne à la suite de plusieurs coups de poing.

Au début, rien de tout cela n'a suffi pour que le juge retire au père la garde de l'enfant, qui continuait à passer des journées avec lui. Cependant, comme c'est toujours le cas avec la violence machiste, celle-ci s'est intensifiée jusqu'à mettre en danger l'intégrité physique de l'enfant : « Un jour, alors qu'il était chez son père, il m'a appelée en pleurant, pris d'une angoisse terrible, car celui-ci l'avait frappé, avait déchiré son cahier et avait donné des coups de poing dans les portes parce que, selon lui, l'enfant avait une mauvaise écriture. » Depuis lors, le petit garçon a passé ces dernières années à subir des interrogatoires, à témoigner et à faire face à des procédures judiciaires exhaustives jusqu'à ce qu'il parvienne à exercer son droit d'être loin de lui. Ana avoue s'être sentie remise en question à tout moment par les instances judiciaires mêmes qui auraient dû la protéger, mais elle a trouvé un refuge lorsqu'un jour, par hasard, elle a découvert le profil de « Madres Protectoras »sur les réseaux sociaux. Elle a découvert qu'elle n'était pas la seule à avoir vécu un véritable calvaire devant les tribunaux pour que son récit soit pris en considération : il y avait des centaines de mères survivantes qui avaient vécu des expériences similaires.

« Non seulement la justice manque à son devoir de protection, mais dans de nombreux cas, elle contribue à la reproduction de la violence institutionnelle machiste. »

Ana a rapidement pris contact avec elles, et depuis, elle fait partie de ce groupe de femmes revictimisées par l'appareil judiciaire « patriarcal ». Les données qui chiffrent l'angoisse de ces mères sont fournies par le dernier rapportde l'Observatoire des violences institutionnelles machistes (OVIM), qui met pour la première fois l'accent sur l'impact de la violence machiste sur les filles, les garçons et les adolescent·es. L'étude révèle que six cas sur dix de violence institutionnelle machiste sont imputables à des agissements de la justice. « Non seulement la justice manque à son devoir de protection, mais dans de nombreux cas, elle contribue à la reproduction de la violence institutionnelle machiste. Parmi les schémas identifiés, on peut citer l'imposition de droits de visite auprès du parent agresseur, l'absence de mesures efficaces de protection et de bien-être ou l'absence d'une évaluation adéquate des risques, ainsi que la sanction des mères protectrices », indique le rapport.

L'une des grandes luttes que mènent depuis des années, tant les « Madres Protectoras » que de nombreuses organisations féministes dans notre pays, consiste à empêcher les agresseurs d'obtenir la garde de leurs enfants. Ni de droits de visite, ni de rencontres sporadiques. Légalement, ce contact ne devrait pas être autorisé lorsqu'il existe des indices avérés de violence de genre, car le principe est clair : un agresseur ne sera jamais un bon père. Or, au nom de l'intérêt supérieur de l'enfant (considéré comme l'un des principes directeurs du Code civil espagnol), ainsi que du maintien de la coutume consistant à faire passer en avant les droits paternels et le lien père-enfant, de nombreuses et nombreux juges privilégient le maintien du contact entre le père et ses enfants. « Il existe une culture sociale et juridique qui continue de considérer la violence machiste comme un conflit privé ; le corps principal du droit continue de reconnaître les droits absolument sacralisés du pater familias. C'est pourquoi, si l'on examine les régimes de visite et les déchéances de l'autorité parentale pour délits graves, on constate que ceux-ci sont tout à fait anecdotiques », explique à notre journal Laia Serra, avocate pénaliste spécialisée dans les droits humains et militante féministe.

Le système judiciaire, soulignent les expertes, reproduit en permanence l'ordre patriarcal, de sorte que, dans de nombreux cas, l'autorité parentale finit par primer sur l'intérêt supérieur des enfants, ce qui va à l'encontre des normes internationales telles que la Convention d'Istanbul. L'Association des femmes juristes Themis fait valoir à cet égard que, même s'il est admis a priori qu'il est bénéfique pour l'enfant d'être avec ses deux parent·es, cela n'est vrai que dans un contexte normal : « Il arrive parfois qu'aucune mesure de protection ne soit accordée et que la fillette doive se rendre à l'école dans la peur, car elle sait que son père va venir la chercher. Ces situations génèrent une très grande insécurité chez l'enfant », explique Rosa Gil, membre de cette association. Selon elle, dès lors qu'il existe des indices de maltraitance ou qu'une ordonnance de protection est en vigueur, le droit de visite devrait être immédiatement suspendu. Cependant, d'après les données du Conseil général du pouvoir judiciaire, la suspension du droit de visite dans les cas de violence à l'encontre des mères reste limitée, s'élevant à environ 14% des cas ces dernières années.

Minimisation du risque pour les mineur·es et revictimisation

Ce type d'actions ne fait que conduire à une sous-estimation constante du risque encouru par les mineurƒes, qui sont des victimes directes de la violence de genre dans le contexte de la violence exercée à l'encontre de leurs mères. C'est ce que prévoit laloi organique n°1/2004 du 28 décembre relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre. Pour Julia Vega, experte en politiques publiques et en lutte contre les violences machistes, et fondatrice de la coopérative Almena Feminista, l'évaluation du risque encouru par les mineur·es dans ces cas-là est, dans la pratique, « minime, voire nulle ».

« Dans la plupart des cas, on minimise l'impact que l'exposition à la violence a sur ces filles et ces garçons »

Dans la plupart des cas, on minimise l'impact que l'exposition à la violence a sur ces filles et ces garçons, sans tenir compte des dommages que peut leur causer cette situation qui met en danger leur intégrité physique et psychologique. « Le climat dans lequel évoluent ces enfants à la maison est absolument dévastateur pour elles et pour eux : insécurité, conflits de loyauté, peurs… », ajoute Mme Serra. Tout cela revictimise les enfants et crée un contexte de discrimination, d'épuisement et d'exposition au risque », comme le souligne un autre rapport antérieur de l'OVIM. Selon cet organisme, 94% des situations de violences institutionnelles machistes sont revictimisantes, car certaines actions contribuent à aggraver le préjudice, à intensifier la vulnérabilité ou à prolonger la situation de vulnérabilité de ces mineur·es, par action ou par omission.

Les conséquences les plus brutales de cette lacune du système se sont déjà manifestées dans des affaires très médiatisées, comme celle d'Itziar Prats, dont les filles âgées de 6 et 2 ans ont été assassinées en 2018 à Castellón par leur père, alors qu'il était en plein divorce. Le procureur chargé de l'affaire de maltraitance s'est opposé à la demande de protection lors de la première comparution devant le tribunal de garde, puis la juge du tribunal chargé des affaires de violence a rejeté l'ordonnance de protection demandée par la mère : avant de mourir, les fillettes ont été contraintes de vivre avec l'homme qui avait menacé à plusieurs reprises de mettre fin à leur vie afin de causer un préjudice irréparable à leur mère. « Faites attention à ce que vous faites, vous allez toutes finir mortes et moi en prison », avait-il averti à maintes reprises jusqu'à ce qu'il tienne sa promesse.

« Le recours au faux SAP est constaté dans 20,5% des cas au sein du secteur judiciaire, dans le cadre de procédures judiciaires liées à des violences machistes. »

Les expertes évoquent ce que l'on appelle le syndrome d'aliénation parentale (SAP)qui, bien qu'il ne soit pas scientifiquement validé, continue d'influencer de nombreuses décisions judiciaires au détriment des victimes. Le recours à ce faux SAP est observé dans 20,5% des cas au sein du système judiciaire, dans le cadre de procédures judiciaires liées aux violences machistes, « remettant en cause leur crédibilité, leurs capacités parentales et leur rôle protecteur », selon l'OVIM. Outre le fait de placer les enfants dans une situation de grande vulnérabilité, cela reproduit des stéréotypes sur les femmes survivantes, car cela discrédite les récits maternels en partant du principe qu'elles tentent d'influencer leurs enfants.

Rappelons les proposdu juge David Maman Benchimol, président de la section chargée des violences faites aux femmes du tribunal de première instance n°8 de Madrid, dans le cadre d'une formation organisée par l'Ordre des avocat·s de Madrid, qui a récemment affirmé que les mères « manipulent » leurs fils et leurs filles pour qu'ils se séparent de leurs pères. Tout cela va à l'encontre des recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Conseil général du pouvoir judiciaire. La dernière réforme de la loisur la protection intégrale de l'enfance et de l'adolescence contre la violence (LOPIVI) vise à corriger ce parti pris machiste de la magistrature : non seulement elle interdit expressément d'utiliser cette fausse pathologie comme argument, mais elle inclut également, parmi les critères relatifs à l'intérêt supérieur de l'enfant, l'éloignement de l'enfant par rapport à la personne qui lui fait subir des violences, et renforce les mécanismes d'écoute de ces enfants.

Un geste, affirmait la ministre de la Jeunesse et de l'Enfance, Sira Rego, de réparation historique envers les mères protectrices et leurs enfants. Des femmes comme María Salmerón, condamnée en 2003 pour enlèvement de mineur·es et désobéissance à l'autorité pour avoir « manipulé sa fille adolescente » en l'éloignant de son père, qui avait été condamné pour violences machistes répétées. Ou comme ce qui est arrivé, des années plus tard, à Irene Costumero, originaire de Biscaye, victime de violences conjugales : en 2021, les services sociaux et le parquet ont invoqué l'existence de ce syndrome pour lui retirer la garde partagée de sa fille.

Un système judiciaire qui ne prend pas en compte le point de vue de l'enfant

Une question sous-tend tout cela : les voix des enfants sont presque toujours discréditées et ignorées, comme si, en raison de leur jeune âge, elles et ils n'étaient pas capables de reconnaître la violence. Cela est étroitement lié à la croyance largement répandue selon laquelle les mères exercent une influence négative déterminante sur leurs enfants. « L'opinion de ces garçons et de ces filles n'est pas prise en compte, elles et ils ne sont pas écoutés, et ces stéréotypes de genre finissent par se retrouver dans les rapports d'expertise et des services sociaux. Cela signifie que, dans la plupart des cas, les enfants ne sont pas considérés comme des sujet·tes de droit », en déduit Vega. De son côté, Clara Burriel, spécialiste de la défense politique et de la protection de l'enfance chez Save the Children, insiste sur le fait que l'écoute des témoignages d'enfants ne doit pas être considérée comme une simple formalité, mais comme un élément indispensable à la prise de décisions judiciaires.

« Les magistrat·es, les procureur·es ou les avocat·es manquent souvent de sensibilisation aux questions de genre »

La cause profonde de ces défaillances du système, qui remettent en cause les enfants et les mères dans des contextes de violence avérée, réside dans la formation des professionnel·les. La perspective de genre brille souvent par son absence au sein des instances judiciaires, où les magistrat·es, les procureur·es ou les avocat·es manquent souvent d'une sensibilisation spécifique dans ce domaine. « Nous avons des professionnel·les qui, s'i elles ou ils n'ont pas reçu une certaine formation sur les implications des violences machisteschez les enfants et les adolescent·es, ne comprennent pas que cette violence de genre a un impact sur les mineur·es. Il faut une formation spécifique, une méthodologie bien définie et une approche concrète pour savoir traiter ces cas, comme c'est déjà le cas dans d'autres domaines », souligne Serra.

Il en va de même lorsqu'il s'agit de comprendre le langage utilisé par les enfants lors des interrogatoires, lorsqu'on les interroge sur leur relation avec leur père. Faute des outils cognitifs et communicatifs propres aux adultes, leurs témoignages présentent souvent un mélange entre l'univers symbolique et l'univers matériel, que de nombreuses et nombreux juges interprètent comme des mensonges d'enfants ou de simples inventions. « On a tendance à remettre fortement en question leur déclaration, surtout si celle-ci peut évoluer avec le temps. On a toujours dit que les enfants avaient tendance à fantasmer, mais nous savons que lorsqu'un·e enfant a subi des violences, il est plus courant qu'elle ou il garde certaines choses pour elle/lui plutôt que de les inventer », commente Burriel.

Ni le système n'est prêt à valider les témoignages des mineur·es, ni les tribunaux ne constituent des lieux accueillants pour les enfants. À cet égard, Gil estime que les tribunaux constituent des environnements « agressifs et hostiles », non seulement pour les mineur·es, mais aussi pour tout·e citoyen·ne. « Même si les juges ont l'obligation d'ôter leur robe lorsque des enfants témoignent, elles et ils ne descendent généralement pas de leur estrade car elles et ils sont très pressés de passer au procès suivant, ce qui intimide beaucoup les mineur·es, qui sont alors complètement terrifié·es. Peut-être que ce jour-là, au tribunal, l'enfant a vu passer un homme menotté, escorté par deux policiers », affirme-t-il. Bien qu'il existe des modèles tenant compte de la perspective de l'enfance, comme le système Barnahus, les enfants restent actuellement soumis es à des pressions énormes pendant les interrogatoires : « Les enfants témoignent derrière une vitre, mais elles et ils ne sont pas idiots, elles et ils savent que le lendemain, ce sera au tour de leur père de comparaître », explique Serra. Lorsque cela se produit, des droits fondamentaux sont bafoués, tels que le droit à une réparation intégrale (bafoué par 84,3% des institutions du secteur), le droit à un recours effectif (83,7%), le droit à la sécurité (72,5%) ou le droit d'accès à la justice (56,9%).

Alejandra Mateo Fano,17 juin 2026
https://ctxt.es/es/20260601/Politica/53857/alejandra-mateo-fano-justicia-mujeres-menores-agresores-desproteccion-revictimizacion-sap.htm
Traduit par DE
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22.09.2026 à 12:35

Violences sexuelles : l'État de droit exige autre chose que des promesses ou des indignations

Collectif

Parce qu'un État de droit sans justice effective n'existe pas, un ensemble d'avocat·es sort du silence pour dénoncer « une défaillance systémique qui engage une responsabilité politique ». « Les violences sexuelles ne sont pas une succession de faits divers. Elles constituent un fait social majeur. C'est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement pénale. Elle doit être globale. »

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/15/violences-sexuelles-letat-de-droit-exige-autre-chose-que-des-promesses-ou-des-indignations/?jetpack_skip_subscription_popup

Certaines affaires judiciaires bouleversent l'opinion publique. Elles provoquent aussi des débats où se confrontent émotions légitimes, exigences démocratiques et principes fondamentaux du droit.

Parce que nous sommes avocats, parce que notre métier consiste à défendre les libertés, les droits fondamentaux et les garanties de chacun, nous estimons nécessaire de prendre la parole.

Non pour commenter une décision particulière.

Non pour opposer les droits des victimes aux droits de la défense.

Mais pour rappeler une évidence trop souvent oubliée : la lutte contre les violences sexuelles est aujourd'hui un enjeu majeur d'État de droit.

La présomption d'innocence est un principe cardinal de notre démocratie.

Elle protège chaque citoyen contre l'arbitraire.

Elle impose que la culpabilité soit démontrée avant d'être affirmée.

Mais la présomption d'innocence n'impose ni le silence des victimes, ni celui de la société.

Elle ne commande pas de détourner le regard devant une réalité établie depuis des décennies. Elle n'interdit ni le débat public, ni l'analyse critique des politiques publiques, ni la dénonciation des défaillances institutionnelles.

Elle ne saurait devenir un argument destiné à étouffer la parole de celles et ceux qui dénoncent des violences ou qui alertent sur les insuffisances de notre système de protection.

Une autre confusion fragilise aujourd'hui le débat public : celle qui consiste à assimiler la vérité judiciaire à la vérité des faits.

Tout juriste sait pourtant qu'il s'agit de deux notions distinctes.

La justice ne dit pas toujours ce qui s'est passé. Elle dit ce qui a pu être démontré selon les règles du procès, avec les éléments disponibles, dans le respect du contradictoire et des exigences de preuve.

Une relaxe, un acquittement ou un classement sans suite ne signifient pas nécessairement que les faits n'ont pas existé.

Ils signifient parfois que les conditions juridiques permettant de les établir n'ont pas été réunies.

Cette distinction, enseignée dès les premières semaines des études de droit, mérite d'être rappelée tant elle est essentielle à la compréhension de notre système judiciaire.

Elle est particulièrement importante lorsqu'il s'agit des violences sexuelles.

Car ces infractions présentent des caractéristiques spécifiques : elles sont majoritairement commises sans témoins, dans la sphère privée, souvent par des personnes connues de la victime ; elles s'accompagnent fréquemment de phénomènes d'emprise, de sidération, de dissociation traumatique ou de révélations tardives ; elles laissent rarement des preuves matérielles lorsque les faits sont anciens.

La difficulté probatoire n'est donc pas un accident du système : elle est inhérente à la nature même de ces violences.

Or cette réalité rencontre aujourd'hui une autre réalité : celle des insuffisances chroniques de notre appareil judiciaire.

Depuis des années, les professionnels du droit, les associations, les magistrats, les policiers, les gendarmes, les médecins, les travailleurs sociaux et les chercheurs décrivent les mêmes difficultés : manque d'enquêteurs spécialisés, délais excessifs, saturation des juridictions, insuffisance des expertises psychologiques et psychiatriques, disparités territoriales considérables, défaut de formation de nombreux intervenants, difficultés d'accès aux soins psychotraumatiques.

Ces constats ne relèvent plus du dysfonctionnement ponctuel.

Ils caractérisent une défaillance systémique.

Et une défaillance systémique engage une responsabilité politique.

Le sujet dépasse très largement le cadre judiciaire.

Les violences sexuelles constituent un phénomène social massif.

En France, un enfant est victime d'un viol, d'une agression sexuelle ou d'un inceste toutes les trois minutes. Plus de 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles. Plus de 5,4 millions d'adultes déclarent avoir subi des violences sexuelles durant leur enfance. Ces chiffres ne reflètent qu'une partie de la réalité puisque nombre de victimes ne révèlent jamais les faits ou ne déposent jamais plainte.

Les violences sexuelles ne sont pas une succession de faits divers.

Elles constituent un fait social majeur.

Elles interrogent notre rapport collectif à l'enfance, à l'autorité, à la domination et à la protection des plus vulnérables.

C'est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement pénale.

Elle doit être globale.

Elle doit commencer par une politique ambitieuse d'éducation à l'égalité, au respect de l'intégrité physique, au consentement et à la vie affective.

Elle doit se poursuivre par une formation obligatoire et continue de tous les professionnels susceptibles de recueillir la parole des victimes.

Elle doit renforcer les capacités d'enquête et de jugement des juridictions.

Elle doit protéger immédiatement les enfants.

Elle doit surtout être évaluée.

Car l'expérience des dernières décennies nous enseigne une leçon simple : les annonces ne suffisent pas.

La France dispose déjà de nombreux textes.

Elle manque davantage de moyens, de coordination, de pilotage et d'évaluation.

Si une loi intégrale relative aux violences sexuelles devait voir le jour, elle ne pourrait se limiter à proclamer de nouveaux principes. Elle devrait prévoir des indicateurs publics, des objectifs mesurables, un calendrier de mise en œuvre et une évaluation de ses résultats.

En effet, l'effectivité des droits est le véritable critère de l'État de droit car un droit qui ne peut être efficacement exercé cesse progressivement d'être un droit garanti.

C'est pourquoi cette affaire douloureuse, doit nous conduire à sortir du silence sur le terrain qui est le nôtre.

Celui de la défense de l'État de droit.

Parce qu'un État de droit sans justice effective n'existe pas.

Parce qu'une justice à laquelle la Nation refuse les moyens nécessaires n'est plus seulement une question budgétaire.

Elle devient une question démocratique.

Signataires :
Nejra MUSABASIC, Barreau de NANTES
Jérôme GUISTI, Barreau de PARIS
Jérôme KARSENTI, Barreau de PARIS
Benjamin MAIRESSE, Barreau de PARIS
Isabelle DAHAN, Barreau de PARIS
Lucy DILLENSCHNEIDER, Barreau de MONTPELLIER
Charlotte GAUCHON, Barreau de MARSEILLE
Elise BRAND, Barreau de CAEN
Jocelyne DULAC, Barreau de PARIS
Jérémie PAGEOT, Barreau de CAEN
Jennifer AULOMBARD, Barreau de CAEN
Cécile JOUSSELIN, Barreau de PARIS
Mathieu DAVY, Barreau de PARIS
Lalla BOUSTANI, Barreau de BOBIGNY
Miguel GARRE MURCIA, Barreau de PARIS
Anouck JURAVER, Barreau de NANTES
Françoise ASSUS JUTTNER, Barreau de NICE
Thomas GODEY, Barreau de PARIS
Anne-Cécile SIMON, Barreau de RENNES
Jacques THOIZET, Barreau de VIENNE

https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/120626/violences-sexuelles-l-etat-de-droit-exige-autre-chose-que-des-promesses-ou-des-indig
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22.09.2026 à 12:34

Les violences commises à l'encontre d'une étudiante soulèvent à nouveau des questions sur la sécurité des femmes et la confiance dans les institutions

Mašina

Cinq jours après qu'une étudiante en médecine de l'université de Novi Sad a été brutalement agressée par un homme qu'elle avait auparavant laissé entrer dans son immeuble, l'agresseur n'a toujours pas été retrouvé et l'affaire est traitée comme un vol.

Les étudiantes dénoncent les lacunes dans la réaction des institutions, et le Centre autonome des femmes (AŽC) met en garde contre le fait que cette affaire soulève la question plus large de la sécurité des femmes et de la confiance dans les institutions. Biljana Janjić, de FemPlatz, voit dans cette affaire un problème récurrent : l'incapacité à réagir rapidement face à la violence.

« Ils sont entrés ensemble dans l'ascenseur, où il s'est glissé derrière elle et a commencé à l'étrangler violemment. Lana a failli perdre connaissance, mais elle a continué à se défendre. L'agression a duré tout le trajet de six étages dans l'ascenseur. « Lorsqu'il s'est arrêté, l'agresseur lui a arraché son téléphone et s'est enfui », déclarent les étudiant·es qui bloquent l'accès à plusieurs facultés. L'agresseur a été identifié dans un immeuble équipé de vidéosurveillance, et la localisation du téléphone a été déterminée grâce à l'application « Localiser mon iPhone », mais l'agresseur reste introuvable depuis quatre jours.

Les étudiant·es affirment que la police n'est pas entrée dans l'appartement indiqué par le téléphone, au motif qu'« elle ne peut pas pénétrer dans un logement au hasard en pleine nuit ». Elles et ils soulignent que la diffusion des images de vidéosurveillance est retardée, que le gérant de l'immeuble ne répond pas et que les responsabilités sont renvoyées d'un service à l'autre.

Maja Milošević, du Centre autonome des femmes (AŽC), a déclaré à Mašina que la sécurité des femmes est une question de second ordre dans ce pays.

« Même si nous ne pouvons pas savoir pour l'instant s'il s'agissait d'une agression à caractère sexiste, la situation vécue par cette étudiante de Novi Sad est le genre de chose qui sert depuis des années à intimider les femmes. »

Selon Milošević, la sécurité des femmes n'a jamais été une priorité, mais l'escalade de plus en plus fréquente et intense de la violence brutale dans cette société indique qu'il s'agit de graves défaillances systémiques dont la correction demandera beaucoup de temps et d'énergie.

Lorsque l'on évoque la violence à l'égard des femmes, on dit le plus souvent que la violence subie par les femmes est le fait d'un proche. Cependant, même si ce n'est pas le cas ici, cela ne doit pas pour autant être considéré comme moins grave. « On apprend plus souvent aux femmes à craindre ce genre de situations, et l'explication selon laquelle il s'agissait d'un agresseur qui « voulait la tuer ou la violer » suscite une peur supplémentaire et peut faire redouter que ces craintes ne se concrétisent », souligne Milošević.

FemPlatz précise que, comme toujours, l'organisation condamne toutes les formes de violence à l'égard des femmes, mais que, bien que nous ne disposions pas actuellement d'informations suffisantes sur ce cas précis, il apparaît clairement que l'étudiante n'a pas reçu le soutien nécessaire à ce moment-là.

Selon les données de FemPlatz, l'organisation a recensé cette année 50 cas de violences à l'encontre d'étudiantes, de professeures et de militantes, dans le cadre de la liberté de réunion.

Janjić affirme que lorsqu'elles signalent des actes de violence, les femmes sont également confrontées à des remarques déplacées, mais que la raison pour laquelle elles ne portent pas plainte ne tient pas seulement au traitement individuel qui leur est réservé, mais aussi à une méfiance plus générale envers les institutions, à savoir la crainte de ne pas bénéficier d'un soutien et d'une protection adéquats et que l'auteur des violences ne soit pas poursuivi :

« La violence en Serbie n'est pas aussi banalisée que l'absence de réponse adéquate de la part des institutions, ce qui conduit à une banalisation générale de la violence au sein du système. »

« En ce sens, le fait que la violence ne fasse pas l'objet d'une réponse rapide constitue un problème récurrent en Serbie ; lorsqu'un cas de violence est signalé, un temps considérable s'écoule et les mesures ne sont pas prises conformément à l'ensemble des procédures, ce qui affecte en réalité les femmes, non seulement parce qu'elles n'obtiennent pas justice, mais aussi parce qu'elles ne portent pas plainte faute de confiance », déclare Biljana Janjić, de FemPlatz.

Les étudiant·es se demandent pourquoi cette affaire est traitée comme un vol, alors qu'un inspecteur a déclaré à la victime qu'il ne s'agissait pas d'un vol, mais que l'agresseur avait tenté de la tuer ou de la violer. Elles et ils soulignent qu'elles et ils ne resteront pas silencieux alors que des femmes sont étouffées dans des ascenseurs et que les institutions trouvent des excuses, et qu'elles et ils n'accepteront pas une situation où les victimes sont laissées à elles-mêmes et où les auteurs de ces crimes circulent librement dans les rues.

Au cours de l'année écoulée, nous avons assisté à une normalisation croissante de la violence, les discours de haine et les stigmatisations [tiketiranje] étant de plus en plus présentes dans la sphère publique, tandis que les poursuites judiciaires contre les actes de violence commis à l'encontre de citoyen·nes lors de manifestations sont reportées ou que les agresseurs sont graciés.

Le traitement réservé aux femmes victimes de violences est particulièrement préoccupant. Dans leurs interventions, les institutions négligent le plus souvent la dimension de genre de l'affaire, comme dans le cas de cette étudiante en médecine. Non seulement elle a subi des violences, mais malgré les déclarations d'un policier selon lesquelles elle avait été victime d'une tentative de meurtre ou de viol, son affaire est actuellement traitée comme un vol.

La violence à l'égard des femmes laisse des séquelles physiques et psychologiques, et lorsqu'une personne ne peut pas compter sur les institutions pour se protéger, il est impossible de créer dans la société un espace sûr pour les victimes de violence.

Milošević, du WRC, aborde également ce problème, affirmant que nous ne savons toujours pas exactement ce qui se cache derrière cet incident, ni pourquoi l'agresseur n'a pas encore été arrêté : « On a parfois l'impression que, dans les différentes procédures et règles, l'essentiel est perdu de vue, à savoir la protection contre toutes les formes de violence. »

https://www.masina.rs/nasilje-nad-studentkinjom-iznova-otvara-pitanje-bezbednosti-zena-i-poverenja-u-institucije/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:33

« Une chaîne autour de la cheville » : comment l'identifiant numérique national danois alimente la violence économique à l'égard des femmes

Polina Bachlakova

La violence économique à l'égard des femmes liée à l'utilisation des identifiants numériques est un problème croissant, mais rarement reconnu, au Danemark et dans toute l'Europe.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Copenhague, Danemark – C'est après avoir donné naissance à son premier enfant que Mary a remarqué un changement radical dans le comportement de son mari. Dans le cadre d'un contrat prénuptial signé lors de leur mariage au Danemark en 2011, le couple avait convenu de mettre en commun ses finances.

Mais cela ne s'est jamais concrétisé. Au lieu de cela, Mary est restée dépendante de l'argent de poche que son mari, seul soutien de famille, lui versait sur son compte bancaire personnel pendant qu'elle préparait un master.

Lorsqu'elle l'interrogeait sur le compte bancaire commun qu'elle et il avaient prévu d'ouvrir, « chaque conversation se transformait en dispute », a déclaré Mary, qui a refusé de donner son vrai nom par crainte des répercussions sur la procédure judiciaire en cours qui l'oppose à son désormais ex-mari. Il a également commencé à la questionner sur ce qu'elle avait acheté et payé. « J'avais un peu l'impression qu'il se prenait pour un enquêteur », a-t-elle déclaré.

Alors que son ex-mari gagnait jusqu'à 4 millions de couronnes par an (environ 610 000 dollars en 2015), il ne lui donnait généralement que 6 000 couronnes (915 dollars) par mois, a-t-elle précisé. Cette somme était censée couvrir toutes ses dépenses ainsi que celles de leurs deux enfants.

Dans les faits, cela s'est transformé en une forme de contrôle inquiétante. Mary a affirmé qu'il la dissuadait activement de travailler et refusait de l'aider à s'occuper des enfants. De ce fait, elle dépendait entièrement de l'argent que son mari lui donnait. « C'était très instable, car s'il estimait avoir déjà payé l'essence, par exemple, ou s'il jugeait que je ne méritais pas cet argent, il pouvait le déduire. Je ne pouvais donc jamais vraiment compter sur ce que j'allais recevoir », a-t-elle expliqué.

Le contrôle exercé sur ses finances s'est aggravé. Début 2015, son conseiller bancaire l'a contactée et lui a fait remarquer, en passant, qu'elle s'était connectée à ses services bancaires en ligne à de nombreuses reprises. Elle lui a répondu qu'il se trompait. « Et tout à coup, j'ai compris. J'ai dit : “Ce n'était pas moi. C'est mon mari qui s'est connecté” », se souvient-elle.

Son mari avait utilisé NemID – la première version danoise de l'identité numérique, comprenant un identifiant, un mot de passe et des codes à usage unique sur une carte physique – pour accéder à son compte à environ 21 reprises. Le conseiller bancaire lui a proposé de signaler l'incident. Mary l'en a dissuadé. « Avec le recul, je pense que j'aurais dû le signaler… car cela aurait pu servir de preuve d'un schéma récurrent aujourd'hui. »

Mary ignore à quelle fréquence son ex-mari a abusé de son identité numérique au cours de leur relation de 11 ans pour l'espionner. Mais le schéma auquel elle fait référence relève de la violence économique : une forme de violence conjugale dans laquelle un partenaire contrôle ou contraint une victime par le biais des finances. De la surveillance des comptes bancaires au contrôle de l'argent de poche, en passant par les pressions exercées pour qu'elle cède des biens communs sous la menace d'un divorce, ces moments pouvaient sembler disparates pris isolément, mais, pris dans leur ensemble, ils constituaient une forme de maltraitance.

« J'avais souvent cette image en tête : lui, c'était un chat, et moi, une souris », raconte-t-elle.

Jusqu'à récemment, la violence économique était largement invisible – et elle est encore souvent mal comprise ou ignorée. Ce n'est que depuis quelques années que les chercheurs et les chercheuses ont commencé à étudier comment les applications bancaires numériques et les cartes d'identité nationales peuvent contribuer à la rendre possible.

Le Danemark ne dispose d'aucune donnée nationale sur l'impact de l'identité numérique sur la violence économique. Cependant, selon un rapport de 2026 publié par Danner, une association à but non lucratif qui vient en aide aux victimes de violences conjugales au Danemark, près de la moitié des femmes participant à son programme d'accompagnement ont été victimes de violence économique. Parmi elles, 17% ont vu leur partenaire contracter des dettes ou demander des aides publiques en leur nom, souvent en utilisant l'identité numérique comme moyen.

Le Danemark, un pays numérisé

Le Danemark est l'un des pays les plus numérisés d'Europe. Il a mis en place son premier système national d'identité numérique, NemID, en 2010. Plus d'une décennie plus tard, en 2021, celui-ci a été remplacé par MitID : une clé numérique accessible via smartphone qui donne accès à pratiquement tous les aspects de la vie d'un·e résident·e, des opérations bancaires à l'historique des ordonnances médicales.

Bien qu'elle ne soit pas obligatoire légalement, il est très difficile de s'en passer. Les résident·s danois·es sont tenu·es d'utiliser MitID pour ouvrir des comptes bancaires, payer leurs impôts et accéder à la plupart des services essentiels.

MitID est plus sécurisé et se distingue de l'ancien système d'identification par un élément clé : il repose sur l'authentification biométrique. En général, les utilisateurs/utilisatrices doivent scanner leur visage via l'application MitID sur leur smartphone pour se connecter à leur compte. Selon Malte Bundgaard Kolze, criminologue et chercheur au sein du groupe de réflexion juridique Justitia, basé à Copenhague, cela rend le MitID « très sûr contre toutes sortes d'abus », car personne ne peut simplement « accéder au système et utiliser un code », a-t-il déclaré.

Mais il y a un angle mort. « Contre des inconnu·es, c'est très efficace. Mais contre des partenaires intimes, ça ne l'est pas, justement parce qu'elles ou ils sont proches de vous », a déclaré Kolze. Un·e partenaire violent peut utiliser « tous les moyens à sa disposition » pour convaincre, contraindre ou manipuler sa victime afin qu'elle scanne son visage pour déverrouiller l'application, ajoute Kolze. « [MitID] est un bon système, mais il présente cette lacune qui a un impact très négatif sur ce groupe en particulier », a déclaré M. Kolze, en faisant référence aux femmes victimes de relations violentes.

Lorsque les victimes tentent de prouver qu'une violence économique a eu lieu, l'authentification biométrique de MitID rend la preuve de la contrainte extrêmement difficile à établir et, par conséquent, il est difficile d'obtenir justice. Maja Wallmeier Wolfgang, criminologue travaillant comme consultante pour les services de police de la région du Nordjylland, a déclaré que les affaires de violence économique sont particulièrement difficiles à enquêter en raison de « toute la question du consentement », ce qui rend la preuve de la violence plus complexe.

« Si une personne s'est connectée avec MitID, il peut être difficile de savoir si c'est bien elle qui a effectué l'opération, ou si quelqu'un·e d'autre a obtenu un accès non autorisé, ou encore si elle a été induite en erreur d'une manière ou d'une autre », a-t-elle déclaré.

Finance Denmark, une organisation faîtière représentant les banques du pays qui a développé MitID en collaboration avec l'agence danoise chargée de l'administration numérique, a déclaré « éprouver une profonde compassion pour les femmes victimes de violence économique ».

« C'est pourquoi nous travaillons également avec Danner et LOKK [l'organisation nationale des foyers d'accueil pour femmes] pour contribuer à lutter contre ce phénomène », a déclaré Kjeld Gosvig-Jensen, directeur adjoint des affaires juridiques chez Finance Denmark.

Interrogé sur ce que Finans Danmark pouvait faire pour empêcher que MitID ne soit utilisé comme une arme pour maltraiter les femmes, M. Gosvig-Jensen a répondu : « En ce qui concerne l'utilisation effective de MitID, Finans Danmark n'a aucun moyen d'agir de manière indépendante. »

L'agence nationale pour l'administration numérique a refusé de répondre à la demande de commentaires de Fuller.

« Une chaîne autour de la cheville »

Dans l'Union européenne, une femme sur cinq est victime d'une forme ou d'une autre de violence économique, mais seuls neuf pays européens l'érigent spécifiquement en infraction pénale. Le Danemark n'en fait pas partie. Toutefois, le pays a érigé en infraction pénale la violence psychologique en 2019, y compris le fait de « prendre le contrôle des finances d'une personne ».

Il s'agit là d'une « définition très restrictive de cette forme de maltraitance, selon Clara Kort Illeborg, consultante de projet chez LOKK.

Les auteurs de violences peuvent, par exemple, exploiter le système d'identité numérique pour contracter des dettes ou demander des aides publiques au nom de leur partenaire. « On peut contracter des prêts très importants, modifier l'adresse de versement des allocations sociales, transférer de l'argent », explique Mme Illeborg. « Et faire beaucoup de choses avec MitID sans avoir à parler à un véritable être humain. »

Au Danemark, selon Justitia, les auteurs d'abus peuvent également se servir des identités numériques pour contracter des « prêts rapides » au nom de la victime à son insu. Après tout, c'est facile : les prêts peuvent être approuvés en quelques minutes et le versement peut être effectué sur n'importe quel compte bancaire.

Le Danemark dispose d'un dispositif d'indemnisation pour les victimes de fraude à la signature numérique. Mais les chercheurs/chercheuses affirment que les victimes d'abus économiques en sont souvent exclues de manière délibérée. Ce dispositif ne couvre pas les cas où un agresseur contracte un prêt au nom de sa victime via une identité numérique et transfère les fonds vers son propre compte plutôt que vers celui de la victime.

Danmarks Radio a rapporté qu'en 2017, le compagnon d'une femme avait utilisé abusivement son NemID pour contracter un prêt rapide de 40 000 DKK (6 200 $) en son nom. Bien que l'homme ait par la suite été condamné pour fraude, la femme a été poursuivie en justice par l'une des banques concernées, qui exigeait qu'elle rembourse le prêt ainsi que les intérêts courus.

C'est l'une des façons dont l'abus d'identité numérique peut devenir un « boulet » qui perdure bien au-delà de la relation, selon Kolze. « Vous pouvez par exemple accumuler une dette colossale dont vous ne pourrez jamais vous débarrasser », a-t-il déclaré. « Le problème avec [la violence économique], c'est que ses conséquences peuvent potentiellement durer toute une vie. »

Dans un autre cas, quelques années après avoir quitté son ex-partenaire violent, une femme prénommée Tahmina a reçu une lettre de l'administration fiscale danoise. Elle leur devait près d'un demi-million de couronnes (78 120 dollars) pour une société dont elle n'avait même jamais entendu parler. « J'étais sous le choc », a-t-elle confié à Danner. Il s'est avéré que son ancien partenaire avait utilisé son identité numérique pour créer cette société et accumuler des dettes en son nom.

La violence économique est rarement reconnue

Selon les expert·es, la police, institution de première ligne chargée de lutter contre la violence économique, n'en a qu'une compréhension limitée. Cette année, le Danemark a alloué 25 millions de couronnes (près de 4 millions de dollars) aux efforts de la police pour lutter contre la violence entre partenaires intimes. Pourtant, ces fonds ne se traduisent pas toujours par une meilleure détection de la violence économique.

« J'ai discuté avec plusieurs femmes qui ont signalé leur situation à la police, mais qui ont eu le sentiment que la violence économique n'était pas reconnue comme un schéma récurrent », a déclaré l'économiste et autrice danoise Anne-Mette Barfod, qui a écrit un ouvrage sur la violence économique. « De ce fait, de nombreuses victimes ont encore l'impression de ne pas être prises au sérieux. »

En 2022, un rapport publié par le *Nordic Journal of Criminal Science* a révélé que sur 357 rapports de police contenant des résumés d'affaires relatives à la violence psychologique au Danemark, la violence économique n'était mentionnée que dans 35 d'entre eux.

Modifier la législation danoise afin de criminaliser spécifiquement et de définir clairement la violence économique pourrait permettre aux policier·es de mieux gérer ces affaires, a déclaré Wolfgang, la consultante en matière de police. « La police ne dispose pas d'une définition tout à fait concrète de la violence économique », a-t-elle précisé. En effet, lorsque Fuller a appelé l'un·e des attaché·es de presse de la préfecture de police pour solliciter un entretien, celle/celui-ci lui a demandé : « Qu'est-ce que la violence économique ? »

Une « hausse vertigineuse »

Le Danemark n'est pas un cas isolé. La police suédoise a indiqué que la violence économique via l'identité numérique constituait un problème dans son pays. En Norvège, c'est également un problème bien connu.

Au Royaume-Uni, où la violence économique est reconnue comme un délit, l'association caritative Surviving Economic Abuse estime qu'une femme sur six au Royaume-Uni « a subi des violences économiques de la part d'un partenaire actuel ou ancien au cours des 12 derniers mois », et souligne que ce problème « se produit rarement de manière isolée » et s'accompagne généralement d'autres formes de violence conjugale.

Il s'agit d'un problème en pleine expansion au Royaume-Uni, selon l'association caritative britannique Refuge, qui a signalé une hausse « vertigineuse » de 78% des signalements de cas de violences facilitées par la technologie et de violences économiques au cours de l'année écoulée. Dans le rapport de Refuge, une survivante a évoqué des violences psychologiques et économiques, expliquant que son partenaire avait contracté plusieurs dettes en son nom, notamment pour une voiture de luxe d'une valeur de plus de 100 000 £ (135 900 $). La victime a déclaré : « Je me sentais incapable de refuser en raison du caractère coercitif de mon partenaire. Cela m'a laissée avec un engagement financier énorme auquel je ne voulais pas m'engager et auquel je ne me sentais pas capable de dire non. »

Cette tendance est d'autant plus importante que d'ici la fin de l'année, l'UE prévoit de déployer les portefeuilles d'identité numériques (EDIW) à l'échelle de l'Union, qui devraient fonctionner de manière similaire à MitID. Un rapport de recherche récent a averti que les exemples scandinaves d'abus d'identité numérique par des partenaires amoureux constituent « une leçon dont les législateurs/législatrices européen·nes doivent tenir compte lors du déploiement des EDIW ».

Mary vit désormais dans un appartement avec ses enfants. Depuis qu'elle a demandé le divorce en 2022, elle a pris conscience que la violence économique dans sa relation ne s'était pas manifestée par un seul événement marquant, mais par la somme de différents comportements. En repensant à son expérience, elle estime que, trop souvent, la société continue de considérer la violence économique comme un simple problème d'argent.

« Mais c'est psychologique. Cela sape complètement vos fondements », a-t-elle déclaré.

Polina Bachlakova, 30 août 2026
https://www.fullerproject.org/editions/cost-of-living/a-chain-around-the-ankle-how-denmarks-national-digital-id-fuels-economic-violence-against-women/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:33

Les mythes sur la violence sexuelle dans les lieux de vie nocturne

Alejandra Mateo Fano

La peur d'être violée lorsqu'on sort en soirée a eu un effet dissuasif sur les femmes, mais 68,5% des agressions commises en dehors du couple ont lieu dans le cadre domestique et presque toutes les victimes connaissaient leur agresseur

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/08/24/les-mythes-sur-la-violence-sexuelle-dans-les-lieux-de-vie-nocturne/?jetpack_skip_subscription_popup

24 août 2026

Si l'on jette un regard en arrière et que l'on se remémore certaines des affaires les plus médiatisées d'agressions sexuelles en Espagne ces dernières années, on constate immédiatement que la plupart se sont déroulées dans des lieux de vie nocturne : du viol collectif commis par « La Manada », qui a eu lieu dans un hall d'immeuble pendant les fêtes de San Fermín à Pampelune, jusqu'à l'agression sexuelle commise par le footballeur Dani Alves sur une jeune femme dans les toilettes d'une discothèque en Catalogne, en passant par l'affaire Diana Quer à La Corogne, abusée et assassinée par José Enrique Abuín Gey, alias « El Chicle », alors qu'elle rentrait des fêtes populaires d'A Pobra do Caramiñal durant l'été 2016. C'est peut-être après l'affaire des jeunes filles d'Alcàsser que la violence sexuelle a commencé à être abordée pour la première fois dans les médias de notre pays : trois mineures valenciennes âgées de 13 et 14 ans qui ont été enlevées, violées, torturées et finalement assassinées en novembre 1992 alors qu'elles se rendaient dans une discothèque en début d'après-midi.

Il ne fait aucun doute que le discours dominant autour de ces violences a eu tendance à établir un lien dangereux entre les sorties nocturnes, l'été et le risque. La médiatisation excessive de ces cas brutaux a joué un rôle clé pour mettre en lumière le caractère structurel et patriarcal de ces violences, et pour souligner que le genre est un facteur de vulnérabilité. Mais elle a également occulté un fait très important : la plupart des agressions sexuelles n'ont que peu, voire rien à voir avec ce que l'on voit à la une des médias généralistes. Celles-ci, au contraire, se produisent dans la sphère privée, sont le fait de personnes proches de la victime, et ne sont presque jamais portées devant les tribunaux. Il s'agit de violences silencieuses, quotidiennes et, de ce fait, socialement enfouies dans l'impunité. De nombreuses et nombreux experts en matière de genre alertent sur le fait que lier ces agressions à la fête et à l'été ne se contente pas de masquer de nombreux autres cas souvent plus représentatifs : cela contribue également à restreindre considérablement la liberté sexuelle des femmes lorsqu'elles occupent l'espace public.

Pour conceptualiser ce qui se passe avec les mythes répandus autour de la violence sexuelle, l'Observatoire Noctámbul@s – dont le travail consiste à analyser ces violences survenues dans les lieux de loisirs nocturnes – parle d'une « logique de l'exception » : les récits hégémoniques sur les agressions, fondés sur des cas exceptionnels et/ou extrêmes comme celui de « La Manada », finissent par agir, en dernière instance, sur les corps féminisés comme s'il s'agissait d'une règle générale. Par le biais de mécanismes implicites de responsabilisation et de culpabilisation, qui ont historiquement accompagné les femmes, « un système de contrôle et d'intimidation collective s'instaure, qui conduit à l'autocensure et au contrôle de leur sexualité », indiquent-ils dans un rapport. La culpabilité, soulignent-iels, est un sentiment récurrent dans ces cas où il semble que si la victime a subi une agression, c'est parce qu'elle a librement disposé de son corps ou même consommé des substances dans certains lieux de loisirs et de fête.

« À Madrid, seules 28% des femmes victimes d'un viol en dehors du cadre du couple désignent un inconnu comme agresseur »

Alors que la peur de subir des agressions lors des sorties nocturnes a fini par contraindre de nombreuses jeunes femmes à restreindre leurs mouvements, ce qui a un impact direct sur leur liberté de mouvement, les données de la macro-enquête sur la violence de genre révèlent ce qui suit : 68,5% des femmes ayant subi un viol en dehors de leur couple déclarent que l'agression a eu lieu dans une maison, 16,3% qu'elle s'est produite dans des espaces ouverts tels que des rues ou des parcs, et 11% que le viol a eu lieu dans des lieux de fête (7,3% dans des discothèques, des bars, etc., et 5,9% dans des lieux de fête en plein air). En d'autres termes, les agressions survenues dans des lieux de loisirs nocturnes constituent une minorité par rapport à celles qui se produisent dans la sphère privée. Une autre étude récente, menée à plus petite échelle par la mairie de Madrid, révèle que dans 65% des cas d'agression sexuelle dans la capitale, les agresseurs étaient des hommes connus de la victime. Seules 28% des femmes ayant subi un viol en dehors du cadre du couple désignent un inconnu comme agresseur.

Tous ces cas, qui sont rarement consignés, se caractérisent par un nombre inquiétant de non-plaintes, en raison de la complexité qu'implique le fait de reconnaître la violence et d'en parler publiquement. Briser le silence devient alors un exercice quasi impossible. « Il est souvent très difficile de porter plainte contre son oncle, son père, son frère, son cousin ou son grand-père. La plupart des délits sont commis au domicile même de la victime, selon le ministère de l'Intérieur. Cela signifie qu'il faut avoir une relation banale avec la personne qui t'a agressée sexuellement ; il faut donc démystifier cette idée reçue selon laquelle on va se faire violer en rentrant d'une soirée », prévient Beatriz Martos, responsable des campagnes pour les droits humains des femmes chez Amnesty International Espagne. Martos estime, à cet égard, que les mythes sur la terreur sexuelle ont pour conséquence « que nous nous replions davantage dans l'espace domestique pour éviter la rue ». Cette sous-déclaration des violences sexuelles domestiques s'explique également par des facteurs tels que la peur de ne pas être crue, celle de l'ostracisme, celle de devoir continuer à vivre avec l'agresseur ou encore le lien familial qui nous unit à lui.

Discipline de la sexualité

Malgré les chiffres cités, qui permettent de dresser un tableau moins alarmiste quant aux dangers potentiels de la vie nocturne en matière de violence machiste,l'association féministe Clara Campoamor souligne, dans la même veine que Martos, que la peur d'être victime d'agressions dans les bars ou les discothèques a souvent des effets symboliques très importants à long terme. « Nous sommes nombreuses à éviter de sortir seules le soir, à accepter de modifier notre façon de nous habiller, à avoir normalisé le fait de partager notre localisation avec des proches ou des amies, ou à veiller à rentrer accompagnées. Cela représente la restriction ultime de notre autonomie et de notre droit à profiter librement de l'espace public ainsi que de la vie sociale et sexuelle », explique à CTXT Izaskun Gutiérrez, éducatrice sociale au sein de cette association de référence dans la dénonciation des violences machistes.

Outre cette hypervigilance acquise par les jeunes femmes, des mécanismes de silence et d'impunité envers de nombreux agresseurs se mettent également en place par inertie ; ceux-ci passent souvent inaperçus dans les médias et font rarement la une. « Il est beaucoup plus difficile d'identifier comme agresseurs potentiels les personnes qui font partie de notre quotidien et avec lesquelles nous interagissons ; il est en revanche beaucoup plus facile d'imaginer une personne inconnue, sans visage, qui, un jour, dans un coin d'une discothèque, nous agresse », explique María Giaever, titulaire d'un doctorat en sociologie et collaboratrice de l'Observatoire Noctámbul@s.

Selon elle, on a assisté ces dernières années à un véritable engouement des médias pour un type très précis de violence qui détourne le regard de ce qui est structurel et quotidien. La construction patriarcale de la sexualité a historiquement conduit à sa domestication et à sa discipline « au nom de la sécurité des femmes ». Cette perception de la sécurité, souvent utilisée de manière détournée pour restreindre la liberté des femmes, découle également d'une expérience vécue dès l'enfance qu'il ne faut pas négliger.

Un effet symbolique sur la liberté sexuelle

Comme on ignore presque toujours la prévalence de cette réalité quotidienne et que l'on mythifie les agressions commises dans des lieux tels que les soirées, de nombreuses femmes décident inconsciemment d'éviter les lieux que l'on pourrait qualifier de plus « masculins ». Par exemple, un autre rapport de Noctámbul@s montre que près de 80% des femmes ne choisiraient pas les raves comme lieu de loisirs et que 60% d'entre elles ne fréquenteraient pas non plus les « parking parties ». En revanche, les lieux où elles sont les plus nombreuses sont les soirées à domicile ou les événements organisés par des entreprises privées, des mairies et des associations.

C'est là qu'intervient non seulement l'idée d'une auto-répression de la liberté de mouvement, mais aussi celle de la consommation de substances face à la panique sexuelle collective. Nous savons que l'alcool et les drogues ont traditionnellement servi à légitimer la violence chez les hommes et, en même temps, à culpabiliser les victimes sur la base de divers stéréotypes de genre liés à la féminité. En d'autres termes, ce n'est pas seulement la présence dans l'espace public la nuit qui est restreinte par crainte de subir certaines agressions, mais aussi la consommation de substances. En ce sens, en règle générale, cette rhétorique a pour conséquence que les femmes consomment de préférence des drogues légales, moins stigmatisées et socialement associées à une moindre perte de contrôle du comportement.

« Les agressions par soumission chimique représentent moins de 1% du total chez les femmes âgées de plus de 16 ans »

Mais toute une série de stratégies défensives ont également été mises en place – tant au niveau des soins collectifs entre femmes qu'au niveau individuel – pour éviter l'ingestion involontaire de substances (alors que les agressions par soumission chimique ne représentent même pas 1% du total chez les femmes de plus de 16 ans). Comme l'explique Burgos, les vernis à ongles, les bandelettes réactives et autres kits sont développés depuis plus d'une décennie afin, en principe, de prévenir les agressions sexuelles par soumission chimique.

Il est essentiel de parler ouvertement de ces moyens visant à neutraliser la volonté des femmes à l'aide de psychotropes, mais le faire en partant d'une surreprésentation de ces cas, ce qui crée un climat d'alerte sociale, peut s'avérer contre-productif, soulignent les expertes. « La conséquence la plus immédiate de cela est la difficulté à identifier les violences et les agresseurs dans des contextes qui ne sont pas médiatisés et qui, par conséquent, restent en dehors de l'imaginaire de la violence sexuelle », souligne Noctámbul@s.

« À la suite d'affaires très médiatisées, comme les cas de drogage de l'été 2022, il existe une perception figée du phénomène de la soumission chimique et du lien entre la consommation de drogues et la violence. Les rares agressions survenues dans des lieux de vie nocturne où l'on trouve de l'alcool ou des substances sont le résultat d'une consommation volontaire », souligne Giaver. Une fois encore, le fait que la culpabilité et la maîtrise de soi intériorisée soient centrées sur les drogues s'avère très efficace pour détourner l'attention de la nature structurelle des inégalités entre les sexes. Les expertes rappellent que la violence sexuelle s'inscrit tant dans le modèle de domination que dans la dimension morale et subjective de la crédibilité.

La construction sociale du monstre qui commet des violences la nuit

Le Col.lectiu Punt 6, une organisation qui aborde l'égalité des genres à travers l'urbanisme féministe, affirme que « nous, les femmes, avons été socialisées pour avoir peur de l'espace public, de la nuit et de l'inconnu. De plus, la violence devient quelque chose de banal dès notre plus jeune âge : on nous marque par des attouchements dans le métro ou par des remarques de harcèlement, qui bouleversent notre notion de sécurité ». Peu à peu, nous apprenons à contourner cette violence en nous rendant, dans une certaine mesure, responsables de la prévenir par tous les moyens à notre disposition, en nous convainquant que nous ne la méritons pas en raison de nos comportements.

La politologue et chercheuse féministe Nerea Barjola aborde cette question dans son ouvrage *Microphysique sexiste du pouvoir. L'affaire Alcàsser et la construction de la terreur sexuelle*, où elle affirme que les jeunes filles apprennent très vite à « se protéger » contre ce qui pourrait arriver. Une autogestion du risque qui a été encouragée de manière plus ou moins consciente par les médias de masse.

Dans ce contexte déformé qui exagère certains cas extrêmes de violence au point de les faire passer pour la norme (ce qui s'avère très utile pour assurer le contrôle sur la féminité), c'est la figure stéréotypée de l'agresseur-monstre qui prévaut. Ce paradigme de l'homme agressif, socialement inadapté et souffrant de troubles mentaux, qui s'en prend aux femmes la nuit. Un peu comme le « violeur de l'ascenseur », qui a fait la une des médias pendant des années en raison de ses innombrables délits sexuels et dont le mode opératoire consistait à aborder la nuit de jeunes filles sous la menace d'une arme pour les enlever et les violer.

On constate souvent que l'extrême droite s'est approprié ces figures « monstrifiées », si présentes dans l'imaginaire collectif, pour les associer aux hommes migrants et/ou issus de minorités ethniques, qu'elle considère comme des agresseurs sexuels violents presque par nature. « La plupart des reportages sont illustrés par des images des forces de l'ordre, ce qui alimente le sentiment d'un danger inévitable dû à la monstruosité des agresseurs, un danger qui ne peut être combattu que par la coercition ; d'autre part, on retrouve le récit de l'agresseur sans visage, alors qu'environ 45% des cas pris en charge aux urgences hospitalières sont des agressions commises par une connaissance », affirment les responsables de Noctámbul@s.

La construction sociale du monstre à combattre, souligne la journaliste et anthropologue Ana Burgos dans un article, empêche d'aborder la nature systémique du problème de la violence (les inégalités entre les sexes et la culture patriarcale du viol) qui traverse tous les processus de socialisation et les normes culturelles. « Lorsqu'on imagine un agresseur inconnu, malfaisant, cruel, souvent représenté à travers des préjugés de classe, racistes ou validisme (pauvre, issu d'une minorité ethnique ou fou), qui vous drogue pour vous violer (la partie émergée de l'iceberg des violences sexuelles), on détourne le regard du « fils sain du patriarcat », l'agresseur connu, le cousin, le voisin, le partenaire ou le patron », explique-t-elle dans son texte.

Alejandra Mateo Fano, 18/08/2026
https://ctxt.es/es/20260801/Politica/54837/violencia-sexual-ocio-nocturno-nerea-barjola-mujeres-libertad.htm
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:31

Rojava : Les femmes inquiètes pour leurs acquis

kurdistan-au-feminin.fr

SYRIE / ROJAVA – Une étude de terrain menée en 2026 par le Centre de recherche du Rojava pour la protection des droits des femmes et des enfants révèle que les femmes de Qamishlo et de ses environs perçoivent la crise économique, les récents bouleversements politiques et juridiques, la guerre, les migrations et la pauvreté comme des facteurs interdépendants qui fragilisent leur quotidien et alimentent leurs craintes pour l'avenir de leurs droits et des mécanismes de protection.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/09/01/rojava-les-femmes-inquietes-pour-leurs-acquis/?jetpack_skip_subscription_popup

1 septembre 2026

Publiée samedi sur le site officiel du Mouvement des femmes kurdes Kongra Star, l'étude s'appuie sur des entretiens en face à face avec environ 600 femmes réparties dans les quartiers de Jodi, Hililiye, Qadour Bek, Antarieh, Corniche et Arbouiye (une centaine par quartier). Le centre a également conduit des enquêtes de terrain auprès de plus de 1 000 femmes afin de documenter leurs difficultés quotidiennes, leurs préoccupations et les obstacles auxquels elles sont confrontées. Kongra Star et les maisons de femmes des quartiers ont facilité l'accès aux participantes et la réalisation des entretiens.

Inquiétudes face aux changements politiques et juridiques

Selon les conclusions de l'étude, la majorité des femmes interrogées constatent que la société a connu des transformations majeures ces dernières années, dans un contexte de hausse du coût de la vie, d'aggravation des difficultés économiques et d'incertitude quant à l'avenir des droits des femmes dans le nouveau cadre politique et juridique syrien.

Une proportion significative des participantes estime que les changements politiques de l'année écoulée — notamment la chute du régime baasiste et l'arrivée d'une nouvelle autorité — ont suscité un sentiment de soulagement chez certains hommes, tout en renforçant la peur et le sentiment d'insécurité chez les femmes. Ces craintes sont directement liées à l'avenir des institutions et organisations féminines, ainsi qu'aux mécanismes d'intervention mis en place ces dernières années. Les femmes soulignent que la présence de ces structures a joué un rôle déterminant pour dissuader les violences et renforcer leur sentiment de protection.

Après 2014 : un tournant pour le statut des femmes

L'étude identifie 2014 comme une année charnière dans le nord et l'est de la Syrie. L'adoption d'une législation relative aux droits des femmes, la création d'institutions dédiées, de maisons des femmes et de mécanismes d'intervention en cas de violence ou de conflits familiaux, ainsi que le déploiement de programmes de sensibilisation destinés aux femmes et aux hommes, ont marqué un changement notable.

Ces mesures ont contribué à renforcer la confiance en soi des femmes et le sentiment de ne plus être isolées face à la violence. Elles ont également fait prendre conscience aux hommes que les actes de violence pouvaient entraîner des conséquences juridiques. L'étude met en avant le rôle joué par la Maison des femmes, les Forces de sécurité intérieure féminines (Asayish), l'Organisation Sara et Kongra Star dans l'intervention et la prévention, permettant d'éviter que les situations de violence restent confinées au cercle familial.

240 demandes en six mois dans les maisons des femmes de Qamishlo

Les données des Maisons des femmes de Qamishlo illustrent les difficultés rencontrées en 2026. Entre début janvier et mi-juillet, ces structures ont reçu 240 dossiers et demandes. Parmi elles, 109 ont été résolues et 30 ont été transmises aux tribunaux.

Sur l'ensemble, 153 requêtes concernaient des conflits entre femmes et hommes, incluant des cas de violence à l'égard des femmes et des problèmes familiaux. D'autres demandes étaient liées aux difficultés économiques et de subsistance, ainsi qu'aux tensions qu'elles génèrent au sein des foyers. Cinq requêtes relatives à la polygamie ont également été enregistrées sur la même période.

L'étude précise que ces chiffres ne correspondent pas forcément à des catégories distinctes : un même dossier peut cumuler plusieurs facteurs (problèmes financiers, conflits conjugaux et violences). Le faible nombre de demandes liées à la polygamie apparaît notable par rapport à la période antérieure à 2014, où les maisons des femmes recevaient davantage de plaintes sur ce sujet. Le centre souligne toutefois que ces cinq demandes ne reflètent pas le nombre réel de cas de polygamie dans la société, mais uniquement le volume de sollicitations reçues pendant ces six mois.

La crise économique, facteur d'aggravation de la vulnérabilité

Les entretiens montrent que la crise économique constitue une préoccupation partagée. La hausse des prix du carburant, des denrées alimentaires et des produits de première nécessité, combinée au chômage et à la perte de revenus, pèse lourdement sur les foyers.

Si les difficultés financières ne sont pas la cause unique des violences, elles accentuent les tensions et les conflits familiaux, en particulier pour les femmes économiquement dépendantes. L'absence de revenus propres rend plus difficile le départ d'un foyer violent ou le début d'une vie indépendante avec des enfants. Du point de vue des participantes, la crise économique est donc étroitement liée à la sécurité et à la liberté personnelle.

Guerre, migrations et pressions cumulées

L'étude relie également la situation des femmes aux conditions plus larges que traverse la société : guerre prolongée, déplacements de population, migrations, pertes économiques et incertitude quant à l'avenir. L'accumulation de ces facteurs, associée aux problèmes familiaux et aux pressions du quotidien, peut accroître le stress psychologique et social. Dans certaines circonstances, les femmes et les enfants se trouvent exposés à des risques plus élevés.

La déclaration constitutionnelle et l'avenir des droits

Les changements politiques et juridiques en Syrie apparaissent comme l'une des principales sources d'inquiétude. La Déclaration constitutionnelle adoptée le 13 mars 2025 garantit l'égalité entre les citoyens et les droits des femmes, tout en reconnaissant la jurisprudence islamique comme l'une des sources principales de la législation.

Cette disposition soulève des interrogations quant à l'avenir des règles relatives au statut personnel, au mariage, au divorce, à la protection de l'enfance et aux affaires familiales. Le nouveau système juridique n'étant pas encore pleinement établi, les femmes s'interrogent sur la préservation des acquis obtenus depuis 2014. Elles ne décrivent pas nécessairement la situation actuelle comme un retour au système précédent, mais craignent la réapparition de certaines formes d'inégalité antérieures à 2014, notamment la polygamie, le mariage des enfants et un statut juridique plus faible des femmes au sein de la famille.

Rumeurs et climat d'incertitude

L'étude relève également la circulation, au sein de la société, d'inquiétudes et de rumeurs concernant l'avenir de la participation des femmes à la vie publique, leurs déplacements, leurs vêtements et la nature des relations entre hommes et femmes dans l'espace public. Même si ces craintes ne se sont pas traduites en mesures concrètes, leur diffusion reflète un état d'anxiété face à l'incertitude sur les droits qui seront effectivement protégés.

Une représentation encore limitée dans les instances de décision
Les préoccupations ne se limitent pas aux questions sociales et juridiques. Elles concernent aussi la participation politique. Selon l'étude, le parlement syrien compte 210 sièges en 2026, dont seulement 21 occupés par des femmes. Ce chiffre est considéré comme un indicateur de la représentation limitée des femmes dans les processus de décision qui façonneront l'avenir du pays.

Les questions relatives aux droits des femmes dépassent désormais le cadre de Qamishlo et de ses environs. Elles s'inscrivent dans le débat public à l'échelle nationale : en décembre 2024, Damas a connu des manifestations rassemblant des centaines de personnes réclamant une gouvernance laïque et l'égalité des droits entre les sexes.

Au-delà de la violence, la peur de la perte des acquis

L'étude conclut que la violence à l'égard des femmes ne peut être dissociée des conditions économiques, sociales et politiques qui l'entourent : pauvreté, chômage, guerre, migrations, structures patriarcales et statut juridique. Les institutions et les lois mises en place depuis 2014 ont permis de sensibiliser les femmes à leurs droits et de développer des mécanismes d'intervention et de protection.

Cependant, les préoccupations exprimées par les participantes portent sur une question plus large : les acquis juridiques, sociaux et organisationnels obtenus ces dernières années seront-ils préservés ? Les institutions et mécanismes de protection existants conserveront-ils leur capacité d'action ?

La principale inquiétude des femmes n'est donc pas seulement le risque de subir des violences, mais aussi celui de perdre des droits ou de voir s'affaiblir les dispositifs institutionnels sur lesquels elles comptaient.

https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/08/29/rojava-les-femmes-inquietes-pour-leurs-acquis/
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22.09.2026 à 12:29

L'espace vital, ce concept géopolitique dérangeant

Bruno Marquis

Le concept géopolitique d'espace vital désigne le territoire qu'un peuple juge nécessaire pour assurer sa croissance au détriment des autres. Il consacre la déshumanisation, puis la spoliation et l'anéantissement de l'autre. Il a servi de justification à plusieurs expansionnismes agressifs et conquêtes territoriales au cours de l'histoire. Aux génocides des derniers siècles, entre autres.

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de septembre du journal Ski-se-Dit.)

Ce concept géopolitique, s'il était connu et expliqué, nous éclairerait beaucoup sur l'histoire et l'actualité en cours. Sur la Seconde guerre mondiale d'abord, puis en rétrospective sur l'expansionnisme états-unien, sur le colonialisme en général, et enfin sur le génocide en cours à Gaza.

Nous sommes nombreux à nous être demandés, plus jeunes, comment un pays comme l'Allemagne avait pu s'engager dans un conflit mondial avec comme seuls alliés l'Italie et le Japon. Comprendre que c'est vers les pays de l'est que l'Allemagne a d'abord dirigé l'essentiel de ses forces pendant la guerre et qu'elle l'a fait dans le but de se dégager un « espace vital » au dépens de peuples jugés inférieurs, nous permet de comprendre les tenants et aboutissants de cette guerre.

L'Allemagne nazie voulait dans un premier temps, avec l'opération Barbarossa, accaparer le territoire et les ressources soviétiques pour mieux poursuivre la guerre sur d'autres fronts, mais elle y a épuisé ses forces. Contrairement à ce que le cinéma américain nous a inculqué par la suite, c'est donc l'Union soviétique, avec ses 27 millions de morts, sans la précieuse aide des États-Unis, qui a finalement mis fin à la Seconde guerre mondiale et qui nous a libérés des nazis.

Jacques Pauwels, dans un de ses ouvrages, déconstruit à ce sujet le mythe véhiculé depuis 1945 sur les réalités de la guerre contre l'Allemagne nazie. Les États-Unis ne sont entrés dans cette guerre, nous explique-t-il, que sous la contrainte et leurs riches industriels (General Motors, Ford, IBM, Coca-Cola, IT&T, etc.) ont fait des affaires avec le IIIe Reich en guerre le plus longtemps possible.

James Whitman dans « Le modèle américain d'Hitler », nous explique pour sa part que ce principe d'espace vital allemand était directement inspiré de l'expansionnisme états-unien du XVIIIe au début du XXe siècle au cours desquels on a décimé des millions d'Amérindiens, puis livré, entre autres, une guerre d'invasion au Mexique.

Ce que l'Allemagne nazie a fait subir aux juifs et ce qu'il voulait faire subir aux autres peuples jugés inférieurs, n'était pas tellement différent, non plus, de ce que les peuples européens ont fait subir aux peuples autochtones un peu partout dans le monde au cours des derniers siècles. Et c'est précisément ce que l'État d'Israël fait subir au peuple palestinien depuis 1948 et de façon beaucoup plus intensive depuis 2023.

Mettre en lumière ce monstrueux concept d'espace vital nous permettrait de porter un regard plus juste sur nos prétendues démocraties libérales et de bien réaliser le risque que constitue la montée de l'autoritarisme d'extrême droite un peu partout dans le monde. Le mensonge et la désinformation ne sont pas seulement le fait des concepts complotistes ; Ils le sont aussi des concepts que l'on masque.
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22.09.2026 à 12:28

Des élections au Maroc. Pourquoi faire ?

Mohamed Lotfi

N'y a-t-il pas quelque chose d'obscène dans une mise en scène démocratique qui se joue sur une scène truquée ? Le 23 septembre 2026, un peu plus de quinze millions de Marocains inscrits sur les listes électorales seront appelés à se lever, à marcher, parfois à parcourir des kilomètres, pour glisser un bulletin dans une urne et renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants.

Cela devrait être une fête, puisque c'est le peuple qui parle. Le peuple qui exerce son droit constitutionnel. Pourtant, à l'intérieur même du pays, plusieurs journalistes indépendants observent la mise en scène de cette campagne électorale et arrivent tous à la même conclusion, désabusée, murmurée plus que criée. À quoi servent vraiment ces élections ?
Je passerai vite, sur les rituels folkloriques du scrutin marocain, les billets de 200 dirhams qui changent de mains dans l'arrière-salle des cafés, les couscous offerts à l'occasion, les listes de « moubayine » qu'on recrute au poids du portefeuille plutôt qu'au poids des idées. Ce folklore-là, tout le monde le connaît, tout le monde en rit avec cette lassitude particulière qu'on réserve aux histoires qu'on a trop entendues. Ce n'est pas mon sujet. Mon sujet est plus grave, parce qu'il touche non pas aux marges du système, mais à son cœur, la question de savoir ce que ces élections représentent réellement, quand le pouvoir qui les organise avance, sur le dossier le plus sensible de la conscience nationale, dans une direction que la majorité du pays réprouve.

Voilà le paradoxe que personne, dans cette campagne, n'aura le courage de nommer à voix haute, excepté quelques journalistes et chroniqueurs indépendants. Le Maroc a un peuple, dans son immense majorité, viscéralement attaché à la cause palestinienne (pour les marocains, la cause palestinienne est une cause nationale) et un État qui persiste, patiemment, méthodiquement, à consolider ses liens avec Israël, au moment même où Gaza est rayée de la carte à coups de bombes.

L'actualité vient de renforcer cette réalité. Le 16 septembre 2026, soit la veille de l'écriture de ces lignes, sept jours avant le scrutin, le ministère israélien des Affaires étrangères annonçait que Rabat et Tel-Aviv allaient ouvrir des ambassades dans leurs pays respectifs, après une rencontre entre les deux chefs de la diplomatie sous l'égide américaine. La rencontre s'est tenue à New York, entre le ministre israélien Gideon Saar et son homologue marocain Nasser Bourita, à l'invitation de l'ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Mike Waltz. Notons, au passage, la pudeur de Rabat. Le Maroc n'a fait aucun commentaire dans l'immédiat. Le silence, ici, n'est pas neutre, c'est une politique. On avance sans le dire, on normalise sans le crier, on espère que la nouvelle se noiera dans le vacarme de la campagne électorale.

Précisons que rien dans les communiqués disponibles, n'indique que l'ambassade marocaine ouvrirait à Jérusalem plutôt qu'à Tel-Aviv, la plupart des pays, y compris ceux ayant normalisé avec Israël, maintiennent leurs représentations à Tel-Aviv, précisément parce que le statut de Jérusalem reste disputé. Mais l'exactitude géographique n'enlève rien à la charge symbolique de la nouvelle. Que le Maroc renforce, élève, officialise ses liens avec l'État hébreu trois ans après le début d'une campagne militaire à Gaza que la plupart des instances des droits humains qualifient de génocidaire, voilà qui suffit largement à nourrir l'ironie amère de la situation. Et l'histoire ne date pas d'hier. Le Maroc et Israël avaient normalisé leurs relations diplomatiques en décembre 2020 dans le cadre des accords d'Abraham, un processus soutenu par Washington. Six ans plus tard, on ne recule pas, on avance, on « élève le niveau », on parle d'« amitié entre les peuples » avec cette langue de bois diplomatique qui prétend décrire une relation d'État alors qu'elle esquive soigneusement la question qui fâche, celle du sang versé, aujourd'hui, à Gaza.

Et c'est là que l'ironie devient vertigineuse, presque insoutenable si l'on s'y arrête vraiment. Le roi du Maroc préside le Comité Al-Qods (Jérusalem), cette instance de l'Organisation de la coopération islamique dont la mission officielle est de défendre le statut de Jérusalem et les droits des Palestiniens sur leur capitale. Comment tenir ensemble ces deux rôles, gardien institutionnel de la cause d'Al-Qods d'un côté, partenaire diplomatique de plus en plus assumé de l'État qui occupe cette même ville de l'autre ? On me dira que la diplomatie n'a jamais été affaire de cohérence morale, qu'elle est affaire d'intérêts. C'est vrai. Mais alors, qu'on cesse de nous parler de « cause sacrée » et de « constante nationale » dans les discours officiels, si dans les faits la ligne diplomatique s'accommode si bien de la contradiction.

On me permettra un exercice de contrefactuel, aussi périlleux que nécessaire. Le royaume a toujours, sous Hassan II, entretenu des canaux avec Israël, discrets, feutrés, jamais officialisés au grand jour, gérés dans les coulisses par des hommes de l'ombre plutôt que sur papier à en-tête diplomatique. C'était une politique de la nuance, ni rupture, ni normalisation clinquante. Le monde a changé, dira-t-on, les accords d'Abraham ont changé la donne régionale, il fallait suivre le mouvement. Peut-être. Mais depuis octobre 2023, ce ne sont plus des paramètres géopolitiques abstraits qui sont en jeu. Ce sont des dizaines de milliers de morts, des hôpitaux détruits, des enfants sous les décombres. Dans ce contexte-là, aurait-on vu Hassan II, fin connaisseur des sensibilités de son peuple, aller renforcer publiquement des liens avec Tel-Aviv, quitte à transformer un bureau de liaison discret en ambassade avec fanfare ? J'en doute très sérieusement. Le vieux souverain avait, sur ce dossier précis, un sens de la mesure et du symbole que le régime actuel semble avoir perdu, ou choisi de sacrifier.

Alors pourquoi ce manque de courage ? La réponse, cyniquement, tient en quelques mots. Les accords d'Abraham lient la normalisation à la question du Sahara, la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara en échange de la normalisation avec Israël. C'est un marché. Un marché dont le prix, aujourd'hui, se paie en légitimité populaire. Pendant que la diplomatie s'active à New York, la rue marocaine, celle qui a vu défiler, depuis 2023, des manifestations parmi les plus massives de la région en soutien à Gaza, regarde, encaisse, et retient. Les Marocains ne sont pas dupes. Ils savent lire entre les lignes des communiqués sans signature, ils savent reconnaître un pas de plus vers l'irréversible quand ils le voient.

Revenons donc à la question du titre. Des élections, pourquoi faire ? Si le vote ne porte que sur la répartition locale de la rente, sur des allégeances de circonscription, sur des « familles » de notables qui se transmettent un siège comme un fonds de commerce, les partis en changent, les mêmes noms restent, on l'a vu jusque dans les provinces les plus reculées, alors le scrutin n'est qu'une formalité administrative maquillée en cérémonie civique. Le vrai enjeu national, celui qui touche à l'identité, à la dignité, à la place du Maroc dans le monde arabe et musulman, celui-là ne se discute pas dans l'isoloir. Il se décide ailleurs, dans des salons de New York, entre diplomates, sous « l'égide américaine », loin des quinze millions d'électeurs qu'on convoque le 23 septembre pour élire... quoi, au juste, si l'essentiel se joue déjà sans eux ?

Il faut se souvenir, et c'est peut-être la seule note d'espoir, de ce texte, que les Marocains ont, dans leur histoire, une capacité de résistance discrète mais tenace. On ne les mobilise pas facilement dans la rue, mais on ne les endort pas non plus facilement dans le silence. La défaite électorale cinglante du PJD en 2021, où le parti a perdu plus de 90 % de ses sièges, s'explique en partie, selon plusieurs analyses, par une politique de rapprochement avec Israël à laquelle son électorat était particulièrement hostile, rapprochement pourtant imposé par le palais plutôt que choisi par le parti lui-même. Le message est clair. Même quand la sanction populaire ne peut pas atteindre directement le sommet de l'État, elle trouve toujours un exutoire, un bouc émissaire, une urne où se venger. Ce n'est pas un hasard si le prochain gouvernement, quel qu'il soit, portera le poids de décisions qu'il n'a pas prises.

Il serait malhonnête de clore ce texte sans laisser un espace, même bref, à ceux qui défendent une lecture différente. Le pouvoir marocain, et ceux qui le soutiennent, avanceront que la diplomatie n'est pas un plébiscite de rue, que gérer un État suppose de dissocier la solidarité affective d'un peuple des impératifs stratégiques d'une nation, la question du Sahara, la relation avec Washington, la sécurité régionale. Ils diront aussi que le Maroc continue, dans le même temps, d'envoyer une aide humanitaire à Gaza, de porter la voix palestinienne dans les instances internationales via le Comité Al-Qods, et que la coexistence d'une diplomatie pragmatique avec Israël et d'un soutien de principe à la cause palestinienne n'est pas, pour eux, une contradiction insoluble mais un exercice d'équilibriste que d'autres pays arabes, les Émirats, Bahreïn, pratiquent depuis plus longtemps encore sans que cela n'ébranle leurs régimes.

Le débat, en somme, reste ouvert, mais il se joue, hélas, ailleurs que dans les urnes du 23 septembre.

Mohamed Lotfi
17 Septembre 2026

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22.09.2026 à 12:28

Gabon : L'attitude de la France dans la répression sanglante de 2016

Paul Martial

Les autorités françaises tentent d'entraver la justice sur le rôle joué par d'anciens militaires français dans le massacre postélectoral de 2016 au Gabon.
Ali Bongo, qui a succédé à son père Omar Bongo, est déclaré vainqueur de l'élection présidentielle de 2016. Tout le monde sait qu'une nouvelle fois, il y a eu inversion des résultats au détriment de son concurrent, Jean Ping, ancien secrétaire général de l'Union africaine. Même les observateurs de l'Union européenne font état d'anomalies importantes lors de ce scrutin.

Un massacre

Lors de la proclamation des résultats, fin août 2016, nombre de personnes descendent dans les rues des principales villes pour exprimer leur colère et sont confrontées à une forte répression. À Libreville, la capitale, les manifestants convergent vers le QG de campagne de Jean Ping.

Dans la soirée, un hélicoptère survole le QG, situé à quelques encablures de la base militaire Charles-de-Gaulle des Éléments français au Gabon (EFG). Il allume son projecteur et ouvre le feu sur les personnes présentes. Dans le même temps, les soldats de la Garde présidentielle enfoncent la porte et tirent à bout portant avec des armes de guerre.
Au petit matin, la gendarmerie arrête les survivants. La plupart seront emprisonnés et subiront de mauvais traitements et des actes de torture. De cet épisode sanglant, les ONG de défense des droits humains font état de dizaines de morts et de blessés.

Dix ans plus tard, les familles et les amis des victimes exigent la vérité. Celle-ci se fait toujours attendre, d'autant que le nouvel homme fort du pays, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, n'est autre que l'ancien responsable de la Garde présidentielle.

La France impliquée

La France ne pouvait ignorer ce qui se tramait, compte tenu de ses fortes connexions avec les autorités gabonaises. En 2016, c'est un ancien officier qui fait office de conseiller militaire d'Ali Bongo. Certains font également référence au système d'écoute mis en place par la France.

Plus grave encore, des témoins affirment que des Français étaient présents lors de cette fusillade, notamment le pilote de l'hélicoptère. Le journal Marianne donne les noms de Français ayant appartenu à l'armée ou à la Légion étrangère et qui étaient intégrés à la Garde présidentielle à cette époque.

Une plainte a été déposée en France. L'enquête a été confiée aux magistrats de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine (OCLCH). Ces derniers ont demandé au ministère des Affaires étrangères tous les documents liés à cette affaire. Il y en aurait 315, mais Xavier Bigot, un ancien de la DGSE chargé du bureau Afrique au Quai d'Orsay, aurait donné l'ordre, par e-mail, de ne fournir que les pièces en lien avec des victimes françaises, soit seulement 35, entravant ainsi délibérément la justice.

La France a fermé les yeux sur cet épisode sanglant qui a empêché une alternance démocratique au Gabon. Elle a avalisé les grossiers trucages électoraux pour préserver sa mainmise sur ce pays. Il n'aura échappé à personne qu'en 2016, la présidence française était occupée par un socialiste : François Hollande.
Paul Martial

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22.09.2026 à 12:27

Madagascar : la réforme de l'État en panne de courant

Herininahary Mosesy

« Lève-toi et va car dix-mois de junte ont dilué l'appel du 25 septembre ! » C'est le credo de Herininahary Mosesy, Président de l'AOVPM (Observatoire de la Vie Publique de Madagascar). Ingénieur diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers (Paris), titulaire d'un Certificat d'Études Politiques de Sciences Po (Toulouse), et disposant de 30 ans d'expérience internationale en gestion de projets complexes dans plusieurs pays, Herininahary Mosesy livre un bilan sans complaisance de la gouvernance de l'actuel régime et donne quelques pistes pour sortir le pays des ornières.

Tiré de MondAfrique.

La Refondation de la République de Madagascar patauge dans son programme depuis son avènement, le 14 octobre 2025. Elle s'est empêtrée dans les dérives et les travers du régime précédent. Les acteurs aux commandes étant, pour l'essentiel, les mêmes, et les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne s'étonnera pas de ce qui advient : la déception se mesure au nombre de promesses non tenues face aux griefs du 25 septembre 2025. Alors, agissons avant qu'il ne soit trop tard.

« Moïse, lève-toi » ou « Moussa, va » : les croyants au Dieu d'Abraham connaissent bien cette formule, un ordre venu de l'Être qu'ils aiment, pour affronter celui qui personnifie les plaies d'Égypte. De la même manière, toute proportion gardée avec le registre religieux, la Patrie que tout Malgache aime lui ordonne aujourd'hui de réagir face à ce qui, si ce n'est de la gabegie, relève à tout le moins de la pagaille. Il était temps.

Lorsqu'on parle de refondation de la République, on attend une suite d'actions structurées de reconstruction, sur des bases nouvelles, d'un système politique où la souveraineté appartient aux citoyens. Or on s'aperçoit, avec le temps, que l'on stagne. La réorganisation profonde des institutions se trouve bloquée dans une action confuse et sans progrès ; on se retrouve enlisé dans des difficultés que l'on connaît déjà que trop bien. En effet, comme prérequis absolu, la refondation devait commencer par assainir l'État, pour asseoir sa légitimité par l'appropriation citoyenne, et espérer bâtir une vision structurée, avec des actions définies avec précision et hiérarchisées, pour répondre à l'urgence et aller droit à l'efficacité. Le problème est posé.

Un mélange de mesures sociales concrètes et de crises structurelles

Dix mois après le coup d'État, le tableau général montre un mélange réel de mesures sociales concrètes et de crises structurelles non résolues. Il serait malhonnête d'ignorer les améliorations tangibles apportées par le régime actuel : les mesures chiffrées sur les salaires, les bourses et la réforme du carburant, relevées ici et là, sont vérifiables et récentes – ce n'est pas de l'invention. Mais, malheureusement, cela s'arrête là. Derrière cette vitrine coexistent une crise énergétique non résolue, une dette en hausse, une perception de la corruption qui s'est aggravée, et une instabilité institutionnelle persistante.

Face à cette situation, la restauration de l'intégrité, de la transparence et de l'efficacité, là où la gabegie, la corruption et l'improvisation ont trop longtemps régné, devient une condition sine qua non. Il faut une coordination opérationnelle de l'assainissement de l'État, fondée sur un diagnostic holistique. Elle s'appuiera sur une méthodologie et des principes de gouvernance transversaux, avec une matrice des rôles et des responsabilités, un calendrier, un mécanisme de contrôle citoyen, et des indicateurs de résultats publics. C'est seulement l'ensemble de ce dispositif qui garantira l'assainissement d'un État prêt à bâtir sur des fondations saines.

Ce qui a été fait, et ce qui reste à faire

Parmi les réalisations mises en avant par les soutiens du pouvoir figure le salaire des fonctionnaires : une hausse réelle de 14 %, effective depuis janvier 2026, la masse salariale progressant quant à elle de 26 % par rapport à 2025. Quoique modeste, le salaire minimum garanti a lui aussi connu une hausse : il atteint désormais 300 000 Ar (environ 60 €) dans le secteur privé non agricole, même si les syndicalistes soulignent que ce montant reste en deçà du seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour.

Du côté des bourses et des équipements étudiants, des hausses respectives de 20 % et de plus de 51 % ont été appliquées, avec, cerise sur le gâteau, un paiement désormais digitalisé via le Trésor. Mais cela reste faible en valeur absolue : un étudiant en L1/L2 touche 26 400 Ar par mois, soit environ 5 €. Enfin, ce qui relève désormais du souvenir : la « captation » des produits pétroliers. Là, il y a un vrai retournement, le pouvoir actuel a mis fin au système de captation de l'importation, jusqu'alors coordonnée par les distributeurs privés (TotalEnergies, Vivo Energy, Rubis/Galana, Axian/Jovena). C'est réel et très récent, mais encore étroit : seulement le gasoil des centrales, pas encore l'essence des stations. Cela ne va d'ailleurs pas sans générer des tensions avec les anciens opérateurs, à Toamasina.

Un effondrement des services publics essentiels

De l'autre côté, on constate un effondrement des services publics essentiels. Sur le volet sécurité, par exemple, la multiplication des disparitions a conduit à décréter un deuil national le 24 juillet 2026 : la situation inquiète plutôt qu'elle ne s'améliore. Et qu'en est-il de l'urgence eau-électricité ? Elle semble remise aux oubliettes, puisque la JIRAMA elle-même ne promet d'amélioration qu'à l'horizon de fin 2026. Au registre du pillage des ressources minières, le mouvement d'amélioration reste partiel, voire confidentiel, avec des lacunes persistantes dans la déclaration des bénéficiaires effectifs du secteur extractif. Bien que classée « modérée », la dette a par ailleurs continué de grimper, atteignant 51,3 % du PIB en 2025 selon le FMI.

Sur le plan institutionnel, deux Premiers ministres en moins de cinq mois, un flou persistant sur le calendrier électoral, et une suspension de l'Union africaine toujours pas levée depuis le 15 octobre 2025 : l'ensemble dessine un régime de transition chaotique.

Enfin, et c'est de loin le signal le plus net, la perte de confiance internationale est flagrante : l'indice de perception de la corruption 2025 est en recul par rapport à l'année précédente, Madagascar passant de la 140e à la 148e place sur 182 pays. Et pourtant, c'était précisément le déclencheur phare des soulèvements de la Gen Z qui ont fait tomber le gouvernement.

Six chantiers pour une vraie refondation

Madagascar sort d'une crise profonde ouverte en septembre 2025, et le pays en reste durablement marqué. Il faut structurer une action de coordination interministérielle autour de chantiers prioritaires, dont le pilotage méthodologique sera assuré par un cabinet ministériel plénipotentiaire, en lien avec les ministères sectoriels concernés.

Six chantiers seront considérés : l'urgence vitale que représentent l'eau potable et l'électricité, l'appareil d'État et la fonction publique, l'éducation politique, le secteur minier, les filières d'exportation stratégiques, et la sécurité aéroportuaire.

1- Priorité absolue : un audit express de la JIRAMA, avec remise en service des centrales stratégiques, sécurisation de l'approvisionnement en carburant et réparation des réseaux d'eau dans les zones critiques. Des solutions transitoires, bornes-fontaines et délestages organisés, seront également mises en œuvre, dans une transparence totale sur l'état du réseau et des dettes. A la clé, des indicateurs de résultat : à 3 mois, les zones prioritaires rétablies en électricité ; à 6 mois, l'eau potable accessible dans tous les bâtiments publics.

2- Dans la fonction publique : un audit exhaustif des effectifs réels, l'élimination des agents fantômes, la rationalisation des structures ministérielles, un moratoire sur les recrutements politiques, et la publication mensuelle des dépenses de fonctionnement de chaque ministère.

3- Sur l'éducation politique : il s'agit avant tout d'outiller le citoyen pour qu'il ne se laisse pas instrumentaliser par des discours trompeurs, du choix entre un État unitaire décentralisé et un État fédéral. Le sujet, porté sur la place publique lors de la Concertation nationale de la jeunesse début août 2026, ravivant une opposition ancienne entre les Hautes Terres et les régions côtières plutôt qu'un débat serein sur l'efficacité de la gouvernance locale. Le risque n'est pas mince, qu'une question de méthode administrative soit détournée en question identitaire, au bénéfice de quelques entrepreneurs politiques et au détriment du peuple. L'éducation politique proposée ici consistera donc à outiller les citoyens, via les antennes régionales, pour distinguer l'enjeu réel du récit identitaire qui cherche à l'instrumentaliser ; à rappeler que ni le statut unitaire ni le statut fédéral ne garantissent à eux seuls la bonne gouvernance, celle-ci dépend d'abord de la reddition de comptes, de la transparence budgétaire et du contrôle citoyen à tous les échelons.

4- Pour le secteur minier : un audit de tous les permis en cours, la suspension des nouveaux permis pendant la transition, la récupération des redevances impayées, et la publication intégrale des contrats et conventions minières.

55- Pour les filières d'exportation stratégiques : un audit des circuits d'exportation (vanille, litchi, girofle, etc.), le renforcement du contrôle qualité, la protection des petits producteurs locaux, et la récupération des taxes impayées.

6- Enfin, pour la sécurité aéroportuaire : l'audit des procédures de contrôle dans les aéroports internationaux, la rotation du personnel compromis, le renforcement technique et la coopération internationale contre les trafics.

Une méthode, pas un remède miracle

Le cabinet consacré à la Refondation s'appuiera sur une méthodologie dont les principaux alinéas sont au nombre de trois.

Une séparation claire des rôles. Le portefeuille Refondation est clairement distingué de l'Exécutif, qui demeure le garant de l'ordre et de la continuité de l'État, ainsi que de l'Assemblée chargée de la rédaction de la nouvelle Constitution, laquelle n'est pas préemptée par le calendrier de l'assainissement.

Un pilotage stratégique tripartite, associant trois légitimités complémentaires : institutionnelle (le Conseil de la transition et les ministères), morale (le FFKM), et populaire (représentants de la jeunesse et de la société civile). Ce modèle garantit qu'aucune réforme ne se fait sans les forces vives qui ont porté le mouvement de 2025.

Une justice transitionnelle, sans amnistie pour la corruption. L'assainissement ne peut être crédible sans traiter le passé : commission d'enquête sur les événements de septembre-octobre 2025, mécanisme de poursuite des détournements avérés, et aucune amnistie pour la corruption systémique ou les détournements de fonds publics prouvés. Compte tenu de la suspension de Madagascar par l'Union africaine, la durée du portefeuille Refondation doit être strictement bornée et jalonnée trimestriellement, afin de permettre une réintégration rapide dans le concert des nations. Dix-huit mois seront ainsi imposés pour traiter les audits, publier les résultats, mettre en œuvre les plans d'assainissement, et faire le bilan public. Un conseil consultatif des forces vives sera expressément chargé d'évaluer publiquement l'action du portefeuille Refondation. Trois collèges (18 à 24 membres) le constitueront : société civile et syndicats, jeunesse et associations étudiantes, secteur privé et expertise technique – avec exigence de parité et de représentativité géographique. Ses livrables : un rapport trimestriel citoyen sur chacun des secteurs surveillés, des mémorandums thématiques ad hoc en réaction aux événements critiques, et un rapport périodique de synthèse, assorti d'un tableau de bord d'indicateurs et de recommandations pour l'après-transition.

En conclusion, cet article propose une méthode et un calendrier pour assainir un État malgache marqué par la déliquescence, le pillage de ses ressources, l'effondrement des services publics essentiels, la dilapidation des deniers publics, et une perte de confiance internationale. Il ne s'agit en rien d'un remède miracle, mais d'un moyen de restaurer les conditions d'une gouvernance crédible, afin que le prochain gouvernement, issu d'élections légitimes, puisse bâtir Madagascar sur des fondations saines. Madagascar mérite mieux que le chaos et la corruption. Madagascar mérite un État digne de son peuple.

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22.09.2026 à 12:27

Brésil. Le sud du Brésil, la terre promise du bolsonarisme. « Foi, famille, armes et grand capital »

Sofía Kortysz Vaz

À Santa Catarina [Etat dans le sud du Brésil dont la capitale est Florianopolis], à moins de deux heures de vol de Montevideo, dans une région où de nombreux Uruguayens choisissent de passer leurs vacances d'été, l'extrême droite brésilienne a trouvé son plus grand soutien. Un conservatisme profondément enraciné, les origines allemandes d'une grande partie de ses habitants, l'influence de l'Église évangélique et la présence d'un nombre inhabituel de milliardaires se conjuguent ici en faveur de Flávio Bolsonaro.

12 septembre 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Renan Bolsonaro (« 04 »), candidat à la Chambre des députés dans l'Etat de Santa Catarina, au côté du gouverneur de l'Etat Jorginho Mello.
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-le-sud-du-bresil-la-terre-promise-du-bolsonarisme-foi-famille-armes-et-grand-capital.html

« Tout comme il y a eu un avant et un après le Christ, il y a eu un avant et un après l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, il y a huit ans », a déclaré à Brecha [hebodmadaire uruguayen] un membre du Parti des travailleurs (PT) de Santa Catarina lors d'une réunion de militants favorables au président Luiz Inácio Lula da Silva. « Attention, je ne compare pas Bolsonaro au Christ », a-t-il précisé en souriant.

Lors des élections de 2018, Jair Bolsonaro s'est imposé dans tout le sud du Brésil, mais c'est dans l'État de Santa Catarina qu'il a obtenu ses meilleurs résultats, avec 75,9% des suffrages, contre 24% pour le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad. En 2022, il n'a pas obtenu d'aussi bons résultats, mais le défi était plus grand : il se mesurait à l'actuel président, Lula, qui venait d'être libéré. Malgré tout, l'écart entre les deux hommes était très important : 69,2% contre 30,7% en faveur de l'ancien capitaine [Jair Bolsonaro a été capitaine de l'armée dans la seconde moitié des années 1980 avant d'être transféré à la réserve en 1988, il est élu député fédéral en 1990 et réélu six fois].

Lorsque les électeurs de gauche ou du centre évoquent un changement profond depuis l'arrivée de Jair Bolsonaro au Palais du Planalto, ils pensent avant tout à une fracture au sein de la société, dans laquelle s'est installée, sous l'impulsion de la présidence, une culture de la haine de l'autre. Mais il existe sur le territoire brésilien une division antérieure au mandat de Bolsonaro : la polarisation entre un Sud et un Sud-Est riches, d'une part, et un Nord et un Nord-Est pauvres, d'autre part. Le magazine Forbes, qui dresse chaque année le classement des personnes les plus riches de chaque pays, a publié dans son numéro de la semaine dernière, à propos du cas brésilien : « Alors que le Sud-Est concentre la majeure partie de la richesse avec Eduardo Saverin et Jorge Paulo Lemann, le Nord du pays ne compte aucun représentant » parmi les plus puissants. Saverin est cofondateur de Facebook [fortune estimée à 35,6 milliards de dollars en 2025], et Lemann, un ancien joueur de tennis issu d'une famille d'origine suisse [a la double nationalité suisse et brésilienne] a étudié à Harvard et a fait fortune dans la finance [actionnaire majoritaire du groupe Kraft Heinz, Burger King et fondateur de 3G Capital]. Un autre milliardaire du sud est Luciano Hang, propriétaire de Havan, l'une des plus grandes chaînes de supermarchés brésiliennes, qui a eu l'idée ingénieuse de placer des répliques de la statue de la Liberté devant ses magasins en hommage au « rêve américain ». On a vu Luciano Hang en compagnie de Flávio Bolsonaro, candidat présidentiel d'extrême droite pour les élections du mois prochain.

Soixante pour cent des super-magnats brésiliens sont originaires du sud-est du pays, et dans le sud, Santa Catarina apparaît comme leur terre promise : c'est l'État qui compte le plus grand nombre de personnes extrêmement riches par rapport à sa population. Leur culture a imprégné le reste de la société, et de nombreux habitants de Santa Catarina, y compris des travailleurs qui ne feront jamais fortune, regardent les habitants du Nord-Est avec méfiance, voire avec mépris. « Maintenant qu'ils migrent vers le sud, la sécurité commence à vaciller parmi nous », affirment certains d'entre eux, reprenant le cliché de l'immigrant pauvre, coupable de tous les maux. Dans le Nord-Est, « beaucoup de gens ont cessé de travailler pour percevoir des aides de l'État », affirment-ils également. « Ils préfèrent rester dans la rue plutôt que de respecter des horaires », nous a déclaré un chauffeur Uber selon lequel Santa Catarina est l'État qui « fait vivre le pays » et qui « les entretient », en référence aux habitants du Nord-Est. Certains vont même jusqu'à rêver de séparer Santa Catarina du reste du Brésil, à l'instar du mouvement « O Sul é Meu País », créé à Santa Catarina en 1992 avec un objectif clairement sécessionniste. Deux ans auparavant, au Rio Grande do Sul, était née la « República do Pampa », avec un projet similaire. D'autres, dans le Sud, plus réalistes, choisissent de préserver l'unité nationale par intérêt personnel. Lors des célébrations locales du 7 septembre pour l'indépendance du Brésil organisées par l'extrême droite à Florianópolis, un homme s'est exclamé à tue-tête : « Le Sud a de la tête, c'est vrai, mais le Nord a des minerais. » L'Amazonie et l'Etat de Bahia sont en effet les régions du pays qui possèdent le plus de terres rares.

***

Lors d'un rassemblement bolsonariste à Balneário Camboriú [littéral de Santa Catarina], le candidat au poste de vice-gouverneur de Santa Catarina, Adriano Silva, du Parti Novo [ultralibéral opposé aux droits sociaux et la Bolsa Familia], a évoqué ce contraste entre les régions. « On pourrait même croire qu'ici, nous ne sommes pas au bord d'une crise économique, contrairement à ce qui se passe dans d'autres régions, car ici, nous sommes en pleine croissance », dit-il sans étayer ses affirmations par aucune donnée concrète.

Balneario Camboriú est surnommée Bolsonaro city. C'est là que siège en tant que conseiller municipal le plus jeune des fils de l'ancien président, Renan Bolsonaro, qui se présentera aux élections du 4 octobre pour un siège à la Chambre fédérale des députés. Le « Fils n° 4 Junior », comme on l'appelle, n'est pas le seul membre de la famille à briguer un mandat dans l'État de Santa Catarina. Son frère Carlos se présentera également, quant à lui pour un siège au Sénat. Il sait qu'il a des chances ici [sur la famille Bolsonaro, voir l'article publié sur ce site (alencontre.org) le 25 août 2026].

Le rassemblement bolsonariste s'est déroulé dans un lieu emblématique de la ville, où, au sommet d'une colline, se dresse la statue du Cristo Luz, un Jésus-Christ de 33 mètres, plus haut que le célèbre Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. Carlos Bolsonaro figurait parmi les orateurs de l'événement, aux côtés de la sénatrice Carol de Toni [Parti libéral bolsonariste] et du gouverneur Jorginho Mello [Parti libéral] ; « 04 » est resté dans la salle de réunion, au pied du Cristo Luz. À un moment donné, Adriano Silva a tapoté l'épaule de 04 et lui a dit : « Les médias sont agressifs et affirment que tout ce que fait la famille Bolsonaro est mauvais, mais un masque est tombé à Brasilia et a révélé à quel point cette famille a souffert. » Le vice-gouverneur faisait allusion au scandale impliquant le juge de la Cour suprême fédérale Alexandre de Moraes [qui a confirmé, en tant que président du Tribunal supérieur électoral la victoire de Lula en décembre 2022 et qui a mené l'enquête sur le projet de coup d'Etat qui a abouti à la condamnation de Bolsonaro, ce qui l'a fait considérer comme un « allié » de Lula].

Armes
Sous la présidence de Jair Bolsonaro, la réglementation relative au port d'armes a été assouplie au Brésil, à tel point qu'en 2020 plus de 4,4 millions d'armes étaient en circulation [sur une population de 7,8 millions]. Lula a ensuite rétabli le contrôle des armes, mais la situation n'est toutefois pas revenue à ce qu'elle était auparavant. L'État de Santa Catarina reste le plus armé du pays, avec environ 25'000 fusils, carabines et fusils de chasse, ainsi que près de 40'000 pistolets entre les mains de civils.

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Ce même discours qui attribue à « la gauche » le contrôle des médias – propagé par l'extrême droite aux quatre coins du monde – s'est également fait entendre lors d'un rassemblement organisé dans la nuit noire, dans un coin perdu de la route menant à Rio do Sul, dans l'État de Santa Catarina. Le lieu était signalé par une pancarte sur laquelle on peut lire : « Chamados para servir », une branche de l'Église évangélique pentecôtiste. Lors de ce rassemblement, la députée régionale Ana Campagnolo [Parti social-libéral de droite affirmée], candidate à sa réélection, a longuement expliqué en quoi « la télévision et la radio sont contre les partisans de Bolsonaro ». Au cours d'une sorte de conférence publique intitulée « L'Évangile en pratique » – qui a duré environ deux heures –, Ana Campagnolo, qui se définit comme « conservatrice et chrétienne », a appelé l'Église évangélique à produire « de la musique et des films de qualité, qui ne soient pas perçus comme chrétiens » afin de contrer efficacement l'influence idéologique de la « gauche ». Aujourd'hui, a-t-elle affirmé, « il n'existe que la musique d'église et la musique pornographique », et la première, plutôt ennuyeuse, n'est pas en mesure de contrebalancer la seconde, a-t-elle suggéré. « Tout est politique. Depuis l'origine, depuis que le Christ a été crucifié, religion et politique sont liées », a-t-elle également expliqué à son public dans le cadre d'une dynamique divertissante consistant à montrer des extraits du Roi lion [film de Disney] pour établir des parallèles avec la Bible. « Lorsque le mur de Berlin et l'Union soviétique sont tombés, on a dit que le communisme avait pris fin, mais non, il s'est réorganisé au sein des mouvements indigénistes, écologistes et féministes, qui ont dressé les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les homosexuels contre les hétérosexuels », a-t-elle affirmé. Le premier coup a été porté aux écologistes, pour leur vision « erronée » du monde. « Dans la Genèse, selon elle, en substance, Dieu a créé les animaux avant les hommes. C'est pourquoi on ne peut pas affirmer que les plantes, les animaux et les humains sont d'égale importance. Ils le sont tous, mais l'homme est plus parfait car il a été le dernier à être créé. Que la nature soit au centre et non l'homme est un postulat incompatible avec le christianisme. Rien n'est plus important que l'homme, pas même la forêt amazonienne. » Les féministes ont ensuite été prises pour cible : « Car vous pouvez bien éduquer votre enfant, mais ensuite, il va à l'école et tombe sur une enseignante écoféministe athée qui lui dira que, pour des raisons morales, il doit être végétarien. » Il faut également écarter toute volonté de mettre fin au patriarcat, a déclaré la députée en adressant des clins d'œil complices à l'assistance. « Il faut comprendre qu'il s'agit là d'un élément de la société qui a été décrit et prescrit par la Bible, et qu'aucune interprétation philosophique de celle-ci ne peut conduire à vouloir le détruire. »

Son discours s'est conclu par un appel à mettre fin à l'avortement légal, peut-être l'objectif principal de la députée. « Si vous avez un arbre qui risque de tomber sur votre maison, vous n'osez pas l'abattre, car la police environnementale viendrait et vous n'avez aucune idée du montant de l'amende que cela vous coûterait, mais si vous vous rendez dans un établissement de santé public et que vous prétendez à tort avoir été victime d'abus, le médecin va immédiatement vous administrer une injection qui va traverser votre ventre, atteindre le cœur de votre bébé, et celui-ci va subir un arrêt cardiorespiratoire après avoir agonisé de douleur. » La description est ensuite devenue encore plus terrifiante : « Vous serez alors soumise à l'accouchement d'un cadavre, un bébé mort-né verra le jour ou, si votre bébé a moins de mois, ils utiliseront une pince pour démembrer les restes, les morceaux de bébé, et les aspireront. Combien devrez-vous payer pour avoir fait cela ? Rien. »

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La plupart des descendants d'Allemands arrivés au Brésil vivent tant dans le sud-est que dans le sud. Les premiers Allemands à avoir débarqué dans le pays se sont installés dans le Rio Grande do Sul, en 1824. Puis ce fut le tour de Santa Catarina, en 1850. Dans plusieurs localités de ces deux États, la culture germanique est célébrée et préservée. La dernière fête a eu lieu le 2 septembre, à l'occasion de l'anniversaire de Blumenau, commune de Santa Catarina. Plusieurs candidats locaux du mouvement bolsonariste s'y sont rendus pour faire campagne lors de rassemblements qui ont parfois été marqués par des actes de violence. Depuis le début de l'année 2026, deux incidents liés à l'apologie du nazisme se sont produits à Santa Catarina, l'État où la première cellule nazie a vu le jour sur le territoire brésilien, en 1928. En janvier dernier, un homme a été dénoncé pour avoir apposé sur sa voiture un immense autocollant représentant une croix gammée, accompagné de la phrase « Guerre civile maintenant ». En juin, la justice de l'État a confirmé l'acquittement de deux hommes dénoncés pour avoir porté des chapeaux ornés de croix gammées lors d'une fête traditionnelle. Ces dernières années, des événements de ce type se sont multipliés dans cet État où le bolsonarisme pourrait, une nouvelle fois, enregistrer ses meilleurs résultats lors des élections d'octobre 2026.

Le dernier sondage de l'institut Quaest, publié le 24 août, montre que c'est dans les États de Rondônia [capitale Porto Velho] et de Santa Catarina que Flávio Bolsonaro obtiendrait ses meilleurs résultats au premier tour. À Santa Catarina, il recueillerait 45% des voix, contre 20% pour Lula. Dans l'hypothèse d'un second tour entre les deux candidats, un autre institut, Futura/Apex, avait attribué en juin 52,3% des voix à l'extrême-droitier et 23,3% au candidat du PT. En mai, ce même institut avait mesuré le rejet que suscitaient les deux candidats dans cet État : Lula totalisait 70% et Bolsonaro 29%. Dans ce contexte, Lula entame ce week-end une tournée dans le Rio Grande do Sul, le Paraná et l'Etat de Santa Catarina, avec peu de chances de renverser la tendance. (Article publié par l'hebdomadaire uruguayen Brecha le 11 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Forum
La semaine dernière s'est tenue à Santiago du Chili la Ve Rencontre régionale du Forum de Madrid, une instance qui rassemble les forces d'extrême droite d'Amérique et d'Espagne, sous l'égide de la Fondation Disenso, liée au parti espagnol Vox. Le président chilien, José Antonio Kast, en tant qu'hôte, et son homologue argentin, Javier Milei, ont été les vedettes de la rencontre, mais des représentants du gouvernement américain (son ambassadeur au Chili, Brandon Judd, et la sous-secrétaire d'État Sarah Rogers), la vice-présidente hondurienne María Antonieta Mejía, une députée européenne proche de l'ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán ainsi que des délégués de plusieurs think tanks états-uniens étaient également présents. « Nous sommes sur la bonne voie. Si nous continuons ainsi, nous ne tarderons pas à entrer à La Havane », a déclaré Antonio Kast depuis la tribune du forum. Flávio Bolsonaro n'a pas pu se rendre à l'événement car il était en campagne électorale, mais il a été l'un des plus acclamés et des plus cités par ses compagnons de route. Messieurs Milei et Kast ont tous deux déclaré espérer une victoire du Brésilien aux élections d'octobre afin d'achever d'encercler le « communisme » dans la région.

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22.09.2026 à 12:26

Cuba : la « boîte de Pandore » de l'aide humanitaire états-unienne

David Montgomery

Alors que les États-Unis étranglent économiquement Cuba, Marco Rubio met en œuvre sur l'île un programme de « conquête des cœurs et des esprits » d'un montant de 100 millions de dollars.

Tiré du site A l'Encontre
11 septembre 2026

https://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-la-boite-de-pandore-de-laide-humanitaire-etats-unienne.html

Par David Montgomery

(Capture d'écran)

Le 21 juillet, un avion-cargo a atterri à La Havane, transportant la première tranche d'une aide humanitaire états-unienne promise à Cuba d'un montant de 100 millions de dollars. La cargaison comprenait des cartons de denrées alimentaires et des bidons en plastique contenant des produits d'hygiène destinés à 700 familles. Après une séance photo médiatique de l'aide avant le décollage à Miami, la mise en scène de la livraison s'est poursuivie aux abords de La Havane, où Mike Hammer, chef de mission de l'ambassade des États-Unis à Cuba, a rendu visite à certaines des premières familles à recevoir cette aide. Il a ensuite publié ses échanges sur les réseaux sociaux. Les kits d'aide étaient pourvus d'autocollants représentant le drapeau américain et protant la mention, en espagnol : « Don du peuple des États-Unis d'Amérique aux citoyens de Cuba. »

Tout dans ce modeste geste de bonne volonté de la part des États-Unis semble conçu pour gagner le cœur et l'esprit du peuple cubain – et détourner l'attention des politiques états-uniennes qui contribuent à la faim et à la misère que ces colis alimentaires sont censés soulager. La livraison de cette aide est arrivée, comme par hasard, le lendemain de la publication par le Département d'État d'un rapport de 100 pages accusant Cuba de mener « une révolution contre la civilisation occidentale elle-même », afin de justifier l'escalade de la guerre d'agression économique et d'usure menée par les États-Unis.

Pour la fraction de la population cubaine qui a la chance de recevoir un colis d'aide, le riz, les haricots, l'huile de cuisson, le sucre, le dentifrice, le savon et les autres articles ne dureront guère plus de dix jours. Beaucoup n'auront pas d'eau courante pour utiliser le savon, car les coupures d'électricité affectent le réseau d'approvisionnement en eau, et ils devront faire cuire le riz et les haricots au bois ou au charbon de bois dans l'obscurité, car le durcissement des sanctions imposées par l'administration Trump entrave l'accès au combustible, à l'électricité, à la nourriture et à l'argent liquide sur l'île.

Le gouvernement cubain a accepté cette aide, mais ses responsables ont souligné l'hypocrisie du blocus économique états-unien qui est à l'origine de ce besoin d'aide humanitaire. Dans un message publié sur X, le président Miguel Díaz-Canel a déclaré que les États-Unis « ne se heurteront ni à des obstacles ni à l'ingratitude de la part de Cuba, aussi incohérente et paradoxale que puisse paraître cette offre à un peuple que le gouvernement des Etats-Unis lui-même punit collectivement de manière systématique et impitoyable ». « Cent millions de dollars seraient certainement utiles », a fait remarquer en juin le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez, « même si nous devons reconnaître que cela ne représente que cinq jours du coût annuel du blocus [des Etats-Unis] » contre Cuba.

Une boîte de Pandore humanitaire

Cette aide de 100 millions de dollars est source de tensions depuis que le secrétaire d'État Marco Rubio l'a annoncée en mai, alors que les pourparlers secrets visant à satisfaire les exigences des Etats-Unis battaient de l'aile. Dans un discours vidéo en espagnol adressé aux Cubains, Rubio a précisé les objectifs de ces 100 millions de dollars : « Je tiens à vous dire ce que nous, aux États-Unis, vous proposons pour vous aider non seulement à atténuer la crise actuelle, mais aussi à construire un avenir meilleur… La véritable raison pour laquelle vous manquez d'électricité, de carburant ou de nourriture, c'est que ceux qui contrôlent votre pays ont détourné des milliards de dollars, mais rien n'a été utilisé pour aider la population », a affirmé Marco Rubio. « Le président Trump propose une nouvelle relation entre les États-Unis et Cuba. Mais elle doit s'établir directement avec vous, le peuple cubain », et non avec des entités contrôlées par le gouvernement.

Pour contourner les autorités cubaines, le Département d'État a alloué 60 millions de dollars de cette aide à Catholic Relief Services afin qu'elle soit distribuée par l'intermédiaire de son homologue cubain dirigé par l'Église, Cáritas Cuba. Cet argent permettra de fournir des kits à près de 200'000 familles, soit plus de 500'000 personnes, selon l'organisation. La population cubaine s'élève à plus de 9 millions d'habitants. Par ailleurs, le révérend Franklin Graham [président de la Billy Graham Evanglistic Association, sioniste chrétien, partisan inconditionnel de l'Etat d'Israël], un allié du président Trump, a confirmé que Samaritan's Purse, l'organisation évangélique d'aide humanitaire qu'il dirige, prévoit de participer à la distribution d'une partie de cette aide.

Les organisations religieuses sont confrontées à un énorme fardeau logistique qui pourrait ralentir les efforts visant à acheminer l'aide vers les personnes qui en ont le plus besoin. Ces groupes doivent se procurer des camions de livraison et de l'essence dans un pays où les véhicules manquent de pièces de rechange et où l'essence est devenue plus rare et plus chère depuis que les États-Unis ont imposé un blocus sur les carburants en janvier. En effet, les prêtres tentent toujours de distribuer des kits alimentaires similaires à ceux que Marco Rubio avait promis en février dans le cadre d'une aide de 9 millions de dollars destinée à faire face aux dégâts causés par l'ouragan Melissa en octobre dernier. Les autorités cubaines affirment que seule une fraction de cette aide destinée à faire face aux conséquences de l'ouragan, orchestrée par Marco Rubio, avait été distribuée en juillet.

En juillet, lorsque la première livraison de cette nouvelle aide de 100 millions de dollars est arrivée à La Havane, plus de deux mois après l'annonce faite par Marco Rubio, la population était plus désespérée que jamais, en quête d'un répit dans sa lutte quotidienne pour se procurer de la nourriture, de l'eau et de l'électricité. Les gens ont commencé à affluer vers les églises ou à interpeller les prêtres dans la rue, suppliant qu'on leur donne un colis alimentaire.

« L'aide est destinée à tout le monde, mais il n'y en a pas assez », explique le révérend Leandro NaunHung, curé de la paroisse San José Obrero, située à la périphérie de Santiago, la deuxième plus grande ville de Cuba. L'écart entre l'ampleur des besoins et le volume de l'aide « est énorme », note-t-il. Et cette aide sème la discorde et la jalousie. Certaines personnes prétendent avoir plus de bouches à nourrir qu'elles n'en ont réellement, dans l'espoir d'obtenir un colis. Partout où il va, rapporte le révérend, il entend des gens implorer : « Padre, Padre, mon colis, mon colis, mon colis ! »

Tourmenté par les passions et les contradictions déchaînées par ces colis d'aide, Leandro NaunHung a récemment prononcé un sermon comparant les cartons alimentaires états-uniens à la boîte de Pandore. Selon le mythe grec, en ouvrant la boîte, Pandore a libéré toutes sortes de malheurs sur la terre. Dans la version du révérend, le dernier des malheurs, au fond de la boîte, était l'espoir – que l'on ne considère généralement pas comme malfaisant. Il met en garde ses paroissiens contre le fait de s'accrocher à de faux espoirs, tels qu'un colis alimentaire humanitaire, pour résoudre leurs problèmes. « La faim est plus grande que l'aide humanitaire qui arrive », leur dit-il.

Et pourtant, aussi précaire et limitée que puisse être cette aide, NaunHung estime que ses livraisons ne sont pas vaines. « Certains disent que si l'aide n'est pas destinée à tout le monde, alors elle ne devrait être destinée à personne », explique-t-il. Mais « si ne serait-ce que dix personnes peuvent en bénéficier, nous ferons ce travail ». Il ajoute : « Les gens disent qu'ils n'ont jamais vu autant de nourriture d'un seul coup. » (Article publié sur le site The Nation le 10 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

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22.09.2026 à 12:26

Pourquoi l'Amérique latine joue un rôle clé dans l'impunité diplomatique d'Israël

Xavier Abu Eid

Tout en s'aliénant ses alliés traditionnels, Israël renforce ses liens avec une nouvelle vague de dirigeant·es populistes de droite prêt·es à le protéger de toute obligation de rendre des comptes.

16 septembre 2026 | tiré du site de l'Agence media Palestine | Photo : Le président argentin Javier Milei rit aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, lors d'une séance extraordinaire de la Knesset organisée en l'honneur de Milei, à Jérusalem, le 11 juin 2025. (Yonatan Sindel/Flash90).
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/09/16/pourquoi-lamerique-latine-joue-un-role-cle-dans-limpunite-diplomatique-disrael/

Le 10 août, trois jours seulement après son entrée en fonction, le nouveau gouvernement colombien dirigé par le président Abelardo de la Espriella a officiellement reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan occupé. Cette annonce a d'autant plus retenu l'attention qu'elle a eu lieu le jour même où la Colombie a été frappée par l'un des plus importants séismes de son histoire récente, qui a fait plus de 300 morts et causé d'importants dégâts dans tout le pays.

Avant même son entrée en fonction, la future administration de de la Espriella avait convenu avec Israël de rétablir pleinement les relations diplomatiques, de transférer l'ambassade de Colombie à Jérusalem, de reprendre les exportations de charbon et de se retirer de la procédure engagée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de génocide, ainsi que du Groupe de La Haye. De la Espriella a également annoncé que la Colombie reviendrait sur son projet d'ouvrir une ambassade en Palestine, et s'est engagé à « ne jamais cesser de défendre Israël, car c'est le peuple de Dieu ».

Ces mesures marquent un revirement diplomatique remarquable. Jusqu'à récemment, la Colombie était l'un des exemples les plus évidents d'une tendance très différente en Amérique latine.

Au cours du génocide israélien à Gaza, plusieurs gouvernements de gauche et sociaux-démocrates ont vivement critiqué les politiques israéliennes, ont rappelé leurs ambassadeurs de Tel-Aviv, se sont joints à la plainte déposée par l'Afrique du Sud devant la CIJ et ont fait pression sur la Cour pénale internationale (CPI) pour qu'elle accélère les enquêtes sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité présumés commis en Palestine. Certains ont également participé aux réunions du Groupe de La Haye, qui appelait à des mesures coordonnées visant à faire rendre des comptes en réponse aux violations systématiques du droit international par Israël.

Mais les récentes élections ont porté au pouvoir des dirigeant·es de droite, d'extrême droite et populistes dans un nombre croissant de pays, notamment l'Argentine, le Paraguay, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l'Équateur, la Colombie et le Honduras. Une tradition diplomatique latino-américaine longtemps ancrée, du moins formellement, dans le droit international s'oriente vers une politique plus transactionnelle : un alignement plus étroit sur Israël et l'adhésion à ses récits politiques en échange d'une coopération militaire et sécuritaire plus approfondie, ainsi que de la perspective de relations plus solides avec Washington.

Des dirigeant·es tels que l'Argentin Javier Milei, le Colombien de la Espriella et le Paraguayen Santiago Peña ont ouvertement adopté un alignement politique étroit avec le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Le Paraguay, le Honduras et le Guatemala ont transféré leurs ambassades à Jérusalem, tandis que l'Argentine et la Colombie ont annoncé leur intention de faire de même, au mépris du consensus international reflété dans la résolution 478 du Conseil de sécurité de l'ONU.

Aux Nations unies, l'Argentine, le Honduras, le Guatemala et l'Équateur se sont de plus en plus alignés sur Israël, les États-Unis et un petit groupe de soutiens diplomatiques traditionnels d'Israël, tels que Tuvalu et les Îles Marshall.

Pour Israël, le moment choisi pour ce revirement est crucial. Si les décideurs israéliens ont longtemps considéré la question palestinienne avant tout comme une bataille autour de la perception internationale, cette bataille est devenue considérablement plus difficile à remporter, alors que le soutien de l'opinion publique à Israël s'effrite dans une grande partie de l'Europe et aux États-Unis.

Pourtant, alors que la destruction de Gaza et l'accélération de l'annexion de la Cisjordanie occupée ont suscité une condamnation internationale croissante et tendu les relations avec les alliés traditionnels, certaines forces politiques restent déterminées à protéger Israël de toute obligation de rendre des comptes : les mouvements d'extrême droite, notamment les sionistes chrétiens et les figures populistes.

Associés au soutien politique bien ancré dont bénéficie Israël à Washington et aux gouvernements européens qui lui sont favorables, ces forces contribuent à empêcher que cette condamnation ne se transforme en un isolement diplomatique total. L'Amérique latine est aujourd'hui l'un des théâtres les plus évidents où observer le déroulement de cette dynamique.

Des partenaires « fiers d'être sionistes » L'intérêt d'Israël à nouer des alliances avec l'extrême droite latino-américaine repose sur un objectif stratégique central : l'imunité.

Se souciant peu du droit international et des droits de l'homme, Israël s'oppose depuis longtemps à toute limitation de son territoire aux frontières de 1967 et a contesté les mesures politiques européennes refusant un traitement préférentiel aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Il a également privilégié des accords bilatéraux mettant l'accent sur la coopération économique et politique, tout en laissant de côté la question du statut juridique des territoires palestiniens occupés.

Les relations d'Israël avec les pays d'Amérique latine ont souvent reflété cette approche. Son accord de libre-échange de 2007 avec le MERCOSUR, le bloc commercial sud-américain créé en 1991, ne contenait aucune référence explicite aux frontières de 1967. La vague de reconnaissance de l'État palestinien par les pays d'Amérique latine entre 2010 et 2012 a changé la donne, plusieurs pays ayant clairement indiqué que leurs relations avec Israël ne concernaient que le territoire situé à l'intérieur des frontières de 1967.

Ce principe a pris une importance renouvelée pendant le génocide de Gaza et alors qu'Israël s'engageait de plus en plus résolument vers l'annexion de la Cisjordanie occupée. Le Groupe de La Haye a été créé début 2025 pour transformer les déclarations de soutien au droit international en actions contraignantes, principalement en ce qui concerne la Palestine. La Colombie s'est imposée comme l'un de ses principaux participants latino-américains, tandis que les débats menés ailleurs dans la région, notamment au Chili, ont débouché sur des propositions visant à interdire l'importation de produits provenant des colonies israéliennes.

Conjugués aux débats parallèles menés en Europe, aux États-Unis et au Canada, ces développements laissaient entrevoir que la stratégie diplomatique traditionnelle d'Israël commençait à montrer des signes de faiblesse. Ses tactiques habituelles — coopération en matière de sécurité, culpabilité historique liée aux persécutions antisémites et invocation de « droits bibliques » — s'avéraient moins efficaces face aux preuves de plus en plus nombreuses de graves crimes de guerre commis à Gaza.

Dans le même temps, le gouvernement Netanyahu défendait ouvertement des positions que la diplomatie israélienne s'était longtemps efforcée de dissimuler, notamment le nettoyage ethnique de Gaza et le refus permanent d'un État palestinien.

Mais si de tels arguments restent largement inacceptables en Europe, ils trouvent aujourd'hui un public plus réceptif parmi une nouvelle génération de dirigeant·es latino-américains de droite et populistes, qui semblent prêts à approfondir leurs relations avec Israël, quel que soit son bilan en matière de droits de l'homme ou ses violations systématiques du droit international.

Ce changement est particulièrement visible au Chili, qui abrite l'une des plus grandes diasporas palestiniennes au monde, et dont le nouveau gouvernement a nommé Gabriel Zaliasnik ambassadeur en Israël au début de cette année. Avocat de renom, ancien président de la communauté juive du Chili et défenseur déclaré des intérêts israéliens, Zaliasnik s'est publiquement identifié comme un « fier sioniste » et a évoqué le renforcement des liens entre « le peuple chilien et le peuple juif » — renforçant ainsi l'idée qu'Israël est un État appartenant exclusivement au peuple juif plutôt qu'à tous ses citoyen·nes à parts égales.

Les diplomates étrangers en poste à Tel-Aviv représentent leurs États auprès d'un pays composé à la fois de citoyen·nes juif·ves et palestinien·nes ; ils ne sont pas des émissaires interconfessionnels auprès du « peuple juif ». De même, entretenir des relations diplomatiques avec Israël n'implique pas d'approuver le sionisme ni les lois et pratiques discriminatoires à l'égard des Palestinien·nes. Au contraire, ces pays restent liés par les conventions internationales interdisant la discrimination raciale.

La nomination de Zaliasnik a été fermement soutenue par le président chilien José Antonio Kast, dont l'ascension politique a elle-même marqué une rupture avec une grande partie de la tradition diplomatique récente du Chili. Kast a pris la défense du défunt dictateur Augusto Pinochet, et son père était un membre du parti nazi allemand. Son entourage en matière de politique étrangère comprend également des personnalités ayant des liens institutionnels de longue date avec des organisations pro-israéliennes, comme le conseiller en politique étrangère de Kast, Eitan Bloch, ancien conseiller politique de l'ambassadeur d'Israël au Chili et membre de l'American Jewish Committee.

Considérer Israël comme une exception risque de porter atteinte aux principes mêmes de citoyenneté, d'égalité et de non-discrimination que ces gouvernements prétendent défendre ailleurs. Et la normalisation des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et de l'annexion affaiblit également un système international sur lequel les États d'Amérique latine se sont historiquement appuyés pour défendre leur propre souveraineté et leur intégrité territoriale.

Des Accords d'Abraham aux « Accords d'Isaac »

En avril 2026, Netanyahou et le président argentin Javier Milei ont lancé les « Accords d'Isaac », un nouveau cadre de coopération entre l'Argentine, Israël et ce que leur déclaration commune qualifie de « nations partageant les mêmes valeurs » dans l'hémisphère occidental. L'initiative invoque explicitement les descendants d'Isaac et une « tradition judéo-chrétienne » commune.

Ces accords pourraient apporter à Israël ce qui lui faisait jusqu'alors défaut en Amérique latine : un cadre politique permettant d'approfondir la coopération avec Israël au-delà des relations bilatérales existantes. L'initiative s'inspire des Accords d'Abraham conclus entre Israël et les Émirats arabes unis, le Maroc et Bahreïn. Ces accords ont démontré qu'Israël pouvait étendre ses liens régionaux et son intégration économique sans pour autant résoudre la question palestinienne.

Les accords d'Isaac et d'Abraham partagent donc une caractéristique structurelle importante : ils offrent à Israël une forme de normalisation diplomatique largement détachée du respect du droit international. Bien qu'ils ne parviennent pas à demander des comptes à Israël, les États membres de l'UE, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse, l'Australie et le Canada continuent d'insister sur le fait que le droit international fournit le cadre permettant de traiter la question de l'occupation israélienne. Plus récemment, le Royaume-Uni, le Canada, la France et d'autres pays ont annoncé des sanctions à l'encontre des colonies israéliennes, des mesures que l'Espagne, l'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas avaient déjà prises.

En présentant Israël comme faisant partie d'une civilisation « judéo-chrétienne » commune, les Accords d'Isaac vont d'ailleurs plus loin que les Accords d'Abraham en embrassant explicitement une idéologie religieuse. Un tel cadrage peut trouver un écho auprès de dirigeant·es tels que Milei et Kast ainsi qu'auprès des électorats sionistes chrétiens, mais il est loin de faire l'unanimité en Amérique latine. Ce cadrage s'accorde également mal avec l'inquiétude croissante des communautés chrétiennes face au traitement réservé par Israël aux chrétien·nes palestinien·nes.

L'idéologie n'explique toutefois qu'une partie de ce revirement. Certains dirigeant·es populistes latino-américains semblent également estimer que des relations plus étroites avec Israël peuvent leur ouvrir la voie à une plus grande influence à Washington.

Mais il reste difficile de savoir si ce calcul sert réellement les intérêts de leurs pays. L'ancien ambassadeur chilien Jorge Heine a décrit succinctement ce danger dans une interview accordée à Responsible Statecraft : « Dès l'instant où vous vous alignez sur l'une des grandes puissances en concurrence, vous devenez un subordonné. Et vous êtes alors traité comme tel. »

L'expérience récente ne montre guère que l'alignement politique garantisse un traitement favorable de la part de Washington. L'Argentine, le Panama et le Chili ont tous subi des pressions américaines au sujet de leurs relations économiques avec la Chine, malgré leurs efforts pour s'attirer les faveurs de l'administration Trump. Le Chili, par exemple, s'est vu imposer en juillet un droit de douane américain supplémentaire de 12,5 % sur bon nombre de ses exportations.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël — comme l'ont fait le Honduras, le Guatemala et le Paraguay en y installant leurs ambassades — marque également une rupture significative avec la tradition diplomatique d'après-guerre de l'Amérique latine. La région a généralement défendu le principe selon lequel un territoire ne peut être légalement acquis par la force. Même les conflits territoriaux les plus acharnés, de la crise du canal de Beagle entre l'Argentine et le Chili au conflit entre le Pérou et l'Équateur, ont finalement été résolus par la médiation, des mécanismes conventionnels et le recours au droit international plutôt que par une annexion unilatérale.

Pour certains gouvernements populistes, cependant, le respect de ces principes semble de plus en plus passer au second plan face à d'autres préoccupations immédiates : l'accès, via Israël, à la cybersécurité et aux technologies militaires afin de renforcer leurs propres dispositifs de répression intérieure.

Ces dernières années, cependant, les pays arabes, notamment le Qatar et l'Arabie saoudite, ont également développé leurs échanges commerciaux et leurs investissements en Amérique latine, en particulier dans les domaines de la logistique, des transports et des infrastructures. Les échanges bilatéraux entre l'Amérique latine et le Conseil de coopération du Golfe ont dépassé les 32 milliards de dollars en 2022, dont plus de 21 milliards provenaient des exportations latino-américaines vers le Golfe. À titre de comparaison, le volume total des échanges entre Israël et l'Amérique latine s'élevait à environ 6 milliards de dollars cette année-là.

Les liens de l'Amérique latine avec d'autres puissances du Moyen-Orient se sont également développés rapidement. À eux seuls, les échanges commerciaux de la Turquie avec l'Amérique latine et les Caraïbes ont atteint 16,4 milliards de dollars en 2025, accompagnés d'une expansion diplomatique remarquable : Ankara a fait passer le nombre de ses missions dans la région de six en 2022 à vingt aujourd'hui, tandis que les liaisons aériennes directes et la représentation commerciale se sont développées en parallèle.

Il n'y a donc aucun argument économique évident justifiant de subordonner la politique moyen-orientale d'un pays aux préférences israéliennes. Les États arabes possèdent un poids économique considérable, tandis que les importantes communautés arabes et palestiniennes d'Amérique latine revêtent une importance politique, commerciale et culturelle qui leur est propre.

Une stratégie à long terme ?

Alors qu'Israël renforce sa présence en Amérique latine, l'Autorité palestinienne semble dépourvue d'une stratégie régionale comparable. Les organisations de la société civile et les communautés palestiniennes peuvent se mobiliser contre les tentatives de normalisation des crimes de guerre israéliens, mais elles ne peuvent se substituer à une approche diplomatique palestinienne plus large à l'égard de l'Amérique latine.

Une telle stratégie nécessiterait une coordination beaucoup plus étroite avec les États arabes et musulmans, en particulier ceux qui développent déjà leurs échanges commerciaux et leurs investissements dans toute la région. À tout le moins, les dirigeant·es palestinien·nes pourraient nommer un envoyé spécial pour l'Amérique latine et collaborer avec les gouvernements arabes afin de mettre en place un groupe de travail diplomatique permanent dédié à cette région.

Cela impliquerait également de s'opposer aux gouvernements qui contribuent à normaliser l'annexion par Israël des territoires arabes occupés, notamment Jérusalem-Est et le plateau du Golan syrien. Les gouvernements arabes et musulmans sont en droit de se demander pourquoi des États tels que le Paraguay, la Colombie, le Guatemala et le Honduras devraient bénéficier d'une représentation diplomatique dans les capitales arabes et musulmanes sans subir de conséquences politiques après avoir reconnu ou légitimé les revendications unilatérales d'Israël sur les territoires occupés.

Les oppositions internes au rapprochement avec Israël se renforcent également dans plusieurs pays d'Amérique latine, en particulier là où les gouvernements sont perçus comme contribuant à normaliser les crimes de guerre. La vague actuelle de dirigeant·es de droite et populistes ne façonnera pas indéfiniment l'Amérique latine.

Il n'est pas non plus certain que les efforts de ces dirigeant·es visant à normaliser le déni des droits des Palestinien·nes résisteront aux prochains cycles électoraux. Le calendrier politique à venir pourrait s'avérer décisif : Israël doit tenir des élections le 27 octobre, suivies peu après par les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre. Ces deux scrutins pourraient recomposer les coalitions politiques qui soutiennent actuellement la stratégie diplomatique d'Israël.

Les gouvernements latino-américains pourraient alors devoir déterminer si les avantages à court terme de cet alignement l'emportent sur leur intérêt national à plus long terme à préserver les règles internationales dont dépendent, en définitive, leur propre souveraineté et leur sécurité.

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

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22.09.2026 à 12:25

Les élections au Brésil : Un enjeu crucial pour freiner l'extrême droite

Israel Dutra, Mariana Riscali

Le PSOL et la gauche anticapitaliste ont deux défis gigantesques à relever simultanément lors de ces élections : contribuer à la lutte plus large contre la principale expression brésilienne du néofascisme mondial, et construire un pôle de gauche radicale et indépendante.

20 septembre 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/les-elections-au-bresil-un-enjeu-crucial-pour-freiner-lextreme-droite

Donald Trump, chef de file de l'impérialisme hégémonique et leader mondial des mouvements et partis d'extrême droite, est en train de redessiner les relations politiques mondiales, en cherchant à mettre en place des régimes autoritaires et ultralibéraux tant au niveau national qu'international – mais surtout sur ce qu'il considère comme « son » territoire élargi, l'Amérique latine. Il poursuit son offensive guerrière au Moyen-Orient, commencée avec le génocide qu'il a aidé Netanyahu à perpétrer à Gaza, et qui se poursuit aujourd'hui par une nouvelle série d'attaques contre l'Iran, le Liban et de nouveau la Palestine.

Face à l'imminence d'un effondrement climatique, comme le montrent les phénomènes extrêmes du Nord au Sud et d'Est en Ouest, le gouvernement américain fait fi de la plus grande crise environnementale de notre histoire, en encourageant, tant dans la lutte idéologique que dans la pratique politique, le déni antiscientifique. Chaleurs extrêmes, effondrements de glaciers, feux de forêt, ouragans, tornades, cyclones, inondations… les catastrophes résultant du réchauffement climatique provoqué par le capitalisme laissent présager une situation encore pire que celle d'aujourd'hui. Le Brésil, dans ce contexte, court un risque immédiat : il n'est pas prêt à faire face aux effets du super El Niño qui s'annonce dévastateur.

Sur tout le territoire au sud des États-Unis, le gouvernement Trump-Rubio met en œuvre avec succès un sinistre plan de recolonisation, fondé sur des attaques militaires, des menaces d'invasion – comme à Cuba, une fois de plus encerclée et résistant héroïquement –, des chantages économiques et des ingérences peu subtiles dans les processus électoraux de pays souverains. C'est ce qu'il a fait au Honduras, en Argentine et, cette année, en Colombie. Après l'opération d'invasion menée en janvier au Venezuela, et la prise en otage de Nicolás Maduro et Cilia Flores, Trump vient d'officialiser, avec l'aide du gouvernement fantoche de Delcy Rodríguez, le pillage d'une bonne partie du pétrole vénézuélien. Et maintenant, avec l'aide de ses géants de la tech et de sa gigantesque machine de guerre et d'espionnage, il commence à s'ingérer dans le processus électoral brésilien, dans le but explicite de ramener le clan Bolsonaro au pouvoir.

Une élection polarisée

Le Brésil se rend aux urnes en octobre pour ce qui constitue la sixième plus grande élection au monde. Un scrutin qui combine le renouvellement du mandat présidentiel – où Lula affronte le fils Bolsonaro – avec l'élection de centaines de membres des deux chambres du Parlement (l'ensemble des député·es et les deux tiers des sénateur·rices), ainsi que les élections pour le gouvernement des 27 États et de leurs assemblées locales. Un scrutin dont l'issue reste incertaine entre les deux principaux candidats, Flávio Bolsonaro et Lula.

Ces élections seront, sans aucun doute, marquées par les retombées du scandale de la banque Master. La pyramide s'écroule au dernier trimestre 2025 et la banque centrale décrète la liquidation de la banque Master. Le Brésil découvre alors le plus grand scandale financier de son histoire : un trou encore mal évalué, qui dépasserait les 10 milliards d'euros. Daniel Vorcaro est arrêté par la police fédérale.

Dès le début apparaissent des liens d'affaires, de copinage et de corruption, profonds et solides, avec l'extrême droite. Des figures de proue de l'extrême droite, comme le député Nikolas Ferreira (Minas Gerais) ou le sénateur Ciro Nogueira, ont profité des largesses (voyages, hôtels de luxe, argent) de Vorcaro. Le gouverneur bolsonariste Claudio Castro (Rio de Janeiro) a investi les ressources du fonds de retraite des fonctionnaires de l'État dans les fonds gérés par Master. Son collègue de Brasília, Ibaneis Rocha, bolsonariste lui aussi, a investi près de 2 milliards d'euros provenant de la Banque régionale de Brasília.

La cerise sur le gâteau reste l'affaire Dark Horse (L'Outsider), un navet censé conter l'épopée de Jair Bolsonaro. Vorcaro s'était engagé à financer le film à hauteur de 136 millions de réais (plus de 20 millions d'euros), dont la moitié seulement a effectivement été transférée. Les conversations et messages retrouvés sur le téléphone portable de Vorcaro montrent des contacts fréquents, des négociations directes entre Vorcaro et Flávio Bolsonaro, et même une visite de Flávio à Vorcaro la veille de son incarcération.

On trouve donc l'ADN de l'extrême droite à tous les niveaux du scandale. Cela n'empêche pas l'impérialisme et l'extrême droite de vouloir renverser la situation et faire rejaillir la crise Master sur celles et ceux que des couches entières de la population considèrent comme des allié·es de Lula, à commencer par les ministres de la Cour suprême fédérale. Ils sont aidés en cela par le fait que Vorcaro n'a pas limité ses largesses à la seule extrême droite, mais a tenté de coopter tous ceux et toutes celles qui, de près ou de loin, détenaient une parcelle de pouvoir exécutif, législatif, judiciaire ou administratif. Mais surtout, ils peuvent compter sur l'engagement du ministre du STF (Tribunal suprême fédéral) André Mendonça – ex-ministre de la Justice de Bolsonaro – en charge du dossier. Mendonça conduit l'affaire en protégeant ses complices politiques et vise des cibles choisies en fonction de leur proximité supposée avec Lula, en premier lieu un autre ministre du STF, Alexandre de Moraes, cité dans le dossier, considéré comme un allié de Lula et juge du procès des putschistes de janvier 2023 – ce qui donne en plus aux bolsonaristes un goût de revanche.

Une intervention étasunienne continue

Le gouvernement américain agit déjà délibérément contre la souveraineté du Brésil, tout en maintenant le Mexique sous la menace économique et militaire. En plus de droits de douane exorbitants, qui ont taxé à 37,5 % divers produits brésiliens, le Département d'État continue de s'ingérer, notamment en classant le CV et le PCC comme groupes terroristes, et en semant sans cesse le doute sur les élections et les urnes électroniques. L'escalade d'août a notamment consisté à révoquer le visa diplomatique de l'ambassadrice brésilienne à Washington. Trump et Rubio se sont servis de leur subordonné Milei pour s'en prendre au Brésil, à son gouvernement et à la candidature de Lula.

Le véritable enjeu de la bataille électorale, c'est donc la souveraineté du Brésil. Les géants de la tech, comme Palantir de Peter Thiel, font office de force de choc numérique au service du projet d'extrême droite. Une partie de leurs ambitions consiste à mettre en place une expérience techno-fasciste dans les pays de la région — un projet qui bénéficie aussi du soutien enthousiaste de Renan Santos et du parti Missão au Brésil. Une victoire de Flávio Bolsonaro ouvrirait la voie à une offensive coloniale plus large : contrôle des terres, des eaux, des ports et de bien d'autres ressources et infrastructures nationales.

La tentative de déstabilisation de l'élection, en cours depuis quelques semaines – au moment où nous écrivons cet article –, est flagrante, comme on peut le voir dans la récente crise qui secoue le STF. D'un côté, les ramifications tissées par Vorcaro et la banque Master montrent qu'un changement global s'impose dans les relations troubles entre le pouvoir judiciaire et la bourgeoisie. C'est pourquoi il est juste de demander que soit enquêté chacun de ceux qui sont cités dans l'affaire Master — Moraes, Toffoli et Mendonça compris —, tout en promouvant une réforme politique et judiciaire radicale pour abolir les privilèges. André Mendonça teste le terrain pour semer la confusion et créer un écran de fumée autour du scandale Dark Horse, dans une manœuvre pro-Trump destinée à garantir à Flávio les conditions pour se présenter en position de force au second tour.

La bataille politique au sein du STF n'est qu'une manifestation supplémentaire – et l'une des plus graves – du degré de polarisation dans lequel se trouve le pays. La tendance est que les élections deviennent un référendum, où l'on approuve ou rejette Lula, la gauche, les politiques sociales, le régime démocratique bourgeois et la souveraineté même du pays. Une victoire de Bolsonaro fils rendrait le contrôle de l'appareil d'État à l'extrême droite et à Trump, ce qui représenterait un risque d'une ampleur historique pour les libertés démocratiques et les droits socio-économiques acquis ces quarante dernières années. Pour toutes ces raisons, la campagne électorale de 2026 est une bataille stratégique d'envergure régionale et internationale.

Le PSOL et la réélection de Lula

Le Comité national du PSOL a voté à une quasi-unanimité en faveur d'un soutien électoral à Lula, sans pour autant approuver son programme de gouvernement. Cette décision s'est accompagnée d'un débat sur la proposition, portée par une partie du parti, de former une fédération avec le PT — rejetée par 75 % des membres de la direction nationale. À travers ces deux débats distincts, le PSOL a montré qu'il comprenait la nécessité d'un vote tactique essentiel en faveur de la réélection de Lula, sans pour autant confondre le parti avec le projet du PT.

Le PSOL a mis toute son énergie dans la campagne de Lula et a fait de ses candidatures dans les scrutin majoritaires et proportionnels une tribune pour cette victoire indispensable, tout en conservant son indépendance programmatique. Concrètement, par exemple, notre Fondation Lauro Campos et Marielle Franco a choisi, politiquement, de ne pas participer à la rédaction du programme de la coalition que dirige Lula. Nos priorités dans le cadre de la réélection de Lula sont la lutte pour mettre fin au système « 6x1 », la défense de la souveraineté du Brésil face aux attaques de Trump, la défense des droits et de la vie même des femmes contre la misogynie et les féminicides, et la nécessité d'un programme de gouvernement qui tienne compte de la crise climatique — en luttant contre la dévastation causée par l'agro-industrie, l'exploitation minière, l'extraction et l'usage des combustibles fossiles ; en défendant les forêts sur pied, l'agriculture familiale biologique, le caractère de bien commun des rivières, des lacs et des forêts, ainsi qu'une transition énergétique urgente vers l'utilisation exclusive de sources renouvelables.

Le PSOL se tourne vers l'avenir

Le PSOL aborde l'élection la plus importante de son histoire, un moment où se jouent sa cohérence et son avenir : il se bat pour dépasser le seuil électoral1, contribue à endiguer le bolsonarisme et l'extrême droite en aidant à faire réélire Lula, et réaffirme dans le même temps son profil politico-programmatique pour ce que sera l'« après-Lula ». Dans cette voie autonome, le parti a attiré des personnalités de poids comme Manuela D'Ávila, Duda Salabert et Jones Manoel2.

Il faut d'ores et déjà réfléchir à ce que sera le PSOL après octobre, à ses contours et aux défis qui l'attendent. Nous pensons qu'il doit servir de point d'appui aux luttes, en se montrant utile à celles et ceux qui vivent de leur travail. Pour contribuer à rassembler les conflits les plus importants, il devra se mettre au service des mouvements sociaux afin de construire des espaces unitaires, des fronts uniques et des convergences associatives. Il faut combiner la lutte contre l'extrême droite et pour la souveraineté nationale avec la défense des droits des travailleuses et des travailleurs – via les syndicats, sur les lieux de travail comme dans les lieux de vie, pour les salaires, la santé, l'éducation, les crèches – et avec les mobilisations et organisations antiracistes, féministes et LGBTQIA+.

La dernière conférence de mise à jour programmatique, qui a eu lieu en 2025, a été un point de départ pour aligner notre action sur ce qu'il y a de plus vivant dans les luttes pour la civilisation – mais ce n'était qu'un début. Des thèmes comme la crise environnementale et la souveraineté numérique, qui définissent le rôle des mouvements et le nôtre en tant que parti, doivent être abordés avec l'urgence que les temps exigent. Un bon exemple de ce qu'il faudrait généraliser comme pratique est l'élaboration de la plateforme « Lignes directrices programmatiques pour une transition écosocialiste », coordonnée par les fondations du PSOL et du Rede. Ce programme a été élaboré de manière inclusive et participative par des activistes, des expert·es invité·es, des militant·es et des dirigeant·es.

Pour avancer dans cette voie, dans un pays aussi vaste et diversifié que le Brésil, il est essentiel de renouer avec l'esprit pluraliste sur lequel le PSOL a été fondé il y a 22 ans : constituer une convergence entre différents secteurs et traditions de la gauche socialiste brésilienne, au sein d'un parti-front radical et radicalement démocratique, où toutes les tendances ont leur place. Pour jouer un rôle important dans la vague actuelle de nouveaux mouvements de gauche socialiste (comme le DSA américain, Die Linke en Allemagne ou le Parti des travailleurs en Turquie), le parti doit s'affirmer comme présent dans les luttes et au service de celles-ci : un parti militant, démocratique et internationaliste.

Une fois Lula vainqueur – la tâche à laquelle nous nous consacrons pleinement –, nous tracerons une voie programmatique pour l'avenir, sans pour autant négliger la lutte contre le putschisme. C'est maintenant que se joue l'avenir.

Le 20 septembre 2026

Notes

1. En 2026, les partis (ou fédération de partis) qui n'auront pas obtenus 13 élu·es au niveau fédéral n'auront pas accès à un ensemble d'avantages politiques ou matériels, en particulier l'accès aux fonds de financement public des partis politiques.
2. Manuelle D'Ávila est une figure centrale de la vie politique dans l'état du Rio Grande do Sul. En 2018, alors militante du PCdoB, elle a été candidate à la vice-présidence de la République en association avec Fernando Hadda du PT. Elle a rejoint les PSOL en 2026 et sera candidate pour le poste de sénatrice pour la coalition formée dans l'État dont Porto Alegre est la capitale et qui réunit PT, SPOL et PDT.

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22.09.2026 à 12:24

Budgets Lecornu : le ruissellement vers le haut

Frank Prouhet

Dans la rue et au Parlement, nous devons censurer les budgets d'austérité que Lecornu veut nous imposer en prenant sur le financement des urgences sociales et climatiques comme sur nos retraites. Et toujours pas question de toucher aux assistés du CAC 40 !

17 septembre 2026 | L'Hebdo L'Anticapitaliste-814 | Crédit Photo : Charmag
https://lanticapitaliste.org/actualite/economie/budgets-lecornu-le-ruissellement-vers-le-haut

Pas moins de 30 milliards à arracher aux services publics et aux classes populaires, dont 6 milliards sur nos retraites ! Et le gouvernement veut faire adopter ces budgets sans majorité parlementaire, à quelques mois de l'élection présidentielle. Un pari que nous pouvons faire échouer. Comme le dit Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT : « La question du budget, c'est combien de pompiers, combien de Canadairs, combien de soignants, combien d'écoles et de crèches ? » Ajoutons-y la désindexation des retraites, la suppression de l'abattement fiscal de 10 % sur les pensions, le gel du point d'indice des fonctionnaires…

L'Insee a ramené sa prévision de croissance pour 2026 à 0,4 %, le déficit dépassera 5 % et les taux auxquels la France emprunte à dix ans sur les marchés financiers ont franchi les 4 %. Les seules marges de manœuvre que le gouvernement Lecornu envisage, ce sont encore et toujours les attaques contre les plus pauvres, les salariéEs, les retraitéEs, les chômeurEs et les malades. Celles et ceux qui paient déjà la crise et n'en sont pas responsables !

Le Medef et l'armée chouchoutés

Car l'austérité n'est pas pour tout le monde ! Pendant que la Macronie rationne les hôpitaux et les pensions, les budgets militaires vont augmenter de 6,2 milliards d'euros en 2027, au nom de la loi de programmation militaire, qui prévoit une hausse de 36 milliards d'euros sur 2026-2030. Et évidemment, pas question de toucher aux 211 milliards d'aides massives au patronat révélées par le rapport de la commission d'enquête sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises, dont 80 milliards d'exonérations de cotisations sociales ! Macron, c'est le ­ruissellement vers le haut !

Nos luttes peuvent changer la donne

À la Fête de l'Humanité, LFI, le PCF, les Écologistes et même les représentantEs du PS se sont dits prêts à censurer les budgets Lecornu. Mais Marine Le Pen, devant les parlementaires RN au Touquet, a ouvert la porte à une non-censure en affirmant préférer « un budget imparfait » à une loi spéciale. Sans doute veut-elle rassurer le Medef et la droite sur la « responsabilité » d'un gouvernement Le Pen-Bardella, en demandant elle aussi des « économies » pour rentrer dans les clous des 3 % de déficit — au risque de montrer bien trop tôt à ses électeurEs que, loin de défendre « le peuple », le RN est aussi un parti du capital, qui ne surfe sur les colères populaires que pour les détourner contre les étrangerEs.

Des pompiers aux fonctionnaires, des personnels des hôpitaux aux opposantEs aux pesticides, une série de mobilisations sociales vont marquer la rentrée. Elles doivent converger pour bloquer l'austérité et imposer des réponses à l'urgence écologique. Elles peuvent aussi changer le climat politique, faire que l'espoir change de camp. Le RN n'est pas une fatalité. Cela dépend aujourd'hui de nos luttes : elles doivent être fortes, unitaires, auto-organisées et porteuses d'exigences populaires !

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22.09.2026 à 12:23

Trois mois de manifestations de masse : à qui appartient l'Albanie ?

Gerhard Klas

Depuis fin mai, jour après jour, des Albanais·es manifestent à Tirana contre un complexe touristique de luxe que la fille de Trump, Ivanka, et son gendre, Jared Kushner, prévoient de construire avec un investisseur albanais. Au début, ils n'étaient que quelques centaines de manifestant·es, mais c'est désormais devenu un mouvement de masse.

26 août 2026 | tiré du site de la gauche anticapitaliste
https://www.gaucheanticapitaliste.org/trois-mois-de-manifestations-de-masse-a-qui-appartient-lalbanie/

Parfois, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue – dans un pays qui ne compte que 2,5 millions d'habitant·es. Ce qui a commencé comme une mobilisation contre la dégradation de l'environnement est devenu une remise en cause du système. Le drapeau national albanais et les symboles de l'UÇK flottent au vent aux côtés des drapeaux américains et des flamants roses. Ce dont il est question ici, c'est de la nature, de la corruption, du capitalisme.

Tout a commencé à cause d'un morceau de littoral. Sur l'île de Sazan, Atlantic Incubation Partners LLC, liée à la société d'investissement de Kushner, Affinity Partners, souhaite investir 1,4 milliard d'euros. 4,7 milliards d'euros sont également prévus pour des projets touristiques dans la lagune de Narta, près de Zvërnec. Ces deux zones sont protégées ; on y trouve notamment l'une des plus importantes escales européennes pour les flamants roses et autres oiseaux migrateurs. Elles doivent céder la place à des hôtels, des appartements, des villas et un port de plaisance. Pour le gouvernement de Tirana, il s'agit d'un projet prestigieux : investissements internationaux, tourisme de luxe, emplois, croissance. Pour les opposant·es, c'est un exemple révélateur de la manière dont le gouvernement traite l'Albanie.

Au départ, les manifestant·es réclamaient le retrait des assouplissements de la loi sur les zones protégées, adoptés en 2024 peu après la publication des plans de Kushner. Ils demandaient également l'abrogation de la loi sur les investissements stratégiques, qui permet une accélération du traitement et de l'approbation des projets considérés comme prioritaires. Atlantic Incubation Partners LLC a déjà obtenu le statut d'investisseur stratégique. Mais les projets de Kushner ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Partout dans le pays, des projets permettent, de manière extrêmement opaque, que des terrains abritant des sites historiques et culturels ainsi que des zones protégées sur le plan écologique passent entre les mains d'investisseurs privés, notamment étrangers.

L'île de Zvërnec, dans la lagune de Narta, avec, à l'horizon, l'île de Sazan. © Arbenllapashtica / CC BY 4.0,

« L'Albanie n'est pas à vendre »

Tel est le slogan que scandent soir après soir les foules rassemblées sur la place Skanderbeg, dans le centre-ville, et sur les rues qui mènent au quartier du gouvernement. Elles ne veulent plus être les simples spectatrices d'une évolution dont d'autres décident. Lors des manifestations, ce sont surtout des drapeaux albanais qui flottent, parfois accompagnés de quelques drapeaux de l'UÇK. L'« Ushtria Çlirimtare e Kosovës » (Armée de libération du Kosovo, UÇK) kosovare-albanaise occupe encore aujourd'hui une place importante dans ce qu'on pourrait appeler le « bagage émotionnel » de la conscience nationale albanaise. On voit également parfois des drapeaux américains.

À première vue, cela semble paradoxal : une manifestation contre un projet de luxe américain – et à côté, le drapeau américain… Mais c'est précisément dans cette contradiction que réside tout le sens du mouvement. Elsa Paja a 33 ans ; elle est artiste plasticienne, graphiste et militante. Elle a participé aux manifestations dès le début. Avec d'autres artistes, elle a notamment mis en place un espace où les enfants peuvent dessiner et exprimer ce qu'ils ressentent.

« Lorsqu'on regarde les messages véhiculés par ces dessins, on voit à quel point ce conflit touche même les enfants », explique Paja. Ils dessinent des plages, des flamants roses, des pelleteuses, des clôtures.

La politisation des manifestations a été rapide : une réserve naturelle clôturée, des forces de sécurité qui ont réprimé violemment les manifestant.es à Zvërnec. Les images de cette violence sont devenues virales.

« Nous n'avions plus le droit de fouler notre terre, c'était désormais clair », explique Elsa Paja. Et soudain, la question était de savoir qui avait le droit de décider de l'avenir de ce pays.

Le flamant rose contre les oligarques

Melitian Nezai, un biologiste environnementaliste et militant de 29 ans, s'est lui aussi engagé très tôt dans le mouvement.

« Le symbole de notre révolution, c'est le flamant rose », dit-il. Le flamant rose ne représente ni un parti, ni une nation, ni un dirigeant. Il est le symbole même d'un espace de vie. Ainsi, il devient le point de ralliement d'un mouvement difficile à classer idéologiquement. « Gauche, droite, libéraux, conservateurs : beaucoup de gens y participent », explique Nezai.

Le mouvement a en effet rassemblé une coalition exceptionnellement large, composée notamment d'organisations de gauche, de membres de la communauté LGBTQ+, de militant·es écologistes, de représentant·es des quatre communautés religieuses, de collectifs féministes et, enfin et surtout, de forces conservatrices, nationalistes et de droite. Cela donne parfois lieu à des conflits : ainsi, il n'a pas été possible de brandir un drapeau arc-en-ciel, considérant que cela était sans rapport avec la cause défendue par le mouvement.

Mais les frontières s'estompent aussi. « Les garçons albanais portent désormais du rose, la couleur des flamants roses, et trouvent ça cool », explique Elsa Paja. Ce qui unit les manifestant·es : ils et elles en ont tout simplement assez du gouvernement du Premier ministre Edi Rama, qui se qualifie lui-même de socialiste et dénonce le mouvement comme partie intégrante d'une « guerre hybride » orchestrée de l'extérieur.

Pour Nezai et beaucoup de manifestant·es, le chef de l'opposition (et ancien Premier ministre) Sali Berisha fait lui aussi partie du problème. Il ne s'agit pas de remplacer le gouvernement par le parti d'opposition. Le problème, ce sont les élites corrompues qui contrôlent le système politique.

Le drapeau albanais est omniprésent. On peut aussi voir quelques-uns des emblèmes de l'UÇK.

Mais ils ne constituent pas une preuve d'une implication organisationnelle de l'UÇK. Au contraire : l'organisation des vétérans de l'UÇK a elle-même mis en garde contre l'instrumentalisation de ses symboles à des fins politiques actuelles. Les militant·e·s expliquent la présence des nombreux drapeaux américains par la proximité traditionnelle de nombreux Albanais·es avec les États-Unis. De même, Paja ne dirige pas ses critiques de manière générale contre les investissements étrangers.

« Nous voulons des investissements qui profitent à la population locale, et pas seulement aux oligarques et aux étrangers venus prendre possession de notre pays ».

© Arbenllapashtica / CC BY 4.0

Qui décide de l'utilisation des terres ? Qui décide de l'utilisation des ressources ? Qui en tire les bénéfices ?

Depuis le début des années 1990, ces questions agitent l'Albanie. Après la fin de la « République populaire socialiste d'Albanie » (1944-1990), le pays a été soumis à une thérapie de choc néolibérale. Alors que les institutions d'une démocratie bourgeoise en étaient encore à leurs balbutiements et étaient peu développées, la privatisation s'est déroulée à un rythme effréné et le pays s'est ouvert aux capitaux étrangers. Peu de gens en ont profité, et cela a entraîné d'importants bouleversements sociaux. La majorité des Albanais·es n'avait aucune expérience de l'économie de marché capitaliste et était donc vulnérable à la manipulation. La diffusion fulgurante de la télévision par satellite a fait prendre conscience à une grande partie de la population albanaise de tout ce qui avait vraiment ou supposément été raté en plus de quarante ans d'isolement sous le régime d'Enver Hoxha, alimentant ainsi le désir d'enrichissement rapide. Les systèmes pyramidaux mafieux construits sur des taux d'intérêt exorbitants, dans lesquels des responsables politiques des deux partis étaient impliqués et où une grande partie de la population avait placé ses économies, ont fini par s'effondrer en 1997. L'État a de fait cessé de fonctionner dans certaines régions du pays ; la colère populaire a conduit à l'« insurrection de la loterie », et des affrontements dignes d'une guerre civile ont fait plus d'un millier de morts.

Ce n'est pas le chaos de 1997, mais la thérapie de choc, qualifiée à la légère de « transformation », qui perdure plus ou moins jusqu'à aujourd'hui ; elle est devenue un état permanent. La génération qui manifeste aujourd'hui ne connaît pas le prétendu « socialisme » par expérience personnelle. Mais elle vit avec les conséquences de son effondrement et de la thérapie de choc néolibérale qui a suivi.

Une phase de transition sans fin

« J'ai 29 ans, et cela fait déjà 36 ans que nous sommes plongés dans la transformation. Toute ma vie jusqu'à présent n'est qu'une phase de transition », résume Melitian Nezai.

Personnellement, il s'en sort plutôt bien : il travaille pour une ONG environnementale et gagne plus que le salaire moyen de 630 euros. En revanche, d'autres jeunes de son âge, comme les chauffeurs de taxi, travaillent six jours par semaine, douze heures par jour. Mais le salaire moyen suffit à peine à vivre, avec des prix alimentaires dignes de l'Europe occidentale et des petits appartements qui coûtent encore 400 euros de loyer, même dans les banlieues de Tirana.

C'est pourquoi de nombreux jeunes Albanais et Albanaises quittent le pays. Près de cinq millions vivent aujourd'hui à l'étranger – soit près de deux fois plus qu'en Albanie même. (Ce chiffre inclut toutefois également les Albanais·es des pays voisins, le Kosovo et la Macédoine du Nord, qui représentent à eux seuls près de deux millions de personnes.) Parallèlement, le tourisme albanais est en plein essor. Les plages, les montagnes et les villes historiques attirent de plus en plus de visiteur·ses. Avec le secteur de la construction, le tourisme est aujourd'hui le principal moteur économique.

Pour les manifestant·es, il ne s'agit pas d'une contradiction, mais d'une facette du même problème. « Nous avons l'impression d'être des touristes dans notre propre pays », déclare Elsa Paja. Elle décrit ainsi comment certains lieux, toujours plus aménagés pour les visiteurs et les investisseurs, leur sont désormais étrangers. Et une société dans laquelle les jeunes cherchent leur avenir ailleurs. « Les gens ne sont plus là, ils ne peuvent donc plus faire entendre leur voix », explique Nezai, qui établit ainsi un lien direct entre l'exode et la question du pouvoir politique. Lorsque les jeunes partent, il reste moins de personnes capables de s'opposer aux atteintes portées à leurs régions.

Elsa Paja estime que le capitalisme et le néolibéralisme font clairement partie du problème. « Alors que quelques-uns en profitent, tous les autres sont exclus », explique-t-elle pour décrire la société.

« Des personnes venues d'autres pays arrivent désormais en Albanie pour s'inspirer de ce mouvement », explique Melitian Nezai. Elles s'intéressent à la manière dont la résistance contre les grands projets peut être organisée.

Où en est le mouvement aujourd'hui ?

Drapeaux albanais et flamant rose : ce mouvement semble incarner un patriotisme critique envers le capitalisme, qui défend la souveraineté nationale et réclame l'émancipation sociale. Il s'agit avant tout d'un mouvement anti-corruption, dépourvu de direction claire et porté par la génération Z. Son symbole, le « Jolly Roger », ce drapeau orné d'une tête de mort et d'un chapeau de paille, est omniprésent lors des manifestations. Outre les deux partis établis, rejetés par le mouvement, il existe au moins trois petits partis qui soutiennent les manifestations.

Outre un parti de centre-droit et un parti réformateur il convient surtout de mentionner ici Lëvizja Bashkë (« Mouvement Ensemble ») : Il s'agit d'une force radicale jeune, d'orientation écologique et de gauche, qui s'efforce de nourrir et de faire fond sur les sentiments hostiles à ceux qui tiennent les leviers. Les militant·es de Lëvizja Bashkë ont été présent·es dès le début dans les manifestations, ont consigné les incidents – tels que les actions d'intimidation menées par les forces de sécurité – et les ont rendus publics, ce qui a permis au mouvement de gagner en visibilité au-delà des frontières locales. Elle constitue en quelque sorte la colonne vertébrale organisationnelle du mouvement ; elle aide à coordonner les manifestations, les discours, les banderoles et la communication – sans pour autant se présenter comme la seule direction. Le mouvement réclame de nouvelles élections – Lëvizja Bashkë y trouverait son compte.

Le 14 août 2026

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À paraître dans Sozialistische Zeitung. Traduit de l'allemand par Pierre Vandevoorde

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22.09.2026 à 12:23

Espagne. À Ceuta, militarisation et extrême droitisation des esprits

Ariadna Roig

Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.

Tiré d'Orient XXI.

Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.

Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.

« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.

Une caserne à ciel ouvert

Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.

Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.

Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc (1). Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.

« On sentait sous nos pieds des corps »

« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »

La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.

Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.

Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.

« Je ne me sens plus en sécurité »

Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.

« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.

La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »

Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.

« Les chrétiens ne veulent pas voir de migrants dans le centre »

Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.

« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.

Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.

« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :

  • Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.

À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »

« Moi, je les brûlerais tous ! »

Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.

Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.

Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.

Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »

« Les gens ont enlevé leur masque »

À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.

Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.

Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.

La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.

Des mères empêchent leurs filles de sortir seules

« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.

La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.

Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.

« Eux, ce ne sont pas des gens civilisés »

Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.

Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».

C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.

Une crise réelle qui déplace les frontières

Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.

Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.

Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.

Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.

Notes

1- Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

22.09.2026 à 12:22

Allemagne. Die Linke remporte les élections au Parlement régional : Berlin passe au rouge

Erik Peter

Elif Eralp est la grande gagnante des élections au Parlement régional de Berlin. Avec 25,7% des suffrages, l'avance de Die Linke sur la CDU, qui obtient 18,8%, est nette – et plus importante que prévu. Lors de la soirée électorale organisée à la Festsaal Kreuzberg [quartier « multiculturel » de Berlin], les militants et militantes s'étreignent, tandis que des cris « Elif ! Elif ! » résonnent dans la salle.

Tiré d'À l'encontre.

Dix minutes seulement après la première estimation des résultats, Elif Eralp monte sur scène. Elle déclare : « À partir d'aujourd'hui, nous allons changer ensemble notre Berlin et en faire un endroit meilleur. » Dans la ville, « l'amour et la justice ont triomphé de la haine ». Elle est interrompue par les cris « Alerta, Alerta, Antifascista » de ses partisans et partisanes. Car tous ici le savent : le succès de Die Linke a également permis de tenir l'AfD en échec. « Ce signal part vers le monde entier », s'exclame Elif Eralp.

Dans son discours de 20 minutes, Elif Eralp remercie ensuite toutes les personnes qui l'ont soutenue et ont rendu ce résultat possible : sa famille en Turquie, ainsi que tous ceux qui l'ont soutenue par des appels au vote, tant les acteurs du monde culturel que les syndicats.

La stratégie de Die Linke a pleinement porté ses fruits lors de cette campagne électorale. Bien que la députée Elif Eralp fût inconnue de la plupart des électeurs et électrices, son parti a décidé il y a un an de la désigner comme tête de liste et a dès lors mis en scène un duel entre Eralp et la CDU, faisant comme si le SPD et les Verts – qui se situaient jusqu'alors à un niveau similaire dans les sondages – n'existaient pas.

La stratégie « Eralp contre Evers » a porté ses fruits

Le leitmotiv Elif Eralp contre Stefan Evers – le candidat tête de liste de la CDU [de 2016 à 2023, il était secrétaire général de la CDU Berlin, il se caractérisait par ses violentes critiques adressées à la gauche] – a récemment fait la une de tous les médias : dans des débats diffusés sur plusieurs chaînes de télévision privées, à la une des journaux nationaux et également dans d'innombrables vidéos virales sur Internet. Lors de la clôture de la campagne électorale de Die Linke, vendredi 18 septembre devant la mairie rouge, Elif Eralp était entourée d'un nombre de journalistes sans précédent pour ce Die Linke régional. Alors qu'une éventuelle victoire de la CDU ne promettait qu'un « statu quo », la perspective d'une victoire de Die Linke a fait monter l'émotion en flèche. La tête de liste a promis : « Nous allons écrire une page d'histoire qui ne se limitera pas seulement en Allemagne. »

Avec ce duel mis en scène, Die Linke a désormais devancé les deux autres partis du bloc de centre-gauche lors du scrutin de dimanche : elle a nettement distancé les Verts, qui ont obtenu environ 14,3% des suffrages, et a carrément surclassé le SPD, qui obtient 12,1%. Et pourtant : sans ces deux partis comme partenaires, Elif Eralp ne deviendra pas la prochaine maire de Berlin.

25,7% des suffrages : c'est un record historique pour Die Linke à Berlin. En 2001, le PDS (Parti du socialisme démocratique-Partei des Demokratischen Sozialismus) [1], sous la houlette de Gregor Gysi [2], avait obtenu 22,6% à la suite du scandale bancaire [3], ce qui ne lui avait toutefois valu que la troisième place.

Les bastions de Die Linke sont répartis dans toute la ville

La première place dans la capitale marque un tournant et revêt une grande importance symbolique – notamment en réponse à la montée en puissance de ‘AfD. Die Linke remporte par ailleurs pour la première fois une élection régionale grâce, entre autres, aux arrondissements de Berlin-Ouest. Ses bastions sont répartis dans toute la ville.

Il y a à peine deux ans, le parti était au plus bas, affaibli par la polémique autour de Sahra Wagenknecht [qui rompt avec Die Linke en octobre 2023 puis formera le BSW], et se rapprochait même à Berlin du quorum des 5%. Mais depuis, la tendance est à la hausse, notamment grâce à un nouvel élan après les élections fédérales de février 2025. Dix mille personnes ont adhéré au parti à Berlin. Aucun autre parti n'est aussi présent dans la capitale, que ce soit lors d'assemblées de locataires, à l'occasion porte-à-porte, de collectes de déchets ou sur les réseaux sociaux. Le parti a frappé à un quart de million de portes, a annoncé le chef du parti berlinois, Maximilian Schirmer, lors de la clôture de la campagne électorale – « aucun parti n'avait jamais réussi cela lors d'une élection régionale ».

Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi Die Linke a pu réitérer, voire consolider, son succès des élections fédérales, lors desquelles il était déjà en tête dans la ville [Die Linke obtenait 19,9%, SPD 15,1%, Grüne 16,6%, CDU 18,3%, AfD 15,2%, listes de parti]. La candidate elle-même a joué un rôle majeur : elle a su se démarquer de ses concurrents ne serait-ce que parce qu'elle n'est pas un homme prénommé Stefan ou Steffen. Elif Eralp n'a même pas eu besoin de mettre en avant son parcours migratoire, mais dans une ville où 42% des habitant·e·s sont issu·e·s de l'immigration, dont beaucoup, comme elle, sont d'origine turque, c'est un atout. « Il n'est pas écrit que l'un·e d'entre nous y parvienne », tel était l'un de ses messages. Et après les élections en Saxe-Anhalt, Elif Eralp s'est déclarée avec assurance « la riposte à l'AfD ».

Parallèlement, non seulement Elif Eralp n'a commis aucune erreur pendant la campagne électorale, mais elle a gagné en assurance. Ses discours ne semblaient plus récités par cœur ; elle donnait l'impression authentique de connaître les grands problèmes des Berlinois à travers sa propre expérience, par exemple en expliquant qu'elle-même, en tant que mère, avait dû chercher un logement [la crise du logement est au centre des préoccupations sociales à Berlin]. En tant que candidate proche du peuple, prônant une « politique inclusive », elle s'est de plus en plus rapprochée de la comparaison souvent citée avec le maire new-yorkais Zohran Mamdani, même si elle n'a pas suscité un véritable engouement dans la ville.

La seule fausse note de ces dernières semaines a été le manque de volonté de la part d'une partie de son parti de ne pas pousser trop loin la solidarité avec la Palestine au point de la faire basculer dans l'antisémitisme, surtout après qu'un rappeur eut pu vanter les mérites de l'« Intifada » lors d'un meeting électoral de Die Linke à Neukölln [4]. Elif Eralp elle-même, engagée de longue date dans la lutte contre le racisme, a certes su faire valoir de manière crédible son opposition à l'antisémitisme comme au racisme, mais aucun autre sujet ne l'a amenée à s'exprimer aussi souvent.

Elle a elle-même bénéficié du soutien d'un appel à voter lancé par des survivants et des proches de victimes d'attentats d'extrême droite. Pas un appel en faveur de Die Linke, mais en faveur d'Elif Eralp. La mesure dans laquelle les franges rebelles du parti ont néanmoins nui à la campagne ne se révélera peut-être qu'au cours des prochaines négociations exploratoires ou de coalition.

Mais Die Linke a marqué des points non seulement grâce à sa candidate, mais aussi sur le fond, en mettant l'accent sur les loyers, le ramassage des ordures, le nettoyage urbain, la gestion des déchets ainsi que les transports en commun. La chaîne dorée portée par la candidate, sur laquelle était inscrit le thème « plafonnement des loyers », était plus qu'un simple gag : elle exprimait le fait que le parti avait réussi à se positionner comme l'offre la plus crédible pour les locataires victimes d'abus dans la ville. Les contrôles des loyers abusifs et des frais de chauffage ont apporté une aide concrète à des dizaines de milliers de personnes, tout comme les rassemblements organisés dans les grands quartiers contre des groupes immobiliers indélicats ou indifférents. À cela s'ajoute toute une série de mesures en matière de politique locative qui dorment dans les tiroirs – ainsi que la promesse de faire enfin avancer la socialisation des grands groupes immobiliers.

La mise en œuvre du référendum de 2021 [sur l'expropriation des compagnies immobilières de Berlin qui possède plus de 3000 logements, avec rachat par le gouvernement régional : il a obtenu 60% des suffrages], qui a remporté un franc succès, devrait constituer le principal obstacle dans les négociations en vue d'une alliance de gauche. Le candidat tête de liste du SPD, Steffen Krach, a d'emblée rejeté ce projet. Mais les Berlinois·es n'ont pas récompensé cette position du SPD. (Article publié dans la Taz, le 20 septembre 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)

Notes

[1] Le PDS, fondé en 1990, est issu du SED de l'Allemagne de l'Est, fondé en 1946. En décembre 1989, une structure SED-PDS est créée et en février 1990, le PDS s'affirme comme parti, « débarrassé » du SED, mais présent pour l'essentiel dans l'est de l'Allemagne. En juin-juillet 2005, dans le contexte des élections fédérales, s'opère une alliance entre la WASG (Alternative électorale travail et justice) – organisation regroupant des opposants à la ligne Schröder du SPD et des syndicalistes – et le PDS. Cette coalition prend le nom de Linkspartei. Cela aboutira en juin 2017 à la naissance de Die Linke, qui regroupe PDS (1990), Linkspartei-PDS (2005). (Réd.)

[2] Gregor Gysi (né en1948), membre du SED depuis 1967, va s'affirmer sur la scène politique lors de la crise ouverte du régime de la RDA en novembre 1989. Il sera un des animateurs poussant à la transformation du SED en PDS. De 1990 à 2002, il est élu député au Bundestag. Il sera durant une courte période ministre de l'Economie et maire adjoint de Berlin. Après s'être retiré de ses responsabilités – il s'est trouvé comme d'autres députés sous pression médiatique pour utilisation privée de miles de Lufthansa – il revient sur la scène politique lors des élections de 2005 et va présider la fraction parlementaire de Die Linke, initialement en collaboration avec Oskar Lafontaine, puis seul. (Réd.)

[3] En juin 2001 éclate l'effondrement de la Bank Gesellschaft Berlin qui annonce un trou de plus de 2 milliards d'euros. Cette banque est détenue à hauteur de 56,6% par la Ville-Etat de Berlin. Cette crise est provoquée par l'effondrement du marché immobilier à Berlin et par une gestion tout sauf transparente par ses dirigeants issus de la CDU. Ce « scandale » va déboucher sur de nouvelles élections. (Réd.)

[4] Le samedi 29 août, le rappeur Dahabflex, lors du meeting électoral de Die Linke à Neukölln, quartier multiculturel de Berlin, a lancé le slogan : « Yallah, yallah, Intifada, Cisjordanie, Palestine, Gaza » et « Death to the IDF ». Il s'en est suivi des fortes critiques de la CDU, du SPD et des Verts qui ont accusé Die Linke d'inclination d'antisémitisme, une accusation qui rapidement utilisée en Allemagne. Dans ce contexte, Die Linke doit gérer une double pression. D'un côté, le maintien de liens avec des formations comme le SPD et les Verts pour une coalition gouvernementale, de l'autre sa présence et les liens tissés avec les mouvements sociaux parmi lesquels la solidarité avec la Palestine occupe une place de relief, à côté du thème du logement et de l'expropriation des spéculateurs. Elif Eralp, à propos des slogans lancés par ce rappeur, a pris ses distances mais a souligné l'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme contre Die Linke. Elle a répété à multiples fois son opposition au racisme et à l'antisémitisme. (Réd.)

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22.09.2026 à 12:21

Iran : Une situation de crise aiguë

Babak Kia

Dans l'incapacité de remporter la guerre, Trump s'enlise. La République islamique d'Iran répond coup pour coup aux bombardements américains. À l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis et des élections législatives en Israël, Trump et Netanyahou ne peuvent reculer. Cela fait craindre une fuite en avant et une intensification de la guerre dans les semaines à venir.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La fermeture du détroit d'Ormuz, le blocus maritime et les sanctions imposées par les États-Unis, l'inflation galopante, la pauvreté et l'aggravation de la crise économique, ont conduit la société iranienne au bord de l'explosion sociale. La détérioration des conditions de vie s'accompagne de la militarisation du régime, de l'augmentation des exécutions et du renforcement de la répression.

Le pouvoir renforce son dispositif sécuritaire.

En témoigne le projet présenté au Parlement le 16 août, consacré à « l'infiltration des services de renseignement étrangers et d'officines ». Trois jours plus tard, neuf hauts responsables du pouvoir judiciaire, des dirigeants de l'Organisation des prisons et de l'Inspection générale du pays, d'organes sécuritaires, des Gardiens de la révolution ou du Bassidj, ont été destitués et remplacés.

Cette prétendue « réforme » est avant tout destinée à renforcer la capacité répressive du régime face aux soulèvements à venir.

Le Guide suprême, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, a remplacé le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) de l'Iran par un ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Ce changement soudain à la tête du Conseil place Mohsen Rezaee au cœur du processus décisionnel en matière de sécurité nationale.

La nomination inattendue de Mohsen Rezaï, ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique pendant la guerre Iran-Iraq, au « Conseil suprême de sécurité nationale », ou celle de Hossein Taëb à la tête du Bassidj en sont des exemples. Taëb, ancien chef du renseignement des Gardiens de la révolution, est une figure majeure de l'appareil sécuritaire iranien, associée notamment à la répression des soulèvements populaires et des opposant.es.

Lectrices, lecteurs,
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Une économie en lambeaux

Washington renforce encore le blocus maritime et les sanctions. Le 20 août, les États-Unis ont annoncé de nouvelles mesures menaçant de lourdes sanctions les pays qui aideraient l'Iran à les contourner ou entretiendraient avec lui des relations commerciales. Si elles étaient effectivement mises en œuvre, la situation économique et sociale deviendrait encore plus critique pour l'immense majorité de la population.

Conséquences immédiates : nouvel effondrement de la monnaie nationale et nouvelle flambée des prix. Le blocus du détroit d'Ormuz affecte durement les importations. À titre d'exemple, la réduction des exportations de médicaments de l'Inde vers l'Iran.

En août 2026, une société pharmaceutique iranienne a annoncé une hausse moyenne de 117% sur 8 médicaments, certaines molécules augmentant de plusieurs centaines de pour cent. Ainsi, entre septembre 2025 et septembre 2026, le prix de l'amoxicilline a augmenté de 284%, celui de l'ibuprofène de 110%.

À cela s'ajoute une importante pénurie d'essence, qui pousse le régime à réduire les subventions et limiter la consommation. Cette situation illustre les difficultés croissantes de production, d'importation et de distribution des carburants.

L'inquiétude des dirigeants iraniens

Le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf, déclarait le 21 août : « Nous pouvons disposer de toute la puissance militaire que nous voulons, mais sans circulation financière, croissance économique et production nationale, nous ne pourrons pas tenir face à un peuple affamé. »

Le président Massoud Pezeshkian parle lui aussi d'une véritable guerre économique, militaire et sécuritaire. Il reconnaît la chute des importations et des exportations ainsi que les restrictions financières pesant sur les aides à la population, le versement des salaires et des prestations sociales. Il a également déclaré qu'« il vaudrait mieux mettre fin à la guerre dès aujourd'hui », mettant implicitement en cause la direction des Gardiens de la révolution, qui joue un rôle central dans la définition des orientations stratégiques du régime.

En réponse, les courants proches des Gardiens de la révolution et leurs médias accusent les critiques de la politique actuelle d'être des « laquais de Trump et de Netanyahou ».

À quelques jours du quatrième anniversaire de la mort de Jina Mahsa Amini et du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », le pouvoir redoute particulièrement une nouvelle mobilisation des travailleurs/euses, des femmes, de la jeunesse et des minorités nationales.

Pris en tenaille entre la violence de l'impérialisme étatsunien et celle de la dictature réactionnaire, les peuples d'Iran luttent pour leur survie, leur dignité et leur liberté. Ils ont besoin de notre solidarité anti-impérialiste.

Babak Kia
Publié par L'Echo d'Iran n°33, septembre 2026
https://alencontre.org/moyenorient/iran/iran-a-loccasion-du-quatrieme-anniversaire-de-lassassinat-de-jina-mahsa-amini-et-du-soulevement-populaire-de-2022-1.html

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22.09.2026 à 12:20

Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues

Anand Dibyesh

Une crue soudaine a ravagé, le 26 août, la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus. Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations, quelles qu'elles soient, sur le Tibet) empêchent d'alerter efficacement les populations en aval.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
Par Anand Dibyesh, 3 septembre 2026

Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.

Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine – Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois – a été détruit par une crue soudaine provoquée par l'effondrement d'un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.

On dénombre au moins 1 000 morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d'accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l'information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.

Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s'atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s'agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu'une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.

Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l'un ou l'autre de ses grands voisins, la Chine et l'Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d'affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, avec Pékin, mais aussi avec Washington sur un pied d'égalité.

Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu'elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.

Une frontière militarisée

Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d'une seule Chine » et n'accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.

La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l'armée, l'accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l'écart. Le Tibet est un trou noir en matière d'information.

Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd'hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d'intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.

Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d'aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d'eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.

Lorsqu'une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d'alertes et l'acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l'efficacité.

De plus en plus d'éléments indiquent que, le 26 août, l'effondrement du glacier s'est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais, quel que soit le lieu d'origine de la crue, aucun avertissement n'est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.

Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n'avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s'explique en partie par la rapidité de l'inondation provoquée par l'avalanche de glace, qui n'a sans doute laissé que peu de temps pour donner l'alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d'avoir pu envoyer un signal d'alerte.

Mais comme je l'ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n'existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.

Une coopération limitée

Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d'un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n'avait été donné. Les responsables népalais de l'hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.

La coopération entre les deux pays n'est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.

De part et d'autre de la frontière, l'information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l'autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays – construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles –, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d'alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.

Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d'un attentat terroriste au Cachemire, l'Inde a suspendu le traité sur les eaux de l'Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.

Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l'Inde. Face à ces risques, il faut considérer l'Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu'une zone de conflit.

Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d'alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c'est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l'épreuve : il ne s'agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d'un État étranger.

Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d'améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.

Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster

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22.09.2026 à 12:20

Yémen. Dix ans de pouvoir houthiste, une emprise encore précaire

Laurent Bonnefoy

Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.

Tiré d'Orient XXI.

Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.

Incarner l'État

Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.

Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.

Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.

S'autonomiser

Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.

Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.

Humilier les Saoudiens

L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.

L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.

En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.

La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.

Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.

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22.09.2026 à 12:18

Élections israéliennes. Gadi Eisenkot, encore un général

Sylvain Cypel

Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux.

Tiré d'Orient XXI.

Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d'entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l'espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.

Il a été, bien entendu, chef d'état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l'a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu'à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l'inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d'ailleurs.

Nétanyahou, un menteur pathologique

Aujourd'hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l'emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.

Fils d'une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d'origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l'accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d'Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n'aime pas les Arabes ? Parce qu'ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.

Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l'histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu'au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l'Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l'Europe orientale ghettoïsée. L'historien israélien Shay Hazkani a décrit l'accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains (1).

Ces Marocains au couteau entre les dents

Le chef d'état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l'époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités (2).

Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d'Allemands », écrivait un soldat à ses parents (3). Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s'appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).

Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu'on les traitait comme des Arabes. C'est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C'est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.

Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c'est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d'Europe centrale). Mais l'étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l'Atlantique et l'Oued Draa, à 400 kilomètres d'Agadir. Le père d'Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d'état-major israélien d'ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l'oubliera pas.

L'inventeur de la doctrine Dahiya

Sa carrière est celle d'un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d'une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d'état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l'armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l'attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l'armée d'un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l'emporter est d'utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l'Institut sécuritaire de recherches israélien.

Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l'armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :

  • Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s'agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s'agit pas d'une recommandation, mais d'un plan approuvé. […] S'en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah (4).

Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L'après 7 octobre 2023 sera l'apogée de cette vision, amenant l'armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.

  • « Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, c'est que lui veut coloniser « proprement »

Sorti de l'armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l'attitude du premier ministre, qui persiste, avec l'appui de son gouvernement et de l'opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.

En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l'Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d'état-major, Benny Gantz, qu'il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L'espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d'ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.

Critique de la loi sur Israël État-nation

Depuis, Eisenkot martèle que s'il l'emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d'indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l'actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.

Il exige une commission d'enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l'exemption dont ils bénéficient aujourd'hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.

« Un État palestinien n'a plus lieu d'être »

Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l'armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d'améliorer le coût de la vie, l'éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d'Israël une puissance régionale majeure » (5). Dans sa plateforme en dix points, il n'a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…

Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s'en tient à l'air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n'a plus lieu d'être », déclare-t-il (6). Il devient « fermement convaincu de la nécessité d'une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d'en expulser tous les Palestiniens, c'est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l'État d'Israël et à la loi ». Il n'y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d'Israël », a-t-il dit (7).

Pour l'après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D'un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s'ils trouvent un terrain d'entente — hormis bien entendu les partis arabes (8) et ceux des Juifs qui s'écartent des « valeurs de la Déclaration d'Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l'ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l'ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l'autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n'est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l'avenir. Il est inapte » (9). Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.

Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s'interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s'équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d'après Benn (10). Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l'un envers l'autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu'ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.

Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d'unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d'une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n'en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l'enjeu « existentiel » permanent ?

Notes

1- Shay Hazkani, Dear Palestine, A Social History of the 1948 War, Stanford University Press, octobre 2021.

2- Voir le film de Michale Boganim, Mizrahim, les oubliés de la Terre promise, 2022.

3- Hazkani, op. cit.

4- « Israel warns Hizbullah : war would invite destruction », Reuters, 10 mars 2008, repris de Yedioth Aharonot.

5- Linda Dayan, « Netanyahu biggest challenger : who is Gadi Eisenkot, and what does he stand for », Haaretz, 14 juillet 2026.

6- Simone Saidmehr, « Who is Gadi Eisenkot, the Israeli politician who could dethrone Netanyahu ? », The Forward, 31 décembre 2026.

7- Linda Dayan, op. cit.

8- La Liste unie, réunissant les citoyens palestiniens et quelques juifs progressistes

9- Ibidem.

10- Aluf Benn, « Between the lines : Are Netanyahu and Eisenkot signaling they could govern together ? », Haaretz, 8 septembre 2026.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

22.09.2026 à 12:18

L'impasse du droit international et le défi d'une réforme radicale

Monique Chemillier-Gendreau, Mouloud Idir

Entrevue avec Monique Chemillier-Gendreau
Juriste spécialiste du droit international, professeure émérite de droit public et de sciences politiques à l'université Paris-Diderot, et autrice, entre autres, de Rendre impossible un État palestinien, l'objectif d'Israël depuis sa création (Textuel, 2025)

Tiré de l'Infolettre de Collectif 19 mars

Sept 8, 2026

Dans un monde où le droit international semble de plus en plus méprisé, la juriste française Monique Chemillier-Gendreau remet les pendules à l'heure. Elle rappelle notamment les vices de conception que les grandes puissances y ont laissés dès le départ, les ambigüités du principe de la souveraineté des États, et la faillite du droit international face au colonialisme sioniste. Celle qui plaide régulièrement devant les juridictions internationales, y défendant les droits du peuple palestinien, a accepté de répondre à nos questions. Cet entretien prolonge les réflexions qu'elle livrait dans le cadre de notre webinaire « Gaza, de la faillite globale au devoir d'humanité ». Une version écourtée de cet entretien, mené l'hiver dernier1, a également été publiée dans la revue Droits et libertés (vol. 45, no 1, Printemps/Été 2026).

Dans le contexte des chamboulements qu'on observe dans l'ordre multilatéral libéral qui prévalait depuis 1945, peut-on parler, selon vous, d'un effondrement du droit international ?

Monique Chemillier-Gendreau : Je dirai, pour situer d'emblée la réflexion, qu'il n'y a pas un effondrement subit du droit international ni une contestation imprévue de l'ordre multilatéral mis en place en 1945 avec une organisation regroupant les États du monde. Il y avait dès la mise en place de ce droit et de cet ordre, c'est-à-dire après la Seconde Guerre mondiale, des fragilités, des contradictions qui minaient l'un et l'autre. Elles éclatent au grand jour aujourd'hui. Je regrette que la pensée critique, si peu présente dans les Facultés de droit, n'ait pas permis d'analyser ces contradictions dès leur apparition. Dans les années 1970-1980, sous l'impulsion de Charles Chaumont, il y avait eu, lors des Rencontres de Reims, un mouvement d'analyse qui mettait en lumière les apories du droit international. Il n'y a pas eu de relais depuis. Il y a bien sûr des auteur·rices isolé·es qui développent des positions critiques. Mais le positivisme reste la doctrine qui domine les études sur le droit, or il se contente de prendre la norme juridique comme elle est et de vérifier sa validité au regard du système en vigueur. Il fait l'impasse sur l'analyse critique des fondements de ce système.

Il y a des changements notables dans la distribution du pouvoir entre les États et dans l'affichage de la volonté de domination. Celle-ci est désormais revendiquée, bien que selon des moyens différents, de la part des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Et elle est accompagnée évidemment par un mépris du droit, lequel reste pourtant le contre-feu aux volontés de domination (« Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit  », disait Lacordaire). Mais cette nouvelle donne ne fait que dévoiler ce qui était en germe dès l'origine.

Jusqu'en 1945, la société mondiale n'était régie que par les pouvoirs régaliens des États parmi lesquels le droit de faire la guerre et, notamment, la guerre de conquête. L'évolution de la technologie militaire a rendu la situation dramatique avec les deux guerres mondiales et leurs millions de morts. Lorsque le monde sort de là, meurtri par les destructions du second conflit mondial, une apparence de sagesse saisit alors les dirigeants mondiaux. C'est la création des Nations unies avec le principe central de l'interdiction du recours à la force et le développement du droit international. Et c'est très vite le vote de la Déclaration universelle des droits de l'homme aux Nations unies. Mais derrière ces avancées remarquables, les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, celles qui en étaient responsables, n'avaient pas renoncé à leur volonté de domination. C'est ce que révèle le rôle attribué aux membres permanents du Conseil de sécurité. Jamais soumis à réélection et dotés du droit de veto, ils peuvent ainsi que leurs alliés échapper à tout contrôle de l'institution, même lorsqu'ils en violent ouvertement les normes.

Cela dit, d'autres indicateurs pouvaient alerter. La Charte des Nations unies ne prévoyait aucun processus de décolonisation. Les peuples colonisés n'y étaient abordés que dans la Déclaration relative aux territoires non autonomes (chapitre XI), qui ne faisait pas de la décolonisation une obligation. Ce sont les luttes des peuples qui ont amené l'Assemblée générale des Nations unies à proclamer, en 1960, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Enfin, bien que la Charte ait affiché le souci de développer le droit international, son affirmation en faveur de la souveraineté des États fait obstacle au développement de celui-ci. Pour synthétiser, disons qu'il y avait de réelles avancées, mais une insincérité de la part de ceux qui en étaient les promoteurs et qui avaient prévu des mécanismes subtils leur permettant d'afficher des valeurs universelles tout en y dérogeant pour eux-mêmes.

Pourquoi voyez-vous le principe de souveraineté des États comme un obstacle au respect du droit international ? Par quelles voies vous semble-t-il souhaitable et possible d'agir si on espère un jour que ce droit protège vraiment les populations ?

M. C.-G. : La souveraineté des États est un principe ambigu. On fait le plus souvent l'impasse sur sa définition, laissant croire qu'il s'agit du principe garantissant l'indépendance d'un État et le protégeant contre les ingérences éventuelles des autres États. Mais la souveraineté se définit comme un pouvoir autoconstitué, qui a sa source en lui-même, un pouvoir au-dessus duquel il n'y a rien. Là est la source de la faiblesse congénitale du droit international. Celui-ci n'est pas au-dessus des États, il ne peut pas les contraindre. Le droit international leur est proposé, notamment à travers tous les traités préparés par la Commission du droit international, mais ils y puisent librement les normes auxquelles ils acceptent de souscrire. Les traités ne s'appliquent ainsi qu'à ceux qui les ont ratifiés. Et ils peuvent être dénoncés. Ainsi, n'y a-t-il pas de normes réellement universelles. Or, le monde est entré en relations intenses entre toutes ses parties sans disposer de normes communes qui s'imposeraient à tous sans qu'ils puissent les contester.

Cette faiblesse du droit international est aggravée par le fait que les juridictions internationales (à l'exception de la Cour européenne des droits de l'homme) ne peuvent être saisies d'un différend entre deux États que si l'un et l'autre en acceptent la juridiction. Si tel n'est pas le cas, le procès ne peut avoir lieu. Ainsi, la Palestine ne peut traduire Israël devant la Cour internationale de justice pour la colonisation du territoire palestinien, car Israël ne reconnaît pas la compétence de la Cour.

Disons enfin que la souveraineté n'est un véritable pouvoir indépendant que pour les grandes puissances. Leur souveraineté ne protège pas les États moyens ou faibles des agressions ou ingérences des plus puissants. Ce qui les protégerait, ce serait un droit commun reconnu comme tel par tous et non une souveraineté qui n'est qu'un cache-misère de leur position de dominés. On ne sortira de cette situation, aujourd'hui périlleuse, que par une réforme radicale qui conduirait la communauté internationale à reconnaître la position prééminente du droit international, le fait qu'il s'impose à tous les États. Cela suppose une codification des normes ayant cette valeur. Rien de tel ne sera possible dans le cadre actuel.

Les membres permanents du Conseil de sécurité, lorsqu'ils ont rédigé la Charte des Nations unies, ont verrouillé le système qui leur est favorable, puisqu'aucune réforme n'est possible sans l'accord des cinq membres permanents. Nous devons donc commencer à penser un avenir meilleur en dehors du cadre des Nations unies, car le cœur du réacteur, le mécanisme du maintien de la paix, est à l'arrêt. Cela dit, l'ONU reste le seul lieu permettant le dialogue entre tous les États et elle a mis en place des organisations spécialisées, des agences, des programmes qui permettent de véritables actions de solidarité mondiale. Nous devons défendre les Nations unies pour ses aspects positifs, mais il est de notre devoir de repenser comment faire advenir la paix autrement, puisque la manière dont elle a été pensée par l'ONU a échoué.

Le génocide du peuple palestinien montre la faillite du droit international sur tous les plans. Vous intervenez avec courage sur ce sujet et rappelez quel est le début de l'effacement des droits politiques de ce peuple. Où le situez-vous historiquement ?

M. C.-G. : La source historique de la situation, aujourd'hui tragique, des Palestinien·nes est dans les ambigüités entretenues dès le passage de la Palestine sous domination occidentale lors du mandat britannique exercé sur ce territoire entre 1922 et 1947. Les peuples dégagés du joug ottoman par la défaite de celui-ci en 1918 sont placés sous mandats de puissances européennes (la France et la Grande-Bretagne), les mandats A, pour lesquels, le principe est affirmé que ces peuples seront, aux termes du mandat, «  reconnus comme nations indépendantes  ». Ainsi, l'horizon de l'indépendance était-il esquissé et cette promesse fut respectée pour tous les mandats A (Syrie, Liban, Jordanie, Irak), à l'exception de la Palestine.

Pourquoi cette exception ? Dans le cas de la Palestine, la relation bilatérale entre le nouveau maître, une puissance européenne, et le peuple soumis à ce nouveau régime juridique considéré comme transitoire vers l'indépendance, fut percutée par l'irruption d'un tiers : le mouvement sioniste et son ambition de s'implanter sur cette même terre de Palestine. La position du mandataire britannique, exprimée dès la Déclaration Balfour en 1917 et résolument favorable au sionisme, déséquilibra complètement le rapport des forces aux dépens des Palestinien·nes. Pendant toute la durée du mandat et encore plus dans les toutes dernières années lorsque le génocide des Juif·ves par les nazis fut connu, les autorités britanniques favorisèrent pleinement l'implantation des Juif·ves et réprimèrent violemment les révoltes palestiniennes qui surgirent en réponse. Ainsi, un nouveau type de colonialisme (colonialisme de remplacement) s'est-il développé au profit des sionistes.

Pourquoi les mécanismes onusiens pourtant prévus dans le plan de partage de 1947 n'ont-ils pas permis de freiner l'expansionnisme colonial de l'État israélien et de présider à l'établissement d'un État palestinien ?

M. C.-G. : Le plan de partage prévoyait en effet deux États. Mais les Arabes de Palestine, soutenus par les États arabes de la région, refusèrent d'abord ce plan. On peut les comprendre dans la mesure où il actait la prise d'une partie de la terre palestinienne par les Juif·ves. Israël l'accepta mais en ne cessant par la suite d'élargir la part du territoire qui lui revenait aux dépens de celle attribuée à un État arabe. Écrasé·es par la guerre de 1948-1949 et la Nakba (c'est-à-dire l'expulsion massive des Palestinien·nes de villes et villages pourtant situés dans la partie de la Palestine qui leur revenait selon le plan de partage), les Palestinien·nes finirent, lors des Accords d'Oslo en 1991, par admettre le plan de partage et par reconnaître l'État d'Israël. C'est cette reconnaissance qui est la source de la légitimité actuelle de l'État d'Israël. Et il faut dire clairement que l'existence d'Israël ne peut plus être remise en cause, dans la mesure où les principaux·ales intéressé·es, les Palestinien·nes, en ont reconnu l'existence. Mais cette légitimité n'est attribuable à l'État d'Israël que dans les limites territoriales consacrées par le droit international, c'est-à-dire celles représentées par la Ligne verte qui est celle résultant des Accords d'armistice de 1949, ligne également acceptée par les Palestinien·nes à Oslo.

Les mécanismes onusiens n'ont pas freiné l'expansionnisme israélien, d'une part parce qu'ils sont faibles et, d'autre part, parce qu'il n'y a pas eu de volonté politique des autres États de les actionner. Le plan de partage prévu dans la résolution 181 votée par l'Assemblée générale des Nations unies en 1947 n'était qu'une recommandation et ne pouvait en soi créer un nouvel État. L'Assemblée générale le savait si bien que dans sa recommandation, elle demande au Conseil de sécurité de prendre les mesures permettant l'exécution de ce plan. Le Conseil de sécurité n'en a rien fait. Ensuite, lors des expansions israéliennes, si parfois le Conseil de sécurité les a condamnées, il n'a jamais mis en place les sanctions qui étaient cependant en son pouvoir et qui auraient été de nature à stopper l'expansion coloniale d'Israël. Les États-Unis ont été le gardien vigilant des intérêts d'Israël, les autres puissances occidentales, comme les États arabes, n'ont protesté qu'en paroles non suivies d'actes.

Abordons la question du droit au retour des Palestinien·nes chassé·es de Palestine après 1948 et découlant de la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU. Cette dernière est souvent minorée au nom d'un principe jugé supérieur : la résolution 181 donnant droit à l'existence d'Israël. Face au génocide et à la destruction de Gaza, sans oublier celle aussi en cours en Cisjordanie, et face à l'incapacité de l'ONU d'agir, quels leviers reste-t-il aux Palestinien·nes pour défendre leurs droits ?

M. C.-G. : La résolution 181 n'est qu'une recommandation de l'Assemblée générale, comme je viens de le rappeler. Elle n'a pas l'autorité d'une résolution du Conseil de sécurité. Il n'y a aucune «  supériorité » du principe validant la création d'Israël, sur le principe du droit au retour. Ce droit leur reste donc par principe acquis. Cela d'autant plus que la majorité d'entre elleux ont été expulsé·es non pas du territoire attribué à Israël par le plan de partage, mais de la partie qu'Israël a conquise par la force, donc illégalement, à la suite de la guerre de 1948-1949. Et si les Palestinien·nes ont renoncé, par les Accords d'Oslo, à revendiquer cette partie de leur terre, illes n'ont pas renoncé à leur droit au retour qui reste intact juridiquement.

Il est vrai que la situation créée par les attentats du 7 octobre 2023 leur est très défavorable. Écrasé·es par les actions génocidaires à Gaza et par les avancées violentes de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem, désavantagé·es par la réputation d'incurie de l'Autorité palestinienne, il leur manque actuellement d'avoir une visibilité politique incarnée par une force politique incontestée. Si, comme il en est vaguement question, on programmait des élections, il serait indispensable que celles-ci concernent autant les Palestinien·nes de l'intérieur que de l'extérieur. Dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre2, j'ai défendu l'idée que si se tenaient des élections renouvelant le Conseil national de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), celui-ci, une fois renouvelé, devrait se déclarer gouvernement de la Palestine en exil. Bénéficiant de plus de 150 reconnaissances comme État, il pourrait déployer une action diplomatique qui modifierait enfin le cours des choses.

Quand le Conseil de sécurité en vient à condamner Israël, il le fait rarement en convoquant les dispositions de la Charte de l'ONU relatives à la menace contre la paix et la sécurité internationale. Ces éléments sont pourtant souvent invoqués par l'axe de l'OTAN lorsqu'il met de l'avant la « responsabilité de protéger ». Quelle est l'importance de cette différence à vos yeux ?

M. C.-G. : Le Conseil de sécurité des Nations unies a en effet, à de multiples reprises, condamné les actions d'Israël comme contraires au droit international. Mais il ne l'a pas fait sous le Chapitre VII de la Charte, celui qui est le cadre des sanctions. Il n'y a pas à s'en étonner, compte tenu de la position des États-Unis, qui ont toujours été complices des actions d'Israël et qui ont toujours utilisé leur droit de veto de manière à le protéger. À cet égard, je ne pense pas qu'il y ait explicitement un «  axe de l'OTAN » qui mettrait en avant « la responsabilité de protéger  » et qui serait différent de l'axe des Nations unies. Il est vrai cependant que, lorsque ce concept a été proposé dans les années 2000, l'OTAN a déclenché une opération militaire contre le régime libyen en invoquant cette responsabilité de protéger. Mais c'est le Conseil de sécurité qui en a eu l'initiative. Il a, par une résolution du 26 février 2011 (résolution 1970), rappelé cette responsabilité pesant sur le gouvernement libyen. Puis, faute d'effet de cette première résolution, le 17 mars 2011, il autorise les États membres à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations touchées (résolution 1973). L'OTAN n'a été, dans ce cas, que le bras armé du Conseil de sécurité et pas du tout une alternative.

De toute façon, cette « responsabilité de protéger » ne peut survivre aux contradictions du droit international3. Il s'agit d'un discours sans possibilité de réalisation, puisque par ce nouveau concept l'on prétend que la souveraineté ne comporte pas seulement des droits, mais des devoirs. Mais on la maintient comme souveraineté, c'est-à-dire comme pouvoir autoconstitué. De ce fait l'État souverain n'a donc que les devoirs qu'il se donne à lui-même et le droit international échoue à lui en imposer. Et le texte proposant cette «  responsabilité de protéger », qui est le Document final du Sommet mondial de New York de 20054, admet que cette responsabilité peut conduire à une action collective lorsque des autorités nationales manquent à cette responsabilité. Mais cette action doit être autorisée par le Conseil de sécurité. C'est donc bien cet organe, et donc les membres permanents qui le dominent, qui gardent la main sur ces opérations.

Comment comprendre l'argument de la légitime défense, avancé le plus souvent par Israël ? En dépit du génocide en cours, celui-ci continue à circuler médiatiquement.

M. C.-G. : L'argument de la légitime défense et de la sécurité d'Israël est en effet continuellement présenté pour justifier l'emploi de la force contre les Palestinien·nes. Pourtant la sécurité des Palestinien·nes est infiniment plus menacée que celle des Israélien·nes, pas seulement à Gaza où illes meurent sous les bombes ou par famine organisée, mais aussi en Cisjordanie où les attaques des colons, protégés par l'armée israélienne, se multiplient. Le plus souvent, l'argument a été avancé par Israël sous la forme de la légitime défense préventive. Mais selon le droit international, la légitime défense ne peut jamais être préventive, car elle doit, pour être légitime, répondre à une attaque armée effective et non pas supposée. Et elle ne peut être que de courte durée, car le Conseil de sécurité doit être immédiatement saisi pour décider des suites à donner à la situation. Et en tous les cas, elle doit être proportionnée. Manquant à toutes ces conditions, la légitime défense invoquée par Israël n'a jamais eu de fondement légal.

Le seul cas qui mérite d'être examiné de plus près est celui des attentats du 7 octobre, car la sécurité des Israélien·nes a été gravement atteinte ce jour-là. Mais il faut s'interroger sur la qualification juridique de ces attaques et ensuite sur la légalité de la réponse apportée par Israël. Ces attentats pouvaient-ils être considérés comme l'exercice par le peuple palestinien de son droit à lutter par tous les moyens contre la domination coloniale ? Nous savons que l'Assemblée générale des Nations unies a admis que la lutte des peuples colonisés pouvait être exercée par « tous les moyens nécessaires » (résolution de l'AGNU 2621 de 1970), ce qui inclut la lutte armée. Toutefois cette lutte reste encadrée par le droit humanitaire, ce qui interdit l'attaque de civil·es. Si le Hamas n'avait attaqué que des postes militaires et n'avait fait prisonnier·ères que des militaires, l'argument aurait été valable. Mais cela n'a pas été le cas. Ces attaques menées contre les civil·es constituent une série de crimes internationaux qui devront être jugés un jour et sanctionnés. Ainsi le veut le principe d'objectivité du droit, car à ne pas l'observer, il est déconsidéré. Il en résulte que l'argument de la légitime défense peut ici être invoqué, contrairement à bien d'autres situations où il a été mis en avant par Israël, sans fondement.

Toutefois Israël a ouvert une guerre génocidaire qui dure depuis plus de deux ans et qui est totalement contraire au principe de la proportionnalité qui commande la légitime défense. Et il n'a pas saisi le Conseil de sécurité dans les heures ou les jours qui ont suivi, comme l'exige le droit de la légitime défense. Israël ne s'est jamais plié à l'exigence d'objectivité du droit international qui, par un recours à des tiers supposés impartiaux, crée un espace permettant une solution du conflit. Israël s'est toujours considéré comme au-dessus du droit commun puisqu'il fonde ses droits sur des textes religieux. Et le Conseil de sécurité, qui détient le rôle d'arbitre, c'est-à-dire de faiseur d'objectivité, est disqualifié par sa partialité.

Pour conclure, que signifie politiquement la reconnaissance du génocide fait aux Palestinien·nes, selon vous, et en quoi vient-elle troubler le récit sioniste ?

M. C.-G. : Pour ce qui est de la reconnaissance d'un génocide contre le peuple palestinien, cette reconnaissance n'est pas un fait politique. Le génocide est un crime dont la reconnaissance ne peut résulter que d'une décision fondée en droit par des juridictions internationales. Quant à la question de savoir si cette reconnaissance aurait une signification politique, il faudrait d'abord être au clair sur les principes ayant légitimé historiquement la création de l'État d'Israël. Celle-ci a été acquise au mouvement sioniste bien avant le génocide des Juif·ves pendant la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement britannique officialise cette légitimation en 1917 avec la Déclaration Balfour et les États fondateurs de la Société des Nations la reprennent à leur compte en 1922 en introduisant cette Déclaration dans les termes du Mandat sur la Palestine. Est-ce cependant l'argument de l'antisémitisme qui sévissait alors en Europe qui a servi de légitimation ? S'il a été un élément, ce n'est pas le seul. Pour le mouvement sioniste, la légitimation d'un regroupement des Juif·ves en terre de Palestine est d'ordre messianique, comme on le voit dans les discours des sionistes actuellement au pouvoir en Israël. C'est a posteriori, alors que la légitimation d'Israël avait été imposée sur d'autres fondements, que l'on a repris l'argument du génocide perpétré par les nazis pour renforcer la légitimité d'Israël.

Entretien réalisé par Mouloud Idir, politologue, membre du Collectif 19 mars

À noter que c'était avant que les États-Unis ne procèdent à l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et n'attaquent l'Iran avec les forces israéliennes. ↩︎
M. Chemillier-Gendreau, « Monique Chemillier-Gendreau, juriste : « Il faut rendre au peuple palestinien les commandes de son destin » », Le Monde, 12 décembre 2025 [en ligne]. ↩︎
Mouloud Idir et Rémi Bachand, « Décoloniser les esprits en droit international. La “responsabilité de protéger” et l'alliance entre naïfs de service et rhétoriciens de l'impérialisme », Mouvements, vol.4, no 72, 2012 [en ligne]. ↩︎
A/60/1 du 24 octobre 2005, para. 138 à 140. ↩︎

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22.09.2026 à 12:17

Même les Palestiniens ont été stupéfaits : l'alliance entre l'armée israélienne et les colons franchit une nouvelle étape

Alex Levac, Gideon Levy

Un colon signale le vol de moutons – apparemment une fausse accusation –, ce qui déclenche la série d'événements suivante : l'armée mène un raid dans un village palestinien, se joint aux colons pour voler des dizaines de moutons et de chèvres et, au cours de cette opération, abat deux jeunes hommes.

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Des soldats israéliens protègent des colons après qu'ils aient attaqué Al-Mughayyir et tiré sur 3 Palestiniens, s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village. Crédit : Alex Levac 30 août 2026 © Ihab Hassan.

On aurait pu croire que tout avait déjà été dit et écrit sur le rôle incroyable que jouent les Forces de défense israéliennes dans les pogroms perpétrés par les colons en Cisjordanie. Mais cette semaine, nous avons appris un incident qui pourrait bien les surpasser tous.

Un colon a signalé que 12 de ses chèvres avaient été volées par des habitants du village voisin d'Al-Mughayyir. L'armée a tout laissé tomber, a envahi le village et a exigé que le président du conseil local veille à la restitution immédiate du troupeau. Il était minuit passé. Lorsque le président du conseil a fourni la preuve que les chèvres appartenaient à un habitant du village, l'affaire a semblé réglée.

Mais le lendemain soir, un important contingent de l'armée israélienne arrive et vole 11 moutons à un berger bédouin. Quelques heures plus tard, les soldats reviennent et volent des dizaines de moutons et de chèvres dans d'autres enclos. Ils se dirigent ensuite vers le centre-ville où des tireurs d'élite prennent position sur les toits et ouvrent le feu sur des adolescents qui sortent dans les rues. Deux d'entre eux sont tués.

Pour rejoindre Al-Mughayyir, dans la partie centrale de la Cisjordanie, nous empruntons ce que Mohammad Romaneh, chercheur de terrain pour l'organisation israélienne de défense des droits de l'homme B'Tselem, appelle « la route de la mort ». Y circuler est en effet dangereux. La route passe par la ville « américaine » de Turmus Ayya – où 80 à 90 % des habitants possèdent la nationalité américaine, et où l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, s'est rendu samedi dernier – et c'est actuellement le seul moyen d'accéder à Al-Mughayyir. Depuis environ un mois, un nouvel avant-poste illégal érigé par des colons surplombe la route et ses occupants s'en prennent aux voitures qui passent. Selon les Palestiniens, sept véhicules ont déjà été endommagés et les colons en ont également volé un, une Mercedes appartenant à un habitant de Naplouse, après avoir forcé ses occupants à prendre la fuite. L'un des passagers était un citoyen américain.

Dans son bureau délabré, Amin Abu Aaliya, président du conseil d'Al-Mughayyir, nous raconte ce qui s'est passé mercredi dernier. Même ce village, qui souffre depuis si longtemps et qui a perdu 13 de ses habitants ainsi que des milliers d'acres de terres depuis le 7 octobre, n'avait jamais connu une telle situation.

Nous nous y étions rendus en avril et avions constaté le vol de 170 moutons par des colons, ainsi que le meurtre d'un garçon de 12 ans et d'un homme de 32 ans par un colon en uniforme militaire. Or, M. Abu Aaliya rapporte que la situation s'est aggravée : depuis peu, des soldats et des policiers accompagnent les colons lorsqu'ils volent le bétail des villageois. Les événements de la semaine dernière en sont un exemple typique.

Avant minuit, le mardi 1er septembre, Abu Aaliya a reçu un appel d'un fonctionnaire de l'Administration civile. Ce dernier lui a expliqué qu'un colon affirmait qu'un villageois lui avait volé 12 de ses chèvres. Le président du conseil s'est montré sceptique dès le départ. Les habitants de la région n'osent pas s'approcher de ce qu'on appelle désormais des « fermes » – qui sont en réalité des avant-postes de colons – dans la région ; de toute façon, voler du bétail dans un pâturage, comme cela a été allégué, n'est pas une mince affaire. Même avec 20 jeeps, dit-il, les villageois n'auraient pas pu y parvenir.

Il a demandé à voir les photos que le colon avait prises des chèvres qui auraient été volées, puis a réveillé le propriétaire des animaux en question. Ce dernier lui a montré des photos de ces mêmes chèvres noires – datant du printemps précédent. Elles avaient des taches blanches sur les oreilles, explique Abu Aaliya, endossant le rôle d'enquêteur médico-légal. Il s'est avéré que la veille, des colons étaient venus à Al-Mughayyir, avaient pris des photos de ces mêmes chèvres et avaient prétendu qu'elles leur appartenaient.

« Vous avez déjà eu pas mal de blessés. Vous feriez mieux de rendre le bétail », a averti l'officier au président du conseil. « Nous sommes déjà à l'entrée de votre village. »

La nuit même, le président du conseil a envoyé à l'Administration civile les photos qu'il avait reçues des chèvres tachetées. Le fonctionnaire à qui il s'est adressé a répondu : « Inshallah khair (Tout ira bien). » Abu Aaliya était convaincu que l'affaire était close.s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village.

Mercredi soir, cependant, les villageois ont été pris par surprise par l'arrivée d'une importante force mixte composée de soldats, de policiers et de colons. Ceux-ci ont d'abord attaqué une famille bédouine à la périphérie du village et lui ont volé 11 moutons, avant de réapparaître quelques heures plus tard au centre du village. Ils ont évacué les rues à l'aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, puis se sont mis à voler du bétail dans plusieurs enclos des environs : 48 moutons et 12 chèvres.

Les soldats ont protégé les colons tandis que ceux-ci faisaient sortir de force les animaux et les conduisaient vers l'avant-poste situé sur la colline.

Les propriétaires des animaux ont donné l'alerte sur les réseaux sociaux : « Ils volent notre bétail ! » Des habitants bouleversés, parmi lesquels des jeunes, se sont précipités dans les rues. Pendant ce temps, selon des témoins oculaires, des tireurs d'élite se sont postés sur le toit d'un bâtiment en construction et ont commencé à tirer à balles réelles. Khalil Shehadeh, 17 ans, a été le premier à être tué. Quelques minutes plus tard, son voisin, Omar al-Naasan, 19 ans, a été abattu.

D'après des témoins, tous deux ont été touchés par le même tireur d'élite posté sur le même toit, à une distance de quelques dizaines de mètres. Khalil est mort sur le coup. Omar est décédé dans l'ambulance qui le transportait d'urgence à l'hôpital. Le secouriste Mujahid Abu Alia nous a raconté cette semaine qu'il avait porté Omar jusqu'à l'ambulance, mais qu'il était déjà trop tard : le jeune homme, qui, selon ce qu'on nous a dit, espérait étudier à l'université de Birzeit cette année, avait été touché dans le dos.

Mercredi, à 21 h 30, deux heures après son début, l'opération « Vol de moutons » – ainsi baptisée par l'armée – était terminée. Les forces se sont retirées, laissant derrière elles deux corps et emportant avec elles des dizaines de moutons (et quelques chèvres).

Le président du conseil, Abu Aaliya, a déclaré : « J'ai de la peine pour les colons. Leurs enfants devraient être à l'école ou à l'université. Au lieu de cela, ils volent et tuent. Quand ils seront grands, ils retourneront leur violence contre vous, en Israël. Les mafias et les familles du crime les exploiteront, car la violence est tout ce qu'ils connaissent. Il est étrange qu'Israël, avec toute sa puissance, ne comprenne pas cela et ne fasse rien. »

Le président du conseil a également son mot à dire sur la visite de l'ambassadeur Huckabee à Turmus Ayya, localité voisine : « Il a dit qu'il n'y avait qu'une poignée de colons violents ? Il n'est pas des nôtres. Les Américains qu'il a rencontrés à Turmus Ayya sont différents des Américains de la colonie [juive] de Shiloh. Apparemment, un Américain de Shiloh a le droit de voler des terres à un Américain de Turmus Ayya, et d'attaquer sa maison aussi. »

Nous sommes sortis dans la rue, là où la vie de ces deux adolescents a été fauchée. Les tireurs d'élite auraient tiré dans les deux directions. L'une des victimes s'est effondrée et est morte à droite du bâtiment sur lequel ils se trouvaient, l'autre à gauche. Un partage égal. Les habitants ont planté un jeune arbre à chaque endroit où ils sont tombés, en leur mémoire.

Vêtu d'une casquette et d'un t-shirt gris, Ghasem, 38 ans, le père endeuillé de Khalil, est assis dans la chambre d'amis soigneusement entretenue de sa maison le jour de notre visite, submergé par le chagrin. Ouvrier agricole et agriculteur, il est père de quatre fils, dont Khalil, l'aîné, qui s'apprêtait à entrer en première.

La veille au soir du meurtre de son fils, Ghasem était chez lui avec lui lorsqu'il a entendu leur voisin, Abu Nabil, appeler à l'aide. Des soldats et des colons avaient envahi son enclos à moutons et avaient commencé à les chasser. Ghasem et Khalil se sont précipités dehors pour tenter de protéger Abu Nabil et son troupeau. Environ deux minutes plus tard, se souvient-il, les lampadaires se sont éteints et une pluie de balles s'est abattue sur eux. Khalil s'est effondré sous ses yeux. Son père l'a emmené à la hâte dans une voiture particulière pour l'évacuer, mais il savait déjà que Khalil était mort.

Au moment de la mise sous presse, le bureau du porte-parole de l'armée israélienne n'avait pas répondu.

Traduction : AFPS

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22.09.2026 à 12:17

Israël. La marche vers l'expulsion des Palestiniens

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.

Tiré d'Orient XXI. Publié dans Haaretz le 1er septembre 2026 sous le titre « Israel Isn't Debating a Palestinian State. It's Preparing for Expulsion ».

Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n'a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas une « solution diplomatique », mais l'existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s'efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud (1) d'un peuple qui a déjà subi les plans d'expulsion mis en œuvre par Israël.

Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L'opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l'expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu'un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.

Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d'abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d'un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d'une continuité historique et économique, d'un patrimoine culturel et matériel, d'un riche héritage agricole et d'un profond attachement à sa patrie.

Effacer tout un peuple

« L'effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.

Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu'ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s'armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s'armer, tuer et expulser, tandis que l'armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l'armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d'encore plus d'enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.

-* L'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée.

Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l'aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d'économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l'ingéniosité et l'entraide sont étouffées par l'ampleur de la destruction et par l'interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.

En Cisjordanie, l'étau économique du ministère des finances se resserre autour d'environ trois millions de personnes et de l'Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l'armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d'autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.

En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d'Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d'attribution de terres, de subventions et d'emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l'autre côté de la Ligne verte.

« Une terre débarrassée des Arabes »

Je le répète : l'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d'Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l'obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l'attrait d'une carrière militaire et les opportunités qu'elle offre ; la tentation d'une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l'indifférence face à l'enfer sur terre qu'Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d'occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l'armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l'indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l'occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l'expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l'armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.

Ensemble, ces forces — et d'autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l'infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l'accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l'expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l'instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.

Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d'une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».

Notes

1- NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.

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22.09.2026 à 12:16

« Une guerre culturelle » : des livres censurés et des cours sur le climat menacés aux États-Unis

Théo Quintard

Du Texas à l'Oklahoma, les attaques contre l'enseignement du réchauffement climatique se multiplient, entre manuels censurés, pressions des partis politiques locaux et autocensure des professeurs.

San Antonio (États-Unis), correspondance

14 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Une-guerre-culturelle-des-livres-censures-et-des-cours-sur-le-climat-menaces-aux-Etats

Aux États-Unis, l'enseignement du réchauffement climatique reste l'objet de controverses. Depuis le prétendu « endoctrinement » dénoncé par Donald Trump en 2017, l'enseignement du climat s'est imposé comme un nouveau front de la « guerre culturelle », résume Glenn Branch, directeur adjoint du National Center for Science Education (NCSE), une organisation de défense de l'enseignement des sciences.

Lire aussi : « Femme », « climat »... Trump interdit des mots dans les articles scientifiques

Selon lui, « les salles de cours sont devenues des champs de bataille » politique et culturel, en particulier dans le système « K-12 » (écoles, collèges et lycées) mais aussi dans les universités, avec « une tentative d'édulcorer la manière dont le sujet est abordé dans les programmes ». Celle-ci reprend de vieux arguments utilisés pendant des décennies contre la théorie de l'évolution de Charles Darwin, selon laquelle les espèces se transforment au fil des générations, notamment sous l'effet de la sélection naturelle.

Des manuels censurés en Floride

En l'absence de système scolaire national, les élèves peuvent être confrontés à des approches radicalement différentes d'un État à l'autre. Si le réchauffement climatique est largement intégré aux référentiels scientifiques, son enseignement varie fortement entre les quelque 13 300 districts scolaires du pays. 78 % des électeurs inscrits pensent pourtant que « les écoles devraient enseigner aux enfants les causes et les conséquences du réchauffement climatique, ainsi que les solutions possibles », selon un rapport publié en juin 2025 par le Yale Program on Climate Change Communication (YPCCC).

En Floride, le département de l'Éducation a exigé que plusieurs éditeurs de manuels scolaires revoient leur copie sur le climat, révèle une récente enquête de la radio locale WUSF et du média spécialisé dans l'éducation The Hechinger Report.

Il « finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel »

Dans certains ouvrages, le terme « changement climatique » devient parfois « modifications de l'environnement », tandis que disparaissent des références à son « origine humaine » ou à « l'immense pouvoir politique et économique » de l'industrie des combustibles fossiles.​ Surtout, la communauté éducative redoute l'introduction de cette vision tronquée du réchauffement climatique dans le programme, en cours de révision pour la première fois depuis 2008.

« À force, le changement climatique finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel », souffle une lycéenne de la proche banlieue de Miami, ayant requis l'anonymat. Parfois « désemparée par la situation », elle affirme que « près d'un tiers de sa classe » adhère aux théories conspirationnistes de Donald Trump, selon lesquelles le réchauffement climatique serait « un canular ou une invention politique », dans un État où toute référence à ce phénomène a été supprimée des lois en mai 2024.

Des cours sur le climat et l'environnement ont été retirés du tronc commun

Comme l'université de Houston, Texas A&M a, de son côté, décidé de retirer ses cours sur le climat et l'environnement du tronc commun, jugés non « fondamentaux et essentiels » par la loi texane SB 37 de 2025. « À partir de la rentrée 2027, ce ne sera plus qu'une simple option sans importance », se désole Judy Dickey, enseignante au département des sciences de l'atmosphère sur le campus de College Station au Texas.

Cette ancienne météorologue de l'US Air Force y voit « une manière détournée de marginaliser son cours », plutôt que de le supprimer ou d'en limiter explicitement le contenu, sans que cela soit « trop flagrant ». Près de 600 étudiants ont suivi cet enseignement ces trois dernières années ; aujourd'hui, elle espère simplement qu'ils seront encore assez nombreux pour permettre son maintien.

Pour les enseignants, la crainte d'accusations de militantisme

Malgré le consensus scientifique, des responsables politiques continuent de remettre en cause l'importance de cet enseignement. En janvier, les républicains de l'Oklahoma le présentaient comme « contestable » et exigeaient que « les forces et les faiblesses des théories » dites environnementales soient soupesées — mais leur projet de loi n'a finalement pas été adopté.

Même si aucune loi n'interdit explicitement d'aborder le sujet, certains enseignants hésitent à en parler ouvertement en classe, confient plusieurs de nos interlocuteurs. Non pas par désintérêt de la nouvelle génération, au contraire, mais par crainte d'accusations de militantisme politique et de réactions hostiles des parents, de leur hiérarchie ou de leur communauté. Face à ces pressions, certains établissements s'appuient sur des associations comme le Cleo Institute, en Floride. L'organisation forme les enseignants, leur fournit des ressources pédagogiques et sensibilise les élèves au chaos climatique.

Un « déluge d'informations erronées »

Directrice du Teacher Institute for Evolutionary Science, un programme destiné aux enseignants de sciences, Bertha Vazquez plaide pour un retour à un enseignement fondé sur les preuves scientifiques. « Car au final, le plus grand danger n'est pas l'absence d'enseignement sur le changement climatique, mais le déluge d'informations erronées qui s'abat sur nos enfants et sur nous tous », alerte cette ancienne professeure de sciences dans la région de Miami.

Des États résistent

À l'heure où la Floride et le Texas rendent plus difficile l'enseignement du réchauffement climatique dans leurs établissements, d'autres États adoptent, eux, une position presque diamétralement opposée.

Depuis 2020, le New Jersey encourage un enseignement interdisciplinaire du climat. En cours d'espagnol, une séquence intitulée « El Colibrí y el Cambio Climático » invite les élèves de primaire à suivre la migration des colibris entre le New Jersey et le Mexique. Ils y apprennent notamment le vocabulaire associé à leur habitat et travaillent sur les effets du réchauffement climatique.

À New York, Carolina Castro-Skehan, une enseignante des sciences de la Terre dans un lycée du Bronx, pense ses cours en dehors de la classe. Dans une logique de science citoyenne — où l'observation du milieu local devient elle-même un outil d'apprentissage, elle travaille avec ses élèves pour créer des jardins potagers dans le quartier et ses environs. « Le meilleur enseignement est celui qui favorise l'action, souligne Rajul Pandya, spécialiste de l'éducation climatique informelle et professeur à l'université d'Arizona State. Celui-ci amène les élèves non seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à réfléchir à ce qu'ils souhaitent entreprendre. »

Pour lui, un enseignement de qualité sur le réchauffement climatique repose sur quatre caractéristiques : il doit être « actif, interdisciplinaire, social et ancré localement ». Et de conclure : « Le but n'est pas de leur dire quoi penser, mais de leur donner les outils pour comprendre le monde dans lequel ils vivent. »

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22.09.2026 à 12:15

Data centers : même les pro-Trump rejoignent la fronde aux États-Unis

Théo Quintard

Aux États-Unis, la course à l'intelligence artificielle se heurte à une fronde contre les data centers qui rassemble démocrates et républicains. Aussi inédite qu'improbable, cette coalition pourrait rebattre les cartes lors des élections de mi-mandat.

San Antonio (États-Unis), correspondance

16 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Data-centers-meme-les-pro-Trump-rejoignent-la-fronde-aux-Etats-Unis

Mar-a-Lago, ses terrains verdoyants, son golf… et bientôt son data center ? À écouter Donald Trump, sa luxueuse résidence floridienne aurait tout intérêt à accueillir l'un de ces centres de données sans âme ni charme, la nouvelle « poule aux œufs d'or » des États-Unis aux yeux du président républicain. À moins de deux mois des élections de mi-mandat (midterms), pourtant, les foyers de contestation se multiplient localement à mesure que pullulent ces immenses bâtiments nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Entre réunions publiques parfois très tendues, pétitions et recours juridiques, la contestation prend plusieurs formes.

Des campagnes trumpistes aux bastions démocrates, cette mobilisation « populaire décentralisée et rapide » dépasse largement « les clivages politiques et idéologiques », sans pour autant qu'il y ait une « organisation capable de coordonner le mouvement à l'échelle nationale », observe la sociologue Nancy Whittier, spécialiste des mouvements sociaux et de leurs effets sur les politiques publiques et professeure au Smith College (Massachusetts).

Lire aussi : « Un bruit constant » : en Virginie, les riverains des data centers paient le prix fort de l'IA

Le rejet est désormais tel que les data centers suscitent davantage d'hostilité que les centrales nucléaires : 7 Étasuniens sur 10 s'opposeraient à l'installation d'un data center dans leur communauté, selon un sondage de Gallup publié en mai. Même si cette opposition transpartisane reste ancrée chez les démocrates, traditionnellement plus sensibles aux enjeux environnementaux, 63 % des républicains se disent eux aussi opposés à ces centres de données.

« Let Data Reign »

Chantre de l'IA et allié de la première heure des géants de la tech, Donald Trump ne cache pas son agacement face à cette fronde citoyenne. Comme à son habitude, il méprise ses opposants et les accuse de vouloir délibérément finir « arriérés et pauvres », tout en précisant que « la Chine ne pourrait pas être plus heureuse de ce mouvement anticentres de données ». « Let Data Reign [“Vive le règne des data centers”] », écrivait-il encore sur son réseau social Truth Social, fin août, convaincu qu'au pays de l'or noir, les data centers finiront par peser « plus lourd que le pétrole ».

D'après les calculs de Reporterre à partir de la base de données de Data Center Map, les États-Unis comptent près de 4 800 data centers en activité, plus que leurs 17 poursuivants réunis dans cette course mondiale aux data centers — la France en totalise 393, soit douze fois moins que son concurrent étasunien.

Lire aussi : PFAS, « chaleur fatale »... Un projet de data centers destinés à l'IA révolte des riverains

Mère au foyer de cinq enfants dans le comté très rural de Grant, en Indiana, Molly Earley, 49 ans, l'avoue sans fard : en novembre prochain, elle votera démocrate « pour la première fois depuis dix ans ». Alors qu'elle avait soutenu le milliardaire républicain lors des trois dernières élections présidentielles, elle est aujourd'hui persuadée que d'autres électeurs ruraux pourraient, à leur tour, s'éloigner du trumpisme Maga (Make America Great Again), voire « basculer complètement vers le camp démocrate ».

Les sorties à répétition de Donald Trump l'ulcèrent particulièrement et ne font que « témoigner de son décalage avec l'Américain moyen », peste-t-elle. « Depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, mon parti s'est laissé aller. » Comme Molly Earley, près de 1 Étasunien sur 2 se dit davantage susceptible de voter pour un candidat proposant un moratoire sur les data centers dans son État, selon un sondage publié en juillet par Politico. « Peu de gens basculent radicalement de la droite vers la gauche mais ils commencent à percevoir une certaine pertinence dans les positions du camp adverse », insiste Nancy Whittier.

Dans le comté de Loudoun, en Virginie, certains centres de données ont été construits à quelques pas des maisons. © Nastasia Peteuil / Reporterre

Une alliance improbable

Mi-juillet, l'État de New York est devenu le premier à adopter un moratoire sur les data centers consommant 50 mégawatts ou plus. Sous pression, d'autres États ont depuis infléchi leur position. Au Nebraska, le gouverneur républicain Jim Pillen a signé un décret supprimant les incitations fiscales accordées aux nouveaux data centers. Au Texas, son homologue, Greg Abbott, a suspendu l'avancée des nouveaux raccordements au réseau électrique, le temps de passer au crible plusieurs centaines de projets. Le collectif Data Center Watch recense au moins 75 projets de data centers bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que sur l'ensemble de l'année 2025.

À Independence (Missouri), McKenna Cobb, 31 ans, est elle aussi montée au front : cette mère de deux enfants, qui ne s'était jamais engagée politiquement, a lancé une procédure de révocation contre un élu favorable à un projet de data center. Sa campagne a porté ses fruits : après avoir recueilli 1 000 signatures, près de 68 % des votants ont choisi de destituer John Perkins lors d'une élection partielle, début septembre.

Cette victoire électorale est aussi celle d'une alliance improbable. D'abord réticente à frapper aux portes ornées de pancartes Trump, elle a fini par sympathiser avec un couple de retraités républicains, au point de leur confier ses enfants quelques heures pour aller militer.

Lors de l'une de ces réunions, elle se souvient encore de cet homme portant un t-shirt « Le socialisme est l'avenir » discuter paisiblement avec un autre portant une casquette « Maga ». Sans occulter les profondes divergences entre les deux partis à l'échelle nationale, notamment sur l'avortement, l'immigration et les droits des minorités, cette mobilisation lui a tout de même permis de « dédiaboliser l'autre camp », souligne-t-elle. « Car au niveau local, on veut tous la même chose : des routes entretenues, des lieux où nous retrouver, une eau de qualité et des factures d'électricité abordables. »

Si les motivations divergent selon les sensibilités politiques, la hausse du coût de la vie (et notamment de l'électricité) fait consensus — une autre promesse de campagne non tenue par Donald Trump : depuis son retour à la Maison Blanche, les prix à la consommation ont augmenté d'environ 5 %.

Factures d'électricité intenables, risques de pénurie d'eau, nuisances sonores, accaparement des terres, défiance envers les géants de la tech et les élus locaux qui leur accordent permis et allègements fiscaux : cette impressionnante liste de griefs ne fait que nourrir la colère des différentes communautés touchées par le développement des data centers.

Une réelle rupture ?

Longtemps acceptés parce qu'ils rapportaient des taxes et créaient des emplois, les data centers sont devenus « une sorte d'incarnation des inquiétudes autour de l'IA », pointe Scott Brennen, directeur du Centre des politiques technologiques de l'université de New York (NYU). Il précise : « Ce sont de gros blocs disgracieux qui matérialisent physiquement des problèmes qui, autrement, resteraient diffus et difficiles à cerner. Contrairement aux débats sur la réglementation de l'IA où le citoyen ordinaire a finalement peu de prise [l'encadrement des chatbots, les obligations de sécurité, etc.], les data centers s'implantent localement, là où les habitants peuvent se mobiliser et peser concrètement. »

« En novembre, je voterai pour le bon candidat, qu'il soit démocrate ou républicain »

La plupart des habitants interrogés par Reporterre en veulent d'ailleurs davantage à leurs élus locaux qu'aux hyperscalers, ces géants technologiques comme Amazon, Microsoft et Google qui exploitent d'immenses réseaux de data centers.

Les élus « sont censés être nos protecteurs » face à la voracité des géants de la tech et à leur soif de profits, mais alors qu'on « leur agite un gros sac d'argent sous leur nez, ils s'aplatissent devant eux et oublient les personnes qu'ils sont censés aider et protéger », fustige Kyle Schmidt, 44 ans, entrepreneur dans le bâtiment. Lui habite une zone rurale très conservatrice près de Sand Springs (Oklahoma), où un projet doit voir le jour à proximité de sa ferme familiale.

Celui qui se définit désormais comme un libertarien — favorable à un État minimal et à une forte protection des libertés individuelles — ressent un dégoût face au système politique et économique qu'il juge « injuste » depuis cette prolifération de data centers partout aux États-Unis. « En novembre, je voterai pour le bon candidat démocrate ou pour le bon candidat républicain, continue le président de la coalition d'habitants Protect Sand Spring Alliance. Tout dépend vraiment de la personne : je suis beaucoup plus attentif à ce qu'ils proposent aujourd'hui qu'auparavant. »

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21.09.2026 à 16:45

(Re)devenir écologiste

Quentin Lehmann

Depuis une dizaine d'années, deux tendances écologistes contradictoires s'intensifient en Occident [1]. D'un côté, les pouvoirs politiques et économiques font de l'écologie un outil discursif pour justifier un renouveau capitaliste marqué par le colonialisme, l'extractivisme et un regain industriel. De l'autre, des mouvements écologistes radicaux ré-émergent autour de la volonté de renverser ces systèmes tout en imaginant d'autres manières d'habiter le monde. Cette polarisation redéfinit les cadres de l'action écologiste et façonnera sans aucun doute l'avenir du Québec.

Pour comprendre ce clivage, il est essentiel de relire l'histoire écologiste avec un regard critique. Cela fait plus de cinquante ans, depuis la publication du rapport Meadows en 1972, que des lanceur·euses d'alerte attirent l'attention sur les catastrophes écologiques en cours. Depuis, des interventions de toutes sortes se sont multipliées au nom de l'écologie et des courants de pensée souvent contradictoires ont émergé.

C'est en réponse au premier mouvement écologiste anti-industriel né durant les années 1960 que les pouvoirs politiques occidentaux ont tenté de trouver des solutions aux problèmes écologiques. Cette période interventionniste a vu naître des ministères de l'environnement et des politiques visant à encadrer la croissance économique, sans toutefois en remettre en cause les fondements. À partir de la fin des années 1970, avec l'avènement du néolibéralisme, la situation est renversée. L'économie de marché néoclassique passe de la principale cause à l'unique solution faisant des enjeux écologiques une nouvelle externalité à internaliser.

Dans la foulée des années 1990, les pouvoirs politiques et économiques répondent aussi aux problèmes écologiques par l'institution du « développement durable ». Cette idéologie cornucopienne [2] étouffera les mouvements écologistes radicaux tout en laissant la place à un mouvement environnementaliste réformiste, axé sur les changements climatiques et soucieux d'accompagner plutôt que de contester les pouvoirs économiques.

Malgré l'annulation de certains projets et l'obtention de quelques cadres réglementaires arrachés par les mouvements sociaux et la société civile, la destruction de notre monde se poursuit. Aujourd'hui, la majorité du mouvement mise surtout sur la transition socio-écologique, l'innovation social-démocrate et le citoyennisme pour transformer nos systèmes. En continuité avec le développement durable et le système économique néolibéral, ces paradigmes d'action ont le même défaut de désirer des changements sans mettre radicalement en cause les rapports de domination et sans constituer de contre-pouvoir politique et économique.

Ce demi-siècle de réformisme ne nous a pas permis de sortir de l'impasse actuelle : les crises écologiques s'exacerbent, le pouvoir économique et politique des corporations se renforce, l'impérialisme extractiviste s'accentue, et l'écologie en devient le principal pantin. Cette lecture historique de l'évolution de l'écologisme en Occident, mais surtout de sa réappropriation par le capitalisme, met ainsi en lumière les insuffisances du mouvement.

Dépasser l'environnementalisme

En 2019, l'indifférence des décideur·euses politiques envers les revendications du mouvement Fridays for Future a nourri un terreau fertile pour l'émergence de nouvelles formes de lutte. Depuis la pandémie, un double mouvement s'est mis en place : une écologisation des mouvements radicaux traditionnels (mouvements anarchistes, féministes radicaux, communistes, révolutionnaires, autonomistes, etc.) et une radicalisation de nombreux écologistes [3].

Des mouvements comme les Soulèvements de la Terre ou Ende Gelände incarnent en Europe cette dynamique en expérimentant depuis quelques années de nouvelles modalités d'action [4]. Cette transformation du mouvement environnementaliste modéré et réformiste vers un mouvement écologiste radical s'observe aussi au Québec. Elle s'incarne par l'intensification des actions, l'intégration plus large d'un vocabulaire théorique anticapitaliste et anticolonialiste, la solidarisation avec d'autres luttes et le changement d'interlocuteur des nouvelles organisations militantes.

Ce dernier élément est exceptionnel. Historiquement, les mouvements environnementalistes revendiquent presque exclusivement des changements aux gouvernements et se contentent de dénoncer les pratiques des corporations. Ce nouvel écologisme privilégie quant à lui des actions directes de masse ciblant les infrastructures économiques des entreprises. Il fait l'usage de nouvelles tactiques, tel que le désarmement. Jusqu'alors tabou dans une majorité de cercles écologistes, ce mode d'action s'inscrit dans la pratique luddiste, syndicaliste et anarchiste du sabotage d'infrastructure. Cette transformation marque le passage d'une posture revendicatrice de « quémandage » à la volonté explicite d'incarner un contre-pouvoir matériel au transformer nos systèmes. En continuité avec le développement durable et le système économique néolibéral, ces paradigmes d'action ont le même défaut de désirer des changements sans mettre radicalement en cause les rapports de domination et sans constituer de contre-pouvoir politique et économique.

Ce demi-siècle de réformisme ne nous a pas permis de sortir de l'impasse actuelle : les crises écologiques s'exacerbent, le pouvoir économique et politique des corporations se renforce, l'impérialisme extractiviste s'accentue, et l'écologie en devient le principal pantin. Cette lecture historique de l'évolution de l'écologisme en Occident, mais surtout de sa réappropriation par le capitalisme, met ainsi en lumière les insuffisances du mouvement.

Reconsidérer nos intentions

Plus le temps avance, plus l'ampleur de la catastrophe écologique (extinction de masse, crises alimentaires, migrations forcées) contraste avec la modestie des pratiques dominantes du mouvement environnementaliste (lettres ouvertes, innovation technologique, consultations publiques, manifestations encadrées). Cette dissonance croissante appelle à élargir nos horizons de lutte.

Il faut avant tout reconsidérer nos objectifs et reconnaître les causes politico-économiques sous-jacentes de la catastrophe en dépassant les analyses strictement techniques ou uniquement écologiques. L'économie capitaliste, le culte de la croissance et du matérialisme, les relations de pouvoir asymétriques, ainsi que les systèmes d'exploitation et d'extraction coloniaux sont les racines de ces nombreuses crises. Intervenir de toutes les manières possibles sur celles-ci devrait être la priorité stratégique de nos mouvements.

Cela pourrait commencer par la remise en question de la propriété privée de la terre, l'expropriation des multinationales et la socialisation territorialisée des moyens de production. On peut aussi penser à la gestion collective et démocratique des communs, au remplacement du libre-marché par des mécanismes participatifs ou à la décentralisation des pouvoirs politiques en collaboration avec les communautés autochtones. Ces quelques perspectives post-capitalistes devraient cependant toujours se réfléchir dans une logique de substitution aux systèmes dominants, plutôt que seulement dans une logique de juxtaposition.

Faire mouvements

Au Québec, nous avons une économie du Nord global profitant de la mondialisation néolibérale, mais aussi une économie fondée sur des logiques extractivistes semblables à celles des pays du Sud. L'exploitation extractiviste est un pilier central du capitalisme et du colonialisme : sans elle, ces systèmes vacillent. La matérialité des infrastructures extractivistes (leur omniprésence sur le territoire et la vulnérabilité de leurs chaînes logistiques) constitue une opportunité d'intervention radicale tant locale qu'internationale. Cette réalité particulière nous permet d'envisager le mouvement écologiste local comme une force pouvant provoquer des pertes financières critiques à l'existence de plusieurs corporations industrielles mondialisées.

En s'assumant pleinement, un tel front écologiste pourrait alors devenir l'une des forces majeures pour déstabiliser les pouvoirs économiques dominants et désamorcer les crises. Dans cette perspective, lutter contre l'accaparement des terres, en soutien au mouvement Land Back, ne relève pas seulement d'un objectif moral, mais représente une stratégie de lutte clé. Opposer à l'économie de marché une résistance matérielle et symbolique, tout en bâtissant des alternatives pour habiter et vivre autrement le territoire. L'écologisme comme force politique peut incarner un souffle régénérateur, ravivant les flammes d'un mouvement radical et ouvrant la voie à des utopies réelles.


[1] Ce texte se concentre sur l'écologisme et l'environnementalisme en Occident, soit dans les pays colonisateurs ou profitant du colonialisme. Il serait faux de prétendre que l'hypothèse et la lecture écologistes proposées dans ce texte s'appliquent aux Suds, surtout lorsque l'on considère les logiques coloniales et impérialistes de centre-périphérie centrales aux crises écologiques.

[2] Renvoie au mythe de la corne d'abondance, ici cela signifie une croyance en des ressources illimitées et en des innovations permanentes pour résoudre l'ensemble des problèmes rencontrés par l'humanité.

[3] Voir Robineau C. Pour une sociologie des écologistes radicaux. Quelques éléments programmatiques. e-cadernos CES [Internet]. 15 déc 2020 ;(34).

[4] Ces modalités d'action sont nouvelles dans le mouvement écologiste contemporain et occidental, mais pas dans l'histoire de toutes les luttes.

Quentin Lehmann est diplômé en science politique, étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans les milieux écologistes anticapitalistes et chargé de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.

Illustration : Élisabeth Doyon

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 16:36

Feux en Californie : une recette bien humaine du désastre

Jade Almeida

Les mêmes flammes qui dévastent les maisons des puissants de Californie sont celles que l'État américain a allumées dans la destruction de Gaza. Un lien saisissant entre écocide et génocide, où la violence envers l'humain se conjugue à la violence envers la terre.

La Californie brûle. Le mardi 7 janvier 2025, le Palisades Fire érupte dans le quartier huppé de Pacific Palisades. Le même jour, deux autres incendies majeurs éclatent : l'Eaton Fire et le Hurst Fire. Le 9 janvier 2025, les pompiers californiens annoncent avoir épuisé les réserves d'eau. Le 10 janvier 2025, The New York Times déclare que les incendies de Palisades et Eaton font désormais partie des cinq feux les plus destructeurs de l'histoire de l'État. Le 11 janvier 2025, plus de 14 000 hectares de terrains ont brûlé, 150 000 personnes ont été évacuées, 11 ont été tuées, 13 sont portées disparues et, à l'heure où sont écrites ces lignes, les incendies ne sont toujours pas sous contrôle. Pourtant, face à cette apocalypse en cours, la scène médiatique semble plus préoccupée par les maisons de luxe englouties par les flammes que par les conséquences sociales, politiques et écologiques du désastre.

Les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont dignes des pires films catastrophes : des forêts rougeoyantes, des structures qui s'effondrent, des maisons engouffrées dans les flammes, la silhouette de pompiers ou de citoyen·nes, plongé·es dans le noir, la cendre qui voltige sous fond de la décadence financière que représente Los Angeles. Justice poétique ou simple ironie de l'histoire ?

Quand les plus vulnérables brûlent en premier

Dans cette guerre contre le feu, une main-d'œuvre invisible dans la narration dominante lutte dans des conditions extrêmes : les prisonnier·ères. Depuis 1915, la Californie fait appel aux détenu·es pour combattre les incendies, une pratique controversée qui semble se perpétuer malgré les critiques. Les prisonnier·ères, bien souvent payé·es à peine un dollar de l'heure, risquent leur vie pour éteindre les flammes. Un rapport de 2018 [1] a révélé que ces travailleur·euses étaient quatre fois plus susceptibles de se blesser que les professionnel·les. Le système carcéral californien s'illustre ainsi une fois de plus comme une machine d'exploitation, dans laquelle le corps des détenu·es devient une ressource sacrificielle pour la gestion des urgences.

Même lorsque ce sont les pompier·ères professionnel·les qui sont mobilisé·es, la réalité du financement et de la gestion de ces services reste nébuleuse. Karen Bass, la mairesse de Los Angeles, est critiquée pour avoir effectué des coupes budgétaires dans les services de lutte contre les incendies, au profit de la police. Si des annonces récentes suggèrent une augmentation des salaires pour les pompier·ères, l'indignation reste vive. Le vrai problème, c'est la manière dont l'État gère sa propre sécurité. Dans une Californie où l'industrie de la tech, les studios d'Hollywood et les résidences de luxe prospèrent, il est clair que les ressources publiques ne sont pas allouées en priorité pour protéger la vie des plus vulnérables et l'environnement californien.

L'impact des incendies ne se limite pas à la destruction de maisons ou d'espaces naturels. Les feux, à l'instar de ce que l'on observe dans de nombreuses crises environnementales, exacerbent les inégalités sociales. Les communautés marginalisées, souvent les plus pauvres et les plus exposées, sont les premières à être touchées. Les quartiers où vivent les minorités raciales, les familles immigrantes et les populations précaires se trouvent généralement dans les zones les plus vulnérables aux incendies, en raison de politiques foncières et de logement discriminatoires. Des compagnies d'assurance commencent déjà à annoncer qu'elles ne couvriront pas les pertes liées aux incendies. Et dans une scène d'horreur encore plus perverse, certains discours abjects tentent de faire porter la responsabilité des feux aux personnes sans-abri, comme si la violence des flammes était le résultat d'un quelconque choix personnel.

Le véritable coût de ces incendies va bien au-delà des chiffres liés à la reconstruction. Il s'agit de la dégradation de la qualité de vie des populations locales, de la contamination de l'eau, de la perte de terres agricoles cruciales et du risque de glissements de terrain. Historiquement, les peuples autochtones de Californie avaient une approche profondément respectueuse et intégrée de la gestion des feux. Loin d'être associé au désastre, le feu faisait partie de leur relation stable et durable avec la terre. Ces communautés utilisaient des feux contrôlés pour gérer les écosystèmes, prévenir les incendies incontrôlables, et favoriser la régénération des sols et de la végétation. Cette pratique, qui faisait partie d'une gestion holistique de l'environnement, a été systématiquement réprimée par les autorités coloniales, qui ont imposé des politiques d'extraction et de destruction des terres. Aujourd'hui, alors que les incendies ravagent à nouveau la Californie, ce sont ces mêmes terres ancestrales, déjà maltraitées par des siècles de colonisation, qui sont détruites. Les conditions climatiques extrêmes, produites et renforcées par les choix politiques et économiques des États-Unis, rendent ces évènements inévitables.

Du feu de Gaza à celui de Los Angeles : un retour de bâton tristement poétique

Difficile de ne pas voir un lien saisissant entre les incendies qui ravagent Los Angeles et le rôle des États-Unis dans le soutien financier, politique et militaire du génocide en Palestine. La scène est presque trop parfaite dans son ironie tragique : ces flammes qu'on a vues pendant plus d'un an dévorer des tentes de réfugié·es, dévorent avec la même intensité des maisons estimées à des millions de dollars, propriétés de célébrités ayant ouvertement soutenu l'injustifiable destruction de la population palestinienne.

Les États-Unis, ce pays qui verse des milliards de dollars en bombes sur Gaza, est aussi celui dont les terres brûlent aujourd'hui sous les effets d'une crise écologique dont ils sont lourdement responsables. Car un génocide, ce n'est pas seulement la destruction d'êtres humains, c'est aussi un écocide [2], un massacre de la nature et un pillage des ressources naturelles qui impacte toute l'humanité. Les bombes larguées sur Gaza ont non seulement dévasté la vie des Palestinien·nes, mais elles ont aussi un impact profond sur l'environnement, sur l'air, sur l'eau et sur la terre. Tout comme le déracinement systématique des oliviers, c'est une violence écologique et symbolique qui s'inscrit dans une logique de colonisation, où la terre, la nature et les racines sont utilisées comme armes pour maintenir l'occupation. La crise écologique mondiale, alimentée par des politiques impérialistes et des industries extractivistes, fait aujourd'hui face à une nouvelle forme de violence : les incendies ravageurs qui frappent le cœur même de l'Empire. Les flammes en Californie ne sont que l'extension d'un désastre global, où l'exploitation humaine et la dégradation écologique se croisent pour mener à une violence sans fin.

Que l'empire brûle

La Californie, tout comme les États-Unis, se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Un gouvernement obsédé par la militarisation et la répression ne peut que mener à un monde qui brûle. L'écocide, la militarisation et l'exploitation des ressources ne sont pas des concepts abstraits – ce sont des réalités qui se manifestent brutalement, ici et maintenant.

Les puissant·es de ce monde se croient-ils à l'abri, enfermé·es dans des bulles d'argent et d'isolement, à tel point que l'horreur commise ailleurs, dans les ruines de Gaza, ne viendrait jamais les rattraper chez eux ? Croient-ils vraiment que l'écocide continu, la militarisation, le pillage des ressources naturelles et l'exploitation systématique des plus pauvres d'entre nous peuvent se dérouler sans conséquences ? Comme si ces incendies n'étaient qu'une simple malchance, un événement sans rapport avec l'injustice mondiale et la crise climatique qu'ils ont contribué à nourrir. Ces feux n'épargneront ni leurs villes, ni leurs quartiers de luxe. Si la symbolique reste forte de voir le monde des puissant·es brûler, il nous reste à nous organiser afin qu'iels ne nous emportent pas dans les flammes. Car ce sont les plus opprimé·es, celles et ceux qui ont vu leur existence réduite à néant par ce système, qui seront à nouveau laissé·es dans les cendres. Il nous faut profiter de ce chaos, non pour repartir dans la même logique, mais pour imposer une réorganisation radicale. C'est dans les ruines du vieux monde qu'il nous faudra construire le nôtre.


[1] Vesoulis, A. (2018, 16 novembre) « Inmates Fighting California Wildfires Are More Likely to Get Hurt, Records Show ». Time.

[2] L'écocide désigne la destruction massive et délibérée de l'environnement naturel, souvent dans le but de réaliser des objectifs politiques, économiques ou militaires. Il s'agit d'un acte de dévastation écologique qui entraîne des dommages graves, irréversibles et à grande échelle sur les écosystèmes, la biodiversité, les sols, l'eau et l'air, affectant directement la santé et la survie des populations humaines et animales.

Illustration : Ramon Vitesse

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 16:14

Pas de profit sur la maladie

Isabelle Bouchard, Réjean Leclerc

Le 23 novembre dernier, la CSN réunissait plus de 4 000 personnes au Colisée Vidéotron de Trois-Rivières pour un réseau de la santé et des services sociaux vraiment public en opposition au sombre avenir que nous préparent le gouvernement et le privé. À bâbord ! est allé à la rencontre de Réjean Leclerc, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Qu'est-ce que la FSSS ? Comment se fait-il que la lutte au maintien d'un réseau de la santé et des services publics soit chapeautée par la CSN ? Est-ce un défi important de mobiliser l'ensemble des membres de la CSN sur un enjeu plus propre à la Fédération de la santé ?

Réjean Leclerc : La FSSS est l'une des 8 fédérations affiliées à la CSN. Nous représentons près de 145 000 membres sur les quelques 330 000 de la CSN. D'abord initiée par la FSSS, la lutte s'est déployée dans toute la CSN parce que nous avons décidé d'en faire une priorité en instance confédérale (toutes les fédérations de la CSN ainsi que les conseils fédéraux) et ce, compte tenu des enjeux tant au niveau des membres que de la population.

De manière générale, il y a toujours un défi à mobiliser les membres et ce, pour toutes sortes de raisons. Cela étant, la CSN n'hésite pas à mettre les moyens pour atteindre les objectifs fixés dans le cadre du mandat de priorisation voté en instance confédérale. Tous les membres de la CSN répondent présents. Il en va de la survie du modèle québécois de la santé et des services sociaux qui repose sur les valeurs de démocratie, de décentralisation, de déprivatisation, et d'action sur les déterminants de la santé. En plus de 100 ans d'histoire, la CSN ne craint pas de relever les défis de cette nature !

AB ! : En quoi le recours au privé en matière de santé et de services sociaux est-il responsable de la crise actuelle ?

R. L. : D'abord, les coûts explosent à cause du lien de dépendance du gouvernement face à des fournisseurs privés qui ne cherchent qu'à maximiser leur profit. On l'a notamment vu avec les agences de main d'œuvre indépendantes. D'ailleurs, en contexte d'austérité, pourquoi le gouvernement ne cherche-t-il pas à récupérer de l'argent payé en trop auprès des fournisseurs privés au lieu de couper dans le secteur public, fragilisant ainsi dangereusement ce dernier ? Ensuite, il ne revient pas au privé de déterminer l'organisation des services et des soins à la population. La qualité des services se détériore parce qu'elle est axée sur une logique de commercialisation de la maladie. Les ordres professionnels se plaignent d'ailleurs du peu de contrôle qu'ils ont sur ces fournisseurs au regard de la qualité des soins et des services. C'est une crise qui perdure, faut-il le rappeler !

AB ! : Dans le discours commun, la pratique en privé est vue comme une soupape à un réseau public qui en arrache. Vous prétendez le contraire. Comment expliquer ce renversement du discours ?

R. L. : Depuis aussi longtemps que je me souvienne, la FSSS et la CSN luttent toujours contre la privatisation des services publics. Nous sommes constant·es à ce chapitre et ce, depuis le début. C'est au Québec où le privé se développe le plus au Canada. Or, selon plusieurs études, le privé ne rend pas le réseau plus efficace. Les temps d'attente ne diminuent pas, et mettent à mal l'accessibilité pour le monde ordinaire. Prétendre que le privé agit en complémentarité avec le public est une espèce d'insulte intellectuelle. Le privé vient plutôt vampiriser les ressources financières et humaines du secteur public. Il n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.

Dans un moment de lucidité, s'il en est un, le ministre Dubé exprimait en novembre dernier vouloir sevrer le réseau de la santé du recours au privé. Nous sommes bien d'accord avec lui ! Malheureusement, on lui a certainement recommandé de se rétracter. Aussi bon communicateur puisse-t-il être, il est peu probable, de mon point de vue, qu'il se soit fourvoyé dans son commentaire initial. Je crois qu'il exprimait le fond de sa pensée avant de se rétracter publiquement.

AB ! : À votre avis et selon celui de vos membres, quels sont les trois principaux problèmes qui caractérisent la gestion du réseau public de la santé et des services sociaux ?

R. L. : Premièrement, les réformes néolibérales et centralisatrices qui se succèdent ont des effets délétères pour le réseau parce qu'elles ne reposent pas sur des données probantes, ni sur l'expérience de terrain du personnel. Ce faisant, le gouvernement se donne une fausse légitimité en ayant tous les pouvoirs à l'Assemblée nationale mais sans le vote populaire et majoritaire qui vient avec (ex. : 90 sièges pour la CAQ en 2022 avec seulement 41% des votes populaires). Autrement dit, ces réformes autoritaires se font sans débat, ni négociation avec les principaux concernés que sont la population et le personnel.n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.

Deuxièmement, nous identifions le manque de courage des gouvernements pour endiguer l'évasion fiscale et faire en sorte que la fiscalité favorise la juste contribution des mieux nantis (entreprises et individus) afin de réduire les inégalités sociales à travers un réseau de santé et services sociaux public, gratuit, accessible et universel. Le désengagement constant du gouvernement concernant le maintien du réseau public est aussi un problème. En effet, il laisse de plus en plus de place au privé (augmentation du financement de 52,6% au privé en 40 ans), avec les conséquences que l'on connait aujourd'hui.

AB ! : Quelles sont les principales solutions mises de l'avant dans votre campagne ?

R. L. : Nos revendications sont les suivantes : mettre fin à l'exode des médecins vers le secteur privé, cesser d'octroyer des permis de cliniques privées à but lucratif et décréter un moratoire sur tous les projets de privatisation du travail et des tâches effectuées par le personnel du réseau public.

Nous nous en remettons aux solutions énoncées par l'IRIS dans leur publication Remèdes pour révolutionner le système de santé au Québec, et qui consistent en six éléments. Créer 400 pôles sociaux pour le contact entre le réseau et la population est le premier. Puis, viser une répartition 50-50 pour les dépenses en santé et en services sociaux (50 % préventif et 50 % curatif). Doubler urgemment les investissements dans quatre domaines prioritaires que sont la santé mentale, la santé publique, les services à domicile, ainsi que le secteur communautaire. On souhaiterait aussi ajouter 100 000 personnes aux effectifs du réseau public. Il va de soi que pour nous, il faut déprivatiser les services de santé et les services sociaux car il est inacceptable de faire des profits sur la maladie. Finalement, il nous semble intéressant de démédicaliser le réseau notamment en salariant les médecins et en réduisant leur rémunération.

AB ! : Quelles sont les suites de cette mobilisation ? Peut-on imaginer une grève pour la santé ?

R. L. : Compte tenu du privé qui vampirise les ressources, encouragé par un ministre de la Santé et une PDG de Santé Québec pro-privatisation, l'amélioration du réseau public passe par de meilleures solutions fiscales pour une meilleure justice sociale. On ne peut plus tolérer l'attitude gouvernementale complaisante face à l'échappement fiscal alors que certain·es de nos concitoyen·nes meurent dans nos rues, faute de soins et de services. Le droit en santé n'étant pas pleinement affirmé, les gouvernements poursuivront leur austérité à l'égard du plus important poste budgétaire au Québec. Le régime parlementaire actuel centralise trop le pouvoir dans les mains de bien peu de personnes qui nous imposent leur vision néolibérale, générant ainsi de plus en plus d'injustices. Forte de ce constat, parions que la mobilisation citoyenne prendra de l'ampleur dans un horizon plus ou moins rapproché. Mais est-ce que cela va converger jusqu'à une grève pour sauvegarder le réseau public ? L'avenir nous le dira bien assez tôt.

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21.09.2026 à 16:07

Petit éloge de la bravoure

Kharoll-Ann Souffrant

Le courage ne se trouve pas seulement dans les coups d'éclat au téléjournal du soir. Il s'incarne aussi dans les petits gestes de droiture du quotidien à l'abri des regards.

Dans son récent essai, Les engagements ordinaires – Lutter de mères en filles, l'autrice Mélikah Abdelmoumen rend hommage aux combattantes qui travaillent loin des projecteurs, ces femmes ignorées des manuels d'histoire : « Dans l'ombre des grandes figures de proue du militantisme, il y a une foule de nobodies œuvrant sur le terrain, des gens ordinaires pour qui prendre la parole dans l'espace public ne fait même pas partie du champ des possibles (tout le monde n'a pas accès à une tribune). Plus encore, pour cette majorité silencieuse, ce ne sont généralement pas les grands principes et les grandes idées qui ont propulsé l'engagement, mais quelque chose de beaucoup plus terre à terre » (p. 18).

Une perspective faisant écho à celle de rosalind hampton et Désirée Rochat [1] dans un récent texte portant sur le leadership des femmes noires à Montréal : « Les définitions étroites de l'activisme, du leadership et de la politique tendent à négliger l'organisation sociale et politique quotidienne des femmes et à délimiter la sphère politique présumée. Les féministes noires ont remis en question les constructions patriarcales de l'activisme et du leadership, qui privilégient notamment la confrontation directe avec les autorités, les porte-paroles masculins charismatiques et très en vue, et l'engagement politique par le biais d'institutions reconnues et validées par l'État » (p. 150, traduction libre).

Quand on parle de la bravoure et d'engagement politique, ce sont les coups d'éclat, les manifestations, les casseroles et les prises de parole assumées dans les médias qui sont généralement reconnues et célébrées. Personne ne parle du courage du quotidien, celui de personnes qui peinent à mettre un pas devant l'autre. Ces personnes qui tentent de passer au travers de chaque journée, chaque heure, chaque minute sans que quiconque ne vienne les ovationner.

Médailler les mères

J'ai toujours eu un sentiment ambivalent face aux médailles de bravoure que plusieurs États et gouvernements décernent pour ces individus qui osent se mettre à risque pour le bien commun. Or, dans une situation de danger absolu, il a été maintes fois démontré qu'on ne contrôle pas sa réaction instinctive. Il ne s'agit pas d'une question de volonté, mais plutôt de survie. Fight, flight or freeze. Combien de victimes de violences sexuelles s'en veulent d'avoir figé alors que c'est ce qui se produit dans la majorité des cas d'agressions sexuelles ?

Dans son essai La puissance des mères, la politologue et militante écologiste, féministe et antiraciste franco-marocaine Fatima Ouassak propose de concevoir les mères d'enfants des quartiers populaires comme des actrices politiques révolutionnaires. Elle qui dénonce le processus de « désenfantisation [2] » que subissent les enfants racisés, elle nous rappelle que la parentalité – et en l'occurrence ici, la maternité – est une forme d'engagement politique en bonne et due forme face à une société oppressante envers la prunelle de leurs yeux.

Espaces sécuritaires et espaces de courage

Chaque fois que j'enseigne, je dis à mes étudiant·es de manière très sincère que je ne crois pas aux espaces dits sécuritaires. Ma longue expérience au sein des mouvements sociaux m'a appris à la dure que les rapports de pouvoir et la violence existent même dans les espaces les plus « progressistes ». Parler d'espaces sécuritaires est même souvent pris à la blague pour plusieurs militantes de longue date qui n'auront aucune gêne à dire que les espaces les plus oppressants psychologiquement étaient des espaces qui affirmaient être sécuritaires [3]. Très souvent, je fais lire en début de session ce billet de blogue [4] d'Élise Ahenkorah intitulé « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) » dans lequel elle déplore également le concept d'espaces de courage. Un espace de courage place la responsabilité sur les personnes marginalisées de faire preuve de courage en partageant des expériences intimes, douloureuses et personnelles pour éduquer autrui sans prendre en compte à quel point il peut être difficile et insécurisant de faire preuve d'une telle vulnérabilité. Elle affirme que le simple fait d'exister en tant que femme noire et queer est la forme de courage la plus absolue. Ahenkorah parle plutôt de mettre en place des espaces d'imputabilité faisant écho au concept de safer space. On peut « tendre vers » mais croire que l'on est à l'abri d'exercer de la violence et de reproduire des rapports de domination, des abus de pouvoir, de la domination et de la violence parce que nous serions « du bon côté de l'histoire » est naïf voire malhonnête.

Le courage de l'humilité

Mes expériences au sein du milieu communautaire et institutionnel à titre de travailleuse sociale et d'intervenante m'ont appris une chose précieuse : l'humilité par rapport à ce que l'on pense savoir. Trop souvent, ce que les gens qualifient « d'intégrité politique » relève plutôt de l'arrogance intellectuelle. Avoir travaillé avec autant de personnes avec des parcours et des expériences de vie variées et multiples m'a appris à me décentrer de mes propres convictions pour voir l'autre, avec une véritable curiosité. En sciences sociales et en matière d'équité, il n'y a rien de plus dangereux qu'une rigidité dans nos convictions, surtout lorsque l'on ne vit pas soi-même les oppressions que nous sommes en train d'aborder. L'humilité n'est pas à confondre avec la modestie que l'on prescrit souvent aux femmes. L'humilité peut être vertueuse, gracieuse et assumée tout à la fois. Un mélange d'équilibre entre un amour-propre et une ouverture à apprendre. Il n'est pas suffisant de lire des livres sur des enjeux d'équité ou d'enseigner sur ces thématiques. Le savoir expérientiel (le nôtre et celui des autres) est ce qui permet de développer cette posture d'humilité.

À la fin décembre 2024, j'ai été invitée pour ouvrir la 75e édition du Parlement jeunesse du Québec à titre de lieutenante-gouverneure. Mon discours a tourné autour du pouvoir du langage, de la parole et des mots pour promouvoir des valeurs telles que le respect, la dignité, la liberté et la justice. Dès les premières minutes de mon allocution, je me suis surprise moi-même en ayant les larmes aux yeux au moment où je remerciais les jeunes pour leur soutien et leur solidarité. Je le dis et je pense : la seule et unique raison pour laquelle j'existe dans cette province est grâce à la jeunesse québécoise. Iels ont été celles et ceux qui ont amplifié ma voix et qui m'ont ouvert des portes. Iels ont permis que mon travail et mes prises de parole des vingt dernières années ne soient pas effacées à l'instar de nombreuses femmes noires dans l'histoire du Québec. Tout vient à point à qui sait atteindre et j'ai confiance en cette génération, celle qui sera bientôt aux commandes et avec laquelle je marche. Après mon allocution, la première ministre de la simulation et première femme noire à occuper ce rôle en 75 ans du Parlement jeunesse, Attou Mamat, a livré un discours poignant sur le courage dans la vulnérabilité. La capacité à se remettre en question, à confronter nos idées à celles des autres. En écoutant ses mots, ma gêne d'avoir eu les larmes aux yeux s'est dissipée. Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence.


[1] hampton, rosalind, & Rochat, D. (2019). « To Commit and to Lead : Black Women Organizing across Communities in Montreal ». Dans T. Kitossa, E. S. Lawson, & P. S. S. Howard (Éds.), African Canadian Leadership : Continuity, Transition, and Transformation (p. 149-169). University of Toronto Press.

[2] L'autrice utilise ce terme, à l'instar du concept d'adultification, pour parler du fait que la société et ses institutions retirent souvent le droit à l'innocence aux enfants racisés.

[3] Almeida, J., & Lopez, M. (2022). « Milieux de travail féministes : « safe space » pour les femmes noires ? » Dans C. Kuptsch & É. Charest (Éds.), Le futur de la diversité (p. 189-204). Presses de l'Université du Québec/International Labour Organization.

[4] Ahenkorah, E. (2020, septembre 21). « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) ». Medium. En ligne : medium.com/@elise.k.ahen/safe-and-brave-spaces-dont-work-and-what-you-can-do-instead-f265aa339aff

Photo : wwwuppertal (CC BY 2.0)

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21.09.2026 à 16:00

Dossier noir de l'assurance-chômage 2024-2025

Roxane Bélisle, Isabelle Bouchard

Le 29 octobre dernier avait lieu le lancement du Dossier noir de l'assurance-chômage 2024-2025, organisé par le Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE). Quels sont les principaux faits saillants de ce dossier ? Entrevue avec Roxane Bélisle, co-coordonnatrice du Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Pouvez-vous nous présenter les origines et la mission du MASSE ?

Roxane Bélisle : Le MASSE c'est un regroupement national qui rassemble 17 organismes de défense des droits des chômeurs et des chômeuses au Québec et au Nouveau-Brunswick. On a fêté cette année les 25 ans du regroupement ! C'est donc depuis 1999, après une série de réformes dévastatrices pour le régime d'assurance-chômage, que le MASSE et ses groupes membres luttent pour la mise en place d'un régime d'assurance-chômage accessible, juste, universel et non discriminatoire. On a d'ailleurs choisi de continuer d'appeler ça de l'assurance-chômage, plutôt que d'utiliser le terme assurance-emploi, dont l'utilisation marque la transformation idéologique d'un régime de protection sociale vers un système de régulation de la main-d'œuvre.

AB ! : Quelle a été votre démarche et votre méthode pour rédiger ce dossier ?

R. B. : Pour rédiger le dossier, on a commencé par sonder nos groupes membres, qui sont sur le terrain et font face, toutes les semaines, à des histoires d'horreur. Quels sont les principaux problèmes rencontrés par les chômeurs et les chômeuses ? Qu'est-ce qui, dans la loi ou dans le traitement de leurs dossiers, les empêche d'avoir accès à l'assurance-chômage ? À quels préjugés ou à quelles formes de discriminations sont-ils et elles confronté·es ? On a recueilli plusieurs témoignages, puis on les a triés par thématiques et on les a anonymisés.

Ce qui se dégage de ces témoignages, c'est un programme d'assurance-chômage obsolète qui n'arrive pas à jouer convenablement son rôle de protection sociale en cas de perte d'emploi et une interface de service qui ne peut pas répondre adéquatement aux requêtes des prestataires. Au contraire, ce sont trop souvent les personnes les plus vulnérables qui sont laissées de côté par le régime et le programme contribue davantage à creuser les inégalités sociales qu'à les atténuer.

AB ! : Quelle a été votre démarche et votre méthode pour rédiger ce dossier ?

R. B. : Pour rédiger le dossier, on a commencé par sonder nos groupes membres, qui sont sur le terrain et font face, toutes les semaines, à des histoires d'horreur. Quels sont les principaux problèmes rencontrés par les chômeurs et les chômeuses ? Qu'est-ce qui, dans la loi ou dans le traitement de leurs dossiers, les empêche d'avoir accès à l'assurance-chômage ? À quels préjugés ou à quelles formes de discriminations sont-ils et elles confronté·es ? On a recueilli plusieurs témoignages, puis on les a triés par thématiques et on les a anonymisés.

Ce qui se dégage de ces témoignages, c'est un programme d'assurance-chômage obsolète qui n'arrive pas à jouer convenablement son rôle de protection sociale en cas de perte d'emploi et une interface de service qui ne peut pas répondre adéquatement aux requêtes des prestataires. Au contraire, ce sont trop souvent les personnes les plus vulnérables qui sont laissées de côté par le régime et le programme contribue davantage à creuser les inégalités sociales qu'à les atténuer.

AB ! : Ce dossier noir de l'assurance-chômage conclut aussi qu'en 2025, l'assurance-chômage est encore sexiste. En quoi exactement et comment y remédier ?

R. B. : Avant 1996, l'admissibilité à l'assurance-chômage se basait sur le nombre de semaines travaillées. Il fallait avoir entre 12 et 20 semaines pour se qualifier, autrement dit, entre 180 et 300 heures de travail. Actuellement, l'admissibilité se base sur le nombre d'heures travaillées et le taux de chômage de votre région.

À première vue, l'admissibilité basée sur les heures travaillées semble neutre, elle s'applique autant aux hommes qu'aux femmes. Toutefois, pour les personnes travaillant à temps partiel, obtenir le nombre d'heures exigées est beaucoup plus long qu'avant et parfois même impossible. Or, environ 75 % des personnes travaillant à temps partiel sont des femmes. La principale raison évoquée par ces femmes pour travailler à temps partiel est qu'elles s'occupent de leurs enfants : ce n'est pas une simple question de préférence.

Ce qu'on constate, c'est que selon la méthode de calcul des prestations actuelle, pour le même effort de travail, le même niveau de cotisations et une même situation de chômage, les femmes sont moins souvent admissibles aux prestations et, quand elles le sont, elles reçoivent des montants moins élevés et pendant moins longtemps.

Au-delà de la question du temps partiel, il y a aussi celle des congés parentaux. À la suite de leur congé de maternité, la plupart des femmes n'auront pas droit aux prestations régulières d'assurance-chômage si elles perdent leur emploi pendant, ou peu de temps, après leur congé. À première vue, encore une fois, ces règles de l'assurance-chômage paraissent neutres : ce sont les mêmes pour tout le monde. Ce sont toutefois en très grande majorité les femmes qui s'absentent du travail après la naissance d'un enfant. Au Québec, les mères prennent en moyenne 45,2 semaines de prestations du RQAP, comparativement à 6,7 semaines en moyenne pour les pères. Ces derniers, s'ils se retrouvent sans emploi, seront donc admissibles au chômage, loin d'avoir plafonné le maximum de 50 semaines.

Pour les travailleuses de l'industrie saisonnière, s'absenter du travail en raison d'une grossesse peut avoir de lourdes conséquences financières. Certaines femmes doivent prévoir leur grossesse en fonction des saisons pour ne pas perdre leurs prestations régulières, ce qui est préoccupant.

AB ! : Quand on pense à l'assurance-chômage, on pense à de longs délais de traitement. Est-ce encore le cas ? Comment cela s'incarne dans la réalité des personnes en situation de chômage ?

R. B. : Les chômeurs et les chômeuses sont en effet encore confronté·es à d'importants délais dans le traitement de leurs demandes. Il suffit parfois d'un petit détail qui sorte de l'ordinaire, d'une erreur dans le dossier, ou parfois d'aucune raison apparente, pour qu'une demande d'assurance-chômage soit mise sur la glace et prenne plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant d'être traitée. Pendant l'attente, ce sont des prestataires qui se retrouvent sans aucun revenu, avec des factures qui continuent toutefois de s'accumuler.

Au MASSE, on considère que les délais de traitement à l'assurance-chômage ne sont pas un simple accroc chez Service Canada, ou uniquement un enjeu de service ou de bureaucratie, mais plutôt un symptôme criant des défaillances du système. La Loi sur l'assurance-emploi est excessivement compliquée. On croit qu'une simplification de la loi et des conditions d'admissibilité au régime pourrait régler une panoplie de problèmes, autant au niveau de la discrimination que des délais de traitement. Plutôt que d'ajouter des exceptions et de complexifier le régime encore davantage, nous proposons de le simplifier en établissant un critère d'admissibilité unique à 350h.

AB ! : Selon vous, la loi de l'assurance-chômage est-elle discriminatoire ? Quels témoignages avez-vous recueillis en ce sens ?

R. B. : Le MASSE dénonce depuis sa création le caractère discriminatoire de la Loi sur l'assurance-emploi. Les témoignages du Dossier noir font état de discrimination envers les femmes, mais aussi envers toutes les personnes qui occupent des emplois précaires, à temps partiel, à contrat ou saisonniers. Ce sont souvent des personnes immigrantes, racisées, vulnérables, étudiantes ou âgées qui occupent ces emplois et qui n'arrivent pas à avoir droit à une protection en cas de chômage. Ironiquement, ce sont les personnes qui en auraient le plus besoin qui sont privées de la protection sociale offerte par le régime.

La question de l'assurance-chômage est particulièrement problématique dans les régions dont l'économie repose sur l'industrie saisonnière. Plusieurs travailleurs et travailleuses de ces régions dépendent de l'assurance-chômage pour passer au travers de la basse saison. Le régime n'est pourtant pas adapté à cette réalité. Le nombre de semaines de prestation auxquelles ils et elles ont droit dépend du taux de chômage régional et ils et elles sont à risque de se retrouver chaque année dans le « trou noir » de l'assurance-chômage, une période durant laquelle ils et elles n'ont droit à aucune prestation alors que la saison de travail n'a pas encore recommencé.

AB ! : Comment votre dossier a-t-il été reçu par les médias, par vos membres, par le politique ?

R. B. : L'assurance-chômage, ce n'est pas toujours un sujet « à la mode », autant pour la classe politique que pour les médias traditionnels. Depuis la pandémie, on parle davantage de pénurie de main-d'œuvre ou de travailleur·euses temporaires et c'est parfois difficile de faire entendre nos revendications. Pourtant, que le taux de chômage soit élevé ou qu'il soit bas, le caractère discriminatoire de la Loi sur l'assurance-emploi reste le même. Les situations vécues par les chômeurs et les chômeuses doivent être dénoncées, même en temps de pénurie de main-d'œuvre et même si les élu·es refusent d'en parler.

Illustrations : MASSE

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21.09.2026 à 15:52

Animal Liberation Front : la clef de voûte du Green Scare aux États-Unis

Ève Lynn Smollett

Au début des années 1990, le Animal Liberation Front devient un acteur majeur dans la lutte pour les droits des animaux aux États-Unis. Par ses actions de sabotage et de libération d'animaux captifs, le mouvement catalyse le « Green Scare », une série de mesures visant à marginaliser l'extrême gauche.

Apparu dans les années 1970 en Angleterre, le Animal Liberation Front (ALF) incarne un militantisme radical pour la libération animalière en cherchant à affaiblir tous ceux qui participent à l'exploitation des animaux. Gagnant en popularité aux États-Unis dès la fin des années 1970, le mouvement s'impose alors comme une des forces d'extrême gauche les plus polarisantes de la cause des droits animaliers.

Racines et vision philosophique

Les racines de l'ALF remontent au XIXe siècle, avec la fondation de la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals (1824) en Grande-Bretagne et de la American Society for the Prevention of Cruelty to Animals (1867) aux États-Unis, deux organisations pionnières pour l'avènement de lois contre la cruauté animalière. Des mouvements plus radicaux naissent dans le contexte britannique. Le Hunt Saboteur Association (1962) et Bands of Mercy (1973), par exemple, font la promotion de la direct action comme tactique de lutte pour les droits animaliers. Influencé par une volonté d'adopter des tactiques radicales et par l'ouvrage philosophique précurseur Animal Liberation de Peter Singer (1975), Ronnie Lee (ancien membre du Hunt Saboteur Association) fonde l'ALF en Grande-Bretagne en 1976. L'ALF gagnera en popularité en Amérique de Nord dès 1977, avant de s'y établir en 1979.

L'AFL est essentiellement un mouvement anarchique mondial consacré à la libération animalière. Sa principale tactique est de causer des désagréments et des dommages économiques aux personnes et aux entreprises qui participent à l'exploitation des animaux, tout en démontrant le caractère violent de la société industrielle actuelle. La stratégie de l'ALF repose sur quatre éléments : (1) libérer les animaux de la violence et de la misère, (2) infliger des dommages auprès des entreprises et des individus qui profitent de la souffrance et de l'exploitation animalière, (3) jeter la lumière sur les cruautés dissimulées contre les animaux par le moyen d'actions non violentes, et (4) prendre toutes les précautions nécessaires afin d'éviter de faire mal à des animaux ou des individus. Selon l'ALF, les militants anarchistes seraient moralement obligés d'agir, puisque les animaux n'ont pas les moyens de se défendre. Enfin, il s'agit d'un front composé de membres autonomes et anonymes, unis par la cause, pouvant agir au nom de l'ALF à n'importe quel moment.

L'activisme radical de l'ALF

Entre 1990 et 2010, l'ALF est devenu l'un des mouvements de défense des droits animaliers les plus célèbres et controversés aux États-Unis. Le FBI estime qu'entre 1990 et 2004, l'ALF et le Earth Liberation Front (ELF), un mouvement d'activisme environnemental d'extrême gauche, auraient mené entre 1 200 et 1 400 actes qualifiés d'« écoterroristes ». Selon le FBI, près de 600 actes criminels auraient causé environ 40 millions de dollars en dommages entre 1996 et 2002. Les actions allaient de la libération d'animaux (telle la libération de 10 000 visons du Arritola Mink Ranch en Oregon le 30 mai 1997 [1]), à la destruction totale d'entreprises (on peut citer l'incendie d'un abattoir de chevaux à Redmond, Oregon, le 21 juillet 1997, qui a engendré près d'un milliard de dollars de dommages et a causé la fermeture définitive de l'abattoir [2]), en passant par la publication de dossiers de laboratoires (telle la publication de dossiers faisant étant de sévices envers des primates dans un laboratoire de l'Université de Pennsylvanie en 1984, qui a engendré sa fermeture [3]). Entre 1995 et 2010, 239 actes criminels et attentats à la bombe ont été attribués à l'ALF et l'ELF, dont 108 spécifiquement à l'ALF [4]. Les cibles incluaient des institutions gouvernementales, tels que des postes de gardes forestiers et des services de police, des entreprises privées de conditionnement de viande, des fermes, des stations de ski, et même le bombardement d'une douzaine de laboratoires de recherches en 2001 afin de libérer une centaine d'animaux au Centre médical de l'Université de New York.

Green Scare et musèlement de l'extrême gauche

L'ALF a rapidement été dépeint par le gouvernement américain comme une menace intérieure sérieuse. L'intensification de ses actions dans les années 2000, combinées au contexte post 11 septembre, a engendré le Green Scare (expression rappelant le Red Scare des années 1950). En 2002, le FBI place la lutte contre l'écoterrorisme dans ses priorités absolues dépassant même les suprémacistes blancs et les regroupements anti-avortement.

Le USA Patriot Act, promulgué en 2001, va définir le terrorisme comme « l'utilisation illégale […] de la violence pour contraindre le gouvernement ou la population civile dans le cadre d'un objectif politique et social » [5]. Très vite, les actions de l'ALF vont se retrouver dans le collimateur de l'État américain. Cette priorisation envers l'ALF soulève pourtant des questions. Entre 2002 et 2018, près de 80 % des meurtres reliés à l'extrémisme aux États-Unis sont reliés à des idéologies d'extrême droite, et moins de 3 % à des idéologies d'extrême gauche. Aucun de ces meurtres n'émanaient de l'ALF, ce dernier n'ayant jamais tué ou blessé d'individus. Le choix de cibler l'ALF reflète donc une redéfinition stratégique de la notion de violence par l'État américain et de criminalisation des mouvements sociaux.

Adopté en 2006, le Animal Entreprise Terrorism Act (AETA) vise alors à caractériser des actions souvent non violentes, comme la libération d'animaux, comme étant « terroristes » et permet de poursuivre les activistes qui nuisent aux entreprises commerciales ou universitaires. Sous l'AETA, toute infraction causant plus de 10 000 $ en dommages corporels ou économiques devient passible de deux ans d'emprisonnement, et jusqu'à 20 ans si les pertes dépassent d'un million de dollars ou causent des blessures graves. Cette loi, bien que rarement appliquée agit surtout sur le plan symbolique (sur 70 poursuites contre des écologistes radicaux recensées en 2019 par The Intercept, seules 18 l'invoquent, souvent pour des libérations d'animaux ou des encouragements au sabotage). En exagérant l'idée d'une menace terroriste, l'État a non seulement protégé l'industrie animalière, mais a également affaibli le militantisme environnemental et animalier en créant un environnement hostile à la gauche radicale.

Vers un nouvel élan militant ?

Au fil des décennies, l'ALF a incarné un activisme radical pour les droits des animaux, suscitant à la fois l'admiration et la controverse. La législation et la répression mise en place par l'appareil étatique américain, surtout à travers l'AETA, ont cherché à étouffer ses actions. L'ALF a effectivement ralenti ses actions : entre 2011 et 2021, celui-ci a revendiqué seulement 31 des 117 actions attribuées aux militants des droits animaliers. Malgré cela, le mouvement a sensibilisé le public à la question des droits animaliers, et a permis d'alimenter le débat quant à la libération des animaux. En 2022, selon l'institut de sondage YouGov, près de 46 % d'Américain·es jugent les lois contre la cruauté animale insuffisantes8. Le débat continue de s'étendre, notamment dans les milieux universitaires, où des ouvrages comme Zoopolis : une théorie politique des droits des animaux de Sue Donaldson et Will Kymlicka explorent l'octroi de la citoyenneté à certains animaux. Cet éveil témoigne d'une sensibilisation croissante, qui pourrait marquer une nouvelle ère pour la libération animalière.


[1] Peter Young, Animal Liberation Front : Complete US Diary of Actions, Warcry, 2021, p. 62.

[2] Peter Young, op. cit., p. 7.

[3] Peter Young, op. cit., p. 63.

[4] Chermak, Steven M., Joshua Freilich, Celinet Duran, et William S. Parkin. An Overview of Bombing and Arson Attacks by Environmental and Animal Rights Extremists in the United States, 1995-2010, Final Report to the Resilient Systems Division, Science and Technology Directorate, U.S. Department of Homeland Security. College Park, MD : START, 2013.

[5] Committee on Environment and Public Works, Eco-Terrorism Specifically Examining The Earth Liberation Front And The Animal Liberation Front, U.S. Governement Publishing Office, One Hundreth Ninth Congress (First Session), États-Unis, 2007. Traduction libre.

Ève Lynn Smollett est finissante en science politique à l'Université de Moncton.

Visuel : livre Animal Liberation Front : Complete US Diary of Actions, p. 48 et 26

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 15:42

Les limites de « l'entreprise citoyenne »

Thomas Collombat

Installée depuis 2018 au Québec, la multinationale française Décathlon ne propose pas que du matériel de course à pied, de camping ou de hockey. Elle vend aussi l'idée d'« entreprise citoyenne », engagée pour le développement durable et l'amélioration de la société. Une équipe de chercheur·euses français·es est allée tester cette idée sur le terrain et en révéler les limites.

Karel Yon, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), est un des membres de Citindus, l'équipe de recherche s'étant penchée sur le cas de Décathlon. Il est venu en 2024 présenter les résultats de ce projet dans le cadre d'un séminaire du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et nous relatons ici quelques-uns des constats qu'il a partagés.

Économie de la vertu

Il faut tout d'abord comprendre que Décathlon appartient à un empire industriel français, celui de la famille Mulliez (également propriétaire de la chaîne de supermarchés Auchan), ayant de fortes racines dans le catholicisme social. Ce contexte explique la tendance historique du groupe à une certaine forme de bienveillance sociale pouvant à l'occasion tourner au paternalisme à l'égard de ses employé·es. Quand cette tendance en rencontre une autre beaucoup plus récente, celle de la responsabilité sociale des entreprises ou encore de l'« économie de la vertu », elle débouche parfois sur des changements importants dans les entreprises du groupe. Dès le départ, Décathlon déclare ainsi que son mandat est de « démocratiser l'accès au sport » par l'offre de produits abordables. À partir du début des années 2000, Décathlon pose plusieurs gestes afin de se positionner comme « entreprise citoyenne » : adoption d'une charte sociale, lancement d'une fondation, création d'un service de développement durable et même d'un cabinet-conseil interne afin d'appuyer les initiatives des salarié·es allant dans le sens des valeurs de l'entreprise.

Dans les faits, l'implication des travailleur·euses de Décathlon est une composante majeure de la stratégie de l'entreprise. C'est là que la figure du « bon Décathlonien », l'employé·e modèle qui s'engage dans une multitude d'initiatives en dehors du cadre formel de son travail, mais toujours au nom de l'entreprise, a un impact direct sur les conditions de travail.

Engagement social ou travail gratuit ?

Sous couvert de volontariat, la stratégie d'entreprise citoyenne crée en fait des attentes chez la direction pour que les employé·es s'engagent de façon bénévole au-delà des obligations de leur contrat de travail. Ces attentes sont intériorisées au point où, comme en a témoigné une employée interviewée par l'équipe Citindus, la progression dans l'entreprise peut être bloquée pour quelqu'un·e qui ne fait « que son travail ». Ces exigences débouchent bien entendu sur des situations hautement problématiques. On parle ainsi d'une gratuitisation du travail au cours de laquelle les employé·es sont appelé·es à agir de façon bénévole, mais au bénéfice de la stratégie d'entreprise. Cet engagement est souvent obtenu en mobilisant les convictions personnelles des salarié·es, notamment leur attachement au sport et à sa démocratisation. La nature de ces activités les rapproche souvent du care et donc des fonctions sociales traditionnellement occupées par les femmes et historiquement dévalorisées sur le plan salarial au nom de la « vocation » des travailleuses à prendre soin de leur prochain. Il y a donc bien une grille d'analyse féministe à poser sur la stratégie d'« entreprise citoyenne » de Décathlon, qui repose sur le travail gratuit des activités de care, même si celles-ci diffèrent de celles plus souvent étudiées dans le domaine de l'éducation, de la santé ou des services sociaux.

Autre limite importante de ce « modèle » : son impact sur la représentation des salarié·es. Malgré son discours de responsabilité sociale, Décathlon n'est pas un environnement particulièrement propice à la vie syndicale. Dans les pays où une représentation salariale est obligatoire, comme en France, l'entreprise encourage certain·es employé·es à occuper les postes de représentant·es du personnel, mais en promouvant une conception de ce rôle comme un relai de la direction et de ses orientations plutôt que comme la voix indépendante des travailleur·euses face à leur employeur. Dans un autre pays où les chercheur·euses de Citindus ont investigué l'activité de Décathlon, le Mexique, la situation est encore pire. L'entreprise y a signé un « contrat de protection » pour installer un syndicat fantoche dans l'entreprise afin d'empêcher la création d'une authentique organisation indépendante et représentative des travailleur·euses. Cette pratique est malheureusement courante au Mexique et dénoncée depuis des années par le Bureau international du travail. La contradiction devient ici évidente : au discours de la responsabilité sociale et citoyenne se heurte le refus d'une organisation autonome et porteuse d'émancipation. S'il doit y avoir « citoyenneté », elle reste sous le contrôle étroit de l'employeur.

Mirages du développement durable

Toutefois, ce mouvement n'est pas sans connaître de résistance interne. Étonnamment, celle-ci s'enracine parfois dans les valeurs mêmes de l'entreprise. Des cadres convaincus par le discours de développement durable de Décathlon ont ainsi progressé au sein de ses structures pour finalement la quitter, car ils considéraient que l'entreprise n'allait pas assez loin dans son engagement social et environnemental. De façon similaire, des grèves de salarié·es de Décathlon déclenchées par la Confédération française démocratique du travail (CFDT, habituellement considérée comme plutôt modérée dans le champ syndical français) portaient un discours en phase avec les objectifs de l'entreprise citoyenne, mais en réclamant que les efforts faits en ce sens soient reconnus à leur juste valeur, notamment salariale.

Au final, les chercheur·euses de Citindus offrent un bilan relativement nuancé. Tout en gardant un sain scepticisme quant aux vertus de la responsabilité sociale des entreprises, ils et elles reconnaissent que dans un cas comme celui de Décathlon, des salarié·es peuvent s'engager de bonne foi dans des activités de développement durable (social comme environnemental) pilotées par leur entreprise et y trouver une forme de satisfaction. De même, le discours de l'entreprise citoyenne ne semble pas être qu'un écran de fumée. En effet, il a conduit à la mise en place de réels processus qui ont donné un certain poids aux enjeux de développement durable dans la structure décisionnelle de l'entreprise. Toutefois, dès qu'elle est questionnée de façon un peu plus fondamentale, cette logique révèle que les engagements envers le développement durable passeront toujours après la nécessité du profit. Cette hiérarchie s'observe bien au travers de l'étude. De la même façon que les « gourous » de la réorganisation du travail dans les années 1990 prétendaient changer l'entreprise capitaliste par l'empowerment des salarié·es, « l'entreprise citoyenne » ne modifie pas les logiques fondamentales de pouvoir dans les milieux de travail, et ne rend certainement pas caduques les luttes des salarié·es.

Photo : Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

Pour en savoir plus

Maxime Quijoux et Karel Yon, « Servir l'entreprise pour mieux défendre les salarié·es ? Les formes plurielles du syndicalisme d'entreprise dans une multinationale d'articles de sports », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 252, no2, 2024, p. 48-69.

Pierre Rouxel, « La managérialisation de la question sociale dans une multinationale de la distribution sportive », Les Mondes du travail, n° 30, 2023, p. 89-101.

Pierre Rouxel et Karel Yon, « Ce qu'une multinationale “citoyenne” fait aux citoyens. La managérialisation d'engagements salariés au Mexique », Cultures & Conflits, n° 130, 2023, p. 43-68.

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 14:18

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Marc Simard

Le 9 novembre 1965, New York est frappé par une panne électrique de 12 heures. Et… neuf mois plus tard, tadam, un baby-boom. Le 15 octobre 1976, Sainte-Luce-sur-Mer est frappé par une panne électrique de 12 heures. Et… tadam, le premier Conseil de la Culture du Québec vient au monde. Ce soir-là, (…)

Voir en ligne : Journal le Mouton Noir

21.09.2026 à 13:01

Quelles sont les revendications du patronat pour les élections ?

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À l'approche des élections provinciales au Québec, les politiciens ne sont pas les seuls à faire campagne : depuis quelques semaines, les entreprises publient leurs revendications à l'attention des partis politiques.…

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