21.09.2026 à 16:36
Feux en Californie : une recette bien humaine du désastre

Les mêmes flammes qui dévastent les maisons des puissants de Californie sont celles que l'État américain a allumées dans la destruction de Gaza. Un lien saisissant entre écocide et génocide, où la violence envers l'humain se conjugue à la violence envers la terre.
La Californie brûle. Le mardi 7 janvier 2025, le Palisades Fire érupte dans le quartier huppé de Pacific Palisades. Le même jour, deux autres incendies majeurs éclatent : l'Eaton Fire et le Hurst Fire. Le 9 janvier 2025, les pompiers californiens annoncent avoir épuisé les réserves d'eau. Le 10 janvier 2025, The New York Times déclare que les incendies de Palisades et Eaton font désormais partie des cinq feux les plus destructeurs de l'histoire de l'État. Le 11 janvier 2025, plus de 14 000 hectares de terrains ont brûlé, 150 000 personnes ont été évacuées, 11 ont été tuées, 13 sont portées disparues et, à l'heure où sont écrites ces lignes, les incendies ne sont toujours pas sous contrôle. Pourtant, face à cette apocalypse en cours, la scène médiatique semble plus préoccupée par les maisons de luxe englouties par les flammes que par les conséquences sociales, politiques et écologiques du désastre.
Les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont dignes des pires films catastrophes : des forêts rougeoyantes, des structures qui s'effondrent, des maisons engouffrées dans les flammes, la silhouette de pompiers ou de citoyen·nes, plongé·es dans le noir, la cendre qui voltige sous fond de la décadence financière que représente Los Angeles. Justice poétique ou simple ironie de l'histoire ?
Quand les plus vulnérables brûlent en premier
Dans cette guerre contre le feu, une main-d'œuvre invisible dans la narration dominante lutte dans des conditions extrêmes : les prisonnier·ères. Depuis 1915, la Californie fait appel aux détenu·es pour combattre les incendies, une pratique controversée qui semble se perpétuer malgré les critiques. Les prisonnier·ères, bien souvent payé·es à peine un dollar de l'heure, risquent leur vie pour éteindre les flammes. Un rapport de 2018 [1] a révélé que ces travailleur·euses étaient quatre fois plus susceptibles de se blesser que les professionnel·les. Le système carcéral californien s'illustre ainsi une fois de plus comme une machine d'exploitation, dans laquelle le corps des détenu·es devient une ressource sacrificielle pour la gestion des urgences.
Même lorsque ce sont les pompier·ères professionnel·les qui sont mobilisé·es, la réalité du financement et de la gestion de ces services reste nébuleuse. Karen Bass, la mairesse de Los Angeles, est critiquée pour avoir effectué des coupes budgétaires dans les services de lutte contre les incendies, au profit de la police. Si des annonces récentes suggèrent une augmentation des salaires pour les pompier·ères, l'indignation reste vive. Le vrai problème, c'est la manière dont l'État gère sa propre sécurité. Dans une Californie où l'industrie de la tech, les studios d'Hollywood et les résidences de luxe prospèrent, il est clair que les ressources publiques ne sont pas allouées en priorité pour protéger la vie des plus vulnérables et l'environnement californien.
L'impact des incendies ne se limite pas à la destruction de maisons ou d'espaces naturels. Les feux, à l'instar de ce que l'on observe dans de nombreuses crises environnementales, exacerbent les inégalités sociales. Les communautés marginalisées, souvent les plus pauvres et les plus exposées, sont les premières à être touchées. Les quartiers où vivent les minorités raciales, les familles immigrantes et les populations précaires se trouvent généralement dans les zones les plus vulnérables aux incendies, en raison de politiques foncières et de logement discriminatoires. Des compagnies d'assurance commencent déjà à annoncer qu'elles ne couvriront pas les pertes liées aux incendies. Et dans une scène d'horreur encore plus perverse, certains discours abjects tentent de faire porter la responsabilité des feux aux personnes sans-abri, comme si la violence des flammes était le résultat d'un quelconque choix personnel.
Le véritable coût de ces incendies va bien au-delà des chiffres liés à la reconstruction. Il s'agit de la dégradation de la qualité de vie des populations locales, de la contamination de l'eau, de la perte de terres agricoles cruciales et du risque de glissements de terrain. Historiquement, les peuples autochtones de Californie avaient une approche profondément respectueuse et intégrée de la gestion des feux. Loin d'être associé au désastre, le feu faisait partie de leur relation stable et durable avec la terre. Ces communautés utilisaient des feux contrôlés pour gérer les écosystèmes, prévenir les incendies incontrôlables, et favoriser la régénération des sols et de la végétation. Cette pratique, qui faisait partie d'une gestion holistique de l'environnement, a été systématiquement réprimée par les autorités coloniales, qui ont imposé des politiques d'extraction et de destruction des terres. Aujourd'hui, alors que les incendies ravagent à nouveau la Californie, ce sont ces mêmes terres ancestrales, déjà maltraitées par des siècles de colonisation, qui sont détruites. Les conditions climatiques extrêmes, produites et renforcées par les choix politiques et économiques des États-Unis, rendent ces évènements inévitables.
Du feu de Gaza à celui de Los Angeles : un retour de bâton tristement poétique
Difficile de ne pas voir un lien saisissant entre les incendies qui ravagent Los Angeles et le rôle des États-Unis dans le soutien financier, politique et militaire du génocide en Palestine. La scène est presque trop parfaite dans son ironie tragique : ces flammes qu'on a vues pendant plus d'un an dévorer des tentes de réfugié·es, dévorent avec la même intensité des maisons estimées à des millions de dollars, propriétés de célébrités ayant ouvertement soutenu l'injustifiable destruction de la population palestinienne.
Les États-Unis, ce pays qui verse des milliards de dollars en bombes sur Gaza, est aussi celui dont les terres brûlent aujourd'hui sous les effets d'une crise écologique dont ils sont lourdement responsables. Car un génocide, ce n'est pas seulement la destruction d'êtres humains, c'est aussi un écocide [2], un massacre de la nature et un pillage des ressources naturelles qui impacte toute l'humanité. Les bombes larguées sur Gaza ont non seulement dévasté la vie des Palestinien·nes, mais elles ont aussi un impact profond sur l'environnement, sur l'air, sur l'eau et sur la terre. Tout comme le déracinement systématique des oliviers, c'est une violence écologique et symbolique qui s'inscrit dans une logique de colonisation, où la terre, la nature et les racines sont utilisées comme armes pour maintenir l'occupation. La crise écologique mondiale, alimentée par des politiques impérialistes et des industries extractivistes, fait aujourd'hui face à une nouvelle forme de violence : les incendies ravageurs qui frappent le cœur même de l'Empire. Les flammes en Californie ne sont que l'extension d'un désastre global, où l'exploitation humaine et la dégradation écologique se croisent pour mener à une violence sans fin.
Que l'empire brûle
La Californie, tout comme les États-Unis, se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Un gouvernement obsédé par la militarisation et la répression ne peut que mener à un monde qui brûle. L'écocide, la militarisation et l'exploitation des ressources ne sont pas des concepts abstraits – ce sont des réalités qui se manifestent brutalement, ici et maintenant.
Les puissant·es de ce monde se croient-ils à l'abri, enfermé·es dans des bulles d'argent et d'isolement, à tel point que l'horreur commise ailleurs, dans les ruines de Gaza, ne viendrait jamais les rattraper chez eux ? Croient-ils vraiment que l'écocide continu, la militarisation, le pillage des ressources naturelles et l'exploitation systématique des plus pauvres d'entre nous peuvent se dérouler sans conséquences ? Comme si ces incendies n'étaient qu'une simple malchance, un événement sans rapport avec l'injustice mondiale et la crise climatique qu'ils ont contribué à nourrir. Ces feux n'épargneront ni leurs villes, ni leurs quartiers de luxe. Si la symbolique reste forte de voir le monde des puissant·es brûler, il nous reste à nous organiser afin qu'iels ne nous emportent pas dans les flammes. Car ce sont les plus opprimé·es, celles et ceux qui ont vu leur existence réduite à néant par ce système, qui seront à nouveau laissé·es dans les cendres. Il nous faut profiter de ce chaos, non pour repartir dans la même logique, mais pour imposer une réorganisation radicale. C'est dans les ruines du vieux monde qu'il nous faudra construire le nôtre.
[1] Vesoulis, A. (2018, 16 novembre) « Inmates Fighting California Wildfires Are More Likely to Get Hurt, Records Show ». Time.
[2] L'écocide désigne la destruction massive et délibérée de l'environnement naturel, souvent dans le but de réaliser des objectifs politiques, économiques ou militaires. Il s'agit d'un acte de dévastation écologique qui entraîne des dommages graves, irréversibles et à grande échelle sur les écosystèmes, la biodiversité, les sols, l'eau et l'air, affectant directement la santé et la survie des populations humaines et animales.
Illustration : Ramon Vitesse
21.09.2026 à 16:14
Pas de profit sur la maladie

Le 23 novembre dernier, la CSN réunissait plus de 4 000 personnes au Colisée Vidéotron de Trois-Rivières pour un réseau de la santé et des services sociaux vraiment public en opposition au sombre avenir que nous préparent le gouvernement et le privé. À bâbord ! est allé à la rencontre de Réjean Leclerc, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.
À bâbord ! : Qu'est-ce que la FSSS ? Comment se fait-il que la lutte au maintien d'un réseau de la santé et des services publics soit chapeautée par la CSN ? Est-ce un défi important de mobiliser l'ensemble des membres de la CSN sur un enjeu plus propre à la Fédération de la santé ?
Réjean Leclerc : La FSSS est l'une des 8 fédérations affiliées à la CSN. Nous représentons près de 145 000 membres sur les quelques 330 000 de la CSN. D'abord initiée par la FSSS, la lutte s'est déployée dans toute la CSN parce que nous avons décidé d'en faire une priorité en instance confédérale (toutes les fédérations de la CSN ainsi que les conseils fédéraux) et ce, compte tenu des enjeux tant au niveau des membres que de la population.
De manière générale, il y a toujours un défi à mobiliser les membres et ce, pour toutes sortes de raisons. Cela étant, la CSN n'hésite pas à mettre les moyens pour atteindre les objectifs fixés dans le cadre du mandat de priorisation voté en instance confédérale. Tous les membres de la CSN répondent présents. Il en va de la survie du modèle québécois de la santé et des services sociaux qui repose sur les valeurs de démocratie, de décentralisation, de déprivatisation, et d'action sur les déterminants de la santé. En plus de 100 ans d'histoire, la CSN ne craint pas de relever les défis de cette nature !
AB ! : En quoi le recours au privé en matière de santé et de services sociaux est-il responsable de la crise actuelle ?
R. L. : D'abord, les coûts explosent à cause du lien de dépendance du gouvernement face à des fournisseurs privés qui ne cherchent qu'à maximiser leur profit. On l'a notamment vu avec les agences de main d'œuvre indépendantes. D'ailleurs, en contexte d'austérité, pourquoi le gouvernement ne cherche-t-il pas à récupérer de l'argent payé en trop auprès des fournisseurs privés au lieu de couper dans le secteur public, fragilisant ainsi dangereusement ce dernier ? Ensuite, il ne revient pas au privé de déterminer l'organisation des services et des soins à la population. La qualité des services se détériore parce qu'elle est axée sur une logique de commercialisation de la maladie. Les ordres professionnels se plaignent d'ailleurs du peu de contrôle qu'ils ont sur ces fournisseurs au regard de la qualité des soins et des services. C'est une crise qui perdure, faut-il le rappeler !
AB ! : Dans le discours commun, la pratique en privé est vue comme une soupape à un réseau public qui en arrache. Vous prétendez le contraire. Comment expliquer ce renversement du discours ?
R. L. : Depuis aussi longtemps que je me souvienne, la FSSS et la CSN luttent toujours contre la privatisation des services publics. Nous sommes constant·es à ce chapitre et ce, depuis le début. C'est au Québec où le privé se développe le plus au Canada. Or, selon plusieurs études, le privé ne rend pas le réseau plus efficace. Les temps d'attente ne diminuent pas, et mettent à mal l'accessibilité pour le monde ordinaire. Prétendre que le privé agit en complémentarité avec le public est une espèce d'insulte intellectuelle. Le privé vient plutôt vampiriser les ressources financières et humaines du secteur public. Il n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.
Dans un moment de lucidité, s'il en est un, le ministre Dubé exprimait en novembre dernier vouloir sevrer le réseau de la santé du recours au privé. Nous sommes bien d'accord avec lui ! Malheureusement, on lui a certainement recommandé de se rétracter. Aussi bon communicateur puisse-t-il être, il est peu probable, de mon point de vue, qu'il se soit fourvoyé dans son commentaire initial. Je crois qu'il exprimait le fond de sa pensée avant de se rétracter publiquement.
AB ! : À votre avis et selon celui de vos membres, quels sont les trois principaux problèmes qui caractérisent la gestion du réseau public de la santé et des services sociaux ?
R. L. : Premièrement, les réformes néolibérales et centralisatrices qui se succèdent ont des effets délétères pour le réseau parce qu'elles ne reposent pas sur des données probantes, ni sur l'expérience de terrain du personnel. Ce faisant, le gouvernement se donne une fausse légitimité en ayant tous les pouvoirs à l'Assemblée nationale mais sans le vote populaire et majoritaire qui vient avec (ex. : 90 sièges pour la CAQ en 2022 avec seulement 41% des votes populaires). Autrement dit, ces réformes autoritaires se font sans débat, ni négociation avec les principaux concernés que sont la population et le personnel.n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.
Deuxièmement, nous identifions le manque de courage des gouvernements pour endiguer l'évasion fiscale et faire en sorte que la fiscalité favorise la juste contribution des mieux nantis (entreprises et individus) afin de réduire les inégalités sociales à travers un réseau de santé et services sociaux public, gratuit, accessible et universel. Le désengagement constant du gouvernement concernant le maintien du réseau public est aussi un problème. En effet, il laisse de plus en plus de place au privé (augmentation du financement de 52,6% au privé en 40 ans), avec les conséquences que l'on connait aujourd'hui.
AB ! : Quelles sont les principales solutions mises de l'avant dans votre campagne ?
R. L. : Nos revendications sont les suivantes : mettre fin à l'exode des médecins vers le secteur privé, cesser d'octroyer des permis de cliniques privées à but lucratif et décréter un moratoire sur tous les projets de privatisation du travail et des tâches effectuées par le personnel du réseau public.
Nous nous en remettons aux solutions énoncées par l'IRIS dans leur publication Remèdes pour révolutionner le système de santé au Québec, et qui consistent en six éléments. Créer 400 pôles sociaux pour le contact entre le réseau et la population est le premier. Puis, viser une répartition 50-50 pour les dépenses en santé et en services sociaux (50 % préventif et 50 % curatif). Doubler urgemment les investissements dans quatre domaines prioritaires que sont la santé mentale, la santé publique, les services à domicile, ainsi que le secteur communautaire. On souhaiterait aussi ajouter 100 000 personnes aux effectifs du réseau public. Il va de soi que pour nous, il faut déprivatiser les services de santé et les services sociaux car il est inacceptable de faire des profits sur la maladie. Finalement, il nous semble intéressant de démédicaliser le réseau notamment en salariant les médecins et en réduisant leur rémunération.
AB ! : Quelles sont les suites de cette mobilisation ? Peut-on imaginer une grève pour la santé ?
R. L. : Compte tenu du privé qui vampirise les ressources, encouragé par un ministre de la Santé et une PDG de Santé Québec pro-privatisation, l'amélioration du réseau public passe par de meilleures solutions fiscales pour une meilleure justice sociale. On ne peut plus tolérer l'attitude gouvernementale complaisante face à l'échappement fiscal alors que certain·es de nos concitoyen·nes meurent dans nos rues, faute de soins et de services. Le droit en santé n'étant pas pleinement affirmé, les gouvernements poursuivront leur austérité à l'égard du plus important poste budgétaire au Québec. Le régime parlementaire actuel centralise trop le pouvoir dans les mains de bien peu de personnes qui nous imposent leur vision néolibérale, générant ainsi de plus en plus d'injustices. Forte de ce constat, parions que la mobilisation citoyenne prendra de l'ampleur dans un horizon plus ou moins rapproché. Mais est-ce que cela va converger jusqu'à une grève pour sauvegarder le réseau public ? L'avenir nous le dira bien assez tôt.
21.09.2026 à 16:07
Petit éloge de la bravoure

Le courage ne se trouve pas seulement dans les coups d'éclat au téléjournal du soir. Il s'incarne aussi dans les petits gestes de droiture du quotidien à l'abri des regards.
Dans son récent essai, Les engagements ordinaires – Lutter de mères en filles, l'autrice Mélikah Abdelmoumen rend hommage aux combattantes qui travaillent loin des projecteurs, ces femmes ignorées des manuels d'histoire : « Dans l'ombre des grandes figures de proue du militantisme, il y a une foule de nobodies œuvrant sur le terrain, des gens ordinaires pour qui prendre la parole dans l'espace public ne fait même pas partie du champ des possibles (tout le monde n'a pas accès à une tribune). Plus encore, pour cette majorité silencieuse, ce ne sont généralement pas les grands principes et les grandes idées qui ont propulsé l'engagement, mais quelque chose de beaucoup plus terre à terre » (p. 18).
Une perspective faisant écho à celle de rosalind hampton et Désirée Rochat [1] dans un récent texte portant sur le leadership des femmes noires à Montréal : « Les définitions étroites de l'activisme, du leadership et de la politique tendent à négliger l'organisation sociale et politique quotidienne des femmes et à délimiter la sphère politique présumée. Les féministes noires ont remis en question les constructions patriarcales de l'activisme et du leadership, qui privilégient notamment la confrontation directe avec les autorités, les porte-paroles masculins charismatiques et très en vue, et l'engagement politique par le biais d'institutions reconnues et validées par l'État » (p. 150, traduction libre).
Quand on parle de la bravoure et d'engagement politique, ce sont les coups d'éclat, les manifestations, les casseroles et les prises de parole assumées dans les médias qui sont généralement reconnues et célébrées. Personne ne parle du courage du quotidien, celui de personnes qui peinent à mettre un pas devant l'autre. Ces personnes qui tentent de passer au travers de chaque journée, chaque heure, chaque minute sans que quiconque ne vienne les ovationner.
Médailler les mères
J'ai toujours eu un sentiment ambivalent face aux médailles de bravoure que plusieurs États et gouvernements décernent pour ces individus qui osent se mettre à risque pour le bien commun. Or, dans une situation de danger absolu, il a été maintes fois démontré qu'on ne contrôle pas sa réaction instinctive. Il ne s'agit pas d'une question de volonté, mais plutôt de survie. Fight, flight or freeze. Combien de victimes de violences sexuelles s'en veulent d'avoir figé alors que c'est ce qui se produit dans la majorité des cas d'agressions sexuelles ?
Dans son essai La puissance des mères, la politologue et militante écologiste, féministe et antiraciste franco-marocaine Fatima Ouassak propose de concevoir les mères d'enfants des quartiers populaires comme des actrices politiques révolutionnaires. Elle qui dénonce le processus de « désenfantisation [2] » que subissent les enfants racisés, elle nous rappelle que la parentalité – et en l'occurrence ici, la maternité – est une forme d'engagement politique en bonne et due forme face à une société oppressante envers la prunelle de leurs yeux.
Espaces sécuritaires et espaces de courage
Chaque fois que j'enseigne, je dis à mes étudiant·es de manière très sincère que je ne crois pas aux espaces dits sécuritaires. Ma longue expérience au sein des mouvements sociaux m'a appris à la dure que les rapports de pouvoir et la violence existent même dans les espaces les plus « progressistes ». Parler d'espaces sécuritaires est même souvent pris à la blague pour plusieurs militantes de longue date qui n'auront aucune gêne à dire que les espaces les plus oppressants psychologiquement étaient des espaces qui affirmaient être sécuritaires [3]. Très souvent, je fais lire en début de session ce billet de blogue [4] d'Élise Ahenkorah intitulé « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) » dans lequel elle déplore également le concept d'espaces de courage. Un espace de courage place la responsabilité sur les personnes marginalisées de faire preuve de courage en partageant des expériences intimes, douloureuses et personnelles pour éduquer autrui sans prendre en compte à quel point il peut être difficile et insécurisant de faire preuve d'une telle vulnérabilité. Elle affirme que le simple fait d'exister en tant que femme noire et queer est la forme de courage la plus absolue. Ahenkorah parle plutôt de mettre en place des espaces d'imputabilité faisant écho au concept de safer space. On peut « tendre vers » mais croire que l'on est à l'abri d'exercer de la violence et de reproduire des rapports de domination, des abus de pouvoir, de la domination et de la violence parce que nous serions « du bon côté de l'histoire » est naïf voire malhonnête.
Le courage de l'humilité
Mes expériences au sein du milieu communautaire et institutionnel à titre de travailleuse sociale et d'intervenante m'ont appris une chose précieuse : l'humilité par rapport à ce que l'on pense savoir. Trop souvent, ce que les gens qualifient « d'intégrité politique » relève plutôt de l'arrogance intellectuelle. Avoir travaillé avec autant de personnes avec des parcours et des expériences de vie variées et multiples m'a appris à me décentrer de mes propres convictions pour voir l'autre, avec une véritable curiosité. En sciences sociales et en matière d'équité, il n'y a rien de plus dangereux qu'une rigidité dans nos convictions, surtout lorsque l'on ne vit pas soi-même les oppressions que nous sommes en train d'aborder. L'humilité n'est pas à confondre avec la modestie que l'on prescrit souvent aux femmes. L'humilité peut être vertueuse, gracieuse et assumée tout à la fois. Un mélange d'équilibre entre un amour-propre et une ouverture à apprendre. Il n'est pas suffisant de lire des livres sur des enjeux d'équité ou d'enseigner sur ces thématiques. Le savoir expérientiel (le nôtre et celui des autres) est ce qui permet de développer cette posture d'humilité.
À la fin décembre 2024, j'ai été invitée pour ouvrir la 75e édition du Parlement jeunesse du Québec à titre de lieutenante-gouverneure. Mon discours a tourné autour du pouvoir du langage, de la parole et des mots pour promouvoir des valeurs telles que le respect, la dignité, la liberté et la justice. Dès les premières minutes de mon allocution, je me suis surprise moi-même en ayant les larmes aux yeux au moment où je remerciais les jeunes pour leur soutien et leur solidarité. Je le dis et je pense : la seule et unique raison pour laquelle j'existe dans cette province est grâce à la jeunesse québécoise. Iels ont été celles et ceux qui ont amplifié ma voix et qui m'ont ouvert des portes. Iels ont permis que mon travail et mes prises de parole des vingt dernières années ne soient pas effacées à l'instar de nombreuses femmes noires dans l'histoire du Québec. Tout vient à point à qui sait atteindre et j'ai confiance en cette génération, celle qui sera bientôt aux commandes et avec laquelle je marche. Après mon allocution, la première ministre de la simulation et première femme noire à occuper ce rôle en 75 ans du Parlement jeunesse, Attou Mamat, a livré un discours poignant sur le courage dans la vulnérabilité. La capacité à se remettre en question, à confronter nos idées à celles des autres. En écoutant ses mots, ma gêne d'avoir eu les larmes aux yeux s'est dissipée. Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence.
[1] hampton, rosalind, & Rochat, D. (2019). « To Commit and to Lead : Black Women Organizing across Communities in Montreal ». Dans T. Kitossa, E. S. Lawson, & P. S. S. Howard (Éds.), African Canadian Leadership : Continuity, Transition, and Transformation (p. 149-169). University of Toronto Press.
[2] L'autrice utilise ce terme, à l'instar du concept d'adultification, pour parler du fait que la société et ses institutions retirent souvent le droit à l'innocence aux enfants racisés.
[3] Almeida, J., & Lopez, M. (2022). « Milieux de travail féministes : « safe space » pour les femmes noires ? » Dans C. Kuptsch & É. Charest (Éds.), Le futur de la diversité (p. 189-204). Presses de l'Université du Québec/International Labour Organization.
[4] Ahenkorah, E. (2020, septembre 21). « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) ». Medium. En ligne : medium.com/@elise.k.ahen/safe-and-brave-spaces-dont-work-and-what-you-can-do-instead-f265aa339aff
Photo : wwwuppertal (CC BY 2.0)
21.09.2026 à 16:00
Dossier noir de l'assurance-chômage 2024-2025
Le 29 octobre dernier avait lieu le lancement du Dossier noir de l'assurance-chômage 2024-2025, organisé par le Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE). Quels sont les principaux faits saillants de ce dossier ? Entrevue avec Roxane Bélisle, co-coordonnatrice du Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.
À bâbord ! : Pouvez-vous nous présenter les origines et la mission du MASSE ?
Roxane Bélisle : Le MASSE c'est un regroupement national qui rassemble 17 organismes de défense des droits des chômeurs et des chômeuses au Québec et au Nouveau-Brunswick. On a fêté cette année les 25 ans du regroupement ! C'est donc depuis 1999, après une série de réformes dévastatrices pour le régime d'assurance-chômage, que le MASSE et ses groupes membres luttent pour la mise en place d'un régime d'assurance-chômage accessible, juste, universel et non discriminatoire. On a d'ailleurs choisi de continuer d'appeler ça de l'assurance-chômage, plutôt que d'utiliser le terme assurance-emploi, dont l'utilisation marque la transformation idéologique d'un régime de protection sociale vers un système de régulation de la main-d'œuvre.
AB ! : Quelle a été votre démarche et votre méthode pour rédiger ce dossier ?
R. B. : Pour rédiger le dossier, on a commencé par sonder nos groupes membres, qui sont sur le terrain et font face, toutes les semaines, à des histoires d'horreur. Quels sont les principaux problèmes rencontrés par les chômeurs et les chômeuses ? Qu'est-ce qui, dans la loi ou dans le traitement de leurs dossiers, les empêche d'avoir accès à l'assurance-chômage ? À quels préjugés ou à quelles formes de discriminations sont-ils et elles confronté·es ? On a recueilli plusieurs témoignages, puis on les a triés par thématiques et on les a anonymisés.
Ce qui se dégage de ces témoignages, c'est un programme d'assurance-chômage obsolète qui n'arrive pas à jouer convenablement son rôle de protection sociale en cas de perte d'emploi et une interface de service qui ne peut pas répondre adéquatement aux requêtes des prestataires. Au contraire, ce sont trop souvent les personnes les plus vulnérables qui sont laissées de côté par le régime et le programme contribue davantage à creuser les inégalités sociales qu'à les atténuer.
AB ! : Quelle a été votre démarche et votre méthode pour rédiger ce dossier ?
R. B. : Pour rédiger le dossier, on a commencé par sonder nos groupes membres, qui sont sur le terrain et font face, toutes les semaines, à des histoires d'horreur. Quels sont les principaux problèmes rencontrés par les chômeurs et les chômeuses ? Qu'est-ce qui, dans la loi ou dans le traitement de leurs dossiers, les empêche d'avoir accès à l'assurance-chômage ? À quels préjugés ou à quelles formes de discriminations sont-ils et elles confronté·es ? On a recueilli plusieurs témoignages, puis on les a triés par thématiques et on les a anonymisés.
Ce qui se dégage de ces témoignages, c'est un programme d'assurance-chômage obsolète qui n'arrive pas à jouer convenablement son rôle de protection sociale en cas de perte d'emploi et une interface de service qui ne peut pas répondre adéquatement aux requêtes des prestataires. Au contraire, ce sont trop souvent les personnes les plus vulnérables qui sont laissées de côté par le régime et le programme contribue davantage à creuser les inégalités sociales qu'à les atténuer.
AB ! : Ce dossier noir de l'assurance-chômage conclut aussi qu'en 2025, l'assurance-chômage est encore sexiste. En quoi exactement et comment y remédier ?
R. B. : Avant 1996, l'admissibilité à l'assurance-chômage se basait sur le nombre de semaines travaillées. Il fallait avoir entre 12 et 20 semaines pour se qualifier, autrement dit, entre 180 et 300 heures de travail. Actuellement, l'admissibilité se base sur le nombre d'heures travaillées et le taux de chômage de votre région.
À première vue, l'admissibilité basée sur les heures travaillées semble neutre, elle s'applique autant aux hommes qu'aux femmes. Toutefois, pour les personnes travaillant à temps partiel, obtenir le nombre d'heures exigées est beaucoup plus long qu'avant et parfois même impossible. Or, environ 75 % des personnes travaillant à temps partiel sont des femmes. La principale raison évoquée par ces femmes pour travailler à temps partiel est qu'elles s'occupent de leurs enfants : ce n'est pas une simple question de préférence.
Ce qu'on constate, c'est que selon la méthode de calcul des prestations actuelle, pour le même effort de travail, le même niveau de cotisations et une même situation de chômage, les femmes sont moins souvent admissibles aux prestations et, quand elles le sont, elles reçoivent des montants moins élevés et pendant moins longtemps.
Au-delà de la question du temps partiel, il y a aussi celle des congés parentaux. À la suite de leur congé de maternité, la plupart des femmes n'auront pas droit aux prestations régulières d'assurance-chômage si elles perdent leur emploi pendant, ou peu de temps, après leur congé. À première vue, encore une fois, ces règles de l'assurance-chômage paraissent neutres : ce sont les mêmes pour tout le monde. Ce sont toutefois en très grande majorité les femmes qui s'absentent du travail après la naissance d'un enfant. Au Québec, les mères prennent en moyenne 45,2 semaines de prestations du RQAP, comparativement à 6,7 semaines en moyenne pour les pères. Ces derniers, s'ils se retrouvent sans emploi, seront donc admissibles au chômage, loin d'avoir plafonné le maximum de 50 semaines.
Pour les travailleuses de l'industrie saisonnière, s'absenter du travail en raison d'une grossesse peut avoir de lourdes conséquences financières. Certaines femmes doivent prévoir leur grossesse en fonction des saisons pour ne pas perdre leurs prestations régulières, ce qui est préoccupant.
AB ! : Quand on pense à l'assurance-chômage, on pense à de longs délais de traitement. Est-ce encore le cas ? Comment cela s'incarne dans la réalité des personnes en situation de chômage ?
R. B. : Les chômeurs et les chômeuses sont en effet encore confronté·es à d'importants délais dans le traitement de leurs demandes. Il suffit parfois d'un petit détail qui sorte de l'ordinaire, d'une erreur dans le dossier, ou parfois d'aucune raison apparente, pour qu'une demande d'assurance-chômage soit mise sur la glace et prenne plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant d'être traitée. Pendant l'attente, ce sont des prestataires qui se retrouvent sans aucun revenu, avec des factures qui continuent toutefois de s'accumuler.
Au MASSE, on considère que les délais de traitement à l'assurance-chômage ne sont pas un simple accroc chez Service Canada, ou uniquement un enjeu de service ou de bureaucratie, mais plutôt un symptôme criant des défaillances du système. La Loi sur l'assurance-emploi est excessivement compliquée. On croit qu'une simplification de la loi et des conditions d'admissibilité au régime pourrait régler une panoplie de problèmes, autant au niveau de la discrimination que des délais de traitement. Plutôt que d'ajouter des exceptions et de complexifier le régime encore davantage, nous proposons de le simplifier en établissant un critère d'admissibilité unique à 350h.
AB ! : Selon vous, la loi de l'assurance-chômage est-elle discriminatoire ? Quels témoignages avez-vous recueillis en ce sens ?
R. B. : Le MASSE dénonce depuis sa création le caractère discriminatoire de la Loi sur l'assurance-emploi. Les témoignages du Dossier noir font état de discrimination envers les femmes, mais aussi envers toutes les personnes qui occupent des emplois précaires, à temps partiel, à contrat ou saisonniers. Ce sont souvent des personnes immigrantes, racisées, vulnérables, étudiantes ou âgées qui occupent ces emplois et qui n'arrivent pas à avoir droit à une protection en cas de chômage. Ironiquement, ce sont les personnes qui en auraient le plus besoin qui sont privées de la protection sociale offerte par le régime.
La question de l'assurance-chômage est particulièrement problématique dans les régions dont l'économie repose sur l'industrie saisonnière. Plusieurs travailleurs et travailleuses de ces régions dépendent de l'assurance-chômage pour passer au travers de la basse saison. Le régime n'est pourtant pas adapté à cette réalité. Le nombre de semaines de prestation auxquelles ils et elles ont droit dépend du taux de chômage régional et ils et elles sont à risque de se retrouver chaque année dans le « trou noir » de l'assurance-chômage, une période durant laquelle ils et elles n'ont droit à aucune prestation alors que la saison de travail n'a pas encore recommencé.
AB ! : Comment votre dossier a-t-il été reçu par les médias, par vos membres, par le politique ?
R. B. : L'assurance-chômage, ce n'est pas toujours un sujet « à la mode », autant pour la classe politique que pour les médias traditionnels. Depuis la pandémie, on parle davantage de pénurie de main-d'œuvre ou de travailleur·euses temporaires et c'est parfois difficile de faire entendre nos revendications. Pourtant, que le taux de chômage soit élevé ou qu'il soit bas, le caractère discriminatoire de la Loi sur l'assurance-emploi reste le même. Les situations vécues par les chômeurs et les chômeuses doivent être dénoncées, même en temps de pénurie de main-d'œuvre et même si les élu·es refusent d'en parler.
Illustrations : MASSE
21.09.2026 à 15:52
Animal Liberation Front : la clef de voûte du Green Scare aux États-Unis

Au début des années 1990, le Animal Liberation Front devient un acteur majeur dans la lutte pour les droits des animaux aux États-Unis. Par ses actions de sabotage et de libération d'animaux captifs, le mouvement catalyse le « Green Scare », une série de mesures visant à marginaliser l'extrême gauche.
Apparu dans les années 1970 en Angleterre, le Animal Liberation Front (ALF) incarne un militantisme radical pour la libération animalière en cherchant à affaiblir tous ceux qui participent à l'exploitation des animaux. Gagnant en popularité aux États-Unis dès la fin des années 1970, le mouvement s'impose alors comme une des forces d'extrême gauche les plus polarisantes de la cause des droits animaliers.
Racines et vision philosophique
Les racines de l'ALF remontent au XIXe siècle, avec la fondation de la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals (1824) en Grande-Bretagne et de la American Society for the Prevention of Cruelty to Animals (1867) aux États-Unis, deux organisations pionnières pour l'avènement de lois contre la cruauté animalière. Des mouvements plus radicaux naissent dans le contexte britannique. Le Hunt Saboteur Association (1962) et Bands of Mercy (1973), par exemple, font la promotion de la direct action comme tactique de lutte pour les droits animaliers. Influencé par une volonté d'adopter des tactiques radicales et par l'ouvrage philosophique précurseur Animal Liberation de Peter Singer (1975), Ronnie Lee (ancien membre du Hunt Saboteur Association) fonde l'ALF en Grande-Bretagne en 1976. L'ALF gagnera en popularité en Amérique de Nord dès 1977, avant de s'y établir en 1979.
L'AFL est essentiellement un mouvement anarchique mondial consacré à la libération animalière. Sa principale tactique est de causer des désagréments et des dommages économiques aux personnes et aux entreprises qui participent à l'exploitation des animaux, tout en démontrant le caractère violent de la société industrielle actuelle. La stratégie de l'ALF repose sur quatre éléments : (1) libérer les animaux de la violence et de la misère, (2) infliger des dommages auprès des entreprises et des individus qui profitent de la souffrance et de l'exploitation animalière, (3) jeter la lumière sur les cruautés dissimulées contre les animaux par le moyen d'actions non violentes, et (4) prendre toutes les précautions nécessaires afin d'éviter de faire mal à des animaux ou des individus. Selon l'ALF, les militants anarchistes seraient moralement obligés d'agir, puisque les animaux n'ont pas les moyens de se défendre. Enfin, il s'agit d'un front composé de membres autonomes et anonymes, unis par la cause, pouvant agir au nom de l'ALF à n'importe quel moment.
L'activisme radical de l'ALF
Entre 1990 et 2010, l'ALF est devenu l'un des mouvements de défense des droits animaliers les plus célèbres et controversés aux États-Unis. Le FBI estime qu'entre 1990 et 2004, l'ALF et le Earth Liberation Front (ELF), un mouvement d'activisme environnemental d'extrême gauche, auraient mené entre 1 200 et 1 400 actes qualifiés d'« écoterroristes ». Selon le FBI, près de 600 actes criminels auraient causé environ 40 millions de dollars en dommages entre 1996 et 2002. Les actions allaient de la libération d'animaux (telle la libération de 10 000 visons du Arritola Mink Ranch en Oregon le 30 mai 1997 [1]), à la destruction totale d'entreprises (on peut citer l'incendie d'un abattoir de chevaux à Redmond, Oregon, le 21 juillet 1997, qui a engendré près d'un milliard de dollars de dommages et a causé la fermeture définitive de l'abattoir [2]), en passant par la publication de dossiers de laboratoires (telle la publication de dossiers faisant étant de sévices envers des primates dans un laboratoire de l'Université de Pennsylvanie en 1984, qui a engendré sa fermeture [3]). Entre 1995 et 2010, 239 actes criminels et attentats à la bombe ont été attribués à l'ALF et l'ELF, dont 108 spécifiquement à l'ALF [4]. Les cibles incluaient des institutions gouvernementales, tels que des postes de gardes forestiers et des services de police, des entreprises privées de conditionnement de viande, des fermes, des stations de ski, et même le bombardement d'une douzaine de laboratoires de recherches en 2001 afin de libérer une centaine d'animaux au Centre médical de l'Université de New York.
Green Scare et musèlement de l'extrême gauche
L'ALF a rapidement été dépeint par le gouvernement américain comme une menace intérieure sérieuse. L'intensification de ses actions dans les années 2000, combinées au contexte post 11 septembre, a engendré le Green Scare (expression rappelant le Red Scare des années 1950). En 2002, le FBI place la lutte contre l'écoterrorisme dans ses priorités absolues dépassant même les suprémacistes blancs et les regroupements anti-avortement.
Le USA Patriot Act, promulgué en 2001, va définir le terrorisme comme « l'utilisation illégale […] de la violence pour contraindre le gouvernement ou la population civile dans le cadre d'un objectif politique et social » [5]. Très vite, les actions de l'ALF vont se retrouver dans le collimateur de l'État américain. Cette priorisation envers l'ALF soulève pourtant des questions. Entre 2002 et 2018, près de 80 % des meurtres reliés à l'extrémisme aux États-Unis sont reliés à des idéologies d'extrême droite, et moins de 3 % à des idéologies d'extrême gauche. Aucun de ces meurtres n'émanaient de l'ALF, ce dernier n'ayant jamais tué ou blessé d'individus. Le choix de cibler l'ALF reflète donc une redéfinition stratégique de la notion de violence par l'État américain et de criminalisation des mouvements sociaux.
Adopté en 2006, le Animal Entreprise Terrorism Act (AETA) vise alors à caractériser des actions souvent non violentes, comme la libération d'animaux, comme étant « terroristes » et permet de poursuivre les activistes qui nuisent aux entreprises commerciales ou universitaires. Sous l'AETA, toute infraction causant plus de 10 000 $ en dommages corporels ou économiques devient passible de deux ans d'emprisonnement, et jusqu'à 20 ans si les pertes dépassent d'un million de dollars ou causent des blessures graves. Cette loi, bien que rarement appliquée agit surtout sur le plan symbolique (sur 70 poursuites contre des écologistes radicaux recensées en 2019 par The Intercept, seules 18 l'invoquent, souvent pour des libérations d'animaux ou des encouragements au sabotage). En exagérant l'idée d'une menace terroriste, l'État a non seulement protégé l'industrie animalière, mais a également affaibli le militantisme environnemental et animalier en créant un environnement hostile à la gauche radicale.
Vers un nouvel élan militant ?
Au fil des décennies, l'ALF a incarné un activisme radical pour les droits des animaux, suscitant à la fois l'admiration et la controverse. La législation et la répression mise en place par l'appareil étatique américain, surtout à travers l'AETA, ont cherché à étouffer ses actions. L'ALF a effectivement ralenti ses actions : entre 2011 et 2021, celui-ci a revendiqué seulement 31 des 117 actions attribuées aux militants des droits animaliers. Malgré cela, le mouvement a sensibilisé le public à la question des droits animaliers, et a permis d'alimenter le débat quant à la libération des animaux. En 2022, selon l'institut de sondage YouGov, près de 46 % d'Américain·es jugent les lois contre la cruauté animale insuffisantes8. Le débat continue de s'étendre, notamment dans les milieux universitaires, où des ouvrages comme Zoopolis : une théorie politique des droits des animaux de Sue Donaldson et Will Kymlicka explorent l'octroi de la citoyenneté à certains animaux. Cet éveil témoigne d'une sensibilisation croissante, qui pourrait marquer une nouvelle ère pour la libération animalière.
[1] Peter Young, Animal Liberation Front : Complete US Diary of Actions, Warcry, 2021, p. 62.
[2] Peter Young, op. cit., p. 7.
[3] Peter Young, op. cit., p. 63.
[4] Chermak, Steven M., Joshua Freilich, Celinet Duran, et William S. Parkin. An Overview of Bombing and Arson Attacks by Environmental and Animal Rights Extremists in the United States, 1995-2010, Final Report to the Resilient Systems Division, Science and Technology Directorate, U.S. Department of Homeland Security. College Park, MD : START, 2013.
[5] Committee on Environment and Public Works, Eco-Terrorism Specifically Examining The Earth Liberation Front And The Animal Liberation Front, U.S. Governement Publishing Office, One Hundreth Ninth Congress (First Session), États-Unis, 2007. Traduction libre.
Ève Lynn Smollett est finissante en science politique à l'Université de Moncton.
Visuel : livre Animal Liberation Front : Complete US Diary of Actions, p. 48 et 26
21.09.2026 à 15:42
Les limites de « l'entreprise citoyenne »

Installée depuis 2018 au Québec, la multinationale française Décathlon ne propose pas que du matériel de course à pied, de camping ou de hockey. Elle vend aussi l'idée d'« entreprise citoyenne », engagée pour le développement durable et l'amélioration de la société. Une équipe de chercheur·euses français·es est allée tester cette idée sur le terrain et en révéler les limites.
Karel Yon, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), est un des membres de Citindus, l'équipe de recherche s'étant penchée sur le cas de Décathlon. Il est venu en 2024 présenter les résultats de ce projet dans le cadre d'un séminaire du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et nous relatons ici quelques-uns des constats qu'il a partagés.
Économie de la vertu
Il faut tout d'abord comprendre que Décathlon appartient à un empire industriel français, celui de la famille Mulliez (également propriétaire de la chaîne de supermarchés Auchan), ayant de fortes racines dans le catholicisme social. Ce contexte explique la tendance historique du groupe à une certaine forme de bienveillance sociale pouvant à l'occasion tourner au paternalisme à l'égard de ses employé·es. Quand cette tendance en rencontre une autre beaucoup plus récente, celle de la responsabilité sociale des entreprises ou encore de l'« économie de la vertu », elle débouche parfois sur des changements importants dans les entreprises du groupe. Dès le départ, Décathlon déclare ainsi que son mandat est de « démocratiser l'accès au sport » par l'offre de produits abordables. À partir du début des années 2000, Décathlon pose plusieurs gestes afin de se positionner comme « entreprise citoyenne » : adoption d'une charte sociale, lancement d'une fondation, création d'un service de développement durable et même d'un cabinet-conseil interne afin d'appuyer les initiatives des salarié·es allant dans le sens des valeurs de l'entreprise.
Dans les faits, l'implication des travailleur·euses de Décathlon est une composante majeure de la stratégie de l'entreprise. C'est là que la figure du « bon Décathlonien », l'employé·e modèle qui s'engage dans une multitude d'initiatives en dehors du cadre formel de son travail, mais toujours au nom de l'entreprise, a un impact direct sur les conditions de travail.
Engagement social ou travail gratuit ?
Sous couvert de volontariat, la stratégie d'entreprise citoyenne crée en fait des attentes chez la direction pour que les employé·es s'engagent de façon bénévole au-delà des obligations de leur contrat de travail. Ces attentes sont intériorisées au point où, comme en a témoigné une employée interviewée par l'équipe Citindus, la progression dans l'entreprise peut être bloquée pour quelqu'un·e qui ne fait « que son travail ». Ces exigences débouchent bien entendu sur des situations hautement problématiques. On parle ainsi d'une gratuitisation du travail au cours de laquelle les employé·es sont appelé·es à agir de façon bénévole, mais au bénéfice de la stratégie d'entreprise. Cet engagement est souvent obtenu en mobilisant les convictions personnelles des salarié·es, notamment leur attachement au sport et à sa démocratisation. La nature de ces activités les rapproche souvent du care et donc des fonctions sociales traditionnellement occupées par les femmes et historiquement dévalorisées sur le plan salarial au nom de la « vocation » des travailleuses à prendre soin de leur prochain. Il y a donc bien une grille d'analyse féministe à poser sur la stratégie d'« entreprise citoyenne » de Décathlon, qui repose sur le travail gratuit des activités de care, même si celles-ci diffèrent de celles plus souvent étudiées dans le domaine de l'éducation, de la santé ou des services sociaux.
Autre limite importante de ce « modèle » : son impact sur la représentation des salarié·es. Malgré son discours de responsabilité sociale, Décathlon n'est pas un environnement particulièrement propice à la vie syndicale. Dans les pays où une représentation salariale est obligatoire, comme en France, l'entreprise encourage certain·es employé·es à occuper les postes de représentant·es du personnel, mais en promouvant une conception de ce rôle comme un relai de la direction et de ses orientations plutôt que comme la voix indépendante des travailleur·euses face à leur employeur. Dans un autre pays où les chercheur·euses de Citindus ont investigué l'activité de Décathlon, le Mexique, la situation est encore pire. L'entreprise y a signé un « contrat de protection » pour installer un syndicat fantoche dans l'entreprise afin d'empêcher la création d'une authentique organisation indépendante et représentative des travailleur·euses. Cette pratique est malheureusement courante au Mexique et dénoncée depuis des années par le Bureau international du travail. La contradiction devient ici évidente : au discours de la responsabilité sociale et citoyenne se heurte le refus d'une organisation autonome et porteuse d'émancipation. S'il doit y avoir « citoyenneté », elle reste sous le contrôle étroit de l'employeur.
Mirages du développement durable
Toutefois, ce mouvement n'est pas sans connaître de résistance interne. Étonnamment, celle-ci s'enracine parfois dans les valeurs mêmes de l'entreprise. Des cadres convaincus par le discours de développement durable de Décathlon ont ainsi progressé au sein de ses structures pour finalement la quitter, car ils considéraient que l'entreprise n'allait pas assez loin dans son engagement social et environnemental. De façon similaire, des grèves de salarié·es de Décathlon déclenchées par la Confédération française démocratique du travail (CFDT, habituellement considérée comme plutôt modérée dans le champ syndical français) portaient un discours en phase avec les objectifs de l'entreprise citoyenne, mais en réclamant que les efforts faits en ce sens soient reconnus à leur juste valeur, notamment salariale.
Au final, les chercheur·euses de Citindus offrent un bilan relativement nuancé. Tout en gardant un sain scepticisme quant aux vertus de la responsabilité sociale des entreprises, ils et elles reconnaissent que dans un cas comme celui de Décathlon, des salarié·es peuvent s'engager de bonne foi dans des activités de développement durable (social comme environnemental) pilotées par leur entreprise et y trouver une forme de satisfaction. De même, le discours de l'entreprise citoyenne ne semble pas être qu'un écran de fumée. En effet, il a conduit à la mise en place de réels processus qui ont donné un certain poids aux enjeux de développement durable dans la structure décisionnelle de l'entreprise. Toutefois, dès qu'elle est questionnée de façon un peu plus fondamentale, cette logique révèle que les engagements envers le développement durable passeront toujours après la nécessité du profit. Cette hiérarchie s'observe bien au travers de l'étude. De la même façon que les « gourous » de la réorganisation du travail dans les années 1990 prétendaient changer l'entreprise capitaliste par l'empowerment des salarié·es, « l'entreprise citoyenne » ne modifie pas les logiques fondamentales de pouvoir dans les milieux de travail, et ne rend certainement pas caduques les luttes des salarié·es.
Photo : Wikimedia Commons (CC BY 2.0)
Pour en savoir plus
Maxime Quijoux et Karel Yon, « Servir l'entreprise pour mieux défendre les salarié·es ? Les formes plurielles du syndicalisme d'entreprise dans une multinationale d'articles de sports », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 252, no2, 2024, p. 48-69.
Pierre Rouxel, « La managérialisation de la question sociale dans une multinationale de la distribution sportive », Les Mondes du travail, n° 30, 2023, p. 89-101.
Pierre Rouxel et Karel Yon, « Ce qu'une multinationale “citoyenne” fait aux citoyens. La managérialisation d'engagements salariés au Mexique », Cultures & Conflits, n° 130, 2023, p. 43-68.
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