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22.09.2026 à 14:06

L'OTAN, la crise climatique et l'urgence écosocialiste

Gippò Mukendi Ngandu

Gippo Mukendi Ngandu, membre de la direction de la IVe Internationale, est intervenu à la conférence anti-impérialiste NoToNATO pour présenter les liens entre guerres et crise climatique, et proposer les réponses avancées dans notre Manifeste pour la révolution écosocialiste.

Tiré de Inprecor
15 septembre 2026

Par Gippò Mukendi Ngandu

Nous sommes confrontés à une crise systémique multidimensionnelle du capitalisme, dont les racines remontent à :

. Une explosion des inégalités sociales au sein des pays et entre eux, conséquence de la fuite en avant néolibérale et d'une crise croissante des systèmes représentatifs et des partis traditionnels qui ont géré la vie politique partout dans le monde,

. Le retour des fascismes anciens et nouveaux, des fondamentalismes religieux,
Une aggravation des tensions géopolitiques dans un contexte de désordre hégémonique et de résurgence d'impérialismes agressifs,

. Le chaos climatique, la désertification et l'effondrement accéléré de la biodiversité, avec des répercussions croissantes sur l'économie (inflation, destruction des infrastructures, etc.) et sur la vie quotidienne.

Je m'attarderai surtout sur ce point.

La croissance exponentielle des investissements militaires constitue une menace grandissante pour le climat. Ce secteur est bien entendu dominé par les puissances impérialistes. Si les pays membres de l'OTAN atteignent l'objectif de 5 % d'investissement dans l'armée prévu par l'alliance militaire d'ici 2035 – ce qu'ils sont en train de faire –, le résultat en termes de bilan carbone serait l'émission de plus de 500 millions de tonnes de CO₂ supplémentaires dans l'atmosphère. Une perspective totalement incompatible avec la réduction drastique des émissions nécessaire face à la crise.

La comparaison entre les investissements financiers que représente cet objectif de 5 % et les « engagements » climatiques de ces pays révèle la duplicité totale des États. Les dépenses nécessaires pourraient ainsi financer 200 fois le fonds « pertes et dommages » de 100 milliards promis par les puissances impérialistes aux pays du « Sud » lors de la COP27. Une somme dérisoire, qu'ils n'ont jusqu'à présent jamais réunie dans son intégralité, et qu'ils ont en partie versée sous forme de prêts, aggravant ainsi le pillage du « Sud » par la dette.

Ces quelques chiffres montrent que les financements militaires sont sans doute les investissements les plus polluants qui soient. Alors que l'accélération de la crise climatique impose une réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre, une écologie à la hauteur des enjeux passe par l'opposition résolue à toute dépense militaire.

Le militarisme est l'une des principales causes du dépassement des limites planétaires, et en premier lieu du changement climatique. La plus grande armée du monde, celle des États-Unis, consommait en 2019 autant de combustibles fossiles qu'un pays comme le Portugal, en comptant cette fois aussi bien la production d'armes que les interventions militaires et les opérations stratégiques qui en découlent.

Cependant, ce n'est pas seulement de manière directe que le complexe militaro-industriel a contribué à la catastrophe écologique, mais aussi de manière indirecte, en raison du rôle que les armées ont joué dans l'expansion des énergies fossiles dont elles tirent pour l'essentiel leur puissance. Le rôle moteur des industries militaires occidentales, liées à leurs impérialismes – au premier rang desquels ceux du Royaume-Uni au XIXe siècle et des États-Unis au XXe siècle –, dans le développement des énergies fossiles au sein des secteurs civils. On rappellera pour finir le rôle majeur de l'industrie militaire dans l'invention et le développement de technologies agricoles écocidaires, de l'extractivisme et de procédés et composés chimiques polluants.

Le lien entre le développement du militarisme et l'expansion du capital (et donc de la crise écologique) apparaît particulièrement clairement dans les industries extractivistes. La concurrence féroce entre les puissances impérialistes est générée par les politiques extractivistes menées tant par l'impérialisme encore dominant – celui des États-Unis, qui ont replacé les énergies fossiles au centre de leurs préoccupations – que par la Chine, qui fait preuve d'une voracité inhabituelle dans l'appropriation des ressources stratégiques en Afrique et en Amérique latine.

La logique extractiviste est le moteur caché du capitalisme contemporain. D'une part, elle repose sur une exploitation des ressources qui ne se soucie ni de leur renouvellement ni de ses répercussions négatives (pollution, pauvreté) et, d'autre part, sur le contrôle monopolistique de ces mêmes ressources.

Dans ce contexte, les catastrophes socio-environnementales ont de fortes répercussions sur la géopolitique mondiale.

La catastrophe qui se déroule actuellement est sans précédent. Aux fléaux de la guerre, du colonialisme, de l'exploitation, du racisme, de l'autoritarisme et de toute forme d'oppression s'est ajouté un nouveau fléau, qui les aggrave tous : la destruction accélérée par le capital de l'environnement naturel dont dépend la survie de l'humanité.

La lutte contre les géants de l'extractivisme et des énergies fossiles passe nécessairement par la remise en cause des activités militaires qui permettent leur progression.

Tant que le capitalisme perdurera, et en particulier le capitalisme des catastrophes, les guerres impérialistes seront inévitables. Sans doute depuis la crise financière de 2008, et plus encore depuis le tournant mondial des années 2020, avec sa succession de catastrophes mondiales formant un cocktail explosif, notamment : la pandémie de Covid-19, l'invasion de l'Ukraine par la Russie, la guerre génocidaire en Palestine, le déclenchement par les États-Unis de la guerre commerciale, l'intervention au Venezuela puis en Iran, le durcissement inhumain de l'embargo contre Cuba, le tout accompagné par le développement des intelligences artificielles génératives qui constitue également un facteur de militarisation.

Mais alors, si la guerre est inévitable, ne faut-il pas se résigner ?

Le mouvement de soutien au peuple palestinien est l'une des premières étapes des convergences nécessaires entre les mouvements pour faire face à la barbarie en cours. Il nous a indiqué une voie à suivre, à savoir la nécessité de construire un mouvement contre la guerre et le militarisme sous des formes ouvertes et plurielles, un mouvement internationaliste capable de redonner de l'espoir et d'identifier une voie alternative.

L'écosocialisme constitue, de ce point de vue, une union et une synthèse vitale des différentes luttes : les luttes contre les catastrophes environnementales, pour la protection des êtres humains, pour le développement des biens communs et contre les privatisations, les luttes antiracistes et pour la liberté de circulation, contre les grandes entreprises de la haute technologie, pour la libération et l'autodétermination des peuples, contre l'impérialisme et le colonialisme, afin de proposer un projet révolutionnaire, radicalement démocratique, qui se nourrit de la contribution des luttes féministes, écologistes, antiracistes, anti-impérialistes, anticolonialistes et LGBTIQ+.

C'est pour ces raisons que nous avons rédigé, en tant que Quatrième Internationale, un manifeste écosocialiste, car nous sommes convaincus que le processus de révolution écosocialiste est plus que jamais nécessaire. Le progrès socialiste qui est à la base de nos propositions exige une refondation en profondeur, nourrie par une évaluation pluraliste des expériences et par les grands mouvements de lutte contre toute forme de domination et d'oppression

L'écosocialisme peut contribuer à l'essor d'un mouvement international : puisque les crises écologiques, économiques et sociales mondiales ne connaissent pas de frontières, la lutte contre les forces systémiques à l'origine de ces crises doit elle aussi être internationale.

En prenant conscience du lien étroit entre la guerre, l'exploitation du travail et l'exploitation de l'environnement, l'écosocialisme devient essentiel tant pour s'opposer aux impérialismes qu'à l'« écologie de marché » réformiste et à la logique « productiviste ». En adoptant un nouveau modèle de planification fortement démocratique, la société peut prendre le contrôle des moyens de production et de son propre destin ; imposer des horaires de travail plus courts et privilégier les besoins authentiques plutôt que le consumérisme peut faciliter la primauté de « l'être » sur « l'avoir », ainsi que l'acquisition d'un sens plus profond de la liberté pour tous et toutes. Il n'y a pas d'autre issue pour parvenir à un véritable changement systémique. La classe dominante doit être expropriée et son pouvoir politique renversé.

Le 4 juillet 2026

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Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

22.09.2026 à 12:57

Une arme de destruction massive sans explosion : l'intelligence artificielle et le démantèlement de l'esprit humain

Rezgar Akrawi

Les dirigeants des entreprises alertent, mais la course continue : une lecture de gauche de l'impasse de l'intelligence artificielle

Rezgar Akrawi

Le côté bruyant et le côté silencieux

Ce que nous vivons aujourd'hui n'est pas une prise de pouvoir des robots sur l'humanité, telle que le cinéma l'a imaginée dans d'innombrables films. C'est un autre modèle de contrôle numérique, fondé sur l'automatisation et sur le recours à l'intelligence artificielle et aux algorithmes pour gérer des pans toujours plus larges de la vie quotidienne, et qui laisse les sociétés de plus en plus soumises à des systèmes, à des entreprises et à des machines intelligentes.

Perdre le contrôle de ces systèmes n'est toutefois que le côté bruyant de ce danger, qui se développe rapidement sous l'effet de la concurrence entre les grandes puissances et les groupes capitalistes monopolistes, au point que les lois, la société et les institutions éducatives n'arrivent plus à suivre. Et c'est là que réside le cœur du problème : le danger ne s'arrête pas à la possibilité que ces systèmes échappent au contrôle, puisqu'ils sont développés à l'intérieur de rapports de propriété et d'une concurrence capitaliste féroce qui rendent un tel dérapage plus probable et en multiplient le coût pour les gens.

Son côté le plus grave est bien plus silencieux, car l'intelligence artificielle, sous la structure capitaliste qui la développe et oriente ses usages, contribue à façonner la conscience de milliards d'êtres humains et à orienter leur attention et leur comportement dans un sens qui sert la logique du modèle capitaliste. À cela s'ajoute que la concurrence entre les monopoles capitalistes numériques et les grandes puissances, en l'absence de garde-fous et de lois efficaces, peut infliger les dommages les plus lourds à l'esprit humain et transformer l'intelligence artificielle en arme de destruction massive si son développement et sa diffusion se poursuivent à ce rythme excessif et sans contrôles.

Ces inquiétudes n'émanent plus des seuls critiques. Le magazineTIME a révélé qu'un système d'intelligence artificielle avait échappé au contrôle et attaqué d'autres systèmes, et quelques jours plus tard près de 1 400 ingénieures et ingénieurs des plus grandes entreprises ont signé une pétition communeréclamant que le rythme du développement soit maîtrisé, et parmi les signataires figurent de hauts responsables de ces mêmes entreprises. Des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles des scientifiques de premier plan du domaine, ont signé unedéclaration internationale qui exige l'interdiction du développement de la « superintelligence » tant qu'il n'existe pas de consensus scientifique établissant qu'elle peut être atteinte en toute sécurité. De nombreux penseurs et techniciens, dont des personnes qui travaillent dans ce domaine, ont également demandé que son développement soit encadré par la loi et placé sous une supervision sociale.

Et le 12 septembre 2026, l'affaire est passée à un autre niveau, car sous une pression mondiale populaire, associative et technique, les entreprises du capitalisme numérique qui développent les systèmes d'intelligence artificielle ont été contraintes de sortir de leur silence. Dario Amodei, directeur général d'Anthropic, a publié un texte intitulé « Nous devons régler le rythme de la frontière », dans lequel il appelle sa propre industrie à ralentir la course au développement et propose trois étapes : ouvrir les laboratoires à des évaluateurs indépendants qui y travaillent avec un accès complet, un organisme de normes communes entre les entreprises, et un accord international incluant la Chine.

  • En quelques heures, Sam Altman, directeur général d'OpenAI, a annoncé son accord et a adopté la même mesure, Elon Musk a écrit « Dario a raison », et Demis Hassabis, de Google DeepMind, les a rejoints, tandis que les trois entreprises ont révélé qu'elles discutaient de ce dossier depuis des semaines.

Cet aveu, venu des propriétaires eux-mêmes, est la confirmation la plus claire de la gravité de la situation. Ils disent ouvertement qu'ils ne peuvent pas s'arrêter isolément, parce que celui qui ralentit perd face à ses concurrents, ce qui signifie que le cœur du problème réside dans la structure même de la propriété et de la concurrence, et non dans un manque de connaissance des risques. La réponse politique est venue vite, puisque Donald Trump a qualifié ces avertissements de « canular » et de « complot malsain » et a écrit « ne tuez pas la poule aux œufs d'or », tandis que son vice-président JD Vance y a vu un « cheval de Troie ». Ainsi l'État le plus puissant du monde se range du côté de l'accélération sans garde-fous, même face à ceux qui fabriquent cette technologie de leurs propres mains.

Et je ne crois pas que les entreprises qui développent l'intelligence artificielle prendront des mesures effectives de contrôle. Leurs mesures resteront très probablement formelles et viseront à absorber l'inquiétude et l'opposition mondiales grandissantes, car elles sont liées d'une manière ou d'une autre aux pouvoirs en place et obéissent aux règles de la concurrence et de la domination.

Personne ne nie les possibilités immenses qu'offre l'intelligence artificielle. Elle comprime des années de recherche dans la découverte de médicaments, met au jour des structures de protéines qui ont résisté des décennies aux scientifiques, augmente la précision du diagnostic des maladies et permet de les détecter à des stades précoces où des vies sont sauvées, modélise les changements du climat et alerte de ses catastrophes avant qu'elles ne surviennent, abat les barrières linguistiques par la traduction et met le savoir à la portée de ceux qui en ont été longtemps privés, facilite leur vie quotidienne et professionnelle, et ouvre la voie à de nombreux services capables de résoudre des problèmes enracinés de l'humanité.

Et ce sont précisément ces acquis qui rendent la question plus pressante, car cet article ne conteste pas ces capacités. Son objet est de savoir à qui elles appartiennent, qui les oriente, quels intérêts elles servent et comment elles sont employées.

Orienter la conscience pour enraciner la culture capitaliste

Cette technologie est employée de manière systématique pour façonner et orienter la conscience des individus, afin de renforcer la culture capitaliste et ses valeurs. Par l'analyse des données et du comportement, les algorithmes de classement et de recommandation contrôlent le contenu affiché, et ils sont conçus pour nourrir chacun de ce qui sert la vision capitaliste.

Cette tendance s'est enracinée avec l'expansion de ces plateformes. Selon le rapport de l'Union internationale des télécommunications,- près de trois quarts de la population mondiale utilisent aujourd'hui internet, soit une hausse de plus de 240 millions d'utilisateurs en une seule année. Cette expansion tient en partie à la volonté desgroupes monopolistes et des grandes puissancesde porter internet dans tous les recoins du monde, et dans les pays du Sud en particulier, y compris dans des régions qui manquent d'eau potable, d'électricité et de services de base, parce que la priorité de l'investissement va à ce qui élargit le marché avant ce qui répond aux besoins des gens, dans le but de maximiser le profit, de renforcer la domination et de coloniser numériquement ces régions.

Ainsi la conscience collective est conduite peu à peu à accepter ces valeurs comme naturelles et inéluctables, par une voie douce et imperceptible, au point que la plupart des utilisateurs, dont des secteurs de la pensée de gauche, voient dans cette technologie des outils neutres. L'hégémonie capitaliste s'en trouve consolidée, et les idées et les alternatives de gauche et progressistes sont repoussées vers la marge.

Le démantèlement des compétences humaines et la servitude numérique volontaire

La menace atteint aussi les facultés mentales de la personne. Selon une étude de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, le recours aux outils d'écriture par IA réduit l'activité cérébrale et affaiblit la mémoire ainsi que le sentiment d'être propriétaire de ses propres idées, phénomène auquel les chercheurs ont donné le nom de « dette cognitive ». Une autre étude a constaté que l'usage fréquent est associé à un affaiblissement de la pensée critique par le mécanisme du « délestage cognitif », c'est-à-dire la délégation du souvenir et de l'analyse aux appareils.

Et l'affaire ne se limite pas aux laboratoires. Les résultats de l'évaluation internationale des élèves, publiés il y a quelques jours, ont porté le tableau au niveau de systèmes éducatifs entiers : les plus mauvais résultats de l'histoire des écoles européennes, avec un recul équivalent à des années scolaires entières, et le même tableau se répète dans des dizaines de pays. Ce recul n'est pas un effet secondaire accidentel, car derrière lui se tient le modèle de profit des plateformes fondé sur l'addiction numérique, dans lequel les données massives sont exploitées pour comprendre les ressorts des personnes et les manipuler.

Ce qui rend cette domination plus dangereuse, c'est son caractère volontaire, car les individus sont poussés, sous l'effet de la manipulation algorithmique et de la pression à utiliser l'intelligence artificielle au travail et dans la vie quotidienne, vers cette « servitude numérique » sans contrainte, sous l'illusion du contrôle et du choix. Et tout cela est présenté comme une liberté individuelle. Or une liberté dont les conditions n'appartiennent pas à celui qui l'exerce n'est pas une liberté. C'est la liberté de choisir parmi ce que le capital a placé devant soi, sans aucun pouvoir sur ce qui est placé devant soi en premier lieu.

Et ce qui se produit à l'échelle de l'individu se répète à l'échelle de l'humanité. Lorsque l'être humain cède jour après jour ses petites décisions aux algorithmes, les sociétés cèdent leurs grandes décisions à des systèmes numériques qui échappent à leur contrôle. La cause est unique : l'absence de propriété collective et de contrôle démocratique est ce qui fait perdre à l'individu la maîtrise de sa conscience, et c'est la même chose qui peut faire perdre à l'humanité la maîtrise de l'instrument le plus dangereux qu'elle ait fabriqué.

Sur cette base, l'aliénation humaine est reproduite sous forme numérique, l'être humain étant coupé de ses facultés mentales et créatrices et se retrouvant cerné par un appareil technique qui lui ôte la capacité d'agir et de penser de manière indépendante. Il peut se transformer peu à peu en un être soumis aux algorithmes qui dirigent ses interactions quotidiennes et lui fixent ce qu'il lit et regarde, comment il pense, comment il écrit et communique, ce qui peut approfondir sa dépendance à l'égard de systèmes, d'entreprises et d'États contrôlés par le capital et par les forces de l'exploitation et du despotisme.

L'intelligence artificielle peut devenir une arme de destruction massive

Sur le plan militaire, cette concurrence prend corps dans une véritable course aux armements qui englobe les armes à décision autonome, les robots de combat et les systèmes de désignation des cibles. Et des chercheurs avertissent de l'effondrement de ces systèmes lorsqu'ils passent de l'environnement de test aux conditions de la guerre. Le danger n'est pas hypothétique, car des systèmes d'intelligence artificielle ont échappé au contrôle dans des cas annoncés et documentés.

La destruction qui peut découler de l'intelligence artificielle ne s'arrête toutefois pas aux limites de la guerre et des opérations militaires, car elle a un autre niveau, plus discret dans le bruit et plus long dans la portée. L'arme nucléaire a été liée à un usage militaire direct, relativement visible et encadré par des calculs et des accords internationaux déclarés, et son danger est resté confiné à l'instant de l'explosion et à ce qui l'a suivi.

Au niveau de la conscience, en revanche, l'intelligence artificielle travaille en silence et s'infiltre dans les détails de la vie quotidienne, dans l'éducation, le travail, les médias, les services et la plupart des rouages de la société, elle affaiblit les compétences humaines, approfondit la dépendance aux systèmes numériques, et avec elle reculent la pensée critique et l'autonomie cognitive. Ici la destruction devient moins bruyante et plus étendue, et la servitude numérique elle-même devient une forme d'arme de destruction massive, car elle ne tue pas la personne d'un seul coup, et elle refaçonne plutôt sa conscience, ses capacités et ses relations jour après jour. Les deux niveaux sont les deux faces d'une même arme : l'une détruit les corps en un instant, l'autre démantèle les esprits à loisir.

Et en considérant les deux niveaux ensemble, le danger ne réside pas seulement dans la production d'armes plus meurtrières, et il réside aussi dans la refonte de l'être humain et de la société lorsque le développement et l'emploi de l'intelligence artificielle sont soumis à la logique du profit, de la concurrence, du monopole et du contrôle. L'intelligence artificielle peut menacer la capacité humaine de comprendre, de choisir, d'analyser et de décider. C'est pourquoi des centaines de chercheurs de premier plan en intelligence artificielle, dont des personnes qui ont contribué à la bâtir, ont signé une déclaration succincte estimant qu'« atténuer le risque d'extinction lié à l'intelligence artificielle devrait être une priorité mondiale, au même titre que d'autres risques à l'échelle de la société tels que les pandémies et la guerre nucléaire ».

Lorsque la technologie la plus dangereuse de l'histoire humaine devient une carte entre les mains de la rivalité géopolitique et militaire capitaliste entre les grands pôles, sans freins juridiques, sociaux et démocratiques réels, le risque de perdre le contrôle cesse d'être une menace pour la seule conscience individuelle et devient une menace pour l'avenir de la société et de l'humanité tout entière.

Un terrain de lutte des classes et de lutte cognitive

Pour autant, ce serait une erreur de tomber dans le déterminisme technologique. L'intelligence artificielle est un terrain ouvert de lutte des classes et de lutte cognitive, où le capital l'emploie dans la répression, la désignation des cibles, la mise à mort et le lavage des consciences, tandis que des médecins, des chercheurs du climat, des militants, des syndicats et des mouvements ouvriers l'utilisent dans les soins, dans la lutte et pour porter la voix des victimes. Et les mêmes données qui enregistrent le dommage enregistrent le bénéfice lorsque les conditions changent, dans l'éducation et sur les lieux de travail, où les acquis et la productivité s'élèvent lorsque le système est conçu pour faire travailler l'utilisateur au lieu de travailler à sa place, et lorsque la supervision sociale est maintenue.

Et la question la plus importante demeure : à qui profitent ces gains ? La hausse de la productivité signifie une augmentation de la plus-value extraite du travail des travailleuses et des travailleurs de la main et de l'esprit. L'intelligence artificielle ne se présente pas ici comme une technique neutre, car elle intensifie et approfondit l'exploitation, puisqu'elle permet de produire la même valeur avec moins de travail et moins de temps, tandis que la plus grande part des gains se transforme en profits pour le capital.

Et ce processus apparaît le plus clairement dans le champ du travail, où la menace que l'intelligence artificielle fait peser sur l'emploi a cessé d'être une éventualité future, car de nombreux postes et de nombreuses tâches professionnelles ont déjà commencé à être supprimés, réduits ou restructurés, et de larges secteurs des travailleuses et des travailleurs de la main et de l'esprit font face au risque de perdre leur emploi ou de voir leurs conditions de travail se dégrader à mesure que s'accélère l'usage de l'automatisation et de l'intelligence artificielle.

Ce basculement est souvent présenté comme si l'intelligence artificielle était une entité indépendante qui « s'empare » des emplois, et cette formulation masque la décision économique et politique qui se tient derrière. La machine ne décide pas d'elle-même de supprimer un poste ou de le maintenir, et ce sont les entreprises et les employeurs qui prennent les décisions d'investissement, de licenciement et de répartition des gains de productivité. Chaque emploi supprimé par l'usage d'une technique nouvelle est, en fin de compte, le résultat d'une décision humaine sur la manière dont se partagent les fruits du progrès technique et sur qui en supporte le coût.

Et même là où l'intelligence artificielle ne remplace personne directement, il suffit d'agiter la possibilité de se passer du personnel pour que tout le monde rentre dans le rang, et les salariés acceptent des horaires plus longs, des salaires plus bas, une surveillance plus étroite et une pression croissante sur la productivité, par peur de perdre leur emploi.
Ainsi l'armée de réserve du travail prend une nouvelle forme numérique, car il suffit que des millions d'emplois restent menacés ou remplaçables à l'horizon pour affaiblir la capacité de la classe ouvrière à négocier, à s'organiser et à faire grève. Le chômage n'est pas ici un destin technique imposé à la société, et il tient à la manière dont la technique est utilisée et aux décisions que prend le capital.

La technique même qui peut supprimer des emplois et accroître le chômage est capable, dans d'autres rapports sociaux, de raccourcir la journée de travail, de maintenir les salaires, d'élargir le temps de repos et de vie hors du travail, et de libérer les êtres humains d'une grande part du travail épuisant et répétitif. Le problème ne réside pas dans la capacité de l'intelligence artificielle à produire davantage avec moins de travail. Il réside dans le fait que les fruits de cette capacité sont orientés, sous le système capitaliste, avant tout vers l'accumulation des profits et le renforcement de la puissance du capital, au lieu d'être convertis en temps libre, en sécurité économique et en une vie meilleure pour celles et ceux qui produisent la valeur.

Conclusion et tâches : vers une intelligence artificielle au service de l'humanité

Et c'est ici qu'apparaît la contradiction fondamentale : l'intelligence artificielle est un produit social par excellence, bâti sur le savoir humain accumulé et sur le travail de millions de personnes, et pourtant ses fruits sont accaparés comme propriété privée par une poignée de monopoles et d'États. C'est la contradiction entre le caractère social de la production et l'appropriation privée de ses résultats, reproduite dans la force productive la plus avancée de l'histoire. Le problème fondamental réside dans la propriété des moyens numériques de production et dans le contrôle qui s'exerce sur eux, et c'est ce qui déplace la bataille du terrain de la plainte contre la technologie vers le terrain de la lutte des classes.

Ce à quoi nous faisons face aujourd'hui n'est pas un destin technique inéluctable. C'est le produit de choix politiques et économiques qui servent les intérêts du capital, et il peut être combattu. Cela exige une organisation de gauche, progressiste et attachée aux droits à l'échelle mondiale, de placer l'infrastructure des données sous l'intérêt public et la gestion sociale, de transformer les algorithmes de « boîtes noires » en logiciels à code source ouvert soumis à un audit indépendant, d'imposer la transparence dans la conception des modèles et dans les sources de leurs données, de soutenir des alternatives numériques coopératives appartenant à celles et ceux qui les utilisent et y travaillent, et d'orienter cette technologie vers les besoins de la société et la justice sociale.

Sans ces mécanismes, l'appel aux lois et à la supervision reste général et insuffisant, et la technologie demeure l'otage d'une poignée d'entreprises monopolistes et de grandes puissances. En revanche, par la propriété et la responsabilité sociales et par les alternatives coopératives, il devient possible d'arracher l'intelligence artificielle à la logique du monopole et du profit et de la transformer en propriété collective et en moyen de libération humaine.

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22.09.2026 à 12:56

Les BRICS et Israël au temps du génocide : quand le commerce dément les condamnations

Éric Toussaint

Face au génocide à Gaza, les BRICS affirment défendre le droit international et les droits du peuple palestinien. Mais leurs actes contredisent largement leurs déclarations. Alors que leur 18e sommet de New Delhi condamne la famine, les déplacements forcés et les attaques contre les civils sans même désigner Israël comme responsable, plusieurs États membres accroissent leurs échanges commerciaux avec cet État. Plus grave encore, certains participent directement à son effort militaire. L'Inde, qui préside les BRICS en 2026, en fournit un exemple particulièrement révélateur : ses entreprises exportent vers Israël des composants destinés à la fabrication de munitions et d'armes. Les BRICS dénoncent donc certaines conséquences de la guerre génocidaire tout en continuant, pour plusieurs d'entre eux, à alimenter les relations économiques et militaires avec l'État qui la mène.

Tiré du site du CADTM. Légende : « Le chef d'État indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping au 18ᵉ sommet des BRICS à New Delhi en septembre 2026 ». Source.

Le 18e sommet des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Émirats Arabes Unis, Éthiopie, Iran, Indonésie), réuni à New Delhi les 12 et 13 septembre 2026, a consacré plusieurs paragraphes à Gaza et à la Palestine [1]. Mais la lecture attentive de la déclaration finale révèle une volonté choquante d'éviter de désigner Israël comme responsable des violations qu'elle évoque. Le texte condamne la « famine comme méthode de guerre », les attaques contre les civils, contre les établissements de santé et les infrastructures civiles, ainsi que les entraves à l'aide humanitaire, mais il ne dit pas qu'Israël est l'auteur de ces actes. Il appelle de manière générale « toutes les parties concernées » à respecter le droit international humanitaire et les droits humains. De même, tout en mentionnant les mesures provisoires de la Cour Internationale de Justice dans la plainte de l'Afrique du Sud contre Israël et en rappelant l'obligation juridique d'Israël de permettre l'acheminement de l'aide humanitaire, il ne constate pas qu'Israël n'a pas respecté ces mesures. Il évoque l'« occupation illégale » et demande qu'il y soit mis fin, mais sans nommer Israël comme puissance occupante responsable de cette situation. Il condamne le déplacement forcé des Palestinien·nees et les modifications géographiques et démographiques de Gaza, sans qualifier ces politiques de « nettoyage ethnique ». Il ne mentionne ni le génocide, ni les milliers de Palestiniens détenus sans inculpation ni jugement, ni les violences et mauvais traitements infligés aux prisonniers palestiniens. Même lorsqu'il évoque les violations les plus graves du droit international, le texte évite ainsi de mettre directement en cause l'État d'Israël.

Cette prudence est d'autant plus frappante que la déclaration se présente comme celle d'un groupe qui entend faire entendre la voix du Sud global et défendre un ordre international fondé sur le droit. Les BRICS n'emploient pas les termes « génocide » et « nettoyage ethnique » et ils évitent systématiquement de mettre en relation explicite les violations qu'ils mentionnent avec l'État d'Israël qui les commet. Cette formulation permet aux membres du groupe de préserver une position commune minimale sur la Palestine tout en évitant une condamnation directe d'Israël et, surtout, toute décision collective susceptible d'affecter leurs relations économiques, énergétiques, technologiques ou militaires avec cet État. Cette attitude inacceptable est à mettre en regard de l'augmentation ou le maintien des échanges commerciaux de plusieurs membres des BRICS avec Israël depuis octobre 2023.

Un autre élément mérite d'être souligné : loin de se réduire, les échanges commerciaux de plusieurs pays des BRICS avec Israël ont augmenté depuis le début de la guerre à Gaza. Entre 2024 et 2025, les exportations vers Israël ont augmenté de près de 54% pour la Chine [2] et ont été multipliées par dix pour la Russie [3]. Entre 2023 et 2025, les exportations vers Israël ont plus que doublé pour l'Égypte [4] et ont progressé d'environ 51 % pour l'Indonésie [5].

Ces échanges portent sur l'ensemble des catégories de marchandises et ne peuvent donc être assimilés à des livraisons d'armes. Ils n'en contribuent pas moins, indirectement, au fonctionnement de l'économie israélienne : les biens importés permettent à Israël de satisfaire une partie de ses besoins civils et industriels et de préserver ses ressources pour d'autres usages, notamment militaires. Cette évolution est d'autant plus significative que les BRICS+ se présentent, à des degrés divers, comme des promoteurs d'un monde multipolaire et d'une réduction de la domination occidentale. Dans les faits, leurs relations commerciales avec Israël montrent les limites de cette contestation lorsqu'il s'agit de mettre en cause concrètement l'économie qui soutient sa guerre génocidaire à Gaza.

L'Inde qui préside les BRICS+ en 2026, a maintenu des exportations importantes vers Israël. Son cas est particulièrement significatif. Les relations de l'Inde avec l'industrie militaire israélienne sont très importants : des entreprises indiennes fournissent directement des composants à des fabricants d'armes israéliens et participent à la coproduction de systèmes militaires. Des documents douaniers révèlent ainsi qu'en 2024, des entreprises indiennes ont notamment exporté vers Israël 554 120 composants de fragmentation destinés à des munitions, 50 corps de projectiles de 155 mm, 99 400 éléments d'amorçage pour munitions et des pièces métalliques destinées à des engins militaires. Parmi les destinataires figurent Rafael Advanced Defense Systems, IMI Systems et d'autres entreprises israéliennes d'armement [6]. L'Inde participe également à la production de drones militaires Hermes 900 et Hermes 450 avec Elbit Systems, tandis que des entreprises indiennes sont associées à la production de systèmes de missiles israéliens [7]. Un rapport d'Amnesty International publié le 30 juillet 2026 documente 2 596 expéditions d'armes, de munitions, de pièces et de composants de l'Inde vers Israël depuis le 7 octobre 2023. Il identifie notamment des obus explosifs de 155 mm, des ogives pour drones SkyStriker, des composants de mitrailleuses et des pièces de véhicules blindés. Il s'agit d'exportations militaires documentées, y compris par des entreprises détenues ou contrôlées par l'État indien. Amnesty recense notamment 390 516 composants pour armes légères, 564 970 composants d'engins explosifs et 298 composants de véhicules militaires [8].

L'Inde avec des exportations totales vers Israël qui dépasse la valeur de 2 milliards de dollars US n'est donc pas seulement un important partenaire commercial d'Israël : elle est devenue un maillon de son complexe militaro-industriel, y compris pendant la guerre à Gaza.

La Chine, de loin le principal pays des BRICS+, et parmi eux également le principal partenaire commercial d'Israël avec plus de 20 milliards de dollars US exporte vers Israël des drones commerciaux (des modèles fabriqués notamment par DJI et Autel). Ces drones initialement destinés à des usages civils ont été acquis par l'armée israélienne puis transformés et équipés pour des missions militaires, notamment pour larguer des explosifs et des grenades et effectuer des opérations de surveillance et de reconnaissance à Gaza. Ces pratiques ont été documentées par des enquêtes d'Al Jazeera/Sanad et de +972 Magazine et Local Call, ainsi que par des analyses israéliennes récentes [9]. Cela montre concrètement comment une partie du commerce présenté comme civil ou commercial peut être réorientée vers l'effort militaire israélien, même lorsqu'il ne s'agit pas, au départ, d'une exportation d'armes au sens classique. Par ailleurs, l'ambassade de Chine en Israël indiquait en avril 2025 que le China-Israel Changzhou Innovation Park accueillait « près de 300 entreprises israéliennes et coentreprises sino-israéliennes », ainsi qu'environ 60 projets de coopération technologique bilatérale. Mais ce n'est pas le nombre total d'entreprises israéliennes présentes en Chine. Le parc de Changzhou est seulement l'un des principaux pôles de cette présence.

Par ailleurs, le Brésil fournit certains composants et intrants destinés à l'industrie militaire israélienne, notamment à travers les activités d'entreprises liées à Elbit Systems.

Les Émirats arabes unis (EAU) occupent une position différente : ils ne sont pas un fournisseur militaire important d'Israël, mais entretiennent une coopération étroite avec son industrie de défense et lui achètent des systèmes d'armes et des technologies militaires.

La profondeur des relations économiques entre les EAU et Israël est particulièrement frappante. En 2025, environ 600 entreprises israéliennes étaient actives aux Émirats arabes unis, selon des données communiquées par le ministre israélien de l'Économie Nir Barkat et rapportées par Bloomberg. Ce chiffre, loin de diminuer avec la guerre à Gaza, était encore confirmé en 2026 par Global Finance. De leur côté, plus de 200 entreprises émiraties avaient, dès 2023, noué des partenariats ou développé des activités en Israël, selon la Chambre de Commerce de Dubai. La dynamique économique ouverte par la normalisation de 2020 et les Accords d'Abraham s'est donc poursuivie malgré la guerre à Gaza.

Par contre, parmi les BRICS, il faut saluer le rôle particulièrement courageux de l'Afrique du Sud, qui en Decembre 2023 a saisi la Cour internationale de Justice contre Israël pour génocide et continue, en 2026, de défendre activement cette procédure. Mais cette position est gravement contredite par le maintien des exportations sud-africaines de charbon vers Israël : environ 1,8 million de tonnes en 2025. Pretoria invoque notamment les règles de l'OMC pour justifier leur poursuite. Cette contradiction est d'autant plus difficilement acceptable que l'énergie fournie contribue au fonctionnement de l'économie israélienne car comme le proclame Francesca Albanese, rapporteuse spéciale auprès des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, : « Les conglomérats extractifs et miniers, tout en fournissant des sources d'énergie civile, ont alimenté les infrastructures militaires et énergétiques d'Israël, toutes deux utilisées pour créer des conditions de vie visant à détruire le peuple palestinien. » [10]

La critique sans concession qu'il convient d'adresser aux BRICS+ qui maintiennent, et dans plusieurs cas, approfondissent leur collaboration avec Israël ne doit pas faire oublier les principaux soutiens d'Israël dans son entreprise génocidaire que sont les Etats-Unis et les pays d'Europe occidentale. Washington a fourni les armes permettant de mener une campagne militaire génocidaire et a, parallèlement, protégé Israël contre une partie des pressions exercées dans les institutions internationales.

À partir du 7 octobre 2023, les États-Unis ont considérablement accéléré leur approvisionnement militaire d'Israël. Dès les premiers mois de la guerre, Washington a organisé un véritable pont aérien de munitions et d'équipements. À la fin juin 2024, ils avaient déjà livré au moins 27 100 bombes et missiles, dont 14 000 bombes de 2 000 livres, ainsi que des dizaines de milliers d'obus d'artillerie et de char [11].

En février 2025, l'administration de Trump a notifié près de 3 milliards de dollars de nouvelles ventes d'armes, comprenant notamment 35 529 bombes de 2 000 livres et 4 000 ogives pénétrantes, tandis que l'aide militaire était encore accélérée en mars 2025 [12]. Cette politique s'est poursuivie en 2026 : les États-Unis demeurent de très loin le principal fournisseur d'armes majeures d'Israël, devant l'Allemagne et l'Italie.

Ces livraisons massives d'armes par Washington ont permis à Israël de mener une politique génocidaire contre la population palestinienne.

Entre octobre 2023 et août 2026, plus de 73 000 Palestinien·nes ont été tués à Gaza, selon les données du ministère palestinien de la Santé reprises par l'ONU. Au 31 décembre 2025, parmi les 71 444 morts identifiés figuraient 21 283 enfants et 10 983 femmes, soit plus de 45 % des victimes. En janvier 2026, selon Reuters, l'armée israélienne a elle-même admis que le chiffre d'environ 70 000 morts était globalement crédible [13].

Ce bilan reste toutefois incomplet. Des milliers de Palestinien·nes sont toujours porté·es disparu·es, probablement enseveli·es sous les décombres. Le ministère de la Santé estimait en août 2026 que plusieurs milliers de morts supplémentaires n'avaient pas encore été recensés, notamment parmi les familles entières disparues sous les bombardements. Le nombre réel de victimes est donc nécessairement supérieur au bilan officiel.

À cela s'ajoute l'ampleur des destructions. Selon l'évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l'ONU et de l'Union européenne publiée en avril 2026, plus de 1,2 million de personnes, soit près de 60 % de la population de Gaza, ont perdu leur logement [14]. Des centaines de milliers de logements ainsi que les infrastructures sanitaires, scolaires, hydrauliques et énergétiques ont été détruits ou gravement endommagés.

Conclusion

La critique fondamentale adressée aux BRICS+ est donc claire : ils ne prennent pas les mesures nécessaires pour sanctionner Israël et plusieurs d'entre eux continuent d'entretenir avec son gouvernement néofasciste des relations commerciales, voire, pour certains, des coopérations militaires.

On ne peut prétendre défendre la Palestine tout en alimentant, directement ou indirectement, l'économie et l'appareil militaire de l'État qui détruit Gaza, renforce la politique d'apartheid, d'occupation et de colonisation. La véritable solidarité ne se mesure pas aux déclarations des sommets, mais aux décisions concrètes qu'elles entraînent.

Il faut mettre en pratique ce que la campagne BDS (Boycott. Divest. Sanction. En français : boycotter, désinvestir et sanctionner) propose : embargo militaire, arrêt des transferts d'armes, désinvestissement des entreprises et institutions impliquées dans les crimes commis contre les Palestiniens, boycott des entreprises complices et rupture de certaines relations institutionnelles, notamment académiques, culturelles et sportives [15]. Les condamnations verbales ne suffisent pas : les États doivent cesser de fournir à Israël les moyens économiques, financiers, militaires et institutionnels qui permettent la poursuite de ses politiques.

Notes

[1] BRICS New Delhi Declaration : Building for Resilience, Innovation, Cooperation and Sustainability, Déclaration des chefs d'État et de gouvernement du 18e sommet des BRICS, New Delhi, 12 septembre 2026, §§ 30-34, consacrés à la Palestine, à Gaza et aux territoires palestiniens occupés. Le §30 traite notamment de la mise en œuvre du cessez-le-feu, de l'acheminement de l'aide humanitaire, de la violence persistante à Gaza et de l'opposition aux politiques visant au déplacement forcé des Palestiniens ; le §31 réaffirme les droits du peuple palestinien, notamment son droit à l'autodétermination et au retour, le soutien à l'adhésion pleine de l'État de Palestine à l'ONU et à la solution à deux États ; le §32 condamne le déplacement forcé de la population palestinienne et les modifications géographiques et démographiques de Gaza et évoque la nécessité de mettre fin à l'« occupation illégale » ; le §33 traite des violations du droit international humanitaire et des droits humains, notamment de l'utilisation de la famine comme méthode de guerre, des attaques contre les civils, les établissements de santé et les infrastructures civiles, ainsi que de l'obstruction à l'aide humanitaire, et mentionne les mesures provisoires ordonnées par la Cour internationale de Justice dans l'affaire Afrique du Sud c. Israël ; le §34 concerne notamment Jérusalem et la protection des lieux saints. Texte intégral de la Déclaration de New Delhi des BRICS publié le 12 septembre 2026 sur le site officiel de l'Inde : https://www.pmindia.gov.in/en/news_updates/brics-new-delhi-declaration-building-for-resilience-innovation-cooperation-and-sustainability-september-12-2026 consulté le 13 septembre 2026

[2] Entre 2023 et 2025, les importations israéliennes en provenance de Chine ont augmenté 28 % passant de 16,33 milliards $ à 20,79 milliards $. A noter qu'entre 2023 et 2024, elles avaient baissé et avaient atteint 13,53 milliards $. Par contre, entre 2024 et 2025, en plein génocide, elles ont fortement augmenté passant de 13,53 milliards $ à 20,79 milliards $, soit une augmentation de 54% en un an. https://trendonify.com/imports/israel/china consulté le 13 septembre 2026.

[3] En 2025, les exportations russes vers Israël ont été en forte augmentation par rapport à 2024 passant de 238 millions de dollars à 2,36 milliards de dollars. Elles ont donc été multipliées par 10. Les principaux produits exportés sont de l'acier et du fer sous différentes formes (pour plus d'un milliard de dollars), des céréales pour 460 millions de dollars et des combustibles pour 291 millions de dollars. Source : https://tradingeconomics.com/israel/imports/russia consulté le 14 septembre 2026.

[4] Les exportations égyptiennes vers Israël sont passées de 145,31 millions de dollars en 2023 à 284,22 millions en 2024 et 304,06 millions en 2025. Elles ont donc plus que doublé entre 2023 et 2025 (+109 %). Source : UN Comtrade, données reprises par Trendonify, « Egypt Exports to Israel », https://trendonify.com/exports/egypt/israel , consulté le 14 septembre 2026.

[5] Les exportations indonésiennes vers Israël ont atteint 250,18 millions de dollars en 2025, contre 165,77 millions en 2023, soit une progression d'environ 51 %. Source : UN Comtrade, données reprises par Trading Economics, « Indonesia Exports to Israel », https://tradingeconomics.com/indonesia/exports/israel , consulté le 14 septembre 2026.

[6] Al Jazeera, « Not just the US : India to Brazil, 51 nations armed Israel amid Gaza war », 23 mai 2026, enquête fondée notamment sur 91 documents douaniers indiens de 2024. https://www.aljazeera.com/news/longform/2026/5/23/not-just-the-us-india-to-brazil-51-nations-armed-israel-amid-gaza-war consulté le 14 septembre 2026.

[7] Al Jazeera, « India exports rockets, explosives to Israel amid Gaza war, documents reveal », 26 juin 2024, https://www.aljazeera.com/features/2024/6/26/india-exports-rockets-explosives-to-israel-amid-gaza-war-documents-reveal consulté le 14 septembre 2026 ; Reuters, « Israel's military exports to top buyer India unaffected by Gaza war » , 23 février 2024, https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/israels-military-exports-top-buyer-india-unaffected-by-gaza-war-2024-02-23/ , consulté le 14 septembre 2026.

[8] Amnesty International, « India : Continuing weapons exports to Israel could risk complicity in ongoing genocide in Gaza – new investigation » , 30 juillet 2026, https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/07/india-continuing-weapons-exports-to-israel-could-risk-complicity-in-ongoing-genocide-in-gaza-new-investigation , consulté le 14 septembre 2026.

[9] Al Jazeera/Sanad, « Israel retrofitting DJI commercial drones to bomb and surveil Gaza », 8 mai 2025 ; +972 Magazine/Local Call, « Like a video game : Israel enforcing Gaza evacuations with grenade-firing drones », 10 juillet 2025 ; INSS, « From Red to Blue-and-White : The Strategic Necessity of Developing the Israeli Drone Industry », 7 juillet 2026 https://www.inss.org.il/publication/israeli-drones/ consulté le 14 septembre 2026. Les enquêtes documentent notamment l'utilisation de DJI Agras, Mavic et Avata, ainsi que de drones Autel EVO, modifiés ou employés par l'armée israélienne à Gaza.

[10] Francesca Albanese, rapporteuse spéciale auprès des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, « De l'économie de l'occupation à l'économie du génocide », 2025. Le rapport complet en français est disponible en ligne : https://docs.un.org/fr/A/HRC/59/23 Et en anglais : https://www.un.org/unispal/document/a-hrc-59-23-from-economy-of-occupation-to-economy-of-genocide-report-special-rapporteur-francesca-albanese-palestine-2025/ consulté le 14 septembre 2026.

[11] Reuters, « US has sent Israel thousands of 2,000-pound bombs since Oct. 7 », publié le 29 juin 2024, https://www.reuters.com/world/us-has-sent-israel-thousands-2000-pound-bombs-since-oct-7-2024-06-28 consulté le 14 septembre 2026.

[12] Defense Security Cooperation Agency (DSCA), « Israel – Munitions and Munitions Support », 28 février 2025. https://www.dsca.mil/Press-Media/Major-Arms-Sales/Article-Display/Article/4088258/israel-munitions-and-munitions-support consulté le 14 septembre 2026. La notification porte sur une vente de 35 529 bombes MK-84 ou BLU-117 et 4 000 ogives pénétrantes, pour une valeur estimée à 2,04 milliards de dollars. Les autres ventes annoncées simultanément portent notamment sur près de 5 000 bombes de 1 000 livres avec kits de guidage et des bulldozers D9.

[13] Reuters, “Israel military reported to accept death toll of around 70,000 in Gaza”, publié le 30 janvier 2026, https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-military-reported-accept-death-toll-around-70000-gaza-2026-01-30/ , consulté le 14 septembre 2026.

[14] European Union, United Nations and World Bank, « Gaza Strip Rapid Damage and Needs Assessment (RDNA »), publié le 20 avril 2026, https://www.un.org/unispal/document/report-gaza-strip-rapid-damage-20apr26 consulté le 14 septembre 2026.

[15] BDS National Committee, « This Ramadan, let's escalate the boycott of companies implicated in Israel's crimes against Palestinians », 2026 : le mouvement appelle à « mettre fin à l'impunité » d'Israël par des « mesures de responsabilité significatives » et à boycotter, désinvestir et sanctionner (Boycott. Divest. Sanction.), https://bdsmovement.net/news-type/action-alert?page=1&utm BDS National Committee, « The Military Embargo is Here », 26 avril 2025 : BDS appelle à imposer un embargo militaire à Israël et affirme que les États tiers doivent prendre des mesures pour mettre fin à leur complicité avec le génocide, l'occupation et l'apartheid israéliens. https://bdsmovement.net/Military-Embargo-Is-Here consulté le 14 septembre 2026.

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