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22.09.2026 à 12:35

Violences sexuelles : l'État de droit exige autre chose que des promesses ou des indignations

Collectif

Parce qu'un État de droit sans justice effective n'existe pas, un ensemble d'avocat·es sort du silence pour dénoncer « une défaillance systémique qui engage une responsabilité politique ». « Les violences sexuelles ne sont pas une succession de faits divers. Elles constituent un fait social majeur. C'est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement pénale. Elle doit être globale. »

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/15/violences-sexuelles-letat-de-droit-exige-autre-chose-que-des-promesses-ou-des-indignations/?jetpack_skip_subscription_popup

Certaines affaires judiciaires bouleversent l'opinion publique. Elles provoquent aussi des débats où se confrontent émotions légitimes, exigences démocratiques et principes fondamentaux du droit.

Parce que nous sommes avocats, parce que notre métier consiste à défendre les libertés, les droits fondamentaux et les garanties de chacun, nous estimons nécessaire de prendre la parole.

Non pour commenter une décision particulière.

Non pour opposer les droits des victimes aux droits de la défense.

Mais pour rappeler une évidence trop souvent oubliée : la lutte contre les violences sexuelles est aujourd'hui un enjeu majeur d'État de droit.

La présomption d'innocence est un principe cardinal de notre démocratie.

Elle protège chaque citoyen contre l'arbitraire.

Elle impose que la culpabilité soit démontrée avant d'être affirmée.

Mais la présomption d'innocence n'impose ni le silence des victimes, ni celui de la société.

Elle ne commande pas de détourner le regard devant une réalité établie depuis des décennies. Elle n'interdit ni le débat public, ni l'analyse critique des politiques publiques, ni la dénonciation des défaillances institutionnelles.

Elle ne saurait devenir un argument destiné à étouffer la parole de celles et ceux qui dénoncent des violences ou qui alertent sur les insuffisances de notre système de protection.

Une autre confusion fragilise aujourd'hui le débat public : celle qui consiste à assimiler la vérité judiciaire à la vérité des faits.

Tout juriste sait pourtant qu'il s'agit de deux notions distinctes.

La justice ne dit pas toujours ce qui s'est passé. Elle dit ce qui a pu être démontré selon les règles du procès, avec les éléments disponibles, dans le respect du contradictoire et des exigences de preuve.

Une relaxe, un acquittement ou un classement sans suite ne signifient pas nécessairement que les faits n'ont pas existé.

Ils signifient parfois que les conditions juridiques permettant de les établir n'ont pas été réunies.

Cette distinction, enseignée dès les premières semaines des études de droit, mérite d'être rappelée tant elle est essentielle à la compréhension de notre système judiciaire.

Elle est particulièrement importante lorsqu'il s'agit des violences sexuelles.

Car ces infractions présentent des caractéristiques spécifiques : elles sont majoritairement commises sans témoins, dans la sphère privée, souvent par des personnes connues de la victime ; elles s'accompagnent fréquemment de phénomènes d'emprise, de sidération, de dissociation traumatique ou de révélations tardives ; elles laissent rarement des preuves matérielles lorsque les faits sont anciens.

La difficulté probatoire n'est donc pas un accident du système : elle est inhérente à la nature même de ces violences.

Or cette réalité rencontre aujourd'hui une autre réalité : celle des insuffisances chroniques de notre appareil judiciaire.

Depuis des années, les professionnels du droit, les associations, les magistrats, les policiers, les gendarmes, les médecins, les travailleurs sociaux et les chercheurs décrivent les mêmes difficultés : manque d'enquêteurs spécialisés, délais excessifs, saturation des juridictions, insuffisance des expertises psychologiques et psychiatriques, disparités territoriales considérables, défaut de formation de nombreux intervenants, difficultés d'accès aux soins psychotraumatiques.

Ces constats ne relèvent plus du dysfonctionnement ponctuel.

Ils caractérisent une défaillance systémique.

Et une défaillance systémique engage une responsabilité politique.

Le sujet dépasse très largement le cadre judiciaire.

Les violences sexuelles constituent un phénomène social massif.

En France, un enfant est victime d'un viol, d'une agression sexuelle ou d'un inceste toutes les trois minutes. Plus de 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles. Plus de 5,4 millions d'adultes déclarent avoir subi des violences sexuelles durant leur enfance. Ces chiffres ne reflètent qu'une partie de la réalité puisque nombre de victimes ne révèlent jamais les faits ou ne déposent jamais plainte.

Les violences sexuelles ne sont pas une succession de faits divers.

Elles constituent un fait social majeur.

Elles interrogent notre rapport collectif à l'enfance, à l'autorité, à la domination et à la protection des plus vulnérables.

C'est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement pénale.

Elle doit être globale.

Elle doit commencer par une politique ambitieuse d'éducation à l'égalité, au respect de l'intégrité physique, au consentement et à la vie affective.

Elle doit se poursuivre par une formation obligatoire et continue de tous les professionnels susceptibles de recueillir la parole des victimes.

Elle doit renforcer les capacités d'enquête et de jugement des juridictions.

Elle doit protéger immédiatement les enfants.

Elle doit surtout être évaluée.

Car l'expérience des dernières décennies nous enseigne une leçon simple : les annonces ne suffisent pas.

La France dispose déjà de nombreux textes.

Elle manque davantage de moyens, de coordination, de pilotage et d'évaluation.

Si une loi intégrale relative aux violences sexuelles devait voir le jour, elle ne pourrait se limiter à proclamer de nouveaux principes. Elle devrait prévoir des indicateurs publics, des objectifs mesurables, un calendrier de mise en œuvre et une évaluation de ses résultats.

En effet, l'effectivité des droits est le véritable critère de l'État de droit car un droit qui ne peut être efficacement exercé cesse progressivement d'être un droit garanti.

C'est pourquoi cette affaire douloureuse, doit nous conduire à sortir du silence sur le terrain qui est le nôtre.

Celui de la défense de l'État de droit.

Parce qu'un État de droit sans justice effective n'existe pas.

Parce qu'une justice à laquelle la Nation refuse les moyens nécessaires n'est plus seulement une question budgétaire.

Elle devient une question démocratique.

Signataires :
Nejra MUSABASIC, Barreau de NANTES
Jérôme GUISTI, Barreau de PARIS
Jérôme KARSENTI, Barreau de PARIS
Benjamin MAIRESSE, Barreau de PARIS
Isabelle DAHAN, Barreau de PARIS
Lucy DILLENSCHNEIDER, Barreau de MONTPELLIER
Charlotte GAUCHON, Barreau de MARSEILLE
Elise BRAND, Barreau de CAEN
Jocelyne DULAC, Barreau de PARIS
Jérémie PAGEOT, Barreau de CAEN
Jennifer AULOMBARD, Barreau de CAEN
Cécile JOUSSELIN, Barreau de PARIS
Mathieu DAVY, Barreau de PARIS
Lalla BOUSTANI, Barreau de BOBIGNY
Miguel GARRE MURCIA, Barreau de PARIS
Anouck JURAVER, Barreau de NANTES
Françoise ASSUS JUTTNER, Barreau de NICE
Thomas GODEY, Barreau de PARIS
Anne-Cécile SIMON, Barreau de RENNES
Jacques THOIZET, Barreau de VIENNE

https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/120626/violences-sexuelles-l-etat-de-droit-exige-autre-chose-que-des-promesses-ou-des-indig
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22.09.2026 à 12:34

Les violences commises à l'encontre d'une étudiante soulèvent à nouveau des questions sur la sécurité des femmes et la confiance dans les institutions

Mašina

Cinq jours après qu'une étudiante en médecine de l'université de Novi Sad a été brutalement agressée par un homme qu'elle avait auparavant laissé entrer dans son immeuble, l'agresseur n'a toujours pas été retrouvé et l'affaire est traitée comme un vol.

Les étudiantes dénoncent les lacunes dans la réaction des institutions, et le Centre autonome des femmes (AŽC) met en garde contre le fait que cette affaire soulève la question plus large de la sécurité des femmes et de la confiance dans les institutions. Biljana Janjić, de FemPlatz, voit dans cette affaire un problème récurrent : l'incapacité à réagir rapidement face à la violence.

« Ils sont entrés ensemble dans l'ascenseur, où il s'est glissé derrière elle et a commencé à l'étrangler violemment. Lana a failli perdre connaissance, mais elle a continué à se défendre. L'agression a duré tout le trajet de six étages dans l'ascenseur. « Lorsqu'il s'est arrêté, l'agresseur lui a arraché son téléphone et s'est enfui », déclarent les étudiant·es qui bloquent l'accès à plusieurs facultés. L'agresseur a été identifié dans un immeuble équipé de vidéosurveillance, et la localisation du téléphone a été déterminée grâce à l'application « Localiser mon iPhone », mais l'agresseur reste introuvable depuis quatre jours.

Les étudiant·es affirment que la police n'est pas entrée dans l'appartement indiqué par le téléphone, au motif qu'« elle ne peut pas pénétrer dans un logement au hasard en pleine nuit ». Elles et ils soulignent que la diffusion des images de vidéosurveillance est retardée, que le gérant de l'immeuble ne répond pas et que les responsabilités sont renvoyées d'un service à l'autre.

Maja Milošević, du Centre autonome des femmes (AŽC), a déclaré à Mašina que la sécurité des femmes est une question de second ordre dans ce pays.

« Même si nous ne pouvons pas savoir pour l'instant s'il s'agissait d'une agression à caractère sexiste, la situation vécue par cette étudiante de Novi Sad est le genre de chose qui sert depuis des années à intimider les femmes. »

Selon Milošević, la sécurité des femmes n'a jamais été une priorité, mais l'escalade de plus en plus fréquente et intense de la violence brutale dans cette société indique qu'il s'agit de graves défaillances systémiques dont la correction demandera beaucoup de temps et d'énergie.

Lorsque l'on évoque la violence à l'égard des femmes, on dit le plus souvent que la violence subie par les femmes est le fait d'un proche. Cependant, même si ce n'est pas le cas ici, cela ne doit pas pour autant être considéré comme moins grave. « On apprend plus souvent aux femmes à craindre ce genre de situations, et l'explication selon laquelle il s'agissait d'un agresseur qui « voulait la tuer ou la violer » suscite une peur supplémentaire et peut faire redouter que ces craintes ne se concrétisent », souligne Milošević.

FemPlatz précise que, comme toujours, l'organisation condamne toutes les formes de violence à l'égard des femmes, mais que, bien que nous ne disposions pas actuellement d'informations suffisantes sur ce cas précis, il apparaît clairement que l'étudiante n'a pas reçu le soutien nécessaire à ce moment-là.

Selon les données de FemPlatz, l'organisation a recensé cette année 50 cas de violences à l'encontre d'étudiantes, de professeures et de militantes, dans le cadre de la liberté de réunion.

Janjić affirme que lorsqu'elles signalent des actes de violence, les femmes sont également confrontées à des remarques déplacées, mais que la raison pour laquelle elles ne portent pas plainte ne tient pas seulement au traitement individuel qui leur est réservé, mais aussi à une méfiance plus générale envers les institutions, à savoir la crainte de ne pas bénéficier d'un soutien et d'une protection adéquats et que l'auteur des violences ne soit pas poursuivi :

« La violence en Serbie n'est pas aussi banalisée que l'absence de réponse adéquate de la part des institutions, ce qui conduit à une banalisation générale de la violence au sein du système. »

« En ce sens, le fait que la violence ne fasse pas l'objet d'une réponse rapide constitue un problème récurrent en Serbie ; lorsqu'un cas de violence est signalé, un temps considérable s'écoule et les mesures ne sont pas prises conformément à l'ensemble des procédures, ce qui affecte en réalité les femmes, non seulement parce qu'elles n'obtiennent pas justice, mais aussi parce qu'elles ne portent pas plainte faute de confiance », déclare Biljana Janjić, de FemPlatz.

Les étudiant·es se demandent pourquoi cette affaire est traitée comme un vol, alors qu'un inspecteur a déclaré à la victime qu'il ne s'agissait pas d'un vol, mais que l'agresseur avait tenté de la tuer ou de la violer. Elles et ils soulignent qu'elles et ils ne resteront pas silencieux alors que des femmes sont étouffées dans des ascenseurs et que les institutions trouvent des excuses, et qu'elles et ils n'accepteront pas une situation où les victimes sont laissées à elles-mêmes et où les auteurs de ces crimes circulent librement dans les rues.

Au cours de l'année écoulée, nous avons assisté à une normalisation croissante de la violence, les discours de haine et les stigmatisations [tiketiranje] étant de plus en plus présentes dans la sphère publique, tandis que les poursuites judiciaires contre les actes de violence commis à l'encontre de citoyen·nes lors de manifestations sont reportées ou que les agresseurs sont graciés.

Le traitement réservé aux femmes victimes de violences est particulièrement préoccupant. Dans leurs interventions, les institutions négligent le plus souvent la dimension de genre de l'affaire, comme dans le cas de cette étudiante en médecine. Non seulement elle a subi des violences, mais malgré les déclarations d'un policier selon lesquelles elle avait été victime d'une tentative de meurtre ou de viol, son affaire est actuellement traitée comme un vol.

La violence à l'égard des femmes laisse des séquelles physiques et psychologiques, et lorsqu'une personne ne peut pas compter sur les institutions pour se protéger, il est impossible de créer dans la société un espace sûr pour les victimes de violence.

Milošević, du WRC, aborde également ce problème, affirmant que nous ne savons toujours pas exactement ce qui se cache derrière cet incident, ni pourquoi l'agresseur n'a pas encore été arrêté : « On a parfois l'impression que, dans les différentes procédures et règles, l'essentiel est perdu de vue, à savoir la protection contre toutes les formes de violence. »

https://www.masina.rs/nasilje-nad-studentkinjom-iznova-otvara-pitanje-bezbednosti-zena-i-poverenja-u-institucije/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:33

« Une chaîne autour de la cheville » : comment l'identifiant numérique national danois alimente la violence économique à l'égard des femmes

Polina Bachlakova

La violence économique à l'égard des femmes liée à l'utilisation des identifiants numériques est un problème croissant, mais rarement reconnu, au Danemark et dans toute l'Europe.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Copenhague, Danemark – C'est après avoir donné naissance à son premier enfant que Mary a remarqué un changement radical dans le comportement de son mari. Dans le cadre d'un contrat prénuptial signé lors de leur mariage au Danemark en 2011, le couple avait convenu de mettre en commun ses finances.

Mais cela ne s'est jamais concrétisé. Au lieu de cela, Mary est restée dépendante de l'argent de poche que son mari, seul soutien de famille, lui versait sur son compte bancaire personnel pendant qu'elle préparait un master.

Lorsqu'elle l'interrogeait sur le compte bancaire commun qu'elle et il avaient prévu d'ouvrir, « chaque conversation se transformait en dispute », a déclaré Mary, qui a refusé de donner son vrai nom par crainte des répercussions sur la procédure judiciaire en cours qui l'oppose à son désormais ex-mari. Il a également commencé à la questionner sur ce qu'elle avait acheté et payé. « J'avais un peu l'impression qu'il se prenait pour un enquêteur », a-t-elle déclaré.

Alors que son ex-mari gagnait jusqu'à 4 millions de couronnes par an (environ 610 000 dollars en 2015), il ne lui donnait généralement que 6 000 couronnes (915 dollars) par mois, a-t-elle précisé. Cette somme était censée couvrir toutes ses dépenses ainsi que celles de leurs deux enfants.

Dans les faits, cela s'est transformé en une forme de contrôle inquiétante. Mary a affirmé qu'il la dissuadait activement de travailler et refusait de l'aider à s'occuper des enfants. De ce fait, elle dépendait entièrement de l'argent que son mari lui donnait. « C'était très instable, car s'il estimait avoir déjà payé l'essence, par exemple, ou s'il jugeait que je ne méritais pas cet argent, il pouvait le déduire. Je ne pouvais donc jamais vraiment compter sur ce que j'allais recevoir », a-t-elle expliqué.

Le contrôle exercé sur ses finances s'est aggravé. Début 2015, son conseiller bancaire l'a contactée et lui a fait remarquer, en passant, qu'elle s'était connectée à ses services bancaires en ligne à de nombreuses reprises. Elle lui a répondu qu'il se trompait. « Et tout à coup, j'ai compris. J'ai dit : “Ce n'était pas moi. C'est mon mari qui s'est connecté” », se souvient-elle.

Son mari avait utilisé NemID – la première version danoise de l'identité numérique, comprenant un identifiant, un mot de passe et des codes à usage unique sur une carte physique – pour accéder à son compte à environ 21 reprises. Le conseiller bancaire lui a proposé de signaler l'incident. Mary l'en a dissuadé. « Avec le recul, je pense que j'aurais dû le signaler… car cela aurait pu servir de preuve d'un schéma récurrent aujourd'hui. »

Mary ignore à quelle fréquence son ex-mari a abusé de son identité numérique au cours de leur relation de 11 ans pour l'espionner. Mais le schéma auquel elle fait référence relève de la violence économique : une forme de violence conjugale dans laquelle un partenaire contrôle ou contraint une victime par le biais des finances. De la surveillance des comptes bancaires au contrôle de l'argent de poche, en passant par les pressions exercées pour qu'elle cède des biens communs sous la menace d'un divorce, ces moments pouvaient sembler disparates pris isolément, mais, pris dans leur ensemble, ils constituaient une forme de maltraitance.

« J'avais souvent cette image en tête : lui, c'était un chat, et moi, une souris », raconte-t-elle.

Jusqu'à récemment, la violence économique était largement invisible – et elle est encore souvent mal comprise ou ignorée. Ce n'est que depuis quelques années que les chercheurs et les chercheuses ont commencé à étudier comment les applications bancaires numériques et les cartes d'identité nationales peuvent contribuer à la rendre possible.

Le Danemark ne dispose d'aucune donnée nationale sur l'impact de l'identité numérique sur la violence économique. Cependant, selon un rapport de 2026 publié par Danner, une association à but non lucratif qui vient en aide aux victimes de violences conjugales au Danemark, près de la moitié des femmes participant à son programme d'accompagnement ont été victimes de violence économique. Parmi elles, 17% ont vu leur partenaire contracter des dettes ou demander des aides publiques en leur nom, souvent en utilisant l'identité numérique comme moyen.

Le Danemark, un pays numérisé

Le Danemark est l'un des pays les plus numérisés d'Europe. Il a mis en place son premier système national d'identité numérique, NemID, en 2010. Plus d'une décennie plus tard, en 2021, celui-ci a été remplacé par MitID : une clé numérique accessible via smartphone qui donne accès à pratiquement tous les aspects de la vie d'un·e résident·e, des opérations bancaires à l'historique des ordonnances médicales.

Bien qu'elle ne soit pas obligatoire légalement, il est très difficile de s'en passer. Les résident·s danois·es sont tenu·es d'utiliser MitID pour ouvrir des comptes bancaires, payer leurs impôts et accéder à la plupart des services essentiels.

MitID est plus sécurisé et se distingue de l'ancien système d'identification par un élément clé : il repose sur l'authentification biométrique. En général, les utilisateurs/utilisatrices doivent scanner leur visage via l'application MitID sur leur smartphone pour se connecter à leur compte. Selon Malte Bundgaard Kolze, criminologue et chercheur au sein du groupe de réflexion juridique Justitia, basé à Copenhague, cela rend le MitID « très sûr contre toutes sortes d'abus », car personne ne peut simplement « accéder au système et utiliser un code », a-t-il déclaré.

Mais il y a un angle mort. « Contre des inconnu·es, c'est très efficace. Mais contre des partenaires intimes, ça ne l'est pas, justement parce qu'elles ou ils sont proches de vous », a déclaré Kolze. Un·e partenaire violent peut utiliser « tous les moyens à sa disposition » pour convaincre, contraindre ou manipuler sa victime afin qu'elle scanne son visage pour déverrouiller l'application, ajoute Kolze. « [MitID] est un bon système, mais il présente cette lacune qui a un impact très négatif sur ce groupe en particulier », a déclaré M. Kolze, en faisant référence aux femmes victimes de relations violentes.

Lorsque les victimes tentent de prouver qu'une violence économique a eu lieu, l'authentification biométrique de MitID rend la preuve de la contrainte extrêmement difficile à établir et, par conséquent, il est difficile d'obtenir justice. Maja Wallmeier Wolfgang, criminologue travaillant comme consultante pour les services de police de la région du Nordjylland, a déclaré que les affaires de violence économique sont particulièrement difficiles à enquêter en raison de « toute la question du consentement », ce qui rend la preuve de la violence plus complexe.

« Si une personne s'est connectée avec MitID, il peut être difficile de savoir si c'est bien elle qui a effectué l'opération, ou si quelqu'un·e d'autre a obtenu un accès non autorisé, ou encore si elle a été induite en erreur d'une manière ou d'une autre », a-t-elle déclaré.

Finance Denmark, une organisation faîtière représentant les banques du pays qui a développé MitID en collaboration avec l'agence danoise chargée de l'administration numérique, a déclaré « éprouver une profonde compassion pour les femmes victimes de violence économique ».

« C'est pourquoi nous travaillons également avec Danner et LOKK [l'organisation nationale des foyers d'accueil pour femmes] pour contribuer à lutter contre ce phénomène », a déclaré Kjeld Gosvig-Jensen, directeur adjoint des affaires juridiques chez Finance Denmark.

Interrogé sur ce que Finans Danmark pouvait faire pour empêcher que MitID ne soit utilisé comme une arme pour maltraiter les femmes, M. Gosvig-Jensen a répondu : « En ce qui concerne l'utilisation effective de MitID, Finans Danmark n'a aucun moyen d'agir de manière indépendante. »

L'agence nationale pour l'administration numérique a refusé de répondre à la demande de commentaires de Fuller.

« Une chaîne autour de la cheville »

Dans l'Union européenne, une femme sur cinq est victime d'une forme ou d'une autre de violence économique, mais seuls neuf pays européens l'érigent spécifiquement en infraction pénale. Le Danemark n'en fait pas partie. Toutefois, le pays a érigé en infraction pénale la violence psychologique en 2019, y compris le fait de « prendre le contrôle des finances d'une personne ».

Il s'agit là d'une « définition très restrictive de cette forme de maltraitance, selon Clara Kort Illeborg, consultante de projet chez LOKK.

Les auteurs de violences peuvent, par exemple, exploiter le système d'identité numérique pour contracter des dettes ou demander des aides publiques au nom de leur partenaire. « On peut contracter des prêts très importants, modifier l'adresse de versement des allocations sociales, transférer de l'argent », explique Mme Illeborg. « Et faire beaucoup de choses avec MitID sans avoir à parler à un véritable être humain. »

Au Danemark, selon Justitia, les auteurs d'abus peuvent également se servir des identités numériques pour contracter des « prêts rapides » au nom de la victime à son insu. Après tout, c'est facile : les prêts peuvent être approuvés en quelques minutes et le versement peut être effectué sur n'importe quel compte bancaire.

Le Danemark dispose d'un dispositif d'indemnisation pour les victimes de fraude à la signature numérique. Mais les chercheurs/chercheuses affirment que les victimes d'abus économiques en sont souvent exclues de manière délibérée. Ce dispositif ne couvre pas les cas où un agresseur contracte un prêt au nom de sa victime via une identité numérique et transfère les fonds vers son propre compte plutôt que vers celui de la victime.

Danmarks Radio a rapporté qu'en 2017, le compagnon d'une femme avait utilisé abusivement son NemID pour contracter un prêt rapide de 40 000 DKK (6 200 $) en son nom. Bien que l'homme ait par la suite été condamné pour fraude, la femme a été poursuivie en justice par l'une des banques concernées, qui exigeait qu'elle rembourse le prêt ainsi que les intérêts courus.

C'est l'une des façons dont l'abus d'identité numérique peut devenir un « boulet » qui perdure bien au-delà de la relation, selon Kolze. « Vous pouvez par exemple accumuler une dette colossale dont vous ne pourrez jamais vous débarrasser », a-t-il déclaré. « Le problème avec [la violence économique], c'est que ses conséquences peuvent potentiellement durer toute une vie. »

Dans un autre cas, quelques années après avoir quitté son ex-partenaire violent, une femme prénommée Tahmina a reçu une lettre de l'administration fiscale danoise. Elle leur devait près d'un demi-million de couronnes (78 120 dollars) pour une société dont elle n'avait même jamais entendu parler. « J'étais sous le choc », a-t-elle confié à Danner. Il s'est avéré que son ancien partenaire avait utilisé son identité numérique pour créer cette société et accumuler des dettes en son nom.

La violence économique est rarement reconnue

Selon les expert·es, la police, institution de première ligne chargée de lutter contre la violence économique, n'en a qu'une compréhension limitée. Cette année, le Danemark a alloué 25 millions de couronnes (près de 4 millions de dollars) aux efforts de la police pour lutter contre la violence entre partenaires intimes. Pourtant, ces fonds ne se traduisent pas toujours par une meilleure détection de la violence économique.

« J'ai discuté avec plusieurs femmes qui ont signalé leur situation à la police, mais qui ont eu le sentiment que la violence économique n'était pas reconnue comme un schéma récurrent », a déclaré l'économiste et autrice danoise Anne-Mette Barfod, qui a écrit un ouvrage sur la violence économique. « De ce fait, de nombreuses victimes ont encore l'impression de ne pas être prises au sérieux. »

En 2022, un rapport publié par le *Nordic Journal of Criminal Science* a révélé que sur 357 rapports de police contenant des résumés d'affaires relatives à la violence psychologique au Danemark, la violence économique n'était mentionnée que dans 35 d'entre eux.

Modifier la législation danoise afin de criminaliser spécifiquement et de définir clairement la violence économique pourrait permettre aux policier·es de mieux gérer ces affaires, a déclaré Wolfgang, la consultante en matière de police. « La police ne dispose pas d'une définition tout à fait concrète de la violence économique », a-t-elle précisé. En effet, lorsque Fuller a appelé l'un·e des attaché·es de presse de la préfecture de police pour solliciter un entretien, celle/celui-ci lui a demandé : « Qu'est-ce que la violence économique ? »

Une « hausse vertigineuse »

Le Danemark n'est pas un cas isolé. La police suédoise a indiqué que la violence économique via l'identité numérique constituait un problème dans son pays. En Norvège, c'est également un problème bien connu.

Au Royaume-Uni, où la violence économique est reconnue comme un délit, l'association caritative Surviving Economic Abuse estime qu'une femme sur six au Royaume-Uni « a subi des violences économiques de la part d'un partenaire actuel ou ancien au cours des 12 derniers mois », et souligne que ce problème « se produit rarement de manière isolée » et s'accompagne généralement d'autres formes de violence conjugale.

Il s'agit d'un problème en pleine expansion au Royaume-Uni, selon l'association caritative britannique Refuge, qui a signalé une hausse « vertigineuse » de 78% des signalements de cas de violences facilitées par la technologie et de violences économiques au cours de l'année écoulée. Dans le rapport de Refuge, une survivante a évoqué des violences psychologiques et économiques, expliquant que son partenaire avait contracté plusieurs dettes en son nom, notamment pour une voiture de luxe d'une valeur de plus de 100 000 £ (135 900 $). La victime a déclaré : « Je me sentais incapable de refuser en raison du caractère coercitif de mon partenaire. Cela m'a laissée avec un engagement financier énorme auquel je ne voulais pas m'engager et auquel je ne me sentais pas capable de dire non. »

Cette tendance est d'autant plus importante que d'ici la fin de l'année, l'UE prévoit de déployer les portefeuilles d'identité numériques (EDIW) à l'échelle de l'Union, qui devraient fonctionner de manière similaire à MitID. Un rapport de recherche récent a averti que les exemples scandinaves d'abus d'identité numérique par des partenaires amoureux constituent « une leçon dont les législateurs/législatrices européen·nes doivent tenir compte lors du déploiement des EDIW ».

Mary vit désormais dans un appartement avec ses enfants. Depuis qu'elle a demandé le divorce en 2022, elle a pris conscience que la violence économique dans sa relation ne s'était pas manifestée par un seul événement marquant, mais par la somme de différents comportements. En repensant à son expérience, elle estime que, trop souvent, la société continue de considérer la violence économique comme un simple problème d'argent.

« Mais c'est psychologique. Cela sape complètement vos fondements », a-t-elle déclaré.

Polina Bachlakova, 30 août 2026
https://www.fullerproject.org/editions/cost-of-living/a-chain-around-the-ankle-how-denmarks-national-digital-id-fuels-economic-violence-against-women/
Traduit par DE

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