23.06.2026 à 20:31
Conceptions autochtones de la famille

Dimanche, 18 h. Tout le monde est là. On est toujours une bonne vingtaine à se rassembler chaque semaine, pour le rituel souper chez « gramma ». C'est ici que j'ai appris ce que ça signifie, faire partie d'une famille autochtone.
Texte traduit de l'anglais par Arianne Des Rochers.
Ma belle-mère, la femme la plus âgée de la famille, prend ses responsabilités au sérieux – garder la famille tissée serrée. Elle nous rassemble chez elle tous les dimanches pour souper : ses enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants, nièces, neveux, et n'importe qui qui passe par là. On ne manque jamais de nourriture, de rires, d'histoires, de gloussements d'enfants. Je serai toujours reconnaissante envers elle, pour m'avoir transmis l'importance du lien.
C'est ça, la famille en contexte autochtone : tout le monde est relié. Nos tantes, nos oncles, nos cousins, éloignés, sont aussi importants que nos propres enfants, nos frères et sœurs et nos parents. Tout le monde a sa place, et ce ne sont pas les liens du sang qui importent, mais les rôles que l'on joue dans la vie les uns des autres.
On ne se rassemble pas juste pour souper le dimanche. On passe luncher plusieurs fois par semaine chez gramma, qui, de plus en plus à l'aise avec la technologie, nous texte qu'elle a fait de la soupe, ou encore qu'on célèbre l'anniversaire de quelqu'un. En retour, on se tient au courant sur Messenger de ce qui se passe dans notre quotidien. Ce dimanche, en plus des trois anniversaires qu'on va souligner, on fera les derniers préparatifs pour notre voyage en Italie, où ma partenaire a une compétition sportive. Il s'agit d'un événement important pour elle, et dans la tradition autochtone, c'est une bonne partie de la famille – sept d'entre nous – qui l'accompagneront pour l'encourager.
La famille, synonyme de résilience
Parfois, cette vision de la famille entre en conflit avec les valeurs occidentales de l'autonomie, de l'individualisme et de la singularité. On ne laisse jamais les autres autour de nous seul·es ; on est toujours entouré·es. Les professionnels de la santé sont frustrés quand ils voient des groupes débarquer dans leur cabinet ; les directeurs d'école sont médusés quand on leur demande vingt-cinq billets pour la cérémonie de graduation d'un·e seul·e élève ; les ressources humaines ne comprennent pas pourquoi un employé·e prendrait du temps pour faire le deuil de quelqu'un qui n'est pas de la famille « immédiate ».
Cette forme d'organisation familiale remonte aux façons dont les peuples autochtones vivaient dans le passé. Pour les Haudenosaunee – y compris les Kanienkeh'aka – , nous avons un système de clans matriarcaux. Traditionnellement, les gens qui faisaient partie du même clan (Ours, Loup, Tortue) étaient reliés et vivaient dans la même maison longue, sous les conseils des mères de clan. Pour les Inuit, les communautés traditionnelles étaient composées de plusieurs familles qui vivaient, voyageaient et chassaient ensemble. Idem pour les nations autochtones partout dans le monde : nous savons que c'est ensemble qu'on survit.
La relation est une forme de résilience qui a permis aux peuples autochtones de survivre à des siècles de tentatives coloniales d'effacement. Les colonisateurs le savaient, et c'est pourquoi ils ont adopté des lois qui limitaient le pouvoir et l'importance des femmes (les créatrices et les fondations mêmes de nos communautés) et imposé des systèmes de gouvernance et des institutions scolaires qui visaient à séparer et à isoler nos collectivités. Par exemple, la Loi sur les Indiens de 1876 a imposé le patriarcat aux collectivités autochtones, en assujettissant l'identité des femmes à celle de l'homme dominant dans sa vie, son père ou son mari. Le système des pensionnats a aussi renforcé les valeurs patriarcales en apprenant aux garçons à être les maîtres de leur foyer, y compris par la force. De nouveaux organes politiques ont été créé afin de remplacer les gouvernements traditionnels et la structure matriarcale des clans, déclarés illégaux. Malgré tout ça, les peuples autochtones sont encore là.
Une affaire de communauté
Ainsi, traditionnellement, les collectivités autochtones étaient de grandes familles étendues. Les enfants, qui sont notre avenir, étaient la priorité. Tout le monde s'entraidait afin d'assurer que les enfants et celles qui en prenaient soin avaient tout ce dont iels ont besoin pour continuer de grandir et de devenir des membres responsables de la famille/du clan/de la collectivité. Les rôles étaient transmis aux enfants par les gens qui les entouraient : mères, tantes, grand-mères, grandes-tantes, aîné·es et éducateur·rices. Les enfants savaient qu'iels étaient aimé·es et important·es et qu'iels pouvaient compter sur tout leur cercle familial.
Chaque rôle au sein de la famille était respecté, valorisé et maintenu. Les hommes s'occupaient de fournir la nourriture, les abris et la protection nécessaires. Les autres accomplissaient une foule de tâches visant à maintenir la vie au sein de la communauté. Lorsque quelqu'un quittait la collectivité, d'autres personnes se portaient volontaires pour remplir son rôle. Les personnes bispirituelles, en raison de leurs dons, remplissaient différents rôles selon les besoins de la collectivité : iels pouvaient être à la fois des guerriers, des chasseuses, des cueilleurs, des tantes, des mères, des éducateur·rices... On s'assurait que personne ne manquait de rien pour vivre.
Les orphelins n'existaient pas. Dans une perspective autochtone, les enfants ne sont pas des biens qui appartiennent à leurs parents, mais un cadeau à toute la communauté. Si un enfant perdait ses parents biologiques, des pratiques naturelles (par opposition à juridiques) d'adoption avaient lieu et l'enfant restait dans la communauté, adopté par des proches. Ces pratiques s'observent encore aujourd'hui. Ce n'est pas le sang qui détermine la parenté, mais la relation. Ma partenaire et moi sommes passées de tantes à mères pour deux de nos enfants lorsque leur mère biologique est décédée, et aujourd'hui, nous sommes fières d'être les grands-parents de six petits êtres merveilleux.
Vivre ensemble, mourir ensemble
L'importance des liens familiaux vient pour nous avec la responsabilité et le privilège d'accompagner nos proches à chaque étape de leur vie, y compris dans la mort. Lorsque notre tante Karrie a reçu un diagnostic du cancer du poumon, la famille s'est réunie pour planifier comment on les accompagnerait, elle et ses enfants, pendant ses derniers mois de présence physique avec nous. Elle voulait mourir à la maison, et nous avons élaboré un horaire détaillé qui garantissait qu'au moins un membre de la famille serait avec elle et sa fille en tout temps. Pendant des mois, on s'est alterné·es dans nos visites. On a parlé, ri, et oui, pleuré avec elle. On a partagé des histoires et des souvenirs, accueilli tous ceux qui sont venus lui dire au revoir. On s'est entraidé·es quand le deuil devenait difficile. Les enfants n'ont jamais été exclus de tout ça ; la mort est un stade de la vie, pas quelque chose dont il faut avoir peur. Quand l'esprit de notre tante a quitté son corps physique, elle était entourée de l'amour de ses proches.
Son corps a été exposé au salon funéraire de la communauté, qui est resté ouvert pendant 24 heures pour que tous les proches puissent venir faire leurs au revoir. Son esprit est resté en bonne compagnie jusqu'à son enterrement. Un festin de nourriture et la présence constante de proches a permis à toute la communauté de faire son deuil ensemble. Nous avons tenu des cérémonies et des festins, de façon à nourrir son esprit tandis qu'il voyageait vers sa prochaine destination. Nous avons appris, ensemble, à vivre sans sa présence physique.
C'est ça, la famille : le miracle de liens réciproques et profonds, les uns avec les autres. Je suis honorée d'en faire partie.
Je dédie ce texte à ma belle-mère, Vera Goodleaf, et à Nakomish, Jane Middelton-Moz. Merci à vous deux pour ces merveilleuses leçons de vie. Nia:wen kówa.
Diane Labelle est une chercheure et éducatrice de Kahnawake.
Texte traduit de l'anglais par Arianne Des Rochers.
Illustration : Natascha Hohmann
23.06.2026 à 20:23
Droits parentaux : une arme contre les jeunes queers

En 2023, le Nouveau-Brunswick a été la première province canadienne à adopter des dispositions législatives anti-trans. Comme partout au pays, on y justifie les discours et les politiques transphobes en ayant recours à l'imaginaire dominant de la famille nucléaire et traditionnelle, selon lequel il faudrait « protéger » les enfants. Mais qu'est-ce que cette conception de la famille protège, au juste ?
En juin 2023, le gouvernement progressiste-conservateur provincial a introduit des changements discriminatoires et transphobes à la politique 713, une politique initialement conçue pour protéger les jeunes 2ELGBTQIA+ dans les écoles de la province. Essentiellement, ces modifications retirent aux jeunes de moins de 16 ans la possibilité d'affirmer leur identité de genre (en utilisant le prénom et les pronoms de leur choix) à l'école sans l'accord préalable et explicite de leurs parents. Cela les prive d'exprimer librement leur identité à l'école, en toute sécurité, sans avoir à en informer les parents.
Les changements à la politique 713 ont immédiatement provoqué une controverse. Des manifestations ont eu lieu, des débats ont fait rage dans les médias, et une poursuite judiciaire a été conjointement intentée par l'Association canadienne des libertés civiles et l'organisme Alter Acadie. Selon Kelly Lamrock, avocat au Bureau du défenseur des enfants et de la jeunesse du Nouveau-Brunswick, certaines des nouvelles dispositions de la politique 713 peuvent mener à une violation des droits protégés par la Loi canadienne sur les droits de la personne. Pour beaucoup, la version précédente de la politique 713 était en place pour protéger les élèves dont les parents n'affirmaient pas l'identité de genre.
Le gouvernement néobrunswickois, notamment le premier ministre Higgs et le ministre de l'Éducation Bill Hogan, a annoncé les nouvelles dispositions transphobes sous prétexte de vouloir protéger et affirmer les « droits des parents ».
L'idée veut que les changements rétablissent le rôle central des parents dans la vie de leurs enfants. Mais dans quelle mesure un conservatisme traditionnel est-il en train de s'immiscer dans l'espace privé et scolaire ? Quelle est donc la vraie motivation derrière l'affirmation de ces « droits parentaux » ?
La famille au service de l'hétéropatriarcat
Derrière l'idée des « droits des parents » se cache une vision rigide de la famille nucléaire hétéronormative, qui vise à maintenir des rôles genrés traditionnels et une structure patriarcale. Dans cette conception, les enfants sont perçus comme des extensions de l'autorité parentale. Les défenseurs de cette doctrine, sous prétexte de vouloir « protéger les enfants » de la queerness, ont souvent d'autres revendications : bannir les drag queens, interdire les livres LGBTQIA+ dans les écoles, ou encore soutenir des législations du type « don't say gay ». Blaine Higgs lui-même a déclaré qu'il ne savait pas si l'on naissait homosexuel ou non, alimentant ainsi la croyance rétrograde que l'on apprend à être queer à l'école.
Le phénomène n'est pas nouveau. Il trouve son origine dans des mouvements ultra conservateurs américains ; on peut penser à la tristement célèbre campagne « Save Our Children » (« Sauvons nos enfants ») d'Anita Bryant dans les années 1970 en Floride, où un mélange de patriotisme et de zèle religieux affirmait que l'homosexualité était une « menace » pour la survie des familles et, par extension, de la nation américaine. Mais le cadre juridique canadien est bien différent. Contrairement aux États-Unis, le Canada a ratifié la Convention des Nations Unies sur les droits de l'enfant, qui reconnaît le droit des jeunes à exprimer librement leur identité, notamment leur identité de genre. Restreindre ces droits pour protéger les « droits parentaux » est non seulement contraire à nos valeurs fondamentales, mais aussi à nos obligations internationales.
Et les droits pour des enfants dans tout ça ?
Le discours des « droits parentaux » repose sur plusieurs mythes qu'il est essentiel de déconstruire. L'idée selon laquelle les parents devraient avoir un contrôle absolu sur l'identité de genre de leurs enfants est en contradiction directe avec la Convention des Nations Unies, qui affirme que les enfants ont droit à l'autonomie dans les décisions qui les concernent. Les « droits des parents » à tout savoir et à tout contrôler sur la vie de leurs enfants repose sur l'idée que les enfants appartiennent à leurs parents, une idée dangereuse qui nie l'agentivité et l'autonomie des enfants en tant que personnes à part entière.
Les enfants ont aussi le droit d'être protégés contre toute forme de violence, qu'elle soit physique ou mentale, et ont le droit de grandir dans un environnement sain et affirmatif. Des études ont montré que les environnements non affirmatifs, qui nient ou invalident l'identité des jeunes 2ELGBTQIA+, augmentent les risques de problèmes de santé mentale comme la suicidalité. Or, pour certains jeunes, la famille est l'environnement non affirmatif par excellence. Il faut donc résister à l'idée selon laquelle les parents sont l'autorité absolue en matière de protection et de sécurité de leurs enfants.
Dans un monde idéal, chaque enfant se sentirait en sécurité pour parler de ses sentiments à ses parents. Cependant, toutes les maisons ne sont pas sécuritaires pour les enfants queers. Les dispositions précédentes de la politique 713 concernaient surtout les jeunes dont la vie peut littéralement être mise en danger s'ils révèlent leur identité à leur famille. Avec sa réfome, le gouvernement Higgs met des jeunes en danger et refuse de garantir à chaque enfant le respect et la dignité qu'iel mérite.
Enfin, les enfants ont droit à la vie privée, un droit bafoué par les modifications à la politique 713, qui obligent désormais les enseignant·es à « outer » les enfants à leurs parents. Cette situation crée un climat de peur et d'exclusion, exacerbant la détresse psychologique chez ces jeunes. Le taux de tentative de suicide chez les jeunes trans est sept fois plus élevé que chez leurs pair·es cisgenres. Les résultats d'un récent sondage du Conseil de la santé du Nouveau-Brunswick révèlent des chiffres alarmants : 85 % des jeunes non binaires ont présenté des symptômes d'anxiété ou de dépression au cours de la dernière année. Les modifications à la politique 713 ne font qu'aggraver leur situation, l'école ne pouvant plus être un refuge.
Un équilibre à trouver
Les « droits des parents » peuvent sembler défendables à première vue. Cependant, sous couvert de protéger les enfants des prétendues « influences nuisibles » liées au genre et à la sexualité ils cachent un objectif plus inquiétant : contrôler et surveiller l'identité des enfants plutôt que de les protéger.
Le respect des droits des jeunes trans et queers ne doit pas être perçu comme une menace aux droits des parents. Il s'agit plutôt de trouver un équilibre. Les parents jouent un rôle crucial dans le soutien de leurs enfants, mais cela ne doit jamais se faire au détriment des droits fondamentaux des jeunes, de leur liberté à être elleux-mêmes. Les discours transphobes, eux, refusent cette nuance et cherchent à imposer un contrôle total sur l'identité des enfants, notamment en censurant l'expression des identités queers dans les écoles.
En réalité, la rhétorique des « droits parentaux » ne protège pas les enfants, elle sert à maintenir des structures familiales de contrôle et d'exclusion. Ce que l'on cherche à protéger en mobilisant ainsi l'imaginaire de la famille nucléaire et traditionnelle et en instrumentalisant la soi-disant sécurité des enfants, c'est plutôt l'ordre social hétéronormatif et patriarcal. Chez Alter Acadie NB, nous croyons qu'il est crucial de résister à ces arguments, et de défendre bec et ongles l'autonomie des jeunes trans et queers et de leur offrir l'espace et le soutien nécessaires pour s'épanouir. La famille doit être un lieu de sécurité et d'amour, pas un instrument de contrôle.
Alex Arseneau est directeur d'Alter Acadie, un organisme de défense des droits des communautés franco-queer du Nouveau-Brunswick.
Illustration : Natascha Hohmann
23.06.2026 à 20:14
Familles LGBT+ : Lutter pour la reconnaissance

La Coalition des familles LGBT+ est un organisme communautaire de défense des droits qui vise la reconnaissance sociale, juridique et institutionnelle des familles issues de la diversité sexuelle et de la pluralité des genres. À babord ! s'est entretenu avec Mona Greenbaum de la Coalition des familles LGBT+. Propos recueillis par Caroline Brodeur.
À bâbord ! : Commençons par le commencement. Comment la Coalition définit-elle la « famille » ?
Mona Greenbaum : Ça tombe peut-être sous le sens, mais pour nous, la famille a une définition très large. Il y a d'abord la famille choisie : les personnes significatives pour nous, celles qui sont toujours là. Il y a également la famille d'« origine », pour parler plus en termes de « constellation familiale ». Notre idée de ce qu'est une famille est multiple, créative et constamment en évolution.
Les façons de fonder une famille ont également changé. À l'époque, on pensait parfois à la coparentalité entre couple gai et couple lesbien. Aujourd'hui, il y a une multitude de possibilités, dont la pluriparentalité (familles avec plus de deux parents) et les familles amiparentales (où des ami·es mènent à terme un projet parental). Nous souhaitons que l'ensemble de ces configurations du projet parental soient représentées et légitimisées sur les plans juridique et institutionnel.
Je crois que la communauté LGBTQ+ est à l'avant-garde pour ce qui est de l'élargissement du concept de famille. Cela vient possiblement de la profondeur de la réflexion nécessaire quand vient le temps pour nous de fonder une famille. Il faut réfléchir à des choses que d'autres tiennent souvent pour acquises. Par exemple, on doit réfléchir à qui sera inclus dans notre noyau familial, puisqu'il y a souvent une tierce partie impliquée. Cela a un impact sur nos manières de concevoir et de vivre la vie familiale.
ÀB ! : Vous êtes la fondatrice de la Coalition, pourriez-vous nous résumer l'historique de l'organisme ?
M.G. : La Coalition a été fondée en 1998, pour la simple et bonne raison que ma conjointe et moi avions de la difficulté à fonder notre famille. Les blocages étaient nombreux en termes d'accès à la parentalité.
Notre première réunion a eu lieu quand mon premier enfant avait six semaines. Très tôt dans la parentalité, il est devenu évident qu'il ne serait pas facile pour ma conjointe d'être reconnue comme parent de nos enfants. Fondamentalement, il était question de notre droit d'exister : de la question centrale de la reconnaissance légale et institutionnelle de nos familles.
L'organisme s'est donc rapidement transformé en organisme de défense de droits pour l'accès à la parentalité, y compris l'accès aux soins en matière de fertilité, pour les futurs parents LGBTQ+. Au début des années 2000, il n'était pas vraiment question d'adoption, ni de gestation par autrui, et on n'avait même pas accès aux cliniques de fertilité ! Il y avait toujours la possibilité de mener des inséminations « maison », mais cela venait avec la peur constante qu'un donneur de sperme pouvait revendiquer ses droits comme « père » de l'enfant…
Nous nous sommes concentré·es sur deux types d'actions : tout d'abord, un effort de sensibilisation et de mobilisation auprès de la population pour, dans un deuxième temps, s'engager et mettre de la pression au niveau législatif. Ce travail — mené de concert avec d'autres organisations — a débouché, en 2002, sur l'adoption de la Loi instituant l'union civile et établissant les nouvelles règles de filiation, qui a permis la légalisation de l'union civile ainsi que la reconnaissance légale de deux conjoint·es de même sexe à titre de parents du même enfant.
ÀB ! : Quelles sont les luttes dont vous êtes le plus fière en 25 ans ?
M.G. : Sans aucun doute la victoire de 2002, que je viens de mentionner, qui a établi de nouvelles règles de filiation pour les parents de même sexe.
Une autre grande victoire a été celle de l'accès aux cliniques de fertilité pour les personnes LGBTQ+ par le biais d'un amendement au projet de loi qui est devenu la Loi fédérale sur la procréation assistée, en 2004. Il s'agit ici d'avoir lutté pour l'ajout d'un simple libellé qui précisait que tout le monde se doit d'avoir accès aux cliniques, et ce, sans égard à leur orientation sexuelle ou leur statut conjugal. À l'époque, les personnes LGBTQ+ se faisaient refuser en clinique de fertilité sous le prétexte qu'elles n'étaient pas mariées. Cet amendement — qui peut paraître insignifiant — a rendu possible le projet parental de nombreuses familles.
Je pense également au travail que nous avons fait devant les commissions parlementaires et les tribunaux afin de revendiquer la possibilité pour les personnes trans de modifier leurs documents officiels. Nous avons également travaillé à l'ajout de l'identité et l'expression de genre comme motif reconnu de discrimination à la Charte des droits et libertés de la personne. Nous avons été parties prenantes à de nombreux recours judiciaires, notamment en matière de frais en fertilité et de reconnaissance légale des parents non-binaires.
Nous avons travaillé à tout cela, en militant, en menant des campagnes de sensibilisation, en rédigeant des mémoires et en rencontrant des personnalités politiques, en plus de recourir aux tribunaux dans le cadre de litiges stratégiques. Nous sommes d'ailleurs en attente d'une décision de la Cour supérieure afin de faire reconnaître légalement les familles pluriparentales.
ÀB ! : Comment se traduisent vos victoires politiques et législatives sur le terrain, pour les membres de la Coalition ?
M.G. : Les avancées législatives ne suffisent pas : il faut également s'assurer que les mesures adoptées soient concrètement appliquées et accessibles dans la vie de tous les jours. Ce n'est pas parce que deux parents du même genre sont reconnus comme parents d'un enfant à partir de 2002 qu'ils n'auront aucun souci administratif dans l'exercice de leurs droits par la suite. Au contraire ! Chaque gain nécessite une mobilisation et un accompagnement en continu, un travail de soutien des personnes désirant se prévaloir de nouvelles prérogatives.
La Coalition développe aussi des ressources et des formations, qui visent les professionnel·les qui travaillent avec les familles et les jeunes LGBTQ+. Chaque année, la Coalition forme entre cinq et sept mille professionnel·les sur les réalités de notre communauté. L'éducation populaire est tout aussi cruciale que le reste dans la grande marche à l'affirmation de nos droits.
ÀB ! : On a l'impression que la Coalition, c'est aussi une communauté. À quel point la communauté, voire la société est-elle centrale pour les familles LGBTQ+ ?
M.G. : Je crois sincèrement que ma plus grande fierté est le changement d'attitude à l'égard des familles de la communauté LGBTQ+ au fil des années. Il y a 25 ans, un sondage sur l'acceptation sociale des familles homoparentales affirmait que seulement 10 % des personnes répondantes étaient à l'aise avec le phénomène. Aujourd'hui, on parle de 85 à 90 %. Voir ce niveau de changement dans les attitudes, sur le plan de l'acceptabilité sociale, sur une si courte période, c'est absolument incroyable. Nous ne sommes pas les seul·es à y avoir travaillé, mais nous y avons certainement contribué.
Nous exerçons notre travail militant dans un contexte social qui a donc beaucoup évolué. De ce travail est née une communauté — communauté qui a permis à de nombreuses familles de vivre leur vie librement, ouvertement. Ces familles, vivant ouvertement leur réalité familiale LGBTQ+ ont, à leur tour, permis la sensibilisation de leur entourage, de leur quartier.
Cet effet boule de neige me donne l'impression d'avoir contribué à une société dans laquelle ma réalité et celles de différents membres de ma communauté est possible et acceptée. C'est ça, ma vraie fierté.
Illustration : Natascha Hohmann
