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21.09.2026 à 16:36

Feux en Californie : une recette bien humaine du désastre

Jade Almeida

Les mêmes flammes qui dévastent les maisons des puissants de Californie sont celles que l'État américain a allumées dans la destruction de Gaza. Un lien saisissant entre écocide et génocide, où la violence envers l'humain se conjugue à la violence envers la terre.

La Californie brûle. Le mardi 7 janvier 2025, le Palisades Fire érupte dans le quartier huppé de Pacific Palisades. Le même jour, deux autres incendies majeurs éclatent : l'Eaton Fire et le Hurst Fire. Le 9 janvier 2025, les pompiers californiens annoncent avoir épuisé les réserves d'eau. Le 10 janvier 2025, The New York Times déclare que les incendies de Palisades et Eaton font désormais partie des cinq feux les plus destructeurs de l'histoire de l'État. Le 11 janvier 2025, plus de 14 000 hectares de terrains ont brûlé, 150 000 personnes ont été évacuées, 11 ont été tuées, 13 sont portées disparues et, à l'heure où sont écrites ces lignes, les incendies ne sont toujours pas sous contrôle. Pourtant, face à cette apocalypse en cours, la scène médiatique semble plus préoccupée par les maisons de luxe englouties par les flammes que par les conséquences sociales, politiques et écologiques du désastre.

Les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont dignes des pires films catastrophes : des forêts rougeoyantes, des structures qui s'effondrent, des maisons engouffrées dans les flammes, la silhouette de pompiers ou de citoyen·nes, plongé·es dans le noir, la cendre qui voltige sous fond de la décadence financière que représente Los Angeles. Justice poétique ou simple ironie de l'histoire ?

Quand les plus vulnérables brûlent en premier

Dans cette guerre contre le feu, une main-d'œuvre invisible dans la narration dominante lutte dans des conditions extrêmes : les prisonnier·ères. Depuis 1915, la Californie fait appel aux détenu·es pour combattre les incendies, une pratique controversée qui semble se perpétuer malgré les critiques. Les prisonnier·ères, bien souvent payé·es à peine un dollar de l'heure, risquent leur vie pour éteindre les flammes. Un rapport de 2018 [1] a révélé que ces travailleur·euses étaient quatre fois plus susceptibles de se blesser que les professionnel·les. Le système carcéral californien s'illustre ainsi une fois de plus comme une machine d'exploitation, dans laquelle le corps des détenu·es devient une ressource sacrificielle pour la gestion des urgences.

Même lorsque ce sont les pompier·ères professionnel·les qui sont mobilisé·es, la réalité du financement et de la gestion de ces services reste nébuleuse. Karen Bass, la mairesse de Los Angeles, est critiquée pour avoir effectué des coupes budgétaires dans les services de lutte contre les incendies, au profit de la police. Si des annonces récentes suggèrent une augmentation des salaires pour les pompier·ères, l'indignation reste vive. Le vrai problème, c'est la manière dont l'État gère sa propre sécurité. Dans une Californie où l'industrie de la tech, les studios d'Hollywood et les résidences de luxe prospèrent, il est clair que les ressources publiques ne sont pas allouées en priorité pour protéger la vie des plus vulnérables et l'environnement californien.

L'impact des incendies ne se limite pas à la destruction de maisons ou d'espaces naturels. Les feux, à l'instar de ce que l'on observe dans de nombreuses crises environnementales, exacerbent les inégalités sociales. Les communautés marginalisées, souvent les plus pauvres et les plus exposées, sont les premières à être touchées. Les quartiers où vivent les minorités raciales, les familles immigrantes et les populations précaires se trouvent généralement dans les zones les plus vulnérables aux incendies, en raison de politiques foncières et de logement discriminatoires. Des compagnies d'assurance commencent déjà à annoncer qu'elles ne couvriront pas les pertes liées aux incendies. Et dans une scène d'horreur encore plus perverse, certains discours abjects tentent de faire porter la responsabilité des feux aux personnes sans-abri, comme si la violence des flammes était le résultat d'un quelconque choix personnel.

Le véritable coût de ces incendies va bien au-delà des chiffres liés à la reconstruction. Il s'agit de la dégradation de la qualité de vie des populations locales, de la contamination de l'eau, de la perte de terres agricoles cruciales et du risque de glissements de terrain. Historiquement, les peuples autochtones de Californie avaient une approche profondément respectueuse et intégrée de la gestion des feux. Loin d'être associé au désastre, le feu faisait partie de leur relation stable et durable avec la terre. Ces communautés utilisaient des feux contrôlés pour gérer les écosystèmes, prévenir les incendies incontrôlables, et favoriser la régénération des sols et de la végétation. Cette pratique, qui faisait partie d'une gestion holistique de l'environnement, a été systématiquement réprimée par les autorités coloniales, qui ont imposé des politiques d'extraction et de destruction des terres. Aujourd'hui, alors que les incendies ravagent à nouveau la Californie, ce sont ces mêmes terres ancestrales, déjà maltraitées par des siècles de colonisation, qui sont détruites. Les conditions climatiques extrêmes, produites et renforcées par les choix politiques et économiques des États-Unis, rendent ces évènements inévitables.

Du feu de Gaza à celui de Los Angeles : un retour de bâton tristement poétique

Difficile de ne pas voir un lien saisissant entre les incendies qui ravagent Los Angeles et le rôle des États-Unis dans le soutien financier, politique et militaire du génocide en Palestine. La scène est presque trop parfaite dans son ironie tragique : ces flammes qu'on a vues pendant plus d'un an dévorer des tentes de réfugié·es, dévorent avec la même intensité des maisons estimées à des millions de dollars, propriétés de célébrités ayant ouvertement soutenu l'injustifiable destruction de la population palestinienne.

Les États-Unis, ce pays qui verse des milliards de dollars en bombes sur Gaza, est aussi celui dont les terres brûlent aujourd'hui sous les effets d'une crise écologique dont ils sont lourdement responsables. Car un génocide, ce n'est pas seulement la destruction d'êtres humains, c'est aussi un écocide [2], un massacre de la nature et un pillage des ressources naturelles qui impacte toute l'humanité. Les bombes larguées sur Gaza ont non seulement dévasté la vie des Palestinien·nes, mais elles ont aussi un impact profond sur l'environnement, sur l'air, sur l'eau et sur la terre. Tout comme le déracinement systématique des oliviers, c'est une violence écologique et symbolique qui s'inscrit dans une logique de colonisation, où la terre, la nature et les racines sont utilisées comme armes pour maintenir l'occupation. La crise écologique mondiale, alimentée par des politiques impérialistes et des industries extractivistes, fait aujourd'hui face à une nouvelle forme de violence : les incendies ravageurs qui frappent le cœur même de l'Empire. Les flammes en Californie ne sont que l'extension d'un désastre global, où l'exploitation humaine et la dégradation écologique se croisent pour mener à une violence sans fin.

Que l'empire brûle

La Californie, tout comme les États-Unis, se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Un gouvernement obsédé par la militarisation et la répression ne peut que mener à un monde qui brûle. L'écocide, la militarisation et l'exploitation des ressources ne sont pas des concepts abstraits – ce sont des réalités qui se manifestent brutalement, ici et maintenant.

Les puissant·es de ce monde se croient-ils à l'abri, enfermé·es dans des bulles d'argent et d'isolement, à tel point que l'horreur commise ailleurs, dans les ruines de Gaza, ne viendrait jamais les rattraper chez eux ? Croient-ils vraiment que l'écocide continu, la militarisation, le pillage des ressources naturelles et l'exploitation systématique des plus pauvres d'entre nous peuvent se dérouler sans conséquences ? Comme si ces incendies n'étaient qu'une simple malchance, un événement sans rapport avec l'injustice mondiale et la crise climatique qu'ils ont contribué à nourrir. Ces feux n'épargneront ni leurs villes, ni leurs quartiers de luxe. Si la symbolique reste forte de voir le monde des puissant·es brûler, il nous reste à nous organiser afin qu'iels ne nous emportent pas dans les flammes. Car ce sont les plus opprimé·es, celles et ceux qui ont vu leur existence réduite à néant par ce système, qui seront à nouveau laissé·es dans les cendres. Il nous faut profiter de ce chaos, non pour repartir dans la même logique, mais pour imposer une réorganisation radicale. C'est dans les ruines du vieux monde qu'il nous faudra construire le nôtre.


[1] Vesoulis, A. (2018, 16 novembre) « Inmates Fighting California Wildfires Are More Likely to Get Hurt, Records Show ». Time.

[2] L'écocide désigne la destruction massive et délibérée de l'environnement naturel, souvent dans le but de réaliser des objectifs politiques, économiques ou militaires. Il s'agit d'un acte de dévastation écologique qui entraîne des dommages graves, irréversibles et à grande échelle sur les écosystèmes, la biodiversité, les sols, l'eau et l'air, affectant directement la santé et la survie des populations humaines et animales.

Illustration : Ramon Vitesse

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 16:14

Pas de profit sur la maladie

Isabelle Bouchard, Réjean Leclerc

Le 23 novembre dernier, la CSN réunissait plus de 4 000 personnes au Colisée Vidéotron de Trois-Rivières pour un réseau de la santé et des services sociaux vraiment public en opposition au sombre avenir que nous préparent le gouvernement et le privé. À bâbord ! est allé à la rencontre de Réjean Leclerc, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Qu'est-ce que la FSSS ? Comment se fait-il que la lutte au maintien d'un réseau de la santé et des services publics soit chapeautée par la CSN ? Est-ce un défi important de mobiliser l'ensemble des membres de la CSN sur un enjeu plus propre à la Fédération de la santé ?

Réjean Leclerc : La FSSS est l'une des 8 fédérations affiliées à la CSN. Nous représentons près de 145 000 membres sur les quelques 330 000 de la CSN. D'abord initiée par la FSSS, la lutte s'est déployée dans toute la CSN parce que nous avons décidé d'en faire une priorité en instance confédérale (toutes les fédérations de la CSN ainsi que les conseils fédéraux) et ce, compte tenu des enjeux tant au niveau des membres que de la population.

De manière générale, il y a toujours un défi à mobiliser les membres et ce, pour toutes sortes de raisons. Cela étant, la CSN n'hésite pas à mettre les moyens pour atteindre les objectifs fixés dans le cadre du mandat de priorisation voté en instance confédérale. Tous les membres de la CSN répondent présents. Il en va de la survie du modèle québécois de la santé et des services sociaux qui repose sur les valeurs de démocratie, de décentralisation, de déprivatisation, et d'action sur les déterminants de la santé. En plus de 100 ans d'histoire, la CSN ne craint pas de relever les défis de cette nature !

AB ! : En quoi le recours au privé en matière de santé et de services sociaux est-il responsable de la crise actuelle ?

R. L. : D'abord, les coûts explosent à cause du lien de dépendance du gouvernement face à des fournisseurs privés qui ne cherchent qu'à maximiser leur profit. On l'a notamment vu avec les agences de main d'œuvre indépendantes. D'ailleurs, en contexte d'austérité, pourquoi le gouvernement ne cherche-t-il pas à récupérer de l'argent payé en trop auprès des fournisseurs privés au lieu de couper dans le secteur public, fragilisant ainsi dangereusement ce dernier ? Ensuite, il ne revient pas au privé de déterminer l'organisation des services et des soins à la population. La qualité des services se détériore parce qu'elle est axée sur une logique de commercialisation de la maladie. Les ordres professionnels se plaignent d'ailleurs du peu de contrôle qu'ils ont sur ces fournisseurs au regard de la qualité des soins et des services. C'est une crise qui perdure, faut-il le rappeler !

AB ! : Dans le discours commun, la pratique en privé est vue comme une soupape à un réseau public qui en arrache. Vous prétendez le contraire. Comment expliquer ce renversement du discours ?

R. L. : Depuis aussi longtemps que je me souvienne, la FSSS et la CSN luttent toujours contre la privatisation des services publics. Nous sommes constant·es à ce chapitre et ce, depuis le début. C'est au Québec où le privé se développe le plus au Canada. Or, selon plusieurs études, le privé ne rend pas le réseau plus efficace. Les temps d'attente ne diminuent pas, et mettent à mal l'accessibilité pour le monde ordinaire. Prétendre que le privé agit en complémentarité avec le public est une espèce d'insulte intellectuelle. Le privé vient plutôt vampiriser les ressources financières et humaines du secteur public. Il n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.

Dans un moment de lucidité, s'il en est un, le ministre Dubé exprimait en novembre dernier vouloir sevrer le réseau de la santé du recours au privé. Nous sommes bien d'accord avec lui ! Malheureusement, on lui a certainement recommandé de se rétracter. Aussi bon communicateur puisse-t-il être, il est peu probable, de mon point de vue, qu'il se soit fourvoyé dans son commentaire initial. Je crois qu'il exprimait le fond de sa pensée avant de se rétracter publiquement.

AB ! : À votre avis et selon celui de vos membres, quels sont les trois principaux problèmes qui caractérisent la gestion du réseau public de la santé et des services sociaux ?

R. L. : Premièrement, les réformes néolibérales et centralisatrices qui se succèdent ont des effets délétères pour le réseau parce qu'elles ne reposent pas sur des données probantes, ni sur l'expérience de terrain du personnel. Ce faisant, le gouvernement se donne une fausse légitimité en ayant tous les pouvoirs à l'Assemblée nationale mais sans le vote populaire et majoritaire qui vient avec (ex. : 90 sièges pour la CAQ en 2022 avec seulement 41% des votes populaires). Autrement dit, ces réformes autoritaires se font sans débat, ni négociation avec les principaux concernés que sont la population et le personnel.n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.

Deuxièmement, nous identifions le manque de courage des gouvernements pour endiguer l'évasion fiscale et faire en sorte que la fiscalité favorise la juste contribution des mieux nantis (entreprises et individus) afin de réduire les inégalités sociales à travers un réseau de santé et services sociaux public, gratuit, accessible et universel. Le désengagement constant du gouvernement concernant le maintien du réseau public est aussi un problème. En effet, il laisse de plus en plus de place au privé (augmentation du financement de 52,6% au privé en 40 ans), avec les conséquences que l'on connait aujourd'hui.

AB ! : Quelles sont les principales solutions mises de l'avant dans votre campagne ?

R. L. : Nos revendications sont les suivantes : mettre fin à l'exode des médecins vers le secteur privé, cesser d'octroyer des permis de cliniques privées à but lucratif et décréter un moratoire sur tous les projets de privatisation du travail et des tâches effectuées par le personnel du réseau public.

Nous nous en remettons aux solutions énoncées par l'IRIS dans leur publication Remèdes pour révolutionner le système de santé au Québec, et qui consistent en six éléments. Créer 400 pôles sociaux pour le contact entre le réseau et la population est le premier. Puis, viser une répartition 50-50 pour les dépenses en santé et en services sociaux (50 % préventif et 50 % curatif). Doubler urgemment les investissements dans quatre domaines prioritaires que sont la santé mentale, la santé publique, les services à domicile, ainsi que le secteur communautaire. On souhaiterait aussi ajouter 100 000 personnes aux effectifs du réseau public. Il va de soi que pour nous, il faut déprivatiser les services de santé et les services sociaux car il est inacceptable de faire des profits sur la maladie. Finalement, il nous semble intéressant de démédicaliser le réseau notamment en salariant les médecins et en réduisant leur rémunération.

AB ! : Quelles sont les suites de cette mobilisation ? Peut-on imaginer une grève pour la santé ?

R. L. : Compte tenu du privé qui vampirise les ressources, encouragé par un ministre de la Santé et une PDG de Santé Québec pro-privatisation, l'amélioration du réseau public passe par de meilleures solutions fiscales pour une meilleure justice sociale. On ne peut plus tolérer l'attitude gouvernementale complaisante face à l'échappement fiscal alors que certain·es de nos concitoyen·nes meurent dans nos rues, faute de soins et de services. Le droit en santé n'étant pas pleinement affirmé, les gouvernements poursuivront leur austérité à l'égard du plus important poste budgétaire au Québec. Le régime parlementaire actuel centralise trop le pouvoir dans les mains de bien peu de personnes qui nous imposent leur vision néolibérale, générant ainsi de plus en plus d'injustices. Forte de ce constat, parions que la mobilisation citoyenne prendra de l'ampleur dans un horizon plus ou moins rapproché. Mais est-ce que cela va converger jusqu'à une grève pour sauvegarder le réseau public ? L'avenir nous le dira bien assez tôt.

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 16:07

Petit éloge de la bravoure

Kharoll-Ann Souffrant

Le courage ne se trouve pas seulement dans les coups d'éclat au téléjournal du soir. Il s'incarne aussi dans les petits gestes de droiture du quotidien à l'abri des regards.

Dans son récent essai, Les engagements ordinaires – Lutter de mères en filles, l'autrice Mélikah Abdelmoumen rend hommage aux combattantes qui travaillent loin des projecteurs, ces femmes ignorées des manuels d'histoire : « Dans l'ombre des grandes figures de proue du militantisme, il y a une foule de nobodies œuvrant sur le terrain, des gens ordinaires pour qui prendre la parole dans l'espace public ne fait même pas partie du champ des possibles (tout le monde n'a pas accès à une tribune). Plus encore, pour cette majorité silencieuse, ce ne sont généralement pas les grands principes et les grandes idées qui ont propulsé l'engagement, mais quelque chose de beaucoup plus terre à terre » (p. 18).

Une perspective faisant écho à celle de rosalind hampton et Désirée Rochat [1] dans un récent texte portant sur le leadership des femmes noires à Montréal : « Les définitions étroites de l'activisme, du leadership et de la politique tendent à négliger l'organisation sociale et politique quotidienne des femmes et à délimiter la sphère politique présumée. Les féministes noires ont remis en question les constructions patriarcales de l'activisme et du leadership, qui privilégient notamment la confrontation directe avec les autorités, les porte-paroles masculins charismatiques et très en vue, et l'engagement politique par le biais d'institutions reconnues et validées par l'État » (p. 150, traduction libre).

Quand on parle de la bravoure et d'engagement politique, ce sont les coups d'éclat, les manifestations, les casseroles et les prises de parole assumées dans les médias qui sont généralement reconnues et célébrées. Personne ne parle du courage du quotidien, celui de personnes qui peinent à mettre un pas devant l'autre. Ces personnes qui tentent de passer au travers de chaque journée, chaque heure, chaque minute sans que quiconque ne vienne les ovationner.

Médailler les mères

J'ai toujours eu un sentiment ambivalent face aux médailles de bravoure que plusieurs États et gouvernements décernent pour ces individus qui osent se mettre à risque pour le bien commun. Or, dans une situation de danger absolu, il a été maintes fois démontré qu'on ne contrôle pas sa réaction instinctive. Il ne s'agit pas d'une question de volonté, mais plutôt de survie. Fight, flight or freeze. Combien de victimes de violences sexuelles s'en veulent d'avoir figé alors que c'est ce qui se produit dans la majorité des cas d'agressions sexuelles ?

Dans son essai La puissance des mères, la politologue et militante écologiste, féministe et antiraciste franco-marocaine Fatima Ouassak propose de concevoir les mères d'enfants des quartiers populaires comme des actrices politiques révolutionnaires. Elle qui dénonce le processus de « désenfantisation [2] » que subissent les enfants racisés, elle nous rappelle que la parentalité – et en l'occurrence ici, la maternité – est une forme d'engagement politique en bonne et due forme face à une société oppressante envers la prunelle de leurs yeux.

Espaces sécuritaires et espaces de courage

Chaque fois que j'enseigne, je dis à mes étudiant·es de manière très sincère que je ne crois pas aux espaces dits sécuritaires. Ma longue expérience au sein des mouvements sociaux m'a appris à la dure que les rapports de pouvoir et la violence existent même dans les espaces les plus « progressistes ». Parler d'espaces sécuritaires est même souvent pris à la blague pour plusieurs militantes de longue date qui n'auront aucune gêne à dire que les espaces les plus oppressants psychologiquement étaient des espaces qui affirmaient être sécuritaires [3]. Très souvent, je fais lire en début de session ce billet de blogue [4] d'Élise Ahenkorah intitulé « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) » dans lequel elle déplore également le concept d'espaces de courage. Un espace de courage place la responsabilité sur les personnes marginalisées de faire preuve de courage en partageant des expériences intimes, douloureuses et personnelles pour éduquer autrui sans prendre en compte à quel point il peut être difficile et insécurisant de faire preuve d'une telle vulnérabilité. Elle affirme que le simple fait d'exister en tant que femme noire et queer est la forme de courage la plus absolue. Ahenkorah parle plutôt de mettre en place des espaces d'imputabilité faisant écho au concept de safer space. On peut « tendre vers » mais croire que l'on est à l'abri d'exercer de la violence et de reproduire des rapports de domination, des abus de pouvoir, de la domination et de la violence parce que nous serions « du bon côté de l'histoire » est naïf voire malhonnête.

Le courage de l'humilité

Mes expériences au sein du milieu communautaire et institutionnel à titre de travailleuse sociale et d'intervenante m'ont appris une chose précieuse : l'humilité par rapport à ce que l'on pense savoir. Trop souvent, ce que les gens qualifient « d'intégrité politique » relève plutôt de l'arrogance intellectuelle. Avoir travaillé avec autant de personnes avec des parcours et des expériences de vie variées et multiples m'a appris à me décentrer de mes propres convictions pour voir l'autre, avec une véritable curiosité. En sciences sociales et en matière d'équité, il n'y a rien de plus dangereux qu'une rigidité dans nos convictions, surtout lorsque l'on ne vit pas soi-même les oppressions que nous sommes en train d'aborder. L'humilité n'est pas à confondre avec la modestie que l'on prescrit souvent aux femmes. L'humilité peut être vertueuse, gracieuse et assumée tout à la fois. Un mélange d'équilibre entre un amour-propre et une ouverture à apprendre. Il n'est pas suffisant de lire des livres sur des enjeux d'équité ou d'enseigner sur ces thématiques. Le savoir expérientiel (le nôtre et celui des autres) est ce qui permet de développer cette posture d'humilité.

À la fin décembre 2024, j'ai été invitée pour ouvrir la 75e édition du Parlement jeunesse du Québec à titre de lieutenante-gouverneure. Mon discours a tourné autour du pouvoir du langage, de la parole et des mots pour promouvoir des valeurs telles que le respect, la dignité, la liberté et la justice. Dès les premières minutes de mon allocution, je me suis surprise moi-même en ayant les larmes aux yeux au moment où je remerciais les jeunes pour leur soutien et leur solidarité. Je le dis et je pense : la seule et unique raison pour laquelle j'existe dans cette province est grâce à la jeunesse québécoise. Iels ont été celles et ceux qui ont amplifié ma voix et qui m'ont ouvert des portes. Iels ont permis que mon travail et mes prises de parole des vingt dernières années ne soient pas effacées à l'instar de nombreuses femmes noires dans l'histoire du Québec. Tout vient à point à qui sait atteindre et j'ai confiance en cette génération, celle qui sera bientôt aux commandes et avec laquelle je marche. Après mon allocution, la première ministre de la simulation et première femme noire à occuper ce rôle en 75 ans du Parlement jeunesse, Attou Mamat, a livré un discours poignant sur le courage dans la vulnérabilité. La capacité à se remettre en question, à confronter nos idées à celles des autres. En écoutant ses mots, ma gêne d'avoir eu les larmes aux yeux s'est dissipée. Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence.


[1] hampton, rosalind, & Rochat, D. (2019). « To Commit and to Lead : Black Women Organizing across Communities in Montreal ». Dans T. Kitossa, E. S. Lawson, & P. S. S. Howard (Éds.), African Canadian Leadership : Continuity, Transition, and Transformation (p. 149-169). University of Toronto Press.

[2] L'autrice utilise ce terme, à l'instar du concept d'adultification, pour parler du fait que la société et ses institutions retirent souvent le droit à l'innocence aux enfants racisés.

[3] Almeida, J., & Lopez, M. (2022). « Milieux de travail féministes : « safe space » pour les femmes noires ? » Dans C. Kuptsch & É. Charest (Éds.), Le futur de la diversité (p. 189-204). Presses de l'Université du Québec/International Labour Organization.

[4] Ahenkorah, E. (2020, septembre 21). « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) ». Medium. En ligne : medium.com/@elise.k.ahen/safe-and-brave-spaces-dont-work-and-what-you-can-do-instead-f265aa339aff

Photo : wwwuppertal (CC BY 2.0)

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