08.01.2026 à 15:47
En 2026, indignons-nous !
Texte intégral (844 mots)
En France, les instituts de sondage prédisent régulièrement des scores élevés pour le Rassemblement national aux municipales de mars, puis à la présidentielle. Quand ce n’est pas la victoire pure et simple de Jordan Bardella en 2027.
La réponse est oui. Le résultat de la mobilisation des citoyen·nes de gauche lors des législatives anticipées de 2024 nous a prouvé qu’aucune situation n’est jamais jouée d’avance. Alors qu’on se voyait déjà avec un Premier ministre d’extrême droite à Matignon, c’est l’union de la gauche qui l’a emporté. Répétons aussi que les sondages n’ont pas valeur d’oracle et qu’ils nous renseignent davantage sur leurs commanditaires (des chaînes d’infos, des think tanks…) que sur la réalité de l’opinion.
Matière à agir
« Quand on s’engage dans une cause, ce n’est pas fondamentalement pour gagner, rappelle l’essayiste Corinne Morel Darleux, mais avant tout parce que la cause nous semble juste à mener – et […] même quand tout semble flingué, il reste toujours un pessimisme à organiser, des lueurs à préserver ». Militante écologiste, engagée de longue date contre les inégalités, elle suggère que la transformation sociale repose sur trois piliers : la mise en place de systèmes alternatifs qui préfigurent un monde souhaitable, des récits renouvelés et des luttes vivaces.
C’est précisément pour donner de la matière à penser et agir à celles et ceux qui veulent s’engager contre les violences de genre, le racisme, les inégalités sociales et environnementales, que La Déferlante s’est créée il y a bientôt cinq ans. Cette année encore, parce que la bataille contre les systèmes d’oppression se mène aussi sur le terrain de l’information, nous vous proposerons des enquêtes, à l’image de celles déjà réalisées ici et là en 2025, mais aussi des débats et des récits qui donnent de l’élan.
« Même quand tout semble flingué, il reste toujours un pessimisme à organiser, des lueurs à préserver »
Corinne Morel Darleux, essayiste
Notre 21e numéro intitulé « Obtenir justice », dont les préventes démarrent à la fin du mois, s’intéressera à la manière dont les victimes tentent, par l’organisation collective, de mieux se faire entendre de l’institution judiciaire. Fin mai, c’est un numéro consacré aux chants de lutte qui paraîtra. En septembre, nous publierons un dossier sur l’usage et les effets de la désobéissance en politique, avant de terminer l’année par un dossier « Grandir » qui traitera de la domination adulte.
« L’indignation, pour qu’elle ne soit pas un simple spasme, a besoin de s’appuyer sur des faits. Sur des enquêtes. Sur des récits solides », écrit la journaliste Salomé Saqué en préface de la récente réédition d’Indignez-vous ! (éditions Rue de l’échiquier, 2025), le livre-tract de Stéphane Hessel, qui, deux ans après sa sortie en 2010, s’était vendu à plus de deux millions d’exemplaires à travers le monde. Dans ce fascicule d’une soixantaine de pages, le nonagénaire, aujourd’hui décédé, rappelait à la jeune génération que « la pire des attitudes » est l’indifférence. « Je vous souhaite à tous, écrivait-il, à chacun d’entre vous, d’avoir votre motif d’indignation ». On n’aurait pas dit mieux.
02.01.2026 à 06:00
❤️🩹Du répit
Texte intégral (1677 mots)
Avant de retourner à l’actualité dense de 2026, on vous propose de prendre avec nous quelques heures de répit. Et pour cela, on vous a sélectionné dans les sorties de 2025, tout ce qui nous a fait le plus de bien. Cela donne une sélection de recommandations toutes douces à explorer seul·e ou avec des proches. Une manière pour toute l’équipe de La Déferlante de vous souhaiter… une bonne année !

On regarde
Un documentaire poignant sur l’engagement
Faites vite ! Il reste encore quelques séances pour voir en salle ce documentaire tourné entre les deux mandats de Donald Trump à la Maison Blanche, auprès de quatre jeunes femmes féministes, écologistes, antiracistes, engagées pour la défense des plus fragiles. Nora Philippe, la réalisatrice, les a rencontrées en 2014 à New York, alors qu’elles étaient encore étudiantes au Barnard College, une université d’excellence réservée aux femmes. Finançant le tournage sur ses propres deniers, elle a essuyé plusieurs années durant la méfiance et les refus successifs des chaînes de télévision françaises, avant de sortir son film au cinéma fin 2025. Un documentaire rare sur l’engagement et sur la manière dont les luttes modèlent nos vies.
→ Girls for tomorrow, de Nora Philippe, 98 minutes. Actuellement en salle.
Une comédie musicale sur la famille et le (non-)désir d’enfant
De retour dans sa région natale pour veiller sur un père au cœur défaillant, Cécile – une cheffe cuisinière révélée par une émission de télé-réalité – renoue avec ses amis d’enfance et son amour de jeunesse. Des retrouvailles qui font vaciller son couple et ses plans de carrière. Réalisé par Amélie Bonnin (qui est aussi notre directrice artistique), Partir un jour met en chansons et en images des questions qu’on est nombreux·ses à se poser sur les liens familiaux, le couple et le désir d’enfant.
→ Partir un jour, réalisé par Amélie Bonnin, 98 minutes. Disponible sur les plateformes VOD.

On prend ses billets
Une exposition sur le rire des femmes
À Dunkerque, le Lieu d’art et action contemporaine (LAAC) propose jusqu’à début mars une exposition sur le rire des femmes tel qu’il se déploie depuis les slogans de manifestations jusque dans le cinéma expérimental, en passant par la bande dessinée. Richement dotée et documentée, cette exposition pose avec clarté le contexte politique et historique dans lequel elle s’inscrit et donne à voir, à travers les œuvres d’Orlan, de Niki de Saint Phalle, de Claire Bretécher et bien d’autres, toute la dimension subversive du rire des femmes.

→ La Marrade, jusqu’au 8 mars 2026 au LAAC, à Dunkerque.

On lit
Une BD hommage à la culture du « girls’ club »
Vous ne connaissez pas encore Aline Kominsky-Crumb, l’une des pionnières de la BD underground américaine ? Qu’à cela ne tienne, le fanzine Fanatic Female Frustration lui rend hommage en donnant carte blanche à douze autrices de bande dessinée (dont certaines ont été publiées dans La Déferlante). Elles y parlent sexualité, deuil, justice ou questionnement de genre avec beaucoup de profondeur. Alors qu’en ce début janvier, en remplacement du Festival d’Angoulême, les autrices de bande dessinée organisent un peu partout en France les Fêtes interconnectées de la BD, c’est le bon moment pour découvrir cette anthologie lauréate du Fauve de la BD alternative 2025.

→ Fanatic Female Frustration, à l’initiative de Lucile Ourvouai, Elsa Klée et Morgane Somville. Avec Alice Bienassis, Valentine Gallardo, Claire Malissen, Karla Paloma, Mireille Nyangono Ebene, Marthe Pequignot, Margot Preham, Caroline Sury et Mélanie Utzmann-North. Autoédité, 2024. Disponible dans certaines librairies indépendantes ou sur commande.
DJ Bambi
Logn est une femme trans de 61 ans qui vit en Islande, à l’étage d’un immeuble pour retraité·es qui fait face à la mer. Biochimiste, divorcée, mère d’un fils devenu adulte, et ancien DJ amateur, elle a attendu longtemps avant d’entamer une transition hormonale puis un parcours de chirurgie. Au sujet de sa vie d’avant, elle dit : « Je n’étais nulle part à ma place […] je n’étais pas encore devenue moi. » Dernier roman en date d’Audur Ava Olafsdottir, DJ Bambi aurait facilement pu se prendre les pieds dans les fantasmes qu’une autrice cisgenre projette sur les femmes trans. C’était sans compter sur l’humilité et la finesse de l’écrivaine islandaise qui, lors de la promotion de son livre, répondait ainsi à un libraire qui la questionnait sur la réception d’un tel ouvrage auprès du public islandais : « Chez nous, ce n’est pas comme en France. On ne se sent pas obligés d’avoir une opinion sur la vie des autres… »
→ Audur Ava Olafsdottir, DJ Bambi, traduit par Éric Boury, Zulma, 2025. 21,50 euros.

On y sera
La Déferlante au festival Longueur d’ondes
Ven 30 et Sam 31 Jan
Le Quartz, Brest
Marie Barbier, cofondatrice et corédactrice en chef de La Déferlante, animera deux tables rondes lors de ce festival qui met à l’honneur la radio et le podcast : la première sur la politisation de l’enfance, le 30 janvier à 14h15. La seconde sur les victoires politiques et militantes, le 31 janvier à 15h.
→ Plus d’informations par ici
Le salon des éditions NRV
Sam 7 et Dim 8 Fev
Le Point éphémère, Paris
La Déferlante sera présente deux jours durant dans ce salon qui regroupe des maisons d’édition indépendantes et engagées. Vous pourrez y croiser notre équipe, acheter nos revues, nos livres et nos goodies.
→ Informations à venir par ici
18.12.2025 à 17:08
❤️🩹Protéger les enfants
Texte intégral (1772 mots)
On dit souvent que Noël est la fête des enfants. Mais, alors que ces dernières semaines plusieurs affaires de maltraitance familiale ou institutionnelle ont été révélées dans les médias, il nous a semblé urgent d’utiliser cette newsletter pour informer les adultes, leur donner des outils de compréhension et des pistes d’action.

Revue de presse
Droit à un·e avocat·e dès le berceau
Le 11 décembre, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité un texte prévoyant l’assistance gratuite d’un·e avocat·e pour les 380 000 enfants placé·es en foyer ou en famille d’accueil en France, y compris les nourrissons. Cette possibilité existait déjà, mais c’était à l’enfant d’en faire expressément la demande.
→ À lire dans Libération.
Soigner les enfants placé·es
Au début de décembre ouvrait à Paris le premier centre de soins réservé aux enfants bénéficiaires de l’aide sociale à l’enfance ; 90 % d’entre elles et eux ne bénéficient d’aucun suivi médical.
→ Un reportage à retrouver dans Télérama.
Lire entre les lignes
Dans le numéro 18 de La Déferlante (mai 2025), l’autrice Mona Chollet revenait sur l’affaire Bétharram et sur la « pédagogie noire », une culture de l’éducation qui banalise les violences faites aux enfants.
→ À lire dans La Déferlante.

On écoute
Un podcast sur les enfants et sur leurs droits
Journaliste et professeure des écoles, Lolita Rivé a fait de la parole des enfants la colonne vertébrale de son travail documentaire. Dans cette série audio en six épisodes, c’est encore à elles et eux qu’elle tend le micro pour évoquer la domination adulte, et son corollaire de violences psychologiques ou physiques. Sondant les tréfonds de notre culture pédagogique, elle interroge nos réflexes d’éducateur·ices (crier, faire du chantage, parfois frapper) et, au-delà, notre difficulté d’adultes à considérer les enfants comme les petits alter ego qu’ils sont. Indispensable et bouleversant.

→ Lolita Rivé, Qui c’est qui commande ?, 6 épisodes, disponible sur YouTube ou sur les plateformes d’écoute.

On lit
Deux essais pour les adultes
La parution simultanée, en novembre 2025, de deux essais sur la protection des enfants, témoigne d’une progressive prise de conscience des violences qui leur sont faites quotidiennement. Dans Enfants sous silence (Payot), Emma Étienne, ancienne enfant victime et fondatrice de l’association Speak! traite des violences intrafamiliales à travers une approche pragmatique, inspirée de son vécu personnel et de son expérience militante.
De son côté, dans Enfantisme (La Mer Salée), Claire Bourdille, initiatrice du Collectif enfantiste, tente une approche théorique du concept qui la mobilise, et qu’elle définit comme un continuum de violences, allant de l’interdiction aux enfants de certains restaurants jusqu’aux violences sexuelles.
Très accessibles, ces deux ouvrages démontrent que, à l’instar des violences faites aux femmes, celles perpétrées sur les enfants structurent l’ensemble des relations sociales et sont d’autant plus urgentes à combattre.

→ Emma Étienne, Enfants sous silence. En finir avec le tabou des violences intrafamiliales, Payot, 2025, 18 euros.
→ Claire Bourdille, Enfantisme. Il est temps de respecter les enfants,La Mer Salée, 2025, 21 euros.
Un guide pour les parents
Dernier paru de notre maison d’édition, Grandir sans tabou donne tous les outils aux parents pour entamer avec leurs enfants un dialogue serein sur les relations affectives, la sexualité, le corps et le consentement. Illustré de cas pratiques et ponctué de témoignages d’expert·es, il s’adresse à toutes celles et ceux qui s’occupent d’enfants.
→ Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan, Grandir sans tabou. Comment parler de sexualité avec les enfants ?, La Déferlante Éditions, 2025, 17,50 euros.
Un livre sur l’intimité pour les tout·es petit·es
Petit ouvrage cartonné adressé aux enfants, C’est MON corps ! réussit là où beaucoup d’entre nous échouent : parler avec humour et légèreté d’intimité, de consentement, et de violences sexuelles aux enfants. À la question « Qui a le droit de toucher tes parties intimes ? », la réponse est : pas les parents, ni les cousins, ni les adultes de l’école, ni même le père Noël ! Non, la seule personne à pouvoir disposer de son corps, c’est bien… l’enfant seulement.

→ Mai Lan Chapiron, C’est MON corps !, La Martinière jeunesse, 2024, 10 euros.

On regarde
Un documentaire sur la prostitution des mineur·es
En France, 10 000 mineur·es seraient en situation de prostitution, et 80 % d’entre elles et eux seraient suivi·es par l’aide sociale à l’enfance (ASE). Ces chiffres sont issus de Comme si j’étais morte, documentaire en immersion dans un foyer de l’ASE, au sein duquel éducateurs et éducatrices se démènent pour extraire des adolescentes fugueuses des réseaux de proxénétisme. Le film, tourné au plus près des personnes concernées – jeunes filles placées mais aussi travailleuses sociales et sociaux, parents, anciennes bénéficiaires de l’ASE – révèle le manque abyssal de moyens dans le secteur de la protection de l’enfance, autant que l’engagement sans bornes de ses salarié·es.
→ Comme si j’étais morte, réalisé par Benjamin Montel et Antonin Boutinard Rouelle, produit par Andréa Rawlins Gaston pour Capa Presse. Disponible en replay sur France.tv.
11.12.2025 à 17:49
Association Marthe et Marie : « Quand ils ont su qu’on enquêtait, certains documents ont disparu »
Texte intégral (1873 mots)
Dans un contexte de manque d’hébergements d’urgence, La Maison de Marthe et Marie propose une solution séduisante : des « colocations solidaires », qui rassemblent sous le même toit des jeunes femmes volontaires et des femmes enceintes ou de jeunes mères en situation de vulnérabilité.
Lire aussi : La Maison de Marthe et Marie, en croisade contre l’avortement
Le milliardaire catholique ultraréactionnaire Pierre-Édouard Stérin finance une myriade d’associations sur tout le territoire français. À quelle hauteur a‑t-il financé La Maison de Marthe et Marie ?
Notre enquête montre que l’association a été lauréate à sept reprises de la soirée de levée de fonds organisée par Obole, société organisatrice de La Nuit du bien commun. Quand le journal L’Humanité a publié son article sur le projet Périclès, La Nuit du bien commun a supprimé les rediffusions des soirées caritatives qu’elle organise. Il n’est plus possible d’avoir tout l’historique des montants versés au cours de ces soirées. Nous avons tout de même trouvé que La Maison de Marthe et Marie avait touché, depuis 2019, au moins 413 000 euros par ce moyen. C’est forcément beaucoup plus. En 2024, elle a par ailleurs reçu 110 700 euros du Parvis solidaire, une autre soirée caritative coorganisée par Obole – une société en partie financée par Stérin.
La Maison de Marthe et Marie se présente comme une association apolitique et aconfessionnelle, mais votre enquête montre les liens de l’association avec la sphère catholique traditionnelle…
En étudiant les documents administratifs de l’association, nous avons trouvé que parmi les membres de son conseil d’administration figurent ou figuraient des personnalités qui ont des liens étroits avec des organisations dites « pro-vie » et anti-LGBTQIA+. C’est le cas, par exemple, de Matthieu et Guillemette de Penfentenyo, qui ont partagé sur leurs réseaux sociaux des posts de La Manif pour tous, du groupuscule masculiniste des Hommen et des publications contre la prétendue « théorie du genre ». Autre exemple : Jeanne Bertin-Hugault, présidente de La Maison de Marthe et Marie de 2016 à 2018. Elle est responsable depuis 2023 de SOS Bébé, une ligne d’écoute anti-IVG, financée par Alliance Vita, organisation créée en 1993 par Christine Boutin.
« Dans le conseil d’administration figurent des personnalités proches des organisations “pro-vie”. »
Comment se manifeste le prosélytisme catholique de l’association au sein de ses structures ?
La plupart des collocations de Marthe et Marie ont noué des partenariats avec les diocèses locaux, comme à Rouen, où la colocation se trouve dans un ancien presbytère. Dans les villes où elle est implantée, l’association demande aux femmes volontaires de célébrer l’office des laudes tous les matins et a des liens avec les autorités ecclésiastiques locales. Nous avons, par exemple, découvert que le cardinal Philippe Barbarin – publiquement opposé à l’avortement et au mariage pour tous·tes – est déjà venu bénir des bébés dans la colocation lyonnaise. Dans de précédentes interviews, l’actuelle présidente de l’association a par ailleurs reconnu « une véritable dimension d’évangélisation » auprès des femmes accueillies, certaines ayant choisi après coup de demander le baptême pour leur enfant.
Votre enquête révèle que, en plus de fonds privés issus de la sphère catholique et d’extrême droite, La Maison de Marthe et Marie bénéficie de financements publics, de la part notamment de la mairie de Paris…
En épluchant les délibérations du conseil de Paris, ville où l’association est installée depuis 2014, nous nous sommes rendu compte qu’un bailleur, 3F Résidences, avait reçu énormément d’argent de la Ville pour un projet de rénovation d’un monastère, rue de Vaugirard, à Paris. À terme, ce monastère doit accueillir trois associations qui cogéreraient le lieu : La Maison de Marthe et Marie, l’Association pour l’amitié, qui organise des « colocations solidaires » entre ex-SDF et volontaires, et l’Association Simon de Cyrène, qui propose des colocations pour des personnes handicapées. Toutes les trois sont soutenues par l’écosystème Stérin. Par ailleurs, la région Île-de-France a versé 200 000 euros de subvention pour chacune de ces associations. La mairie de Paris, quant à elle, a versé 4,6 millions d’euros pour ce monastère, dont 700 000 euros fléchés pour La Maison de Marthe et Marie. Ce sont des sommes colossales. C’est surprenant, étant donné la nature de ces associations et quand on sait que le lieu appartient au diocèse de Paris. Une fois que les baux arriveront à leur terme, les lieux reviendront en propre au diocèse.
Vous avez publié plusieurs enquêtes sur cette association, en quoi votre travail pourrait faire reculer la mairie de Paris concernant ces subventions ?
À la suite de nos alertes et de nos interviews de membres du conseil de Paris et de la région Île-de-France, des élu·es du groupe écologiste ont déposé un vœu, vendredi 5 décembre, auprès du conseil de Paris, relatif au financement de La Maison de Marthe et Marie : elles et ils demandent d’empêcher l’installation de l’association comme gestionnaire. Dans ce vœu, les élu·es citent nos articles parus dans Libération, le journal numérique d’investigation Le Poulpe et La Déferlante. Trois adjoint·es à la mairie de Paris ont aussi adressé un courrier au préfet de la région Île-de-France, pour demander si La Maison de Marthe et Marie, dont les liens étroits avec des mouvements anti-avortement entrent, selon ces élu·es, « en contradiction totale avec les valeurs de la Ville de Paris et de notre République », faisait bien partie des associations appelées à gérer le monastère de la rue de Vaugirard. Si c’était avéré, la mairie de Paris s’est engagée à reconsidérer sa subvention destinée à l’association.
Comment avez-vous enquêté ? Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Tout au long de notre enquête, qui a duré six mois, le plus dur a été d’accéder aux informations en elles-mêmes, que l’association garde pour certaines secrètes, comme les adresses des colocations. Nous n’avons pas, par exemple, pu visiter celle de Rouen. Après la publication de notre article sur l’antenne normande de l’association dans Le Poulpe, nos interlocuteur·ices étaient très méfiant·es à notre égard et ont refusé nos demandes d’interviews. Il n’a pas été facile non plus d’accéder à la parole des femmes accueillies par l’association. Nous avons quand même réussi à obtenir des témoignages de bénéficiaires. Nous avons également trouvé des infos en sources ouvertes. Dans une interview publiée en 2012 sur le site Liberté et politique, qui a ensuite été supprimée au cours de notre enquête, l’actuelle responsable de l’antenne bordelaise de l’association affirme clairement ses positions anti-IVG. À partir du moment où La Maison de Marthe et Marie a su que nous enquêtions, certains documents jusque-là accessibles en ligne ont disparu. Cela pose question quant à la transparence de cette association, et à son affichage prétendument aconfessionnel et apolitique.
Lire aussi : La Maison de Marthe et Marie, en croisade contre l’avortement
Quand un collectif de journalistes mène l’enquête
Hors cadre est un collectif de journalistes indépendant·es qui travaillent avec de nombreux médias. En 2025, le collectif a répondu à l’appel à projets du Fonds pour une presse libre intitulé « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ». Pendant plusieurs mois, une dizaine de journalistes ont enquêté sur plusieurs sujets et publié des articles dans divers médias partenaires de l’opération, dont Basta!, Le Poulpe et La Déferlante. Dans ce cadre, nous avons publié dans notre numéro de novembre dernier une enquête signée Rozenn Le Carboulec et Pauline Ferrari sur les associations catholiques intégristes soutenues par des fonds privés qui interviennent dans les établissements publics et privés pour délivrer leur vision rétrograde de l’éducation à la sexualité. Le collectif Hors cadre a également publié une carte des associations financées par l’écosystème du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin, réalisée en collaboration avec WeDoData.
11.12.2025 à 17:34
La Maison de Marthe et Marie, en croisade contre l’avortement
Texte intégral (4678 mots)
Une trentaine de personnes tout sourire, dont trois jeunes femmes, bébé au bras, posent devant une magnifique échoppe rénovée. Le 26 septembre 2025, la Maison de Marthe et Marie inaugure sa onzième « colocation solidaire », un logement de 270 mètres carrés, dans la commune du Bouscat (Gironde), au nord de Bordeaux, gérée par le maire Patrick Bobet (Les Républicains, LR). Sur les réseaux sociaux, l’association, qui propose des hébergements à des mères et des femmes enceintes « vulnérables », affiche sa proximité avec la municipalité. À la découpe du ruban ce jour-là, Maël Fetouh, adjoint à la cohésion sociale. C’est « la première acquisition » foncière de l’association, achetée à la Société de Saint-Vincent-de-Paul, une organisation de bienfaisance catholique. La Maison de Marthe et Marie est déjà active à Paris, Courbevoie et Garches, Lille, Rouen, Lyon, Marseille, Nantes et Strasbourg. Alors que les grandes villes pâtissent du manque d’hébergements d’urgence, elle réussit à faire valoir un projet « innovant » dans le domaine – sans mentionner ses autres objectifs, dont celui de lutter contre l’avortement.
Un accueil sélectif
« Depuis notre création, 225 mamans ont été accompagnées dans nos colocations », se réjouit sur son site internet l’association, qui affiche les prénoms des « 225 bébés des Maisons de Marthe et Marie ». Le principe du projet, lancé en 2010 : rassembler dans de mêmes logements des jeunes femmes volontaires (étudiantes ou actives) souhaitant vivre « une aventure humaine extraordinaire » avec des femmes enceintes ou de jeunes mères, « de la naissance jusqu’au 1 an de l’enfant », pour « reconstruire [leur] avenir » grâce aux professionnelles de l’association. Le tout en échange d’un « loyer modéré » – 320 euros, par exemple, dans la colocation de Rouen. Une condition qui exclut de fait les femmes en situation de grande précarité.
Car si, officiellement, l’association accueille toute « femme enceinte en difficulté », et ce « sans distinction, notamment de nationalité, de langue, de religion, d’âge, de ressources ou de situation sociale », d’autres restrictions existent.
Interrogée par La Déferlante, la directrice de l’association, Amélie Merle, reconnaît que ni les femmes étrangères sans titre de séjour ni celles vivant avec des « troubles psychiatriques » ou des « addictions » ne peuvent être accueillies dans les maisons. « On n’a pas de veilleurs de nuit, de surveillance 24 h/24. Donc une maman qui serait dépendante, toxicomane, serait clairement en danger chez nous, et son enfant aussi. Comme une maman qui aurait des fragilités psychiatriques [sic] importantes », explique-t-elle. Alors que le réseau entend s’inscrire dans la lutte contre la pauvreté des familles monoparentales, « à 82 % tenues par des mamans solos », précise-t-elle, ces critères limitent de fait le nombre de bénéficiaires.

Pour se faire connaître de leur public cible, les représentantes de l’association se rapprochent des associations de terrain et des professionnel⸱les du champ médico-social. À Rouen, elles ont sollicité des salariées du Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF) et du Planning familial, des infirmières et des médecins des centres de Protection maternelle infantile (PMI), des assistantes sociales ou encore des associations spécialisées dans l’hébergement d’urgence. L’objectif avancé par l’association ? Tisser des « partenariats », d’après sa directrice, pour bénéficier d’appuis qualifiés en cas de besoin, les volontaires en colocation avec les jeunes mères n’étant pas spécifiquement formées. « Maintenant que je travaille dans la protection de l’enfance, je me rends compte que certaines choses n’allaient pas et qu’on aurait dû les faire remonter, comme des situations de négligence vis-à-vis des enfants, parfois livrés à eux-mêmes », concède Olivia*, ancienne volontaire.
Ces propositions de partenariats servent aussi, pour l’association La Maison de Marthe et Marie, à ce que les professionnel·les en question leur adressent des femmes. Une fiche de poste pour un recrutement de responsable d’antenne à Lyon, datée de 2014, mentionne, dans les missions à assurer, le développement d’un « réseau de prescripteurs de femmes enceintes (associations, PMI, maternité, AS [assistante sociale]) ». Sauf que, lors des discussions, les représentantes de l’association ne mentionnent ni leur socle idéologique ni l’écosystème réactionnaire dans lequel celle-ci évolue.
La genèse d’un projet anti-IVG
Derrière une vitrine « laïque et apolitique », comme le déclarent les statuts de l’association, se cache une organisation à laquelle on peut reprocher ses positions anti-avortement. Ainsi, dès 2017, les élu·es de gauche du conseil régional d’Île-de-France s’appuient sur un article de l’hebdomadaire catholique conservateur Famille chrétienne de 2015, référençant La Maison de Marthe et Marie comme l’une des « associations pro-vie » « qui disent non à l’IVG [interruption volontaire de grossesse] » en accompagnant « les femmes enceintes en situation de détresse à mener à terme une grossesse imprévue ». En 2022, un autre article, publié cette fois sur le site d’information proche du Vatican Aleteia, répertorie la structure parmi d’autres associations qui viennent en aide aux mères « à qui la société présente l’avortement comme la seule issue possible ». La Maison de Marthe et Marie, qui ne nous a pas répondu à ce sujet, est également référencée parmi les « mouvements pro-vie » par le Réseau Vie, association implantée dans le département du Rhône, qui « promeut et défend la vie de la conception à la mort naturelle, en étant fidèle à l’enseignement de l’Église catholique ».
À l’origine du projet : Aline Dard
La Maison de Marthe et Marie est aussi soutenue par l’association Lazare – des colocations entre sans-abri et jeunes actifs, ou encore l’association catholique Magnificat-Accueillir la vie, qui accompagne des femmes enceintes. Peu à peu, d’autres partenariats se nouent avec des associations catholiques, financées par la galaxie du milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin (lire l’encadré ci-dessous), comme à Nantes en 2018 avec Marraine & Vous, qui accueille aussi des mères isolées, et les Associations familiales catholiques du 44 (AFC). Ces dernières, ouvertement anti-IVG, apportent de « multiples » soutiens aux colocations de Marthe et Marie, comme nous confirme Benoît Hautier, le responsable de la communication de l’organisation :« Chaque AFC est invitée à quêter pour des associations qui viennent en aide aux familles en difficulté, dont l’association Marthe et Marie, qui fait un travail admirable. » Une quête dont bénéficie aussi le site IVG.net, dans le viseur du gouvernement en 2016 pour délit d’entrave à l’IVG.

Crédit : Thomas LOUAPRE / Divergence
En 2011 ouvre une première colocation de Marthe et Marie à Lyon, en partenariat avec l’association Lazare et le diocèse, avec qui persistent des liens étroits. Les femmes accueillies sont ainsi invitées aux laudes célébrées tous les matins avec le cardinal Philippe Barbarin
Pleinement impliqué dans le projet, le mari de la fondatrice, Aline Dard, François-Xavier Dard, prend en charge les ressources humaines en 2014. Il est alors consultant au cabinet Ecclésia RH, qui assure œuvrer au « rayonnement des institutions chrétiennes » et grâce auquel sont aujourd’hui recrutées les responsables d’antenne de la Maison de Marthe et Marie. « Aujourd’hui, Aline est maman de six enfants. Elle est, avec François-Xavier, membre d’honneur de notre association », précisait en 2021 la newsletter célébrant les 10 ans de la Maison de Marthe et Marie. En 2023, François-Xavier Dard participait à une formation pour la très conservatrice congrégation des Frères de Saint-Jean, une communauté religieuse secouée la même année par un scandale de violences sexuelles. Toujours en 2023, le couple Dard figurait parmi les « intervenants prestigieux » des rencontres des AFC à Lisieux.
Un tour d’horizon des personnes passées par le conseil d’administration (CA) de l’association montre également l’orientation catholique conservatrice et anti-avortement du projet : nombre de membres entretiennent des liens étroits avec des organisations dites « pro-vie » et anti-LGBTQIA+. On trouve ainsi, depuis 2018, Matthieu et Guillemette de Penfentenyo, qui partagent sur leurs réseaux sociaux des posts (supprimés au cours de notre enquête) de La Manif pour tous
Derrière l’étiquette apolitique de l’association se cachent ainsi des profils très engagés à droite, voire à l’extrême droite. Actuelle chargée de communication en alternance à La Maison de Marthe et Marie, Inès Chopard a fait ses armes au ministère de l’Intérieur sous Bruno Retailleau, ainsi qu’au média d’extrême droite Boulevard Voltaire, où elle a été en alternance de septembre 2022 à septembre 2024. Ses réseaux sociaux sont une véritable plateforme de promotion pour la rédactrice en chef de ce site, Gabrielle Cluzel, aussi chroniqueuse sur CNews et Europe 1. Elle y partage les publications d’autres médias d’extrême droite, comme Frontières et Fdesouche. Inès Chopard n’hésite pas à reprendre des posts déplorant « l’immigration de masse » provenant du mouvement des « jeunes avec Zemmour », Génération Z, ceux de l’ex-directeur national du Front national de la jeunesse Julien Rochedy, ou encore des diatribes contre le « wokisme » du très conservateur fondateur du Puy-du-Fou, Philippe de Villiers. Elle partage également des publications contre l’avortement, comme ceux de la Marche pour la vie à l’occasion de la constitutionnalisation du droit à l’IVG, qualifiée de « constitutionnalisation de la mort de l’innnocent ».

Même constat concernant la psychologue Anne-Laure Parmentier-Penchenat, à qui est confiée en 2014 la supervision de la colocation parisienne, désormais responsable de l’antenne de Bordeaux-Le Bouscat. En 2012, cette psychologue, qui n’a pas répondu à nos demandes d’interview, était la plus jeune des candidates de l’Oise membre du Parti chrétien-démocrate de Christine Boutin, à se présenter aux législatives. Dans les priorités de son programme, présenté en 2012 dans une interview (supprimée au cours de notre enquête) sur le site Liberté et politique, figure : « Protéger la famille durable en définissant le mariage dans la Constitution comme l’union d’un homme et d’une femme. » Elle s’y disait également « fermement opposée au mariage homosexuel », désireuse d’« aider les femmes enceintes en difficulté par la création de maisons maternelles dans chaque département » pour « prévenir l’avortement ».
L’« engagement spirituel » des volontaires
Dans la colocation du Bouscat, en Gironde, comme dans l’ensemble des Maisons, les volontaires prient quotidiennement « pour les femmes accueillies et pour la vie ». « On m’a demandé un engagement spirituel, l’association étant clairement catholique », confirme Mathilde*, qui a récemment été volontaire dans une colocation d’Île-de-France.
Une « spiritualité » qui se répercute sur les femmes accueillies, reconnaissait en 2016 Stéphanie Saboly, alors directrice de l’association, puis présidente depuis 2022, dans une interview à Aleteia : « Nous ne l’avions pas prévu au départ, mais il existe une véritable dimension d’évangélisation. Certaines mamans, d’abord intriguées, ont choisi de demander le baptême pour leur enfant. » En 2015, Famille chrétienne décrivait ainsi des temps de prière communs entre femmes accueillies et volontaires, qui ont toutes voulu « défendre concrètement la vie ».
Recrutées essentiellement dans des réseaux catholiques, les volontaires ont des profils plutôt homogènes. Ancienne scout, Olivia, qui a fait partie de la colocation parisienne, a entendu parler de l’association « par le bouche-à-oreille dans le milieu catho ». Quant à Mathilde, « catholique très engagée dans [son] église », qui a connu l’association par le cabinet Ecclésia RH, elle remarque que « beaucoup de volontaires étaient anti-avortement ». « C’était un sujet peu abordé entre nous, car il pouvait y avoir des désaccords », poursuit-elle.
Un lobbying « pro-vie » financé par des fonds privés
Le projet anti-IVG de l’association se lit aussi dans ses soutiens financiers. Parmi les partenaires historiques de la Maison de Marthe et Marie, outre la Fondation Lejeune et Alliance Vita, on trouve aussi le fonds de dotation Stella Domini, qui, selon une enquête diffusée sur Arte
Lire aussi : Carte des associations financées par la galaxie Pierre-Édouard Stérin
Un projet d’habitat à Paris, incluant une colocation de la Maison de Marthe et Marie, a également perçu 250 000 euros de la Fondation Notre-Dame. L’association est en outre soutenue par une myriade d’autres structures de philanthropie privées, comme la Fondation Saint-Irénée (qui la finance chaque année, à raison de 30 000 euros en 2025) ; la Fondation S612 de Lifento, placée sous l’égide de la Fondation de France ; AXA Atout Cœur, qui affirme avoir fait en 2025 un don de 1 500 euros et réalisé des « actions solidaires » avec l’association, « dont des visites de musée avec ses bénéficiaires » ; la Fondation Monoprix, qui dit avoir apporté son soutien en 2020 et 2023 mais dont« le partenariat est clos » ; la Fondation RATP (qui n’a pas répondu à nos sollicitations) ; ou encore le Fonds L’Oréal pour les femmes, partenaire de la Maison de Marthe et Marie entre 2020 et 2023, qui a décidé d’arrêter leur financement parce « le positionnement politique anti-IVG de cette association n’était pas en adéquation avec les valeurs du fonds et allait à l’encontre de ses missions », nous a‑t-on répondu.

De nombreux soutiens institutionnels
En plus de cette manne de fonds privés, l’association a réussi à obtenir le soutien de plusieurs collectivités territoriales. Parmi elles : la région Île-de-France, qui lui a versé plus de 141 000 euros entre 2017 et 2023. Sa présidente, Valérie Pécresse (LR), a même assisté en 2018 à l’inauguration de la colocation parisienne. La région Pays de la Loire a aussi généreusement mis la main à la poche, en votant l’octroi de 10 000 euros chaque année, de 2019 à 2023 – soit deux fois plus que la subvention octroyée au CIDFF en 2019.
Du côté des départements – au titre de leur compétence en matière d’action sociale et de promotion des solidarités –, nous avons repéré les financements du Nord (6 500 euros entre 2018 et 2021) et de Loire-Atlantique (8 000 euros entre 2020 et 2023). La Caisse d’allocations familiales (CAF) de Loire-Atlantique confirme par ailleurs avoir soutenu l’association à raison de 10 000 euros par an pendant trois ans pour ses « actions de soutien à la parentalité et de prévention des violences intrafamiliales ».
Contactées, les dix villes où sont installées des colocations nous ont toutes assuré ne pas financer l’association. La mairie de Nantes signale une demande de subvention reçue en 2021, à laquelle elle n’a pas donné suite.
Un des soutiens les plus surprenants, et sans commune mesure, est celui de la ville de Paris, dont les services nous avaient pourtant assuré, en mars 2025, qu’ils n’avaient « pas connaissance » de l’association, alors qu’une colocation y a ouvert dans le 11e arrondissement en septembre 2014. Surtout, la ville d’Anne Hidalgo a accordé deux subventions importantes pour une nouvelle colocation. En 2023, un projet de délibération signée par la maire de Paris atteste d’une aide de 301 159 euros en 2018, puis d’un montant complémentaire de 400 000 euros en 2023. Soit plus de 700 000 euros au total. Une somme colossale, qui doit permettre la rénovation d’un ancien monastère, situé dans le 6e arrondissement. Un projet que La Maison de Marthe et Marie cogérerait avec la très catholique Association pour l’Amitié (à l’initiative de « colocations solidaires » entre ex-SDF et volontaires) et l’association Simon de Cyrène, qui propose des colocations à des personnes handicapées – toutes deux sont financées par la galaxie de Pierre-Édouard Stérin. Interrogée par La Déferlante, la mairie de Paris explique que« la subvention […] n’est pas accordée à l’association mais au bailleur social 3F, qui réalise le centre d’hébergement » et soutient : « S’il devait être avéré que cette association appartient aux réseaux de l’extrême droite traditionaliste et anti-IVG, la Ville s’engage à reprendre attache avec le bailleur et le propriétaire du foncier pour reconsidérer le choix du futur gestionnaire. » En 2025, un premier acompte de 46 000 euros a été versé au bailleur.
Pour ces rénovations, La Maison de Marthe et Marie aurait également reçu 277 134 euros de l’État et a perçu 200 000 euros de la région, « versés directement à 3F Résidences », précisent les services de Valérie Pécresse. Derrière ce projet d’ampleur, qui devrait voir le jour en 2027 : le diocèse de Paris, dont l’archevêque, Laurent Ulrich, bénissait en personne la première pierre du chantier, le 22 septembre 2025. Selon le compte-rendu d’une réunion d’information sur le projet, qui s’est tenue en novembre 2024, les Sœurs de la Visitation ont fait apport de leur monastère en 2012, afin que celui-ci poursuive « sa vocation de lieu évangélique ». Loin de l’affichage prétendument « aconfessionnel » de La Maison de Marthe et Marie, qui fait désormais l’objet de plusieurs alertes suite à nos questions. Lors du prochain Conseil de Paris, qui aura lieu à partir du 16 décembre, plusieurs élu·es du groupe Les Écologistes, parmi lesquels Chloé Sagaspe, Jérôme Gleizes et Fatoumata Koné, déposeront un vœu relatif au financement de La Maison de Marthe et Marie, demandant d’étudier « tous les moyens d’action pour empêcher l’installation de ce gestionnaire actuellement retenu sur le site du 110–110 bis, rue de Vaugirard ». Le 1er décembre, Patrick Bloche, Jacques Baudrier et Léa Filoche, adjoint·es à la mairie de Paris, ont en outre adressé un courrier au préfet de la région Île-de-France, annonçant « interpeller le bailleur 3F Résidences pour savoir si l’association La Maison de Marthe et Marie est bien confirmée comme gestionnaire d’un des centres d’hébergement ». Avant d’alerter : « Si tel est le cas, nous demanderons expressément au diocèse et au bailleur de revoir leur position, faute de quoi la Ville de Paris reconsidérera son financement de l’opération. »

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des personnes.
Au cœur du plan Périclès
En juillet 2024, le quotidien L’Humanité révèle un document, rédigé en automne 2023 par l’équipe du milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, qui a fait fortune avec les coffrets cadeaux Smartbox. Le texte fixe les points d’étapes du plan Périclès (pour Patriotes, enracinés, résistants, identitaires, chrétiens, libéraux, européens, souverainistes), qui prévoit le déploiement d’« environ 150 millions d’euros sur les dix prochaines années via le financement ou la création de projets ». L’objectif : favoriser, grâce à l’injection de fonds dans divers médias et structures associatives, la diffusion d’une idéologie réactionnaire visant à contrer « les maux principaux [du] pays – socialisme, wokisme, islamisme, immigration ». Et créer ainsi les conditions d’une victoire électorale du Rassemblement national aux municipales de 2026, et d’une alliance entre la droite et l’extrême droite à la présidentielle de 2027.
Cette enquête a été réalisée avec le concours du Fonds pour une presse libre dans le cadre de l’appel à projets : « Extrême droite : enquêter, révéler, démonter ».
04.12.2025 à 17:54
💝Oh oh oh
Texte intégral (2462 mots)

Des livres pour les adultes…
Deux bandes dessinées, de la part de Lucie Geffroy
Lucie est corédactrice en chef de La Déferlante et veille sur les sorties de bandes dessinées.
Vieille
Dans la rue, personne ne la voit, elle est vieille, elle est moche et a des poils sur le nez. Avec Vieille, l’autrice de bande dessinée Delphine Panique dresse le portrait d’une vieille dame revêche à souhait qui trimballe son caddie et ses sarcasmes dans la ville. Alternant réflexions (pas si) absurdes sur la mort et tendres digressions sur sa vie de femme, elle renvoie chacun·e à sa propre finitude et interroge la place des femmes âgées dans notre société. Un pur bijou de sensibilité et de poésie.
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Delphine Panique, Vieille, Misma, 2025, 19 euros
Une obsession
Il faut parfois accepter de se perdre pour mieux se trouver. C’est dans le décor d’une Venise fantasmée que Nine Antico propose une enquête minutieuse sur son obsession pour les garçons, sa quête de l’orgasme et les affres de son désir. En racontant avec une rare honnêteté plusieurs moments clefs de sa vie sexuelle, comme autant de flashs surgis du passé, elle décortique la zone grise du consentement. Au fil des pages, c’est aussi une formidable ode au dessin comme outil d’émancipation qui s’écrit. Un puissant voyage intérieur.
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Nine Antico, Une obsession, Dargaud, 2025, 29,95 euros
Un récit anthropologique, de la part d’Amélie Bonnin
En plus d’être une talentueuse réalisatrice, Amélie est notre directrice artistique.
Le livre que j’offre tout le temps s’intitule Croire aux fauves, de Nastassja Martin. Il m’a saisie de manière absolue et puissante, alors même que je ne savais pas du tout où je mettais les pieds. C’est l’histoire (vraie) d’une anthropologue qui tombe nez à nez avec un ours, quelque part dans les montagnes du
Kamtchatka, en Russie. C’est la rencontre entre une femme et un animal, la découverte d’un territoire et des croyances qui l’habitent… C’est profond inattendu, extraordinaire et inoubliable. Un voyage.
→ Nastassja Martin, Croire aux fauves, Gallimard, 2024, 7,99 euros
Un roman, de la part d’Alice Béja
Alice est maîtresse de conférence à Sciences Po Lille, spécialiste des États-Unis, et membre de notre comité éditorial.
Elba est née dans un asile psychiatrique pour femmes à Naples. De là, elle observe et côtoie celles que l’on considère comme des folles, qui bien souvent y sont enfermées pour avoir refusé d’être des mères et des épouses. Décrivant la répression, la mise à l’écart des femmes, puis le mouvement de fermeture des asiles, elle interroge la frontière toujours floue entre « folie » et « normalité » ainsi que les normes sociales qui la définissent.

→ Viola Ardone, Les Merveilles, trad. Laura Brignon, Albin Michel, 2024, 22,90 euros
Un essai poétique, de la part de Sarah Benichou
Sarah est journaliste indépendante et membre de notre comité éditorial.
Dans ce récit mi-autobiographique, mi-politique, l’autrice retrace la façon dont le colonialisme français et le sionisme ont méthodiquement détruit les mondes « juifs musulmans » au point qu’on en nie, aujourd’hui, l’existence. Ciselé comme un bijou, ce texte fait résonner les mots et les images, l’intime et le politique, les archives et les souvenirs, la prose et la poésie, offrant une respiration salvatrice au milieu du confusionnisme contemporain qui oppose « Juifs » et « Arabes » pour accompagner la destruction de la Palestine. Un livre court, exigeant et accessible, qui fait du bien au cœur des enfants des diasporas maghrébines en France, et ouvre l’esprit des autres.
→ Ariella Aïsha Azoulay, La Résistance des bijoux. Contre les géographies coloniales, trad. Jean-Baptiste Naudy, Rot-Bo-Krik, 2023, 15 euros
Une méthode créative, de la part de Marion Pillas
amie chère.
Artiste queer franco-libanaise, Nathalie Sejean s’intéresse depuis plusieurs années aux mécanismes créatifs et à l’impact des œuvres sur nos représentations du monde. Dans La Méthode carnet d’idées, elle nous explique, exemples à l’appui, comment, avec un crayon et un carnet, nous pouvons « gouverner le monde, sans utiliser l’intelligence artificielle ». Car plus nous serons nombreux·ses à collecter nos idées et nos curiosités, « plus nous développerons notre capacité individuelle et collective à […] construire une société qui nous enchante et dans laquelle nos singularités sont encouragées à être exprimées ».

→ Nathalie Sejean, La Méthode carnet d’idées, La Fourmi, 2025, 20 euros
Un guide pour les parents, de la part d’Emmanuelle Josse
Corédactrice en chef de La Déferlante, Emmanuelle est aussi éditrice à La Déferlante Éditions.
Dernier paru de notre maison d’édition, Grandir sans tabou donne tous les outils aux parents pour entamer avec leurs enfants un dialogue serein sur les relations affectives, la sexualité, le corps et le consentement. Illustré de cas pratiques et ponctué de témoignages d’expertes et d’experts, il est, selon nous – et en toute objectivité ! –, le cadeau parfait à offrir à toutes celles et tous ceux qui sont en contact avec des enfants. La preuve, même Quoi de mum, la newsletter des parents féministes le recommande chaudement (scrollez, c’est tout en bas !).
→ Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan, Grandir sans tabou. Comment parler de sexualité avec les enfants, La Déferlante Éditions, 2025, 17,50 euros

… et pour les enfants
Un roman pour ados, de la part de Malwenn Cailliau
Malwenn est assistante d’édition à La Déferlante.
Mireille, Astrid et Hakima, trois copines soudées mais pas très populaires au collège, se lancent dans un voyage à vélo sur les routes de France, avec pour destination, Paris et la garden-party de l’Élysée. Véritable ode à l’amitié, Les Petites Reines s’adresse aussi bien aux ados qu’aux adultes qui veulent rire tout en parlant de sujets sérieux. L’autrice, Clémentine Beauvais, aborde sans concessions les questions de misogynie, de grossophobie, de racisme ou de handicap.

→ Clémentine Beauvais, Les Petites Reines, Sarbacane, 2015, 15,50 euros
Un roman illustré, de la part de Sophie Hofnung
Sophie est correctrice, éditrice et traductrice. Elle nous recommande un roman jeunesse sur lequel elle a adoré travailler.
Dans la tribu, seuls les garçons ont le droit de faire le Voyage et de devenir chasseurs. Pourtant, Trog est de loin la plus habile à l’arc, la plus rapide pour allumer un feu ou identifier les animaux dangereux. Bien décidée à bousculer les traditions, elle se lance dans une série d’aventures et de découvertes palpitantes. Elle fait preuve d’un courage et d’une ingéniosité dont bien peu imaginaient une fille capable…

→ Puño et Marta Altés (illus.), Le Voyage de Trog, trad. Sophie Hofnung, Talents Hauts, 2023, 13,50 euros

On y sera
Salon Mi-livre mi-raisin, Paris
Sam 6 et dim 7 décembre 2025
La Bellevilloise, Paris 20e
La Déferlante sera présente tout le week-end à la sixième édition de ce salon où se rencontrent éditeur·ices et vigneron·nes indépendant·es. Vous retrouverez sur notre stand l’ensemble de nos revues, livres et goodies.
Littérature érotique
Mar 9 décembre 2025, à 19 heures
Maison de la poésie, Paris 3e
Dans le cadre de (OUiiii), un cycle de rencontres autour de la littérature féministe et érotique, Élodie Font échangera avec sa consœur Axelle Jah Njiké. Des extraits de son livre À nos désirs, paru chez La Déferlante Éditions en 2024, seront lus par la comédienne Marie-Sonha Condé.
28.11.2025 à 17:30
Lutte contre la grossophobie : est-ce une loi qu’il nous faut ?
Texte intégral (1124 mots)
Le 11 octobre 2025, Sara, 9 ans, se suicidait chez elle, à Sarreguemines (Moselle). Dans la presse, sa mère et des camarades de classe racontent l’acharnement de certains enfants : « T’es grosse, t’es moche, t’es conne. » En 2017 Christopher Fallais, 16 ans, mettait lui aussi fin à ses jours chez lui à Janzé, près de Rennes. Depuis quatre ans, dans le collège privé où il était scolarisé, « on le traitait de gros, de gras, de pédé parce qu’il faisait du cheval », raconte sa mère. Au même âge, et pour les mêmes raisons, Jonathan Destin s’est immolé par le feu près de Lille, en 2011. Devenu, avec sa mère, un fervent militant contre le harcèlement scolaire, il meurt onze ans plus tard des suites de ses brûlures.
L’Éducation nationale recense, chaque année, environ 700 000 cas de harcèlement, dont un grand nombre ont pour cause la grossophobie. « Près de 25 % des jeunes en surpoids déclarent avoir subi des discriminations, un chiffre qui grimpe à 40 % chez ceux en situation d’obésité », révèle une étude publiée en 2020 par la Ligue contre l’obésité. Dès l’école primaire, un grand nombre d’enfants voient le fait d’être gros·se comme une tare : « C’est quelque chose que l’on retrouve dans les dessins animés. Les gros sont souvent à la traîne ou bêtes », rappelait Aline Thomas, cofondatrice de La Grosse Asso, association de lutte contre la grossophobie, dans un article de 20 Minutes.
« Des problèmes d’interprétation »
Pourtant, à ce jour, le terme « grossophobie » n’apparaît nulle part dans la loi française. L’article 225–1 du Code pénal se contente d’une formule vague : « Constitue une discrimination toute distinction opérée entre les personnes physiques sur le fondement de leur sexe, de leur origine, de leur apparence physique ou de leur âge. » Pour Daria Marx, militante et autrice de Dix questions sur la grossophobie (Libertalia, 2024), l’énoncé est « trop large pour permettre de circonscrire clairement la grossophobie ». Chloé Heyriès, avocate spécialisée sur les questions de discrimination, confirme : « Le Défenseur des droits dit depuis […] 2019 qu’il faudrait une incrimination spécifique pour mieux protéger les victimes. »
C’est ce que réclame également le député Romain Daubié (groupe Les Démocrates) dans une proposition de loi déposée devant l’Assemblée nationale le 30 septembre 2025, estimant que « cette invisibilisation contribue à la banalisation d’une violence quotidienne ». L’élu de l’Ain s’inspire d’une pétition lancée quelques jours plus tôt par l’influenceuse Harmony Albertini, qui propose de formuler ainsi la définition de la grossophobie : « Tout propos, comportement, traitement défavorable ou incitation portant atteinte à la dignité, à la santé, à la liberté ou à la considération d’une personne en raison de son poids, de sa corpulence ou de son apparence physique liée à la taille de son corps, incluant les préjugés sur sa santé, son hygiène de vie, ses capacités ou sa valeur. »
« Il est fréquent de voir stigmatiser “le gros de service” au motif que “c’est pour son bien” »
Biais grossophobes
Aussi louable soit l’intention, de nombreuses personnes grosses et militantes anti-grossophobie s’interrogent sur l’utilité même d’une loi pour lutter contre ces violences. « Les moyens alloués devraient porter sur l’éducation des acteur·ices de la chaîne pénale », analyse la juriste Sabrina Erin Gin, qui rappelle que sur le front des discriminations, l’existence d’un texte peut dissuader de prendre d’autres mesures : « L’adoption d’une loi coûte très peu cher et donne l’impression d’un travail accompli. » De même que la culture du viol biaise le regard de la société sur les auteur·ices et les victimes de violences sexuelles jusque dans les tribunaux, l’omniprésence, dans les esprits, des biais grossophobes empêche de prendre conscience de la gravité de ses conséquences sur les personnes qui la subissent.
Dans Gros n’est pas un gros mot (Flammarion, collection « Librio », 2018), les deux cofondatrices de l’association Gras Politique, Daria Marx et Eva Perez-Bello s’interrogent : alors qu’il est encore fréquent de voir des parents ou du personnel scolaire stigmatiser « le gros de service » au motif que « c’est pour son bien », comment ces personnes peuvent-elles seulement identifier un comportement grossophobe et analyser ses conséquences ? « Quand tu es gros·se tu es censé·e maigrir, donc la société ne va pas s’adapter à toi », décrypte Loulie Houmed, fondatrice du collectif Gros Amours. Au contraire, l’OMS comme les associations de personnes concernées rappellent que, dès le plus jeune âge, les enfants gros·ses ont tendance à être exclu·es des sociabilités et voient souvent leur assiette et leur activité physique étroitement surveillées.
La proposition de loi déposée fin septembre n’a pas encore été mise à l’ordre du jour de l’Assemblée. Mais face à ces violences qui passent encore fréquemment sous les radars et devant l’urgence d’aider des enfants en grave détresse, comme Sara, Christopher ou Jonathan, les associations et collectifs de personnes concernées n’attendent plus que la loi change. En 2022, Gras Politique a conçu une brochure de sensibilisation à la grossophobie à destination des enseignant·es. GRASbuge s’adresse, pour sa part, à toutes les personnes en contact avec des enfants par le biais d’un livret pour déconstruire les préjugés. Les deux documents sont téléchargeables librement sur leurs sites.
25.11.2025 à 21:50
Carte des associations financées par la galaxie Pierre-Édouard Stérin
Lire plus (459 mots)
En juillet 2024, le quotidien L’Humanité révèle un document, rédigé en automne 2023 par l’équipe du milliardaire ultra-conservateur Pierre-Edouard Stérin, qui a fait fortune avec les coffrets cadeaux Smartbox. Le texte fixe les points d’étapes du « plan Périclès » (l’acronyme de Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes ), qui prévoit le déploiement d’« environ 150 millions d’euros sur les dix prochaines années via le financement ou la création de projets ». L’objectif : favoriser, grâce à l’injection de fonds dans divers médias et structures associatives, la diffusion d’une idéologie réactionnaire visant à contrer « les maux principaux [du] pays – socialisme, wokisme, islamisme, immigration ». Et créer ainsi les conditions d’une victoire électorale du Rassemblement national aux municipales de 2026, et d’une alliance entre la droite et l’extrême droite aux présidentielles de 2027.
Avant même la révélation du projet Périclès, des journalistes indépendant·es du collectif Hors Cadre se sont intéressé·es aux associations qu’il soutient notamment à travers les Nuits du bien commun, ces soirées de charité destinées à lever des fonds pour des associations. Comment le milliardaire développe-t-il son influence en finançant des associations qui interviennent dans les champs de l’éducation, la culture ou de l’aide aux personnes défavorisées ? Élu·es locaux ou représentant·es de l’État sont-ils au courant du projet idéologique qu’elles colportent ? Ce vaste travail d’investigation sur l’empire « philanthropique » de Pierre-Édouard Stérin vise à répondre à ces questions.
Cette carte interactive, coordonnée par Martin Delacoux et Clément Vogt du collectif Hors Cadre, en partenariat avec WeDoData, présente l’ensemble des associations qui ont fait l’objet d’une enquête journalistique. La carte indique le lieu où se situent leurs sièges et antennes, les fonds privés récoltés, en particulier grâce à la « galaxie » de Pierre-Édouard Stérin, ainsi que les fonds publics perçus. Chaque entrée renvoie vers les enquêtes correspondantes, qui apparaîtront au fur et à mesure de leur publication.
À l’heure où de très nombreuses associations craignent pour leur avenir du fait d’une baisse drastique de leurs financements publics, cette cartographie vise aussi à informer citoyen·nes et élu·es pour identifier le projet idéologique porté plus ou moins clairement par les associations présentées, et l’origine de leurs fonds.
20.11.2025 à 12:17
Journée du souvenir trans : des ressources pour comprendre
Texte intégral (3039 mots)

à la une
Aujourd’hui 20 novembre, on célèbre la journée du souvenir trans, autrement appelée TDoR (pour Transgender Day of Rememberance en anglais). L’occasion pour La Déferlante de rassembler et de partager des ressources pour comprendre les ressorts de la transphobie et ses conséquences concrètes sur la vie des personnes concernées.
Comme le rappelle le journaliste Élie Hervé, auteur d’un des essais que nous recensons ici, les appels vers deles numéros d’urgence à destination des jeunes trans ont explosé de + 700 % aux États-Unis depuis la réélection de Donald Trump. En France, les actes transphobes ont augmenté de 27 % en 2023, et 63 % des adultes trans ont pensé mettre fin à leurs jours ou ont fait une tentative de suicide avant leur transition médicale. Il est donc plus que jamais nécessaire, comme nous le faisons dans notre revue et notre newsletter depuis bientôt cinq ans, de continuer à documenter ces violences.

Dans La Déferlante
Leadeuse malgré elle
Colombienne, trans, arrivée en France au début des années 2000, Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess‑T, raconte son engagement pour les droits des personnes trans, qui, au sein de son association, sont souvent des travailleuses du sexe séropositives.
→ À retrouver dans les archives de la newsletter
« Tu vas pas muter »
Dans une série de photographies publiées dans le numéro 19 de La Déferlante (septembre 2025), le photographe Nanténé Traoré s’intéresse au rituel des injections hormonales dans la communauté trans.
→ Voir le portfolio dans le numéro 19, septembre 2025.
Résistance outre-Manche
Depuis plus d’une décennie, la transphobie s’intensifie au Royaume-Uni, dans les médias et sous l’impulsion des mouvements féministes antitrans. Dans un reportage publié en mai 2023, Valeria Costa-Kostritsky montre comment les militant·es trans et leurs allié·es organisent la résistance.
→ À lire dans le numéro 10 de La Déferlante, mai 2023.
L’alliance des haines
Dans cette enquête, les journalistes Perrine Bontemps et Victor Mottin expliquent comment, depuis plusieurs années, les sphères transphobes s’inspirent ouvertement des théories conspirationnistes.
→ À lire dans le numéro 13, mars 2024.

On lit
Une enquête
Dans cet ouvrage nourri de plusieurs années de terrain, le journaliste Élie Hervé décortique les mécanismes de la transphobie ordinaire, en particulier ses ressorts médiatiques. Mais l’originalité de cette enquête, c’est qu’elle laisse une large place à la parole des personnes concernées, mettant ainsi en regard les comportements transphobes et leurs conséquences concrètes sur les vécus trans. On comprend ainsi à quel point la panique morale autour des transidentités encourage les agressions dans l’espace public, mais également les discriminations en matière d’embauche, de logement et de soin. En fin de compte, « chaque année, ce sont plus de trois cents personnes trans qui sont assassinées dans le monde […]. À cela s’ajoutent des dizaines de suicides par an ».

→ Élie Hervé, Transphobia, éditions Solar, 2025. 19,90 euros.
Un essai
Dans ce livre paru à l’automne 2024, Maud Royer, présidente de l’association Toutes des femmes et membre du comité éditorial de La Déferlante, analyse les ressorts de l’offensive transphobe en cours depuis le début des années 2020. Si, en France, les argumentaires antitrans ont moins qu’ailleurs infiltré les milieux féministes, ils ont en revanche largement infusé dans le grand public et dans la classe politique, portés par une curieuse alliance entre intellectuel·les classés à gauche et personnalités d’extrême droite. Dans son essai limpide et parfaitement documenté, Maud Royer propose également des pistes d’action : en premier lieu la lutte pour le droit à l’autodétermination de genre, déjà en vigueur dans d’autres pays européens.
→ Maud Royer, Le Lobby transphobe, éditions Textuel, 2024. 17,90 euros.
Un récit
En 2020, Tal Madesta entame une transition de genre. En prenant ce chemin qui implique de redéfinir entièrement son rapport à soi, aux autres, au monde social, il va faire l’expérience désolante de la violence transphobe et du deuil. Mais il va aussi découvrir la joie d’aimer autrement et d’expérimenter avec intensité sa propre liberté. Avec cet ouvrage, Tal Madesta poursuit le récit sensible d’une révolution intime et politique, dans le fil des chroniques qu’il avait écrites dans les quatre numéros de La Déferlante de l’année 2022.
→ Tal Madesta, La Fin des monstres, La Déferlante Éditions, 2023. 15 euros.

On regarde
Orlando
« Ma biographie existe, et c’est cette putain de Virginia Woolf qui l’a écrite en 1928… » Ainsi commence ce documentaire expérimental réalisé par Paul B. Preciado. En réponse au roman publié presque un siècle plus tôt par l’autrice d’Une chambre à soi, le philosophe compose un film dans lequel le personnage de femme trans d’Orlando est tour à tour incarné par une vingtaine de personnes trans, non binaires et intersexes. Un choix de réalisation radical qui vient révéler la polyphonie des identités et des vécus trans.

→ Orlando de Paul B. Preciado, coproduit par Arte et les Films du poisson. 99 minutes, disponible sur arte.tv jusqu’au 7 avril 2026.
En Argentine
Durant plusieurs mois, en 2019, alors que la campagne présidentielle bat son plein et que les féministes argentines manifestent pour la légalisation de l’avortement, la réalisatrice Isabelle Solas s’immerge dans la communauté des femmes trans de Buenos Aires. Elle y croise deux travailleuses sociales, qui de maisons communautaires en réunions militantes, conseillent, accompagnent et encouragent leurs sœurs – parmi lesquelles de nombreuses travailleuses du sexe très précaires – à faire entendre leur voix dans l’espace public, malgré la transphobie ambiante et l’hostilité d’une partie des militantes féministes. L’une d’entre elles, Violeta, s’est lancée dans une thèse en anthropologie. À une amie venue assister à sa soutenance, elle assène ce qui pourrait être la devise de ce groupe de femmes : « Il nous faut nous émanciper, pour qu’ils arrêtent de parler à notre place. »
→ Nos corps sont vos champs de bataille, documentaire d’Isabelle Solas, Dublin films, 2021. 100 minutes. Disponible en VOD.

Médias
Un nouveau venu
Média queer et indépendant né du bouillonnement politique des années 2024 et 2025, Problematik veut s’inspirer des marges pour penser des alternatives à la montée des fascismes. Leur site d’information proposera des interviews, des reportages, des portraits, des tribunes.


Un glossaire pour tout comprendre
Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Queer, panique morale, fake news : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, qui est alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
→ Retrouvez toutes nos définitions en libre accès

On y sera
Soirée de lancement
Jeu 27 novembre 2025, à 18h
Maison des Métallos, Paris 11e
Dans le cadre du lancement du numéro 20 de La Déferlante « Soigner dans un monde qui va mal », une table ronde réunira la psychiatre Loriane Bellahssen, la psychologue Salima Boutebal et la militante féministe Valérie Rey-Robert pour parler de santé mentale. La discussion sera suivie d’un concert de Louisadonna.
Grandir sans tabou
Ven 28 novembre 2025, à 19h30
Librairie À la marge, Montreuil (Seine-saint-Denis)
Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan, les deux autrices de Grandir sans tabou, notre guide pour parler de sexualité avec les plus jeunes, échangeront avec Mai-Lan Chapiron, autrice engagée pour la protection des enfants.
Dim 30 novembre 2025, 19h30
Librairie Divergences, Quimperlé (Finistère)
Claire Marcadé Hinge et Marianne Marty-Stéphan reviendront sur l’écriture de leur livre et répondront aux questions des lectrices bretonnes.
Au cinéma
Mar 2 décembre 2025, à 19h45
Le Kino Ciné, Villeneuve d’Ascq
Marion Pillas, corédactrice en chef de La Déferlante, échangera avec Nora Philippe, la réalisatrice, et Cécile Duflot, présidente d’Oxfam France, en marge de la projection en avant-première du documentaire Girls for Tomorrow, en salle le 10 décembre.
Des revues, des livres et du vin
Sam 6 et Dim 7 décembre 2025
La Bellevilloise, Paris 20e
Lire notre revue ou nos livres en sirotant un verre de vin de producteur·ices indépendant·es ? Ce sera possible durant tout un week-end au festival Mi-livre Mi-Raisin qui, pour sa 6e édition parisienne, réunit à nouveau éditeur·ices et viticulteur·ices. Vous y retrouverez un stand avec toutes nos publications et nos goodies.
13.11.2025 à 16:45
Financements libyens : une affaire d’hommes puissants
Le 19 septembre 1989, une bombe explose dans un avion, le DC-10 de la compagnie UTA, entre Brazzaville (capitale de la République du Congo) et Paris, et tue les 170 passager·es et membres de l’équipage à son bord.
Dix ans plus tard, six agents des services secrets libyens, dont Abdallah Senoussi, beau-frère du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, ont été reconnus coupables de cet attentat et condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité par la justice française, sans toutefois être extradés vers Paris.
En 2005, Claude Guéant, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et Brice Hortefeux, ministre délégué aux Collectivités territoriales, rencontrent Abdallah Senoussi à Tripoli et auraient entamé avec lui des négociations en vue du financement, par la dictature libyenne, de la future campagne de Nicolas Sarkozy pour l’élection présidentielle française en 2007. En contrepartie, les deux lieutenants du futur candidat se seraient engagés à ce que la condamnation d’Abdallah Senoussi soit révisée. Ce « pacte corruptif » est au cœur des trois mois de procès (du 6 janvier au 10 avril 2025) qui ont débouché, le 25 septembre 2025, sur la condamnation de l’ancien président français à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs ( le procès en appel est prévu pour mars 2026). Le tribunal a également reconnu le préjudice moral infligé aux parties civiles.
Comment êtes-vous devenue partie civile au procès de l’affaire du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy ?
Mon père, Jean-Pierre Klein, est mort, un peu avant mes 5 ans, dans ce que j’ai longtemps cru être un accident d’avion, mais qui était en réalité un attentat. En 1999, j’étais trop jeune pour assister au procès d’Abdallah Senoussi. Mais j’ai rejoint le collectif de familles de victimes monté par ma tante, Danièle Klein, et par Yohanna Brette, dont la mère, Martine Brette, était hôtesse de l’air sur le vol. C’est en janvier 2025, lors des débats qui visaient à déterminer si Nicolas Sarkozy avait bénéficié de fonds libyens pour sa campagne présidentielle et s’il existait un pacte de corruption avec le régime de Kadhafi, que j’ai pris conscience de la violence à laquelle on avait été exposé·es en tant que proches des victimes. Violence de l’intention de mort derrière l’attentat, mais aussi violence du pacte noué par Nicolas Sarkozy et ses proches collaborateurs.
Vous faites une lecture genrée du procès. Pourquoi ?
Dans ce procès, les prévenus, leurs avocats, la grande majorité des témoins sont des hommes… Même les voix les plus présentes dans les médias sont masculines. C’est quand le procès a débuté, le 6 janvier 2025, en voyant les prévenus en vrai [l’ex-président Nicolas Sarkozy et onze autres prévenus, dont les anciens ministres Brice Hortefeux et Claude Guéant], que je me suis rendu compte qu’ils étaient tous des hommes âgés, bourgeois, vivant dans les quartiers chics de l’Ouest parisien. Ils m’ont renvoyé une impression très forte d’entre-soi.
J’ai été frappée par leur manière de s’adresser au tribunal, leur aplomb, c’était très impressionnant. Jusqu’au 23 janvier [jour de la déposition des familles des victimes pendant le procès], nous n’avons entendu quasiment aucune voix féminine. Puis nous avons été neuf femmes à raconter notre histoire à la barre. Dans une tribune publiée en octobre dans Libération, ma tante et Yohanna Brette nous appellent « les filles du DC-10 ».
Notre avocate, Laure Heinich [également avocate de certaines victimes de Patrick Poivre d’Arvor], a joué un rôle dans cette prise de conscience des dynamiques de genre. Lors de sa plaidoirie, elle a parlé des proches de victimes au féminin, même s’il y a des hommes dans notre groupe. Ce choix m’a permis de mettre des mots sur ce qui était jusque-là une impression diffuse. Laure Heinich a aussi parlé de nous en tant que femmes dignes et qui ne cherchaient pas la vengeance, ainsi qu’en tant que citoyennes. Auparavant, j’avais pu me dire : « Cette affaire me dépasse », et d’un coup, grâce à ses mots d’avocate, je me suis sentie légitime. Ce procès est devenu pour moi celui d’un monde d’hommes qui se croyaient intouchables et de femmes qui ont décidé de se dresser face à eux.
« Pendant les audiences, une violence masculine sûre d’elle s’exprimait. »
Qu’avez-vous ressenti en vous adressant à la cour devant laquelle s’est tenu ce procès historique, ce fameux 23 janvier ?
La déposition que j’ai faite ce jour-là, je l’ai écrite dans ma tête les nuits qui ont précédé. Je ne dormais pas, et j’imaginais ces hommes autour d’une table, organisant l’attentat, puis d’autres hommes, dix-huit ans plus tard, négocier l’immunité du terroriste Abdallah Senoussi, en échange de versements d’argent. Quand, le lendemain, j’ai pris la parole à la barre, j’ai eu le trac, une peur presque physique, je tremblais. J’avais l’impression d’occuper une place qui n’était pas la mienne. Mais eux, alors même qu’ils étaient assis sur le banc des prévenus, ils n’avaient pas l’air mal à l’aise ! C’est en voyant ça que j’ai eu le courage de ne plus m’effacer. À 40 ans, j’ai senti que je devenais adulte.
Ce procès a donc été l’occasion d’une prise de conscience intime ?
Oui, autant que politique. Longtemps, j’ai cru que j’avais été épargnée par la violence masculine. Mais à force d’écouter ces hommes parler, j’ai revu mon enfance. Mon père, qui est mort dans un attentat. Puis mon beau-père, qui criait beaucoup, qui jetait des objets contre les murs quand il était en colère. C’est dans ce contexte que j’ai grandi. Pendant les audiences, j’ai compris que c’était la même mécanique qui s’exprimait par la voix des prévenus : une violence masculine sûre d’elle. On ne parlait pas seulement de corruption, mais de domination. Pourtant, la première fois que j’ai entendu Sarkozy à la barre lors de son premier interrogatoire le 13 janvier, j’ai presque eu pitié de lui. Il évoquait sa mère, son rêve d’enfant de devenir président… Il se racontait comme une victime, en inversant les rôles. Et puis j’ai remarqué qu’il esquivait, il tempêtait, il martelait ses éléments de langage, dans un discours parfaitement maîtrisé. J’entendais la rhétorique d’un homme puissant, qui n’a pas à se justifier. Pour autant, l’annonce du verdict n’a pas été un moment joyeux. Nous, les filles du DC-10, n’avons jamais cherché à « gagner » contre Sarkozy, Hortefeux ou Guéant, seulement à faire reconnaître la gravité des faits.
Que représente pour vous le groupe des « filles du DC-10 » ?
Sans elles, je n’aurais pas tenu lors du procès. On s’écrivait beaucoup sur notre groupe WhatsApp et on continue à le faire. Le 25 septembre, après le verdict, j’étais vidée. Ma tante m’a dit : « C’est normal. On en a plein la tête, mais on va souffler et on va repartir toutes ensemble » [le procès en appel est prévu pour mars 2026]. J’essaye de reprendre des forces, mais, ces temps-ci, ce n’est pas simple. Ce lundi [10 novembre], les parties civiles s’attendaient à ce que la demande de remise en liberté de Nicolas Sarkozy soit acceptée. On comprend et on respecte cette décision. On salue l’interdiction qui lui est faite d’entrer en contact avec Gérald Darmanin ou tout membre du cabinet du garde des Sceaux [personnes pouvant bénéficier d’informations sur la procédure]. Ce que je crains, c’est le traitement médiatique et notamment la victimisation de Sarkozy. Ça a commencé dès l’annonce de sa libération, avec Bruno Retailleau, qui a salué sur le réseau X son « courage », ou Bernard-Henri Lévy, qui a déclaré que son incarcération était « inutile » et « dégueulasse »… C’est ça qui est violent, traumatisant même. Heureusement, il y a ce point de vigilance vis-à-vis du garde des Sceaux dans l’ordonnance de libération, qui me fait dire que la justice prend en compte tous les faits et qu’elle ne lâche pas le dossier. Alors on va y retourner pour le procès en appel et on reconstituera cette petite bulle de sororité qui nous protège.
Texte intégral (1761 mots)
Le 19 septembre 1989, une bombe explose dans un avion, le DC-10 de la compagnie UTA, entre Brazzaville (capitale de la République du Congo) et Paris, et tue les 170 passager·es et membres de l’équipage à son bord.
Dix ans plus tard, six agents des services secrets libyens, dont Abdallah Senoussi, beau-frère du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, ont été reconnus coupables de cet attentat et condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité par la justice française, sans toutefois être extradés vers Paris.
En 2005, Claude Guéant, directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, et Brice Hortefeux, ministre délégué aux Collectivités territoriales, rencontrent Abdallah Senoussi à Tripoli et auraient entamé avec lui des négociations en vue du financement, par la dictature libyenne, de la future campagne de Nicolas Sarkozy pour l’élection présidentielle française en 2007. En contrepartie, les deux lieutenants du futur candidat se seraient engagés à ce que la condamnation d’Abdallah Senoussi soit révisée. Ce « pacte corruptif » est au cœur des trois mois de procès (du 6 janvier au 10 avril 2025) qui ont débouché, le 25 septembre 2025, sur la condamnation de l’ancien président français à cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteurs ( le procès en appel est prévu pour mars 2026). Le tribunal a également reconnu le préjudice moral infligé aux parties civiles.
Comment êtes-vous devenue partie civile au procès de l’affaire du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy ?
Mon père, Jean-Pierre Klein, est mort, un peu avant mes 5 ans, dans ce que j’ai longtemps cru être un accident d’avion, mais qui était en réalité un attentat. En 1999, j’étais trop jeune pour assister au procès d’Abdallah Senoussi. Mais j’ai rejoint le collectif de familles de victimes monté par ma tante, Danièle Klein, et par Yohanna Brette, dont la mère, Martine Brette, était hôtesse de l’air sur le vol. C’est en janvier 2025, lors des débats qui visaient à déterminer si Nicolas Sarkozy avait bénéficié de fonds libyens pour sa campagne présidentielle et s’il existait un pacte de corruption avec le régime de Kadhafi, que j’ai pris conscience de la violence à laquelle on avait été exposé·es en tant que proches des victimes. Violence de l’intention de mort derrière l’attentat, mais aussi violence du pacte noué par Nicolas Sarkozy et ses proches collaborateurs.
Vous faites une lecture genrée du procès. Pourquoi ?
Dans ce procès, les prévenus, leurs avocats, la grande majorité des témoins sont des hommes… Même les voix les plus présentes dans les médias sont masculines. C’est quand le procès a débuté, le 6 janvier 2025, en voyant les prévenus en vrai [l’ex-président Nicolas Sarkozy et onze autres prévenus, dont les anciens ministres Brice Hortefeux et Claude Guéant], que je me suis rendu compte qu’ils étaient tous des hommes âgés, bourgeois, vivant dans les quartiers chics de l’Ouest parisien. Ils m’ont renvoyé une impression très forte d’entre-soi.
J’ai été frappée par leur manière de s’adresser au tribunal, leur aplomb, c’était très impressionnant. Jusqu’au 23 janvier [jour de la déposition des familles des victimes pendant le procès], nous n’avons entendu quasiment aucune voix féminine. Puis nous avons été neuf femmes à raconter notre histoire à la barre. Dans une tribune publiée en octobre dans Libération, ma tante et Yohanna Brette nous appellent « les filles du DC-10 ».
Notre avocate, Laure Heinich [également avocate de certaines victimes de Patrick Poivre d’Arvor], a joué un rôle dans cette prise de conscience des dynamiques de genre. Lors de sa plaidoirie, elle a parlé des proches de victimes au féminin, même s’il y a des hommes dans notre groupe. Ce choix m’a permis de mettre des mots sur ce qui était jusque-là une impression diffuse. Laure Heinich a aussi parlé de nous en tant que femmes dignes et qui ne cherchaient pas la vengeance, ainsi qu’en tant que citoyennes. Auparavant, j’avais pu me dire : « Cette affaire me dépasse », et d’un coup, grâce à ses mots d’avocate, je me suis sentie légitime. Ce procès est devenu pour moi celui d’un monde d’hommes qui se croyaient intouchables et de femmes qui ont décidé de se dresser face à eux.
« Pendant les audiences, une violence masculine sûre d’elle s’exprimait. »
Qu’avez-vous ressenti en vous adressant à la cour devant laquelle s’est tenu ce procès historique, ce fameux 23 janvier ?
La déposition que j’ai faite ce jour-là, je l’ai écrite dans ma tête les nuits qui ont précédé. Je ne dormais pas, et j’imaginais ces hommes autour d’une table, organisant l’attentat, puis d’autres hommes, dix-huit ans plus tard, négocier l’immunité du terroriste Abdallah Senoussi, en échange de versements d’argent. Quand, le lendemain, j’ai pris la parole à la barre, j’ai eu le trac, une peur presque physique, je tremblais. J’avais l’impression d’occuper une place qui n’était pas la mienne. Mais eux, alors même qu’ils étaient assis sur le banc des prévenus, ils n’avaient pas l’air mal à l’aise ! C’est en voyant ça que j’ai eu le courage de ne plus m’effacer. À 40 ans, j’ai senti que je devenais adulte.
Ce procès a donc été l’occasion d’une prise de conscience intime ?
Oui, autant que politique. Longtemps, j’ai cru que j’avais été épargnée par la violence masculine. Mais à force d’écouter ces hommes parler, j’ai revu mon enfance. Mon père, qui est mort dans un attentat. Puis mon beau-père, qui criait beaucoup, qui jetait des objets contre les murs quand il était en colère. C’est dans ce contexte que j’ai grandi. Pendant les audiences, j’ai compris que c’était la même mécanique qui s’exprimait par la voix des prévenus : une violence masculine sûre d’elle. On ne parlait pas seulement de corruption, mais de domination. Pourtant, la première fois que j’ai entendu Sarkozy à la barre lors de son premier interrogatoire le 13 janvier, j’ai presque eu pitié de lui. Il évoquait sa mère, son rêve d’enfant de devenir président… Il se racontait comme une victime, en inversant les rôles. Et puis j’ai remarqué qu’il esquivait, il tempêtait, il martelait ses éléments de langage, dans un discours parfaitement maîtrisé. J’entendais la rhétorique d’un homme puissant, qui n’a pas à se justifier. Pour autant, l’annonce du verdict n’a pas été un moment joyeux. Nous, les filles du DC-10, n’avons jamais cherché à « gagner » contre Sarkozy, Hortefeux ou Guéant, seulement à faire reconnaître la gravité des faits.
Que représente pour vous le groupe des « filles du DC-10 » ?
Sans elles, je n’aurais pas tenu lors du procès. On s’écrivait beaucoup sur notre groupe WhatsApp et on continue à le faire. Le 25 septembre, après le verdict, j’étais vidée. Ma tante m’a dit : « C’est normal. On en a plein la tête, mais on va souffler et on va repartir toutes ensemble » [le procès en appel est prévu pour mars 2026]. J’essaye de reprendre des forces, mais, ces temps-ci, ce n’est pas simple. Ce lundi [10 novembre], les parties civiles s’attendaient à ce que la demande de remise en liberté de Nicolas Sarkozy soit acceptée. On comprend et on respecte cette décision. On salue l’interdiction qui lui est faite d’entrer en contact avec Gérald Darmanin ou tout membre du cabinet du garde des Sceaux [personnes pouvant bénéficier d’informations sur la procédure]. Ce que je crains, c’est le traitement médiatique et notamment la victimisation de Sarkozy. Ça a commencé dès l’annonce de sa libération, avec Bruno Retailleau, qui a salué sur le réseau X son « courage », ou Bernard-Henri Lévy, qui a déclaré que son incarcération était « inutile » et « dégueulasse »… C’est ça qui est violent, traumatisant même. Heureusement, il y a ce point de vigilance vis-à-vis du garde des Sceaux dans l’ordonnance de libération, qui me fait dire que la justice prend en compte tous les faits et qu’elle ne lâche pas le dossier. Alors on va y retourner pour le procès en appel et on reconstituera cette petite bulle de sororité qui nous protège.
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