04.06.2026 à 16:31
🌈Riposter à l’homophobie
Texte intégral (2203 mots)
Lundi 1er juin, à Avignon, débutait le procès de six jeunes femmes et hommes, accusé⋅es d’avoir organisé des guets-apens sur des applis de rencontre pour détrousser des personnes homosexuelles. Un jeune homme a été tué, un autre frappé et traité de « sale pédé ».
Dans son rapport 2026, l’association SOS homophobie rappelle qu’en France aucun lieu, aucun environnement social n’échappe aux manifestations d’homophobie. Parmi les contextes les plus à risque : les lieux publics, la haine en ligne, la famille et l’entourage proche.
Alors qu’aux mois de mai et juin, la fierté homosexuelle s’affiche au grand jour un peu partout en France, il nous a semblé utile de vous proposer, dans cette newsletter, une sélection de ressources qui visibilisent les vécus LGBTQIA+. Éclectique et subjective, elle rassemble nos coups de cœur de ces derniers mois (et parfois années !) et fait se côtoyer des œuvres de fiction, des productions journalistiques, du texte, du son et de l’image.

Une bande dessinée
Y a toujours quelqu’un qui pleure
Marnie doit-elle pardonner à Rose de l’avoir trompée avec une autre ? N’a‑t-elle pas, dans des histoires passées, ressenti cette même nausée qui lui intimait de fuir ? Dans sa deuxième bande dessinée, l’artiste Chien Fou poursuit son exploration des tourments amoureux avec, comme fil rouge, toujours cette même question : quelle part de soi abdique-t-on dans une histoire d’amour ? Enchaînant, comme au cinéma, des plans larges et des plans serrés, usant de l’intensité des couleurs et de la force des symboles, l’artiste nous plonge dans la tempête intérieure d’une femme qui voudrait bien ne plus jamais souffrir par amour. Mais est-ce seulement possible ?
Y a toujours quelqu’un qui pleure de Chien Fou, La Fourmi Éditions, 2026. 20 euros.

Une bande dessinée
Bi⋅es
Si au commencement d’une identité minoritaire, il y a l’insulte et sa réappropriation, les bi⋅es sont bien en peine de s’accrocher à un étendard. Souvent moqué⋅es ou dénigré⋅es aussi bien par les hétéros que par les gays et les lesbiennes, elles et ils partagent pourtant un vécu commun : celui de la fluidité du désir, de l’entrelacement des expériences et de l’invisibilité. Ainsi, à la suite de Pédés et de Gouines, les deux précédents ouvrages collectifs publiés dans la collection Points féminismes, Bi⋅es rassemble les contributions de huit auteur⋅ices, dont la cinéaste Amandine Gay, l’autrice Pauline Harmange ou encore la militante antivalidiste Charlotte Puiseux. Collectée par la journaliste et autrice Camille Regache, la somme de ces récits personnels rend aux vies bies leur histoire, leurs images et leurs expériences concrètes.
Bi⋅es, ouvrage collectif coordonné par Camille Regache, avec des textes d’Amandine Gay, Jeanne Godard-Davant, Mathis Grosos, Pauline Harmange, Morgane N. Lucas, Stéphanie Ouillon, Préca et Charlotte Puiseux, éditions Points, 2026. 7,90 euros.

Une biographie
Moi, Giovanna
Peu connue du grand public, Giovanna Rincon est pourtant une des défenseuses les plus acharnées des droits des femmes trans travailleuses du sexe en France. Née en Colombie à la fin des années 1960 dans une famille pauvre, victime de transphobie dans son cercle proche comme dans l’espace public, elle apprend qu’elle est séropositive en 1990. Elle quitte alors son pays pour rejoindre Rome où elle devient travailleuse du sexe. Puis elle déménage à Paris, où elle intègre une communauté trans organisée et politisée autour du VIH et du sort des personnes sans papiers. En 2020, elle fonde l’association Acceptess‑T, devenue, ainsi qu’elle le dit dans son livre, une « référence européenne sur l’accompagnement global des personnes trans ». Dans cet ouvrage coécrit avec la psychanalyste et ancienne journaliste Stéphanie Malphettes, elle convoque les souvenirs de sa jeunesse puis de sa formation militante pour raconter une vie de combats.

Moi, Giovanna, une enfance trans à Bogotá, de Giovanna Rincon et Stéphanie Malphettes, Grasset, 2026. 20,90 euros.
Un roman
Certaines fièvres échappent au mercure
Deux genoux qui se touchent dans un train de banlieue, un « petit arrêt cardiaque » dans la poitrine, des boucles dans lesquelles on demande la permission de passer la main. Mathilde Forget a décidément un talent particulier pour raconter les rencontres amoureuses, tordant le cou au male et à l’hetero gaze tel qu’il irrigue, depuis des siècles, l’ensemble de la littérature. Quand Édith rencontre C., elle est toujours l’enfant apeurée dont la mère s’est suicidée lorsqu’elle avait huit ans. « Je trouvais, en te rencontrant, la possibilité de rassasier mon besoin de consolation », écrit la narratrice à l’adresse de son amante, dont le regard et la présence peu à peu la réparent : « T’aimer, insiste-t-elle, c’est me raconter d’autres histoires que celles qui me permettaient de survivre aux évènements aussi définitifs que la mort des autres, car ces fictions-là commençaient à m’éloigner de la vie. »
Certaines fièvres échappent au mercure de Mathilde Forget, L’Iconoclaste, 2026. 18,50 euros.

On regarde
Love lies bleeding
Sorti en 2024 au cinéma, Love lies bleeding est un film qui mérite que l’on continue à parler de lui tant il bouscule toutes les représentations de genre. Au commencement, il y a la rencontre amoureuse entre Lou, employée d’une salle de musculation, et Jackie, une bodybuildeuse bisexuelle qui s’entraîne pour un futur tournoi. Mais sous l’effet des produits dopants que lui administre chaque jour, amoureusement, sa partenaire, le corps de Jackie mute, sa force décuple et sa colère déborde. C’est le début des ennuis pour les deux femmes dont l’aventure se poursuit sur le mode du thriller, au milieu de violentes bagarres et de scènes de crime. Admirablement filmé, Love lies bleeding manie les lumières chaudes et multiplie les images de muscles huilés, de corps dénudés et de justaucorps aux couleurs criardes pour rendre un hommage appuyé aux meilleures séries B des années 1990.

Love lies bleeding, réalisé et coécrit par Rose Glass, 2024. Disponible en Blu-ray, DVD et en VOD. 
On écoute
D’où vient l’homosexualité ?
En recevant Mathias Chaillot, journaliste et auteur de 4 % en théorie (éditions Goutte d’or, 2023), Tal Madesta prend le parti de dérouler aussi loin que possible les questionnements scientifiques autour de l’homosexualité. Pour mieux, évidemment, prouver leur faiblesse. Pourquoi devient-on homosexuel⋅les ? Quel rôle les gènes, les hormones ou le contexte culturel se partagent-ils dans la définition de nos désirs et de notre orientation sexuelle ? Pourquoi l’hétérosexualité est-elle, pour sa part, si peu questionnée sur le plan biologique ? Un épisode passionnant qui fournit des arguments concrets pour riposter aux discours homophobes.
D’où vient l’homosexualité ?, épisode 133 du podcast Les Couilles sur la table, Binge Audio, 2026. À écouter par ici

Glossaire
Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Queer, TERF, ou encore travailleur⋅euse du sexe : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
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28.05.2026 à 18:02
Cinq recos pour comprendre le MeToo Périscolaire
Texte intégral (1952 mots)

Un an de violences dans le périscolaire
Mardi 26 mai, David G., un ancien animateur de l’école maternelle Alphonse-Baudin (Paris, 11e) était jugé pour agression sexuelle sur neuf enfants, harcèlement sexuel sur deux collègues et agression sexuelle sur l’une d’entre elles. Le parquet a requis contre lui trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique.
Cette affaire est une de celles qui, il y a un peu plus d’un an, lançaient le « scandale du périscolaire ». Depuis, 78 animateurs – principalement des hommes – ont été suspendus par la ville de Paris ; 31 pour violences sexuelles.
Cette longue série d’affaires qui touche particulièrement – mais pas uniquement – les écoles parisiennes est un nouveau révélateur de la violence systémique exercée par les adultes sur les enfants. Elle prend également racine dans les conditions de travail très précaires auxquelles ces professionnels peu ou pas formés sont soumis. Rendu possible par une longue série de décisions politiques autant que par la banalisation des violences dites « éducatives », ce scandale doit nous interpeller en tant que féministes.
Pour mieux en comprendre les enjeux, nous vous proposons dans cette newsletter une série de recommandations à lire ou à écouter.

Revue de presse
Un Me Too Enfants
La journaliste Mathilde Mathieu qui suit, depuis un an, le scandale des violences dans le périscolaire pour Mediapart interroge dans cette chronique les défaillances graves, au sein des municipalités, qui ont permis aux violences contre les enfants de perdurer. Parlant d’un crime de « lèse-enfance », elle rappelle que « vingt ans après le fiasco judiciaire d’Outreau, certains spécialistes [dont le psychiatre et anthropologue Daniel Delanoë] suggèrent […] de parler d’un #MeTooEnfants ».
À retrouver sur le site de Mediapart
Le courage des enfants
Dans un article très émouvant publié au début de mai, Mediapart raconte comment plusieurs filles de CM2 se sont spontanément mobilisées pour faire cesser le harcèlement et les violences sexuelles d’un animateur de leur école. L’homme a été jugé le 5 mai à Paris. Le parquet a requis dix-huit mois de prison avec sursis.
Un article à lire également dans Mediapart
Responsabilité politique
Dans une lettre publiée en début de semaine, Catherine Tricot, directrice de la publication de Politis et directrice du magazine Regards, revient sur les responsabilités de la Ville de Paris, « riche et arrogante », qui a « promis monts et merveilles » aux familles dans le cadre de la réforme du temps scolaire en 2013, puis, par la suite, tardé à entendre les alertes. Plus largement, elle fustige le cloisonnement entre services municipaux et Éducation nationale, ce qui a retardé la prise en compte des violences, au détriment des enfants.
Une lettre à retrouver dans Regards
Peu formés, mal payés
À l’occasion du mouvement de grève qui a eu lieu au mois de mai dans le périscolaire parisien, Le Monde a donné la parole aux animateurs et aux animatrices. Préoccupé⋅es par les nombreuses suspensions pour soupçon de violences ces derniers mois, tous et toutes évoquent les conditions précaires dans lesquelles leur métier est exercé.
Un article à retrouver dans Le Monde

On lit
Les rois du silence
Écrit sur le vif par une journaliste du Parisien qui a suivi les affaires de violences dans le secteur périscolaire depuis l’été 2025, l’ouvrage a le mérite de revenir sur les conditions ultra précaires dans lesquelles travaillent la plupart des animateur⋅ices de centre de loisirs : formations quasi inexistantes, plannings donnés à la dernière minute, salaires dérisoires. L’autrice raconte surtout dans le détail l’enchaînement des choix politiques qui ont conduit au scandale actuel.
Lorsque, en 2013, sous la présidence de François Hollande, le ministre de l’Éducation nationale Vincent Peillon lance la réforme des rythmes scolaires qui répartit la semaine des écolier⋅es sur cinq journées plus courtes, il crée un appel d’air pour le recrutement d’animateurs et d’animatrices. La demande est forte : entre 2005 et 2025, la proportion des familles laissant leurs enfants à l’étude ou à la garderie du soir a presque été multipliée par cinq. Mais, alors que les communes recrutent à tour de bras, ni les formations, ni les salaires, ni l’encadrement ne suivent. « On se retrouve ainsi avec des professionnels […] ayant parfois vécu des situations de violence éducative, mais non armés pour éduquer à leur tour. »

Victoire Haffreingue-Moulart, Les Rois du silence. Périscolaire : l’enquête choc, Robert Laffont, 2026. 264 pages. 21 euros

On écoute
Un système dysfonctionnel
Dans une de ses matinales, France Culture faisait récemment dialoguer la journaliste Victoire Haffreingue-Moulard et l’avocate Marie Grimaud. La parole de cette dernière, qui défend plusieurs familles d’enfants agressés par des animateurs, est particulièrement saisissante. Elle rappelle que, jusqu’à la médiatisation de ce scandale, les sanctions prévues par la loi n’étaient pas appliquées. Elle relève également un point commun à toutes ces affaires : la plupart des personnes mises en cause sont des hommes, qui ne présentent pas des profils de « prédateurs » mais sont souvent « de très jeunes animateurs sans cadres structurants, lâchés dans un système dysfonctionnel ».
Violences sexuelles dans le périscolaire : les faillites d’un système, « L’invité des matins », France Culture, 21 mai 2026. À écouter par ici
Les enfants ont la parole
Afin d’élargir l’analyse mais surtout d’entendre la parole trop rare des premier⋅es concerné·es, il est utile de (ré)écouter L’École de la violence, un podcast signé Charlotte Bienaimé. Elle y interviewe plusieurs enfants qui témoignent des violences ordinaires en milieux scolaire et périscolaire, mais convoque également sociologue, anthropologues et militantes du collectif SOS Périscolaire pour répondre à une question fondamentale : comment nous, adultes, accueillons-nous les enfants dans ce monde ?


Glossaire
Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Infantisme, climat incestuel, ou encore care : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
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22.05.2026 à 11:10
En salles depuis un mois, Michael « reconfigure la culture de la pédocriminalité »
Texte intégral (1645 mots)
Depuis plusieurs jours, alors que le Festival de Cannes bat son plein, les signataires de la tribune anti-Bolloré s’inquiètent de la mainmise du milliardaire d’extrême droite sur le financement du cinéma français. Une situation qui nourrit sa fortune et fait grandir l’influence du camp réactionnaire sur nos imaginaires.
Sorti dans les salles françaises le 22 avril, Michael, le biopic de Michael Jackson, réalisé par l’Étasunien Antoine Fuqua et distribué par Universal Pictures, est un autre exemple de la puissance politique du cinéma. Expurgé de toute allusion aux accusations d’actes pédocriminels qui visent la star*, il reconfigure une réalité pourtant documentée. Décryptage avec Clémentine Meyer, créatrice de la chaîne YouTube Cinéma et Politique.
Qu’avez-vous pensé de Michael sur le fond et sur la forme ?
C’est un film très faible, vite oublié, qui n’adopte jamais de point de vue fort, ni de mise en scène singulière. Il suit une structure linéaire, classique dans les biopics hollywoodiens : une enfance difficile [le père de Michael Jackson était tyrannique et violent], la résilience vis-à-vis de ces difficultés, l’ascension puis la réussite. On perçoit bien ici la fonction idéologique du genre : réduire une vie à une success story et, ainsi, consolider le mythe de la réussite individuelle plutôt que de l’interroger.
Même quand un biopic introduit des zones d’ombre – par exemple, dans Ray, le film sur Ray Charles de Taylor Hackford, sorti en 2004, ou dans Walk the Line, sur Johnny Cash, réalisé en 2005 par James Mangold, ou encore dans Steve Jobs, signé Danny Boyle en 2015 –, c’est pour mieux montrer le héros se battre et s’en sortir. Le procédé sert donc à consolider le mythe plutôt qu’à l’interroger.
Dans Michael, cette logique est poussée à l’extrême dans le but de réhabiliter de façon très nette un artiste dont la légende a été sérieusement écornée par la sortie, en 2019, du documentaire Leaving Neverland, de Dan Reed [qui racontait les agressions commises par le chanteur sur James Safechuck et Wade Robson, adolescents à l’époque des faits]. Michael agit comme une réponse implicite à cette enquête : c’est un contre-récit qui vise à refermer la polémique et, ainsi, à accroître l’empire financier de ses héritier⋅es.
Concrètement, comment le film œuvre-t-il à cette réhabilitation ?
C’est un travail très méticuleux de lissage du personnage. Dans le biopic, le personnage de Michael Jackson est construit comme une figure unidimensionnelle, presque enfantine. Tout participe à cette infantilisation : sa voix, les décors – notamment la présence de peluches partout dans sa chambre – ou encore les références à Peter Pan, le fait qu’il veut tout le temps jouer, sa proximité avec ses animaux… Une scène le montre par exemple en pleine partie de Twister [un jeu d’adresse qui demande aux participant⋅es de se contorsionner sur un tapis] avec son chimpanzé Bubbles. Dans une autre, il rit comme un enfant devant un film de Charlie Chaplin.
Tous ces éléments produisent une totale désexualisation du personnage. Sa vie romantique est tue, alors qu’il a eu des partenaires durant la période évoquée dans le film [qui s’étend de la fin des années 1960 jusqu’en 1988, année de la tournée Bad World Tour]. En effaçant toute référence à sa sexualité, le film rend impossible l’apparition de la moindre interrogation concernant les violences sexuelles sur des enfants. Michael ne montre pas la réalité, il la neutralise, selon une logique d’effacement actif.
Contrairement à la plupart des biopics, qui font la part belle aux reconstitutions historiques, le monde réel semble inexistant dans Michael. Pourquoi ?
L’absence de contexte historique et politique dans le film est frappante. Les décennies passent, mais les mouvements sociaux des années 1970, le backlash de la mandature Reagan, les tensions raciales aux États-Unis, les transformations sociales ou culturelles ne sont quasiment jamais évoquées. Cette absence de contexte politique produit un effet très spécifique : le récit devient flottant, disponible à toutes les projections individuelles. En particulier celle des fans qui ne cherchent dans le film qu’à confirmer la légende de Michaël Jackson.
« Michael ne montre pas la réalité, il la neutralise, selon une logique d’effacement actif »
Que dit finalement ce film de la manière dont le cinéma est, plus globalement, impacté par la culture du viol et de la pédocriminalité ?
Longtemps, le septième art a présenté des histoires pédocriminelles comme acceptables, voire désirables. Comme l’explique Hélène Fiche dans son livre Ce que le féminisme fait au cinéma. Les années 1970, de l’émancipation à la contre-attaque patriarcale (Agone, 2025), il a normalisé les grands écarts d’âge entre les hommes et les femmes, dans des films comme Un moment d’égarement de Claude Berri (1977) ou encore Beau-père de Bertrand Blier (1981) sur lesquels plane le spectre de l’inceste.
Aujourd’hui, neuf ans après #MeToo, c’est plus compliqué de mettre à l’écran ce genre de représentations. Et c’est sans doute pour ça que, dans Michael, les producteurs ont renoncé à romantiser les faits. Ils ont préféré les effacer. On peut imaginer que si le film avait été tourné il y a plusieurs années, il aurait montré des scènes où Michael Jackson joue avec des enfants, voire dort avec eux, en normalisant ces comportements.
En 2026, ces faits ne sont tout simplement pas montrés. En ça, Michael est un film qui reconfigure la culture de la pédocriminalité pour lui permettre de se maintenir à l’écran. Il s’agit d’organiser la disparition de ses manifestations à l’écran, de manière à ne plus être un objet pensable. Ici, même la critique cinéma est neutralisée puisqu’il n’y a plus rien à critiquer.
Cette stratégie a, par le passé, été appliquée aux représentations cinématographiques de la masculinité dominante. Par exemple, lorsque la figure du patriarche a commencé à perdre en hégémonie dans les années 1970, elle a été remplacée par celle de l’homme « en crise », comme dans Voyage au bout de l’enfer (réalisé par Michael Cimino et sorti en 1977) ou même Rambo (Ted Kotcheff, 1982). Si certaines représentations ont été modifiées, c’est pour les rendre acceptables et mieux les maintenir à l’écran.
Finalement, rien de nouveau à Hollywood ! Mais le succès de ce film prouve encore une fois qu’il est nécessaire d’accompagner les films problématiques dans des espaces féministes de décryptage, d’échanges et de politisation du cinéma. La question, c’est dans quels lieux ? On imagine difficilement ce type de rencontres dans les cinémas UGC, qui sont en cours de rachat par [le milliardaire d’extrême droite] Vincent Bolloré.
* Selon le magazine Variety, une première version du film comportait plusieurs scènes évoquant les enquêtes visant le chanteur. Elles auraient finalement été coupées sous l’impulsion de ses ayants droit, en raison d’un accord signé entre Michaël Jackson et certains plaignants, qui stipule que ces derniers ne pouvaient être représentés à l’écran.
Les huit affaires « Michael Jackson »
Depuis le début des années 1990, huit personnes ont accusé Michael Jackson de les avoir soumises à des violences sexuelles, alors qu’elles étaient enfants. Premier à témoigner, James Chandler avait 13 ans au moment des faits. Son affaire s’est soldée par un accord financier avec la star.
Dix ans plus tard, Gavin Arvizo, un jeune homme accueilli par le chanteur alors qu’il était soigné pour un cancer, dénonce de multiples agressions sexuelles. La pop star est visée par dix chefs d’inculpation, jugée en 2005, mais finalement relaxée. En 2013 et 2014, Wade Robson, un ancien enfant danseur, et James Safechuck, un ex enfant-acteur, portent plainte pour agression et chantage sexuels contre Michael Jackson. Leurs plaintes sont plusieurs fois rejetées pour vice de procédure, mais un procès aura finalement lieu en novembre 2026. Ils ont raconté leur histoire en détail dans le documentaire Leaving Neverland (2019).
Il y a quelques semaines, les quatre frères et sœur Cascio, qui avaient préalablement conclu un accord financier avec les ayants droit de Michael Jackson ont saisi la justice et accusent le chanteur de trafic d’enfant et d’agressions sexuelles.
05.05.2026 à 12:18
De l’espoir à la résistance : cinq ans de Déferlante
Texte intégral (760 mots)
Cinq ans plus tard, cet espoir de renouveau a cédé la place à l’urgence de résister. Partout dans le monde, les féministes luttent dans la rue ou sur les réseaux sociaux contre le recul des droits fondamentaux.
Revue trimestrielle, newsletter hebdomadaire mais aussi maison d’édition : La Déferlante a été le témoin privilégié des bouleversements sociaux et politiques, mais aussi des luttes d’émancipation de ces dernières années. Elle a publié 22 numéros, 8 livres et envoyé presque 200 newsletters. Elle fait aujourd’hui travailler 12 salarié⋅es à temps plein, une cinquantaine de collaborateur⋅ices et bénéficie du soutien de presque 12 000 abonné·es et de 750 lecteur⋅ices actionnaires.
Mais le chemin promet d’être encore long.
D’abord parce que se profile avec 2027 l’année politique de tous les dangers. Face à une gauche plus divisée que jamais et une droite dite « républicaine » passablement compromise avec l’extrême droite, le Rassemblement national et ses alliés pourraient se hisser très haut dans les résultats de l’élection présidentielle. Dans ce contexte, il va falloir une sacrée dose d’énergie et d’idées aux mouvements sociaux, aux activistes féministes, antiracistes et écologistes pour mobiliser autour d’eux et faire mentir sondages et prédictions.
« Croire en la justesse de nos combats, c’est déjà être en capacité de changer le monde »
Ensuite, parce que dans un contexte de concentration économique des médias et de l’édition, la presse indépendante de gauche doit fournir chaque jour plus d’efforts pour se maintenir à flot. La Déferlante est un média indépendant, sans publicité, qui a pour objectif de s’autofinancer grâce à ses ventes. Alors que la croissance des abonnements ralentit – l’inflation et la crise géopolitique sont passées par là –, il est capital, pour s’inscrire dans la durée, d’aller au contact de nouvelles personnes.
« C’est bien, la lutte. »
Très régulièrement depuis 2021 et encore davantage à l’occasion de notre anniversaire, les équipes de La Déferlante échangent avec des lectrices et des lecteurs, en librairie, en festival ou lors d’évènements de lancement. Souvent, on nous demande « que faire concrètement » pour nous aider. Et depuis cinq ans, notre réponse est toujours la même : abonnez-vous si vous le pouvez, offrez La Déferlante, achetez nos livres ou inscrivez-vous à notre newsletter gratuite. Ce printemps, nous lançons deux offres d’abonnement anniversaire. La première est une formule à durée libre dans laquelle le tout premier numéro de la revue – un collector ! – est offert. La seconde est un abonnement d’un an, accompagné d’un carnet décoré d’une phrase qu’on souhaite prémonitoire : « On n’arrête pas une vague ».
Cette vague grandit encore un peu plus quand vous parlez de nous à votre entourage. Mais aussi de ce qui vous révolte et des solutions que vous voudriez voir émerger. Croire en la justesse de nos combats, c’est déjà être en capacité de changer le monde et de rejoindre la mobilisation : pour les droits des personnes minorisées, pour des sociétés plus égalitaires, plus respectueuses du vivant, contre l’impérialisme et la guerre, mais aussi pour une presse indépendante à l’écoute de tous·tes. « La lutte est sans fin, s’amusait l’écrivaine Annie Ernaux dans le tout premier numéro de La Déferlante. Mais après tout pourquoi pas. C’est bien, la lutte. »
30.04.2026 à 17:09
✊🏽Si on arrête, le monde s’arrête !
Texte intégral (2266 mots)
Pour nous permettre d’identifier plus finement les questions féministes et antiracistes qui traversent la question du travail, elle a sélectionné pour nous des articles de presse, des livres et des documentaires qui mettent en lumière la contribution des classes populaires, des personnes racisées et des femmes au fonctionnement de l’économie, mais aussi leurs combats pour la reconnaissance de leur travail. Bonne lecture !
Revue de presse
Livreurs à vélo : l’exploitation des hommes immigrés
À peine 3 euros de l’heure : c’est le salaire que gagnent les livreurs à vélo travaillant pour les plateformes de livraison de repas. Le chiffre est issu d’une enquête inédite, menée conjointement par l’Institut de recherche pour le développement et l’Institut national d’études démographiques, qui précise que « 99 % des livreurs de repas à vélo sont des hommes, 99 % sont nés à l’étranger, les deux tiers sont sans titre de séjour ». Quatre associations ont porté plainte contre les plateformes pour traite d’êtres humains.
Un article à lire dans Le Monde.
Le travail tue aussi les femmes
La journaliste Nolwenn Weiler signe cette semaine une série d’articles sur les femmes mortes au travail. Elle révèle qu’elles sont majoritaires parmi les personnes tuées au cours d’accidents « de trajet », causés par le travail de nuit et les horaires morcelés qu’elles sont plus nombreuses que les hommes à subir. Mais elles sont également victimes d’accidents cardiovasculaires et d’infarctus provoqués par le cumul de cadences infernales et d’une surcharge de responsabilités du travail domestique qui leur incombe.
À retrouver sur le site de Basta!
Travailler plus, gagner moins
Les femmes travaillent bien plus que les hommes, mais ne touchent à l’échelle mondiale que 28 % de la rémunération globale des salarié⋅es. Un chiffre qui s’explique principalement par la proportion importante de travail gratuit qu’elles effectuent, comparativement aux hommes. Selon le rapport du World Inequality Lab, paru en décembre 2025, l’absence de rémunération de leurs tâches serait un frein au développement social et économique à l’échelle mondiale.
Un article à retrouver dans L’Humanité.
Pour un salaire ménager
Depuis les années 1970, des féministes demandent que soit reconnue la valeur économique du travail domestique. Parmi elles, Selma James, née dans les années 1930 aux États-Unis, fut une des principales instigatrices de la campagne pour un « salaire du travail ménager ».
Son portrait est à retrouver dans le numéro 21 de La Déferlante (mars 2026).
On écoute
Sardines FM
Des bribes d’assemblées générales, des interviews de grévistes, des chants de lutte : le documentaire Sardines FM nous replonge dans le Douarnenez de 1924, alors qu’éclate la grève des sardinières. Mêlant fausses archives sonores et rigoureuses explications des spécialistes de ce mouvement social, ce podcast « historico-loufoque » rend hommage à la lutte menée par les ouvrières bretonnes des conserveries de poissons. La lutte sonne vivante et actuelle et fait le lien avec le combat contemporain des Douarnenistes contre le grignotement de la ville par les résidences secondaires et les locations de courte durée.

Sardines FM, une création d’Olivier Minot, à écouter sur le site d’Arte radio.
On lit
Le cœur du capital
Dans cet essai, l’historienne Fanny Gallot et l’économiste Hugo Harari-Kermadec s’attèlent à démontrer que letravail reproductif très majoritairement effectué par des femmes constitue « la colonne vertébrale sans laquelle ni la production, ni la société, ni la vie elle-même ne pourraient se maintenir ». Il propose un calcul du poids économique du travail reproductif dans son ensemble, en comptabilisant, entre autres, la valeur du travail domestique ou encore le surcoût que représenterait un alignement des rémunérations des femmes sur celles des hommes.
Les deux universitaires reviennent également sur la longue histoire des théorisations et des luttes de femmes autour du travail reproductif, qu’il s’agisse de revaloriser leur travail de care, de repenser la grève, ou encore de lutter contre la vie chère.

Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec, Le cœur du capital. Ces travailleuses de l’ombre qui font tourner le monde, Université Paris Cité éditions, 2026. 15 euros
Rendre soin
Dans une langue précise, drôle et éminemment politique, Julie Lombe décortique les multiples facettes, gestes et enjeux de son travail de massothérapeute. Minutie du soin, empathie à l’égard des corps, attention portée au consentement, gestion millimétrée du temps et sourire à maintenir en toutes circonstances, en dépit des douleurs physiques et des agressions racistes ou sexuelles. Et interroge : « Parfois, je me demande ce qui se passera quand / Toustes les soignant·es iront trop mal pour soigner. / Quand la main-d’œuvre des Suds restera derrière des frontières fermées. […] Qui sera là pour prendre soin de celleux qui prennent soin ? »
Julie Lombe, Rendre soin, Éditions Blast, 2026. 18 euros.
La Belle de mai
Dans La Belle de mai. Fabrique de révolutions, Mathilde Ramadier et Élodie Durand reviennent sur l’une des premières grèves d’ouvrières en France, à Marseille, durant l’hiver 1887. Dans une manufacture de tabac célèbre internationalement, les ouvrières sont à la merci des contremaîtres : conditions de travail délétères, brimades et agressions sexuelles. L’une d’entre elles, que l’on nomme Sespo, propose de lancer une grève. Cette bande dessinée nous raconte l’organisation du mouvement, l’occupation des ateliers et l’élan de solidarité qui se crée autour des ouvrières.

Mathilde Ramadier et Élodie Durand, La Belle de mai. Fabrique de révolutions, Futuropolis, 2024. 22 euros.
On regarde
Islande, un jour sans femmes
Dans ce documentaire qui n’est malheureusement visible qu’en festivals et sur des plateformes de streaming étrangères pour le moment, la réalisatrice Pamela Hogan revient sur la grève des Islandaises qui, le 24 octobre 1975, sont parvenues à bloquer, pendant 24 heures, toute l’activité économique de leur pays. À travers des images d’archives, des dessins et des témoignages d’anciennes grévistes, elle raconte la mobilisation de femmes de tous milieux, les débats lors des réunions syndicales, la stupéfaction des maris et des patrons, et surtout la joie collective. Dans le sillage de cette grève féministe, le droit à l’avortement leur était ouvert, tout comme certaines professions jusque là réservées aux hommes. Cinq ans plus tard, l’Islande élisait Vigdís Finnbogadóttir, la première femme présidente désignée démocratiquement dans le monde.
Un jour sans femmes, réalisé par Pamela Hogan, Other Noises production, 2024. Le film est disponible en streaming uniquement depuis la Suisse et l’Espagne. Il est diffusé dans de nombreux festivals à travers le monde.
Glossaire
Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Travail reproductif, grève féministe, temps partiel ou plafond de verre : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, qui est alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.
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28.04.2026 à 17:39
Japon, la loi des pères
Texte intégral (2950 mots)
* Le prénom a été modifié.
Depuis le vote au Parlement de la loi sur l’autorité parentale conjointe le 17 mai 2024, Keiko*, quadragénaire originaire de la banlieue d’Osaka, retourne son histoire dans tous les sens. Oui, elle a bien quitté le domicile familial avec son fils de 5 ans.
« J’étais femme au foyer, mon ex-conjoint m’empêchait de travailler et j’ai élevé seule notre enfant. J’incarnais le stéréotype de la Japonaise souriante et soumise à son mari, ce n’était plus possible. » Sans surprise, elle a conservé la garde intégrale de son enfant. Ce qui correspond à la situation de loin la plus courante après une séparation : c’est le parent le plus présent dans l’éducation des enfants qui continue de s’en occuper, comme elle ou il le faisait déjà. Mais cette règle a été modifiée. « Est-ce que mon mari va récupérer ses droits parentaux, est-ce qu’il va reprendre le contrôle sur notre vie ? J’ai très peur des conséquences de la coparentalité. »
Les inquiétudes de Keiko reflètent l’importance des changements liés à la loi proposée par le gouvernement conservateur du Parti libéral-démocrate (PLD), adoptée en mai 2024 mais entrée en vigueur le 1er avril 2026 : désormais, les parents séparé·es bénéficient du partage de l’autorité parentale. Une évolution que les autorités justifient par une participation accrue des hommes aux tâches domestiques.
Cette révolution du droit de la famille suscite néanmoins une forte opposition de la part des féministes mobilisées sur ce sujet (lire l’encadré ci-dessous). « Si les pères sont déjà absents avant une séparation, je ne vois pas en quoi cette loi changera les choses ! », ironise l’avocate Harumi Okamura, figure de proue de l’opposition à la réforme. Dans une société profondément patriarcale, les Japonaises, qu’elles exercent ou non une activité rémunérée, exécutent 80 % des tâches domestiques. La plupart d’entre elles se méfient donc des hommes qui souhaiteraient obtenir l’autorité parentale après un divorce sans renoncer à leur position privilégiée. La défenseuse des victimes de violences s’insurge : « Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? », s’interroge-t-elle.
Des féministes japonaises sous pression
Dans le débat public, les militantes féministes japonaises sont restées relativement silencieuses sur l’introduction de la coparentalité. La réaction aux discussions parlementaires de 2024 a révélé des dissensions entre celles qui voyaient dans la réforme l’occasion de promouvoir l’égalité femmes-hommes sur le modèle occidental, et celles qui défendaient les droits des victimes de violences intrafamiliales. « Nous avons échoué à créer un mouvement global réunissant toutes les féministes », regrette Chieko Akaishi, présidente d’une organisation nationale qui soutient les mères célibataires. Elle rappelle, nostalgique, qu’en 2019, à la faveur du mouvement MeToo, les féministes s’étaient mobilisées massivement à l’appel de personnalités comme l’écrivaine Minori Kitahara. Des manifestations contre les violences sexuelles baptisées « Flower Demo » avaient eu lieu chaque mois dans tout le pays, avec pour résultat une réforme inédite : l’introduction en 2023 de la notion de consentement dans le Code pénal.
Depuis trois ans, alors que les luttes pour les droits des femmes semblent perdre en intensité, celles qui se disent ouvertement féministes s’exposent de plus en plus à des réactions négatives, voire à du harcèlement. En 2024, au plus fort des débats sur l’autorité parentale conjointe, Chieko Akaishi a reçu des centaines de messages de haine de la part des partisan·es de la réforme. Une mise en garde adressée à celles qui, comme elle, osent briser l’image de la femme japonaise discrète et soumise.
Ce n’est qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale que les pères de l’archipel ont commencé à partager l’autorité parentale avec leurs épouses. Jusque-là, ils étaient considérés dans la loi comme des chefs de clan tout-puissants, et leurs épouses comme des subordonnées chargées de l’entretien du foyer et des enfants. Aujourd’hui, lorsqu’une séparation intervient, neuf couples sur dix règlent leurs litiges en dehors des tribunaux pour éviter d’exposer publiquement leur situation familiale : ils décident à l’amiable des modalités de garde, du montant de la pension alimentaire ou du partage des biens.
« Avec cette réforme, ne risque-t-on pas surtout de créer un système qui oblige des couples très conflictuels à maintenir leurs relations après un divorce ? »
Harumi Okamura, avocate
Certaines mères coupent les ponts, mais beaucoup d’hommes prennent d’eux-mêmes leur distance avec leurs enfants ou disparaissent dans la nature sans même demander un droit de visite. La garde alternée, quant à elle, est inexistante. Selon les statistiques du ministère de la Justice, la moitié des enfants seulement continuent de voir leur second parent, une fois par mois ou plus, généralement dans un lieu neutre. Dans les rares cas où les couples ont recours aux tribunaux, les mères obtiennent la garde des enfants dans plus de 90 % des cas. Et si des tensions entre les parents persistent, la rupture de la relation père-enfant est souvent considérée comme la meilleure solution. Car, dans la société japonaise, « le fait de laisser un enfant assister à des disputes est déjà considéré comme une maltraitance », explicite Hisako Watanabe, une pédopsychiatre très connue dans l’archipel, fervente opposante à la réforme. « En cas de divorce conflictuel, il faut donner la priorité à la stabilité psychologique du parent vivant avec l’enfant, élément essentiel pour la sécurisation de ce dernier. » Quitte à éloigner les pères. « C’est leur responsabilité de privilégier le bonheur de l’enfant à leurs propres intérêts », conclut-elle.
Le divorce par la fuite
Sur la question de la rupture du lien père-enfant, le pays a longtemps fait l’objet de critiques venues de l’étranger en vertu de la Convention de La Haye, qui prévoit qu’un enfant a le droit d’entretenir des « contacts directs avec ses deux parents ». Et ce n’est donc pas un hasard si la proposition du gouvernement libéral-démocrate (PLD) de réviser le Code civil s’est faite sous la pression de pères occidentaux (lire l’encadré ci-dessous), empêtrés dans des divorces avec des Japonaises, comme Vincent Fichot. L’ancien trader, qui a vécu à Tokyo entre 2005 et 2022, n’a pas revu ses enfants depuis 2018, après le départ précipité de son épouse. Si lui l’accuse de violences sur leur fille, elle, de son côté, relate des faits de violences conjugales. L’épouse de Vincent Fichot a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris à deux ans de prison ferme pour enlèvement après que ce dernier a recouvré l’autorité parentale exclusive devant les tribunaux japonais, en juillet 2025. Tout au long de son parcours judiciaire, l’homme a bénéficié d’une attention médiatique importante. Les partisan·es de la réforme sur la coparentalité ont ainsi trouvé de puissants alliés auprès des pères occidentaux et des médias qui ont relayé leur parole. « Nous ne pouvons que remercier [les médias occidentaux] », souligne Yosuke Sumi, représentant de Kodomo Ombudsman Nihon, une influente organisation proche de l’extrême droite, qui a porté la voix des pères désespérés jusqu’aux Nations unies. C’est finalement à la suite des pressions exercées par le Parlement européen et plusieurs ambassades occidentales que le gouvernement japonais convoque un comité spécial pour proposer un projet de loi en 2021.
L’affaire Vincent Fichot au centre de l’attention médiatique
Marié à Maiko, une femme japonaise avec qui il vivait à Tokyo, le Français Vincent Fichot n’a pas revu ses enfants depuis le jour de 2018 où cette dernière a brutalement quitté leur domicile. Une manière pour elle, comme pour beaucoup de Japonaises, de faire cesser les violences dans un contexte où la loi ne les protège pas.
« Nos disputes étaient violentes, explique l’intéressée dans une interview réalisée pour Le Monde diplomatique en 2024 mais jamais publiée, il menaçait de divorcer, je n’avais pas d’autre choix que de fuir. L’ancien trader se lance alors dans une lourde bataille judiciaire qui fascine les médias français et européens. « Avec quelle neutralité avez-vous traité cette affaire ? », nous demande-t-elle en colère, s’adressant à l’ensemble des journalistes occidentaux que nous sommes censé·es représenter. Des dizaines d’articles de presse, plusieurs documentaires, des podcasts et même un film (Une part manquante, Guillaume Senez, 2024 ; Romain Duris y incarne le personnage d’un père inspiré par Vincent Fichot) racontent son « combat », sans jamais solliciter le point de vue de son ex-compagne ou de ses avocat·es.
« Nous sommes restés très complaisants et paresseux », confesse Karyn Nishimura, correspondante de Radio France à Tokyo. La journaliste reconnaît qu’elle aussi s’est « laissé entraîner dans une caricature, mettant en avant la figure de parents étrangers, complètement spoliés, jamais fautifs, et qui, à cause de la justice japonaise, se retrouvent dépossédés de leurs enfants ».
Aujourd’hui, Norihisa Takeda, président d’Oyako Net, l’autre grande organisation de parents du pays qui a organisé des manifestations pour soutenir la réforme, affiche une légère déception : « Aucune sanction pénale n’est prévue si un parent ne respecte pas le droit de visite de l’autre parent. Mais j’espère au moins que cette loi empêchera d’autres cas d’enlèvement. » Dans ce collectif de tendance conservatrice, les 700 membres – dont un tiers de femmes – se disent tous·tes victimes du kodomo no tsuresari, « l’enlèvement parental ». Pour les opposant·es à la réforme se joue ici une guerre sémantique. « Les hommes brandissent la notion d’enlèvement à tout va, mais les femmes qui partent brutalement ne le font pas par gaieté de cœur ! », s’étrangle l’avocate Harumi Okamura. Selon des statistiques gouvernementales, 23 % des femmes japonaises arrêtent de travailler après leur mariage et la naissance de leur premier enfant. À la suite d’une rupture, une mère séparée sur deux vit sous le seuil de pauvreté, tandis que la majorité des pères ne paie pas la pension alimentaire. « Au Japon, la pression sociale est telle que les couples font le maximum pour éviter le divorce, explique l’avocate. Souvent les femmes encaissent les violences et craquent quand ce n’est plus possible, quitte à tomber dans une grande précarité. C’est ça la réalité de ce qu’ils appellent les enlèvements ! », tonne-t-elle.
De fait, le divorce par la fuite est une pratique institutionnalisée au Japon : « Je n’ai pas enlevé mon fils, rappelle Keiko, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. J’avais de plus en plus peur. » Comme le confirment les autres témoignages que nous avons recueillis, les femmes japonaises – encouragées par des associations, certains services publics ou des avocat·es bien en peine de leur suggérer d’autres stratégies – sont nombreuses à quitter sans préavis des mariages conflictuels ou des relations violentes. « Il n’existe pas de mesures pour éloigner les agresseurs du foyer, les tribunaux des affaires familiales sont sous-dotés, et le nombre de juges est extrêmement faible au regard des standards européens », explique Noriko Mizuno, universitaire spécialiste du droit de la famille, comptant parmi les rares féministes à avoir soutenu la réforme de l’autorité parentale. Elle espère qu’à la faveur de cette loi, les pouvoirs publics interviendront davantage dans les conflits familiaux afin d’éviter les arrangements à l’amiable qui, selon elle, pénalisent tout le monde.

Crédit : Yuichi YAMAZAKI / AFP
Dans ce contexte, la parentalité exclusive en cas de séparation est considérée par beaucoup de mères comme la réponse à une carence institutionnelle. « Je n’ai jamais été frappée, mais j’ai beaucoup souffert. Si je dois négocier la garde avec mon ancien mari, quel juge va m’écouter si je parle de violences psychologiques ? », interroge Mai*, 42 ans, institutrice à Okinawa. Dans son pays, seul·es les auteur·ices de violences physiques et sexuelles sont susceptibles de poursuites pénales. Elle non plus n’a pas porté plainte, par peur des pressions, mais également pour ne pas entacher la réputation de son ex-conjoint.
« On doit cesser de faire l’amalgame entre le divorce et les violences conjugales », clament de leur côté les militant·es pro-coparentalité. « Sinon, même avec la nouvelle loi, à la moindre dispute, on va perdre l’autorité parentale », s’indigne Norihisa Takeda. Le quinquagénaire est accusé de violences conjugales par son ex-femme. « À tort », prend-il la peine de préciser, avant de trancher : « C’est même une stratégie courante des avocats pour justifier les enlèvements. » Des propos à prendre avec des pincettes : 90 % des membres de son collectif font l’objet d’accusations de violences conjugales. Détermination identique chez Yosuke Sumi de l’organisation Komodo, dont la posture s’inscrit dans le mouvement masculiniste. Le sexagénaire, qui a porté plainte une trentaine de fois contre son ex-femme depuis son départ du domicile conjugal il y a dix ans, se justifie : « En tant que mari et père, j’ai la responsabilité morale de corriger les comportements criminels de ma femme et d’éduquer ma fille pour qu’elle ne fasse pas la même chose que sa mère. » Les avocat·es spécialisé·es dans la défense des victimes de violences conjugales s’inquiètent : « Avec la nouvelle loi, le harcèlement judiciaire des ex-maris sur leur ex-femme va s’accroître. C’est l’ultime moyen de garder une emprise sur celles qui leur échappent. »
« Je n’ai pas enlevé mon fils, je suis sortie de la mainmise de mon ex-conjoint. Le repas ne lui plaisait pas ? Il hurlait. Je lui demandais de l’aide pour nettoyer la maison ? Il partait dans une énorme colère. »
Keiko, quadragénaire divorcée
De son côté, le gouvernement, dirigé par le PLD presque sans discontinuité depuis soixante-dix ans, tente de calmer le jeu, au prix d’étranges circonvolutions. « La coparentalité n’est ni obligatoire ni facultative, commente Akiko Ota, conseillère au ministère de la Justice. Les juges prendront leur décision au cas par cas. » Elle précise : « Dans nos campagnes de communication, nous continuerons à inciter les victimes à quitter le foyer avec leurs enfants. » Cette position alambiquée semble contredire l’esprit de la loi, qui ambitionne de donner plus de droits aux deux parents. Mais, soucieux de son image et sensible aux pressions des conservateur·ices comme des observateur·ices étranger·es, le gouvernement japonais a tenté in fine une réforme pour rassurer tout le monde, en ne satisfaisant personne.