19.10.2026 à 06:56
Sainte-Soline : penser les plaies
Texte intégral (3130 mots)
« Il est très clair que l’extrême violence déployée contre nous vise à instaurer un climat de terreur », Noëmie*, 28 ans, réagit à ce qu’elle vient de voir le 25 mars 2023, sur la base arrière – lieu de repli logistique et sanitaire – de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres). « La stratégie en face était vraiment une volonté de… j’sais pas si c’était une volonté de tuer, mais c’était vraiment de traumatiser », déclare à son tour Simon*, 32 ans. Ces bribes de témoignages laissent imaginer des soldat·es revenu·es du front. Noëmie et Simon revenaient pourtant d’une manifestation écologiste, pour défendre un usage commun et raisonné de la ressource en eau. Ce jour-là, 30 000 manifestant·es ont encerclé l’une des plus vastes mégabassines de France. Ce trou de 16 hectares, creusé pour un coût de 6 millions d’euros selon le porteur de projet (la Coop de l’eau 79), est financé à plus de 70 % par de l’argent public et destiné à 12 exploitant·es agricoles.
Primo-manifestant·es, zadistes, élu·es, riverain·es, groupes de familles ou d’ami·es : nul·le n’a, ce jour-là, été épargné·e par la répression. Deux cents personnes ont été blessées par les gendarmes, dont 40 grièvement. Deux hommes sont restés plusieurs jours entre la vie et la mort.
« J’ai raconté Sainte-Soline. Tout est sorti, j’ai fondu en larmes. »
Marie, manifestante à Sainte-Soline
À ce décompte peut s’en ajouter un autre : celui des blessures invisibles. Flash-back, insomnies, comportements addictifs… Plus de trois ans après, celleux qui y étaient pansent encore leurs plaies. Marie* et Anouk*, 46 et 51 ans, en sont. « On était venues enjouées, déterminées », se rappellent les deux amies. Dans leur sac pour Sainte-Soline, quelques victuailles et des vêtements chauds, mais ni masque de chantier ni casque de vélo. « On a rejoint le cortège familial [pensé par l’organisation pour être accessible à toustes, loin des zones de tension] », se souviennent-elles. Rapidement, une pluie de grenades les paralyse. Au sol, les blessé·es hèlent les street medics, des bénévoles formé·es pour apporter les premiers secours aux manifestant·es blessé·es. « Je ne peux pas oublier les visages en sang », Anouk revit la scène, en pleurs.
Les jours d’après, Marie comme Anouk suivent frénétiquement les informations, atterrées par l’écart entre les images commentées qui défilent et ce qu’elles sentent dans leur chair. « Je sursautais souvent, je dormais mal », raconte Anouk. Marie, comptable de métier, n’a rien osé dire en revenant au bureau. Un silence dans lequel elle s’est murée jusqu’à ce qu’une formation militante la mène à relater un souvenir marquant : « Sans vraiment réfléchir, j’ai raconté Sainte-Soline. Tout est sorti, j’ai fondu en larmes. »
Ni Marie ni Anouk n’ont pour autant cessé de lutter.
Comment se préparer avant une action ? Comment veiller les un·es sur les autres pendant celle-ci ? Comment panser les plaies ? Dans une culture militante qui garde sa part de virilisme, ces enjeux de care ont longtemps été relégués au second plan, portés par des collectifs féministes et des personnes minorisées. Mais, depuis Sainte-Soline, prendre soin
est devenu une question de survie. Ce care-là est collectif, bâti et consolidé, de brochures en formations, de lignes d’écoute en « bases soin » déployées lors des mobilisations.
* Les personnes n’ont pas souhaité donner leur nom de famille.
Le chiffre
5 000
C’est le nombre de grenades lacrymogènes tirées le 25 mars 2023 par les forces de l’ordre en moins de deux heures : un peu plus d’un tir toutes les deux secondes. Les vidéos montrent des tirs depuis des quads et des tirs tendus de grenades lacrymogènes explosives, une pratique formellement interdite.

Crédit : Frédéric Pétry / Hans Lucas
La lutte en 5 dates
29 octobre 2022 : acte 1
7 000 manifestant·es (Soulèvements de la Terre, Bassines non merci, Confédération paysanne, riverain·es, élu·es, membres d’organisations écologistes) se retrouvent à Sainte-Soline. La manifestation est interdite. Les affrontements font une trentaine de blessé·es.
25 mars 2023 : répression
Deuxième manifestation contre les mégabassines, à Sainte-Soline. Trente mille personnes défilent malgré l’interdiction, 3 200 gendarmes sont mobilisés, 200 personnes sont blessé·es ce jour-là, dont 40 grièvement.
28 mars 2023 : dissolution
Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, engage une procédure de dissolution des Soulèvements de la Terre, accusant la coalition écologiste de « violences répétées, d’attaques contre les forces de l’ordre, d’appels à l’insurrection ». Le Conseil d’État annule la procédure de dissolution le 9 novembre 2023.
Novembre 2025 : enquête
Mediapart et Libération publient une enquête révélant des images de la répression du 25 mars 2023, filmées par les caméras-piétons des gendarmes. « Faut leur tirer dans la gueule ! » ou « Faut qu’on les tue » : des menaces sont proférées par des agents. L’enquête journalistique atteste aussi de multiples tirs tendus de grenades (une pratique interdite et dangereuse), envoyées indistinctement sur la foule.
Juillet 2026 : condamnations
Le 1er juillet, la cour d’appel de Poitiers confirme une partie des condamnations prononcées contre quatre organisateurs de la manifestation du 25 mars 2023. La mégabassine de Sainte-Soline, censée permettre aux agriculteurices de pallier les sécheresses, est à sec dès le 20. Interdite d’utilisation, elle a vu disparaître – entre évaporation et usage à la légalité incertaine – 54 000 m³ d’eau collectés lors des pluies hivernales, en moins de deux mois d’été.

Crédit : Karoll Petit / Hans Lucas
Entretien avec Thomas Cuvelier : « Prioriser la santé psychique »
Psychologue clinicien et doctorant à l’université Paris 8, Thomas Cuvelier travaille sur la dimension traumatique des violences policières. Dans le cadre de ses recherches, il était présent sur la base arrière de Sainte-Soline et connaît bien les enjeux de soin qui y ont émergé.
Vous vous êtes intéressé aux conséquences psychologiques d’armes dites « non létales »,
celles qui ont fait 200 blessé·es à Sainte-Soline. Au-delà des conséquences physiques, que provoquent ces armes ?
Un des effets pervers, c’est que, comme ces armes ne sont pas censées tuer, la brutalité de leur usage augmente. D’un point de vue psychique, les traits symptomatiques qu’on retrouve chez des blessé·es sont les mêmes que chez certains soldats de la Première Guerre mondiale : flash-back, crises d’angoisse provoquées par des détonations, isolement, comportements autodestructeurs… La quasi-totalité de celleux avec qui je me suis entretenu disent s’être vu·es mourir.
Vous avez participé au dispositif psy sur la base arrière de Sainte-Soline, en mars 2023. Qu’en retenez-vous ?
Quelque chose de très pratique : nous avons bien fait de placer le point d’écoute psy juste à côté de l’infirmerie. Si nous avions été ailleurs, peu de manifestant·es se seraient soucié·es de leur santé psychique. Ça a aussi permis d’épauler les street medics, qui sont les premiers réceptacles des souffrances. J’ai été marqué par un entretien, pendant que l’on nettoyait la jambe ensanglantée d’un manifestant. Le soin physique a permis une médiation : on parlait, mais sans être dans un face-à-face trop formel. Ça confirme qu’il faut
faire ce qu’on appelle de la psychologie de liaison, qui existe dans les CHU : des secteurs qui font le lien, aux urgences, entre symptômes organiques et psychiatriques. Il pourrait y avoir des psychologues de liaison avec les street medics, mais aussi avec les legal teams : leurs avocat·es se retrouvent souvent dépositaires de leur souffrance psychologique.
Dans quelle mesure un collectif militant peut-il prendre en charge les traumatismes psychoémotionnels des activistes ?
Dans le cadre de ma thèse [« Les dimensions clinique et traumatique des violences policières »], commencée en 2022, j’ai vu un collectif voler en éclats à la suite de la blessure, en manifestation, de l’un des leurs. Si un milieu est déjà traversé de tensions, ça peut faire flancher tout le monde. À l’inverse, si un groupe n’est pas dans un trop mauvais état, il peut amoindrir les traumatismes individuels. En psychothérapie institutionnelle [une approche qui permet de croiser
le champ clinique et le champ social], on dit qu’il
faut soigner les murs avant les patient·es. On peut dresser le même constat chez les militant·es : si tout fonctionne sur des bases implicites, il sera difficile
de mettre en place un quelconque soin quand ce sera nécessaire. C’est important d’écouter, d’avoir des temps qui ne sont consacrés qu’à la parole, à la prise de température émotionnelle au sein du collectif.
Mais ça a ses limites, délicates à poser : le milieu militant ne veut pas forcément savoir qu’on ne peut pas « s’inventer psy ». Un milieu sain, qui a pris le temps
de se former, peut accueillir une part de souffrance.
Mais il faut aussi savoir reconnaître une détresse trop forte et passer le relais à des professionnel·les.
« La peur est restée longtemps logée en moi : je sursautais au moindre bruit inattendu. Mais, avec le temps, la peur est devenue une rage. Avant Sainte-Soline, je n’avais jamais entendu parler des medics. Ça a été un déclencheur : il faut qu’on soit prêt·es physiquement mais aussi psychologiquement. »
Anouk, manifestante à Sainte-Soline
La question : qu’est-ce qu’une base soin ?
La « base arrière » de Sainte-Soline, d’une ampleur sans précédent pour ce type de mobilisation, réunissait un pôle de soutien légal (souvent appelé legal team), une garderie, une cantine, un tableau de covoiturage, un espace pour former des « binômes affinitaires » pour ne pas manifester seul·e, un pôle d’aide aux personnes handicapées, un collectif antisexiste… et, grande nouveauté : une infirmerie psy, venue compléter l’infirmerie traditionnelle, où a défilé une partie des 200 blessé·es.
Côté soin psychoémotionnel, un procédé de prise en charge avait été imaginé pour avant, pendant et après la manifestation. Tout d’abord, des brochures proposaient un protocole concret pour se préparer au mieux avant une action, savoir repérer les symptômes de traumatisme et y réagir. Ensuite, pendant l’action et dans les heures
suivantes, l’infirmerie psy disposait d’espaces pour les entretiens individuels. « De nombreuses manifestantes et manifestants étaient dans un état de choc dû à la violence indistincte, qui les a laissé·es avec un sentiment déshumanisant. La première chose qu’on pouvait faire, c’était d’écouter sincèrement, dans un espace calme, pour redonner de la place à l’humain et au vécu », explique Claire*, psychologue de métier et bénévole à la base soin. Tout ne s’arrête pas une fois que chacun·e est rentré·e chez soi : une ligne d’écoute avait été mise en place pour soutenir celleux qui en éprouvaient le besoin.
*Le prénom a été modifié.

Crédit : Jerome Gilles / NurPhoto via AFP
Analyse : décloisonner le soin
De plus en plus de féministes et de militant·es racisé·es appellent à une approche décoloniale et intersectionnelle du care dans les mobilisations.
Si la nécessité de prendre au sérieux les conséquences psychoémotionnelles de la répression est entrée dans les mœurs militantes, les manières de s’en emparer font encore l’objet de nombreux débats. Dans un entretien réalisé par l’association Organisez-vous !, en juin 2022, le collectif international Soutien et Rétablissement regrette que « le soin ne soit jamais une priorité » parce que « ce n’est pas rentable ni performatif », soulignant un culte de l’action héroïque à déconstruire. Depuis Sainte-Soline, tous les grands rassemblements écolos, de la lutte contre le mégacanal Seine-Nord au festival de luttes écologistes et sociales Les Résistantes, disposent d’une base arrière.
Mais celle-ci est, toujours ou presque, à l’initiative de femmes et de minorités de genre. Un biais qui ne surprend pas Léna Silberzahn, autrice d’une thèse intitulée « Penser la peur au temps des catastrophes : matériaux féministes pour une autodéfense affective ». Elle constate que, si la reconnaissance d’une nature systémique des enjeux émotionnels se généralise, sa prise en charge demeure à la marge des actions. « Sur les camps, il y a de plus en plus souvent une tente dévolue au soin, mais c’est un espace cloisonné et délégué à un collectif. »
Sans compter que des lacunes demeurent. Au festival des Résistantes, en août 2025, en Basse-Normandie, une dizaine de militant·es racisé·es ont interrompu la cérémonie de clôture pour dénoncer l’indifférence à leurs souffrances d’un milieu écologiste très majoritairement blanc : « Chaque question que vous posez est centrée sur vous ; c’est trop rarement que vous nous demandez ce qu’on ressent », exposent-iels au mégaphone, appelant les militant·es à se former davantage à une approche décoloniale du soin. Pour la prochaine édition, les bénévoles imaginent un autre dispositif, qui décloisonnerait le care : chaque « pôle » porterait une partie du soin, afin qu’il irrigue la programmation et l’organisation du camp.
Les luttes féministes et écoféministes qu’étudie Léna Silberzahn montrent la voie. « On a tendance à pathologiser et à vouloir soigner toutes les émotions négatives, à les individualiser. Or, elles façonnent nos conditions collectives de militantisme », avance la chercheuse, inspirée par les féministes radicales étasuniennes. Dès la fin des années 1960, celles-ci lançaient le mot d’ordre « Le privé est politique » : un slogan qui prenait matière dans des groupes de parole, où les souffrances et injustices subies par les femmes dans leur vie privée (mariage, sexualité, maternité…) étaient mises en commun pour devenir la base d’actions politiques. Léna Silberzahn a d’ailleurs traduit « Notre politique débute avec nos sentiments », manifeste de Lynn O’Connor pour les Redstockings West, l’un des collectifs issus de cette mouvance.
On y lit une proposition qui renverse la logique à l’œuvre dans les luttes contemporaines – en partant des maux et du soin plutôt qu’en les reléguant à la marge : « En faisant face à notre souffrance ensemble, nous pouvons commencer à imaginer l’absence de cette souffrance, identifier nos besoins et préciser notre vision politique », expose ce manifeste. Quelques années plus tard, la poétesse et militante africaine-étasunienne Audre Lorde faisait elle aussi du soin une « arme politique » : « Prendre soin de soi, ce n’est pas de la complaisance, c’est de la préservation de soi, et c’est un acte de guerre politique », écrit-elle dans A Burst of Light (1988, non traduit). Mettre le care au cœur des luttes, donc – non comme un besoin individuel, mais comme un point de départ mobilisant et collectif.
19.10.2026 à 06:46
Camille Kouchner et Claire Hédon : le droit comme arme
Texte intégral (5144 mots)
Rendez-vous a été donné par une journée de juillet dans les locaux du Défenseur des droits, l’autorité administrative indépendante qui veille au respect des droits et des libertés. Des lieux que s’apprête à quitter Claire Hédon, parvenue au terme de son mandat à la tête de l’institution, et qui bruissent déjà du nom de son potentiel successeur, confirmé à ce poste quelques jours plus tard : le sénateur François-Noël Buffet, issu des rangs de la droite réactionnaire.
Des lieux que Camille Kouchner reconnaît pour avoir été ceux, un temps, de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) : lancée en 2021, l’instance doit en partie sa création à l’émotion suscitée par le livre La Familia grande, dans lequel l’écrivaine évoquait l’inceste survenu dans sa famille. Très vite, la conversation s’installe entre ces deux femmes. Elles partagent une même sensibilité face aux injustices, mais un rapport différent à la chose politique : Claire Hédon conserve un enthousiasme empreint de pragmatisme, quand Camille Kouchner se montre plus radicale, peut-être plus désenchantée. Elles ont relu l’une et l’autre cet entretien avant parution.
Avez-vous le souvenir du regard politique que vous portiez sur le monde lorsque vous étiez enfant ? L’actualité était-elle un sujet évoqué en famille ?
Claire Hédon Oui, j’ai grandi dans une famille où on parlait beaucoup de sujets de société, où on débattait et où il était accepté de ne pas toujours être d’accord.
Camille Kouchner C’était la même chose de mon côté : dans les discussions, tout était politique. J’élève aussi mes enfants comme ça. On entend parfois qu’il faudrait les tenir à l’écart de certains faits d’actualité, au nom de leur intérêt. Au contraire, je les protège en ayant ces discussions. La prévention, c’est de ne surtout pas les tenir en dehors de la société.
Vous êtes toutes les deux engagées, que ce soit dans vos professions ou vos écrits. Quelle a été l’influence de vos familles dans ces prises de position ?
Claire Hédon Je suis issue d’un milieu privilégié, d’une famille issue de la droite catholique sociale. J’ai été élevée dans la conscience qu’on avait plutôt à rendre à la société ce qu’elle avait pu nous donner, et qu’il fallait essayer d’être utile… Pendant la Seconde Guerre mondiale, mon grand-père, qui était général, est entré dans la Résistance et a été déporté. Ma mère, même si elle était très jeune, a aussi résisté. Cela m’a certainement influencée. Je ne voulais pas mener une vie de privilégiée hors des réalités du monde.
Camille Kouchner J’ai été influencée par trois figures féminines dans mon enfance : ma mère, ma grand-mère et ma tante. Elles ont été incroyables ; je suis très reconnaissante et admirative. C’était une éducation un peu spéciale, mais ma mère m’a laissée très libre de mes choix.
L’une et l’autre, vous vous êtes orientées vers des études de droit à l’université Paris-Panthéon-Assas. Qu’est-ce qui vous a séduites dans ce cursus qui relève d’une approche plutôt pacificatrice, voire conservatrice, du monde social ?
Camille Kouchner J’y suis venue parce que ma mère était professeure de droit et j’avais l’impression que c’était la seule intelligibilité du monde à laquelle j’avais accès. J’ai fait ma maîtrise à Assas, mais je m’ennuyais à mourir. Puis j’ai découvert le droit du travail et j’ai fait, entre autres, du droit social et de la philosophie du droit à Nanterre. C’est avant tout la critique du droit qui m’intéresse.
Claire Hédon De mon côté, le droit m’a intéressée dès que j’ai commencé à l’étudier. J’y ai vu un moyen d’analyser l’organisation de la société. Après ma maîtrise, je me suis présentée à des DESS dans plein de domaines différents et j’ai été prise en communication, au Celsa. J’ai eu mon premier emploi dans un service de communication, mais j’ai tout de suite réalisé que ce n’était pas pour moi. Je me suis lancée dans une carrière de journaliste radio. J’avais l’impression de ne pas trop ressentir les inégalités femmes-hommes, mais à RFI, une de mes collègues a un jour demandé à nos collègues hommes de nous dévoiler leur rémunération. On est tombées des nues : les écarts allaient de 10 à 70 %. Ça a été une vraie prise de conscience.
Camille Kouchner, la littérature contre les violences
Camille Kouchner est maîtresse de conférences en droit privé, spécialisée en droit social, qu’elle enseigne aujourd’hui à l’université Paris-Cité. En janvier 2021, elle publie La Familia grande, récit d’autofiction d’une enfance au sein d’une famille incestueuse. Marquant profondément le débat public, La Familia grande ouvre une discussion sur l’inceste et les violences sexuelles subies par les enfants. Le livre contribue au lancement du mouvement MeTooInceste. En avril 2025, Camille Kouchner signe un deuxième ouvrage, Immortels, un roman traversé là encore par les thématiques de la domination masculine et adultiste. Alors qu’elle affronte un cancer du sein, la narratrice, K., raconte plusieurs décennies d’amitié fusionnelle avec Ben, qu’elle connaît depuis l’enfance. Le poids des héritages familiaux, la violence des injonctions genrées, selon qu’on est fille ou garçon, dessinent deux trajectoires déchirantes, marquées par l’amour et le deuil.
Une autre prise de conscience, c’est celle des ravages de la pauvreté, qui vous a amenée à rejoindre ATD Quart Monde. Quand avez-vous commencé à y militer ?
Claire Hédon J’ai rencontré l’équipe d’ATD Quart Monde lors d’un voyage en Thaïlande. La lutte contre la pauvreté m’a tout de suite intéressée, parce que la pauvreté, ce n’est pas seulement un manque de revenus, ça passe aussi par des difficultés d’accès aux droits dans tous les domaines. À mon retour en France, je suis devenue ce qu’on appelle une « alliée dans la lutte » (lire notre glossaire) – pour ATD Quart Monde, les « militant·es » sont celles et ceux qui connaissent la pauvreté. En 2020, quand je suis devenue défenseure des droits, j’ai été obligée de démissionner, après vingt-huit ans d’engagement. Aujourd’hui, comme mon mandat se termine, j’y retourne ! ATD Quart Monde s’inscrit dans une vision globale de la société : on y réfléchit à celle que nous voulons construire, et à la place que devraient y avoir les personnes concernées par l’expérience de la pauvreté. C’est une réflexion que j’ai essayé d’appliquer dans mon poste de défenseure des droits et que les équipes de l’institution ont, je pense, bien compris : on ne peut plus mener des politiques publiques sans demander l’avis des personnes concernées. Cette participation est essentielle et permet d’en élaborer de bien plus pertinentes.
Camille Kouchner C’est ce qu’on avait cru voir naître avec la Ciivise : une démocratie participative. Elle était basée sur des auditions, avec 30 000 témoignages… Et puis, finalement, rien. Aujourd’hui, il y a zéro budget et zéro volonté politique sur ces questions. C’est vraiment d’une tristesse… À partir du moment où vous ne faites rien de ces témoignages, que vous ne mettez pas en place de la prévention, avec un budget, vous ne construisez pas une politique publique. C’est juste de la communication.

« Adopter l’imprescriptibilité plutôt qu’un budget pour lutter contre les violences sexuelles, c’est encore de la poudre aux yeux. »
Camille Kouchner
Que disent les travaux de la Ciivise du statut des enfants dans notre société, et de la prise en charge des violences qu’elles et ils subissent ?
Claire Hédon La question que l’on doit se poser est : lorsqu’un·e enfant parle, qu’est-ce qui est fait pour le ou la protéger ? Ce qui me frappe, c’est le nombre de fois où les enfants ne sont pas cru·es ou entendu·es. Parfois, des personnes regrettent que « l’enfant n’[ait] pas parlé », alors qu’en fait si, mais on n’a pas su l’entendre. L’autre point, pour rebondir sur la question de la politique publique, c’est effectivement celui de la prévention. Elle est essentielle. L’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité [Evars], c’est la base.
Camille Kouchner La prévention est utile pour déconstruire les systèmes de domination sur les enfants, les femmes et les minorités. Mais les agresseurs restent le problème. Apprendre aux enfants que leur corps leur appartient ne suffit pas. Quand est-ce qu’on enseigne aux petits garçons – car c’est très genré comme question – qu’il ne faut pas agresser, pas se conduire comme des dominants ? Nous devons leur expliquer : « Ça, c’est une agression sexuelle, tu n’as pas le droit de le faire. » La lutte contre le patriarcat comme système passe par cet enseignement.
Claire Hédon Il y a aussi toute la question de la prise en charge des pédocriminels. Au Québec, il y a d’excellents exemples de prise en charge. En France, on sent que c’est un sujet hyper tabou. On les emprisonne, mais on ne prévoit rien, ou très peu, comme soin psychologique.
Camille Kouchner On n’arrive pas à parler de la prise en charge des pédocriminels parce que, dans l’imaginaire collectif, ils restent des déviants. Or, différents travaux, dont ceux de Dorothée Dussy, ont montré que ces agressions étaient liées à la domination patriarcale. Il faut donc s’y attaquer de manière politique. Ce que, malheureusement, l’État ne comprend pas aujourd’hui. La lutte contre les violences sexuelles repose encore principalement sur des outils individuels, via notamment le système judiciaire. Pour que le problème soit abordé de manière systémique, les médias et la recherche ont un rôle fondamental à jouer.
Claire Hédon Il y a aussi beaucoup à dire sur la façon dont les femmes ou les enfants sont entendus dans les commissariats. Outre les situations où on reproche à l’enfant de ne pas avoir parlé, que j’ai déjà évoquées, je pense à un autre exemple qui est remonté dans les services du Défenseur des droits : récemment, alors qu’une femme déposait plainte pour viol, la policière – qui était pourtant censée être formée à l’accueil des victimes – lui a demandé pourquoi elle ne s’était pas débattue. Comme si la personne qui menait l’audition ne connaissait pas l’effet de sidération (lire le glossaire) ! Lorsque le compagnon de la victime a été entendu comme témoin, les policiers lui ont demandé si celle-ci était plutôt « du genre timide » ou « petite cochonne »… Ce genre de situations est plus fréquent que ce qu’on imagine.
Camille Kouchner D’où la nécessité d’une vraie politique publique, avec des moyens. On peut aller vers une inflation législative, continuer à adopter des textes pour faire cosmétique. Mais ce dont on a besoin, c’est d’un budget : sans cela, on n’arrivera à rien.
« La pauvreté, ce n’est pas seulement un manque de revenus, ça passe aussi par des difficultés d’accès aux droits dans tous les domaines. »
Claire Hédon
Vous insistez, Camille Kouchner, sur la nécessité de politiques publiques dotées de moyens réels. Claire Hédon, face à une fragilisation massive de la puissance publique, que peut l’institution du Défenseur des droits ?
Claire Hédon Sur les 165 000 réclamations dont a été saisie l’institution l’année dernière, nous sommes parti·es en médiation dans 80 % des cas : les trois quarts ont permis de résoudre le conflit entre l’institution et l’usager·e à l’origine de la réclamation. Donc, au quotidien, on arrive à trouver des solutions. Le Défenseur des droits n’est pas la justice, n’a pas le pouvoir de contraindre, mais il fait bouger des lignes. Après, il est vrai qu’il y a des sujets sur lesquels on s’époumone et qui n’avancent pas suffisamment bien… Je suis par exemple très déçue sur la question des contrôles d’identité discriminatoires. L’état des lieux, tout le monde le connaît, et pourtant rien n’est fait. Quand vous en avez 47 millions chaque année, il est impossible d’ignorer que c’est un problème systémique… On maltraite notre jeunesse des quartiers, qui se prend des amendes à répétition, qui ne trouve pas de stage pendant sa scolarité et ses études…
Plus globalement, on maltraite la jeunesse : celle qui fait des études et a toutes les peines du monde à se loger, celle engagée dans les mouvements écolos…
Camille Kouchner On parle souvent de « la jeunesse », des droits « de l’enfant », au singulier, mais il faut parler des enfants au pluriel. Le rapport de la police aux enfants racisés est odieux. La militante antiraciste Fatima Ouassak parle d’« adultification » des enfants racisé·es (lire le glossaire). Dans son podcast La Fille sur le canapé, Axelle Jah Njiké raconte aussi très bien comment les petites filles noires sont prises pour des adultes beaucoup trop tôt à cause des stéréotypes. Au sein de la police et de la justice, il y a des biais énormes contre lesquels l’État ne lutte pas. Il doit adopter des politiques publiques qui protègent les enfants des discriminations. Depuis trop longtemps, il instrumentalise un universel pour mieux nier les spécificités de chacun·e, et c’est aussi pour cette raison qu’il préfère retirer toute agentivité politique aux enfants. Mais je ne suis pas sûre que votre successeur au poste de défenseur des droits, qui me fait très très peur, s’empare de cette question… Dans quantité de domaines, et particulièrement dans la lutte contre les violences sexistes et sexuelles, l’État organise un droit inefficace pour les plus vulnérables. Je pense par exemple à l’imprescriptibilité des crimes sexuels sur mineur·es, qui a été adoptée par les député·es en première lecture du projet de loi de protection des enfants. Tout ça, c’est du droit pour demain, pas pour aujourd’hui. Aujourd’hui, on fait quoi pour empêcher les agressions ?

Crédit : Thomas LOUAPRE / Divergence
Justement, quelle est votre position à l’une et à l’autre sur la question de l’imprescriptibilité ?
Claire Hédon Je ne pense pas que la solution soit là. Quand les faits ont cinquante ans d’ancienneté, on risque de ne pas avoir les éléments de preuve. On est en train de mettre un pansement qui ne va pas régler la question – et qui va rendre la justice encore plus décevante.
Camille Kouchner C’est une question très difficile. Il y a évidemment une valeur symbolique de la loi, de la condamnation. En cela, qui peut être contre l’imprescriptibilité ? Mais je me méfie beaucoup de la politique pénale actuelle : préférer adopter l’imprescriptibilité plutôt qu’un budget pour lutter contre les violences, c’est encore de la poudre aux yeux, de la communication, pour faire croire que l’État agit. Il fait adopter une mesure hautement symbolique mais qui ne protège pas les enfants dans l’immédiat.
Claire Hédon Je pense qu’il y a besoin d’une réparation qui ne soit pas forcément liée à la justice, justement. Mais quelle forme pourrait-elle prendre ?
Camille Kouchner La Civiise proposait la prise en charge des soins des victimes, ce qui implique, en amont, que le préjudice soit reconnu. Le droit doit avancer et prendre en considération les symptômes liés à la traumatologie pour obtenir cette reconnaissance, qui serait déjà énorme. Par ailleurs, il importe aussi de distinguer la justice pénale et la justice civile. L’une tend à condamner, l’autre à réparer, les mécanismes de la preuve ne sont pas les mêmes.
Claire Hédon Oui, il peut y avoir un certain nombre d’éléments qui laissent à penser qu’une personne est victime, sans qu’il y ait suffisamment de preuves pour que l’accusé soit condamné. Les deux pourraient être décorrélés.

« On maltraite la jeunesse : celle qui fait des études et a toutes les peines du monde à se loger, celle engagée dans les mouvements écolos… »
Claire Hédon
Dans vos propos, on entend une articulation presque évidente entre les droits des femmes et ceux des enfants. Néanmoins, certain·es militant·es enfantistes (lire notre glossaire) rappellent que la domination des adultes sur les enfants est aussi portée par des femmes. Comment faire tenir ces luttes ensemble sans les confondre ?
Camille Kouchner On peut très bien exercer une domination quand on est assignée femme. Les militantes enfantistes ont raison d’essayer de déconstruire le rapport de l’adulte à l’enfant. Autour de moi, il y a beaucoup de femmes qui se sont tues, parce qu’elles ont complètement intégré la norme patriarcale. Leur silence est coupable.
Claire Hédon Vous parliez tout à l’heure d’un droit qui est inefficace pour protéger les plus vulnérables. Ce qui me frappe, c’est que la vulnérabilité des enfants crée les possibilités d’atteinte à leurs droits, y compris par des femmes.
Camille Kouchner Oui, mais ces vulnérabilités sont créées par le système lui-même, elles ne sont pas naturelles. Les enfants racisé·es, en situation de handicap, queers… sont plus vulnérables, mais à cause de quoi ? Parce qu’il n’y a pas de politique publique à leur intention. Il faut être capable de reconnaître les personnes les plus vulnérables, avec des critères objectifs qui n’essentialisent pas, pour construire des politiques publiques. Le droit sait faire ça. Par exemple, la philosophie du droit du travail, c’est de reconnaître l’inégalité entre la ou le salarié et l’instance qui l’emploie : le salarié est dans une position de subordination par rapport à son employeur et a donc besoin d’être protégé. C’est ce qu’on appelle l’« ordre public social ». Quand on est enfant, on est vulnérable, vis-à-vis de l’État, mais aussi de sa famille. On doit construire notre ordre public en reconnaissant que les enfants ne sont pas sur un pied d’égalité avec les adultes. Et d’un point de vue intersectionnel, un·e enfant peut subir différentes oppressions, certain·es sont donc plus vulnérables que d’autres. C’est toute l’idée d’un ordre public de protection, c’est-à-dire un droit conscient des inégalités sociales et dont les normes visent à rétablir une égalité réelle entre les individus.
Claire Hédon, faire respecter les droits avant tout
Après des études de droit, Claire Hédon se lance dans le journalisme, d’abord à France Bleu, puis à France Inter et RFI, où elle anime l’émission quotidienne « Priorité santé » de 2003 à 2017. En parallèle de cette carrière radiophonique, elle s’investit à ATD Quart Monde, une association créée en 1957 par un prêtre catholique pour lutter contre la pauvreté. Entrée comme bénévole en 1993, elle en prend la présidence en 2015. En 2020, elle succède à Jacques Toubon au poste de défenseure des droits, pour un mandat de six ans. Autorité administrative indépendante créée en 2011 visant à garantir l’égalité de toustes, le Défenseur des droits peut être saisi par toutes les personnes (y compris étrangères) dont les droits ne sont pas respectés en France. Les questions relatives aux discriminations, aux libertés publiques et aux droits des enfants relèvent de son champ de compétence. L’instance dispose de permanences partout sur le territoire. Au cours de son mandat, qui a pris fin en juillet dernier, Claire Hédon a incarné un certain regard critique sur les institutions françaises et sur les autorités politiques en place, s’emparant de sujets tels que les contrôles d’identité discriminatoires, les violences policières, ou encore la loi immigration, votée début 2024. Elle a synthétisé les grands axes de son action dans La République des droits (Seuil, 2026).
Vous évoquez l’importance de la construction de politiques publiques pensées pour les populations les plus vulnérables. L’année 2027 va être marquée par une élection présidentielle déterminante à ce sujet : comment prévoyez-vous de l’aborder ?
Claire Hédon J’ai une vraie inquiétude sur la question de l’extrême droite qui, dans son ADN, ne respecte pas les droits ni l’État de droit. Ce qui s’est passé dans les années 1930 nous éclaire sur ce qu’elle peut faire. Or, la démocratie, ce n’est pas simplement l’élection au suffrage universel, c’est la séparation des pouvoirs, c’est le respect des droits fondamentaux des personnes, c’est la liberté associative, la liberté de manifester, la liberté de la presse…
Quels partis incluez-vous dans l’extrême droite aujourd’hui ?
Claire Hédon On a un glissement qui est un peu inquiétant, mais je fais quand même une nette différence entre le Rassemblement national et Les Républicains. Je n’ai pas de doute là-dessus.
Camille Kouchner Depuis quelques années, la politique menée par les gouvernants, alliée au degré d’acceptation des partis censés être dans l’opposition, montre que l’ensemble de l’échiquier politique, à quelques exceptions près, s’est largement déplacé vers la droite, voire vers l’extrême droite. Il y a tellement d’exemples d’atteintes aux libertés fondamentales qu’on ne peut pas toutes les citer. Sur la liberté d’association, de nombreuses subventions ont été supprimées. Sur la liberté de manifester, je pense à la manière dont ont été traités les Gilets jaunes… Puisque nous avons beaucoup parlé de l’absence de protection des enfants, on ne peut pas ne pas évoquer Nahel Merzouk, tué par un policier en 2023. Il fait partie d’un grand nombre d’enfants racisé·es victimes d’une violence étatique mise en place contre lui.
« On n’arrive pas à parler de la prise en charge des pédocriminels parce que, dans l’imaginaire collectif, ils restent des déviants. »
Camille Kouchner
Claire Hédon Il faudrait aussi citer les violences des forces de l’ordre à Sainte-Soline. Et quand toutes les manifestations contre l’A69 sont interdites, ce n’est pas normal. La loi sur la présomption de légitime défense des forces de l’ordre est également dramatique. J’ajouterais la loi sur la lutte contre la fraude sociale [promulguée le 25 juin 2026] qui revient à montrer du doigt les bénéficiaires de minima sociaux, alors qu’il s’agit en réalité beaucoup plus souvent d’erreurs que de fraude. Et aussi la loi « plein-emploi » qui impose quinze heures d’activité hebdomadaires aux bénéficiaires du RSA. Donc je suis d’accord. Je fais une différence entre la droite et l’extrême droite, mais il y a une dérive qui est inquiétante.

Crédit : Antoine Berlioz / Hans Lucas / Reporterre
Face à ce monde en crise, une importance de plus en plus grande est accordée dans les milieux militants à la notion de joie. Qu’est-ce qui vous permet de la garder ?
Claire Hédon La jeunesse, que je trouve assez extraordinaire, plus engagée que celle de ma génération. Je suis admirative de ces jeunes femmes qui ne laissent rien passer.
Camille Kouchner Depuis que j’ai écrit La Familia grande, je suis dans une émulation intellectuelle, sur le féminisme, sur le lesbianisme politique… Tout ça a nourri l’écriture de mon deuxième livre, Immortels, un roman sur la binarité de genre. Ça m’apporte beaucoup de joie de mettre ma vie en accord avec toutes ces idées, qui sont aussi portées par une certaine frange de la jeunesse. C’est ce à quoi je n’avais pas accès dans mon embourgeoisement, dans mes certitudes d’avoir atteint une certaine forme d’égalité. Je les ai déconstruites et je suis repartie dans une exigence intellectuelle, à plusieurs, qui est hyper joyeuse.
Entretien mené par Marie Kirschen le 16 juillet 2026 dans les bureaux du Défenseur des droits.
Claire Hédon et Camille Kouchner en quelques dates
Octobre 1962
Naissance de Claire Hédon à Paris.
Juin 1975
Naissance de Camille Kouchner à Paris.
1987
Claire Hédon commence sa carrière de journaliste.
1993
Claire Hédon rejoint ATD Quart Monde.
2011
Camille Kouchner devient avocate au barreau de Paris.
Juillet 2020
Claire Hédon est nommée à la tête du Défenseur des droits.
Janvier 2021
Publication de La Familia grande (Seuil) qui déclenche le mouvement MetooInceste.
Avril 2025
Sortie du deuxième livre de Camille Kouchner, Immortels (Seuil).
Février 2026
Sortie du livre de Claire Hédon, La République des droits (Seuil).
Juillet 2026
Claire Hédon quitte son poste de défenseure des droits.
19.10.2026 à 06:33
Dad games : à quoi jouent les darons ?
Texte intégral (1064 mots)
Le jeu vidéo est un média de mensonges. Il n’a pas le monopole de la fiction, mais il est le seul à exiger de son audience de prendre le contrôle de ses bobards.
Cette dernière catégorie domine l’imaginaire vidéoludique depuis une quinzaine d’années. Elle a même gagné un surnom : les « dad games » ou encore les « simulateurs de daron triste », pour reprendre les mots de la vidéaste féministe Ache. Leur champion est The Last of Us (jeux sortis en 2013 et 2020, puis adaptés en série par HBO à partir de 2023), qui s’est vendu à plus de 37 millions d’exemplaires en dix ans. On y suit Joel, un homme qui perd sa fille lors d’une invasion zombie causée par un terrible virus. Des années plus tard, il escorte une adolescente, Ellie, dans des États-Unis ravagés par l’épidémie. Car il ne suffit pas d’un papa pour faire un dad game : le dad évolue généralement dans un univers violent ou de fin du monde. Les enfants sont la clé pour racheter ses fautes passées, voire sauver l’humanité. Le dad est un héros parce qu’il nous fait l’honneur de choisir la paternité.
Les mamans brillent par leur absence dans ce fantasme patriarcal. Leur existence est réduite à un outil symbolique ou littéral. Elles sont disparues ou mortes, comme dans God of War (2018) où Kratos, dieu grec de la guerre, doit réparer sa relation avec son fils Atreus après le décès de sa mère. Dans Death Stranding (2019, 2025), le personnage principal transporte dans un utérus artificiel un bébé né d’une mère en mort cérébrale. Fragiles, inquiétantes, inutiles après avoir enfanté, les mères des dad games reflètent l’angoisse d’une masculinité qui aurait perdu sa force et devrait donc revenir aux valeurs ancestrales de la violence et de la reproduction. Quitte à se passer complètement des femmes, qui deviennent obsolètes. Pas besoin d’une figure maternelle pour élever Diana, jeune héroïne de Pragmata (2026), puisqu’elle est un robot doté d’une intelligence artificielle. C’est Hugh, un ingénieur esseulé, qui la prend sous son aile, en s’appuyant sur ses compétences de hacking pour s’échapper d’une station spatiale contrôlée par une IA hostile.
Ce dernier cas a posé un débat intéressant. Les jeux vidéo sont depuis longtemps un terrain de chasse pour l’extrême droite. Pragmata a donc été récupéré par des militants masculinistes revendiquant son succès commercial comme une victoire de leur propagande nataliste, dans un contexte de recul mondial des droits reproductifs. D’autres joueureuses ont défendu des analyses progressistes pour se réapproprier cette histoire : et si Pragmata n’était pas un énième dad game barbant, mais plutôt « un jeu de tonton », comme s’amusent à le qualifier certain·es internautes, qui remet en question l’idée qu’une relation tissée entre un homme et un enfant serait forcément paternelle ?
Ni mères, ni adultes
Le succès des dad games tient autant à ses pères virtuels héros de la fiction qu’à ceux qui tiennent la manette. Les jeux vidéo sont une activité quasi mixte : 46 % des Françaises jouent au moins une fois par semaine, contre 54 % des Français, avec un âge moyen de 39 ans . Au début de leur commercialisation, dans les années 1970, les jeux vidéo étaient marketés comme une pratique non genrée. Pourtant, assez vite, on a associé leur usage exclusivement aux garçons. Ce sont ces jeunes hommes qui ont vieilli, et à qui les dad games s’adressent. Certain·es critiques proposent même d’élargir cette étiquette. Plus besoin de raconter une histoire avec un père déprimé : un dad game peut juste simuler une activité stéréotypique d’un homme hétérosexuel ayant dépassé la quarantaine (tondre sa pelouse, jouer au golf ou laver sa terrasse au karcher…). À l’inverse, les femmes ont longtemps été ignorées par le marketing des jeux vidéo ou parquées dans l’univers rose bonbon des girl games, déployant des sujets comme la mode ou les animaux, très populaires dans les années 2000. Si les jeunes joueurs d’hier sont les dads d’aujourd’hui, les girls ne sont pas devenues mères aux yeux de l’industrie du jeu vidéo, ni des adultes à respecter ou inclure dans leurs narrations.
Contrairement aux dad games, le concept de mom games est presque inexistant, excepté dans les débats des gameuses féministes. « S’il y a autant de jeux avec des pères, c’est parce que des hommes ont de suffisamment belles carrières pour : 1) avoir de l’influence pour proposer un projet sur ce thème, 2) travailler en étant parent », écrivait Shayna Moon, productrice dans le milieu, sur le réseau social Bluesky au mois d’avril 2026.
En parallèle, en France, les femmes représentent 20 % des salarié·es du secteur vidéoludique et sont les premières victimes de la crise économique qui secoue actuellement ses entreprises. Qui a donc le droit de faire des jeux vidéo, d’y jouer et de s’y voir ? Dans un monde où le gamer est vu comme un homme par défaut, tous les jeux sont des dad games jusqu’à preuve du contraire. •