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26.08.2026 à 14:24

« Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? »

Manal Fkihi
Pendant six mois, entre l’automne 2025 et le début de l’année 2026, à l’invitation du média épistolaire La Disparition, Alice Zeniter et Phoebe Hadjimarkos Clarke se sont écrit une lettre […]
Texte intégral (957 mots)

Pendant six mois, entre l’automne 2025 et le début de l’année 2026, à l’invitation du média épistolaire La Disparition, Alice Zeniter et Phoebe Hadjimarkos Clarke se sont écrit une lettre par mois, tentant de saisir l’actualité d’un monde qui ne cesse de s’effondrer.

Qu’est-ce que #MeToo a fait des rapports femmes-hommes ? Qu’ont l’écrivain Jules Vallès et la chanteuse Alizée à nous apprendre sur l’adultisme ? Que raconte la série Urgences des backlashs antiféministes et racistes des trente dernières années ?

Toutes deux nous écrivent depuis leur place d’écrivaine, mais aussi et surtout avec leur regard de femme, d’intellectuelle, d’artiste, de mère ou belle-mère, d’amie et d’amante. Au fil de leur conversation, avec leur sensibilité propre, les deux autrices interrogent les basculements réactionnaires à l’œuvre et invitent avec sincérité et générosité à continuer de chercher des moyens de résister au quotidien. « Comment faire pour détourner nos vies de l’horizon qu’ont prévu pour nous les forces réactionnaires ? », s’interroge Phoebe Hadjimarkos Clarke. « Si je veux laisser de la place à d’autres récits que les récits dominants qui me parviennent, il faut que je consacre moins d’attention à ceux-ci. Je n’ai plus le temps de regarder sans cesse les garçons, j’ai plein de choses à faire », lui répond Alice Zeniter.

Alice et Phœbe, en tant qu’autrices, vous vous lisiez mutuellement mais vous n’aviez jamais échangé. Comment avez-vous abordé cette correspondance ?

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Au tout début, j’étais hyper stressée parce qu’Alice est une star. J’ai commencé à lui écrire alors que j’étais en train de traduire un recueil de l’écrivaine Maggie Nelson, ce qui a beaucoup nourri mon écriture. Je me suis autorisée à aller loin dans l’intime comme dans les questions théoriques.

ALICE ZENITER : J’aimais le travail de Phœbe, qui a une manière d’écrire qui n’est pas du tout la mienne, donc j’étais heureuse de pouvoir en parler avec elle. Cette correspondance nous a permis de renouer avec le plaisir d’écrire à quelqu’un sur le temps long. Pendant des jours, je pouvais reprendre la lettre que j’avais écrite, supprimer ou ajouter des sujets.

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai aussi aimé cette temporalité. L’actualité a également joué un rôle important. On a beaucoup parlé d’articles qu’on lisait ou d’émissions qu’on écoutait, qui ont nourri nos réflexions.

Selon vous, qu’est-ce que la correspondance permet par rapport aux autres formes d’écriture que vous pratiquez telles que le roman ?

ALICE ZENITER : Une correspondance donne le temps de formuler le mieux possible une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée.

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : Elle permet de mettre en jeu ses convictions et de les voir pour ce qu’elles sont : des pensées qui nous traversent et peuvent se métamorphoser au contact d’autres pens


« Une correspondance donne le temps de formuler une opinion naissante, elle permet de recevoir la réponse et d’en être bougée. »
Alice Zeniter


Tout au long de cette correspondance, vous avez beaucoup évoqué l’adultisme : la domination des adultes à l’égard des enfants. Pourquoi ?

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : J’ai parlé de mon expérience de parentalité, Alice a rebondi sur son expérience avec sa belle-fille et, de fil en aiguille, on en est venues à parler d’adultisme et d’enfantisme.

ALICE ZENITER : La forme de cette correspondance se décidait toute seule parce que j’avais envie de réagir à ce que Phœbe disait, parce que certains sujets se faisaient écho en fonction de l’actualité.

Vous vous intéressez de près aux backlashsréactionnaires. Que disent-ils de notre époque ?

ALICE ZENITER : On voit bien qu’en dix ans il y a eu une formidable avancée avec #MeToo puis un backlash. On peut se demander : « Qu’est-ce qu’on fait de cette violence qu’on prend dans la gueule ? » Est-ce qu’il y a encore moyen de l’analyser en ayant de l’espoir et en n’oubliant pas les victoires passées?

PHŒBE HADJIMARKOS CLARKE : S’il y a un backlash, c’est qu’il y a eu des avancées tellement significatives qu’elles mettent en danger le statu quo réactionnaire. Cela étant, je pense que ce n’est pas le moment de se reposer sur nos lauriers. Il faut continuer à lutter.

→ Phœbe Hadjimarkos Clarke et Alice Zeniter, Les mauvais jours finiront, 128 pages, 17 euros, La Déferlante Éditions. À paraître le 2 octobre et en précommande sur revueladeferlante.fr/editions/.

20.08.2026 à 18:00

Épisode 3/3. « Le travail domestique des femmes rend la crise écologique palpable »

Marion Pillas
Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la sociologue Massilia Ourabah. Autrice d’une thèse sur l’impact des pratiques écologiques individuelles (souvent qualifiés de « petits gestes » dans […]
Texte intégral (1007 mots)

Dans ce troisième et dernier épisode, nous donnons la parole à la sociologue Massilia Ourabah.

Autrice d’une thèse sur l’impact des pratiques écologiques individuelles (souvent qualifiés de « petits gestes » dans les discours publics), elle interroge le rôle du travail domestique réalisé par les femmes dans la prise de conscience des enjeux climatiques.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée aux liens entre travail domestique et fin du monde ?

Un jour, alors que je rentrais du supermarché, je me suis rendu compte qu’une fois les courses déballées, ma poubelle était plus pleine que mon frigo : en d’autres termes, que la quantité de ce qui détruit la planète – les déchets – dépassait de loin celle des aliments qui allaient me nourrir. C’est un constat, à vrai dire, que peuvent faire la plupart des personnes en charge de préparer les repas pour leur famille. Comment fait-on ce travail censé reproduire la vie dans un monde qui la détruit ?

Je m’intéresse également beaucoup aux pratiques écologiques à bas bruit, celles qui passent en dessous du radar de l’écologie dite sérieuse. Je viens d’une famille kabyle algérienne qui, lorsqu’elle est arrivée en France, vivait avec presque rien dans un tout petit appartement. À une époque où ça n’était pas encore à la mode, ma mère faisait fermenter ses yaourts sur le radiateur, puis les mettait sur le rebord de la fenêtre pour les conserver au frais. J’ai longtemps été frustrée qu’on ne s’intéresse à ces soi-disant petits gestes qu’à travers l’impact qu’ils ont sur la crise écologique. Considérer que la solution est uniquement dans ces pratiques individuelles est une approche dépolitisante qui aplatit les inégalités sociales et de genre, mais les mépriser, c’est ignorer l’importance du travail reproductif majoritairement réalisé par les femmes. J’ai donc voulu poser la question à l’envers : quel impact la crise climatique a‑t-elle sur le travail domestique ?

Qui a répondu à votre enquête ?

Principalement des femmes ! Quand j’ai commencé mes recherches, en 2020, nous étions en pleine épidémie de Covid. J’ai donc passé des annonces sur des groupes Facebook intéressés par les pratiques « zéro déchet » et le do it yourself [qui consiste à créer, fabriquer et réparer soi-même des produits du quotidien]. La plupart de celles qui m’ont répondu ne disposaient pas forcément de revenus importants. Et beaucoup ne tenaient pas un discours politique sur l’écologie.

Leur préoccupation principale, était de préparer à dîner à leurs enfants en faisant en sorte que ce soit bon, pas cher, local, que cela ne produise pas trop de déchets et que ce ne soit pas bourré de pesticides. Elles étaient pleinement conscientes de l’impact très marginal de leurs gestes. Mais en recyclant l’eau de la vaisselle, en se souciant de la provenance de l’alimentation ou en raccommodant les vêtements de leurs enfants, elles se sont mises à faire exister la question écologique au sein de leur foyer et souvent à embarquer – au prix, parfois, de longues négociations – leur conjoint et leurs proches dans ces pratiques.


« Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète »


Et justement, les hommes là-dedans ?

Les rares que j’ai eu l’occasion d’interroger n’étaient pas moteurs dans l’adoption de ces petits gestes. Quand les femmes me parlaient volontiers de préoccupations matérielles et quotidiennes, leur discours à eux montait systématiquement en généralité, dans un registre technoscientifique. Pour eux, les solutions à la crise climatique étaient plutôt à chercher dans le développement de techniques de décarbonation ou dans la conception de matériaux biodégradables.

Comment ce travail sur les petits gestes peut-il nous permettre d’imaginer des solutions à la crise écologique ?

La crise environnementale est une crise matérielle qui pose des questions telles que : que faire des déchets ? Comment vivre sous des températures extrêmes ? Comment utiliser les ressources qu’on a à sa disposition ? Pourtant, elle n’est pas toujours ressentie dans sa dimension concrète. S’intéresser aux « petits gestes » réalisés au quotidien dans le cadre du travail domestique permet de la rendre physiquement palpable, y compris quand il n’y a pas de canicule.

Ces gestes ne sont pas suffisants pour faire changement mais ils permettent de mettre à portée de main et à portée de réflexion les enjeux écologiques. Dans un monde où l’argent est dématérialisé, où Internet permet d’accéder d’un clic à des milliards de contenus et où des intelligences artificielles nous proposent de réfléchir à notre place, les petits gestes écologiques fonctionnent comme une piqûre de rappel.

Si les ressources matérielles nécessaires à notre existence nous paraissent aller de soi – par exemple, l’eau potable qui coule du robinet –, cette évidence est en réalité à problématiser. Et cela permet de développer un autre rapport au monde. Ces femmes ne changent pas le monde mais transforment leur rapport à la planète. Pour moi, cela a une valeur en soi, au-delà de la question de l’impact.

06.08.2026 à 16:41

« À force d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies »

Anne-Laure Pineau
Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé Olivier Hamant, chercheur en biologie et directeur de l’institut Michel-Serres – pour les ressources et les biens communs, à Lyon. S’inspirant de l’observation […]
Texte intégral (1135 mots)

Dans ce deuxième épisode, nous avons interrogé Olivier Hamant, chercheur en biologie et directeur de l’institut Michel-Serres – pour les ressources et les biens communs, à Lyon. S’inspirant de l’observation des arbres, il préconise, pour survivre aux crises, de renoncer à la performance.

Et de développer des organisations moins cohérentes, plus lentes, mais plus résistantes aux turbulences climatiques et politiques.

Dans Antidote au culte de la performance. La robustesse du vivant (Gallimard, collection « Tracts », 2023), vous affirmez que le développement durable et la sobriété sont aujourd’hui des concepts dépassés. Pourquoi ?

Le développement durable est une notion qui apparaît en 1987 dans le « rapport Brundtland », publié par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’ONU. En se popularisant, dans les années 1990, elle a permis de penser le développement économique de manière intergénérationnelle. Mais quand on parle de développement, on parle toujours de croissance, même si elle est verte !

Quant à la sobriété, c’est une belle valeur pour une humanité qui a déjà consommé les ressources planétaires. Mais si l’on ne questionne pas le culte de la performance, cela reste un mot flottant vidé de son sens. Car pour atteindre la sobriété, on mise encore trop souvent sur la seule efficacité énergétique, avec à la clé de possibles effets rebonds. Il est par exemple absurde de mettre en service des avions « propres » si c’est pour assurer des liaisons low cost et acheminer des touristes vers un week-end à l’autre bout du monde ou pour transporter de la fast-fashion.

En quoi l’observation de la nature peut-elle nous aider à survivre à cette époque ?

En réalité, il ne s’agit pas de survivre, mais plus simplement de vivre avec les irrégularités du climat et les turbulences de la nature et de la société.

Le mois de juin 2026 a connu une moyenne de températures de + 3,8 °C par rapport aux normales depuis 1947 et des pics de chaleur qui, dans certaines régions, ont atteint les + 15 °C. Cet été, nous allons vivre sous des températures que le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) prévoyait initialement pour 2100.

Lors des crises, le vivant privilégie la robustesse (être stable et viable dans les fluctuations) à la performance (atteindre son objectif avec le moins de moyens possible). L’arbre est un bel exemple de ce fonctionnement, car sa robustesse tient précisément à ses contre-performances : redondance des feuilles, hétérogénéité des fleurs, croissance extrêmement lente, déperdition d’énergie. Lors de la photosynthèse, les plantes utilisent seulement 1 % de l’énergie solaire qu’elles ont absorbée, le reste est perdu. Donc ce n’est pas du tout performant. Ces faiblesses apparentes donnent des marges de manœuvre qui permettent d’absorber les chocs, tels que les fluctuations lumineuses, les sécheresses, les maladies, les incendies…


« Pour nous, humain⋅es qui nous développons dans la collaboration, la performance est une philosophie de vie mortifère. »


Pourquoi ces contre-performances sont-elles également indispensables dans les organisations humaines ?

Ce que dit Hartmut Rosa, un sociologue allemand penseur de l’accélération, c’est que les membres d’une société performante n’interagissent plus entre elles et eux. C’est la société de l’expert, du self-made man, de l’autoroute. À force de tout optimiser, d’aller vite, nous perdons ce qui constitue l’épaisseur de nos vies : les discussions, les surprises, les chemins de traverse. Pour nous, humain⋅es qui nous développons dans la collaboration, la performance est une philosophie de vie mortifère.

Dans un monde en polycrise, la leçon à retenir est simple : il va falloir donner le primat à la robustesse, car optimiser fragilise. Il ne s’agit plus d’avoir des objectifs de croissance, mais de construire des structures pérennes qui résistent aux turbulences. Il ne s’agit pas de s’adapter (c’est un objectif bien trop prétentieux dans un monde imprévisible), mais d’être adaptables.

Concrètement, comment nos organisations peuvent-elles, dès aujourd’hui, gagner en robustesse ?

En réalité, la robustesse est déjà partout : en matière d’innovation, par exemple, on a montré qu’une molécule abondante dans le bois (la lignine) permet de stocker l’électricité aussi efficacement que le lithium. Nous pouvons aussi remplacer presque tous nos plastiques issus du pétrole fossile par du plastique compostable fabriqué à base de champignons. Certes, la bioéconomie est moins performante que l’extraction minière ou pétrolière, mais, en retour, elle est plus robuste socialement et écologiquement, parce qu’elle dépend de ressources locales, peu polluantes et biodégradables.

Dans les organisations humaines, c’est la même chose. Des collectifs citoyens, des entreprises ou associations, ou encore certains territoires développent d’ores et déjà la robustesse. Par exemple, la petite commune de Saint-Martin‑d’Auxigny (Cher) a rendu à la rivière ses méandres pour que la zone humide qu’elle irrigue puisse servir de tampon en cas de crue. À Clermont-Ferrand, la librairie Les Volcans a résisté à la fermeture en choisissant le statut de SCOP [société coopérative et participative], qui peut survivre en dehors d’une rentabilité forcenée.

En matière d’organisation politique, la démocratie participative est peut-être plus lente à obtenir des résultats que le système représentatif, mais elle est plus robuste dans la durée, car les contre-pouvoirs jouent un rôle stabilisateur.

Sur le plan politique, la course à la performance se nécrose pour former un système ultracapitaliste et autoritaire, incarné à l’international par des personnes comme Donald Trump, Elon Musk, Vladimir Poutine ou Benyamin Nétanyahou. Et, à l’inverse des initiatives vertueuses qu’on vient de citer, les catastrophes que cette course engendre [guerres, génocides, destructions d’écosystèmes, etc.] font les gros titres des chaînes d’information en continu. On le sait bien : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse.

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