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09.07.2026 à 17:30

🍉Que va lire La Déferlante cet été ?

Saliha Mhadhbi
🧳 Nous y avons réuni les envies de lecture de nos journalistes, de nos autrices, de notre responsable de communication et de notre assistante d’édition. Le résultat est une sélection […]
Texte intégral (2306 mots)

🧳 Nous y avons réuni les envies de lecture de nos journalistes, de nos autrices, de notre responsable de communication et de notre assistante d’édition. Le résultat est une sélection éclectique et soignée, en prise avec les sujets que nous traitons toute l’année, mais également avec l’actualité.


⛏ Piochez‑y sans retenue. Si vous le pouvez, courez chez votre libraire – indépendant·e de préférence ! – et n’oubliez pas de nous écrire un mail, un message Instagram ou une carte postale pour nous dire ce que vous en avez pensé !


Très bonne(s) lecture(s),
Signé 🖊: toute l’équipe de La Déferlante

🧺
Notre sélection

🦋 Dans la lumière

Lucie Geffroy, cofondatrice et rédactrice en chef de La Déferlante

Début juin, pendant la canicule, j’ai repensé à un roman de Barbara Kingsolver intitulé Dans la lumière. Je l’avais repéré après avoir entendu Nabil Wakim, journaliste spécialiste du dérèglement climatique, en parler comme d’une référence pour lui. Le livre raconte l’histoire d’une femme, vivant dans les Appalaches, qui découvre une forêt qu’au premier regard elle croit en feu… avant de réaliser qu’elle est en réalité emplie de millions de papillons rouge et jaune. Que font ces insectes à cet endroit ? Toute la communauté s’interroge : signe divin ou anomalie climatique ? Ce roman propose une réflexion sur les conséquences du réchauffement de la planète et sur la manière de lutter collectivement contre les inégalités sociales qu’il provoque.

🌄Dans la lumière, de Barbara Kingsolver, traduction Martine Aubert, Rivages poche, 2014. 10,50 euros.

🕳 Souterrain

Rébecca Chaillon, autrice, dramaturge.
Elle a signé une carte blanche dans le numéro 7 de La Déferlante

S’il faut choisir parmi tous les bouquins que j’ai envie de lire, j’opterais pour Souterrain, de Valérie Bah. L’autrice est une artiste et cinéaste noire et féministe vivant à Montréal. Elle est engagée dans la défense des personnes queers et dans la recherche de stratégies de survie à la fin du monde en contexte urbain. Ce livre m’intéresse parce qu’il parle des étoiles et de notre rapport à l’univers. Entre l’infiniment gros, qui apparaît comme important, et le très petit, souvent considéré comme négligeable, elle propose de renverser les échelles de grandeur pour mieux comprendre le monde. Quand je me promène dans sa préface, j’ai l’impression qu’elle va me parler de villes, de marginalités et de la manière dont on survit dans ces espaces quand on est queer, noire et tout le tralala. Des sujets qui m’intéressent.

🪱Souterrain, de Valérie Bah, Les éditions du remue-ménage, 2026. 20 euros

🐺 Sourires de loup

Malwenn Cailliau, assistante d’édition

Cet été, je compte lire Sourires de loup de Zadie Smith, un roman qui explore les relations sociales dans le Royaume-Uni postcolonial. Le livre raconte l’histoire de deux familles sur trois générations : la famille Jones, britannico-jamaïcaine, et la famille Iqbal, bangladaise. À l’heure où le fascisme monte un peu partout dans le monde, il me semble important d’explorer les séquelles encore présentes de la colonisation européenne sur le reste du monde.

🗺 → Sourires de loup de Zadie Smith, trad. Claude Demanuelli, Folio, 2003. 12 euros.
🗺 → Sourires de loup de Zadie Smith, trad. Claude Demanuelli, Folio, 2003. 12 euros.

👩🏾‍🍼 Vous pouvez pas faire ça chez vous, nan ?

Tahnee, humoriste. Elle est l’autrice des vidéos qui illustrent le glossaire de La Déferlante

Pour mon premier été avec mon bébé, je préfère miser sur un livre que je connais déjà bien : le mien ! Vous pouvez pas faire ça chez vous, nan ? Un livre écrit pour tous les gens qui ne savent pas que le privé est politique et qui ont un jour pensé qu’ils n’avaient pas besoin de savoir que je suis lesbienne. L’avantage du mummy brain, c’est qu’on peut redécouvrir ses propres écrits ! En tout cas, vous devriez le lire aussi. Et le sortir fièrement pour faire suer les homophobes autour de vous à la plage.

👩🏽‍🤝‍👩🏾Vous ne pouvez pas faire ça chez vous, nan ? Une mise au point très fière par Tahnee, éditions La Meute, 2026. 11,50 euros.

🏖 Cahier de congés payés

Nora Bouazzouni, journaliste indépendante et membre du comité éditorial de La Déferlante

Mon premier désigne du lait coagulé, mon second vient après un, mon troisième a été obtenu pour toutes et tous grâce au Front populaire et mon tout va nous faire ricaner comme une otarie gauchiste sur notre serviette de plage, grâce à ses mots fléchés, rébus, quiz et autres jeux des sept différences. Réponse : c’est bien sûr le Cahier de congés payés signé du dessinateur Tienstiens !

👙 → Cahier de congés payés, Tientiens, édité par le collectif Bandes détournées. 14,50 euros

🌳 Derrière les arbres

Emmanuelle Josse, cofondatrice de La Déferlante, responsable de la maison d’édition

Je prévois de partir en vacances avec Derrière les arbres, un livre signé du journaliste Frédéric Pommier, dans lequel il revient sur les viols qu’il a subis enfant. Ce n’est pas vraiment une lecture légère, mais ces lectures-là, je les choisis généralement cinq minutes avant le début des vacances ! La question des violences subies par les enfants, celle des luttes enfantistes sont celles qui me happent le plus en ce moment. Je suis aussi intriguée par la réception médiatique des témoignages de violences sexuelles lorsque ce sont de jeunes garçons qui sont victimes : il me semble qu’elle est différente de celle des témoignages féminins, et j’ai envie de creuser ce sujet.

🪏Derrière les arbres, Frédéric Pommier, Flammarion, 2026. 21,50 euros.

🎓 Voir venir

Manel Ben Boubaker, professeure d’histoire-géographie, militante antiraciste et membre du comité éditorial de La Déferlante.

Pendant mes vacances, j’ai choisi de lire Voir venir, de Lucile Novat. C’est un roman qui raconte l’histoire de quatre élèves du lycée de la Légion d’honneur, un établissement d’élite pour jeunes filles installé en plein Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). En tant qu’enseignante, je suis curieuse de lire une autre autrice-enseignante écrire sur les rapports entre adolescent⋅es et adultes, mais aussi sur les dynamiques qui traversent les bandes de filles de cet âge. Enfin, ça m’intéresse de lire un livre sur l’enfermement des jeunes filles, qui plus est au cœur d’un quartier populaire.

🧑🏽‍🏫 → Voir venir, de Lucie Novat, Éditions du sous-sol, 2026. 20 euros.

25.06.2026 à 16:37

Canicule : lutter aux côtés des plus fragiles

La Déferlante
Le climat se détraque et les épisodes d’extrême chaleur se multiplient, provoquant des morts et venant accentuer les inégalités. D’un côté des enfants, confinés dans des salles de classe à […]
Texte intégral (2288 mots)

Le climat se détraque et les épisodes d’extrême chaleur se multiplient, provoquant des morts et venant accentuer les inégalités. D’un côté des enfants, confinés dans des salles de classe à 32 °C,

des mères de famille en télétravail ou en congé forcé dans des intérieurs suffocants, des jeunes de quartiers populaires bétonnés vivant dans des passoires thermiques, des ouvriers du bâtiment travaillant au soleil par plus de 35 °C, des personnes exilées à la rue.

De l’autre, des dirigeant·es politiques dans des bureaux climatisés qui nous rappellent de nous hydrater régulièrement. D’anciens ministres de l’Éducation nationale en campagne présidentielle qui fustigent la mauvaise isolation des écoles, des figures de l’extrême droite qui brandissent les rapports du Giec sur l’air de « on vous avait prévenu·es » après avoir répété maintes fois que leurs rapports étaient bien trop alarmistes.

Les climatologues alertent depuis trente ans sur l’accélération des épisodes météorologiques extrêmes. Malgré les feux de forêt qui ont dévasté l’Ouest étasunien en 2020 et 2021, malgré les inondations qui ont englouti le Pakistan en 2022, malgré la succession des canicules en Europe, nos dirigeant⋅es ont continué de regarder ailleurs. En France, dès 2023, un rapport officiel sur le bâti scolaire pointait pourtant la « mauvaise performance thermique » des établissements qui « n’offre pas des conditions favorables au bien-être de la communauté éducative et à l’apprentissage des élèves, d’autant plus que les périodes caniculaires sont en augmentation ». Mais rénover coûte cher et ce n’est pas une priorité pour nos dirigeant⋅es

Quelles sont nos possibilités d’action ? Dans l’immédiat, comme le proposent certaines militantes féministes, on peut interpeller nos élu⋅es. Ou bien faire la grève. Et puis d’ici quelques mois, en 2027, il s’agira, en campagne puis dans les urnes, de faire le choix d’un projet politique durable, respectueux des écosystèmes et conscient des inégalités que la crise climatique ne cesse de creuser.

En attendant, on vous propose, dans cette newsletter, une sélection d’articles, de livres, de podcasts pour comprendre les enjeux politiques de cette canicule. Des recommandations à lire à l’ombre… si vous en trouvez !

🗞
Revue de presse

Climat et violences de genre

Chaque augmentation de 1 °C de la température mondiale est associée à une hausse de 4,7 % des violences conjugales dans le monde. C’est ce que révélait une enquête publiée par les Nations unies en 2025, faisant écho à trente ans de travaux scientifiques. L’article précise tout de même que si les crises climatiques sont des amplificateurs de violences, elles n’en sont jamais la cause unique.

🌡 À lire dans Reporterre

Les banlieues brûlent

Cofondatrice de l’association Getth’up qui s’engage pour la justice sociale auprès des jeunes des quartiers populaires, Inès Seddiki revient sur les conditions de logement de nombreuses familles des quartiers populaires. Construits à la va-vite et jamais rénovés, ces ensembles, situés dans des quartiers sans végétation, sont particulièrement exposés aux aléas climatiques. Par temps de canicule, explique-t-elle, « nos jeunes étouffent physiquement et psychologiquement, parce qu’ils ne trouvent de répit nulle par

🔥 Un entretien à lire dans Le Monde

Service minimum

Présenté mercredi en conseil des ministres, le projet de loi de relance du logement, très attendu en cette période de chaleurs extrêmes, fait totalement l’impasse sur la question des « logements fournaises ». Pourtant, les climatologues prédisent des canicules à 50 °C dans plusieurs grandes villes dès 2050.

🥵 Une analyse à lire dans Mediapart

🎧
Un podcast

Survivre au chaos

Des écosystèmes épuisés, des humain⋅es en burn out : la suroptimisation de nos organisations voulue par le système capitaliste a plongé la planète dans une crise qui risque de durer plusieurs siècles. Biologiste et chercheur à l’Institut de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (ENS Lyon), Olivier Hamant déroule, dans ce podcast, la thèse qu’il développe depuis plusieurs années : nous ne pourrons survivre dans ce monde fluctuant si à tous les niveaux (organisation du travail, exploitation agricole, marchés financiers, etc.) nous ne réduisons pas les performances pour atteindre une forme de souplesse et d’adaptabilité, inspirée des organismes vivants, qu’il appelle « la robustesse ».

📚
Un essai

Pour une écologie pirate

« C’est parce que nous ne sommes pas libres que le monde brûle. Et le monde n’arrêtera de brûler que si nous nous libérons. » C’est avec cette punchline qui caractérise si bien son franc-parler que Fatima Ouassak, militante écoféministe et antiraciste, pose les enjeux de cet essai, paru en 2023 (La Découverte) : rappeler qu’une écologie digne de ce nom doit être pensée depuis les quartiers populaires, depuis les vécus racisés, pauvres et colonisés. À l’heure où (presque) toute la France étouffe, que les inégalités face à la canicule se font criantes, il semble utile de relire ce texte qui propose de penser une écologie décoloniale et populaire qui serait collective et qui garantirait « toutes les libertés, dont celle de circulation et d’installation pour tous sans distinction ».

📖 Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate. Et nous serons libres, La Découverte, 2023, 17 euros. Également disponible en format poche dans la collection Points féminismes, 7,90 euros.

💭
Une bande dessinée

Environnement toxique

Dans ce long roman graphique qui a cartonné outre-Atlantique (il a remporté deux Eisner Awards, les oscars de la BD) et en France (avec le prix BD Fnac et le prix Les Inrocks 2023), l’autrice canadienne Kate Beaton raconte comment, en 2005, pour solder son prêt étudiant, elle a quitté sa région natale direction l’Alberta et l’industrie très masculine des sables bitumineux, qui fournissent du pétrole. Un récit intime poignant où la jeune femme, isolée, est victime des violences sexistes et sexuelles de ses collègues. Elle y raconte aussi la brutalité d’un milieu professionnel qui détruit ses travailleurs et travailleuses, bousille l’environnement et usurpe les terres des peuples autochtones des Premières Nations d’Alberta.

🏭 Environnement toxique, de Kate Beaton, trad. Alice Marchand, Casterman 2023. 29,95 euros.

📖
Un roman

Le temps d’après

Après Dans la forêt, qui relatait l’expérience de survie de deux sœurs dans un monde postapocalyptique, Le Temps d’après s’intéresse à la reconstruction, quinze ans après l’effondrement. Eva, Nell et leur fils Burl vivent de chasse et de cueillette dans un écrin de nature sauvage. Mais alors qu’une longue période de canicule et de sécheresse menace leur subsistance, Burl, avide de contacts et de rencontres, part à la recherche d’autres collectifs humains. Dans ce roman, l’écrivaine étasunienne Jean Hegland, elle-même victime des grands incendies de forêt de 2020, en Californie, poursuit sa réflexion sur les ravages humains infligés à la planète. En complément de cet ouvrage, on peut (re)lire son portrait, publié dans La Déferlante en 2022.

🌳 Le temps d’après de Jean Hegland, traduit par Josette Chichesportiche, Gallmeister poche, 2026. 11,90 euros.

💡
Glossaire

Alors que l’actualité montre à quel point la guerre culturelle qui fait rage est aussi une bataille sémantique, il nous a paru important que La Déferlante propose à ses lecteur·ices des définitions de concepts clés pour appréhender l’époque dans une perspective féministe intersectionnelle. Antispécisme, écofascisme, ou encore écoféminisme : toutes les définitions sont en accès libre sur notre site internet, alimenté au fil des numéros pour faciliter la compréhension des concepts mobilisés dans chaque dossier.

☝🏼 Consulter notre glossaire

17.06.2026 à 13:09

Affaire Lyhanna : il faut questionner la figure médiatique du monstre

Sarah Boucault
Rétablissement de la peine de mort, castration chimique, peines à perpétuité. Ces derniers jours, la droite et l’extrême droite ont poussé très loin la surenchère sécuritaire autour du meurtre de […]
Texte intégral (1490 mots)

Rétablissement de la peine de mort, castration chimique, peines à perpétuité. Ces derniers jours, la droite et l’extrême droite ont poussé très loin la surenchère sécuritaire autour du meurtre de Lyhanna, 11 ans, et des violences sexuelles pédocriminelles que Jérôme Barella est soupçonné de lui avoir infligées. Alors que l’enquête est toujours en cours, plus d’un millier de femmes manifestaient à nouveau, lundi 15 juin, devant les tribunaux partout en France pour réclamer le vote d’une loi intégrale

sur le modèle espagnol.

Pourtant, dans les rangs féministes, certaines voix s’élèvent pour interroger l’efficacité d’un nouveau dispositif législatif, aussi ambitieux soit-il contre les violences sexuelles, s’il n’est pas accompagné de mesures de prévention à l’égard des agresseur·euses. Sarah Boucault, journaliste et autrice d’un livre enquête intitulé De l’autre côté de l’inceste. À la rencontre des enfants agresseurs est l’une d’entre elles. Dans cet ouvrage paru début 2026 à La Déferlante Éditions, elle s’intéresse aux lacunes de la prise en charge des enfants auteurs d’inceste.

Dans notre newsletter, elle appelle cette fois à interroger la figure médiatique du monstre et à repenser de manière radicale la violence qui nous traverse en tant qu’individus et en tant que société.

« Quelque chose m’étonne depuis que mon livre sur les enfants incesteurs est sorti. Quasiment personne ne me parle de la page 103. Les rares lecteur⋅ices qui osent le faire attendent de se retrouver seul⋅es avec moi. Leur embarras transpire, elles et ils chuchotent, me confient combien ce passage est un choc, mais aussi à quel point il fait du bien.

Sur cette page de mon livre, je raconte une agression sexuelle que j’ai commise.
J’ai agressé quelqu’un sexuellement et je le raconte à la page 103 de mon livre.

Je suppose que, dans la tête des gens, évoquer cette agression reviendrait à poser sur mon front une étiquette : « monstre ». À me déclarer infréquentable. Ce serait gênant, puisque, comme je le raconte également dans le livre, je suis victime d’inceste, et je suis féministe. Cherchez l’erreur.

Je pense qu’il n’y a pas d’erreur. Je peux être agresseuse, victime, les deux à la fois. Mais également témoin d’agressions. Pourtant, cette position assez banale est impossible à penser dans un monde où dominent les récits binaires dans lesquels être une victime exclut nécessairement qu’on puisse agresser. Et inversement.

Je sais aussi que cette position de victime recouvre de multiples réalités et de ressentis. Pour ma part, je suis fatiguée. Fatiguée d’entendre les encouragements à « libérer la parole », à se déclarer, à témoigner, à décrire les faits. Comme si agglomérer nos histoires allait empêcher les agresseur⋅euses d’agresser et réveiller celles et ceux qui estiment que ces violences n’existent pas. Bien sûr cette parole est nécessaire. Mais c’est aux psychologues, aux psychiatres, aux policier·es, aux gendarmes et aux professionnel·les de la justice de l’accueillir. D’écouter, de croire, de soigner, de nous aider à remettre le monde à l’endroit, de donner des clés pour apprendre à faire non pas « comme avant » mais « comme après ».

Moi, je suis du bon côté 

D’un point de vue politique, les témoignages de victimes m’accablent. Je sens mon dos se courber sous leur poids cumulé, mon horizon se réduire, mon esprit d’analyse se ratatiner. J’ai le sentiment que la masse de ces histoires mutile ma réflexion, limite mon champ d’action. À l’inverse, m’intéresser aux raisons pour lesquelles nous protégeons collectivement les agresseur⋅euses sexuel⋅les me stimule en tant que féministe et me donne de l’espoir.

Généralement, lorsque nous avons connaissance qu’une personne a commis des violences, deux attitudes socialement acceptables s’offrent à nous : 1/ le déni, 2/ la stigmatisation.

Le déni est souvent le choix par défaut, mais quand les faits débordent du cercle intime, qu’ils sont publiquement révélés, alors il est confortable d’en appeler à la caricature. C’est ce qui s’est passé lors du procès de Dominique Pelicot et des 51 violeurs de Mazan, fin 2024. C’est ce qui se passe à nouveau depuis quelques jours au sujet de Jérôme Barella, le violeur et assassin présumé de Lyhanna, 11 ans, dont le corps a été retrouvé le 5 juin dernier, près du village de Puycasquier, dans le Gers.

Brandir la figure du monstre et réclamer toujours plus de sanctions a pour effet pernicieux de neutraliser nos réactions vis-à-vis des violences sexuelles. Comme l’explique très bien Camille Kouchner, cela « empêche les enfants de parler. Parce que c’est terrorisant, que ça [leur] fait porter […] une responsabilité qu’ils ne devraient pas porter ».


« Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes. C’est instaurer un dialogue pour assainir les liens » 


Affirmer que les pédocriminel·les appartiennent à une catégorie différente d’humain⋅es, qu’ils et elles sont irrécupérables, nous sert aussi à dire : Moi, je suis du bon côté. Il ne faut aucun courage pour demander le rétablissement de la peine de mort mais il en faut énormément pour reconnaître sa propre violence ou pour demander à son voisin, à son père, à sa meilleure amie, s’ils ou elles ont déjà agressé.

En matière d’inceste, l’anthropologue Dorothée Dussy (Le Berceau des dominations. Anthropologie de l’inceste, 2013) le martèle : « Le […] silence sur l’inceste [est] plus [fort] que l’amour et la protection de ses propres enfants. » Cette inertie ne se retrouve pas seulement au sein des familles : elle imprègne toute la société. Prendre la parole pour recadrer un adulte qui maltraite un enfant (ou un autre adulte) ne fait pas partie de nos aptitudes culturelles. Je ressens le poids de cette résistance jusqu’au plus profond de moi-même, aussi fort que la gravité me cloue au sol. J’ai plus de facilité à me montrer loyale vis-à-vis des adultes, qu’à prendre le parti des enfants à qui on inflige des violences. Nous formons une sorte de club d’adultes, sur le modèle des boys’ club. La solidarité des dominant·es.

Déjà contaminé⋅es

Victimes et agresseur⋅euses sont les deux faces d’une même pièce et doivent être pareillement pris en compte. Nous nous enivrons au récit des victimes pour oublier que les agresseur⋅euses sont des êtres humains. Ils et elles mangent, dorment, vont au cinéma, se promènent dans des parcs, passent du temps avec des ami⋅es au café. Ils et elles existent, sont souvent bien plus proches de nous qu’on l’imagine. Souvent même très proches.

Tant qu’on ne reconnaîtra pas la place ordinaire qu’ils et elles occupent dans la société, il n’y a aucune chance qu’ils et elles se responsabilisent et cessent de transmettre cette violence. Ouvrir la porte à l’humanité d’un⋅e agresseur⋅euse, ce n’est pas justifier ses actes ni se trahir soi-même. Encore moins risquer d’être contaminé·e puisque nous le sommes déjà. Au contraire, c’est instaurer un dialogue pour assainir les liens. C’est se demander : Qu’est-ce qui nous arrive ? Nous sommes responsables de la société que nous construisons, des imaginaires et des habitudes qu’elle véhicule. Nous avons donc le pouvoir de la transformer.

Alors, même si la réponse nous terrifie, au lieu de seulement demander à nos proches : Es-tu victime ?, pourquoi ne pas leur demander aussi : As-tu agressé ?  »

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