05.10.2026 à 16:42
Accompagner la sexualité des personnes vulnérables : un défi majeur
Émilie Saugrain est conseillère en santé sexuelle, praticienne en sexologie. Auparavant éducatrice spécialisée pendant 15 ans, elle est intervenue auprès de personnes en situation de handicap, mais aussi en addictologie (en CAARUD, en CSAPA) et en centre d’hébergement qui accompagne aussi des personnes usagères de drogues. En 2021, elle ouvre son cabinet en tant que praticienne en sexologie. En parallèle, elle anime également des ateliers sur la vie affective et.. Read More
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Texte intégral (3551 mots)
Émilie Saugrain est conseillère en santé sexuelle, praticienne en sexologie. Auparavant éducatrice spécialisée pendant 15 ans, elle est intervenue auprès de personnes en situation de handicap, mais aussi en addictologie (en CAARUD, en CSAPA) et en centre d’hébergement qui accompagne aussi des personnes usagères de drogues. En 2021, elle ouvre son cabinet en tant que praticienne en sexologie. En parallèle, elle anime également des ateliers sur la vie affective et sexuelle auprès de personnes en situation de handicap, majoritairement en institution. Elle nous raconte ici comment nous sommes tous emprunts de nos représentations et l’importance de se déconstruire pour arrêter de penser à la place des premie.res concerné.es.
• Par MaD
Mouais : Qu’est-ce qui a fait que tu es partie de l’éducation spécialisée pour t’orienter vers un accompagnement plus spécifique comme la sexologie ?
Émilie Saugrain : Je travaillais avec des personnes en situation de handicap, avec un handicap TSA (Trouble du Spectre de l’Autisme), dans une classe spécialisée avec des ados et jeunes adultes entre 12 et 20 ans. À un moment donné, ce n’est pas moi qui me suis posé la question, c’est eux qui m’ont posé des questions auxquelles je n’avais pas de réponse. C’est parti de la demande des jeunes. Pour la petite anecdote, j’étais en atelier en train d’enfiler des perles avec un jeune qui est allé aux toilettes. Il est revenu et a littéralement posé son sexe en érection sur la table. Il n’avait pas accès au langage, et j’ai senti dans ses yeux un « qu’est-ce qui se passe ? ». Il avait 14 ans, je l’ai renvoyé trois fois aux toilettes. Mes collègues m’ont dit : « Comment ça, tu l’as renvoyé aux toilettes alors qu’il a une érection ? » Là, je me suis rendue compte à quel point on avait zéro connaissance. On travaillait avec des adolescentes qui avaient leurs règles, il n’y avait pas d’ateliers qui accompagnaient les jeunes femmes avec leurs règles. On le faisait au quotidien, mais sans préparation ni explications. On les accompagnait à la mise en place de serviettes hygiéniques où on essayait d’intervenir le moins possible pour préserver leur intimité, mais au niveau de l’accès à l’information, il n’y avait rien. J’ai demandé une formation « sexo et handicap », puis un DU (Diplôme universitaire) en santé sexuelle parce que je me suis aperçue que ça touchait tous les résidents et qu’on avait tous besoin d’une formation. J’ai aussi animé des groupes de parole en addictologie avec des femmes usagères de drogues et travailleuses du sexe : des ateliers sur la sexualité, la prévention des grossesses non désirées, le cycle, le consentement. Jusqu’à présent, les ateliers proposés étaient très médicaux et axés sur la prévention des risques. L’idée, c’était de rajouter une part de sexualité comme du bien-être, quelque chose de bon pour la santé, aborder la connaissance du corps, le clitoris, les troubles de l’érection liés aux produits et leur impact sur la virilité. C’est tout ça qui m’a motivée à ouvrir mon cabinet.
Mouais : Tu as senti qu’il y avait un manque de connaissances et de prise en compte des personnes en tant que telles, avant d’être des personnes en situation de précarité ou accompagnées en institution ? Il y avait un problème d’accès aux droits ?
Émilie Saugrain : Oui, c’est un problème systémique. De manière générale, que l’on soit en institution ou dans la population générale, la sexualité est un sujet tabou. Pour les personnes qui passent par nos institutions, ce n’est pas vu comme une priorité. Il y a toute une question d’infantilisation qui fait que, pour les personnes en situation de handicap, on a tendance à les désexualiser. Mais c’est pareil pour les personnes sans domicile fixe : on part du principe que la priorité c’est le travail, le logement, manger, alors que la pulsion de vie liée au fait d’être en couple ou d’exprimer de l’amour est une énergie positive qui peut les booster. On a tendance à séparer ces notions, alors que ça nous aide. Le caractère tabou de base dans la société générale a un impact encore plus fort dans les structures.
Mouais : Quel regard tu portes sur l’accompagnement éducatif des personnes sur ces questions de la vie affective et sexuelle ? Où en est-on aujourd’hui ?
Émilie Saugrain : Les choses évoluent. Ce serait dur de dire que ça n’évolue pas. Si on prend cinq minutes pour écouter les personnes en situation de handicap, souvent elles ont les réponses, les solutions, les demandes. En ouvrant des espaces de parole et des ateliers, je m’aperçois qu’ils savent déjà où sont les limites, quels sont les blocages. Mais il y a encore des réticences parfois individuelles de la part des professionnels. Par des peurs, par le caractère tabou, par la peur de tout mélanger ou de dépasser le cadre. Souvent, ils me demandent : « C’est quoi la loi ? » Ils ont peur de dépasser les limites intimes avec une personne et d’être hors cadre. Le manque de formation les bloque, donc ils préfèrent ne rien faire plutôt que de dépasser certaines limites.
Mouais : Est-ce que toi-même tu as évolué dans tes représentations de la sexualité et de l’accompagnement ?
Émilie Saugrain : Oui, clairement. Au départ, ce qui me faisait peur en tant qu’éducatrice spécialisée, c’était la question de la loi : jusqu’où je peux aller dans l’accompagnement pour proposer une information adaptée, être à l’écoute sans aller trop vite ou projeter ma propre expérience. Il y a tout un travail à faire sur nos représentations sociales en tant que professionnels, pour déconstruire et accueillir la parole de la personne sans projeter. J’ai déconstruit cette idée de « on sait mieux qu’eux ce qui est bon pour eux ».
Mouais : J’ai l’impression que quand on parle d’accompagnement, on a tendance à considérer que c’est une prise en charge unilatérale d’un.e professionnel.le vers un.e usager.e, comme si c’était le professionnel sachant qui allait former et soutenir la personne. Est-ce que ça a bougé ? Y a-t-il de nouvelles formes d’accompagnement actuellement ?
Émilie Saugrain : Les choses avancent avec les formations sur l’autodétermination. Les lois de 2002 et 2005 sont de plus en plus maîtrisées et ont fait bouger les choses sur l’inclusivité des lieux, la désinstitutionnalisation, et le droit à une vie sexuelle épanouissante au même titre que tout le monde. Moi, j’essaie de co-construire, de donner de la valeur à la parole de la personne qu’on accompagne. Je viens compléter. Quand ils ont des questions, je partage de l’information, mais c’est de la co-construction. Moi aussi j’ai du apprendre sur la sexualité, sur le corps, comment il fonctionne, les fonctions sexuelles, ce qui existe, quels sex-toys sont adaptés…
Mouais : Dans tes ateliers, à qui tu t’adresses en priorité, aux professionnel.les ou aux usager.es ?
Émilie Saugrain : Je bosse pour les personnes que j’accompagne. Je ne travaille pas pour mes collègues ou pour la structure, je suis un outil. Je leur dis : « Utilisez-moi comme un outil, posez-moi des questions. » Lors des premiers ateliers, on co-construit le programme en notant ce qu’ils savent déjà, les limites de la structure, les blocages, et on cherche ensemble comment atteindre une vie sexuelle épanouissante.
J’aime bien travailler avec un référent dans la structure pour faire le lien. Une fois que je suis partie, le plus dur reste la mise en place. Quand des résidents ont fait plusieurs années d’ateliers, ils acquièrent une masse de connaissances incroyable, parfois plus que les salariés. L’idée serait de valoriser leurs connaissances pour qu’ils puissent eux-mêmes accompagner ou former les salariés. Mais c’est pour ça que j’aime aussi travailler avec les équipes salariées, car ce sont elles qui vont être aidantes au quotidien pour la mise en place (par exemple sur les limites, l’aide matérielle, etc.). Certain.es professionnel.les sont à l’aise avec ça, d’autres non.
Concernant la validation des compétences des résidents, je me suis rapprochée d’une accompagnatrice pair en santé sexuelle pour travailler sur mon validisme et me déconstruire. C’est elle qui m’a poussée à me questionner. C’est ok que les résidents aient une formation et qu’ils forment les salariés, mais à un moment donné, il faut arrêter de les utiliser comme bénévoles. Et j’ai quand même envie de rendre à César ce qui appartient à César : cette question-là m’a été posée parce que on me l’a mise devant le nez, mais c’est pas moi toute seule, et c’est une personne en situation de handicap qui me l’a fait émerger. Ce n’est pas venu de moi. D’où l’importance de toujours questionner sa pratique et son validisme.
Le validisme et le rapport de domination dans l’accompagnement
Mouais : Peux-tu développer le concept de validisme et comment il s’exprime dans notre société ?
Emilie Saugrain : C’est un système d’oppression et de discrimination envers les personnes en situation de handicap. On part du principe que les personnes valides sont la norme, et on regarde tout à travers ce prisme. Nos regards et nos décisions sont influencés par le fait d’être valides. On impose un système, une manière de faire, des bâtiments ou un accompagnement qui ne sont pensés que par et pour la personne valide. À aucun moment on ne prend véritablement en compte la personne en situation de handicap. Il y a un réel système de domination envers celles et ceux qu’on estime « non valides », sans considération pour leurs besoins réels.
Mouais : Justement, ton travail consiste à réajuster ce curseur pour sortir d’un rapport de domination et faire avec les premières personnes concernées ?
Emilie Saugrain : Exactement. Mon premier travail a été de me questionner moi-même et de réaliser que je faisais preuve de validisme. Il a fallu admettre : « Oui, en tant que personne valide, je fais du validisme ». À partir de là, l’enjeu est de se remettre en question à chaque atelier ou formation qu’on anime, d’interroger son regard sur ses pratiques et ses représentations passées.
Par exemple, quand je travaillais avec des adolescentes qui avaient leurs règles, qui exprimaient des douleurs et ne voulaient pas aller à la piscine, il m’est arrivé d’être franchement relou. Je ne me positionnais pas correctement, alors même que je sais ce que c’est d’avoir ses règles ou le syndrome prémenstruel (SPM). À aucun moment je ne me posais la question du SPM pour les personnes que j’accompagnais. C’était problématique : mon regard était biaisé et sous-estimait leur vécu. Quand je m’en suis rendue compte, ça m’a vraiment mis à mal mais c’était nécessaire.
Mouais : Mais cela demande une vraie compétence de prendre du recul sur sa propre pratique, de se remettre en question et de sortir d’une forme de « toute-puissance » qu’on peut avoir en tant que personne valide sur des personnes plus vulnérables…
Emilie Saugrain : Très vite, j’ai aussi questionné le pouvoir qu’on a en tant qu’éducatrice spécialisée. On détient un pouvoir de domination de base si on ne questionne pas notre rapport à l’accompagnement. On a beau mettre tout ce qu’on veut en place, le rapport reste déséquilibré. C’est encore déséquilibré aujourd’hui, et il y a encore des discriminations dans les structures.
Ce qui m’a aidée, c’est de me rapprocher de collectifs comme Les Dévalideuses, qui font un super travail de déconstruction. Pour comprendre le validisme, il faut lire ce qui est écrit par des personnes concernées et qui luttent. Se confronter aux écrits des personnes accompagnées par des travailleurs sociaux — je parle des travailleurs sociaux car c’est mon métier —, ça a été un vrai coup de poing dans la figure et un électrochoc. C’est grâce à leurs voix, leurs écrits, leurs mots parfois très durs, que j’ai pu repenser toute ma pratique.
La vie affective et sexuelle à l’adolescence
Mouais : Quand on parle des adolescents, j’ai l’impression que la notion de « vie affective et santé sexuelle » fait peur, d’autant plus avec des jeunes en situation de handicap.
Intervenante : C’est fou, parce qu’il y a une méconnaissance globale de la puberté. Mettre de côté la question de la sexualité à l’adolescence est une blague internationale ! Les caractères sexuels primaires et secondaires se développent à ce moment-là. On peut faire ce qu’on veut, pleurer dans un coin ou être en PLS, physiologiquement, il se passe un truc sexuel.
Parfois, je me dis que mettre en avant « la vie affective » plutôt que « la sexualité », c’est une manière de passer de la pommade aux gens pour leur dire : « Ne vous inquiétez pas, on ne va parler que d’affectif ! ». Mais la sexualité ce n’est pas sale, c’est sain ! C’est un travail de représentation. Les règles, l’érection à 14 ans, l’éjaculation… Ce sont des fonctions sexuelles et physiologiques. Le nier est problématique. Pour les personnes en situation de handicap, c’est précisément parce qu’il y a cet aspect physiologique qu’on doit se poser la question. Si un jeune a une érection et ne comprend pas ce qu’est ce liquide blanc, c’est ce besoin de comprendre qui doit nous pousser à lui répondre.
Mouais : En évitant d’en parler, on entretient finalement un tabou ?
Emilie Saugrain : Oui, mettre la sexualité au dernier plan, c’est valider l’idée que ce n’est « pas bien », et continuer de perpétuer ce discours. Si on ne leur donne pas d’informations, on les met en danger. On s’offusque qu’un jeune de 15 ans se masturbe devant tout le monde, mais si personne ne lui a expliqué à 5 ans qu’il y a des espaces privés pour cela, comment peut-il le savoir ?
Les ateliers de vie affective et sexuelle pour les plus jeunes, c’est de la protection. C’est leur réapprendre qu’ils sont des êtres humains à part entière. Car il y a aussi un système de domination des adultes sur les enfants. Leur cacher des informations adaptées à leur âge sous prétexte d’utiliser des métaphores comme « la coccinelle » ou « la fleur » au lieu des vrais mots du corps, c’est dangereux. C’est précisément parce qu’on ne leur donne pas l’information que certains adultes vulnérabilisent ou agressent ces enfants. L’information les protège. On doit leur expliquer que leur corps leur appartient, qu’il y a des parties intimes, qu’on ne se met pas nu n’importe où, et que si un adulte leur demande de garder un secret, c’est grave et il faut en parler.
Mouais : Si on élude ces questions pendant l’enfance et l’adolescence, on forme des adultes vulnérables ou qui peuvent adopter des comportements problématiques par manque de repères…
Emilie Saugrain : Exactement. On va parfois s’offusquer en tant que professionnels et parler d’« hypersexualité ». Mais il faut arrêter avec ce terme ! On me dit parfois : « Oui mais avec telle pathologie, ils ont plus de libido, moins de limites ». Mais est-ce qu’on a pris 5 minutes pour savoir si on leur a transmis l’information avant de les condamner ? La sexualité n’est pas innée, elle s’apprend. La procréation est biologique, mais les codes sociaux s’apprennent. Si on ne leur partage pas ces codes, comment peuvent-ils les deviner?
Le rôle des parents et le cadre légal
Mouais : Quel rôle jouent les parents dans tout cela ? Notamment pour les personnes adultes en situation de handicap ou vivant en institution, où les parents restent parfois très interventionnistes sur la question de l’intime ?
Emilie Saugrain : Les parents ont un rôle à jouer pour tous les enfants, mais ils sont eux-mêmes issus de cette culture du tabou autour de la sexualité. Ce qui est difficile pour un parent, c’est d’adapter l’information à la tranche d’âge sans projeter ses propres angoisses.
Sur le plan du droit, les parents n’ont pas « plus de droits » sur la vie intime d’un.e majeur.e protégé.e. La loi protège avant tout la personne accompagnée. Même sous tutelle, la loi (notamment les évolutions depuis les lois de 2002, 2005 et 2019) stipule qu’un parent ne peut pas s’opposer au mariage ou à la vie amoureuse de son enfant majeur en situation de handicap. Le consentement de la personne est primordiale. Après, entre la loi et le terrain, il y a parfois un écart et des dérives discriminatoires où l’on vient de manière très intrusive « vérifier » la validité d’une relation amoureuse.
Mouais : Pour les professionnels ou les parents qui manquent de repères, quels outils ou ressources préconises-tu ?
Emilie Saugrain : Il ne faut pas hésiter à s’appuyer sur des supports existants. Aujourd’hui, il y a de plus en plus de livres, de bandes dessinées et de guides formidables. Par exemple, les ressources du collectif Les Dévalideuses, le travail d’Orgasme Et Moi (notamment leur livre sur l’éducation à la santé sexuelle), ou encore le livre Le petit livre illustré de mon intimité.
Pour un.e professionnel.le, la première étape avant de monter un atelier, c’est de se former et d’interroger ses propres représentations. Il ne faut pas aller trop vite ou tout projeter. Et surtout, en institution, il faut vérifier si la vie affective et sexuelle est inscrite dans le projet d’établissement. Dès que c’est écrit noir sur blanc dans ce document, ça devient une mission officielle. Cela protège le professionnel, donne un cadre légal vis-à-vis des familles, et ouvre un véritable boulevard pour agir sereinement.
Ressources :
PODCAST : Le cœur sur la table, c’est quoi l’amour maitresse ? Par Lolita Rivé, journaliste et enseignante
PICTOGRAMMES ET PHOTO LANGAGE : https://www.zanzu.be/fr/sujets/corps/types-de-corps?languages=fr-fr&translation=1 https://www.sclera.be/fr/picto/cat_overview
OUVRAGES : Le petit illustré de mon intimité
Corps, amour et liberté : Les 120 questions que vos enfants vont vous poser, Charline Vermont, edition Albin Michel
SITES : https://lesdevalideuses.org/
https://www.sexpair.fr/qui-suis-je
https://www.emiliesaugrain-sexotherapie.com/
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29.09.2026 à 20:23
Géographie des amours queers en ruralité
Journaliste indépendante basée dans les Pyrénées, Élodie Potente est entre autres l’autrice du podcast « Champs queers », et s’apprête à publier « Fierté des champs », qui narre le récit des vies LGBTQIA+ dans les zones rurales, à l’intersection de toutes les invisibilisations. Entretien à propos de ces récits et ces vies silenciées. Par Mačko Dràgàn Mačko Dràgàn : Qu’est-ce qui, initialement, t’a fait t’intéresser à ce champ de recherche, à.. Read More
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Texte intégral (3255 mots)
Journaliste indépendante basée dans les Pyrénées, Élodie Potente est entre autres l’autrice du podcast « Champs queers », et s’apprête à publier « Fierté des champs », qui narre le récit des vies LGBTQIA+ dans les zones rurales, à l’intersection de toutes les invisibilisations. Entretien à propos de ces récits et ces vies silenciées. Par Mačko Dràgàn
Mačko Dràgàn : Qu’est-ce qui, initialement, t’a fait t’intéresser à ce champ de recherche, à croiser thématiques LGBT+ et ruralité ?
E.P. : En 2018, je suis partie vivre dans la Drôme, dans la vallée de la Drôme précisément, un territoire très rural. Et là, en tant que journaliste et personne LGBT, j’ai eu l’impression d’un peu me « re-placardiser ». A Crest, Hervé Mariton, maire pendant 30 ans, et également député, avait lutté contre le mariage pour tous. A ce moment-là, il y avait une Pride, en 2013, dans cette ville, suivie d’une deuxième, en 2022, neuf ans plus tard. J’ai alors pris mon micro pour enregistrer. Avec l’idée, notamment, de raconter ce qui avait changé pendant ces presque dix ans, -et ce qui n’avait pas changé. Mais je me suis également rendu compte que la Drôme, un endroit plutôt progressiste, représentait un contexte particulier. Mais partout dans le pays, plein d’autres personnes vivent des choses similaires, dans d’autres territoires parfois plus difficiles. Il m’est venue l’idée de faire une série documentaire, « Champs Queer ». Dans ce cadre, j’ai aussi fait des ateliers, des séances d’écoute, et je me suis rendu compte qu’il y avait vraiment beaucoup de choses à dire, et que j’ouvrais un sujet encore pas du tout ouvert à l’époque, alors même que j’étais confrontée à tout un tas d’initiatives, de Prides, de collectifs. J’ai donc eu envie d’aller plus loin, d’où le livre. Car il y avait déjà des thèses ou des recherches de sociologie sur le sujet, mais rien de grand public. J’ai donc voulu écrire pour raconter mon terrain, mais aussi me raconter moi, et documenter tout ça, dire vraiment ce que c’est d’être queer en ruralité.
M.D. : A ce propos, tu écris que grandir en tant que queer dans ce contexte, c’est « Grandir sans récits » : « Je ne me souviens pas m’être imaginée aimer une fille en grandissant. Ma construction s’est faite dans un monde cisgenre et hétéro-normé, dans une décennie et un territoire où les représentations queers ne pouvaient pas me parvenir ». Peux-tu m’en dire plus ?
E.P. : On grandit au milieu de plein de schémas de vie. Moi, je suis quelqu’un qui a grandi dans une certaine ruralité, puis qui s’est installée dans une ruralité différente de celle que j’ai connue adolescente. Et, bien qu’il y ait eu dans ma famille la cousine de ma mère, une femme trans dans le Tarn des années 1980, je n’avais pas du tout accès à ces représentations. Ça ne m’est jamais venu à l’esprit que c’était possible d’être lesbienne, et de rencontrer des gens qui seraient comme moi. J’avais l’impression d’être seule. Qu’il n’y avait pas d’endroit, pas de sociabilité qui n’était pas hétéro.
Puis j’ai beaucoup traîné dans des milieux musicaux, mais même là, je n’arrivais pas à voir vraiment d’autres schémas que l’hétérosexualité. Et en fait, il y a plusieurs raisons pour cela. D’une part, il y a le fait que globalement, dans notre culture, cette culture est sous-représentée, mais d’autre part, en réalité, il y a beaucoup de gens qui sont queers, mais qui n’ont pas osé le dire pendant très longtemps. J’ai recueilli plein de récits, des récits très difficiles à voir, de gens qui vivent au village avec parfois leurs compagnes, leurs compagnons, et qui sont lesbiennes, bi… et qui n’ont juste jamais rien dit. Et c’est très dur de retrouver ces récits, parce qu’ils n’ont jamais été enregistrés ou transmis. La représentation est invisible.
À ceci s’ajoute l’invisibilité des ruralités, qui est pour moi un sujet très important. Et on a une double invisibilité qui s’intersectionne. On ne parle pas très souvent, je ne sais pas, du fin fond du Tarn dans les médias. On ne parle pas très souvent de ce qui se passe, de positif ou de négatif dans les ruralités. Et nous, dans ces endroits, nous, LGBT+, nous n’avons pas d’histoire non plus. Donc il faut aller la chercher. Et c’est ça qui est dur.
M.D : C’est ce que tu écris quelque part dans ton livre : « Nous avons appris à détester être des ploucs tout comme nous avons appris à détester être trans, pédé, gouine, bi, queer ».
E.P : Oui, ce désamour m’a beaucoup questionné. Je me suis rendu compte qu’on m’a appris à détester de là où je viens, à ne pas dire de là où je viens. À ne pas dire que c’est un lieu dit, qu’il n’y avait pas d’adresse il y a encore 10 ans, et dire à la place qu’on vient de la métropole la plus proche. J’avais fait un exercice dans un festival, où le premier exercice, pour briser la glace, était de dire le village d’où on venait, de se placer sur une carte imaginaire. Parce que je trouve ça très important de nommer d’où on vient. Et à côté de ça, quand tu as grandi dans les années 1990, cela veut dire évoluer dans une atmosphère où ça n’est pas très cool d’être lesbienne. On nous apprend à détester les deux versions de nous, à détester son territoire tout en se détestant soi-même ; tout en écoutant des gens nous dire que cela n’est pas possible de vivre là où on l’on vit en tant que personne LGBT.
Moi j’habite dans un territoire du Nord-Est-Pyrénées, un territoire très pauvre, très peu médiatisé. Très précaire également, avec 50% de votes RN d’accord, mais en même temps, un territoire très beau de solidarité, qui a plein d’autres aspects qu’on ne veut pas voir, parce qu’on veut que les gens rentrent dans des cases…
MD : Ce que tu dis de nombreuses fois, c’est que pour toi « les ruralités sont à l’avant-garde d’autres façons de vivre », avec des réseaux d’entraide qui sont liés notamment et justement à la défection des services publics, et liées à la spécificité de ces territoires. Tu dis : « Les territoires ruraux, si pluriels soient-ils, sont au cœur des enjeux écologiques, antiracistes, féministes, agricoles, sanitaires. Et au cœur des enjeux queers ». Peux-tu développer ?
E.P. : Pour moi, et c’est une chose que je dis souvent en table ronde, si la révolution ne passe pas la ruralité, je ne sais pas où elle va se passer. Dans le sens où les luttes y sont omniprésentes. L’ADN des campagnes, c’est un ADN de luttes, de solidarités multiples. Chez moi, tous les 1ers mai, tout le monde est à fond, il y a eu tous ces blocages agricoles…. Et sans ces luttes, les gens n’auraient pas survécu en restant ici, ou en vivant ici, dans des endroits souvent abandonnés par l’État. Il y a l’aspect crucial ici de la préservation des paysages : par exemple, si les gens ne veulent pas qu’il y ait un Lidl à la sortie du village, et bien il n’y aura pas de Lidl en fait (rires). Ça ne sert à rien d’opposer l’urbain au rural, mais 70% des contre-attaques contre les projets anti-écolos de ces dernières années ont été menées en ruralité, avec de fortes mobilisations, et notamment, dans ces mouvements, de nombreuses personnes queers. Sans compter toutes les histoires passées sous les radars, non archivées….
MD : À un moment, à propos de la question de la réappropriation de nos territoires, tu cites l’initiative Queering the map, initiée sur le territoire de la nation Kanien’kehá:ka, au Canada. « Chaque point apposé sur ce planisphère interactif est une mémoire queer, un amour, un moment vécu. Un repère. Une preuve d’existence ». C’est une façon d’intégrer l’intime queer à la géographie, à la mémoire collective ?
E.P. : C’est une superbe initiative lancée par les Premières Nations au Canada. Queering the map, c’est une carte participative qui permet aux personnes LGBT de mettre un petit pin sur la carte, et de raconter une anecdote, par exemple : « J’ai embrassé pour la première fois un garçon ici », des choses plus ou moins intimes, personnelles. C’est anonyme, mais quand on regarde la carte aujourd’hui, elle est remplie, et dans le monde entier, ce qui est une façon de dire : vous pouvez dire ce que vous voulez, vous pouvez faire passer les lois répressives que vous voulez, les personnes queers sont partout.
Et c’est aussi une façon, comme tu le dis, de s’approprier son propre territoire une thématiques que connaissent bien les Premières Nations hélas…. Et récemment, j’ai vu beaucoup de Palestiniens, de gens de Gaza ayant indiqué sur la carte « le premier garçon que j’ai aimé, c’était ici sur cette plage » ; des gens qui, peut-être sont décédés aujourd’hui…. C’est beau et triste, et c’est ça s’inscrit complètement pour moi dans l’idée de ce qui s’appelle la contre-cartographie, dont le but est de dire et montrer toutes ces choses qu’on efface habituellement des cartes. C’est un de mes outils préférés pour sortir de la silenciation et, dans ce cas de figure, indiquer que s’aimer ici, s’embrasser là, faire le récit de ces amours queers invisibles voire non autorisées, c’est fort, un véritable acte politique. Et ça donne espoir.
MD : Dans un chapitre, tu écris que « lorsque l’on est queer, on apprend très tôt à faire famille autrement. Selon une équipe de chercheur·ses québecois·es, nous serions même « à l’avant-garde d’une définition plus large de la famille ». La première expérience d’homophobie est souvent vécue dans le cadre familial […] Alors, pour s’en extraire, les personnes queers se constituent des familles choisies. Elles viennent réparer ces ruptures. Elles redistribuent les liens, les soins, les loyautés. La mienne est composée d’ami·es – parmi lesquel·les beaucoup ne sont pas queers –, d’allié·es, et de mon amoureuse, avec qui sans aucun doute je fais famille, même si nous ne voulons pas d’enfants. Se dire que l’on est une famille est déjà un acte politique ». Pour conclure, et pour rester dans la thématique de l’amour politique, peux-tu revenir sur cette notion ?
E.P. : Pour moi, la « famille choisie » est déjà effectivement une notion très politique, notamment dans un pays comme la France où règne encore beaucoup un cadre nataliste hétérosexuel -enfin, nataliste, mais sans les moyens pour aider les enfants hein… Bref, quand on grandit en tant que queer, quand l’on découvre que l’on est queer, surtout pour moi dans le contexte des années 1990, dans une famille hétéronormées avec papa, maman, et les enfants, on se fait imposer l’idée que la « normalité » c’est de se mettre avec un mec pour avoir à son tour des enfants…. On a tellement peur de briser cela qu’on se recrée autour de soi cette « famille choisie ».
Personnellement, comme je l’écris, je peux dire que ma famille aujourd’hui est composée de mes amis, qui font partie des personnes que j’aime le plus dans le monde et qui sont ma vraie famille. Car la biologie ne définit pas réellement ce qu’est la famille. Il y a quelque chose de vraiment important à sortir du cadre nucléaire, qui en plus peut être vecteur de violence et rejet. D’autant plus que dans le cadre dans lequel je vis et travaille, et que j’étudie, la ruralité, cette famille nucléaire est très présente, l’idée de « normalité » est très présente. Il est donc plus difficile encore d’en sortir, et de créer autre chose autour de soi, avec la pression de rapidement se mettre en couple, si possible hétérosexuel, et de fonder à son tour une famille.
Par ailleurs, on attend souvent de la personne queer qu’elle finisse par se ranger dans le cadre hétéronormé, alors que justement être queer c’est rester hors de cette norme, -et il y a de très nombreuses façon de le faire. Ce sont des choses que l’on observe, qu’on voit beaucoup dans les maisons de drag, que j’aborde longuement dans mon livre. Dans les scènes de ballroom, de voguing, on voit qu’il y a une reconstitution de la famille avec la mère, la sœur, etc. Il y a cette façon d’accueillir des enfants qui ont été rejetés par leurs parents, et ainsi de les amener dans un chemin un peu plus serein, d’être aimé, de pouvoir inventer leur vie.
MD : Il y a d’ailleurs la députée LFI Clémence Guetté qui porte un projet de reconnaissance légale de l’amitié, avec une une proposition de loi pour faire de l’amitié un cadre reconnu.
E.P. : J’ai une amie, Johanna Cincinatis qui a écrit un livre sur ce sujet, Elles vécurent heureuses, L’amitié entre femmes comme idéal de vie [ed. Stock, 2024] qui se demande pourquoi on abandonne souvent nos amitiés féminines pour se mettre en couple, et pourquoi on ne pourrait pas imaginer, à l’inverse de ceci, des amitiés qui prospèrent de la même façon qu’un couple pourrait prospérer, en les plaçant au cœur de nos vies. Je trouve que c’est une idée formidable, notamment car nos amitiés restent parfois plus longtemps que nos partenaires de vie en couple…
À lire :
– Fiertés des champs, Élodie Potente, ed. Le passager Clandestin. A paraître en octobre 2026
L’universitaire étatsunien Jack Halberstam a théorisé en 2005 le concept de métronormativité dans In a Queer Time and Place, ouvrage dans lequel il démontre que les grandes métropoles sont systématiquement présentées comme les seuls espaces de vie possibles et désirables pour les personnes queers. Pourtant, affirme Elodie Potente, « partout en France, malgré des réalités géographiques et sociologiques très différentes, des réseaux queers ruraux se sont constitués ces dernières années. Ils font vivre des cafés queers, des événements, des conférences, des cercles de paroles, des performances drags et une quarantaine de prides rurales. Ces actions sont toujours pensées à l’échelle d’un territoire précis, parfois très restreint ». Et les personnes queers sont omniprésentes dans les réseaux de lutte et d’entraide, si nécessaires dans des territoires très souvent soumis à l’absence ou la disparition des services publics. La journaliste indépendante est donc allée à la rencontre de toutes ces vies, ces récits, intimes et/ou collectifs, pour dresser un riche et vivant état des lieux des géographies queers qui s’inventent au quotidien dans nos campagnes.
– Elles vécurent heureuses. L’amitié entre femmes comme idéal de vie, de Johanna Cincinatis, ed. Stock, 2024De plus en plus de femmes se mettent à développer des relations outrepassant le cadre amical classique, achetant des maisons ensembles, fondant des tiers-lieux, voire se mariant. L’autrice se demande donc : « Et si ce modèle se démocratisait ? Que se passerait-il si l’amitié féminine représentait le même acquis social que le couple et qu’elle ouvrait autant de portes : capital économique, reconnaissance sociale, soutien fiscal, réseau professionnel, aboutissement personnel ? L’amitié féminine foutrait tout le système en l’air ».
À écouter :
– Le podcast Champs Queer, d’Elodie Potente, disponible sur Ausha, une série documentaire sur la vie des personnes queers en milieu rural. « Je crois que durant un long moment, nous avons fait comme si les ruralités étaient dépourvues de nos récits. Comme si elles s’étaient forgées sans nous. Mais toutes les géographies sont des géographies queers »
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05.08.2026 à 15:00
Contre la gentrification, la touristification, comment faire front ? L’exemple marseillais
Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vide des habitants pour faire.. Read More
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Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vide des habitants pour faire place aux touristes. Marseille change à grande vitesse au profit des classes dominantes. Ce n’est pas le seul exemple, mais dans la cité phocéenne, il est brutal, visible et concentré. Rencontre et récit autour de ces phénomènes qui empoisonnent nos villes, et comment y faire face.
Par Edwin Malboeuf
Toujours plus de « renta »
Le fléau Airbnb en procès
À la recherche de « classes créatives »
Lutter
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29.07.2026 à 16:00
Au Liban, la convergence des luttes face à l’occupation israélienne
Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026 « Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto Alors que pleuvent.. Read More
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Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026
« Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto
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22.07.2026 à 15:56
On fait comment pour passer ?
Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir) La deux est prise ? Et la salle nature ? Occupée aussi. Bon… on fait comment ? Y’a.. Read More
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Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir)
La deux est prise ? Et la salle nature ?
Occupée aussi.
Bon… on fait comment ?
Y’a presque un an, on s’est retrouvé à la maternité pour vivre la naissance de notre fille. On présente souvent les choses comme un moment magique, suspendu dans le temps. Dans la vraie vie, c’est surtout sportif. Pour la mère d’abord. Pour les sages-femmes, ensuite. Le service débordait. On les entendait courir dans le couloir, parler vite, compter les salles. Une femme venait de débarquer en plein travail et l’équipe de la maternité cherchait des solution. Des bouts d’hôpital. C’est devenu presque banal de le dire : les maternités sont sous tension, les personnels sont sous pression, et chacun finit par considérer cette situation comme allant de soit. Quelques heures plus tard, on s’est retrouvés dans une chambre enfin calme avec le petit souriceau tout neuf. Heureux, épuisés, vaguement sonnés. La première nuit n’a pas été reposante. Disons-le franchement, on n’a pas dormi. Alors ce matin-là, pendant que la mère et l’enfant somnolaient enfin, je suis descendu chercher un semblant de petit déjeuner. Un café surtout. Et un peu d’air pour laisser retomber la pression.
C’est là que j’ai entendu les cris.
Non mais vous déconnez ou quoi ? Un ambulancier hurlait depuis son véhicule.
Et si j’avais une urgence vitale, on fait comment ?!
Son ambulance était arrêtée devant la barrière qui permet d’accéder au parking de la maternité. Petit détail, cette barrière ne sert pas seulement aux visiteurs. Elle permet aussi aux ambulances d’accéder à l’entrée des urgences. Mais ce matin-là, elle restait obstinément fermée. Je regardais la scène avec intérêt parce qu’à vrai dire, la veille déjà, un détail m’avait frappé. Le parking… privé, sur le site d’un hôpital public. Quand vous venez pour une naissance, ou pour autre chose, parfois bien pire, vous n’avez pas forcément la tête à étudier des grilles tarifaires. Pourtant, au CHU d’Amiens comme ailleurs, la question vous saute rapidement à la gueule : où se garer, combien ça coûte, combien de temps on reste. Naïvement, j’avais posé la question à l’accueil de la maternité :
Excusez-moi… il y a un système prévu pour les hospitalisations ? Un ticket hôpital ou quelque chose comme ça ?
La personne derrière le bureau m’a souri.
Non monsieur. Elle attrape quelque chose sur le comptoir et me tend un prospectus, un flyer Indigo.
Mais vous avez des forfaits avantageux avec l’application.
Je regarde le papier.
Donc si je comprends bien… pour venir accoucher à l’hôpital public, faut télécharger une appli de parking pour payer moins cher ?
Elle, elle hausse les épaules, elle y peut rien la pauvre.
Vous n’êtes pas obligé, mais oui c’est moins cher avec l’application Indigo.
Indigo. Je l’ai téléchargée, leur application. Comme tout le monde finit par le faire. Parce qu’on est fatigué. Parce qu’on a autre chose à penser. Parce que dans ces moments-là, on ne mène pas une bataille philosophique contre le capitalisme.. Mais ça m’a travaillé de voir cet ambulancier bloqué à la barrière. Quand il a finalement réussi à déposer sa patiente et rejoint la machine à café avec son collègue, je suis allé le voir.
Bonjour… je vous ai vu tout à l’heure à la barrière. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Le type souffle.
Je sais pas, je crois que la barrière est neuve et ne reconnaît pas encore nos ambulances.
Ça arrive souvent des bugs comme ça ?
C’est pas tous les jours, mais les petites galères oui c’est fréquent. Faut tout le temps négocier avec la technologie, et quand ça merde, bah ça merde.
Comment on en est arrivés à devoir négocier avec une barrière pour entrer dans un hôpital public ? Parce qu’au fond, ce parking c’est pas juste un parking. C’est un symptôme. À Amiens, cette histoire a un nom et une durée. Indigo a remporté en 2019 la délégation de service public du stationnement du CHU pour vingt-et-un ans. Vingt-et-un ans, c’est pas un dépannage provisoire le truc. L’entreprise finance les ouvrages, gère les accès, exploite le stationnement et se rémunère directement sur son usage. Elle revendique aujourd’hui la gestion d’environ 4 000 places sur le site.
Mais c’est quoi exactement une délégation ? L’hôpital n’a pas vendu son terrain. Mais il a confié pour plus de deux décennies un morceau de son fonctionnement quotidien à une entreprise chargée d’en tirer sa rémunération. On pourrait croire que ce n’est qu’une affaire de parking. Pourtant, derrière se cache un choix politique beaucoup plus large.
Ok, le raisonnement est connu : les hôpitaux croulent sous les dettes, construire des parkings coûte cher, le privé investit à leur place. À court terme, ça paraît logique. On construit sans sortir immédiatement les millions nécessaires. Mais au fond, combien ça coûte réellement ? Parce que non, une concession n’est pas un miracle budgétaire. Le CHU évite de sortir le chéquier, mais la dépense ne s’évapore pas pour autant. Dans un communiqué du 14 décembre 2021, le CHU d’Amiens-Picardie annonçait que la concession attribuée à Indigo prévoyait la création de 1 000 places supplémentaires pour un investissement de 12 millions d’euros. Les prévisions financières détaillées du contrat ne sont pas publiques, mais une chose est certaine : un investissement de 12 millions d’euros n’est pas transformé en service gratuit par le simple fait qu’il est confié au privé. Il est remboursé autrement.
Et non… un parking ça ne s’autofinance pas ! Il y a forcément quelqu’un qui paie la note : ceux qui passent la barrière. Et ce déplacement n’est pas neutre. Dans un modèle public classique, le coût de l’infrastructure serait supporté par l’hôpital, financé par l’impôt, les emprunts ou les subventions publiques, puis réparti sur l’ensemble de la collectivité. Avec une concession, la logique est différente. Une partie de la facture est reportée directement sur les usagers du parking. Puis, il faut rembourser l’investissement, financer l’entretien, payer les équipements, les personnels, les barrières… et dégager une rémunération pour l’opérateur et ses actionnaires. Non, ce déplacement n’est vraiment pas neutre. Parce que le contribuable paie selon ses moyens. Parce que l’usager du parking, lui, paie selon les aléas de la vie.
12 millions, pour 21 ans de délégation, le calcul est vite vu, il faut que les barrières rapportent au moins un demi million d’euros par an, juste pour rentrer dans les frais. Ensuite vient la marge. Après tout, les naissances, les maladies et les visites à l’hôpital doivent bien finir par rapporter à quelqu’un ! Et ce quelqu’un c’est l’actionnaire… mais pas d’inquiétude, nul doute qu’ils sauront, si on leur demande gentiment, se montrer raisonnables.
Certaines personnes se garent désormais à l’extérieur du CHU pour économiser quelques euros et terminent les dix dernières minutes à pied. Mais qui peut réellement se permettre cette stratégie ? Certainement pas les plus fragiles. L’économie réalisée existe, bien sûr. Mais elle suppose déjà une forme de capital physique : avoir encore la force de marcher.
Quelques mois plus tard, j’y suis retourné à l’hôpital. Pas pour une naissance cette fois, pour rendre visite à une amie en fin de vie. Cancer du pancréas. J’avais presque oublié cette histoire de parking, j’avais autre chose à penser. Je me suis présenté à la barrière et avant même que je m’arrête complètement, elle s’est ouverte toute seule, magie de l’application téléchargée des mois plus tôt. Un message est apparu : Bienvenue, vous entamez une session neo. J’ai trouvé ça pratique… et profondément dérangeant. Parce qu’au moment même où je venais tenir la main de quelqu’un qui s’approchait de l’un de ses derniers passages à l’hôpital, le système m’accueillait comme un client fidèle.
Le mot n’est pas méchant, mais tout était là. La logique du service public n’est pas censée être celle de la fidélisation commerciale. L’hôpital n’est pas un espace de consommation dont il faudrait optimiser le parcours client. Pourtant, c’est doucement cette logique qui s’installe : flux, expérience, abonnement, reconnaissance automatique, optimisation des usages. À court terme, déléguer semble rationnel. À long terme, on cède autre chose. On abandonne des espaces, des fonctions, des habitudes collectives. Peu à peu, ce qui relevait du commun devient du profit à maximiser.
Le matin de la naissance de ma fille, l’ambulancier avait fini par passer. La barrière s’était ouverte. Heureusement. Mais je repense encore à sa colère. Pas seulement parce qu’il était bloqué. Parce qu’au fond, son cri parlait d’autre chose.
C’est peut-être devenu ça, la question des services publics aujourd’hui. Pas leur disparition, mais la multiplication des intermédiaires. Une application pour accéder à un parking d’hôpital, une plateforme pour parler à l’administration, un logiciel privé pour suivre la scolarité de ses enfants.
Finalement la question reste : On fait comment pour passer ? Dans tous les sens du terme, pour naître, pour mourir, sans devoir négocier chaque porte.
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17.07.2026 à 17:38
Les voyageurs ne sont pas des touristes
Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long… Par Macko Dràgàn S’il.. Read More
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Texte intégral (2322 mots)
Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long…
Par Macko Dràgàn
S’il est un sujet qui, à l’apéro (et y compris dans notre rédac), vous expose de façon quasi-systématique à une engueulade en bonne et due forme et à un procès en vilain-intolérant-gâcheur-de-joie-probablement-stalinien, c’est bien celui-là : la critique du tourisme. Presque tout le monde, moi compris, ayant été touriste au moins une fois dans sa vie, ou l’est, ou le sera, et nombre donc sont celles et ceux qui supportent fort mal qu’on leur fasse remarquer que le tourisme de masse, avec la possibilité d’aller en avion ou en gros bateau qui pue, où l’on veut, pour quelques jours, juste parce que pourquoi pas, est probablement l’une des pires choses qui soient arrivé à notre petite planète qui n’en demandait pas tant.
L’ARNAQUE DE LA LIBÉRATION TOURISTIQUE
Aller faire chier des gens qui ne veulent pas de vous (ou qui ne veulent que votre argent) pour participer à la dévastation du monde au nom d’un sentiment de liberté factice dûment fabriqué par nos maîtres demeure ainsi encore une activité qui fait partie des derniers tabous, même chez les gauchos, de nos sociétés dites « développées » (mdr). Comme l’écrit Rodolphe Christin, même « la pensée critique semble avoir parfaitement ignoré cette fabuleuse action de marketing lancée pour enrôler les usages du temps libre dans les circuits de la marchandisation ». Opération pour le coup brillamment pensée consistant, depuis les conquis du Front Pop’, à faire en sorte que le prolo continue à travailler durant ses congés, mais cette fois-ci sous forme de consommateur. « Le tourisme, avec ses plaisirs en série, fait de nous des individus normaux …, producteurs au travail, jouisseurs en vacances. Provisoirement consolés d’avoir travaillé dur, nous voici ravis du monde comme il va »¹.
Et pendant que le « monde civilisé » en short se mure dans le déni et dans une forteresse de barbelés à la frontière de laquelle on tire à balles réelles sur les migrant·e·s, c’est le monde dans son entier qui se meurt de cette économie délirante, dont le poids était estimé par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), en 2000, à près de 500 milliards de dollars par an en prenant en compte les dépenses touristiques internationales directes, mais pas les profits générés tout le long de la chaîne par les promoteurs, tour-opérateurs, transporteurs…² Partout, « la perspective de profits substantiels a incité des promoteurs privés ou publics à se lancer dans une spéculation immobilière et hôtelière parfois débridée, aux impacts néfastes tant pour les sites paysagers que pour les écosystèmes et les mœurs locales […] le mercantilisme n’a pas de bornes, de la station Mir aux simulations de camps de réfugiés, en passant par le scandale du tourisme sexuel »³.
À tel point sans limite en effet, que SpaceX, de l’autre abruti-milliardaire-sans-talent-pourri-gâté Musk, a lancé en septembre 2021 la mission Inspiration4, un vol spatial de quelques jours avec quatre touristes à son bord, et plus récemment, la boite du magnat fan de bitcoin Richard Branson a annoncé le retour des vols spatiaux commerciaux à partir de la fin juin ; on va donc aussi aller faire chier les martiens.
LE TOURISME : VISITER CE QU’ON DÉTRUIT
Paysages piétinés, récifs coralliens détruits, littoraux bétonnés, pollutions dues aux transports, gentrification… Des lieux « instagramables » engloutis sous une marée d’imbéciles sitôt le premier cliché sorti sur les réseaux à mon cher Vieux-Nice, où j’habite et où la foule de badauds ahuris marchant en plein milieu de la rue me donne quotidiennement de violentes envies d’oubli de ma promesse solennelle d’aimer mon prochain comme moi-même, le tourisme de masse ennuie la planète entière et détruit tout ce qu’il touche.
Et ça vaut aussi, évidemment, pour un prétendu « écotourisme » en toc qui ne vise qu’à mettre du verni « label 100 % bio » sur la même chose qu’auparavant, mais sans le côté beauf du Club Med et avec l’avantage de se donner bonne conscience.
Le Monde Diplomatique, dans un article de 2006 d’Anne Vigna⁴, donne ainsi entre autres l’exemple du Honduras, qui, après avoir refourgué ses îles aux gringos pour la plongée, et ses terres agricoles à la compagnie américaine United Fruit (aujourd’hui Chiquita Brands Company), a développé cet « écotourisme » sur sa côte caraïbe, à l’entrée du parc national Jeanette Kawas. Cet espace est celui des Garifunas, un peuple afro-créole qui y est présent depuis 1880 : pas de bol pour eux, « au nom du très pratique « intérêt national », l’Institut du tourisme du Honduras a purement et simplement exproprié 300 hectares de littoral sans indemniser les Garifunas. En 2004, il a vendu cette bande de terre 19 millions de dollars à la société privée qui s’est constituée pour réaliser le grand projet Micos Beach & Golf Resort ».
Un terme qui a d’ailleurs tout du crachat à la gueule des Garifunas, dans la mesure où dans leur langue, micos signifie… singe, et que, comme l’explique un jeune porte-parole, « il n’y a jamais eu de singe par ici. Leurs seuls singes sur la plage, c’est nous ! »⁴ Racisme, dites-vous ?
Au Mexique également, au Chiapas plus précisément, terre emblématique des luttes de nos camarades zapatistes, le gouvernement tente d’implanter, par la force s’il le faut, un capitalisme écotouristique carnassier présenté comme la seule voie de pacification de la région. Et « quand les communautés refusent un projet sur leurs terres, les méthodes employées pour les convaincre laissent présager un sombre avenir… Ainsi, le conseil autonome de la communauté zapatiste Roberto Barrios a dénoncé à plusieurs reprises les intimidations de fonctionnaires publics comme celles d’investisseurs privés pour créer un projet d’écotourisme proche de ses cascades [alors même que] le premier droit d’une communauté est de pouvoir refuser l’arrivée de visiteurs sur ses terres, donc de ne pas se voir imposer de projets, même s’ »ils sont très, très bien », comme le répète sans cesse à la presse la responsable du tourisme au Chiapas »⁵. A quand la même chose dans le Vieux-Nice, où l’on s’est fait imposer la construction d’un hôtel 5 étoiles, contre notamment l’avis d’un collectif d’habitant·e·s débouté·e·s en justice ?
ALORS ON FAIT QUOI ?
À Barcelone, une ville que j’aime pour y avoir vécu un an dans la joie, les membres d’un parti de gauche radicale se réclamant du municipalisme libertaire, le Candidatura d’Unitat Popular (CUP), ont attaqué un bus de touristes à coups de jets de peinture, et proprement crevé les pneus de vélos de location. Quant à Ada Colau, chouette maire de la ville depuis 2015, ancienne militante du droit au logement assez radicale elle aussi, outre un contrôle renforcé sur Airbnb, elle a mis en place un plan d’urbanisme pour logements touristiques (Peuat) consistant à découper la ville en trois cercles concentriques : dans le premier, le centre-ville historique, stop, on vise la « décroissance naturelle » en gelant les projets touristiques ; dans le second, c’est « croissance zéro », nécessité étant faite pour proposer un nouveau projet de le faire en récupérant un bâtiment préexistant mais ayant fermé ; le troisième, en périphérie, sera lui disponible pour le développement de projets immobiliers⁶.
Un plan sans doute imparfait, mais qui a le mérite d’essayer des choses, ce à quoi ont renoncé depuis longtemps un maire comme Christian Estrosi, qui visiblement ne connaîtra pas le repos tant qu’il n’aura pas intégralement noyé notre ville sous la crème solaire, les effluves de pollution, l’argent sale et le béton. Pour le plus grand plaisir des riches.
Car il ne faut pas oublier, comme le rappelle justement à nouveau Rodolphe Christin, que « le tourisme n’est pas un produit de première nécessité. Il reste réservé aux individus qui ont les moyens économiques de séjourner ailleurs pour leur « plaisir ». » En faire un symbole de la démocratie populaire relève du même abus de langage que celui qui a vu le « mérite » devenir le principe ordonnateur supposé de nos sociétés.
Mais ceci, évidemment, et Christin va dans ce sens en conclusion de son superbe article, ne vise pas à faire « du territoire un camp retranché », ce que souhaitent et les parangons identitaires des folklores indigestes trafiqués, et les soutiens fanatisés du tourisme de masse, deux facettes d’une même pièce capitaliste. Il invite de son côté à « revenir à une pensée des lieux, ces formes spatiales du vivre en commun, du quartier à la forêt, pour les considérer comme des espaces de rassemblement où l’humanité se recueille, où des rapports nouveaux s’établissent entre les humains et le monde matériel ou la nature », à « fonder une politique de l’hospitalité, à l’écart des relations marchandes. Pourquoi ne pas imaginer des échanges à la manière de trocs (de logements, de canapés) interurbains, interrégionaux et internationaux ? […] Articuler des échanges respectant la singularité de chaque société dans ses relations avec son territoire naturel ».
Il conclut, se basant sur la pensée du grand penseur anarchiste Murray Bookchin, que l’on connaît très bien à Mouais : « La ligne politique consisterait à fabriquer la « vivabilité » du monde par une solidarité ouverte à l’ensemble du vivant. Là, le voyage prend tout son sens en tant qu’expérience sensible, en mouvement, de cette solidarité étendue. » Parce que ouais, ne l’oublions pas : le touriste n’est pas un voyageur, il est même son ennemi, et c’est bien le voyage qu’il s’agit de défendre contre ceux qui veulent le travestir en simple amusement de bourgeois ennuyés (ou de prolos tentant de les singer).
Ce même voyage qui était sublimé dans la poésie d’Alvaro de Campos⁸, sur laquelle j’ai envie de mon côté de conclure : « Je porte dans mon cœur comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein, tous les lieux que j’ai hantés, tous les ports où j’ai abordé, tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots, ou des dunettes, en rêvant, et tout cela, qui n’est pas peu, est infirme au regard de mon désir. »
NB : Mon titre est emprunté à l’exposition Santa Manza, de l’artiste niçois et camarade de Vieux-Nice Maurice Maubert, maurice-maubert.com.
Notes :
1. Repartir, mais pas comme avant…, Rodolphe Christin, Le Monde diplomatique, juillet 2020.
2. De la « villégiature » au tourisme de masse, Jean-Pierre Lozato & Philippe Rekacewicz, Manière de voir, 2003.
3. Ibid.
4. Les charlatans du tourisme vert, Anne Vigna, Le Monde diplomatique, juillet 2006.
5. Cité par Anne Vigna, ibid.
6. Voir notamment Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom, « Marchandisation touristique du logement et sanplanification urbaine à Barcelone », Sud-Ouest européen, 46 | 2018, 9-22.
7. Ibid.
8. Qui, certes, était un bourgeois ennuyé, mais lui je le pardonne. À lire absolument : Fernando Pessoa, *Le gardeur de troupeau* suivi de *Poésies d’Alvaro de Campos*, Folio Gallimard, trad. Armand Guibert.
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15.07.2026 à 17:37
Aller vers la fin de la « guerre à la drogue »
La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight Une histoire de la réduction des.. Read More
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Texte intégral (2962 mots)
La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight
Une histoire de la réduction des risques
La guerre à la drogue n’a comme conséquence que de déplacer un problème encore trop méconnu. C’est pourquoi une approche sanitaire, et non plus répressive, est nécessairement à envisager. La RDR (Réduction Des Risques) repose sur le principe qu’il est préférable de ne pas consommer de drogues, mais que s’il doit y avoir consommation, quelle qu’en soit la raison, mieux vaut réduire les risques et les dommages liés à cette consommation. Elle naît de la lutte contre le VIH, à une époque où les « junkies » partageaient leurs seringues, et le VIH au passage, et commence par la distribution de Stéribox (kits d’injection stérile). Distribution illégale dans un premier temps, militante donc. La RDR est mise en place de manière active et même activiste tout d’abord par des associations comme « Médecins du Monde » ou « Act-Up ». Elle finit par être défendue et même déclarée de « santé publique » en 2004 par Simone Veil (1927-2017). L’idée est simple, les acteur·ices de RDR permettent aux usager·ères de drogues de se rapprocher des acteur·ices de santé. Parce qu’une personne en situation de dépendance est avant tout malade, et bien souvent éloignée du système de santé.
Mais au-delà du problème de la drogue, se pose celui de la précarité sanitaire. Parce que là aussi, il y a clairement « deux salles, deux ambiances ». Entre le millionnaire qui tourne à la cocaïne du matin au soir et le SDS (Sans Domicile Stable) qui shoote des médicaments, il y a un monde. Et il n’est pas question de dépeindre un schéma qui serait réducteur, mais simplement de constater que l’accès aux soins est bien plus difficile quand on est précaire et que l’on se plante des seringues dans le bras dans la rue.
À Nice, une répression assumée
À Nice, depuis des décennies, et ce malgré le travail acharné des associations spécialisées, la RDR ne semble pas être une priorité. Cela s’explique le plus simplement du monde par le fait que les SDS et plus particulièrement les usager·ères de drogues sont loin d’être la priorité de la ville. Je dirais même que la seule préoccupation de la ville les concernant est de les déplacer du centre-ville pour ne pas faire tache et déranger le tourisme.
De nombreux faits en attestent ; ici, la guerre incessante faite aux personnes usagères de drogues, du moins celles en situation de précarité, prend un visage très concret. En témoignent les interventions quotidiennes des forces de l’ordre, l’histoire d’« Entractes », ancien CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues), délogé du centre-ville, le déplacement de l’automate distributeur de Steribox du centre-ville vers un quartier où il est cinq fois moins efficient, l’arrêt des emplacements sur des places de stationnement réservées à la réduction des risques dans le centre-ville. En témoigne également l’histoire du pôle addiction de Tzarewitch : il était question de rassembler un CAARUD et un CSAPA (Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) et de les implanter dans un quartier non loin du centre-ville. Le projet a été travaillé pendant deux ans avec la mairie avant que cette dernière ne recule au dernier moment, suite à la pression du comité de quartier. Enfin, l’an dernier, la rue Tiranty, régulièrement occupée pour des scènes de consommation à ciel ouvert, a été fermée pendant une semaine sur décision de la mairie, en installant de part et d’autre des barrières et des agents municipaux. Si elles bénéficient certes au confort des riverain·es et des commerçant·es, la conséquence de ce type d’actions, hélas, du point de vue sanitaire, est que les professionnel·les de santé ont plus de mal à trouver les usager·ères, et ne fait que déplacer loin des regards un problème omniprésent.
« Aller vers » les personnes usagères de drogue
Les acteur·ices de réduction des risques sont là où les usager·ères de drogues se trouvent, et non l’inverse, comme professé par la mairie de Nice et bien d’autres dans le pays. C’est ce qui est dénommé « l’aller vers » ; le principe selon lequel il faut aller chercher les personnes usagères de drogue là où elles se trouvent, avec l’objectif premier de créer du lien et de réduire les risques, et éventuellement celui de les accompagner vers un système de soin adapté. C’est donc là un engagement fort, qu’une ville de la taille de Nice, 5ᵉ plus grande commune de France, se doit de porter. Un engagement dans le sens des personnes les plus précaires, qu’il faut aller chercher là où elles sont. Parce qu’« aller vers » les plus précaires est le signe d’une ville en bonne santé. Et il se trouve donc, vous l’aurez compris, que Nice est en bien mauvaise santé. Il semble alors intéressant de tenter de faire un bilan des dernières années dans la rue de notre jolie ville touristique.
Tout d’abord, nous assistons à un nombre croissant inquiétant d’overdoses à la cocaïne. Durant les mois de mai et juin 2025, le CAARUD Lou Passagin a dénombré un nombre inhabituellement élevé et préoccupant d’overdoses liées à cette drogue. Cela est inquiétant en ce sens que le problème pourrait être lié à une composition ou concentration inhabituelle du produit. Deux hypothèses sont alarmantes. Tout d’abord le fait que la cocaïne soit de plus en plus pure, en attestent les diverses analyses sur le plan national. Il est alors à craindre que certains arrivages ne soient trop concentrés en cocaïne, entraînant des surdoses et donc des décès par overdose. Ensuite, les services spécialisés ont une inquiétude et ainsi une attention particulière à l’éventualité de trouver du fentanyl (1) dans un des produits de coupe de la cocaïne.
Ensuite, l’année 2025 a été fortement bousculée par un cluster VIH signalé par l’Agence régionale de santé au mois de mai. Les professionnels de réduction des risques ont alors immédiatement réagi, et ainsi réalisé un maximum de tests rapides d’orientation diagnostique aux maladies infectieuses (TROD). En deux jours, nous avons détecté quatre nouveaux cas, ce qui est parfaitement inédit et fortement inquiétant.
Vers un nouveau paradigme sanitaire ?
À ce jour, toutes les instances sanitaires et sociales du département travaillent en connivence pour unir leurs forces afin d’accompagner les personnes malades et de limiter au maximum les éventuelles nouvelles contaminations. Il apparaît donc à ce jour plus que jamais important de s’ouvrir à la RDR, notamment par le biais de récupération d’échantillons de produits afin d’avoir une meilleure lecture du phénomène, mais également par une présence effective des acteur·ices de santé publique sur le terrain.
Il semble essentiel de faire réagir les autorités locales ainsi que la population. Dans cette optique, un local de médiation sociale spécialisé sur les questions de précarité de rue et de consommations pourrait participer au changement de prisme nécessaire. L’idée repose sur le parti pris que le travail de médiation de rue participe à la tranquillité publique dans la mesure où il crée du lien, du sens et donc plus de proximité et d’empathie. En sachant qu’il est extrêmement difficile de sortir de l’addiction tout en vivant dans la rue, un CSAPA avec hébergement permettrait aux personnes voulant se soigner de le faire sous un toit. Enfin, une salle de consommation à moindre risque devrait s’ouvrir dans chaque grande ville. Il s’agit d’un endroit encadré par des professionnel·les de santé (médecins, infirmier·ères) où il est possible de venir s’injecter de manière stérile et à l’abri des regards. Une conséquence directe est une baisse de la consommation dans la rue, et donc un moins grand nombre de seringues retrouvées dans la rue. Les risques de contaminations ou d’abcès sont également considérablement plus bas. L’accès aux soins de manière générale y est largement facilité.
Voilà donc les trois propositions fortes qui pourraient grandement améliorer une situation sanitaire préoccupante, à Nice comme partout ailleurs après des décennies de répression aveugle. Car, ainsi que toutes les expériences menées sur le terrain le prouvent, un environnement médical empathique et adapté réduit les risques, rapproche les plus précaires du système de santé et favorise la tranquillité publique.
La parole aux concerné·es
« L’aller vers » plutôt que la criminalisation des consommateur·ices permet en outre d’utiliser l’expérience et l’expertise des personnes concernées. Pour conclure, moi qui travaille en CAARUD, je voulais vous parler de Dada. C’est son vrai surnom. Parce que quand il était jeune, tout le monde lui disait que les maths, c’était son dada. Il a 61 ans, et a vécu toute une vie à la rue. Il est hébergé depuis peu par un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale). Il a toujours consommé. Alcool, cocaïne, sulfate de morphine, méthadone, benzodiazépine… je le connais depuis 20 ans, et le vois souvent car il est toujours motivé pour partager son expérience et œuvrer lui aussi à la tranquillité publique. Tout le monde l’apprécie. Les agents des espaces verts, de la mairie, les commerçant·es du quartier, les riverain·nes du CAARUD, les précaires, les consommateur·ices… et même quelques politiques.
Il tient un rôle essentiel dans l’avancement de la philosophie de la réduction des risques dans le monde de la santé publique.
Je passe le plus clair de mon temps dans la rue, en maraude, et Dada m’accompagne parfois. Il a notamment participé à une vidéo, encadrée par la Fédération Addiction, et démontrant que la médiation de rue est vectrice de tranquillité publique. Alors, quand j’ai participé à un congrès organisé par la même association, il est venu avec moi pour présenter un atelier. Voici son intervention lors de l’atelier en question :
« Au CAARUD, on m’appelle monsieur le Maire. Je suis le représentant délégué des usagers du CAARUD. Les usagers ont confiance et se confient à moi. On m’appelle monsieur le Maire car je coordonne et fais de la médiation. J’organise et anime les réunions d’expression des usagers ou simplement d’organisation, de sortie… Je porte leurs messages aux professionnels. Au CAARUD comme à la rue.
Les gens se confient souvent plus à la rue. Les murs sont un frein, dehors la parole est libre et donc plus facile. Et puis dans la rue tout le monde me connaît et je connais tout le monde. Je fais de la prévention auprès des agents des espaces verts. Je croise le cantonnier tous les matins, on prend le temps de discuter. Les commerçants du centre-ville me saluent à la manche. Les agents de police aussi me connaissent et on a une bonne relation. Ils savent que je ramasse mon matos (2) et celui des autres aussi.
Plus les gens nous connaissent et connaissent nos situations, plus ils nous comprennent et comprennent nos difficultés et moins ils jugent. En fait la médiation dans la rue crée de la tranquillité publique. Et ça permet de regarder la situation avec nos yeux et pas ceux des médias ou de la police.
On a développé un projet photo il y a deux ans dans ce sens, « Regard expert ». On devait prendre une photo avec comme angle « que signifie réellement se piquer dans la rue ? » Un article est né dans un journal local indépendant (3). On y voit deux hommes avec tout leur matos d’injection autour d’eux dans les escaliers d’un parking souterrain. Et l’article aborde la question de la salle de consommation à moindres risques.
Le but de ce genre de démarche est vraiment d’éveiller les consciences sur les réelles problématiques et de réelles pistes de solutions sanitaires et pas seulement politiques.
Dans le même esprit et toujours avec l’idée de dépasser les frontières institutionnelles et sociétales habituelles, on a mené cette année un projet culturel basé sur le slam. On a participé avec une compagnie à des ateliers d’écriture avec pour finalité la présentation d’un spectacle de slam et de chanson dans une salle de spectacle alternative de la ville.
Toujours avec cette idée d’aller vers une éducation populaire et participative, on a clamé nos vies à qui voulaient les écouter et on a rempli la salle de spectacle. »
Pour Dada
Dada, cela fait bien longtemps que je ne suis plus son éducateur. Dada c’est mon plus ancien collègue. Dada, c’est mon ami.
Hier soir, Dada a fait un arrêt cardiaque. Il a été réanimé miraculeusement au bout de 19 minutes de massage cardiaque. Son pronostic vital est plus qu’engagé. À l’heure où je finalise ce texte sans lui, il est entre la vie et la mort.
Cet article lui est évidemment dédié. Bats-toi frérot, t’as encore des milliers de slams à écrire. Et puis qui va chanter Daniel Guichard des larmes plein les yeux au CAARUD ? Et puis comment je vais faire au CAARUD moi sans toi ? Sans ton vieux pardessus râpé…
Les derniers mots seront donc pour lui. Voici le slam qu’il a écrit, et que nous avons joué ensemble à la Zonmé, et au congrès de la Fédération Addiction :
« Bonjour messieurs-dames… Et les autres… Aimez-vous avec des caresses et ayez de la tendresse. On a tous le pouvoir d’être tendres, même si on ne connaît pas la gentillesse.
Soyez gentils les uns envers les autres. Ce n’est que de l’amour que tu donnes. Parce que nous sommes tous amour… ça t’étonne ?
La femme restera toujours au cœur de cet amour car elle donne la vie. Le cœur de cet amour que tout le monde partage, qui nous enrichit.
Hommes, femmes, quels que soient nos choix de vie. Il faut nous rappeler Adam et Eve. Nous ne sommes qu’amour, la vie se poursuit.
On évolue avec son temps, vive l’amour, vive la vie. Soyez heureux, c’est ça l’amour. C’est la vie qui se construit.
C’est le temps qui passe. Qui suit son cours. Qui passe… Qui nous surpasse …Et qui trépasse… »
(1) Analgésique opioïde 100 fois plus fort que la morphine utilisé pour soulager la douleur des patient·es en phase terminale de cancer et parfois dérivé par certain·es usager·ères de drogues.
(2) Matériel stérile d’injection.
(3) Mouais, pour ne pas le nommer.
(4) La compagnie « Pas Sages Obligés ».
(5) La Zonmé.
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07.06.2026 à 02:50
L’infantisme, une grille de lecture politique pour repenser le travail social
La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale,.. Read More
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Texte intégral (1497 mots)
La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale, un mode de contrôle des corps et des existences, qui traverse également le travail social.
• Par Camille Fiandrino
Comme le souligne Laelia Benoit, « désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose ». Nommer une oppression n’est jamais neutre : c’est un geste politique. De la même manière que les concepts de sexisme, de racisme ou de validisme ont permis de rendre visibles des violences longtemps naturalisées, nommer l’infantisme permet de révéler des pratiques de domination dissimulées sous les discours de protection, de bienveillance ou d’expertise.
Les travailleur·euses sociaux·ales sont en première ligne auprès des groupes sociaux marginalisés. Ce simple constat constitue déjà un argument fort pour revitaliser une conscience politique et militante dans le travail social. Pourtant, les pratiques restent largement traversées par des préjugés (systémiques). Les personnes accompagnées sont fréquemment perçues comme des êtres « inférieur·es », « incomplet·es », incapables de savoir ce qui est bon pour elles-mêmes.
Cette représentation n’est pas seulement individuelle : elle est structurelle. Elle est produite par des institutions, des cadres réglementaires, des formations et des référentiels théoriques qui hiérarchisent les savoirs et les capacités. Le travail social devient alors un espace paradoxal : lieu de soutien et de protection, mais aussi outil de contrôle social, où l’on décide à la place, où l’on oriente, où l’on corrige.
C’est pour cela que Laelia Benoit nous rappelle : « la société a tout à gagner à prioriser des politiques publiques favorables aux enfants ». Cette affirmation pourrait être élargie. La société a tout à gagner à des politiques publiques qui reconnaissent pleinement les capacités d’agir des personnes concernées. Qu’elles soient enfants, personnes en situation de handicap, personnes précaires, toxicomanes ou plus largement marginalisées.
Des fondements théoriques à questionner
Cette domination est renforcée par l’hégémonie de certaines références théoriques dans le travail social et le champ médico-social. Les figures de Bowlby, Freud ou Winnicott (où sont les feeeemmes ?) continuent d’organiser les représentations professionnelles, souvent sans être interrogées dans leur contexte historique et idéologique.
Ces approches, largement psychologisantes et à fortiori individualisantes, tendent à expliquer les difficultés par des manques, des carences ou des immaturités, occultant les rapports sociaux, économiques et politiques qui produisent la vulnérabilité.
Elisabeth Young-Bruehl elle-même, dont Laelia Benoit mobilise les concepts, était psychanalyste. Ce que l’on critique ici, c’est son usage appliqué mécaniquement, sans interroger les rapports de pouvoir qui produisent la souffrance. La psychanalyse devient un outil de naturalisation des inégalités plutôt que de leur compréhension. John Bowlby n’est pas problématique parce qu’il parle d’attachement. Cela devient problématique quand l’attachement devient la seule grille de lecture pour penser la pauvreté, le placement, l’exclusion, etc.*
Nous avons besoin de penser les concepts de manière plus moderne et intersectionnelle
Que permet-on de ne pas voir lorsque l’on explique la souffrance sociale uniquement par l’attachement ou encore l’histoire familiale ? À quelles formes de pouvoir ces grilles de lecture participent-elles ? Nous passerions certainement moins de temps chez le psy qui nous coûte un pognon de dingue à parler de nos pères maltraitants plutôt qu’à combattre le patriarcat, dans la rue, les foyers, et les institutions. Bon, le divan et la lutte dans les rues ne sont pas incompatibles mais ne laissons pas l’individualisme et le développement personnel effacer la critique politique.
La peur de la rébellion
Dans Infantisme, l’autrice mobilise la typologie de Young-Bruehl et décrit une forme d’infantisme dite « narcissique », qui repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Cette peur est loin d’être propre à la relation adulte-enfant. Elle traverse l’histoire des peuples opprimés par des gouvernements autoritaires (est-ce qu’un gouvernement peut ne pas l’être, autoritaire ?) : la peur que les dominé·es prennent la parole et se soulèvent.
Les discours infantisants fonctionnent toujours de la même manière : ils ne sont pas prêts, ils ne comprennent pas, ils ont besoin d’être guidés. Les enfants, mais aussi plus largement les personnes dites « bénéficiaires » du travail social, sont ainsi traitées tel que des peuples opprimés au sein même du peuple, maintenus dans une dépendance politique et symbolique violente.
Vers une pratique marxiste du travail social ?
Face à ce constat, une question s’impose : et si le travail social devait se penser comme une pratique fondamentalement politique ? Pousser les groupes sociaux accompagnés vers la conscience de classe, l’autodétermination et l’organisation collective pourrait constituer une rupture radicale avec les pratiques actuelles. Une pratique marxiste du travail social ne chercherait pas à « prendre en charge », mais à accompagner les personnes à cultiver leur pouvoir d’agir, à soutenir les luttes, à reconnaître les savoirs empiriques comme légitimes. Qui de mieux pour lutter que les personnes concernées ? Bien sûr, il faut plus soutenir l’auto-organisation qu’imposer une grille de lecture politique.
Penser l’infantisme comme grille de lecture du travail social ne revient pas à nier les situations de vulnérabilité ni à disqualifier toute fonction de protection. Certaines personnes ont besoin d’être protégées, parfois même malgré elles. Mais la protection ne peut devenir un principe indiscutable qui autorise à décider, orienter ou normaliser sans la personne concernée et sans questionnement. La véritable radicalité n’est peut-être pas de supprimer toute verticalité, mais d’orienter cette protection vers une sorte de restitution du pouvoir d’agir de l’individu, un accompagnement en mouvement qui aurait pour but commun de remettre en question son propre rôle d’autorité en tant que travailleur·euses sociaux·les tout en protégeant les plus vulnérables.
En philosophie du care, on nous dit qu’il existe « une tendance à se définir dans les termes de l’autre » (Gilligan). Cela invite à concevoir le travail social non comme une relation unilatérale, mais comme un espace de co-construction. L’engagement du professionnel·le repose alors sur une double reconnaissance : celle de la vulnérabilité d’autrui, mais aussi de la sienne propre. L’infantisme, ce miroir inconfortable. Alors, on fait quoi ? On regarde nos pratiques, et on se demande honnêtement : combien de fois avons-nous décidé à la place, orienté sans consulter, protégé sans questionner ? Ni sauveur·euses, ni gardien·nes : des compagnon·nes de lutte, qui acceptent de ne pas toujours avoir raison, et qui reconnaissent dans la vulnérabilité de l’autre un écho possible de la leur.
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06.06.2026 à 03:30
Techno-éco-fascisme, histoire d’une dystopie écologique
Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller. • Par Jide, en affinité avec Accattone L’héritage du.. Read More
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Texte intégral (3956 mots)
Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller.
• Par Jide, en affinité avec Accattone
L’héritage du totalitarisme et la menace technologique
Tout d’abord, parler de fascisme est une mission compliquée. Nous en sommes encore trop proches, temporellement et idéologiquement pour avoir le recul nécessaire, du moins semble-t-il pour la majeure partie d’entre nous, autant par son caractère épouvantail que par le fantasme qu’il est susceptible de provoquer chez certain-e-s. Non sans raison. Déjà parce que nous en sommes les héritier-e-s, mais aussi parce que cela s’est passé chez nous et il n’y a pas longtemps. Et parce que cela a redéfini les contours d’un autre concept complexe, celui des tyrannies. Tant bien qu’il a fallu le déterminer comme une forme absolue de celles-ci : le totalitarisme.
J’ai lu dans un bouquin il y a des années qu’en politique la défaite n’a pas de limite1, contrairement à la défaite militaire qui finira par des concessions territoriales. La direction que prend une société ne s’infléchira pas d’elle-même, et c’est pour cela que les forces, qui la composent, la déterminent en permanence. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte sociétal, qui est l’héritier du fascisme, et dans des domaines beaucoup plus concrets qu’on ne l’appréhende en général, tels que le marketing politique, la propagande médiatique et par ricochet, le sujet qui nous intéresse aujourd’hui justement, son avatar du futur, l’éco-fascisme, que nous nommerons le techno-éco-fascisme, tant sa composante technologique semble inévitable. On imagine toujours que l’histoire se répète. Certes mais pas à l’identique.
De Matrix à Soleil Vert (entre autres) : quand la SF nous alerte, c’est qu’il y a péril en la demeure
On va devoir de nouveau tomber dans la science-fiction comme prospective majeure du futur pour alimenter notre discours. D’autant plus qu’une théorie, certes un peu fumeuse, affirme que si quelqu’un-e imagine une chose possible à un instant, c’est que cette chose l’est vraiment en pratique ou le sera un jour.
Avec comme icônes des œuvres qui ont mis en images un de ces futurs possibles, la trilogie Matrix : des machines règnent sur terre en s’alimentant en énergie à l’aide d’élevages d’humains, transformés en gigantesques usines à énergie dans lesquelles chaque individu vit virtuellement dans l’époque actuelle (les années 2000) sans se douter de sa condition réelle. Un amas gigantesque d’usines titanesques à l’esthétique cybernétique parfaite recouvre la planète entière. Des algorithmes maîtrisent ainsi tous les paramètres permettant la pérennité d’une forme de société, même si elle est virtuelle, comment faire alors la différence ? Tout en aliénant à la perfection la possibilité d’une existence humaine sans laquelle pourtant le monde dans lequel on est projeté ne saurait se maintenir. Ni l’humanité, celle-ci ayant tellement détruit son environnement que seule cette unique condition de contrôle absolu par les machines pour les machines rend possible son existence. Tendance collapsologique extrême, la catastrophe est pourtant un régal pour le système industriel et marchand. CQFD ? Un totalitarisme techno-survivaliste pas si éloigné de la bunkerisation des ultras riches actuellement, si ce n’est que ce sont des logiciels IA qui les remplacent. Après moi le déluge en somme.
Ouf, voilà probablement une des pires dystopies ayant été imaginées. Pas certain. Soleil Vert, quant à lui, nous projette dans un New York futuriste, étouffé par la surpopulation et l’effondrement climatique, où une élite maintient l’ordre grâce à une nourriture synthétique mystérieuse. L’ambiance y est horriblement glauque. Une parfaite parabole d’une dérive possible : l’écologie devient le prétexte à un autoritarisme qui, pour sauver l’espèce, sacrifie l’éthique et transforme le corps humain en marchandise circulaire. C’est le miroir parfait de la « pile » de Matrix : là où les machines utilisent la chaleur, le système de Soleil Vert utilise la matière, mais la conclusion reste la même : l’individu n’est plus qu’un intrant industriel.
Voilà pour l’aspect ressources naturelles ou comment exploiter le concept du métabolisme social2 jusqu’à son pire aspect imaginable… Nous nous arrêtons là parce que les films qui décrivent de possibles sociétés totalitaristes pour des motifs environnementaux pullulent.
De la fiction à la réalité : l’anticipation et l’analyse comme possibilité de désamorcer l’inéluctable
Bon, tout ça n’est guère joyeux, on en convient. Pour autant, le nommer, c’est déjà le dénoncer. L’examen lucide du présent redonne ainsi tout son sens à l’adage de feu le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible.
Tout d’abord, ne pas oublier que le capitalisme est responsable de la situation proto-fasciste dans laquelle nous vivons déjà. Les analogies sont légion entre les dystopies fictives et la situation dans laquelle nous vivons actuellement si nous sortons de la lorgnette de nos quotidiens et de nos cadres de vie occidentaux aux apparences démocratiques. À l’échelle de la planète, la recherche effrénée de matières premières (minerais, hydrocarbures, biomasse) devient le moteur unique des économies modernes, transformant des territoires entiers en « zones de sacrifice ».
C’est ce qu’on appelle l’Extractivisme. « L’Extractivisme [voir encadré à lire] est la manifestation d’un système qui ne voit dans la nature et les êtres humains que des gisements à exploiter jusqu’à l’épuisement, rendant la démocratie incompatible avec les impératifs de la croissance industrielle infinie » et nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. D’où les guerres actuelles, le contrôle du territoire, pire sa stratification sociale eugéniste et néo-malthusienne : en Ukraine pour le contrôle des terres noires et des ressources minières ; en Afrique, la transition énergétique des pays du Nord se paie au prix du cobalt, transformant des régions entières en « zones de sacrifice » où la vie humaine pèse moins que le minerai ; au Venezuela, les tentatives de déstabilisation visent à garantir que le flux de brut ne s’interrompe jamais, peu importe la volonté populaire.
Raciste un jour, anti-pauvre toujours ou comment les riches font sécession (le séparatisme c’est elleux)
Dans cette dérive vers le techno-éco-fascisme, le racisme ne disparaît pas : il se transforme en un outil de gestion biologique des populations. Il n’est plus seulement une idéologie de haine, mais une composante de la sélection des « survivants » face à l’effondrement climatique. Le tout sous couvert de discours soi-disant protecteurs vis-à-vis des populations locales qui n’ont toujours malheureusement pas compris l’arnaque.
À s’en taper la tête contre les murs. Si pour Malthus le problème d’incompatibilité entre la limite des ressources et leur consommation était de la faute de ces satanés pauvres qui n’avaient pas la décence de se reproduire convenablement, aujourd’hui ce sont les populations du Sud global sur lesquelles les « haineux » s’acharnent : elles sont présentées comme une « peste » dont la croissance démographique menacerait l’équilibre précaire de la biosphère : une sorte de déluge humain incontrôlable. Passons le fait que leur sacro-sainte science le nie au travers des analyses démographiques, rien ne semble empêcher le déploiement d’une future ségrégation planétaire.
Comme l’analyse par exemple Hervé Kempf [voir encadré à lire] l’élite blanche et fortunée se retire dans des gated communities ou des forteresses technologiques. Cette sécession est intrinsèquement raciale : elle consiste à s’isoler physiquement de la misère du reste du monde, souvent composée de populations racisées qui subissent de plein fouet l’effondrement climatique et la pénurie. Pour Antoine Dubiau, ce séparatisme n’est pas qu’une simple fuite, mais l’aboutissement d’un « localisme identitaire » qui détourne la protection de l’environnement au profit de la préservation d’un groupe dominant. Dans cette logique écofasciste, la nature devient le prétexte à un ordre immuable et hiérarchisé où l’universalisme s’efface devant le droit du « premier occupant ». En naturalisant les inégalités, ce courant transforme la crise écologique en une gestion policière de l’espace, où la défense du territoire devient indissociable d’une exclusion violente de l’Autre, perçu comme un surplus humain face à des ressources finies. « L’écofascisme n’est pas une écologie autoritaire, c’est une gestion fasciste de la crise écologique. […] Il s’agit de préserver les conditions de vie d’une communauté restreinte, définie par son appartenance à un sol ou à une identité, en excluant le reste de l’humanité jugé superflu. »3 [voir encadré à lire]
Esquiver la Machine : l’espoir des furtifs
Pourtant, si le techno-éco-fascisme semble quadriller le futur, des lignes de fuite se dessinent. Face à l’omniprésence du contrôle, la réponse n’est pas forcément le choc frontal, mais l’esquive et l’occupation des interstices. C’est ici que les TAZ (Zones d’Autonomie Temporaire) d’Hakim Bey prennent tout leur sens : créer des espaces qui échappent aux radars de l’État et de la marchandise, le temps d’une fête, d’une lutte ou d’une vie commune.
Certains choisissent de l’ancrer dans la durée en créant des ZAD (Zones à défendre). Là, sur le terrain, on réinvente le métabolisme social loin de la froideur des algorithmes. On y réapprend l’entraide, on y cultive la terre sans l’épuiser, et on y oppose une solidarité vivante à la stratification raciale des élites. C’est la preuve concrète que la défaite politique n’est pas inéluctable si l’on refuse la fiction de la Machine.
Comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio [voir encadré à lire], l’espoir réside peut-être dans notre capacité à redevenir ingérables, à « vider le contrôle de sa substance ». Les furtifs sont ces êtres qui habitent les angles morts de la ville privatisée, qui ne laissent pas de traces numériques et qui font du lien social une poésie de la résistance. Si le futur nous promet la pile de Matrix, choisissons d’être le bug, la ronce dans l’engrenage, le vivant qui, par sa simple persistance joyeuse, rend la tyrannie caduque. Un autre monde est déjà là, sous le bitume des algorithmes, il suffit de commencer à le vivre.
« J’ai réalisé que vous n’êtes pas réellement des mammifères. […] Vous vous installez dans une zone et vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. […] Il y a un autre organisme sur cette planète qui suit exactement le même schéma. […] Le virus. Les humains sont une maladie, un cancer pour cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède. »
— Agent Smith – Matrix 1999
A lire :
Marx écologiste (éditions Amsterdam, 2011), de John Bellamy Foster.
Tout comme l’ouvrier est étranger au produit de son travail, la société industrielle devient étrangère aux conditions biologiques de sa propre survie.
Les Furtifs (La Volte, 2019), d’Alain Damasio.
Les Furtifs sont des êtres de mouvement qui ne laissent pas de traces. Ils représentent la résistance par le vivant et la métamorphose contre la pétrification du contrôle sécuritaire.
Écofascismes (Éditions Grevis, 2022), Antoine Dubiau.
Ici, Antoine Dubiau, met en garde sur le recyclage du discours de l’extrême droite « Il n’y en aura pas pour tout le monde, protégeons notre part par la force ».
Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007), d’Hervé Kempf.
L’auteur y théorise cette fracture sociale et écologique. Il décrit l’émergence de communautés fermées (gated communities) où l’élite vit en vase clos, protégée par des technologies de surveillance et des milices privées, tandis que le reste du monde subit la pénurie et l’effondrement.
Extractivisme : Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances (Le Passager Clandestin, 2015), d’Anna Bednik.
L’extractivisme nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. C’est le lien direct avec l’éco-fascisme : le maintien du flux de ressources prime sur le droit des populations.
A voir :
ATTENTION : Uniquement si on n’est pas trop déprimé ce jour-là, ou alors pour une soirée débat en lisant le Mouais.
Le contrôle par la pénurie et les ressources
Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) :
La gestion de la surpopulation par le rationnement alimentaire et le recyclage humain occulte.
Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015) :
L’asservissement des masses par la monopolisation des ressources vitales (eau et carburant) sous un culte de la personnalité.
Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) :
Un monde où la terre ferme est devenue un mythe, imposant une loi du plus fort pour la survie sur l’océan.
Le contrôle par la technologie et l’illusion
Matrix (Les Wachowski, 1999) :
L’anesthésie totale de la population par une simulation virtuelle pour exploiter l’énergie bio-électrique humaine.
Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) :
Un fascisme biologique où le code génétique détermine la place et les droits de chaque individu.
Le contrôle par la stratification spatiale
Snowpiercer (Bong Joon-Ho, 2013) :
Le maintien d’un écosystème fermé dans un train où l’ordre capitaliste, et sa lutte des classes, se maintiennent après la fin du monde causée par une soudaine glaciation.
Elysium (Neill Blomkamp, 2013) :
La sécession d’une élite vivant dans une station spatiale luxueuse tandis que le reste de l’humanité survit sur une Terre dévastée.
Notes et Sources :
1. Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille.
2. Concept Marxiste de « métabolisme social » (Stoffwechsel) décrivant l’interaction homme/nature par le travail. Le capitalisme crée une « rupture métabolique » épuisant les ressources sans les restituer
3. Ecofascismes, Antoine Dubiau (Éditions Grevis, 2022) (p. 159-160).
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