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05.08.2026 à 15:00

Contre la gentrification, la touristification, comment faire front ? L’exemple marseillais

douchez.oceane

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vide des habitants pour faire.. Read More

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Texte intégral (2616 mots)

Du taudis au Airbnb. C’est le titre de l’enquête menée par Victor Collet, chercheur indépendant, sur la gentrification et la touristification à Marseille. Deux phénomènes qui ont explosé ces dernières années à Marseille, suite au choc de la catastrophe de l’effondrement des immeubles rue d’Aubagne, ainsi que de la prolifération des locations courtes durées après le Covid. Les populations ont été déplacées, le centre-ville se vide des habitants pour faire place aux touristes. Marseille change à grande vitesse au profit des classes dominantes. Ce n’est pas le seul exemple, mais dans la cité phocéenne, il est brutal, visible et concentré. Rencontre et récit autour de ces phénomènes qui empoisonnent nos villes, et comment y faire face.

Par Edwin Malboeuf

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29.07.2026 à 16:00

Au Liban, la convergence des luttes face à l’occupation israélienne

douchez.oceane

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026 « Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto Alors que pleuvent.. Read More

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Texte intégral (4142 mots)

Un ferrailleur, qui récupère les matériaux recyclables sur les sites de frappes aériennes israéliennes, à Tyr (Sud-Liban), le 13 mars 2026

« Les bombes israéliennes ne discriminent pas », dit un adage désormais répandu au Liban. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes. Récit de notre reporter au cœur de ces initiatives. • Par Pluto

Alors que pleuvent les bombes, Beyrouth est devenue une ruche. La capitale libanaise, attaquée presque quotidiennement par Israël depuis le début de la guerre contre l’Iran le 2 mars, ne peut pas stopper les missiles : il n’y a pas plus de système de défense aérien que d’abris souterrains. Mais face au sentiment d’impuissance, ses habitants s’unissent pour au moins se soutenir quand tombe la mort. Un peu partout, la solidarité s’organise tandis que des centaines de milliers de personnes fuient les bombardements et affluent dans les parcs, sur les trottoirs, dans les rares espaces publics de la ville.

Un maçon observe la destruction causée par une frappe israélienne dans le centre de Beyrouth, vue d’une maison qu’il tente de stabiliser, le 18 mars 2026

Pourtant, dès les premières heures des nouveaux bombardements israéliens sur le Liban, en parallèle à ceux sur l’Iran, les vieux réflexes se sont remis en marche. À l’automne 2024 déjà, la « guerre des 66 jours » avait suscité l’effroi mais aussi une vague de solidarité énorme. Mais ce n’était pas la première fois. Les Israéliens ont envahi le Liban en 1948, en 1976, en 1982, puis occupé le sud du pays jusqu’en 2000, avant d’envahir de nouveau en 2006, et maintenant, la guerre fait rage depuis le 7 octobre 2023. Pour les générations d’avant, les gestes à avoir en cas de bombardements sont gravés dans la mémoire musculaire. Mais pour toute une génération, c’est la première guerre, il faut tout apprendre.

Dès le premier jour de la guerre, des volontaires préparent des repas pour le million de personnes déplacées, à la cantine solidaire « Nation Station » à Beyrouth, le 2 mars 2026

Pour chaque détonation sourde d’un missile israélien qui s’abat, le son de milliers de coups de couteaux, de cuillères qui tintent, de marmites qui bouillent résonnent. C’est dans les cuisines que la résistance s’organise, dans celles des habitants les plus précaires aux restaurants les plus cossus de Beyrouth. Le million-et-demi de déplacés de guerre doit être nourri : ce n’est pas un acte de compassion ou de pitié, mais bien un geste politique. Alors que le Liban est un pays découpé par les puissances coloniales et ses propres élites en un mille-feuille de religions, de quartiers ou de régions et de classes sociales, c’est un véritable défi de se rassembler face à un ennemi et se serrer le coude.

De jeunes volontaires s’activent dans un rythme frénétique. Les poivrons hachés, les pois chiches mélangés au cumin et à l’huile d’olive, les tomates émincées, le tout servi à la chaîne dans des plateaux-repas, le plus vite possible. Les mêmes gestes répétés des centaines de fois, pour que les familles déplacées par Israël aient de quoi manger ce soir. Les muscles fatiguent, mais les conversations fusent. « Et toi, tu viens d’où ? Tu es Français ? Ah ben merci, c’est à cause de colonisateurs comme toi qu’on en est là aujourd’hui ! » s’esclaffe l’une des volontaires qui est là ce soir. L’humour libanais est direct et ironique, héritage de décennies de guerres civiles et d’invasions israéliennes, toutes causées, il est vrai, par l’accord de Sykes-Picot et la déclaration Balfour, il y a plus de 110 ans maintenant.

Ici, dans cette cuisine en sous-sol d’un café beyrouthin, des Syriens, Libanais, Palestiniens et occidentaux s’activent ensemble. Il ne s’agit pas d’une ONG internationale aux protocoles cadrés et aux bilans rutilants, mais d’une petite initiative d’aide mutuelle. Pas forcément anarchiste, car ce courant politique se fait rare ici, mais c’est la même idée : les expats et émigrés envoient leur argent, qui sert à acheter des provisions ou des médicaments ; des dizaines de volontaires cuisinent ; un petit groupe d’activistes coordonne et distribue le tout directement aux familles ayant trouvé refuge dans la rue. Tout est direct, sans commissions, sans intermédiaire, sans « chargés de projets » ni « superviseurs ». On se tutoie, on rigole, on fatigue, on désespère ensemble.

Dans une autre cuisine souterraine située à quelques kilomètres de là, même ambiance. Sauf qu’ici, la fondatrice de l’initiative dénote : il s’agit de Mama Jay, une icône trans de la petite mais joyeuse et combative communauté queer de Beyrouth. Septuagénaire, elle a survécu aux affres de la guerre civile et de l’homophobie ambiante, à la violence des milices et de l’État libanais. Après avoir subi multiples viols, une « thérapie de conversion » et des arrestations à la pelle, c’est aujourd’hui face au rouleau compresseur israélien qu’elle se bat avec sa cuisine solidaire.

La communauté queer s’engage ainsi de plein pied dans la lutte, utilisant l’expérience de décennies de structures autogérées, de levées de fond secrètes, d’associations et de combativité. Mais sans pour autant le revendiquer ouvertement. La répression homophobe des dernières années, les agressions et la guerre ont mis en pause le chapitre extravagant des soirées drag et des tentatives de monter des événements pour le mois des Fiertés. Mais aussi parce que le plus important, aujourd’hui, n’est pas d’être queer ou de gauche, mais bien de s’opposer à l’écocide, au génocide, à l’urbicide d’Israël.

Défendre une société qui criminalise les actes sexuels « contre-nature » (article 534 du code pénal libanais) face un État réputé progressiste sur les questions LGBTQIA ? Si en Occident le mythe de l’Israël tolérant aux « minorités sexuelles » est répandu, ici tout le monde le sait : le paradis du pinkwashing et des parades pailletées à Tel Aviv est aussi le tombeau des Palestiniens et des Libanais, qu’ils soient queer ou hétéros. Dans les cuisines solidaires et d’aide mutuelle de Beyrouth, tous les pronoms se côtoient, les activistes féministes hachent du persil à côté d’une gouine de la bourgeoisie beyrouthine mais aussi d’un camarade écolo du Liban-Sud et d’une réfugiée palestinienne bi ou encore d’une travailleuse migrante éthiopienne. Dans ces temps de survie, ce n’est même pas un sujet, mais bien une évidence.Un membre de l’association de protection animale «Animals Lebanon» tente de sauver des animaux domestiques après une frappe israélienne sur le centre de Beyrouth, le 18 mars 2026.

Comme le dit un adage bien répandu au Liban : « les bombes israéliennes ne discriminent pas ». Le rouleau compresseur de Tsahal broie tout sur son passage, sans se soucier des nationalités, des orientations sexuelles, de la couleur de peau. Tel Aviv prétend viser des « terroristes du Hezbollah », tout en demandant aux autres Libanais de ne pas aider la communauté chiite (celle traditionnellement attachée au « Parti de Dieu »), et assume donc viser particulièrement cette branche religieuse de l’Islam, qui représente environ un tiers du Liban. Elle compte sur les Chrétiens, alliés cooptés par le Mandat français puis par la cause sioniste, pour créer une guerre civile au Liban.

Des volontaires distribuent des repas à des travailleur. eus.es migrants déplacés par les bombardements israéliens à l’Eglise jésuite St Joseph à Beyrouth, le 8 mars 2026

Mais l’immense majorité de la population, ici, refuse cette instrumentalisation. Même si le gouvernement libanais et de nombreux médias jouent le jeu des États-Unis et déclarent que le Hezbollah est son ennemi prioritaire, la population n’oublie pas d’où viennent les bombes qui la déchiquettent. Et les centaines de victimes syriennes, africaines, palestiniennes et queer ne sont pas oubliées (par tous). Pas plus que les animaux de compagnie écrasés dans les décombres ou morts de faim ; pas plus que les hyrax (mulots) et les tortues du Liban-Sud, pris au piège ; pas plus que les oliviers déracinés, les champs de fleurs brûlés, les forêts bulldozées, les villages dynamités.

Les écologistes et défenseurs des animaux se sont ainsi retrouvés alliés aux « fellaha » (paysans) chiites du Sud-Liban ; ils se retrouvent à planter des semences paysannes et bio dans des terres ravagées au phosphore blanc, à quelque pas d’un portrait d’un jeune « martyr » du Hezbollah.

Car Israël ne cherche pas seulement à éradiquer le Hezbollah, mais bien tout l’environnement dans lequel vivent ses combattants. C’est ainsi que le Liban-Sud est devenu une « zone morte », avec une soixantaine de villages rayés de la carte, 50 000 hectares de terres arables brûlées, dont 18 000 hectares d’oliveraies, depuis le début de la guerre, le 7 octobre 2023.

Rjeyli Bou Rjeyli, agriculteur bio dans le Chouf (montagnes au-dessus de Beyrouth), vend ses produits à prix bloqués aux cuisines solidaires qui aident les personnes déplacées par la guerre au Liban. Kfar Him, 21 mars 2026

Face à cet écocide, les associations écolo se mobilisent. Certaines œuvrent pour la phyto ou bioremédiation, qui revient à utiliser certaines plantes pour éponger les métaux lourds des sols bombardés et à redonner vie à la terre meurtrie. D’autres mènent des campagnes de reforestation dans des zones dangereuses, ou soutiennent les agriculteurs qui restent proches du front, leur distribuent des semences ou des moyens financiers. Des paysans bio hébergent des familles déplacées ; des éleveurs accueillent des troupeaux entiers pour les mettre à l’abri.

Des associations et des individus secourent les chiens et chats errants. Juste après une frappe aérienne, des équipes débarquent avec des cages et des friandises pour trouver les animaux survivants. D’autres tentent de sauver les plages de sable fin de Tyr, lieu de ponte des tortues.

Mais une litanie de tristes nouvelles s’abat sur eux : Rahma, une travailleuse migrante sri-lankaise vivant dans un village du Liban-Sud et connue pour ses rondes de distribution de croquettes en pleine guerre, a été tuée par une frappe israélienne début juin. Peu après, Mona Khalil, une activiste pour la protection de l’environnement, est blessée dans un bombardement. Des apiculteurs et leurs abeilles, des éleveurs et leurs troupeaux, des activistes sont tués régulièrement depuis octobre 2023.

Mais les survivants ne baissent pas les bras. Face au carnage, les humains qui habitent le Liban affirment leur droit à la vie, ainsi que leur attachement aux écosystèmes dans lesquels ils sont enracinés. Chaque bombe israélienne qui tombe aujourd’hui rappelle que le véritable ennemi, c’est celui qui vous occupe et vous envahit depuis 80 ans, et pas le réfugié syrien, la drag-queen ou l’agriculteur démuni.

Malgré les différences, les haines confessionnelles, queerphobes, racistes, chaque bombe cimente l’esprit de cohésion d’une population qui se bat pour exister. C’est ainsi que, face aux bombes, s’est faite la convergence des luttes écologistes, queer, palestiniennes, syriennes, migrantes et résistantes.

Un travailleur agricole syrien récolte des fleurs d’oranger à Maghdouché, village chrétien du Sud-Liban près de Saida, alors que cette récolte saisonnière importante est perdue dans tout le reste du sud du pays. Liban, 27 mars 2026

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22.07.2026 à 15:56

On fait comment pour passer ?

douchez.oceane

Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir) La deux est prise ? Et la salle nature ? Occupée aussi. Bon… on fait comment ? Y’a.. Read More

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Texte intégral (1919 mots)

Une ambulance bloquée à l’entrée de la maternité. Une application qui reconnaît ses fidèles usagers. Un parking privé au cœur d’un hôpital public. Derrière les barrières des CHU de France, il n’est pas seulement question de stationnement, mais d’une certaine idée du service public. Par Tristan Quemener (directeur général du journal Fakir)

La deux est prise ? Et la salle nature ?

Occupée aussi.

Bon… on fait comment ?

Y’a presque un an, on s’est retrouvé à la maternité pour vivre la naissance de notre fille. On présente souvent les choses comme un moment magique, suspendu dans le temps. Dans la vraie vie, c’est surtout sportif. Pour la mère d’abord. Pour les sages-femmes, ensuite. Le service débordait. On les entendait courir dans le couloir, parler vite, compter les salles. Une femme venait de débarquer en plein travail et l’équipe de la maternité cherchait des solution. Des bouts d’hôpital. C’est devenu presque banal de le dire : les maternités sont sous tension, les personnels sont sous pression, et chacun finit par considérer cette situation comme allant de soit. Quelques heures plus tard, on s’est retrouvés dans une chambre enfin calme avec le petit souriceau tout neuf. Heureux, épuisés, vaguement sonnés. La première nuit n’a pas été reposante. Disons-le franchement, on n’a pas dormi. Alors ce matin-là, pendant que la mère et l’enfant somnolaient enfin, je suis descendu chercher un semblant de petit déjeuner. Un café surtout. Et un peu d’air pour laisser retomber la pression.

C’est là que j’ai entendu les cris.

Non mais vous déconnez ou quoi ? Un ambulancier hurlait depuis son véhicule.

Et si j’avais une urgence vitale, on fait comment ?!

Son ambulance était arrêtée devant la barrière qui permet d’accéder au parking de la maternité. Petit détail, cette barrière ne sert pas seulement aux visiteurs. Elle permet aussi aux ambulances d’accéder à l’entrée des urgences. Mais ce matin-là, elle restait obstinément fermée. Je regardais la scène avec intérêt parce qu’à vrai dire, la veille déjà, un détail m’avait frappé. Le parking… privé, sur le site d’un hôpital public. Quand vous venez pour une naissance, ou pour autre chose, parfois bien pire, vous n’avez pas forcément la tête à étudier des grilles tarifaires. Pourtant, au CHU d’Amiens comme ailleurs, la question vous saute rapidement à la gueule : où se garer, combien ça coûte, combien de temps on reste. Naïvement, j’avais posé la question à l’accueil de la maternité :

Excusez-moi… il y a un système prévu pour les hospitalisations ? Un ticket hôpital ou quelque chose comme ça ?

La personne derrière le bureau m’a souri.

Non monsieur. Elle attrape quelque chose sur le comptoir et me tend un prospectus, un flyer Indigo.

Mais vous avez des forfaits avantageux avec l’application.

Je regarde le papier.

Donc si je comprends bien… pour venir accoucher à l’hôpital public, faut télécharger une appli de parking pour payer moins cher ?

Elle, elle hausse les épaules, elle y peut rien la pauvre.

Vous n’êtes pas obligé, mais oui c’est moins cher avec l’application Indigo.

Indigo. Je l’ai téléchargée, leur application. Comme tout le monde finit par le faire. Parce qu’on est fatigué. Parce qu’on a autre chose à penser. Parce que dans ces moments-là, on ne mène pas une bataille philosophique contre le capitalisme.. Mais ça m’a travaillé de voir cet ambulancier bloqué à la barrière. Quand il a finalement réussi à déposer sa patiente et rejoint la machine à café avec son collègue, je suis allé le voir.

Bonjour… je vous ai vu tout à l’heure à la barrière. Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Le type souffle.

Je sais pas, je crois que la barrière est neuve et ne reconnaît pas encore nos ambulances.

Ça arrive souvent des bugs comme ça ?

C’est pas tous les jours, mais les petites galères oui c’est fréquent. Faut tout le temps négocier avec la technologie, et quand ça merde, bah ça merde.

Comment on en est arrivés à devoir négocier avec une barrière pour entrer dans un hôpital public ? Parce qu’au fond, ce parking c’est pas juste un parking. C’est un symptôme. À Amiens, cette histoire a un nom et une durée. Indigo a remporté en 2019 la délégation de service public du stationnement du CHU pour vingt-et-un ans. Vingt-et-un ans, c’est pas un dépannage provisoire le truc. L’entreprise finance les ouvrages, gère les accès, exploite le stationnement et se rémunère directement sur son usage. Elle revendique aujourd’hui la gestion d’environ 4 000 places sur le site.

Mais c’est quoi exactement une délégation ? L’hôpital n’a pas vendu son terrain. Mais il a confié pour plus de deux décennies un morceau de son fonctionnement quotidien à une entreprise chargée d’en tirer sa rémunération. On pourrait croire que ce n’est qu’une affaire de parking. Pourtant, derrière se cache un choix politique beaucoup plus large.

Ok, le raisonnement est connu : les hôpitaux croulent sous les dettes, construire des parkings coûte cher, le privé investit à leur place. À court terme, ça paraît logique. On construit sans sortir immédiatement les millions nécessaires. Mais au fond, combien ça coûte réellement ? Parce que non, une concession n’est pas un miracle budgétaire. Le CHU évite de sortir le chéquier, mais la dépense ne s’évapore pas pour autant. Dans un communiqué du 14 décembre 2021, le CHU d’Amiens-Picardie annonçait que la concession attribuée à Indigo prévoyait la création de 1 000 places supplémentaires pour un investissement de 12 millions d’euros. Les prévisions financières détaillées du contrat ne sont pas publiques, mais une chose est certaine : un investissement de 12 millions d’euros n’est pas transformé en service gratuit par le simple fait qu’il est confié au privé. Il est remboursé autrement.

Et non… un parking ça ne s’autofinance pas ! Il y a forcément quelqu’un qui paie la note : ceux qui passent la barrière. Et ce déplacement n’est pas neutre. Dans un modèle public classique, le coût de l’infrastructure serait supporté par l’hôpital, financé par l’impôt, les emprunts ou les subventions publiques, puis réparti sur l’ensemble de la collectivité. Avec une concession, la logique est différente. Une partie de la facture est reportée directement sur les usagers du parking. Puis, il faut rembourser l’investissement, financer l’entretien, payer les équipements, les personnels, les barrières… et dégager une rémunération pour l’opérateur et ses actionnaires. Non, ce déplacement n’est vraiment pas neutre. Parce que le contribuable paie selon ses moyens. Parce que l’usager du parking, lui, paie selon les aléas de la vie.

12 millions, pour 21 ans de délégation, le calcul est vite vu, il faut que les barrières rapportent au moins un demi million d’euros par an, juste pour rentrer dans les frais. Ensuite vient la marge. Après tout, les naissances, les maladies et les visites à l’hôpital doivent bien finir par rapporter à quelqu’un ! Et ce quelqu’un c’est l’actionnaire… mais pas d’inquiétude, nul doute qu’ils sauront, si on leur demande gentiment, se montrer raisonnables.

Certaines personnes se garent désormais à l’extérieur du CHU pour économiser quelques euros et terminent les dix dernières minutes à pied. Mais qui peut réellement se permettre cette stratégie ? Certainement pas les plus fragiles. L’économie réalisée existe, bien sûr. Mais elle suppose déjà une forme de capital physique : avoir encore la force de marcher.

Quelques mois plus tard, j’y suis retourné à l’hôpital. Pas pour une naissance cette fois, pour rendre visite à une amie en fin de vie. Cancer du pancréas. J’avais presque oublié cette histoire de parking, j’avais autre chose à penser. Je me suis présenté à la barrière et avant même que je m’arrête complètement, elle s’est ouverte toute seule, magie de l’application téléchargée des mois plus tôt. Un message est apparu : Bienvenue, vous entamez une session neo. J’ai trouvé ça pratique… et profondément dérangeant. Parce qu’au moment même où je venais tenir la main de quelqu’un qui s’approchait de l’un de ses derniers passages à l’hôpital, le système m’accueillait comme un client fidèle.

Le mot n’est pas méchant, mais tout était là. La logique du service public n’est pas censée être celle de la fidélisation commerciale. L’hôpital n’est pas un espace de consommation dont il faudrait optimiser le parcours client. Pourtant, c’est doucement cette logique qui s’installe : flux, expérience, abonnement, reconnaissance automatique, optimisation des usages. À court terme, déléguer semble rationnel. À long terme, on cède autre chose. On abandonne des espaces, des fonctions, des habitudes collectives. Peu à peu, ce qui relevait du commun devient du profit à maximiser.

Le matin de la naissance de ma fille, l’ambulancier avait fini par passer. La barrière s’était ouverte. Heureusement. Mais je repense encore à sa colère. Pas seulement parce qu’il était bloqué. Parce qu’au fond, son cri parlait d’autre chose.

C’est peut-être devenu ça, la question des services publics aujourd’hui. Pas leur disparition, mais la multiplication des intermédiaires. Une application pour accéder à un parking d’hôpital, une plateforme pour parler à l’administration, un logiciel privé pour suivre la scolarité de ses enfants.

Finalement la question reste : On fait comment pour passer ? Dans tous les sens du terme, pour naître, pour mourir, sans devoir négocier chaque porte.

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17.07.2026 à 17:38

Les voyageurs ne sont pas des touristes

douchez.oceane

Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long… Par Macko Dràgàn S’il.. Read More

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Chaos climatique aidant, on commence à s’en douter : il va falloir mettre fin au tourisme de masse. Comment ? « Sortir de ce cauchemar devenu planétaire suppose de retrouver une mise en relation affranchie de la domination … à disparaître de son quotidien sans envahir celui des autres » (Rodolphe Christin). Et, ainsi, retrouver l’essence du voyage. Même si le chemin semble encore bien long…

Par Macko Dràgàn

S’il est un sujet qui, à l’apéro (et y compris dans notre rédac), vous expose de façon quasi-systématique à une engueulade en bonne et due forme et à un procès en vilain-intolérant-gâcheur-de-joie-probablement-stalinien, c’est bien celui-là : la critique du tourisme. Presque tout le monde, moi compris, ayant été touriste au moins une fois dans sa vie, ou l’est, ou le sera, et nombre donc sont celles et ceux qui supportent fort mal qu’on leur fasse remarquer que le tourisme de masse, avec la possibilité d’aller en avion ou en gros bateau qui pue, où l’on veut, pour quelques jours, juste parce que pourquoi pas, est probablement l’une des pires choses qui soient arrivé à notre petite planète qui n’en demandait pas tant.

L’ARNAQUE DE LA LIBÉRATION TOURISTIQUE

Aller faire chier des gens qui ne veulent pas de vous (ou qui ne veulent que votre argent) pour participer à la dévastation du monde au nom d’un sentiment de liberté factice dûment fabriqué par nos maîtres demeure ainsi encore une activité qui fait partie des derniers tabous, même chez les gauchos, de nos sociétés dites « développées » (mdr). Comme l’écrit Rodolphe Christin, même « la pensée critique semble avoir parfaitement ignoré cette fabuleuse action de marketing lancée pour enrôler les usages du temps libre dans les circuits de la marchandisation ». Opération pour le coup brillamment pensée consistant, depuis les conquis du Front Pop’, à faire en sorte que le prolo continue à travailler durant ses congés, mais cette fois-ci sous forme de consommateur. « Le tourisme, avec ses plaisirs en série, fait de nous des individus normaux …, producteurs au travail, jouisseurs en vacances. Provisoirement consolés d’avoir travaillé dur, nous voici ravis du monde comme il va »¹.

Et pendant que le « monde civilisé » en short se mure dans le déni et dans une forteresse de barbelés à la frontière de laquelle on tire à balles réelles sur les migrant·e·s, c’est le monde dans son entier qui se meurt de cette économie délirante, dont le poids était estimé par l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), en 2000, à près de 500 milliards de dollars par an en prenant en compte les dépenses touristiques internationales directes, mais pas les profits générés tout le long de la chaîne par les promoteurs, tour-opérateurs, transporteurs…² Partout, « la perspective de profits substantiels a incité des promoteurs privés ou publics à se lancer dans une spéculation immobilière et hôtelière parfois débridée, aux impacts néfastes tant pour les sites paysagers que pour les écosystèmes et les mœurs locales […] le mercantilisme n’a pas de bornes, de la station Mir aux simulations de camps de réfugiés, en passant par le scandale du tourisme sexuel »³.

À tel point sans limite en effet, que SpaceX, de l’autre abruti-milliardaire-sans-talent-pourri-gâté Musk, a lancé en septembre 2021 la mission Inspiration4, un vol spatial de quelques jours avec quatre touristes à son bord, et plus récemment, la boite du magnat fan de bitcoin Richard Branson a annoncé le retour des vols spatiaux commerciaux à partir de la fin juin ; on va donc aussi aller faire chier les martiens.

LE TOURISME : VISITER CE QU’ON DÉTRUIT

Paysages piétinés, récifs coralliens détruits, littoraux bétonnés, pollutions dues aux transports, gentrification… Des lieux « instagramables » engloutis sous une marée d’imbéciles sitôt le premier cliché sorti sur les réseaux à mon cher Vieux-Nice, où j’habite et où la foule de badauds ahuris marchant en plein milieu de la rue me donne quotidiennement de violentes envies d’oubli de ma promesse solennelle d’aimer mon prochain comme moi-même, le tourisme de masse ennuie la planète entière et détruit tout ce qu’il touche.

Et ça vaut aussi, évidemment, pour un prétendu « écotourisme » en toc qui ne vise qu’à mettre du verni « label 100 % bio » sur la même chose qu’auparavant, mais sans le côté beauf du Club Med et avec l’avantage de se donner bonne conscience.

Le Monde Diplomatique, dans un article de 2006 d’Anne Vigna⁴, donne ainsi entre autres l’exemple du Honduras, qui, après avoir refourgué ses îles aux gringos pour la plongée, et ses terres agricoles à la compagnie américaine United Fruit (aujourd’hui Chiquita Brands Company), a développé cet « écotourisme » sur sa côte caraïbe, à l’entrée du parc national Jeanette Kawas. Cet espace est celui des Garifunas, un peuple afro-créole qui y est présent depuis 1880 : pas de bol pour eux, « au nom du très pratique « intérêt national », l’Institut du tourisme du Honduras a purement et simplement exproprié 300 hectares de littoral sans indemniser les Garifunas. En 2004, il a vendu cette bande de terre 19 millions de dollars à la société privée qui s’est constituée pour réaliser le grand projet Micos Beach & Golf Resort ».

Un terme qui a d’ailleurs tout du crachat à la gueule des Garifunas, dans la mesure où dans leur langue, micos signifie… singe, et que, comme l’explique un jeune porte-parole, « il n’y a jamais eu de singe par ici. Leurs seuls singes sur la plage, c’est nous ! »⁴ Racisme, dites-vous ?

Au Mexique également, au Chiapas plus précisément, terre emblématique des luttes de nos camarades zapatistes, le gouvernement tente d’implanter, par la force s’il le faut, un capitalisme écotouristique carnassier présenté comme la seule voie de pacification de la région. Et « quand les communautés refusent un projet sur leurs terres, les méthodes employées pour les convaincre laissent présager un sombre avenir… Ainsi, le conseil autonome de la communauté zapatiste Roberto Barrios a dénoncé à plusieurs reprises les intimidations de fonctionnaires publics comme celles d’investisseurs privés pour créer un projet d’écotourisme proche de ses cascades [alors même que] le premier droit d’une communauté est de pouvoir refuser l’arrivée de visiteurs sur ses terres, donc de ne pas se voir imposer de projets, même s’ »ils sont très, très bien », comme le répète sans cesse à la presse la responsable du tourisme au Chiapas »⁵. A quand la même chose dans le Vieux-Nice, où l’on s’est fait imposer la construction d’un hôtel 5 étoiles, contre notamment l’avis d’un collectif d’habitant·e·s débouté·e·s en justice ?

ALORS ON FAIT QUOI ?

À Barcelone, une ville que j’aime pour y avoir vécu un an dans la joie, les membres d’un parti de gauche radicale se réclamant du municipalisme libertaire, le Candidatura d’Unitat Popular (CUP), ont attaqué un bus de touristes à coups de jets de peinture, et proprement crevé les pneus de vélos de location. Quant à Ada Colau, chouette maire de la ville depuis 2015, ancienne militante du droit au logement assez radicale elle aussi, outre un contrôle renforcé sur Airbnb, elle a mis en place un plan d’urbanisme pour logements touristiques (Peuat) consistant à découper la ville en trois cercles concentriques : dans le premier, le centre-ville historique, stop, on vise la « décroissance naturelle » en gelant les projets touristiques ; dans le second, c’est « croissance zéro », nécessité étant faite pour proposer un nouveau projet de le faire en récupérant un bâtiment préexistant mais ayant fermé ; le troisième, en périphérie, sera lui disponible pour le développement de projets immobiliers⁶.

Un plan sans doute imparfait, mais qui a le mérite d’essayer des choses, ce à quoi ont renoncé depuis longtemps un maire comme Christian Estrosi, qui visiblement ne connaîtra pas le repos tant qu’il n’aura pas intégralement noyé notre ville sous la crème solaire, les effluves de pollution, l’argent sale et le béton. Pour le plus grand plaisir des riches.

Car il ne faut pas oublier, comme le rappelle justement à nouveau Rodolphe Christin, que « le tourisme n’est pas un produit de première nécessité. Il reste réservé aux individus qui ont les moyens économiques de séjourner ailleurs pour leur « plaisir ». » En faire un symbole de la démocratie populaire relève du même abus de langage que celui qui a vu le « mérite » devenir le principe ordonnateur supposé de nos sociétés.

Mais ceci, évidemment, et Christin va dans ce sens en conclusion de son superbe article, ne vise pas à faire « du territoire un camp retranché », ce que souhaitent et les parangons identitaires des folklores indigestes trafiqués, et les soutiens fanatisés du tourisme de masse, deux facettes d’une même pièce capitaliste. Il invite de son côté à « revenir à une pensée des lieux, ces formes spatiales du vivre en commun, du quartier à la forêt, pour les considérer comme des espaces de rassemblement où l’humanité se recueille, où des rapports nouveaux s’établissent entre les humains et le monde matériel ou la nature », à « fonder une politique de l’hospitalité, à l’écart des relations marchandes. Pourquoi ne pas imaginer des échanges à la manière de trocs (de logements, de canapés) interurbains, interrégionaux et internationaux ? […] Articuler des échanges respectant la singularité de chaque société dans ses relations avec son territoire naturel ».

Il conclut, se basant sur la pensée du grand penseur anarchiste Murray Bookchin, que l’on connaît très bien à Mouais : « La ligne politique consisterait à fabriquer la « vivabilité » du monde par une solidarité ouverte à l’ensemble du vivant. Là, le voyage prend tout son sens en tant qu’expérience sensible, en mouvement, de cette solidarité étendue. » Parce que ouais, ne l’oublions pas : le touriste n’est pas un voyageur, il est même son ennemi, et c’est bien le voyage qu’il s’agit de défendre contre ceux qui veulent le travestir en simple amusement de bourgeois ennuyés (ou de prolos tentant de les singer).

Ce même voyage qui était sublimé dans la poésie d’Alvaro de Campos⁸, sur laquelle j’ai envie de mon côté de conclure : « Je porte dans mon cœur comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein, tous les lieux que j’ai hantés, tous les ports où j’ai abordé, tous les paysages que j’ai vus par des fenêtres ou des hublots, ou des dunettes, en rêvant, et tout cela, qui n’est pas peu, est infirme au regard de mon désir. »

NB : Mon titre est emprunté à l’exposition Santa Manza, de l’artiste niçois et camarade de Vieux-Nice Maurice Maubert, maurice-maubert.com.

Notes :
1. Repartir, mais pas comme avant…, Rodolphe Christin, Le Monde diplomatique, juillet 2020.
2. De la « villégiature » au tourisme de masse, Jean-Pierre Lozato & Philippe Rekacewicz, Manière de voir, 2003.
3. Ibid.
4. Les charlatans du tourisme vert, Anne Vigna, Le Monde diplomatique, juillet 2006.
5. Cité par Anne Vigna, ibid.
6. Voir notamment Asunción Blanco-Romero et Macià Blázquez-Salom, « Marchandisation touristique du logement et sanplanification urbaine à Barcelone », Sud-Ouest européen, 46 | 2018, 9-22.
7. Ibid.
8. Qui, certes, était un bourgeois ennuyé, mais lui je le pardonne. À lire absolument : Fernando Pessoa, *Le gardeur de troupeau* suivi de *Poésies d’Alvaro de Campos*, Folio Gallimard, trad. Armand Guibert.

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15.07.2026 à 17:37

Aller vers la fin de la « guerre à la drogue »

douchez.oceane

La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight Une histoire de la réduction des.. Read More

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Texte intégral (2962 mots)

La consommation de drogue suscite d’interminables débats. Avec, en France, ces dernières années et notamment depuis le passage de Bruno Retailleau au ministère de l’Intérieur, une volonté marquée de « faire la guerre » à la drogue, et surtout à ses usagers. Analyse des alternatives à cette politique mortifère, à travers le prisme niçois, par un spécialiste de la réduction des risques. Par Kawalight

Une histoire de la réduction des risques

La guerre à la drogue n’a comme conséquence que de déplacer un problème encore trop méconnu. C’est pourquoi une approche sanitaire, et non plus répressive, est nécessairement à envisager. La RDR (Réduction Des Risques) repose sur le principe qu’il est préférable de ne pas consommer de drogues, mais que s’il doit y avoir consommation, quelle qu’en soit la raison, mieux vaut réduire les risques et les dommages liés à cette consommation. Elle naît de la lutte contre le VIH, à une époque où les « junkies » partageaient leurs seringues, et le VIH au passage, et commence par la distribution de Stéribox (kits d’injection stérile). Distribution illégale dans un premier temps, militante donc. La RDR est mise en place de manière active et même activiste tout d’abord par des associations comme « Médecins du Monde » ou « Act-Up ». Elle finit par être défendue et même déclarée de « santé publique » en 2004 par Simone Veil (1927-2017). L’idée est simple, les acteur·ices de RDR permettent aux usager·ères de drogues de se rapprocher des acteur·ices de santé. Parce qu’une personne en situation de dépendance est avant tout malade, et bien souvent éloignée du système de santé.

Mais au-delà du problème de la drogue, se pose celui de la précarité sanitaire. Parce que là aussi, il y a clairement « deux salles, deux ambiances ». Entre le millionnaire qui tourne à la cocaïne du matin au soir et le SDS (Sans Domicile Stable) qui shoote des médicaments, il y a un monde. Et il n’est pas question de dépeindre un schéma qui serait réducteur, mais simplement de constater que l’accès aux soins est bien plus difficile quand on est précaire et que l’on se plante des seringues dans le bras dans la rue.

À Nice, une répression assumée

À Nice, depuis des décennies, et ce malgré le travail acharné des associations spécialisées, la RDR ne semble pas être une priorité. Cela s’explique le plus simplement du monde par le fait que les SDS et plus particulièrement les usager·ères de drogues sont loin d’être la priorité de la ville. Je dirais même que la seule préoccupation de la ville les concernant est de les déplacer du centre-ville pour ne pas faire tache et déranger le tourisme.

De nombreux faits en attestent ; ici, la guerre incessante faite aux personnes usagères de drogues, du moins celles en situation de précarité, prend un visage très concret. En témoignent les interventions quotidiennes des forces de l’ordre, l’histoire d’« Entractes », ancien CAARUD (Centre d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues), délogé du centre-ville, le déplacement de l’automate distributeur de Steribox du centre-ville vers un quartier où il est cinq fois moins efficient, l’arrêt des emplacements sur des places de stationnement réservées à la réduction des risques dans le centre-ville. En témoigne également l’histoire du pôle addiction de Tzarewitch : il était question de rassembler un CAARUD et un CSAPA (Centre de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie) et de les implanter dans un quartier non loin du centre-ville. Le projet a été travaillé pendant deux ans avec la mairie avant que cette dernière ne recule au dernier moment, suite à la pression du comité de quartier. Enfin, l’an dernier, la rue Tiranty, régulièrement occupée pour des scènes de consommation à ciel ouvert, a été fermée pendant une semaine sur décision de la mairie, en installant de part et d’autre des barrières et des agents municipaux. Si elles bénéficient certes au confort des riverain·es et des commerçant·es, la conséquence de ce type d’actions, hélas, du point de vue sanitaire, est que les professionnel·les de santé ont plus de mal à trouver les usager·ères, et ne fait que déplacer loin des regards un problème omniprésent.

« Aller vers » les personnes usagères de drogue

Les acteur·ices de réduction des risques sont là où les usager·ères de drogues se trouvent, et non l’inverse, comme professé par la mairie de Nice et bien d’autres dans le pays. C’est ce qui est dénommé « l’aller vers » ; le principe selon lequel il faut aller chercher les personnes usagères de drogue là où elles se trouvent, avec l’objectif premier de créer du lien et de réduire les risques, et éventuellement celui de les accompagner vers un système de soin adapté. C’est donc là un engagement fort, qu’une ville de la taille de Nice, 5ᵉ plus grande commune de France, se doit de porter. Un engagement dans le sens des personnes les plus précaires, qu’il faut aller chercher là où elles sont. Parce qu’« aller vers » les plus précaires est le signe d’une ville en bonne santé. Et il se trouve donc, vous l’aurez compris, que Nice est en bien mauvaise santé. Il semble alors intéressant de tenter de faire un bilan des dernières années dans la rue de notre jolie ville touristique.

Tout d’abord, nous assistons à un nombre croissant inquiétant d’overdoses à la cocaïne. Durant les mois de mai et juin 2025, le CAARUD Lou Passagin a dénombré un nombre inhabituellement élevé et préoccupant d’overdoses liées à cette drogue. Cela est inquiétant en ce sens que le problème pourrait être lié à une composition ou concentration inhabituelle du produit. Deux hypothèses sont alarmantes. Tout d’abord le fait que la cocaïne soit de plus en plus pure, en attestent les diverses analyses sur le plan national. Il est alors à craindre que certains arrivages ne soient trop concentrés en cocaïne, entraînant des surdoses et donc des décès par overdose. Ensuite, les services spécialisés ont une inquiétude et ainsi une attention particulière à l’éventualité de trouver du fentanyl (1) dans un des produits de coupe de la cocaïne.

Ensuite, l’année 2025 a été fortement bousculée par un cluster VIH signalé par l’Agence régionale de santé au mois de mai. Les professionnels de réduction des risques ont alors immédiatement réagi, et ainsi réalisé un maximum de tests rapides d’orientation diagnostique aux maladies infectieuses (TROD). En deux jours, nous avons détecté quatre nouveaux cas, ce qui est parfaitement inédit et fortement inquiétant.

Vers un nouveau paradigme sanitaire ?

À ce jour, toutes les instances sanitaires et sociales du département travaillent en connivence pour unir leurs forces afin d’accompagner les personnes malades et de limiter au maximum les éventuelles nouvelles contaminations. Il apparaît donc à ce jour plus que jamais important de s’ouvrir à la RDR, notamment par le biais de récupération d’échantillons de produits afin d’avoir une meilleure lecture du phénomène, mais également par une présence effective des acteur·ices de santé publique sur le terrain.

Il semble essentiel de faire réagir les autorités locales ainsi que la population. Dans cette optique, un local de médiation sociale spécialisé sur les questions de précarité de rue et de consommations pourrait participer au changement de prisme nécessaire. L’idée repose sur le parti pris que le travail de médiation de rue participe à la tranquillité publique dans la mesure où il crée du lien, du sens et donc plus de proximité et d’empathie. En sachant qu’il est extrêmement difficile de sortir de l’addiction tout en vivant dans la rue, un CSAPA avec hébergement permettrait aux personnes voulant se soigner de le faire sous un toit. Enfin, une salle de consommation à moindre risque devrait s’ouvrir dans chaque grande ville. Il s’agit d’un endroit encadré par des professionnel·les de santé (médecins, infirmier·ères) où il est possible de venir s’injecter de manière stérile et à l’abri des regards. Une conséquence directe est une baisse de la consommation dans la rue, et donc un moins grand nombre de seringues retrouvées dans la rue. Les risques de contaminations ou d’abcès sont également considérablement plus bas. L’accès aux soins de manière générale y est largement facilité.

Voilà donc les trois propositions fortes qui pourraient grandement améliorer une situation sanitaire préoccupante, à Nice comme partout ailleurs après des décennies de répression aveugle. Car, ainsi que toutes les expériences menées sur le terrain le prouvent, un environnement médical empathique et adapté réduit les risques, rapproche les plus précaires du système de santé et favorise la tranquillité publique.

La parole aux concerné·es

« L’aller vers » plutôt que la criminalisation des consommateur·ices permet en outre d’utiliser l’expérience et l’expertise des personnes concernées. Pour conclure, moi qui travaille en CAARUD, je voulais vous parler de Dada. C’est son vrai surnom. Parce que quand il était jeune, tout le monde lui disait que les maths, c’était son dada. Il a 61 ans, et a vécu toute une vie à la rue. Il est hébergé depuis peu par un CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale). Il a toujours consommé. Alcool, cocaïne, sulfate de morphine, méthadone, benzodiazépine… je le connais depuis 20 ans, et le vois souvent car il est toujours motivé pour partager son expérience et œuvrer lui aussi à la tranquillité publique. Tout le monde l’apprécie. Les agents des espaces verts, de la mairie, les commerçant·es du quartier, les riverain·nes du CAARUD, les précaires, les consommateur·ices… et même quelques politiques.

Il tient un rôle essentiel dans l’avancement de la philosophie de la réduction des risques dans le monde de la santé publique.

Je passe le plus clair de mon temps dans la rue, en maraude, et Dada m’accompagne parfois. Il a notamment participé à une vidéo, encadrée par la Fédération Addiction, et démontrant que la médiation de rue est vectrice de tranquillité publique. Alors, quand j’ai participé à un congrès organisé par la même association, il est venu avec moi pour présenter un atelier. Voici son intervention lors de l’atelier en question :

« Au CAARUD, on m’appelle monsieur le Maire. Je suis le représentant délégué des usagers du CAARUD. Les usagers ont confiance et se confient à moi. On m’appelle monsieur le Maire car je coordonne et fais de la médiation. J’organise et anime les réunions d’expression des usagers ou simplement d’organisation, de sortie… Je porte leurs messages aux professionnels. Au CAARUD comme à la rue.

Les gens se confient souvent plus à la rue. Les murs sont un frein, dehors la parole est libre et donc plus facile. Et puis dans la rue tout le monde me connaît et je connais tout le monde. Je fais de la prévention auprès des agents des espaces verts. Je croise le cantonnier tous les matins, on prend le temps de discuter. Les commerçants du centre-ville me saluent à la manche. Les agents de police aussi me connaissent et on a une bonne relation. Ils savent que je ramasse mon matos (2) et celui des autres aussi.

Plus les gens nous connaissent et connaissent nos situations, plus ils nous comprennent et comprennent nos difficultés et moins ils jugent. En fait la médiation dans la rue crée de la tranquillité publique. Et ça permet de regarder la situation avec nos yeux et pas ceux des médias ou de la police.

On a développé un projet photo il y a deux ans dans ce sens, « Regard expert ». On devait prendre une photo avec comme angle « que signifie réellement se piquer dans la rue ? » Un article est né dans un journal local indépendant (3). On y voit deux hommes avec tout leur matos d’injection autour d’eux dans les escaliers d’un parking souterrain. Et l’article aborde la question de la salle de consommation à moindres risques.

Le but de ce genre de démarche est vraiment d’éveiller les consciences sur les réelles problématiques et de réelles pistes de solutions sanitaires et pas seulement politiques.

Dans le même esprit et toujours avec l’idée de dépasser les frontières institutionnelles et sociétales habituelles, on a mené cette année un projet culturel basé sur le slam. On a participé avec une compagnie à des ateliers d’écriture avec pour finalité la présentation d’un spectacle de slam et de chanson dans une salle de spectacle alternative de la ville.

Toujours avec cette idée d’aller vers une éducation populaire et participative, on a clamé nos vies à qui voulaient les écouter et on a rempli la salle de spectacle. »

Pour Dada

Dada, cela fait bien longtemps que je ne suis plus son éducateur. Dada c’est mon plus ancien collègue. Dada, c’est mon ami.

Hier soir, Dada a fait un arrêt cardiaque. Il a été réanimé miraculeusement au bout de 19 minutes de massage cardiaque. Son pronostic vital est plus qu’engagé. À l’heure où je finalise ce texte sans lui, il est entre la vie et la mort.

Cet article lui est évidemment dédié. Bats-toi frérot, t’as encore des milliers de slams à écrire. Et puis qui va chanter Daniel Guichard des larmes plein les yeux au CAARUD ? Et puis comment je vais faire au CAARUD moi sans toi ? Sans ton vieux pardessus râpé…

Les derniers mots seront donc pour lui. Voici le slam qu’il a écrit, et que nous avons joué ensemble à la Zonmé, et au congrès de la Fédération Addiction :

« Bonjour messieurs-dames… Et les autres… Aimez-vous avec des caresses et ayez de la tendresse. On a tous le pouvoir d’être tendres, même si on ne connaît pas la gentillesse.

Soyez gentils les uns envers les autres. Ce n’est que de l’amour que tu donnes. Parce que nous sommes tous amour… ça t’étonne ?

La femme restera toujours au cœur de cet amour car elle donne la vie. Le cœur de cet amour que tout le monde partage, qui nous enrichit.

Hommes, femmes, quels que soient nos choix de vie. Il faut nous rappeler Adam et Eve. Nous ne sommes qu’amour, la vie se poursuit.

On évolue avec son temps, vive l’amour, vive la vie. Soyez heureux, c’est ça l’amour. C’est la vie qui se construit.

C’est le temps qui passe. Qui suit son cours. Qui passe… Qui nous surpasse …Et qui trépasse… »

(1) Analgésique opioïde 100 fois plus fort que la morphine utilisé pour soulager la douleur des patient·es en phase terminale de cancer et parfois dérivé par certain·es usager·ères de drogues.
(2) Matériel stérile d’injection.
(3) Mouais, pour ne pas le nommer.
(4) La compagnie « Pas Sages Obligés ».
(5) La Zonmé.

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07.06.2026 à 02:50

L’infantisme, une grille de lecture politique pour repenser le travail social

douchez.oceane

La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale,.. Read More

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Texte intégral (1497 mots)

La lecture de Infantisme de Laelia Benoit ouvre une porte dans notre manière de penser les rapports de domination. L’autrice définit l’infantisme comme une discrimination à l’encontre des mineur·es, fondée sur la croyance qu’iels appartiennent aux adultes et qu’iels peuvent, voire doivent, être contrôlé·es. Mais réduire l’infantisme à une oppression spécifique à l’enfance serait passer à côté de sa portée politique plus large. On parle donc ici d’une logique sociale, un mode de contrôle des corps et des existences, qui traverse également le travail social.

• Par Camille Fiandrino

Comme le souligne Laelia Benoit, « désigner l’infantisme est indispensable pour amorcer le changement de comportement qui s’impose ». Nommer une oppression n’est jamais neutre : c’est un geste politique. De la même manière que les concepts de sexisme, de racisme ou de validisme ont permis de rendre visibles des violences longtemps naturalisées, nommer l’infantisme permet de révéler des pratiques de domination dissimulées sous les discours de protection, de bienveillance ou d’expertise.

Les travailleur·euses sociaux·ales sont en première ligne auprès des groupes sociaux marginalisés. Ce simple constat constitue déjà un argument fort pour revitaliser une conscience politique et militante dans le travail social. Pourtant, les pratiques restent largement traversées par des préjugés (systémiques). Les personnes accompagnées sont fréquemment perçues comme des êtres « inférieur·es », « incomplet·es », incapables de savoir ce qui est bon pour elles-mêmes.
Cette représentation n’est pas seulement individuelle : elle est structurelle. Elle est produite par des institutions, des cadres réglementaires, des formations et des référentiels théoriques qui hiérarchisent les savoirs et les capacités. Le travail social devient alors un espace paradoxal : lieu de soutien et de protection, mais aussi outil de contrôle social, où l’on décide à la place, où l’on oriente, où l’on corrige.

C’est pour cela que Laelia Benoit nous rappelle : « la société a tout à gagner à prioriser des politiques publiques favorables aux enfants ». Cette affirmation pourrait être élargie. La société a tout à gagner à des politiques publiques qui reconnaissent pleinement les capacités d’agir des personnes concernées. Qu’elles soient enfants, personnes en situation de handicap, personnes précaires, toxicomanes ou plus largement marginalisées.

Des fondements théoriques à questionner

Cette domination est renforcée par l’hégémonie de certaines références théoriques dans le travail social et le champ médico-social. Les figures de Bowlby, Freud ou Winnicott (où sont les feeeemmes ?) continuent d’organiser les représentations professionnelles, souvent sans être interrogées dans leur contexte historique et idéologique.
Ces approches, largement psychologisantes et à fortiori individualisantes, tendent à expliquer les difficultés par des manques, des carences ou des immaturités, occultant les rapports sociaux, économiques et politiques qui produisent la vulnérabilité.
Elisabeth Young-Bruehl elle-même, dont Laelia Benoit mobilise les concepts, était psychanalyste. Ce que l’on critique ici, c’est son usage appliqué mécaniquement, sans interroger les rapports de pouvoir qui produisent la souffrance. La psychanalyse devient un outil de naturalisation des inégalités plutôt que de leur compréhension. John Bowlby n’est pas problématique parce qu’il parle d’attachement. Cela devient problématique quand l’attachement devient la seule grille de lecture pour penser la pauvreté, le placement, l’exclusion, etc.*

Nous avons besoin de penser les concepts de manière plus moderne et intersectionnelle

Que permet-on de ne pas voir lorsque l’on explique la souffrance sociale uniquement par l’attachement ou encore l’histoire familiale ? À quelles formes de pouvoir ces grilles de lecture participent-elles ? Nous passerions certainement moins de temps chez le psy qui nous coûte un pognon de dingue à parler de nos pères maltraitants plutôt qu’à combattre le patriarcat, dans la rue, les foyers, et les institutions. Bon, le divan et la lutte dans les rues ne sont pas incompatibles mais ne laissons pas l’individualisme et le développement personnel effacer la critique politique.

La peur de la rébellion

Dans Infantisme, l’autrice mobilise la typologie de Young-Bruehl et décrit une forme d’infantisme dite « narcissique », qui repose sur des fantasmes de rébellion et de supplantation. Cette peur est loin d’être propre à la relation adulte-enfant. Elle traverse l’histoire des peuples opprimés par des gouvernements autoritaires (est-ce qu’un gouvernement peut ne pas l’être, autoritaire  ?) : la peur que les dominé·es prennent la parole et se soulèvent.
Les discours infantisants fonctionnent toujours de la même manière : ils ne sont pas prêts, ils ne comprennent pas, ils ont besoin d’être guidés. Les enfants, mais aussi plus largement les personnes dites « bénéficiaires » du travail social, sont ainsi traitées tel que des peuples opprimés au sein même du peuple, maintenus dans une dépendance politique et symbolique violente.

Vers une pratique marxiste du travail social ?

Face à ce constat, une question s’impose : et si le travail social devait se penser comme une pratique fondamentalement politique ? Pousser les groupes sociaux accompagnés vers la conscience de classe, l’autodétermination et l’organisation collective pourrait constituer une rupture radicale avec les pratiques actuelles. Une pratique marxiste du travail social ne chercherait pas à « prendre en charge », mais à accompagner les personnes à cultiver leur pouvoir d’agir, à soutenir les luttes, à reconnaître les savoirs empiriques comme légitimes. Qui de mieux pour lutter que les personnes concernées ? Bien sûr, il faut plus soutenir l’auto-organisation qu’imposer une grille de lecture politique.
Penser l’infantisme comme grille de lecture du travail social ne revient pas à nier les situations de vulnérabilité ni à disqualifier toute fonction de protection. Certaines personnes ont besoin d’être protégées, parfois même malgré elles. Mais la protection ne peut devenir un principe indiscutable qui autorise à décider, orienter ou normaliser sans la personne concernée et sans questionnement. La véritable radicalité n’est peut-être pas de supprimer toute verticalité, mais d’orienter cette protection vers une sorte de restitution du pouvoir d’agir de l’individu, un accompagnement en mouvement qui aurait pour but commun de remettre en question son propre rôle d’autorité en tant que travailleur·euses sociaux·les tout en protégeant les plus vulnérables.

En philosophie du care, on nous dit qu’il existe « une tendance à se définir dans les termes de l’autre » (Gilligan). Cela invite à concevoir le travail social non comme une relation unilatérale, mais comme un espace de co-construction. L’engagement du professionnel·le repose alors sur une double reconnaissance : celle de la vulnérabilité d’autrui, mais aussi de la sienne propre. L’infantisme, ce miroir inconfortable. Alors, on fait quoi ? On regarde nos pratiques, et on se demande honnêtement : combien de fois avons-nous décidé à la place, orienté sans consulter, protégé sans questionner ? Ni sauveur·euses, ni gardien·nes : des compagnon·nes de lutte, qui acceptent de ne pas toujours avoir raison, et qui reconnaissent dans la vulnérabilité de l’autre un écho possible de la leur.

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06.06.2026 à 03:30

Techno-éco-fascisme, histoire d’une dystopie écologique

douchez.oceane

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller. • Par Jide, en affinité avec Accattone L’héritage du.. Read More

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Texte intégral (3956 mots)

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller.

• Par Jide, en affinité avec Accattone

L’héritage du totalitarisme et la menace technologique

Tout d’abord, parler de fascisme est une mission compliquée. Nous en sommes encore trop proches, temporellement et idéologiquement pour avoir le recul nécessaire, du moins semble-t-il pour la majeure partie d’entre nous, autant par son caractère épouvantail que par le fantasme qu’il est susceptible de provoquer chez certain-e-s. Non sans raison. Déjà parce que nous en sommes les héritier-e-s, mais aussi parce que cela s’est passé chez nous et il n’y a pas longtemps. Et parce que cela a redéfini les contours d’un autre concept complexe, celui des tyrannies. Tant bien qu’il a fallu le déterminer comme une forme absolue de celles-ci : le totalitarisme.

J’ai lu dans un bouquin il y a des années qu’en politique la défaite n’a pas de limite1, contrairement à la défaite militaire qui finira par des concessions territoriales. La direction que prend une société ne s’infléchira pas d’elle-même, et c’est pour cela que les forces, qui la composent, la déterminent en permanence. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte sociétal, qui est l’héritier du fascisme, et dans des domaines beaucoup plus concrets qu’on ne l’appréhende en général, tels que le marketing politique, la propagande médiatique et par ricochet, le sujet qui nous intéresse aujourd’hui justement, son avatar du futur, l’éco-fascisme, que nous nommerons le techno-éco-fascisme, tant sa composante technologique semble inévitable. On imagine toujours que l’histoire se répète. Certes mais pas à l’identique.

De Matrix à Soleil Vert (entre autres) : quand la SF nous alerte, c’est qu’il y a péril en la demeure

On va devoir de nouveau tomber dans la science-fiction comme prospective majeure du futur pour alimenter notre discours. D’autant plus qu’une théorie, certes un peu fumeuse, affirme que si quelqu’un-e imagine une chose possible à un instant, c’est que cette chose l’est vraiment en pratique ou le sera un jour.
Avec comme icônes des œuvres qui ont mis en images un de ces futurs possibles, la trilogie Matrix : des machines règnent sur terre en s’alimentant en énergie à l’aide d’élevages d’humains, transformés en gigantesques usines à énergie dans lesquelles chaque individu vit virtuellement dans l’époque actuelle (les années 2000) sans se douter de sa condition réelle. Un amas gigantesque d’usines titanesques à l’esthétique cybernétique parfaite recouvre la planète entière. Des algorithmes maîtrisent ainsi tous les paramètres permettant la pérennité d’une forme de société, même si elle est virtuelle, comment faire alors la différence ? Tout en aliénant à la perfection la possibilité d’une existence humaine sans laquelle pourtant le monde dans lequel on est projeté ne saurait se maintenir. Ni l’humanité, celle-ci ayant tellement détruit son environnement que seule cette unique condition de contrôle absolu par les machines pour les machines rend possible son existence. Tendance collapsologique extrême, la catastrophe est pourtant un régal pour le système industriel et marchand. CQFD ? Un totalitarisme techno-survivaliste pas si éloigné de la bunkerisation des ultras riches actuellement, si ce n’est que ce sont des logiciels IA qui les remplacent. Après moi le déluge en somme.

Ouf, voilà probablement une des pires dystopies ayant été imaginées. Pas certain. Soleil Vert, quant à lui, nous projette dans un New York futuriste, étouffé par la surpopulation et l’effondrement climatique, où une élite maintient l’ordre grâce à une nourriture synthétique mystérieuse. L’ambiance y est horriblement glauque. Une parfaite parabole d’une dérive possible : l’écologie devient le prétexte à un autoritarisme qui, pour sauver l’espèce, sacrifie l’éthique et transforme le corps humain en marchandise circulaire. C’est le miroir parfait de la « pile » de Matrix : là où les machines utilisent la chaleur, le système de Soleil Vert utilise la matière, mais la conclusion reste la même : l’individu n’est plus qu’un intrant industriel.
Voilà pour l’aspect ressources naturelles ou comment exploiter le concept du métabolisme social2 jusqu’à son pire aspect imaginable… Nous nous arrêtons là parce que les films qui décrivent de possibles sociétés totalitaristes pour des motifs environnementaux pullulent.

De la fiction à la réalité : l’anticipation et l’analyse comme possibilité de désamorcer l’inéluctable

Bon, tout ça n’est guère joyeux, on en convient. Pour autant, le nommer, c’est déjà le dénoncer. L’examen lucide du présent redonne ainsi tout son sens à l’adage de feu le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible.
Tout d’abord, ne pas oublier que le capitalisme est responsable de la situation proto-fasciste dans laquelle nous vivons déjà. Les analogies sont légion entre les dystopies fictives et la situation dans laquelle nous vivons actuellement si nous sortons de la lorgnette de nos quotidiens et de nos cadres de vie occidentaux aux apparences démocratiques. À l’échelle de la planète, la recherche effrénée de matières premières (minerais, hydrocarbures, biomasse) devient le moteur unique des économies modernes, transformant des territoires entiers en «  zones de sacrifice ».

C’est ce qu’on appelle l’Extractivisme. «  L’Extractivisme [voir encadré à lire] est la manifestation d’un système qui ne voit dans la nature et les êtres humains que des gisements à exploiter jusqu’à l’épuisement, rendant la démocratie incompatible avec les impératifs de la croissance industrielle infinie » et nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. D’où les guerres actuelles, le contrôle du territoire, pire sa stratification sociale eugéniste et néo-malthusienne : en Ukraine pour le contrôle des terres noires et des ressources minières ; en Afrique, la transition énergétique des pays du Nord se paie au prix du cobalt, transformant des régions entières en « zones de sacrifice » où la vie humaine pèse moins que le minerai ; au Venezuela, les tentatives de déstabilisation visent à garantir que le flux de brut ne s’interrompe jamais, peu importe la volonté populaire.

Raciste un jour, anti-pauvre toujours ou comment les riches font sécession (le séparatisme c’est elleux)

Dans cette dérive vers le techno-éco-fascisme, le racisme ne disparaît pas : il se transforme en un outil de gestion biologique des populations. Il n’est plus seulement une idéologie de haine, mais une composante de la sélection des « survivants » face à l’effondrement climatique. Le tout sous couvert de discours soi-disant protecteurs vis-à-vis des populations locales qui n’ont toujours malheureusement pas compris l’arnaque.

À s’en taper la tête contre les murs. Si pour Malthus le problème d’incompatibilité entre la limite des ressources et leur consommation était de la faute de ces satanés pauvres qui n’avaient pas la décence de se reproduire convenablement, aujourd’hui ce sont les populations du Sud global sur lesquelles les « haineux » s’acharnent : elles sont présentées comme une « peste » dont la croissance démographique menacerait l’équilibre précaire de la biosphère : une sorte de déluge humain incontrôlable. Passons le fait que leur sacro-sainte science le nie au travers des analyses démographiques, rien ne semble empêcher le déploiement d’une future ségrégation planétaire.

Comme l’analyse par exemple Hervé Kempf [voir encadré à lire] l’élite blanche et fortunée se retire dans des gated communities ou des forteresses technologiques. Cette sécession est intrinsèquement raciale : elle consiste à s’isoler physiquement de la misère du reste du monde, souvent composée de populations racisées qui subissent de plein fouet l’effondrement climatique et la pénurie. Pour Antoine Dubiau, ce séparatisme n’est pas qu’une simple fuite, mais l’aboutissement d’un « localisme identitaire » qui détourne la protection de l’environnement au profit de la préservation d’un groupe dominant. Dans cette logique écofasciste, la nature devient le prétexte à un ordre immuable et hiérarchisé où l’universalisme s’efface devant le droit du « premier occupant ». En naturalisant les inégalités, ce courant transforme la crise écologique en une gestion policière de l’espace, où la défense du territoire devient indissociable d’une exclusion violente de l’Autre, perçu comme un surplus humain face à des ressources finies. « L’écofascisme n’est pas une écologie autoritaire, c’est une gestion fasciste de la crise écologique. […] Il s’agit de préserver les conditions de vie d’une communauté restreinte, définie par son appartenance à un sol ou à une identité, en excluant le reste de l’humanité jugé superflu. »3 [voir encadré à lire]

Esquiver la Machine : l’espoir des furtifs

Pourtant, si le techno-éco-fascisme semble quadriller le futur, des lignes de fuite se dessinent. Face à l’omniprésence du contrôle, la réponse n’est pas forcément le choc frontal, mais l’esquive et l’occupation des interstices. C’est ici que les TAZ (Zones d’Autonomie Temporaire) d’Hakim Bey prennent tout leur sens : créer des espaces qui échappent aux radars de l’État et de la marchandise, le temps d’une fête, d’une lutte ou d’une vie commune.
Certains choisissent de l’ancrer dans la durée en créant des ZAD (Zones à défendre). Là, sur le terrain, on réinvente le métabolisme social loin de la froideur des algorithmes. On y réapprend l’entraide, on y cultive la terre sans l’épuiser, et on y oppose une solidarité vivante à la stratification raciale des élites. C’est la preuve concrète que la défaite politique n’est pas inéluctable si l’on refuse la fiction de la Machine.

Comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio [voir encadré à lire], l’espoir réside peut-être dans notre capacité à redevenir ingérables, à « vider le contrôle de sa substance ». Les furtifs sont ces êtres qui habitent les angles morts de la ville privatisée, qui ne laissent pas de traces numériques et qui font du lien social une poésie de la résistance. Si le futur nous promet la pile de Matrix, choisissons d’être le bug, la ronce dans l’engrenage, le vivant qui, par sa simple persistance joyeuse, rend la tyrannie caduque. Un autre monde est déjà là, sous le bitume des algorithmes, il suffit de commencer à le vivre.

« J’ai réalisé que vous n’êtes pas réellement des mammifères. […] Vous vous installez dans une zone et vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. […] Il y a un autre organisme sur cette planète qui suit exactement le même schéma. […] Le virus. Les humains sont une maladie, un cancer pour cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède. »
— Agent Smith – Matrix 1999

A lire :

Marx écologiste (éditions Amsterdam, 2011), de John Bellamy Foster.

Tout comme l’ouvrier est étranger au produit de son travail, la société industrielle devient étrangère aux conditions biologiques de sa propre survie.

Les Furtifs (La Volte, 2019), d’Alain Damasio.

Les Furtifs sont des êtres de mouvement qui ne laissent pas de traces. Ils représentent la résistance par le vivant et la métamorphose contre la pétrification du contrôle sécuritaire.

Écofascismes (Éditions Grevis, 2022), Antoine Dubiau.

Ici, Antoine Dubiau, met en garde sur le recyclage du discours de l’extrême droite « Il n’y en aura pas pour tout le monde, protégeons notre part par la force ».

Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007), d’Hervé Kempf.

L’auteur y théorise cette fracture sociale et écologique. Il décrit l’émergence de communautés fermées (gated communities) où l’élite vit en vase clos, protégée par des technologies de surveillance et des milices privées, tandis que le reste du monde subit la pénurie et l’effondrement.

Extractivisme : Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances (Le Passager Clandestin, 2015), d’Anna Bednik.

L’extractivisme nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. C’est le lien direct avec l’éco-fascisme : le maintien du flux de ressources prime sur le droit des populations.

A voir :

ATTENTION : Uniquement si on n’est pas trop déprimé ce jour-là, ou alors pour une soirée débat en lisant le Mouais.

Le contrôle par la pénurie et les ressources

Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) :

La gestion de la surpopulation par le rationnement alimentaire et le recyclage humain occulte.

Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015) :

L’asservissement des masses par la monopolisation des ressources vitales (eau et carburant) sous un culte de la personnalité.

Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) :

Un monde où la terre ferme est devenue un mythe, imposant une loi du plus fort pour la survie sur l’océan.

Le contrôle par la technologie et l’illusion

Matrix (Les Wachowski, 1999) :

L’anesthésie totale de la population par une simulation virtuelle pour exploiter l’énergie bio-électrique humaine.

Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) :

Un fascisme biologique où le code génétique détermine la place et les droits de chaque individu.

Le contrôle par la stratification spatiale

Snowpiercer (Bong Joon-Ho, 2013) :

Le maintien d’un écosystème fermé dans un train où l’ordre capitaliste, et sa lutte des classes, se maintiennent après la fin du monde causée par une soudaine glaciation.

Elysium (Neill Blomkamp, 2013) :

La sécession d’une élite vivant dans une station spatiale luxueuse tandis que le reste de l’humanité survit sur une Terre dévastée.

Notes et Sources :

1. Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille.

2. Concept Marxiste de « métabolisme social » (Stoffwechsel) décrivant l’interaction homme/nature par le travail. Le capitalisme crée une « rupture métabolique » épuisant les ressources sans les restituer

3. Ecofascismes, Antoine Dubiau (Éditions Grevis, 2022) (p. 159-160).

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