17.03.2026 à 11:56
Le « comforting gaze » à l’écran
Le « conforting gaze » à l’écran
Cet article propose une analyse critique du genre cinématographique « réalisme social ». À partir des récents Emilia Perez, Anora et Bird, le réalisme social est envisagé non pas comme un processus de dévoilement de la différence aboutissant à une prise de conscience, mais comme un dispositif alimentant ce que le philosophe Antonio Gramsci baptise « hégémonie culturelle ». Les images, comme leur production et diffusion, sont toujours prises dans des enjeux culturels qui les dépassent, qu’elles alimentent ou transforment. Les réalisateurs et réalisatrices ne deviennent pas des dénonciateurs subversifs mais des intellectuels organiques participant à l’unification d’une conscience univoque. En ressort l’impossibilité de négliger le rapport du spectateur (son habitus) à son objet culturel, mais aussi l’impossibilité de mise en équivalence entre divertissement désintéressé et documentation rigoureuse.
The “Comforting Gaze” on Screen
This article offers a critical analysis of the film genre known as “social realism”. Drawing on recent works by Emilia Perez, Anora and Bird, social realism is viewed not as a process of revealing difference that leads to awareness, but as a mechanism that fuels what philosopher Antonio Gramsci calls “cultural hegemony”. Images, like their production and distribution, are always caught up in cultural issues that transcend them, which they either fuel or transform. Directors do not become subversive denouncers, but organic intellectuals participating in the unification of a univocal consciousness. What emerges is the impossibility of neglecting the viewer’s relationship (his habitus) to his cultural object, but also the impossibility of equating disinterested entertainment with rigorous documentation.
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Texte intégral (6025 mots)
« Il y a concentration monopolistique de la production des différences. »
Jean Baudrillard,
La société de consommation, 1970
Que peuvent avoir en commun les films Emilia Perez, Anora ou encore Bird ? Comment expliquer qu’un film portant sur le transgenrisme montre un criminel racisé qui devient une bourgeoise repentie ? Que la réalité d’une travailleuse du sexe soit dépeinte par son seul rêve : être la femme au foyer d’un oligarque ? Comment se fait-il que porter à l’écran les plus précaires soit montré comme quelque chose de beau, de léger et d’onirique ? Ces films, en dépit de la disparité des sujets traités, aspirent tous au genre cinématographique du « réalisme social ». Divertissants et bien réalisés, ils prétendent relater des récits et des thématiques jusqu’alors restés en marge du grand écran, mais semblent paradoxalement les étouffer…
L’ordinaire et ses images
L’avènement de la pluralité des films et des séries aujourd’hui disponibles sur de nombreuses plateformes s’accompagne d’une grande diversification des sujets abordés. Ce qu’il est commun d’appeler « la fin des récits communs1 » va de pair avec un recentrement sur les situations ordinaires et ce qu’elles recèlent de singulier. Loin des idéaux unificateurs de jadis, les particularismes et la diversité sont dorénavant mis en lumière par les productions audiovisuelles. Pour le philosophe états-unien Stanley Cavell 2, cette diversification est une chance qui enrichit l’existence en accroissant les expériences vécues. Par la plus grande accessibilité du cinéma et sa popularisation, le spectateur fait réellement l’expérience d’un vécu hors de son quotidien face à son film. Ainsi, la pluralité des films lui ouvre d’innombrables mondes possibles qui sont autant de vies ordinaires alternatives. C’est cet engouement pour une forme d’éloge du quotidien venant supplanter l’extraordinaire du héros et ses aventures fantastiques qui mène à la production de films dans lesquels le sensationnel s’atteint par le banal.
Cet attrait pour la quotidienneté est aujourd’hui porté en France par la philosophe Sandra Laugier qui, à la suite de Cavell pour les films de son époque, porte son attention aux séries. Selon elle, cette centration sur l’ordinaire et sa diversité « permet de redéfinir la culture populaire comme non plus pur divertissement sans valeur mais aussi travail d’éducation morale3. » Par les nombreuses expériences esthétiques qu’elle confère, la démocratisation des récits accompagnée de la pluralité des images et des représentations qu’ils donnent à voir, ferait de la large diffusion des films et séries une véritable occasion d’éducation politique 4.
Urgences sur les enjeux qui traversent l’hôpital public, Desperate Housewives sur de la vie quotidienne des femmes états-uniennes de classes différentes, plus récemment Sex Education sur des problématiques adolescentes ou encore The White Lotus sur l’ordinaire des rapports de domination, sont toutes des séries qui mettent en scène et en lumière des situations appartenant à des univers profondément différents. Cette disparité est néanmoins rendue accessible par sa diffusion massive. Cette variété en fait autant d’occasions pour le spectateur de s’interroger en se projetant, mais aussi d’apprendre en découvrant. C’est ainsi que pour cette philosophie de l’ordinaire, films et séries amènent à des réflexions morales et à l’éducation de soi. Mais cette philosophie morale et cette éducation politique sont-elles vraiment inhérentes aux films et séries ? Une série comme Urgences a-t-elle permis une prise de conscience générale des difficultés du service public, amenant à sa transformation ? The White Lotus a-t-il aboli les micro-violences en les dévoilant ?
Une théorie du spectateur
Plus qu’une simple analyse d’un médium culturel, cette conception est une théorie du spectateur. Ce dernier y est supposé critique au-delà de sa simple quête de divertissement, et curieux de découvertes plutôt que complaisant à l’égard de ce qui lui est familier 5. Ce spectateur est envisagé comme avide de réflexions, au point de chercher la vérité de la réalité sociale et de ses enjeux politiques derrière chaque film et série, derrière chaque métaphore. Mais cette conception suppose l’absence de connivence entre l’individu et sa consommation de biens culturels, relayant cette théorie à une probabilité utopique plus qu’à une réalité tangible vis-à-vis des conséquences que peuvent avoir films et séries. Car cette vision idéalisée d’un spectateur quasi-chercheur5, qui s’éduquerait grâce aux plateformes de streaming et aux médias de masse, tend à oublier que les goûts comme les loisirs sont soumis à des logiques socioéconomiques traversées d’enjeux de conformité et de distinction. Dans un individualisme exacerbé, chacun veut une vie singulière et cette finalité a pour moyen essentiel la consommation6. Or, cette consommation prend des formes diverses dont les nombreux visages s’expliquent par la disparité des variables qui les sous-tendent. L’habitus7, l’ensemble des dispositions acquises par un individu dans son rapport à un contexte social particulier, limite les thématiques vers lesquelles le spectateur est susceptible de s’orienter, ainsi que son rapport à celles-ci. S’éduquer n’est pas un loisir pour tout le monde, et consacrer son temps libre au réalisme social considéré comme un divertissement stimulant, non plus.
Or, si d’un côté on trouve bien un spectateur et la singularité de son regard, il convient également d’analyser, de l’autre, le contenu des images et la spécificité de leur diffusion. Nous sommes envahis d’images qui prennent la forme de récits portant des messages : les séries et les films, mais aussi la publicité, sans oublier les réseaux sociaux. Sans toutes les mettre en équivalence, ni ignorer leur spécificité de diffusion, nous pouvons affirmer qu’une certaine économie les régit, leur donne forme et participe à leur audience comme à leur prolifération. Elles ne sont jamais neutres et leur production n’est pas contingente mais bien réglée sur une mesure commune. Les moyens de production des images comme leur diffusion sont des propriétés privées mises au service de ceux qui les emploient. Concernant le grand écran, Gilles Deleuze affirmait que « l’argent est l’envers de toutes les images que le cinéma montre et monte à l’endroit 8 ». La visibilité des images dissimule les conditions économiques de leur production.
Derrière les récits, l’hégémonie
« Au fond, j’ai fait mienne l’analyse de Gramsci : le pouvoir se gagne par les idées », affirmait Nicolas Sarkozy peu avant son élection en 2007, attestant de l’actualité du philosophe italien9. Alors qu’il était incarcéré par le régime mussolinien pour son affiliation au communisme, Gramsci définissait dans ses Cahiers de prison les intellectuels comme « les “commis” du groupe dominant pour l’exercice des fonctions subalternes de l’hégémonie sociale et du gouvernement politique10 ». En étant des « commis du groupe dominant », les intellectuels se font garants et créateurs de valeurs et de narratifs explicatifs socialement et historiquement. Gramsci pense l’intellectuel d’une manière sociologique, en fonction de sa place au sein de la structure sociale. Il est alors question des « intellectuels organiques11 », car comme un organe, l’intellectuel assure la survie de son organisation politique tout en alliant ses points de divergences.
C’est par l’intellectuel, dans sa fonction de diffusion d’une vision du monde, que les vies sociales comme culturelles ne sont pas affranchies de la politique, mais bien teintées d’une pluralité de discours tendancieux. Dans cette perspective, l’hégémonie culturelle consiste à faire des domaines de l’art et du divertissement le nouveau terrain de la lutte des classes dans une société qui promeut le temps libre et la disponibilité des loisirs. Coloniser les temps libres par des valeurs dominantes, c’est déjà leur faire perdre une supposée liberté pour une aliénation politiquement utile, en permettant le consentement des dominés à leur propre domination. En investissant depuis les intellectuels ces espaces de représentations, la bourgeoisie peut faire croire qu’il n’existe pas d’autres réalités possibles, tout en perpétuant sa coercition.
Politiques du regard
Pour revenir aux films que nous citions, cette hégémonie culturelle semble être leur point aveugle de réalisation. L’oubli de l’appartenance des réalisateurs à la classe dominante transforme leurs films en véritables porteurs de vérités qui les dépassent mais qu’ils ignorent, qu’ils portent à l’écran à leur insu et qu’ils montrent mais ne veulent pas dire. Ces réalisateurs et réalisatrices, volontairement ou non, deviennent, par la participation de leur production à l’hégémonie culturelle dominante, l’équivalent des intellectuels organiques, mais dans le domaine des représentations cinématographiques. C’est pour conscientiser et donner à voir le point aveugle de ces réalisateurs et réalisatrices que nous choisissons ici de parler de « comforting gaze12 ». Cette appellation nous inscrit à la suite des théoriciennes et théoriciens critiques du « gaze », traduisible par « regard » et cherchant à interroger les représentations communes dans leurs évidences.
Dans ces théories, il n’est pas question d’un regard qui observe, mais d’un regard qui construit en élaborant une représentation. Le plus couramment convoqué et historiquement le premier à avoir été conceptualisé, est le « male gaze ». Théorisé par la réalisatrice féministe et critique de cinéma états-unienne Laura Mulvey en 1975 dans son ouvrage Plaisir visuel et cinéma narratif, ce regard est un dispositif patriarcal de fabrication des représentations féminines13. Ce concept est sollicité pour dénoncer une asymétrie de pouvoir dans un contexte de domination masculine, où les supports d’identifications féminines sont médiatisés et construits depuis le prisme d’un regard masculin et hétérosexuel, réduisant les femmes au statut d’objets de désirs. Séries et films sont aujourd’hui également interrogés depuis le « female gaze14 », souvent rattaché à la dramaturge états-unienne Joey Soloway, qui cherche à arracher la féminité à tout naturalisme en critiquant les réductions sexistes des femmes à l’écran, tout en cherchant à dévoiler leur vécu véritable, loin des stéréotypes de genre ; mais aussi, par le « oppositional gaze15 », pensé par l’universitaire féministe afro-américaine bell hooks, qui questionne les représentations dégradantes des personnes racisées et minoritaires.
Nous avons choisi quant à nous « comforting », car ce terme renvoie à la fois à « confortable » qui relate, comme en français, une situation aisée ; et en même temps, à « to comfort » qui veut dire (ré)conforter, soit encourager un regain d’énergie dans une situation difficile participant à la résurgence d’un contexte en voie d’affaiblissement. Car, même si beaucoup d’actrices et d’acteurs se prêtant au réalisme social appartiennent véritablement à ce qui est représenté (le personnage principal de Emilia Perez est effectivement une femme trans), la représentation échoue, car elle est médiatisée par un réalisateur éloigné de son sujet, ou réalisée pour un spectateur étranger à la thématique abordée. C’est ainsi que dans les productions que nous critiquons, les situations les plus dramatiques qui ont d’ordinaire la plus faible visibilité, sont données à voir depuis des images qui discréditent ce qu’elles cherchent à représenter. Car une représentation conforme interrogerait à la fois la légitimité de la position socio-économique du réalisateur, mais aussi celle du spectateur.
Le comforting gaze est donc ce processus de l’hégémonie qui permet de représenter ce qui y échappe tout en le lissant et l’intégrant, passant de la contradiction à l’unité. Au moment même où la prise de parole par les minorités est possible et se démocratise, c’est un certain regard qui mène à les représenter en les neutralisant et se caractérise par l’élision du regardant, constitutive du regardé. Ne pouvant plus ignorer ceux qui d’ordinaire sont ignorés, il les médiatise à son image. Dénonçant ce qu’il produit et produisant ce qu’il cherche à dénoncer, il est l’agent d’une certaine bourgeoisie qui verrait sa position questionnée par des représentations trop fidèles16. Ces réalisations mènent non pas à la dissidence inhérente à une véritable nouveauté, mais à la prise de parole des dominés par les dominants.
La trahison par le regard du cinéaste
C’est depuis ce comforting gaze que Jacques Audiard17 a réalisé Emilia Perez. Lui, homme blanc, cisgenre et hétérosexuel, européen et aisé, met en scène à travers une comédie musicale la réalité d’un narcotrafiquant mexicain qui se reconnaît femme et cherche à effectuer une transition. Audiard porte alors à l’écran une femme qui, après avoir survécu au grand banditisme, se voue à l’associatif et répare le mal qu’elle a pu causer. On la voit littéralement se blanchir pour absoudre son passé et expier ses péchés. Ce film dépeint le transgenrisme dans son ordinaire non pas comme un chemin vers soi, mais comme une fuite de son propre passé. La solution présentée consiste en un changement de position socioéconomique accompagné d’un rejet des caractéristiques qui faisaient d’Emilia une personne racisée au profit d’un modèle plus occidental, consensuel et surtout, blanc. Emilia Perez éclipse les luttes trans en prétendant les montrer et fait de son sujet un amalgame de truismes exotiques, convenus comme attendus18.
De la même manière, le regard porté dans Anora sur les travailleuses du sexe nous montre moins un milieu ou un vécu que la vision de Sean Baker lui-même. La protagoniste est réduite à un objet de fascination sans profondeur : on la voit essentiellement faire de la pole dance, prendre le train très tôt et très tard pour quitter sa banlieue et rejoindre son travail. On la voit également croire en l’argent comme seule porte de sortie vers une nouvelle vie. Mais qui est-elle ? De quoi rêve-t-elle ? Ces questions resteront sans réponses tant c’est le côté précaire qui cherche à être dépeint dans son rapport au luxe, mais là aussi, sans précisions. Finalement, Anora, qui pourrait être un film abordant le travail du sexe sous une perspective intersectionnelle, est une œuvre sans personnages, où l’héroïne, malgré la singularité de sa situation, n’a qu’un rêve classique, rêve qui la maintient encore en marge mais permet sa visibilité : être la reine auprès du roi. Cette trajectoire et l’imaginaire qu’elle relate ne sont pas critiqués mais bien exposés comme une évidence.
Enfin, dans Bird, Andrea Arnold cherche visiblement à rendre compte qu’une certaine légèreté peut survenir chez les plus précaires malgré la douleur de leur quotidien. Mais que penser du fait que cet onirisme permettant une forme de distance avec un vécu si brutal soit incarné par un homme blanc et excentrique ? L’ajout d’un élément radicalement extérieur à cette réalité pour la rendre supportable vient-il confirmer le caractère impossible qui lui semble inhérent ? Cette question sera sans réponse : Bird, cet interlocuteur atypique, n’est finalement que la personnification voyeuriste du regard spectateur pour lequel la réalité rencontrée est inconnue. Bird rencontre Bailey qui vit au Sud-Est de l’Angleterre, l’accompagne dans son quotidien déstructuré et observe ses liens familiaux morcelés. Les événements s’enchaînent sans vraiment se suivre, mais permettent de projeter certains thèmes et moments qui semblent attendus et attestant à la fois de l’horreur et de la distance du spectateur avec cette situation. La drogue, les violences sexistes et sexuelles, la solitude et la peur, la précarité ou l’exclusion sociale sont autant de points qui apparaissent sans être articulés. Par la beauté qu’il recèle, ce film fait presque de l’insécurité une richesse. En définitive, la magnificence esthétique n’a d’égal que le misérabilisme qu’elle mobilise.
En dépit de leur prétention au réalisme, ces films n’ouvrent pas des fenêtres sur le monde qu’ils abordent, mais bien sur la vision propre de leur réalisateur. Le manque de fidélité à l’égard de la réalité traitée en dit plus sur son observateur que sur le sujet abordé, qui se retrouve figé dans un portrait qui n’est pas le sien. Cet écart est en miroir de la fracture entre les classes d’appartenance de ceux qui mettent en scène ces récits d’avec ceux qui les vivent. Ces films réconfortent les réalisateurs et les spectateurs généralement aisés dans leurs positions sociales élevées, malgré un moment historique qui tend à interroger ces positions et les rapports de domination qui les sous-tendent. Ces productions relèvent d’une même logique matricielle, la vision hégémonique et bourgeoise de l’homme blanc occidental, self-made man traditionnel.
De la disparité à la majorité
Le problème n’est pas tant l’hégémonie qui se retrouve dans chaque culture. Il réside dans la déformation implicite des prétentions égalitaires consistant à dévoiler la différence en l’invisibilisant, tout en alimentant un ordre préétabli en s’y insérant sans ambages plus qu’en bousculant ses fondements. Cette pseudo-pluralité est en définitive standardisation. Ces films, leurs histoires et leurs personnages pourraient constituer les prémisses d’un chemin vers celles et ceux qu’ils cherchent à représenter. Or, par l’intention des réalisateurs ou la réception des spectateurs, ils sont présentés ayant déjà atteint leur destination finale. D’autres itinéraires sont possibles. Simone Weil, qui prit le parti d’aller travailler à l’usine pour rencontrer des ouvriers et les comprendre dans leur vie quotidienne, se demanda, depuis cette position vécue en interne, comment leur donner la parole19. Dans la même tradition, on pensera, dans le champ cinématographique, au récent Rabia (2024) de Mareik Engelhardt abordant les femmes occidentales rejoignant Daesh pour s’y faire épouses de djihadistes. Engelhardt a rencontré pour son film des femmes revenues de Syrie, sans les fétichiser ni les blâmer, mais pour les comprendre et les dépeindre fidèlement. Le résultat est probant : sans tomber dans la caricature ni le reportage, la forme est à la hauteur du fond. On y voit une histoire renvoyant à un ordinaire commun, sans pour autant négliger ce que cette histoire recèle de singulier et d’original.
Je remercie chaleureusement Pierre Tourneux & Nathan Clot.
1J.-F. Lyotard, La Condition postmoderne, Paris : Les Éditions de Minuit, « Critique », 1979.
2S. Cavell, La Projection du monde. Réflexions sur l’ontologie du cinéma (1971), Paris : Vrin, « Philosophie du présent », 2019.
3S. Laugier, « Séries télévisées et esthétique de l’ordinaire », Revue internationale de philosophie, 2022/3 no 301, 2022, p. 12. Voir aussi Nos vies en séries (Climats 2019) et Les séries, laboratoire d’éveil politique (CNRS Éditions 2023).
4Un de ses ouvrages princeps est par exemple Nos vies en séries. Philosophie et morale d’une culture populaire, Paris : Flammarion, « Climats », 2019.
5Pour une théorie critique d’une conception abstraite du spectateur, nous renvoyons à : Rancière J., Le spectateur émancipé, Paris : La Fabrique, 2008.
6Voir à ce propos : « La personnalisation ou la plus petite différence marginale (P.P.D.M.) » dans J. Baudrillard, La société de consommation (1970), Paris : Gallimard, « Folio Essais », 2023, p. 123-143.
7P. Bourdieu, « 3. L’habitus et l’espace des styles de vie », La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris : Les Éditions de Minuit, « Le sens commun », 1979, p. 197-256.
8G. Deleuze, L’image-temps. Cinéma 2, Paris : Les Éditions de Minuit, « Critique », 1985, p. 104.
9« Sarkozy : “Le vrai sujet, ce sont les valeurs” », Le Figaro,15 octobre 2007. Pour une lecture de cette phrase rattachée à son contexte politique de l’époque, voir : J. Sgard, « Nicolas Sarkozy, lecteur de Gramsci : La tentation hégémonique du nouveau pouvoir », Esprit, 2007/7 juillet, 2007, p. 10-22.
10A. Gramsci, « Cahier 12 » (mai-juin 1932), Cahiers de prison : Anthologie, Paris : Gallimard, « Folio Essais », 2022, p. 386-387.
11Voir J.-M. Piotte, « L’intellectuel organique », La pensée politique de Gramsci, Montréal : Lux, 2020, p. 15-38.
12Nous détournons et reprenons à notre compte pour en faire un concept l’expression « regard bourgeois » brièvement employée par Lucile Commeaux. L. Commeaux, « “Diamant Brut”, le cinéma d’auteur et le regard bourgeois », France Culture, podcast du 20 novembre 2024.
13Pour une lecture historique et critique du male gaze : M. Cervulle, « Malaise dans le “male gaze” : Généalogie critique d’un concept controversé », Études de communication, 2023/2 no 61, 2023, p. 189-212.
14Le female gaze n’a pas proprement été théorisé par une seule personne. Suite à Laura Mulvey, la notion de male gaze a trouvé écho chez plusieurs réalisatrices et journalistes qui ont toutes participé à sa conceptualisation. B. Hamidi-Kim, « Male gaze vs female gaze, théâtre public vs séries télévisées ? Portrait comparé du sexisme et du féminisme au sein de deux types de productions culturelles », Horizons/Théâtre, 10-11, 2018, p. 320-337.
15b. hooks, Black Looks: Race and Representation, Boston : South End Press, 1992. bell hooks tient à écrire ses nom et prénom de plume sans majuscule.
16Pour le rapport de la bourgeoisie aux médias par temps de déclassement : T. Adorno, Le nouvel extrémisme de droite (1967), Paris : Flammarion, « Climats », 2019.
17Nous nous contentons des œuvres citées ici, car rappelons que ces réalisateurs et réalisatrices surent aussi signer des portraits fidèles, fictions quasi documentaires, auxquels notre portrait est inapplicable.
18P. B. Preciado, « Sauver “Emilia…” », Libération, Chronique « Interzone », 22 octobre 2024.
19S. Weil, Journal d’usine (1951), Petite Bibliothèque Payot, « Rivages », 2023.
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17.03.2026 à 11:53
Interfaces anthropotechniques
Interfaces
anthropotechniques
Cet entretien a été conçu pour présenter l’idée d’interface anthropotechnique, notion qui apparaît comme sous-titre de l’ouvrage Postnaturalism (2014). Ce terme constitue le fil rouge qui se prolonge à travers la trilogie que Shane Denson clôt avec Discorrelated Images (2020) et Post-Cinematic Bodies (2023). Ces trois ouvrages étudient le devenir post-phénoménologique des médias algorithmiques, à travers l’analyse des temporalités et des expérimentations artistiques post-cinématographiques. Ils interrogent l’évolution, ainsi que les convergences et les divergences entre les organes perceptifs et la phylogenèse des médias techniques, lesquels diffractent des temporalités suprasensibles pour l’œil de chair.
Anthropotechnical Interfaces
This interview was conceived in order to elaborate on the idea of the anthropotechnical interface, a notion that appears as the subtitle of Postnaturalism (2014). This term constitutes the guiding thread that extends throughout the trilogy that Shane Denson concludes with Discorrelated Images (2020) and Post-Cinematic Bodies (2023). These three books examine the post-phenomenological becoming of algorithmic media through analyses of temporalities and post-cinematic artistic experiments. They interrogate the evolution, as well as the convergences and divergences, between perceptual organs and the phylogenesis of technical media, which diffract suprasensible temporalities for the eye of the flesh.
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Texte intégral (5160 mots)
Natacha Nedelkova : La transformation actuelle de la culture visuelle, portée par les médias computationnels et les technologies d’apprentissage automatique, produit de nouvelles corrélations de l’expérience. Dans votre ouvrage récent Post-Cinematic Bodies (2023), cette transformation de la temporalité et de la perception par le biais de la computation est au cœur de votre réflexion. Comment ces médias peuvent-ils ouvrir des formes de perception distribuées, se déroulant à un niveau temporel inférieur à celui de la perception humaine, et ainsi impacter le corps du spectateur ?
Shane Denson : Post-Cinematic Bodies constitue le troisième volet d’une trilogie entamée avec Postnaturalism (2014), un ouvrage consacré à Frankenstein, à la technologie filmique, et à ce que j’appelle l’interface anthropotechnique. Il s’agit d’une interface insoluble entre l’humain et la technique, et bien que mon argumentation soit très marquée par Bernard Stiegler, je débats avec certaines de ses positions. Je partage avec lui le cadre général qui conçoit l’humain comme essentiellement technique, tant dans notre anticipation du futur que dans notre rétention du passé. Ainsi, nous coexistons et évoluons en relation avec les dimensions protentionnelles et rétentionnelles de la technique. Penser le passé et le futur revient à les relier à des technologies qui exigent et fournissent simultanément une dimension temporelle. Je pense que ce que je soutiens avec Stiegler, c’est qu’une fois que l’on arrive aux médias en temps réel, comme il l’a illustré dans la diffusion en direct de la télévision et surtout dans la vidéo numérique, il y a une transformation importante de la temporalité qui est liée à ces technologies.
Dans mon deuxième livre Discorrelated Images (2020), j’essaie de suivre le passage d’un régime cinématographique à un régime post-cinématographique, où ce qui est en jeu dans cette nouvelle modalité, c’est précisément la vitesse du traitement algorithmique, une vitesse qui nous pénètre parce qu’elle opère plus rapidement que la conscience. Ce qui est particulièrement significatif dans cette transformation, c’est qu’elle entraîne la conscience dans une sorte de sillon qu’elle est elle-même en train de creuser. Je ne pense pas que les humains ont été à aucun moment réellement en contrôle de leurs technologies. Je ne pense pas non plus que nous soyons complètement déterminés par ces technologies, mais il y a une boucle de rétroaction qui devient encore plus compliquée et dont il est encore plus difficile de s’éloigner ou de revendiquer l’autonomie à l’ère du traitement algorithmique.
Lorsque nous atteignons un traitement ultra-rapide en temps réel, intégré dans des boucles de rétroaction qui concernent directement notre propre performance de nous-mêmes alors nous entrons dans une situation politique et esthétique extrêmement volatile, et c’est là l’argument principal de Post-Cinematic Bodies. J’essaie de penser la politique et l’esthétique comme étant elles-mêmes inséparables l’une de l’autre.
L’autre objectif que je poursuis dans ce livre, c’est de réfléchir à la manière dont la dé/corrélation, telle que je l’ai développée dans Discorrelated Images, devient une cible d’opportunité pour la re/corrélation, via des corrélations statistiques et phénoménologiques. Tout ce discours autour de la dé/corrélation s’appuie sur le travail d’Edmund Husserl qui théorise une « corrélation fondamentale entre noèse et noème », c’est-à-dire entre l’expérience subjective et ses objets. Il s’agit là d’un geste central de la phénoménologie : cette relation fondamentale est indissoluble. Dans la tradition phénoménologique, l’intentionnalité c’est un autre terme pour désigner cela. Je suis d’accord sur le plan méthodologique. Toutefois, je pense que ces technologies computationnelles algorithmiques remettent en question cette conception, à la fois sur le plan physique et à un niveau que l’on pourrait qualifier de pré-subjectif ou préconscient. Cela dépasse le cadre méthodologique strict de la phénoménologie, mais je ne pense pas pour autant qu’on puisse écarter cette question lorsqu’on réfléchit à la manière dont les sujets phénoménologiques se constituent dans un monde tel que le nôtre. C’est pourquoi ce type d’effet décorrélatif, non seulement celui des images, mais aussi celui des processus computationnels utilisés par les entreprises et les États, devient une force normative dans le ciblage, la racialisation et le mé/genrage des esprits et des corps à travers de nouvelles corrélations.
N. N. : La manière dont les nouveaux médias computationnels sont théorisés en lien avec l’incarnation me rappelle une métaphore du corps matériel du médium. Dans notre culture post-optique ces flux d’images sont privés de support stable. Il se peut alors que le corps absent des médias algorithmiques trouve un substitut dans le corps du spectateur où ces images se matérialisent effectivement.
S. D. : Je ne suis pas certain de vouloir dire que le corps est un médium, mais je ne veux pas non plus affirmer qu’il ne l’est pas. Dans Post-Cinematic Bodies, je parle de la médialité originaire de la chair, en pensant les médias comme un substrat très instable, ou multi-stable. C’est important pour moi car je ne veux pas les réduire à un appareil ni à un médium positif dans le sens où l’on parle de choses comme le cinéma ou la télévision, du moins pas de la façon habituelle. Je pense qu’il y a une manière de problématiser ces notions de médias avec l’idée du corps, et la raison pour laquelle je parle de la médialité originelle de la chair est l’instabilité de l’incarnation que j’essaie d’atteindre, car sa multistabilité peut aller dans une direction corrélative ou décorrélative. Je m’appuie à la fois sur Vivian Sobchack et Steven Shaviro pour aborder cette dualité du corps, et je trouve un terrain commun entre eux dans l’idée de diaphragme intérieur chez Maurice Merleau-Ponty, un diaphragme qui fonctionne avant le stimulus et la réponse, avant que les sujets et objets ne soient définis les uns par rapport aux autres. Parfois, cela semble être un substrat physiologique, ce qu’il doit probablement être en partie, mais c’est aussi un substrat phénoménologique, dans un sens pré-subjectif. En le suivant, et en réfléchissant à son ontologie de la chair et à cette instabilité radicale qu’il y perçoit, j’essaie de situer la manière dont les médias s’ancrent dans l’incarnation.
N. N. : Comment l’interface anthropotechnique qui à la fois stabilise et déstabilise des corrélations poétiques, politiques et esthétiques, étend-elle l’esthésis personnelle et collective, c’est-à-dire nos capacités de sensation et de perception désincarnées ?
S. D. : Je la conçois comme une sorte d’ensemble insoluble ; on ne peut pas véritablement distinguer la technique de l’anthropos, il faut toujours les penser ensemble. Dans ce sens, il se peut que le terme interface soit en peu trompeur, parce qu’il ne s’agit pas de l’interface d’un écran d’ordinateur ou de quelque chose de ce genre. Il s’agit d’un lien, ou d’un attachement profond entre l’humain et la technique. Postnaturalism a été rédigé vers 2011, d’abord comme dissertation doctorale, puis publié en 2014. À l’époque de son écriture, il y avait beaucoup de discussions autour des nouveaux matérialismes et de l’ontologie orientée objet, des courants qui sont encore présents sous une forme ou une autre, même si leur vitalité a changé depuis. En tant que chercheur s’inscrivant dans la tradition phénoménologique, je trouvais que cela soulevait toute une série de questions et de problèmes fascinants. Par ailleurs, certains philosophes, comme Quentin Meillassoux, ont soutenu que la philosophie occidentale depuis Kant – et certainement la tradition phénoménologique – était limitée par ce qu’il appelait le corrélationnisme, c’est-à-dire l’idée selon laquelle on ne peut jamais sortir de la corrélation fondamentale entre noèse et noème, comme la définit Husserl et qui en fait littéralement le cœur de sa méthodologie. On peut dire que la phénoménologie, méthodologiquement, est corrélationniste d’une certaine manière. Je me demandais alors ce que cela signifie pour une phénoménologie de l’incarnation et de la technicité. En fin de compte, j’essayais de penser les médias au-delà de cette corrélation. J’ai soutenu qu’on ne peut pas vraiment les concevoir complètement en dehors de la corrélation. Et pourtant, il serait également erroné de les concevoir uniquement à l’intérieur de cette dernière. Une partie importante de la théorie des médias a justement été formulée en positionnant la technique comme une extension de l’humain, comme une prothèse, un instrument, en somme, comme quelque chose soumis au contrôle d’un utilisateur humain. Je considère cette approche comme limitée et je veux aller au-delà de cela, mais sans pour autant aller aussi loin que l’ontologie orientée objet.
Ce que j’ai finalement soutenu, c’est qu’à un niveau fondamental, nous devrions concevoir les médias comme les corrélateurs originaires de l’expérience. Autrement dit : non pas comme des éléments extérieurs à l’intentionnalité humaine, mais pas entièrement contenus en elle non plus. Il s’agit plutôt de ce qui fixe les paramètres de la forme que l’intentionnalité peut prendre. En d’autres termes, c’est comme une membrane qui détermine l’éventail des corrélations sujet-objet possibles, en fonction de l’infrastructure technique, mais aussi des possibilités politiques et esthétiques qu’elle apporte. Je conçois l’interface anthropotechnique comme cette membrane mobile et mutable qui évolue avec les possibilités techniques d’un monde donné, et qui possède des dimensions historiques et culturelles. En ce sens, ce n’est pas un universel, mais plutôt un a priori historique, au sens où Michel Foucault emploie ce terme. Comme je l’explique dans Post-Cinematic Bodies, Merleau-Ponty utilisait déjà ce terme avant Foucault, d’une manière très intéressante qui nous ramène à la question de l’incarnation et à ses implications pour les infrastructures culturelles et techniques. Quand je parle des corrélateurs originaires de l’expérience, je fais référence à un champ mutable que l’on appelle classiquement l’esthésie, c’est-à-dire la possibilité de la sensation.
Je pense par exemple au selfie, un exemple que je donne dans Post-Cinematic Bodies. Se regarder à l’écran qui a déjà été modifié avant même qu’on puisse réellement se percevoir, signifie qu’on se regarde à travers un filtre lorsqu’on performe ou en étant soi-même. De nos jours, nous nous voyons toujours avec un certain type de filtre. Sur Zoom (là où nous avons cette conversation), il y a des filtres qui modifient l’apparence des choses ; j’en utilise un qui floute l’arrière-plan et un autre qui corrige les imperfections de ma peau. Je me regarde, et je suis pris dans une boucle de rétroaction qui opère à un niveau préconscient, parce qu’elle est plus rapide que la conscience, plus rapide que ma propre perception de moi-même. Cette intervention instantanée dans l’interface anthropotechnique a toutes sortes d’implications, non seulement pour mon expérience esthétique, c’est-à-dire ma sensation, mon engagement sensoriel avec le monde, mais aussi pour sa dimension politique. Car, comme nous le savons, ces technologies n’opèrent pas de la même manière selon les couleurs de peau, par exemple. Il y a donc un enchaînement politique qui dépasse la simple question des biais algorithmiques et qui inscrit ces normes et ces biais dans la chair même, dans notre relation immédiate au monde. Et pour cette raison, il est crucial d’examiner comment les artistes et les œuvres peuvent à la fois engager et problématiser cela.
N. N. : Malgré l’engouement autour de l’IA qui domine les tabloïds et s’affiche sur presque chaque panneau publicitaire à San Francisco aujourd’hui, ces technologies, à l’instar de la définition classique du médium, existent précisément pour révéler sans être révélées. De plus, les caméras des smartphones ne reposent que partiellement sur l’optique ; elles atteignent en réalité leur haute performance grâce à des technologies computationnelles post-optiques, qui anticipent les motifs reconnaissables en s’appuyant sur des archives visuelles. Comment les œuvres que vous analysez dans votre livre traitent-elles de cette disruption ?
S. D. : Concernant les notions d’archive et d’anticipation dans la vision par ordinateur et l’IA, je suis d’accord avec ce qu’a récemment publié Hito Steyerl dans son article Mean Images (2023), à propos d’images générées par IA qui sont laides, et d’une certaine manière, méchantes, mais aussi « means » au sens mathématique et financier du terme. Elle a raison de pointer du doigt la manière dont ces systèmes extraient du travail gratuit de leurs utilisateurs, et visent à nous faire adhérer à leur logique. Je suis d’accord avec cette analyse, mais je pense aussi qu’il y a autre chose, et peut-être que cela répondra mieux à votre question : ces systèmes ne sont pas seulement structurés par le passé et les archives, mais ils ont aussi une dimension orientée vers le futur.
C’est l’un des arguments centraux que je développe dans Discorrelated Images : des techniques prédictives de ces technologies interviennent à tous les niveaux. Au niveau le plus haut, on retrouve par exemple les systèmes de recommandation de Netflix. Oui, ils s’appuient sur ce qui a déjà été fait, mais ils visent aussi à anticiper quelque chose qui ne s’est pas encore produit. Et ils le font en sapant les idées subjectives que nous avons sur nous-mêmes et en établissant ces corrélations statistiques entre les populations, ce qui semble encore très ancré dans le passé. À un niveau plus bas, dans le cadre du streaming, l’objectif est de garantir une lecture fluide de la vidéo, en prévoyant de deux à huit secondes dans le futur pour éviter les saccades et les temps de chargement de la vidéo. En descendant encore plus bas au niveau de la compression vidéo, les prédictions se font à l’échelle des images intercalées (interframes), à une vitesse imperceptible par l’humain. Ce sont des technologies prédictives dans la mesure où elles génèrent de nouvelles images qui n’existaient dans aucune source initiale. C’est là que se joue cette articulation complexe entre ce qui a été fait auparavant et ce qui n’a pas encore eu lieu. Et si l’on descend encore plus profondément dans les couches de traitement computationnel, jusqu’au niveau de la mémoire cache du processeur (CPU), on trouve des prédictions à l’échelle de la nanoseconde que l’ordinateur génère en permanence. Il ne sait pas ce qui va se passer ensuite, et je ne cherche pas à l’anthropomorphiser, mais à signaler une dimension anticipatrice propre au traitement computationnel. Celle-ci modélise l’aspect vide et indéterminé de la protention phénoménologique – une ouverture au futur non balisée, qui n’est pas simplement une attente mais une disponibilité. Cela revient, par exemple, à distinguer la mémoire immédiate de ce qui s’est passé il y a quelques secondes, de celle plus consciente de ce qui s’est produit hier. Il y a une forme d’ouverture immédiate au futur qui ne peut pas être entièrement anticipée, car elle fait partie du processus d’être, ce qui est différent d’une simple prévision sur ce qui va se passer en classe demain. Cette dernière relève d’une dimension corrélative, alors que ce calcul immédiat ou cette anticipation est discorrélative.
Ce que j’essaie de souligner, c’est qu’il existe une analogie entre ce traitement computationnel de bas niveau et le traitement temporel phénoménologique, sans pour autant dire que ce sont les mêmes. Mais notre propre traitement du temps à bas niveau est complexifié par ces processus computationnels. Et c’est là que l’esthétique et les interventions artistiques prennent toute leur importance. Comme je l’ai évoqué plus tôt avec l’exemple du selfie, c’est un cas quotidien de cette boucle de rétroaction en temps réel. Un des exemples que j’analyse dans le livre est l’installation vidéo Factory of the Sun (2015) de Hito Steyerl. L’action filmée se déroule dans un studio de capture de mouvement et explore l’extraction de valeur par le biais du mouvement corporel et son abstraction technologique. Ce qui m’intéresse ici, c’est la manière dont Steyerl identifie avec justesse cette capture de la motilité abstraite, dérivée de mouvements concrets de corps concrets, puis réappliquée à d’autres corps. Elle aborde le brouillage des frontières entre corps virtuels et réels, et je suis en accord avec cela. Pour revenir au selfie, les filtres en temps réel illustrent ce brouillage entre le virtuel, le filtre ajouté à mon image et la ligne physique, car je m’incarne à travers ce filtre dans le présent immédiat.
Comme Hito Steyerl, je m’intéresse beaucoup à l’art produit par ou avec l’IA, parce que je travaille actuellement sur un livre à propos de l’IA et de l’esthétique. Malgré les critiques légitimes que l’on peut adresser aux plateformes actuelles, je ne suis pas un défenseur de l’IA au sens corporatiste, mais je pense qu’on ne peut pas non plus l’ignorer. Mon travail actuel cherche à explorer les analogies et homologies entre le traitement temporel phénoménologique et le traitement temporel computationnel. Avec l’IA, on commence à trouver d’autres formes d’homologies, certaines enracinées dans le diaphragme intérieur dont parlait Merleau-Ponty. Je pense que nos rencontres avec l’art généré par IA sont multiples et souvent esthétisées. Par exemple, je pense au travail de Refik Anadol, avec ses spectacles monumentaux et ses écrans géants portant sur les flux de données massifs. Anadol, tout comme les grandes entreprises technologiques, mobilise un vocabulaire du sublime. Le problème, c’est que ce n’est pas faux, mais ce n’est pas non plus suffisant. Au-delà du sublime, il y a aussi une rencontre incarnée avec la machine, qui reflète des processus métaboliques similaires à ceux de notre corps. Et cela engendre une complication : nos relations temporelles sont désorientées. Et cette désorientation ne se manifeste pas nécessairement de manière consciente ; au contraire, elle tend parfois à réaffirmer et recentrer certaines formes de subjectivité. Se focaliser sur le sublime peut certes induire une forme de vertige, une sensation de désorientation, mais peut aussi servir une fonction normative. Kant pensait que cette expérience permettait de recentrer la gravité morale de la subjectivité. Je pense que ce n’est pas faux, mais je crois qu’il y a d’autres manières d’utiliser ces technologies de manière esthétique, des manières plus critiques. Non pas uniquement pour critiquer l’IA, mais pour éclairer les processus qui émergent dans nos propres rencontres avec ces technologies et ainsi revenir, peut-être malgré Kant, à un sens kantien de la critique.
N. N. : À mesure que les utilisateurs du monde entier produisent de plus en plus de données à une échelle sans précédent, l’étendue de nos capacités de perception s’élargit à la fois en profondeur et en ampleur. Parallèlement, le corps géologique de la planète est devenu un appareil photo numérique, capturant des données capables de tracer la forme des trous noirs dans l’espace informationnel. Dans ce contexte, peut-il exister une modalité de pensée planétaire dotée d’un potentiel révolutionnaire, non pas au sens d’un Événement politique, mais à travers un vide qui reconfigure le sujet individuel en une conscience planétaire en réseau ?
S. D. : Il y a quelque chose qui explose fondamentalement la notion d’individu, et cela se produit depuis plusieurs directions à la fois. Gilles Deleuze parlait déjà dans les années 1990 de l’« individu divisé » (dividual), anticipant l’idée du big data et du traitement algorithmique à grande échelle, y compris dans la manière dont cela remet en question l’idée même du sujet individuel et je pense que cela reste tout à fait pertinent. En parallèle, l’échelle planétaire envisagée par des penseurs comme Peter Haff ou Benjamin Bratton vient compléter et complexifier ce tableau. Peut-être qu’on pourrait parler ici de « supra-dividuels », ou de formes collectives d’agentivité qui remettent en question l’individualité depuis une autre direction. Et pourtant, même si je peux théoriser ce double déplacement ou cette double déstabilisation, je dois agir en tant qu’individu. Et c’est précisément là que réside l’enjeu de penser cette transformation esthétique et technique du monde. Autrement dit : autant l’individu est en train d’exploser, autant il est sans cesse en train d’être reconstitué. Et nous ne voulons pas, bien entendu, que ce soit, disons, Elon Musk qui se charge de nous reconstituer. C’est pourquoi je pense que l’art est crucial ; il ne s’agit pas d’un à côté ; ce n’est pas un élément accessoire face à ces grands enjeux. Au contraire, c’est quelque chose de central, et nous devons l’assumer, d’une manière post-romantique, comme un fait essentiel.
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17.03.2026 à 11:51
Écouter les tonalités d’un retournement politique Chili, janvier 2026
« Habrà que declararse incompetente En todas las materias de mercado Y habrà que declacarse un inocente O habrà que ser abyecto y desmaltado desmaltado » Extrait de la chanson Al lado del camino (À côté du chemin) de Fito Paez Dans notre article pour Multitudes no 961 sur le déroutant devenir chilien, co-écrit avec Darío Quiroga, nous … Continuer la lecture de Écouter les tonalités d’un retournement politique
Chili, janvier 2026
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Texte intégral (4796 mots)
« Habrà que declararse incompetente
En todas las materias de mercado
Y habrà que declacarse un inocente
O habrà que ser abyecto y desmaltado desmaltado »
Extrait de la chanson Al lado del camino
(À côté du chemin) de Fito Paez
Dans notre article pour Multitudes no 961 sur le déroutant devenir chilien, co-écrit avec Darío Quiroga, nous concluions avec ces mots : « Que nous ayons un horizon révolutionnaire ou que nous ne soyons que pris·es par des révoltes. […] le surgissement des chimères nous offre des opportunités d’organisation sobre, avec moins de surchauffe interprétative et d’incompréhensible bataille pour la définition des camps. Nous accorder un peu de silence rhétorique, réduire la part de volontarisme dans nos lectures de ce qui advient serait déjà un premier pas. […] en gardant une curiosité inconditionnelle, quitte à passer par le plus grand inconfort intellectuel ». Voilà que nous y sommes, dans ce plus grand inconfort intellectuel.
À des collègues étrangers, la signataire du présent texte écrivait, après la récente victoire présidentielle de l’ultra-conservateur José Antonio Kast, que « s’il est vrai qu’il y a de quoi s’inquiéter, il y a aussi (peut-être) de quoi se calmer (un peu) (pour l’instant). » Autant dire que les « peut-être », « un peu » et « pour l’instant » n’aident pas vraiment à se détendre.
Dans un récent courrier à un ami, inquiet comme nous toustes pour le devenir majoritaire de l’internationale ultraconservatrice, elle rajoutait que, « entre les changements de ton, de style et de discours du Kast des derniers jours, on peut légitimement se demander avec qui (et avec laquelle de ses multiples personnalités) il gouvernera », qu’elle en avait repéré au moins trois et que le pragmatique qui prend acte des changements culturels absorbés par la société chilienne en était une. Voilà que l’inconfort est limite intenable.
D’où s’en suit une semaine d’auto-incriminations : voilà que tu as avalé le poison, que tu es rentrée, toi aussi, dans la normalisation du négationnisme, se dit-elle. Devant de tels propos émis par soi-même (?), la question se pose : est-on soi-même (?) en train de valider les glissements qui finissent par nous faire accepter l’inacceptable, au point de donner à penser 1) qu’on acquiesce aussi à l’oubli systémique des horreurs du passé et en train de se passer ; 2) qu’on tombe en masse dans le pragmatisme anesthésique du « sens commun » dicté par les droites radicales internationales ; 3) qu’on renonce à penser aux saccages extractivistes qui se perpétuent (et que la législation chilienne promeut avec brio) ; 4) qu’on se plie devant l’impératif du marketing politique au détriment des questions de fond qui méritent pourtant un espace-temps dont nous manquons.
La traversée de cette vallée de l’inconfort est pourtant inévitable. Peut-être même nécessaire à la possibilité de rendre pensable le fait qu’un pinochetiste avéré soit arrivé à la présidence peu d’années après un « estallido » dont les images ont fait le tour du monde et d’un brouillon constitutionnel qui a fait celui de nos espoirs. Tenter de lire quelque chose dans le tramage qui rend ce cauchemar réel, imaginer de quelle manière – et sous quels « tons » – il faudra dialoguer avec ce qui « est » avec un minimum d’honnêteté, n’est pas sans coûts : écouter ce réel – et, dans le meilleur des cas, proposer quelque chose qui y entre en résonance sans lâcher nos principes en cours de route – suppose d’habiter l’incertain et d’expérimenter la déstabilisation de nos cadres interprétatifs. Tenter pourtant de repérer des formes de lumière dans cette plasticité déroutante semble vital. Et mieux vaudra nous désorienter, main dans la main.
Dé-simplifier l’équation catastrophiste
Sur le plan symbolique, l’arrivée de Kast est, certes, un coup violent. C’est le premier président ayant voté « oui » à Pinochet en 1988, et son programme présidentiel de 2021 comptait de nombreux reculs sur le plan culturel. Si l’arôme fascistoïde mondial nous guette, plusieurs strates de lectures se superposent dans les signaux repérés après les résultats. Qu’il s’agisse de ceux envoyés par l’élu et ses entourages, émis par le monde progressiste (politiques, analystes, mondes associatifs, jeunesses des partis, ami·es, etc.) ou secrétés par les imaginaires des « nouveaux votants » obligés de voter, il y a peut-être de quoi dé-simplifier l’équation catastrophiste. Au moins, de quoi pondérer en élargissant la lecture à l’ensemble de la période depuis l’ « estallido » de 2019. Même en amont, même ailleurs, puisque le portrait du Chili condense aussi les réalités d’une période ouverte par la parenthèse transformatrice de la pandémie de la Covid, de ses conséquences dans l’accélération de la viralité des réseaux sociaux, le renforcement des perceptions d’insécurité personnelle et collective, l’abandon des espaces publics laissés à la merci du narcotrafic, l’émergence d’une multipolarité qui nous dépiste, l’entrée de la folie trumpienne dans les enjeux géopolitiques, entre autres.
Si la distance entre les votes de Jeannette Jara (candidate des gauches unies d’origine communiste) et ceux de Kast colore d’une prévisible arrogance droitière le paysage, il faut noter que le score de Jara a dépassé ceux en faveur du gouvernement Boric et qu’il s’est même accru entre les deux tours, donnant ainsi un coup de cohésion circonstanciel aux gauches et centre-gauches alliées. Jusqu’à présent, personne au sein de cette alliance n’a critiqué Jeannette après sa défaite et ielles répètent (presque) à l’unisson qu’il n’y a avait pas de meilleure candidate possible. La victoire de n’importe quelle droite étant certaine, on peut ainsi considérer cette défaite moins comme un échec en soi que comme une prévisible conséquence de causes intriquées : contexte mondial des droites « révolutionnaires », expansion virale-mondiale du discours anti-woke, inflation farfelue des chiffres d’insécurité et de désastre économique sans assise réelle, dictat selon lequel « l’opposition est toujours majoritaire », nouvelle modalité de vote obligatoire, votants immigrés (en grande partie vénézuéliens fuyant le régime de Maduro), fatigue citoyenne après quatre ans d’élections en continu, composante esthétique des campagnes, émergence du « Parti des gens »… Que malgré tout cela une communiste ait réuni presque 40 % des votes peut, avec un certain optimisme, être considéré comme un vrai exploit ! Il faut rappeler que, malgré les preuves démocratiques que ce parti a donné depuis sa naissance au Chili, la propagande anti-communiste des années 70 pèse et persiste.
La période de l’entre-deux-tours aura eu, quant à elle, des conséquences sur le candidat gagnant et son équipe. On constate, par exemple, que le rapport des forces a contraint Kast à reculer – ou à se taire de manière stratégique, ce qui dans les faits revient peut-être au même – sur certaines des questions qui nous inquiètent. Outre son mutisme, il est allé jusqu’à affirmer le maintien de la PGU (retraite garantie universelle) et des 40 heures, réformes réussies grâce aux négociations de l’ancienne ministre du travail : Jara. Si cela rend (dangereusement ?) plus digeste le candidat – aidant au passage au glissement perceptif qui fait passer les droites ultras pour nettement moins dangereuses qu’elles ne le sont – il faut admettre que c’est aussi de cette manière-là que l’on peut mesurer sur le long terme la réussite partielle, voir imperceptible, de ce que nous défendons.
Si les droites sont par nature, si j’ose dire, « winners », nous (gauches) chérissons parfois des formes de nostalgie qui nous empêchent de reconnaître des formes mineures d’avancée et/ou des rhétoriques de « lutte » qui ne dialoguent ni avec les mondes que nous voudrions toucher ni avec la plasticité des combinatoires actuelles. L’épineuse question de la pertinence ou pas d’accepter la récupération de nos aspirations par des camps qui ne sont pas les nôtres (mais avec lesquels nous partageons un même champ existentiel) se pose. Celle aussi de condamner ou pas l’incohérence des droites qui reculent sur leurs programmes, aidant ainsi à la normalisation desdites droites. Lorsque des transformations culturelles sont absorbées au point de se rendre invisibles, est-il davantage important de revendiquer « qui » les a proposées ou de reconnaître qu’elles se sont, de fait, produites ? Doit-on toujours contester la malhonnêteté d’un·e adversaire lorsqu’ielle recule sur ses extrêmes pour s’ajuster aux airs du temps, ou condamner ces mascarades pour éviter le glissement des ultras vers le « digérable »?
Kast, la performativité de l’appel à l’urgence
Le fait est que, en laissant (sincèrement ?) de côté ou en omettant (tactiquement ?) la bataille culturelle, les droits civils ou reproductifs de son premier programme, Kast s’est concentré sur le thème gagnant de la sécurité. Le slogan de son programme actuel est donc « un gouvernement d’urgence » axé sur la résolution des problèmes perçus comme « urgents » par « l’opinion publique » (la sécurité et l’économie, comme on l’aura compris). Outre le stress angoissant que le mot provoque, sa performativité laisse son interprétation ouverte et rend la crainte d’un potentiel État persécuteur légitime. Mais chez Kast, cette appellation semble plutôt designer un « mode d’emploi » pragmatique où prime le jusqu’où ne pas aller trop loin. Dans son discours d’investiture, il a même gratifié de louanges Boric comme homme d’État (!) et Jara comme ministre (!). Ce type de gestes faisant partie de la tradition chilienne, on peut à juste titre les considérer comme un symptôme de la montée d’adrénaline de celui qui se voit, après trois candidatures, investi du pouvoir ; mais ces signes font aussi réfléchir à « l’image » que Kast veut projeter. Si celle d’un conservateur exemplaire l’emporte, il se peut que les dégâts s’amoindrissent. Il faudra en revanche observer les actions du cabinet ministériel annoncé. S’il affiche une « esthétique » d’efficience – « technocrate et majoritairement indépendant », selon les médias – l’équipe est majoritairement « entrepreneuriale » et on peut craindre que les intérêts principaux soient ceux des corporations auxquelles ielles appartiennent. Pour ce qui est des tonalités politiques, on trouve des conservateurs, des ex-ministres libéraux de Piñera et des transfuges de Bachelet (!). Des nominations provocatrices aux ministères de l’Éducation, de la Femme et de la Justice dévient par ailleurs l’attention médiatique de cette « corpocratie » inquiétante.
À part les probables conflits d’intérêts à venir, reste à savoir si le parti National libertaire de l’ex-candidat Kaiser (proche de Milei) sera ensuite impliqué ou si l’alliance avec Chile Vamos (droites traditionnelles-libérales) primera. Leurs « manières » diffèrent et cet aspect n’est pas à négliger dans un pays dont le respect des formes lui vaut son autodénomination d’« Angleterre de l’Amérique latine ». Et, aussi inconfortable que puisse être l’hypothèse, on peut penser que la prégnance de ce conservatisme formel permet, paradoxalement, de nous protéger du pire en matières culturelles. La performance communicationnelle de Kast peine à s’approcher de l’exhibitionnisme de l’internationale ultraconservatrice, et la déstabilisation des institutions semble (pour l’instant) difficile à imaginer. Quant au nouveau parlement, pas de majorité absolue et un Parti des Gens (14 députés), défini par son président comme « ni facho ni comunacho », qui jouera sans doute un rôle dans la dynamique gauches-droites (faute de mots moins obsolètes).
Gauche, peuples, audiences, « gens » manqués ?
Côté gauche (faute de…), la catastrophe semble avoir ouvert de manière honnête la question du « projet » à proposer comme alternative. Dans le scénario actuel (pas que chilien, pas que politique, pas que sociétal), la sensation d’impuissance généralisée quant aux capacités du progressisme à (faire) rêver qui que ce soit fatigue partout les imaginaires et épuise nos capacités psychiques de croire en quelque chose de commun. Rêver, puis tenter aussi de traduire ces rêves sans perdre tout le monde en route – surtout celleux que certaines sémantiques découragent plus qu’elles n’émancipent – devient, comme dit plus haut, une vraie tâche. Souvent coincés dans des spéculations aussi stimulantes qu’hermétiques, nos « mots » semblent parfois manquer de puissance connective, ratant au passage sa vocation à relier des sensibilités distinctes.
Si l’on regarde les chaînes de YouTube et autres plateformes, la prégnance de l’astrologie « humaniste-mondiale » ou des formes de spiritualités alternatives sont, par exemple, devenues des foyers d’intercompréhension tout aussi intéressantes à observer que le phénomène d’identification avec des personnages de mangas qui condensent des aspirations communes entre des publics fragmentés. Ainsi, des jeunes (et pas que) votant au premier tour Kaiser, Kast, Parisi (Parti des Gens), Artés (gauchiste vieille école) ou Jara peuvent adhérer toustes à certain·es héros qui revendiquent la liberté, s’identifier avec des archétypes astrologiques, etc. Si le phénomène traduit des adhérences non idéologiques d’antan, ces espaces semblent aujourd’hui des hors-champs incontournables pour penser aux formes de synchronisation des imaginaires par ailleurs fractionnés.
Après cinq ans à dériver entre discours complexes accusés de ne s’occuper que du postmatériel (et donc, moqués par les détracteurices de tout ce qui vise l’émancipation au sens large), et accommodements avec la matière, des documents d’autocritique des membres du Frente Amplio (rassemblement de gauches alternatives) fusent en ce moment. Sans s’abandonner à l’autoflagellation ni aux reproches entre ami·es, ils interrogent la manière de renouer avec celleux que nous n’avons pas su voir, entendre, sentir, et de concevoir un « sens commun » qui bifurque, quitte à revoir nos priorités.
Comment la gauche (faute de…) peut-elle aujourd’hui parler à cet autre qu’elle vise – et qu’elle contient ! – à l’heure où les technologies et leurs plateformes (Instagram et autres) censées véhiculer les « batailles culturelles » – et qui ont fait même grandir en audience ce concept – ne servent qu’à se féliciter entre semblables ? Doit-on, d’ailleurs, insister sur cette grammaire de « guerre » culturelle ?
Une symbolique générationnelle dans l’impasse
Nous écrivions dans l’article de 2024 que l’« estallido » avait peu à voir avec une adhésion au modèle promu par le Frente Amplio ou par la gauche traditionnelle. Et la surinterprétation, voire la récupération qu’elle en a fait ne serait pas un problème si elle n’avait pas conduit au pire : un retournement de sens qui a fini par rendre service à la droite puisque, de sa « violence » – trait historique du mouvement que l’histoire aura retenu comme principal – c’est du coup la gauche qui s’en trouve être tenue pour responsable.
D’autre part, comme dit plus haut, la sur-sémantique de certain·es représentant·es du progressisme a fini par fatiguer les esprits. Une blague récente consiste d’ailleurs à parler de la langue « karamanés », en référence au langage de l’ancienne compagne de Boric (Irina Karamanos). À savoir, une langue académique incompréhensible qui dit en compliqué ce qui peut être dit en simple. Certes les idées complexes demandent une langue complexe. Cela s’appelle penser. Mais que des idées simples soient dites en compliqué est une absurdité chez des personnes dont la volonté sincère est celle de se connecter avec le divers. Notre génération sur-éduquée n’arrive plus à lire ce qui est sous son nez ! Trop de lunettes interprétatives peut-être, de papiers lus ou à écrire, pas assez de promenades insouciantes, de conneries entendues à la radio, pas assez d’écoute curieuse… et peut-être pas assez de tact pour sentir la pertinence ou pas d’agiter des revendications (des identités) spécifiques dont la défense semble davantage contribuer à propager leur exclusion qu’à encourager leur inclusion. Et voilà que toute une symbolique générationnelle se trouve dans une impasse (du) sensible. Mais ne serait-ce pas un progrès – si l’on se veut progressiste – que de prendre acte de ces contradictions pour mieux imaginer comment en sortir ?
Le façonnage d’un personnage-président protéiforme
À peine quatre ans après l’élection du plus jeune président de la planète et ses tatouages, ses sandwiches au bar du coin, ses dessins d’enfants fans collés sur les murs de sa maison, la gestion du symbolique par le nouvel élu est, pour sa part, intéressante à examiner. Entre Kast candidat et Kast président, un recalibrage du personnage semble se tramer. Dans une espèce de contrat implicite, il sait bien que nous savons bien – de manière consciente ou pas – que la stridence des campagnes présidentielles est un show peu fidèle à ce que l’élu·e fera ensuite. Comme si nous avions toustes compris la dissociation entre le marketing politique et la gouvernementalité politique, personne ne semble ainsi horrifié par ses fluctuations rhétoriques et stylistiques. Plus que l’application réelle de son programme donc (déjà nuancé), ce qui reste un motif de préoccupation, ce sont les déclarations négationnistes, ses alliés internationaux, les réseaux financiers, le gaslighting décomplexé des conservateurs enflammées (boots et trolls payés inclus), les conséquentes (et compréhensibles) réactions agacées de nos ami·es… L’inimitié généralisée, en d’autres termes. Et de la même manière que la gauche s’est elle-même mise dans l’embarras en récupérant le mouvement de 2019, les appels aux manifestations avant l’heure risquent de jouer en notre défaveur, en offrant d’ores et déjà des justifications aux possibles répressions « pour éviter la violence de la gauche »…
Si, entre les deux tours, Kast a réussi à ne pas dire qui il est ni ce qu’il pense de manière explicite, tout le monde sait quelles sont ses convictions. On sait, par exemple qu’il fait partie de la Conférence politique d’action conservatrice comme Netanyahu, Milei, Meloni, Trump, Orban, Vox…, qu’il a quitté l’UDI formée par Jaime Guzmán (auteur de la constitution de Pinochet) pour créer le Parti républicain et « sauver la droite chilienne » (des soi-disant concessions faites par la droite tiède à la gauche). Mais, à la différence du libertarisme effréné de Milei ou du style caribéen de Bukele, il semble vouloir rétablir la vieille droite conservatrice post-pinochetiste qui attire encore des vieux nostalgiques, mais aussi des nouveaux ignorants des horreurs de la dictature. Dans un pays où l’hyper-libéralisme des Chicago Boys est inscrit dans la Constitution, le discours sur la réduction de l’État n’a aucun sens, mais la recette rhétorique marche partout et il se peut que des réductions aux déjà précaires subventions à l’éducation, la santé, la création, les associations, aient lieu.
Lequel des Kast va gouverner ? Lequel va-t-il choisir de trahir ? Le shérif 24/7 ? Le respectueux de la République et de la diversité politique ? Le pragmatique melonien ? L’admirateur de la tronçonneuse ? Il a omis tellement de sujets entre les deux tours qu’on a du mal à savoir si la stratégie du mutisme cachait le Kast qui part le lendemain visiter Milei, qui approuve les interventions étatsuniennes et salue le coup d’état de 1973 ; ou celui du discours de son élection rêvant de devenir une figure exemplaire. Quoi qu’il en soit, il ne gouvernera pas seul. Son cercle compte autant de technocrates peu soucieux de questions idéologiques – sauf de la technocratie même – que de figures comme le libertarien Kaiser, issu d’une chaîne YouTube dont la brutalité est comparable au surréalisme des concerts de Milei. De la même manière que Boric ne ressemble pas aux autres leaders de gauche de l’Amérique latine, il se peut que Kast ne soit pas non plus un représentant fidèle des autres ultras de droite du continent…
Inventer des mots de renouvellement et d’ouverture
Entre cette nécessaire prudence et le sentiment d’impuissance devant une brutalité mondiale qui semble ne pas fléchir (la théâtralité du fascisme marche à la crainte et la sidération, disait Brecht), il faudrait en tout cas tenter de trouver dorénavant des mots capables de produire d’autres émotions, proposer d’autres rythmes, plutôt que de nous imposer encore les mêmes tonalités discursives – polaires, rageuses, excluantes, trop sophistiquées ou trop condescendantes. Quant au « défaut de civilité » ou à « l’ignorance de classe » avec lesquels certain·es de nos ami·es qualifient celleux d’entre nous qui se tournent vers les (protéi)formes de conservatisme révolutionnaire actuel, outre nous questionner sur l’attrait réel de leurs esthétiques et attitudes rupturistes, nous devrions aussi considérer que celleux que nous manquons de voir nous regardent en retour. Et que, quand nous déplorons qu’ielles manquent cruellement d’éducation politique et civique pour voter « en conscience », il se peut qu’ielles nous regardent, elleux aussi, avec une méfiance effarée, se demandant si nous ne manquons pas du minimum d’éducation civique nécessaire à la compréhension de « leurs » civilités, qui sont par ailleurs aussi en train de chambouler les nôtres. Habiter l’incertitude, en acceptant que le regard n’est jamais à sens unique ferait peut-être partie de la réorganisation. Aiguiser nos oreilles, aussi.
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17.03.2026 à 11:50
L’avenir du Rojava
Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à l’armée du gouvernement d’Ahmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces … Continuer la lecture de L’avenir du Rojava
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Texte intégral (1751 mots)
Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à l’armée du gouvernement d’Ahmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces violences menacent de faire disparaître l’expérience politique du Rojava, lieu hautement symbolique de la résistance kurde et des peuples sans État, qui incarne un autre horizon d’émancipation politique au Moyen-Orient – au-delà des jeux géopolitiques – à travers une alternative fondée sur les conseils, l’autogestion et le confédéralisme démocratique.
Mahir Sargın reviendra sur ces événements dans un prochain numéro de la revue lors d’un entretien avec Behrang Pourhosseini, membre de la rédaction de Multitudes et du collectif Roja qui a participé, fin janvier 2026, aux actions et manifestations de solidarité mondiale avec le Rojava En partant des derniers développements en Syrie de la question kurde, il reprendra l’historique du PKK et l’appel de son dirigeant Abdullah Öcalan à dissoudre le mouvement et à déposer les armes en Turquie (27 février 2025).
L’accord d’« intégration » signé le 10 mars 2025 entre le président du Gouvernement de transition syrien, Ahmed El-Şara, et le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes, Mazlum Abdi, s’est effondré avec les affrontements ayant débuté à Alep et s’étendant à l’ensemble du Rojava. À la suite de la crise d’Alep – après le retrait des forces kurdes de la ville – l’accord du 18 janvier 2026 s’est lui aussi effondré en moins de vingt-quatre heures, entraînant l’extension de la guerre à tout le Rojava. Malheureusement, au cours de ce processus, le Mouvement kurde a commis une erreur tactique, laquelle a également entraîné une défaite stratégique.
En réalité, Öcalan a clairement exposé deux critères fondamentaux dans son Appel du 27 février 2025 et dans ses déclarations ultérieures :
1. Toute forme de nationalisme fondée sur l’autonomie, le fédéralisme, l’État indépendant et le culturalisme doit être rejetée.
2. La stratégie de la guerre de libération nationale fondée sur la violence armée doit être abandonnée.
La proposition d’Öcalan était la suivante : une lutte politique démocratique fondée sur l’intégration de toutes les forces armées. Il a déclaré aux forces en Syrie : « Ne faites pas confiance à des acteurs tels que l’Amérique, Israël ou l’Iran, et intégrez-vous à l’État ». Il a proposé une police locale et une représentation locale dans les régions kurdes.
Or, le Mouvement kurde en Syrie avait pris le contrôle de l’administration dans des zones à majorité arabe, avec le soutien des tribus arabes, au cours de la lutte contre Daech. Il a accordé une confiance excessive au soutien des tribus arabes et des États-Unis. Pourtant, il a d’abord été abandonné par l’Amérique et la Coalition internationale à Alep, puis délaissé par les tribus arabes dans des régions telles que Raqqa et Deir ez-Zor. À ce stade, il n’existe plus réellement de Forces démocratiques syriennes. Le Mouvement kurde s’est retrouvé confiné à Kobané et Qamishlo. En raison de cette erreur, des dizaines de Kurdes ont perdu la vie et des milliers ont été contraints à l’exil. Toutes les installations pétrolières et les points stratégiques sous leur contrôle ont été perdus.
Les prisons où étaient détenus les prisonniers de Daech sont également passées sous le contrôle des forces gouvernementales. De fait, l’envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie, Tom Barrack, a déclaré le 20 janvier 2026 que « les Forces démocratiques syriennes ont atteint leur date d’expiration, l’allié principal est l’État syrien dirigé par El-Şara ». Cela signifie qu’il n’existe désormais plus de soutien américain. Par ailleurs, les États-Unis se sont montrés satisfaits du transfert des prisons abritant des détenus de Daech sous le contrôle du gouvernement. De surcroît, à compter du 22 janvier 2026, les prisonniers de Daech au Rojava ont commencé à être transférés en Irak, où ils seront jugés. Par conséquent, le discours de la menace Daech ne confère malheureusement plus aux Kurdes le prestige international dont ils bénéficiaient auparavant. En réalité, lors de la rencontre tenue à Paris le 6 janvier 2026, Israël et la Syrie étaient déjà parvenus à un accord. Malgré cela, le Mouvement kurde a continué de se fier au soutien de puissances extérieures et a commis une erreur tactique. À ce stade, il tente d’apaiser l’opinion publique kurde par des appels à la résistance, et les affrontements se poursuivent en raison de l’entêtement de facto des deux parties ; toutefois, en définitive, le président El-Şara et le général Mazlum Abdi se sont accordés sur la mise en œuvre de l’accord du 18 janvier en vue d’une « intégration totale ». Le gouvernorat de Hassaké et un poste de vice-ministre de la Défense seront attribués aux Kurdes ; la sécurité intérieure dans les villages et les villes kurdes sera assurée par les Kurdes ; les Kurdes seront représentés au parlement national et dans l’ensemble des institutions de l’État ; et les Forces démocratiques syriennes seront intégrées individuellement à l’armée.
Cet accord, bien qu’il soit en deçà de celui du 10 mars, est conforme à la conception de l’intégration d’Öcalan, contrairement à ce qui est véhiculé par les milieux extrémistes. Le processus de paix et de société démocratique initié par Öcalan est saboté par des forces internationales et locales, et malheureusement certains acteurs kurdes tentent également d’en perturber le cours. Dans une conjoncture où l’axe de résistance en Palestine s’est effondré, où un processus de contre-révolution a commencé en Amérique latine et où même l’équilibre entre l’Amérique et l’Europe est rompu, les mouvements armés de libération nationale n’ont plus, pour les peuples, de fonction ni de bénéfice positifs. Les guerres par procuration sont désormais terminées ; les puissances impérialistes mondiales et régionales s’affrontent désormais de manière directe. Le Rojava, qui s’est maintenu grâce au soutien de la Coalition internationale et des tribus arabes, constituait un objectif utopique du point de vue de la realpolitik et se trouve aujourd’hui en situation d’effondrement. Öcalan est conscient de l’ensemble de ces dynamiques et s’efforce de garantir la sécurité des Kurdes autant que leur liberté.
Comme Öcalan l’a également souligné, la nationalisation kurde ne peut se réaliser que dans un cadre démocratique, et le principal bassin de cette nationalisation n’est pas le Rojava mais la Turquie. L’utopie autonomiste théoriquement représentée au Rojava ne peut être construite à partir des opportunités conjoncturelles offertes par les rapports de force internationaux et les guerres par procuration. Aujourd’hui, les acquis des municipalités kurdes en Turquie sont bien plus concrets et durables que l’autogestion au Rojava. Le Rojava constituait le dernier atout du nationalisme kurde. Or, une fois de plus, l’histoire a donné raison à Öcalan. Si ce processus conflictuel aboutit à une « intégration totale », une période de lutte démocratique plus réaliste s’ouvrira pour les Kurdes, et les acquis du peuple kurde se pérenniseront.
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17.03.2026 à 11:48
La banque centrale de la démocratieUn accélérateur du projet européen
Parrêsia L’Europe est assiégée par au moins trois vecteurs hostiles. Le premier est la guerre d’agression russe contre l’Ukraine ; le deuxième est le nouveau choc chinois avec son impact en termes de désindustrialisation et de déséquilibre de la balance commerciale ; le troisième est à la fois politique, économique et même militaire : c’est la politique de … Continuer la lecture de La banque centrale de la démocratie
Un accélérateur du projet européen
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Texte intégral (5329 mots)
Parrêsia
L’Europe est assiégée par au moins trois vecteurs hostiles. Le premier est la guerre d’agression russe contre l’Ukraine ; le deuxième est le nouveau choc chinois avec son impact en termes de désindustrialisation et de déséquilibre de la balance commerciale ; le troisième est à la fois politique, économique et même militaire : c’est la politique de Donald Trump II. Chacun de ces défis est existentiel.
Dans un discours prononcé à Munich le 30 novembre 2025, Jürgen Habermas a fait un bilan saisissant de la condition européenne. D’une part, souligne-t-il, « la guerre en Ukraine contraint l’Union européenne à maintenir une alliance avec les États-Unis dans le cadre de l’OTAN » ; de l’autre, « la poursuite de l’intégration politique, au moins au cœur de l’Union européenne, n’a jamais été aussi vitale pour notre survie aujourd’hui. Et jamais elle n’a été aussi improbable1 ». Voilà un exemple de franc parler. On sait que le dernier cours de Michel Foucault était dédié au « courage de dire la vérité2 ». Il en proposait une typologie organisée en cinq moments : « les pratiques de soi antiques, la parrêsia et ses origines démocratiques, le moment de transition d’une parrêsia politique à une parrêsia éthique, la parrêsia socratique et finalement la parrêsia cynique3 ». Il n’a certainement pas pensé à la figure du « banquier ».
Le premier ministre canadien a prononcé un discours historique à Davos, le 20 janvier 20264. Ancien gouverneur de la Banque centrale du Canada, Mark Carney a articulé la présentation d’une nouvelle doctrine des relations internationales autour du courage de dire la vérité et du point de vue des sans-pouvoir. Les réseaux sociaux nous ont permis de voir à la fois la force de ce discours et la gêne de ceux qui avaient du mal à digérer qu’il émanait d’un… banquier. Et si, au contraire, la force du premier ministre canadien venait justement du fait d’avoir été un acteur majeur de la finance internationale ? Voilà que, quelques jours après, dans un texte collectif qui propose un nouveau social-fédéralisme européen, Étienne Balibar, Thomas Piketty, Justine Lacroix et autres parlent de la construction d’une « banque centrale de la démocratie » qui garantirait « à l’ensemble des sociétés européennes les conditions concrètes de l’exercice des formes de vie démocratiques5 ». La banque et la finance apparaissent clairement comme des terrains privilégiés d’accélération de la capacité de l’Europe de faire face, d’un côté, aux menaces internes à la démocratie et, de l’autre, aux menaces géopolitiques, y compris celles de type militaire.
Que nous apprennent les décisions européennes sur les actifs russes ?
Les décisions européennes sur les actifs (les capitaux) russes nous intéressent à plusieurs niveaux : bien entendu, elles concernent les transformations qui traversent le projet européen ; d’autre part, elles permettent d’appréhender le rapport de la critique avec la question des finances (de la banque et de la monnaie).
En général, on parle des actifs russes après leur saisie. Or, il faut bien noter que ces actifs étaient bien en Europe avant le début de la guerre à grande échelle contre l’Europe. Selon l’économiste Branko Milanovic, en février 2022, il s’agit d’environ 600 milliards de dollars : l’équivalent du budget annuel du Pentagone6. Pourquoi ce capital russe était-il en Occident et en Europe plutôt qu’en Russie ? Parce que la Russie a plus confiance dans les institutions financières et dans les économies occidentales que dans les siennes. C’est une bonne manière de comprendre que « le » capital n’existe pas en soi. De la même manière, l’argent n’a pas d’essence, c’est-à-dire, n’a aucune valeur implicite. Ce qui existe, ce sont des rapports, des travailleurs, des capitalistes, des gouvernements, etc. On explique souvent la puissance d’un pays par le fait que celui-ci investit (ou non) beaucoup d’argent dans ce qu’on appelle le « complexe industrialo-militaire ». Ce rapport de causalité donne à penser que la puissance se trouve dans une richesse qui serait une donnée à priori : la monnaie accumulée, « le » capital. La vraie question est autre : pourquoi le même dollar (ou le même yuan) ne produit pas la même richesse selon l’endroit où il est investi, autrement dit, comment s’agence-t-il avec la culture, l’éducation, les institutions7. Ce qui compte, ce sont ces agencements, dont la monnaie est à la fois l’expression et le déterminant8.
Regardons maintenant ce qui s’est passé avec les actifs russes après qu’ils ont été saisis. Tout au long des deux premières années de la guerre, les différents responsables déclaraient que l’Europe n’y toucherait pas. Y toucher serait une « rupture de contrat ». L’Europe voyait seulement un côté de la monnaie, les actifs continuaient à être valorisés normalement, mais étaient bloqués comme gage d’une dissuasion qui n’a pas dissuadé la Russie d’attaquer l’Europe. Puis, l’approche a commencé à changer. La première inflexion a eu lieu en octobre 2024. Les pays du G7 ont établi le programme ERA (Extraordinary Reverse Acceleration), offrant des crédits à l’Ukraine pris sur les intérêts des actifs russes immobilisés. Depuis fin 2024, l’ERA a ainsi distribué en Ukraine environ 35 milliards d’euros et doit atteindre les 50. La deuxième inflexion est liée au retour au pouvoir de Trump : le prince américain n’a pas de principes. Du coup, comment peut-on défendre la légalité internationale de la monnaie lorsque le principal allié ne respecte aucun principe ? Comment peut-on penser maintenir la confiance à partir d’une légalité institutionnelle qui perd de sa force, assiégée qu’elle est de toute part ?
C’est le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, qui donne le ton dans un article paru dans le Financial Times le 25 septembre 2025. Il propose à l’Union européenne d’utiliser les actifs russes pour financer l’effort de guerre ukrainien. Il défend la nécessité de mobiliser environ 140 milliards d’euros9. Le 13 novembre, c’est au tour de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de manifester son soutien au plan de Merz10. Au fur et à mesure que la date de cette prise de décision européenne s’approchait, une ligne de clivage se formait entre, d’un côté, les pays qui soutenaient la mobilisation des actifs saisis et, de l’autre, ceux qui changeaient de position à la toute dernière fin, appuyant la solution d’un financement de la guerre basé sur l’emprunt commun européen : ce sont 90 milliards d’euros théoriquement ancrés sur l’argent russe. Finalement, les actifs russes n’ont pas encore été mobilisés, mais il ne sera plus nécessaire de confirmer leur gel tous les six mois. Le compromis a été interprété comme un verre à moitié vide et à moitié plein. Ceux qui veulent souligner les difficultés européennes l’ont vu à moitié vide. Ceux pour qui, au contraire, le verre est à moitié plein, y voient une étape en direction de la consolidation de l’indépendance européenne, quelque chose qui complète l’effort de diversification énergétique face à la Russie au cours de ces quatre années de guerre. Il y a enfin ceux qui sont contre le verre tout court, à savoir contre la saisie des biens russes et contre l’endettement pour aider l’Ukraine11.
Nous pensons qu’il faut regarder le verre, c’est-à-dire, que l’avancée d’une Europe fédérale passe par les finances. L’Europe doit arriver à associer la résistance des institutions démocratiques et la force dont elles ont besoin pour faire face à ceux qui les attaquent (de l’intérieur et de l’extérieur). Comme dans les mots du premier ministre canadien, « nous ne comptons plus uniquement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force ». La question qui se pose est donc de savoir si la monnaie que l’Europe frappe dispose des bases matérielles et sociales pour affirmer sa valeur et aussi, si elle est à même de faire face aux défis posés par l’accélération de l’histoire que nous vivons.
Au-delà du débat sur le décrochage européen
Parler du déclin européen semble porter de l’eau au moulin de Poutine et de Trump et surtout, des fascistes. Mais, ne pas en parler peut entretenir ce que Stéphane Audoin-Rouzeau définit comme « notre déni de guerre12 ». Deux rapports sur la situation de l’Europe, l’un conduit par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi13 et l’autre, par l’ancien président du Conseil italien, Enrico Letta14, offrent un diagnostic préoccupant et formulent des propositions. Face aux États-Unis (et à la Chine), il faudrait mettre en place une série de réformes structurelles. Récemment, en opposition aux mesures préconisées par ces rapports, l’économiste Gabriel Zucman a affirmé que l’idée d’une sclérose européenne se fonde sur trois mythes : celui d’une croissance américaine qui s’envolerait ; l’idée que la productivité du travail aux États-Unis serait de 35 % plus importante qu’en Europe ; le dernier mythe serait celui du productivisme. Pour lui, la véritable différence est qu’en Europe, on travaille moins, on a plus de temps libre, plus d’espérance de vie et une moindre inégalité15. Sur X/Twitter, Thomas Piketty a renchéri : « Il faut sortir de l’autodénigrement16 ». Ces points de vue opposés font l’objet d’innombrables débats. Nous pensons qu’en réalité, cette opposition est fausse. Non pas parce que les préoccupations de Piketty et Zucman quant à la nécessité de défendre le modèle social européen soient injustifiées, mais parce que ce modèle ne peut survivre que s’il se réinvente en trouvant sa propre capacité de se « capitaliser », de créer ses finances, ses agencements.
Le rapport Draghi est à la fois complémentaire et paradoxalement plus matérialiste, comme l’ont été les politiques de création monétaire qui nous ont sorti de la crise de la dette souveraine et permis de faire face à la pandémie de la Covid 19. C’est ainsi qu’il donne la définition du grand déplacement qui a lieu sous nos yeux : « Dans un monde géopolitiquement stable, nous n’avions aucune raison de nous inquiéter de l’augmentation de notre dépendance vis-à-vis de pays avec lesquels nous entendons rester amis ». La question du décrochage est donc avant tout géopolitique : « Les fondations sur lesquelles nous avons bâti notre modèle sont aujourd’hui ébranlées17 ». C’est dans cet horizon que Draghi définit l’enjeu : « Si l’Europe n’arrive pas à améliorer sa productivité, nous serons obligés de faire des choix : nous ne pourrons pas devenir à la fois un leader des nouvelles technologies, un modèle de responsabilité climatique et un acteur indépendant sur la scène mondiale ». C’est donc un défi existentiel. Entre les deux approches, la différence est de degré : le défi est peut-être de les mettre ensemble. Les mettre ensemble signifie maintenir ouverte la notion de productivité et donc, de compétitivité. Or, ce qui la maintient ouverte, c’est la démocratie. C’est l’axe fondamental du projet européen et la raison qui mène toutes les nouvelles monarchies à vouloir la mettre en pièces.
La banque de la démocratie a besoin de la démocratie des finances et de leur accélération continentale. Elle a besoin de la création d’un marché de capitaux de l’Union, de la réalisation d’une union complète du système bancaire et enfin, de la mise en place d’un dispositif permanent d’endettement commun. L’unification du marché européen des capitaux doit permettre à l’Union de mobiliser des milliards d’euros qui actuellement se trouvent dans des dépôts bancaires très peu rémunérés ou qui financent l’incroyable expansion de l’industrie de l’IA aux États-Unis. L’intégration du système bancaire devra amplifier ce mouvement par la création d’un système européen d’assurance des dépôts dans toute la zone euro, indépendamment de la localisation de la banque. Enfin, le processus d’endettement commun constituera le passage le plus crucial. La zone euro dispose d’un potentiel d’émission autour de 15 % de son PIB et cela, sans impacter négativement le marché des titres émis par les gouvernements nationaux : il s’agit de quelque chose comme 2,5 milliards d’euros, de quoi maintenir le welfare et produire des nouveaux agencements18.Par ailleurs, l’Europe multiplie les brèches diplomatiques et commerciales, notamment par le biais des accords avec le Mercosur et l’Inde et montre que la réponse au souverainisme trumpiste n’est pas un souverainisme européen, mais un nouveau globalisme.
L’Europe contre le fascisme
Maurice Merleau-Ponty a montré comment les critiques morales du libéralisme peuvent paradoxalement tomber dans le fascisme qui, lui, est un immoralisme. Ainsi, écrit-il, « il y avait dans le maurrassisme de 1900 une réaction saine contre les illusions kantiennes de la démocratie ». Merleau-Ponty continue : contre le moralisme libéral, « nous sommes tous ralliés au réalisme, si l’on entend par là une politique qui s’occupe de réaliser les conditions d’existence des valeurs qu’elle a choisies. Mais l’immoralisme maurrassien est d’une autre sorte. Au lieu de conclure que l’égalité et la liberté sont à faire, (Maurras) renonce à l’égalité et à la liberté19 ». Voilà Trump II : exit le double standard, Might Makes Right (loi du plus fort). Trump, aussi bien que Poutine et Xi Jinping, ne s’embarrassent pas d’afficher des justifications morales pour leurs actions. François de la Rochefoucauld avait dit que l’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu. Avec Trump, aussi bien qu’avec la Chine et la Russie, souligne Tom Nichols, le vice rend hommage au vice20.
Si le double standard ne sauve pas, sa disparition est encore plus grave. Les illusions de Kant sont bien des « illusions », mais elles acceptent (ou ne peuvent pas y renoncer) leur fondation éthique et matérielle et ne ferment donc pas la possibilité d’un conflit autour de leur application : nous le voyons bien encore une fois dans les rues de Minneapolis. Presque six ans après le gigantesque mouvement qui avait suivi l’assassinat de George Floyd (le 25 mai 2020) et mené à la victoire de Biden, Renee Good et Alex Pretti viennent d’être assassinés à bout portant par la milice de Trump II. Ils n’étaient ni illégaux, ni immigrants, ni membres d’une minorité, mais simplement deux singularités des multitudes américaines qui, dans les rues, affirment les « conditions d’existence des valeurs », la possibilité d’autres agencements. Ils sont des martyrs de la lutte contre l’immoralité du fascisme trumpiste. Or, cette lutte existait aussi dans les gouvernements démocrates, mais à un détail près qui fait toute la différence : l’état de droit, les tribunaux, le jeu des différentes sphères de pouvoir (locales, fédérales etc.) permettaient des médiations institutionnelles et donc, une variation possible du double standard, entre sa dimension purement formelle et celle effectivement matérielle. La Russie et la Chine sont là pour nous rappeler que toute tentative d’absolutiser ce jeu en abolissant le formalisme juridique a fini par absolutiser la hiérarchie du pouvoir. L’hypocrisie est en réalité une fausse définition des énigmes qui lient et séparent la fortune et la virtù.
La critique du double standard doit donc bien faire attention à ne pas être moraliste : la brutalisation du pouvoir n’a rien de positif pour les luttes et pour les droits. L’Europe a aujourd’hui la possibilité de maintenir une lutte éthique dans le cadre d’un régime formel et en même temps, elle a des difficultés à faire face au fascisme xénophobe, à la fois prorusse et trumpiste. Or, s’il y bien un endroit où la lutte contre le fascisme est puissante, c’est bien en Ukraine. L’appui à cette lutte va bien au-delà de la géopolitique : c’est l’agencement qui transmute toutes les valeurs. C’est en Ukraine et avec l’Ukraine que la banque centrale de la démocratie doit rencontrer la démocratie des finances, c’est-à-dire, l’accélération du projet fédéraliste européen. Stefan Zweig avait décrit le monde perdu lors de la Première guerre mondiale en Europe. En le relisant, un autre libéral, Martin Wolf, observe que « nous aussi sommes en train de perdre notre monde. Celui-ci était pareillement imparfait, mais bien meilleur que celui où nous nous trouvons. Cette fois-ci, c’est l’Europe qui doit être le sauveur et non pas un destructeur21 ».
1« À partir d’ici nous devons poursuivre seuls notre chemin », traduit et publié par la revue K, Les juifs, L’Europe, le XXIe siècle, https://k-larevue.com/a-partir-dici-nous-devons-poursuivre-seuls-notre-chemin
2Cours au Collège de France, 1984, paru en 2009, Gallimard, Seuil, EHESS.
3Maria Andrea Rojas, « Michel Foucault : la “parrêsia”, une éthique de la vérité », Philosophie, Université Paris-Est, 2012.
4www.youtube.com/watch?v=5CrL_l8JQtQ
5« En Europe, un nouveau social-fédéralisme reste à inventer », Le Monde, 28 janvier 2026.
6« The Long-Term Political Consequences of Mr. Putin », Global Inequality and More 3.0., 11 janvier 2026, Substack, https://substack.com/home/post/p-184226663
7Pour un travail systématique, voir Daron Acemoglu, Simon Johnson & James Robinson, Institutions as the fundamental cause of long-run growth, Working Paper 10841, National Bureau of Economics Research, mai 2004.
8Alessandro Aresu, Geopolitica dell’Intelligenza Artificiale, Feltrinelli, Milano, 2024.
9« A new financial impetus for peace in Ukraine », 25 septembre 2025. Il s’agit d’environ 210 milliards d’euros de ces actifs qui se trouvent en Europe, dont la plupart (88 %) dans l’organisme de dépôt européen, une institution belge, Euroclear.
10Seuil/Libelle, Paris, 2025.
11« US “pressuring” EU not to use frozen Russian assets for Kyiv, Ukraine official says », France24, www.france24.com/en/europe/20251217-us-pressuring-eu-not-to-use-frozen-russian-assets-for-kyiv-ukraine-official-says, Voir aussi Henri Guaino www.letelegramme.fr/monde/un-sentiment-de-fuite-en-avant-henri-guaino-nepargne-pas-les-occidentaux-sur-la-guerre-en-ukraine-6786738.php
12Seuil, Paris, 2026.
13L’avenir de la compétitivité européenne, septembre 2024, https://commission.europa.eu/document/download/97e481fd-2dc3-412d-be4c-f152a8232961_fr?filename=The %20Draghi %20report %20A %20competitiveness %20strategy %20for %20Europe %20 %28Part %20A %29-FR.pdf
14« Bien plus qu’un marché », avril 2024, https://institutdelors.eu/content/uploads/2025/04/Much-more-than-a-market.pdf
15Gabriel Zucman, « L’idée d’une sclérose européenne face à un supposé eldorado américain ne repose pas sur grand-chose », Le Monde, 17 décembre 2025.
1617 décembre 2025, https://x.com/PikettyWIL/status/2001347413349716111
17Préface, in L’avenir de la compétitivité européenne. Partie I – Une stratégie de compétitivité pour l’Europe, septembre 2024.
18Thomas Moller-Nielsen, « IMF prepares for global run on US dolar », Euroactiv, 26 janvier 2026, www.euractiv.com/news/imf-prepares-for-global-run-on-us-dollar
19Sens et non-sens, Nagel, Paris, 1966, 5e édition, p. 120-1. C’est nous qui soulignons.
20Tom Nichols, « Maybe Russia and China Should Sit This One Out », The Atlantic, Janvier 2026.
21« The Reality of a world after rupture », Financial Times, 27 janvier 2026. www.ft.com/content/b784dc0f-abbb-4d02-b78d-89c69b8082be
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17.03.2026 à 11:46
L’aporie des BRICS+ Tensions, asymétries et formes de domination
Par une ironie de l’histoire, l’Europe qui a durablement marqué le monde par la colonisation se trouve elle-même aujourd’hui prise en tenaille par des velléités impériales. Sur son front est, la Russie mène depuis plus de quatre ans une guerre coloniale dont la volonté est l’annexion de l’Ukraine. À son front ouest, ce sont les … Continuer la lecture de L’aporie des BRICS+
Tensions, asymétries et formes de domination
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Texte intégral (5033 mots)
Par une ironie de l’histoire, l’Europe qui a durablement marqué le monde par la colonisation se trouve elle-même aujourd’hui prise en tenaille par des velléités impériales. Sur son front est, la Russie mène depuis plus de quatre ans une guerre coloniale dont la volonté est l’annexion de l’Ukraine. À son front ouest, ce sont les attaques menées contre l’Union européenne par l’administration Trump. Résister ou sombrer dans une vassalisation heureuse1 d’une Europe incapable de faire communauté pour résister à des ingérences étrangères, à des droits de douanes maximalistes voir à de potentielles agressions armées ? Malheureusement, les dirigeants de l’Union semblent avoir choisi de se contenter de surnager, dans l’attente d’une possible alternance politique aux États-Unis. Le retour des empires est pourtant bel et bien arrivé, et les impérialismes ne peuvent fonctionner sans des mises en récit stratégiques. Elles prennent des formes différentes, mais marquent parfois des convergences troublantes. L’une de ces mises en récit est portée par un rassemblement de pays que l’on désigne comme les « Suds ».
Les BRICS+, une certaine vision du monde
Ce groupe, créé en 2009 à partir de l’acronyme BRIC proposé par l’économiste Jim O’Neil de la Goldman Sachs en 2001, réunit dans un premier temps quatre pays : le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Le bloc se consolide en 2011 et s’élargit en intégrant l’Afrique du Sud pour devenir les BRICS (avec le S de South Africa). Bien que la création de ce rassemblement d’États soit relativement récente, elle semble relever d’un « monde d’avant » : avant l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 et la guerre en Ukraine depuis 2022 ; avant le premier mandat de Donald Trump et le Brexit en 2016 ; avant la montée en puissance pleinement affirmée de la Chine ; avant la pandémie de Covid-19, la guerre à Gaza, etc. Un monde désormais lointain, au sein duquel le droit et l’architecture de l’ordre international issu de l’après-1945 apparaissaient encore comme des cadres normatifs supposés assurer la régulation des relations entre les États.
En 2024, le groupe connaît un premier élargissement majeur avec l’entrée de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran. Les BRICS deviennent BRICS+. Puis en 2025, c’est au tour de l’Indonésie de rejoindre les BRICS+. Ces dix États représentent aujourd’hui 51 % de la population mondiale et 40 % du PIB mondial2. Un ensemble d’autres pays sont également partenaires à l’instar de la Bolivie, du Belarus, du Nigeria, de la Malaisie ou encore du Kazakhstan. L’Arabie Saoudite, pour sa part, en est membre sans avoir pour autant confirmé son adhésion, alors que l’Argentine est finalement revenue sur son adhésion au groupe depuis l’élection de Javier Millei. Aujourd’hui, une vingtaine de pays se sont portés candidats pour rejoindre le rassemblement.
Mais les BRICS+, c’est également une certaine vision du monde et une manière de vouloir peser sur les relations internationales envisagées comme profondément régies par des règles occidentales. Ce sont par exemple les institutions monétaires internationales qu’ils remettent en cause, tout en continuant paradoxalement à y investir (financièrement et humainement) de manière significative, notamment la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, au sein desquels ils estiment leur influence insuffisante. Au-delà de la simple contestation, les BRICS+ ont entrepris de bâtir des instruments alternatifs, en particulier la Nouvelle banque de développement (NDE), dont le siège est établi à Shanghaï et actuellement présidée par l’ancienne présidente du Brésil, Dilma Rousseff. Cette remise en question des institutions internationales s’étend également à d’autres fondements de la gouvernance mondiale, comme l’ONU, malgré le fait que la Chine et la Russie y disposent d’un statut privilégié en tant que membres permanents du Conseil de sécurité.
Toutefois, pour appréhender pleinement ce que recouvrent les BRICS+ et proposer un état des lieux, il est nécessaire de prêter attention aux discours et aux récits qu’élaborent et diffusent les membres du groupe, mais également d’analyser leurs pratiques concrètes, notamment sous l’angle du droit international que mettent en exergue Lucas Carlos Lima, Benjamin Sâ Traoré et Martial Manet. Cette ambition nous a conduits à adopter une démarche résolument transdisciplinaire dans la confection de ce numéro. Il serait toutefois illusoire de prétendre offrir une analyse multiscalaire exhaustive des BRICS+. Plusieurs pays membres ou associés des BRICS+ – tels que l’Inde, l’Arabie saoudite ou, dans une moindre mesure, l’Égypte et l’Éthiopie – ne font pas l’objet de contributions spécifiques et appellent des analyses futures. L’ambition de ce dossier est plutôt de contribuer au débat public et scientifique sur un groupement encore insuffisamment étudié, alors même qu’il constitue une réalité politique majeure dans de nombreux pays des Suds. Il s’agit également de proposer une problématisation renouvelée des BRICS+, notamment à travers le prisme des dynamiques de puissance et des velléités néocoloniales portées par certains de ses membres.
L’offensive narrative des BRICS+
L’une des entrées centrales pour appréhender la vision portée par les BRICS+ consiste à interroger les récits qu’ils élaborent et diffusent aujourd’hui, ainsi que la place qu’occupent ces constructions narratives dans l’écosystème du groupe. À l’échelle internationale, on observe aujourd’hui une confrontation de « récits stratégiques3 » concurrents : ici, la mise en avant de la grandeur retrouvée de la Russie ; là, la revanche chinoise sur le « siècle des humiliations » ; ailleurs encore, l’affirmation d’une Amérique à laquelle il conviendrait de « rendre sa grandeur ». L’Europe, pour sa part, peine à formuler et à porter un récit structurant. Pour saisir les dynamiques à l’œuvre, il importe dès lors de suspendre le regard et d’examiner les récits qui se construisent sur et autour de l’Europe, révélant en creux l’espace symbolique et politique qu’elle peine aujourd’hui à occuper. C’est dans cette perspective que ce numéro se propose de dresser un panorama des récits mobilisés par les BRICS+ dans le cadre d’une entreprise plus large de « désoccidentalisation » du monde4.
Il est frappant de constater que, dans ces différents récits stratégiques, les peuples, les citoyens et les multitudes demeurent largement absents. Toutefois, la production et la circulation de ces narratifs ne relèvent pas exclusivement du champ du pouvoir politique stricto sensu. Ils irriguent également les industries culturelles et créatives, au sein desquelles se jouent des enjeux structurels à la fois économiques, politiques et symboliques. La dimension médiatique et informationnelle constitue, à cet égard, l’un des principaux vecteurs de diffusion de ces visions du monde. La Russie l’a très tôt intégré, comme en témoigne l’importance stratégique accordée au média Russia Today5. Désormais interdit de diffusion en Europe, ce média a néanmoins célébré en grande pompe, et en présence de Vladimir Poutine, l’ouverture d’un canal en Inde. Il est également implanté au Brésil et a réorienté son canal francophone vers l’Afrique de l’Ouest. De tels dispositifs contribuent à assurer la diffusion à l’échelle mondiale du narratif russe, notamment en ce qui concerne la guerre en Ukraine. De manière comparable, le rôle joué par CGTN (China Global Television Network) dans la projection internationale du récit chinois mérite d’être souligné. Dans ce numéro, Maxime Daniélou et Maxime Audinet analysent plus particulièrement l’action des médias russes en Afrique, tandis que Selma Mihoubi se penche sur les dispositifs médiatiques d’information déployés par la Chine.
Ces évolutions interrogent en retour l’urgence, pour l’Europe, de se doter de médias solides et d’une diplomatie culturelle ambitieuse, capable non seulement de promouvoir un socle de valeurs, mais aussi de tisser des réseaux durables de coopération avec les sociétés civiles locales.
Les BRICS+ et la désoccidentalisation du monde
Le principal discours porté par les BRICS+, est celui de la « désoccidentalisation » du monde et de l’ordre censé le régir. Pourtant, il nous semble que l’enjeu central ne réside pas tant dans la question de la désoccidentalisation en tant tel que dans la définition même de ce que serait une désoccidentalisation désirable, ainsi que dans la capacité réelle des BRICS+ à en proposer une version émancipatrice. Pour saisir pleinement la nature de la désoccidentalisation à l’œuvre dans les discours des BRICS+, il convient d’interroger en profondeur le fonctionnement et les reconfigurations des institutions internationales au sein desquelles cette désoccidentalisation prétend s’inscrire.
Si une réforme globale et ambitieuse de l’ONU demeure nécessaire et légitime afin de rendre effectif un multilatéralisme de fait, encore faut-il veiller à ce que les revendications en faveur de cette refonte ne servent pas prioritairement les intérêts d’un acteur particulier, la Chine. Une telle réforme ne saurait être véritablement émancipatrice que si elle permet l’émergence – ou la reconnaissance – d’une multipolarité authentique, intégrant pleinement des États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie dans les instances de gouvernance mondiale. Dans un contexte historique marqué par le désengagement progressif des États-Unis de certaines institutions multilatérales, l’universalisme onusien pourrait précisément être préservé par l’élargissement de sa représentativité.
Toutefois, les appels contemporains à la multipolarité doivent être examinés avec prudence, tant ils peuvent masquer des projets de recomposition des rapports de force qui ne s’accompagnent pas nécessairement d’un approfondissement démocratique. Si la mondialisation d’après 1945, placée sous l’hégémonie états-unienne, visait à promouvoir des régimes démocratiques, les discours de désoccidentalisation portés par les BRICS+ ne semblent pas animés par un attachement comparable aux principes démocratiques. Les dynamiques de coopération Sud-Sud engagées avec des puissances telles que la Chine ou la Russie témoignent d’un faible intérêt pour les questions de démocratie, d’État de droit ou de protection des droits fondamentaux. À cet égard, le projet des « nouvelles routes de la soie » apparaît emblématique. Malgré son ampleur et ses ambitions affichées, ce programme accorde une place marginale aux exigences d’équité des accords conclus ou aux considérations relatives aux standards démocratiques des États partenaires. Plus largement, la question se pose de savoir ce que l’on perd en renonçant à l’« Occident », et comment éviter de jeter les valeurs d’émancipation avec l’eau du bain colonial. C’est précisément dans cette tension – entre critique légitime de l’ordre occidental et défense de principes universalisables – que se joue l’enjeu normatif central des discours contemporains de désoccidentalisation.
Les BRICS+ comme agrégat hétérogène
Du point de vue de certains discours issus des « Suds », il peut être tentant de percevoir les BRICS+ comme un bloc unifié, prétendument porteur de la voix longtemps marginalisée du « Sud global ». Nous proposons de rompre avec cette catégorisation homogénéisante dont la pertinence analytique apparaît limitée dans le champ des relations internationales6. Comme le rappelle Delphine Allès dans ce numéro, le terme de « Sud global » demeure une catégorie politique largement mobilisée par les acteurs eux-mêmes et doit être appréhendé non pas comme un concept descriptif neutre, mais comme un instrument discursif doté d’une forte portée performative. Dès lors, il apparaît pertinent de concentrer l’analyse sur les BRICS+ eux-mêmes, en mettant au jour les tensions internes qui les traversent. Celles-ci tiennent aux divergences entre leurs pratiques, leurs visions du monde et leurs intérêts stratégiques, ainsi qu’aux rivalités qui opposent les membres du regroupement. Ces tensions se sont d’ailleurs accentuées au fil des événements internationaux récents – guerre en Ukraine, conflits au Moyen-Orient, guerre au Soudan, retour de Donald Trump sur la scène politique américaine, entre autres – et à la faveur des élargissements successifs du groupe, lesquels ont contribué à complexifier davantage encore ses équilibres internes.
L’un des exemples les plus éclairants de ces tensions internes réside dans le positionnement différencié des membres des BRICS+ vis-à-vis de l’« Occident » et des revendications de désoccidentalisation du monde. Les velléités anti-occidentales ne s’expriment pas avec la même intensité ni selon les mêmes modalités entre, d’un côté, des pays tels que le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud ou l’Indonésie, et, de l’autre, la Russie et la Chine. À cet égard, l’adhésion de l’Iran constitue un tournant significatif dans le récit porté par les BRICS+. En intégrant, un « paria » de l’ordre international, les BRICS+ ont adressé un signal politique fort. Toutefois, pour saisir pleinement la portée de cette intégration, il convient de dépasser le seul registre discursif et d’analyser les logiques matérielles et géostratégiques à l’œuvre. Troisième pays mondial en termes de réserves pétrolières, l’Iran occupe une position centrale dans le déploiement des Nouvelles routes de la soie chinoises, tout comme dans l’intensification des échanges et des coopérations russo-iraniennes7, notamment à travers l’axe Téhéran–Ankara–Moscou, comme en discute Maud Quessard dans ce numéro.
Dans ce contexte, l’une des questions centrales porte sur la place du droit onusien et sur l’universalité des droits comme boussole morale. D’un côté, certains États – que l’on pourrait qualifier de « réformistes » – plaident pour une représentation accrue au sein des institutions internationales ; de l’autre, certains gouvernements cherchent à en miner les fondements de l’intérieur. La question de la démocratie constitue également un angle d’analyse essentiel, particulièrement éclairant dans le cas du Brésil qui, aux côtés de l’Afrique du Sud, fait figure de phare démocratique dans la nuit des BRICS+. Ces deux États se trouvent en effet associés à des régimes autoritaires tels que la Russie, la Chine, l’Égypte ou l’Iran, ainsi qu’à des pays engagés dans un tournant illibéral, à l’instar de l’Indonésie de Prabowo Subianto8 et de l’Inde de Narendra Modi. Même si les dangers de ce regroupement commencent à être perceptibles, comme le rappelle Felipe Fortes dans ce numéro, il semblerait qu’il s’agit plutôt pour le Brésil et l’Afrique du Sud d’un opportunisme stratégique. Il est en effet loin d’être certain que le modèle social et politique de la Chine ou de la Russie soit envié par un pays comme le Brésil ayant connu la dictature et où les principes démocratiques sont bien ancrés, comme en a témoigné la condamnation de l’ancien président Jair Bolsonaro pour sa tentative de renversement du pouvoir démocratique.
Il ne faut pas non plus passer sous silence les nombreux affrontements internes qui traversent les BRICS+. Le groupe peine à saisir pleinement l’opportunité que pourrait représenter, pour son unité, le retour au pouvoir de Donald Trump. Il apparaît ainsi stratégiquement pertinent d’analyser la polarisation interne des BRICS+. Plutôt que de les appréhender comme un ensemble homogène – ce qui reviendrait à épouser le récit qu’ils s’efforcent eux-mêmes de promouvoir –, il convient de mettre en lumière les divergences profondes et les oppositions structurelles qui traversent l’organisation et en limitent la cohérence et la capacité d’action collective. Ces oppositions se structurent également sur le continent africain.
Les BRICS+ et l’Afrique :
promesse décoloniale et logique de puissance
En effet, les BRICS+ promeuvent un discours se revendiquant du postcolonial, voire du décolonial, rendant nécessaire un examen attentif de l’écart entre les narrations mobilisées et les pratiques effectivement mises en œuvre. Ce regroupement portait un projet véritablement émancipateur, remettant en cause de manière substantielle un ordre international qui a longtemps marginalisé les voix issues des Suds. Toutefois, l’analyse des politiques économiques, juridiques et sociales concrètes menées par ses principaux membres invite à une lecture plus nuancée, voire critique, tant ces pratiques semblent souvent reconduire, sous des formes renouvelées, des logiques de domination et d’asymétrie qu’elles prétendent dénoncer.
En tant qu’espace central des stratégies politiques, économiques et symboliques déployées par les BRICS+, le continent africain constitue à cet égard un terrain d’observation privilégié. Sa profonde hétérogénéité permet de mettre en évidence les tensions persistantes entre, d’une part, les discours anti-impérialistes et multilatéralistes et, d’autre part, des pratiques concrètes relevant bien souvent de logiques de projection de puissance, de sécurisation des approvisionnements et de captation des ressources que de partenariats véritablement égalitaires. Plusieurs contributions réunies dans ce numéro permettent précisément d’interroger la réalité qui se dissimule derrière ces récits, en rappelant que, si l’action politique s’appuie nécessairement sur des constructions narratives, elle ne saurait s’y réduire. Selma Mihoubi analyse ainsi les dispositifs médiatiques chinois en Afrique de l’Ouest et montre comment les BRICS+ sont mobilisés dans une stratégie d’influence visant à légitimer la présence chinoise à travers des narratifs anti-impérialistes. Maxime Audinet et Maxime Daniélou examinent l’usage stratégique du narratif de la « désoccidentalisation » par la Russie sur le continent africain. Enfin, Martial Manet et Benjamin Sa Traoré s’intéressent aux espoirs suscités par l’élargissement récent des BRICS+ à des États africains, notamment en termes de renforcement du rôle du continent dans l’ordre international et de diversification des partenariats, tout en soulignant les limites structurelles de cette dynamique, en particulier en matière de démocratie et de droits humains. L’ensemble de ces analyses invite ainsi à dépasser une lecture strictement discursive des BRICS+ pour en appréhender les pratiques concrètes et à interroger la portée réellement émancipatrice du projet de désoccidentalisation qu’ils revendiquent.
Bien que nombre de discours anti-impérialistes soient pleinement légitimes et qu’il ne s’agisse en aucun cas de nier la violence de l’histoire coloniale ni les effets durables qu’elle a produits, une question centrale se pose lorsqu’on envisage la désoccidentalisation comme un affaiblissement des valeurs, des principes politiques, des normes juridiques et des formes d’influence, au motif qu’ils seraient disqualifiés du seul fait de leur association à l’« Occident ». Une telle posture revient, paradoxalement, à ramener l’universel au seul l’« Occident » en entérinant l’idée selon laquelle les principes d’émancipation, de démocratie ou de droits humains lui appartiendraient en propre. Or, comme le rappelle Ousmane Ndiaye dans son ouvrage récent L’Afrique contre la démocratie9, cette appropriation est elle-même le produit d’un regard colonial. Il y montre que des formes de pratiques démocratiques ont existé sur le continent africain bien avant la colonisation, et que les discours articulant anti-démocratie et anti-impérialisme participent souvent moins d’un projet émancipateur que d’une volonté de domination des peuples. Ces discours tendent ainsi à instrumentaliser la critique de l’Occident pour légitimer l’instauration de régimes autoritaires, au nom d’une prétendue authenticité culturelle ou civilisationnelle.
Dès lors, il apparaît essentiel de ne pas laisser l’universalisme et les valeurs des droits humains être captés par l’« Occident », qui s’en est longtemps présenté comme le berceau exclusif. Il s’agit au contraire de pluraliser l’universel, en reconnaissant la diversité de ses sources historiques et culturelles. Mais cette démarche ne saurait conduire à tolérer, au nom de la désoccidentalisation, des projets hégémoniques ou autoritaires qui s’accomplissent contre les principes fondamentaux de dignité humaine, de liberté et d’égalité.
1Mattarella S., (2025, 5 février), « Contre la “vassalisation heureuse”… Il est temps d’agir » : l’appel de Sergio Mattarella, Le Grand Continent, 5 février 2025.
2« Les BRICS s’élargissent : le groupe représente désormais 51 % de la population et 40 % du PIB mondial », Le Grand continent, 2 janvier 2025.
3Roselle L., Miskimmon A., & O’Loughlin B., « Strategic narrative: A new means to understand soft power ». Media, War & Conflict, 7(1), 70-84, 2014.
4Billion D., & Ventura C., Désoccidentalisation : Repenser l’ordre du monde, Agone, 2023.
5À ce propos, voir le livre de Maxime Audinet : Audinet M., Un média d’influence d’État : Enquête sur la chaîne russe RT, Institut National de l’Audiovisuel, 2024.
6Naidus S. & De Carvalho G, BRICS Expansion: Redefining Global Structural Power in a Changing World Order, South African Institute of International Affairs, 2025 ; Reddy B. S., & Reddy A. M. S., « BRICS: The Potentialities and Challenges », The Indian Journal of Political Science, 77(1), 2026 ; Deneuville A. & Manet M., « Face à Trump, les BRICS+ garants de l’ordre international ? », Multitudes, no 99, 2025.
7Fatemeh A., « What Has Iran Gained from BRICS? », The National Interest, 17 décembre 2025.
8Pedroletti P., « L’Indonésie de Prabowo Subianto à l’heure du virage autoritaire : “Nous n’imaginions pas que cela irait aussi vite” », Le Monde, 11 janvier 2026.
9Ndiaye O., L’Afrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril : essai, Riveneuve, 2025.
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17.03.2026 à 11:43
Les États africains et les BRICS+ De l’attraction à l’illusion
Les États africains et les BRICS+
De l’attraction à l’illusion
L’élargissement des BRICS+ à des États africains nourrit l’espoir d’un rôle plus affirmé du continent dans l’ordre international et d’une alternative aux partenariats occidentaux. Les pays africains y voient avant tout des opportunités économiques et des sources de financement moins contraignantes. Toutefois, malgré un discours critique de l’ordre mondial, les BRICS+ demeurent largement ancrés dans une logique néolibérale. Les ambiguïtés du groupe en matière de démocratie et de droits humains en affaiblissent la crédibilité. Enfin, les rivalités africaines internes risquent de transformer cette dynamique en une illusion stratégique plutôt qu’en un véritable levier de changement.
African States and BRICS+
From Attraction to Illusion
The expansion of BRICS+ to include African states fuels hopes for a more assertive role for the continent in the international order and an alternative to Western partnerships. African countries see this primarily as an opportunity for economic growth and less restrictive sources of financing. However, despite their critical discourse on the world order, the BRICS+ remain largely rooted in neoliberal logic. The group’s ambiguities on democracy and human rights undermine its credibility. Finally, internal African rivalries risk turning this dynamic into a strategic illusion rather than a real lever for change.
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Texte intégral (8799 mots)
La mise en visibilité du continent africain
L’élargissement récent des BRICS à plusieurs États africains marque une étape significative dans l’évolution de l’architecture institutionnelle internationale contemporaine. Longtemps réduit à un rôle périphérique dans les relations internationales, le continent africain acquiert avec cette dynamique une place plus visible dans les coalitions du « Sud global », dont les BRICS+ constituent aujourd’hui une des constellations les plus emblématiques. Ce renforcement de la présence africaine permet au groupe de revendiquer plus légitimement un rôle de porte-voix des intérêts non occidentaux, ambition qu’il affiche depuis plus d’une décennie mais qui demeurait fragile tant que le continent n’y était représenté que par un seul membre, l’Afrique du Sud l’ayant rejoint en 2011, deux ans après sa création.
Créé à la suite de la crise financière de 2008, à partir d’un acronyme imaginé par l’ancien économiste en chef de Goldman Sachs pour désigner les économies émergentes les plus dynamiques du début du XXIe siècle1, le groupe BRIC – sans « S » final pour commencer – réunissait donc initialement quatre États à forte démographie, occupant des positions stratégiques structurantes à l’échelle régionale, et partageant un même objectif : accroître leur influence dans la gouvernance mondiale dominée par les puissances occidentales2. L’admission, à l’initiative de la Chine, de l’Afrique du Sud en 2011 – en dépit d’une taille économique sensiblement inférieure à celle de ses partenaires – répondait moins à des critères strictement économiques qu’à des considérations géopolitiques. Pretoria apparaissait comme un relais indispensable pour donner une dimension véritablement globale à l’initiative, notamment vis-à-vis du continent africain.
Les BRICS manifestent clairement leur intérêt pour l’Afrique lors de leur cinquième sommet à Durban en 2013 explicitement intitulé : « BRICS and Africa: Partnership for Development, Integration and Industrialisation ». La participation d’une quinzaine de chefs d’État africains et la mise en avant d’une coopération centrée sur les infrastructures et l’interconnectivité continentales ont contribué à inscrire durablement une dimension africaine au projet stratégique des BRICS3. À travers cette diplomatie, le groupe a cherché à se positionner comme une alternative crédible aux partenariats traditionnels Nord-Sud, dénoncés pour leurs asymétries structurelles.
La reconfiguration géopolitique accélérée par la guerre en Ukraine, les sanctions occidentales contre la Russie, la montée des rivalités sino-américaines et le recul du multilatéralisme libéral a encore renforcé l’intérêt des États africains pour un élargissement du groupe. Lors du 15e sommet en août 2023 à Johannesburg, l’Afrique du Sud annonçait avoir reçu plus d’une vingtaine de candidatures pour rejoindre le groupe provenant d’États africains, illustrant un engouement rare pour une initiative multilatérale extra-africaine4. Le choix final d’intégrer l’Égypte et l’Éthiopie aux côtés de l’Afrique du Sud au sein des BRICS+ traduit un mélange complexe de considérations économiques, géostratégiques et politiques : importance stratégique du canal de Suez, rôle nodal des Nouvelles routes de la soie5, poids démographique éthiopien, statut d’Addis-Abeba comme siège de l’Union africaine, ou encore, capacités militaires et diplomatiques égyptiennes6.
Si l’engouement de l’Afrique pour les BRICS+ est indéniable, en raison notamment de l’attractivité de ce cadre international de concertation et de coopération ouvertement opposé à l’ordre mondial actuel, il n’est pourtant pas exempt d’ambiguïtés, de paradoxes, voire de contradictions. Celles-ci tiennent, d’une part, aux rapports ambigus qu’entretient le projet des BRICS+ à l’idéologie libérale et au marché, son pendant économique et, d’autre part, à l’épineuse question de la démocratie et, plus généralement, de la gouvernance interne et internationale.
Dans ce contexte, il est légitime de s’interroger sur la pertinence de l’intérêt manifesté par les pays africains pour ce regroupement d’États : quels en sont les véritables moteurs, quelles opportunités offre-t-il au continent et quelles limites pourraient comporter l’implication africaine au sein des BRICS+ ? La présente contribution entend démontrer que, si l’attractivité des BRICS+ pour les États africains paraît, de prime abord, évidente, elle ne saurait toutefois occulter une réalité plus complexe, tenant aux orientations idéologiques du groupe ainsi qu’au faible attachement de certains de ses principaux acteurs aux principes fondamentaux de l’État de droit et de la démocratie.
Les avantages économiques espérés
Le rapprochement des pays africains avec les BRICS+ s’explique d’abord par une série d’avantages économiques concrets, dans un contexte marqué par un endettement croissant, une grande vulnérabilité financière et des limites des partenariats avec l’« Occident » ou les institutions de Bretton Woods. Le continent africain, dont les besoins en infrastructures sont estimés par la Banque africaine de développement à près de 130 milliards de dollars par an7, fait face à une contraction de l’aide publique au développement et à un resserrement des conditions d’accès aux financements internationaux. Dans ce contexte, l’intégration ou le simple rapprochement avec les BRICS+ apparaît comme une alternative stratégique pour diversifier les sources de financement et réduire les dépendances structurelles.
L’un des principaux atouts réside dans l’accès potentiel aux instruments financiers de la Nouvelle banque de développement (NDB) créée en 2014 et considérée comme un embryon d’alternative à la Banque mondiale. La NDB, qui a déjà financé plus de 90 projets pour un montant supérieur à 30 milliards de dollars8, attire particulièrement les États africains par ses conditions de prêt plus souples, son absence de conditionnalités politiques explicites et sa volonté affichée d’utiliser davantage les monnaies locales. À terme, cette orientation permettrait de réduire la dépendance au dollar dans les échanges et les emprunts, ce qui constitue une revendication centrale de nombreux gouvernements africains confrontés aux effets déstabilisateurs du renchérissement du billet vert sur leurs dettes9.
De plus, l’appartenance aux BRICS+ – ou même, l’obtention du statut de partenaire – fonctionne comme un signal positif envoyé aux investisseurs, en particulier chinois et indiens. La Chine demeure aujourd’hui le premier investisseur bilatéral en Afrique10, notamment dans les infrastructures, l’énergie, les télécommunications et les transports. L’Éthiopie, par exemple, est devenue l’une des principales destinations des investissements directs étrangers chinois en Afrique de l’Est, bénéficiant de projets phares tels que le train Addis Abeba-Djibouti ou la création de parcs industriels intégrés11. L’intégration aux BRICS+, pour Addis-Abeba, représente un prolongement logique de cette dynamique, susceptible d’aider un pays lourdement endetté à renégocier sa dette ou à attirer de nouveaux capitaux.
L’illusion d’un nouvel ordre économique
Au-delà des avantages économiques immédiats, l’attractivité des BRICS+ pour les pays africains repose également sur la dimension idéologique et normative du projet. En effet, dans leur discours du moins, les BRICS+ se présentent comme les fers de lance de la critique d’un ordre international jugé injuste et fondé sur des rapports de force hérités de la seconde moitié du XXe siècle. Bien que la Déclaration de Kazan, issue du XVIe sommet des BRICS+ en 2024, mobilise paradoxalement l’essentiel du vocabulaire et des concepts promus par les institutions internationales dominées par « l’Occident libéral » – démocratie, droits humains, État de droit, résolution pacifique des conflits, etc. –, on y constate également la revendication d’une refonte de l’ordre international considéré comme verrouillé et inféodé aux intérêts occidentaux12.
S’il fallait attribuer un seul qualificatif à l’ordre international post-1945, ce serait, sans doute, son caractère libéral13. Attractif sur le plan politique, ce leitmotiv libéral a engendré sur le plan économique une société internationale structurellement inégale qui s’est avérée, au fil du temps, incapable de corriger les asymétries politiques et économiques issues de siècles de rapports de domination entre l’« Occident » et le reste du monde14. Pour l’essentiel, les mécanismes internationaux de coopération et le multilatéralisme promus ont échoué à redéfinir les règles d’un jeu international profitable à tous. Au fil des transformations du capitalisme, notamment depuis le tournant obstinément néo-libéral de la fin des années 70, l’ONU, ses organismes spécialisés et toute l’architecture financière international se sont, consciemment ou non, mués, sinon en agitateurs zélés, du moins en accompagnateurs précieux d’un néolibéralisme triomphaliste.
Cette profession de foi libérale s’est traduite par la création, aux accents messianiques, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ainsi que par un foisonnement de traités d’investissement. Or, « la fin de l’histoire15 » promis par ce modèle n’a pas eu lieu. Son histoire a été précisément celle du renforcement des privilèges de certains et d’un statu quo voire d’une régression pour la majorité. En plus d’avoir contribué à creuser les inégalités économiques entre États, ce modèle économique a aussi engendré des inégalités flagrantes à l’intérieur des États, notamment ceux d’Afrique dont l’ingénierie politique et institutionnelle était trop fragile pour résister à une captation par les élites internes des maigres parts du produit de la croissance restées sur place.
C’est précisément cet ordre structurellement injuste que les BRICS+ contestent et prétendent vouloir subvertir16. Pourtant, leur projet ne propose pas de modèle économique radicalement différent de l’ordre néolibéral dominant dont les puissances fondatrices des BRICS+ ont largement bénéficié. En effet, les progrès économiques réalisés par la Chine et l’Inde ces trente dernières années doivent, pour une grande part, au libre-échangisme, à l’extractivisme et à l’ouverture des marchés internationaux des biens et des services. Il n’est dès lors pas surprenant que, contrairement à d’autres projets alternatifs de coopération portés par le « Sud global » dans les décennies précédant l’ancrage durable du projet néolibéral, les BRICS+ portent une « ambition réformiste » plutôt qu’une « rupture révolutionnaire »17.
Cette posture « réformiste » apparaît dès la Déclaration conjointe du Sommet de Yekaterinburg en 2009 au moment de la création des BRIC18. Dans un contexte éminemment marqué par la crise financière de 2008, la Déclaration des BRIC ne porte curieusement aucune trace d’une critique profonde des déboires du capitalisme financier qui menaçait pourtant directement l’ensemble de l’économie mondiale. C’est que la Russie et la Chine, malgré ou à cause de leur passé « communiste », avaient depuis longtemps engagé leur tournant néolibéral. Quoi qu’il en soit, cette posture qui consiste à dénoncer les effets sans toucher aux causes est pour le moins paradoxale car elle prétend répondre aux dérives de l’ordre néolibéral sans toucher le néolibéralisme.
L’Afrique n’était pas encore représentée dans ce regroupement en 2009. Toutefois, lorsqu’elle fut invitée à rejoindre les BRIC en 2010, pas plus que ses pairs, elle ne remettra en cause l’adhésion à l’idéologie et aux principes du néolibéralisme dominant. Il faut néanmoins replacer ce positionnement dans son contexte historique. Pour rappel, la lutte acharnée contre le régime d’apartheid se fondait sur une adhésion ouverte à une vision anticapitaliste de l’économie et sur une proximité avec le monde socialiste. Bien que cette situation la prédisposait à être plus critique de l’ordre néolibéral, l’African National Congress (ANC) embrassa une approche largement néolibérale de son développement économique à son arrivée au pouvoir en 1994. Les négociations précédant son arrivée aux responsabilités en avaient fait une condition sine qua non. L’Afrique du Sud incarnait alors pour l’Occident la possibilité d’un projet libéral gagnant pour les pays des Suds.
L’ère démocratique qu’inaugure cette arrivée au pouvoir de l’ANC est faite de rapprochement avec les Nords et de reprises, plus ou moins voilées, des poncifs néolibéraux. La présidence de Thabo Mbeki (1999-2008) qui succède à celle de Nelson Mandela consolide cette approche. Ce crédo néolibéral et la foi en un marché salvateur se matérialisent par la conception de projets d’obédience néolibérale pensés à l’échelle continentale tels que le Nouveau Partenariat économique pour le développement de l’Afrique (NEPAD), lancé, de surcroît, avec les pays du G7 en 2001. Il n’est pas anecdotique que l’un des plus grands porteurs du NEPAD soit le président sénégalais Abdoulaye Wade, arrivé au pouvoir sur la base d’un projet néolibéral assumé en 2000. Si l’adhésion aux BRIC survient sous la présidence de Jacob Zuma, ces grandes options idéologiques ne sont pas remises en question, pas plus qu’elles ne le sont sous celle de Cyril Ramaphosa, lui-même homme d’affaires. Les dirigeants des nouveaux États africains, l’Éthiopie et l’Égypte, ayant rejoint les BRICS+ en 2023, ne font pas non plus mystère de leur positionnement néolibéral.
On le voit, cette conviction profonde que les solutions néolibérales classiques constituent la voie à suivre pour le continent africain, moyennant certaines réformes du système, interroge la capacité du projet BRICS+ à représenter une alternative efficace à l’ordre mondial actuel. Cette promesse de subversion est pourtant au fondement de la légitimité dont bénéficient les BRICS+, notamment auprès des opinions publiques du continent africain. Ce divorce entre une prétendue volonté de rupture et la réalité d’une absence de remise en cause idéologique radicale n’est pas sans déboucher régulièrement sur des incohérences dans les pratiques des États membres des BRICS+.
Un exemple illustratif de cette posture est l’attitude sud-africaine récente face aux revendications portées par le « Sud global » pour l’adoption d’un texte international juridiquement contraignant sur les entreprises multinationales et le respect des droits humains et environnementaux. Pour rappel, à la suite de l’adoption, par le Conseil des droits de l’Homme, des Principes directeurs des Nations Unies sur les entreprises et les droits de l’Homme en 2011, l’Afrique du Sud et l’Équateur avaient, en 2014, initié des négociations internationales afin de conclure sur un texte internationalement contraignant. Or, contrastant avec ce narratif, la réalité des investissements et la présence des compagnies sud-africaines, notamment minières, dans plusieurs autres États africains, semblent imposer une approche sud-africaine plus édulcorée sur les obligations des entreprises multinationales en matière de respect de droits humains et de l’environnement. On observe d’ailleurs cette même attitude paradoxale de la part de la Chine et de la Russie à l’égard de ce processus19.
La promesse d’une reconfiguration de la gouvernance mondiale
Au-delà des considérations économiques, et ainsi que l’a mis en évidence le président sud-africain Cyril Ramaphosa en établissant un parallèle entre l’esprit des BRICS+ et celui de la conférence de Bandung20, les BRICS+ se font les hérauts d’un projet de refonte de l’ordre international ou, à tout du moins, de sa gouvernance. Ce discours trouve un écho particulier dans de nombreux États africains, ainsi qu’au sein de l’Union africaine, qui dénoncent à juste titre leur sous-représentation au sein des principales instances de gouvernance mondiale – au premier rang desquelles le Conseil de sécurité de l’ONU21 – et revendiquent une capacité d’agir accrue sans être sommés de choisir entre des blocs géopolitiques rivaux. Pour ces pays, la promesse d’un ordre international plus « inclusif » et moins hiérarchisé constitue un argument fort en faveur d’un rapprochement avec les BRICS+. L’adhésion ou la simple proximité avec le groupe devient alors, au moins symboliquement, une manière de s’inscrire dans une recomposition globale perçue comme l’occasion de revendiquer une place plus centrale dans la gouvernance mondiale.
Néanmoins, les nombreuses contradictions entre les postures rhétoriques et les pratiques politiques des dirigeants des BRICS+ sur les questions de politique intérieure et internationale sont connues22. Au cœur du projet des BRICS+ réside une volonté de multipolarité visant à instaurer plus d’équilibre dans l’ordre politique et économique international. À y regarder de plus près, on y retrouve la double dimension de l’aspiration de multipolarité dans l’ordre international contemporain décrite par Amitav Acharya, à savoir la « multipolarité stratégique » d’une part, et la « multipolarité normative » de l’autre23. Selon Acharya, « la multipolarité stratégique » représente, dans certains cas, un objectif recherché par les États. Ceux-ci utiliseraient alors leurs ressources militaires et économiques pour se constituer une sphère d’influence dans un contexte d’équilibre des puissances. Cette multipolarité se traduirait dès lors par l’engagement dans une coopération avec des partenaires, souvent considérés comme plus faibles. En revanche, la « multipolarité normative » ambitionne de défendre l’ordre normatif international et mise sur la coopération entre les États en vue d’atteindre des objectifs communs à l’échelle mondiale. Cette approche considère qu’une coopération renforcée, le respect par tous des principes cardinaux à la base du système international, et l’adoption de normes plus équitables suffiraient à réaliser une société internationale moins asymétrique.
Ramenée aux BRICS+, cette distinction n’est pas nécessairement contradictoire. On voit bien que les aspirations de reconfigurations normatives sont portées, au moins dans les discours, par l’ensemble de ses membres. En revanche, si certains membres du regroupement sont plus désireux d’une « multipolarité stratégique » – la Russie et la Chine notamment –, d’autres sont davantage portés vers une « multipolarité normative ». Les États africains membres du regroupement s’inscriraient plutôt dans cette dernière catégorie. Il est vrai qu’ils bénéficient de moins de moyens pour une politique d’influence que leurs pairs au sein des BRICS+. On ne peut affirmer, par exemple, que l’Afrique du Sud ne cherche pas à s’imposer comme une puissance régionale dotée de sa propre sphère d’influence. Mais elle en est empêchée par différents facteurs tels que son « retard » dû à l’apartheid qui limite son rayonnement à l’échelle du continent, ses difficultés économiques, les scandales politiques intempestifs, ainsi que la forte rivalité que lui opposent d’autres acteurs régionaux tels l’Égypte, le Nigeria, l’Algérie ou encore, le Maroc. Les limites objectives à une hégémonie sont encore plus évidentes pour les autres membres africains des BRICS+ comme l’Égypte ou l’Éthiopie. Ainsi, les ambitions africaines au sein des BRICS+ ne semblent se limiter à la recherche de partenariats économiques et financiers stratégiques sans grande prétention de puissance ou à la défense des piliers de l’ordre normatif international.
C’est précisément là que se révèlent certains paradoxes. Par sa posture rhétorique, le projet BRICS+ déclare son attachement à des principes cardinaux comme la souveraineté et son corollaire, la non-intervention, la défense des droits humains et la démocratie24. Or, eu égard au respect du principe de souveraineté et de non-intervention, l’agression russe de l’Ukraine a mis en lumière la difficulté de concilier sa proclamation incantatoire avec la réalité des faits. En tant qu’un des chefs de file des BRICS+, l’attitude russe a suscité une forme de malaise au sein du groupe, notamment auprès des membres africains. Ainsi, l’Afrique s’est illustrée, lors des votes onusiens relatifs à la condamnation de l’intervention russe en Ukraine, par des abstentions qui, du moins en apparence, tranchent avec son positionnement habituellement plus ferme à l’égard de l’interdiction du recours à la force ou de la non-interférence dans les relations internationales.
Si des raisons parfois légitimes n’ont pas manqué à ces abstentions, elles portent en elles le risque d’un affaiblissement de l’attachement historique du continent à certains principes fondamentaux de l’ordre juridique international25. Il est intéressant d’observer à ce titre la position de l’Afrique du Sud. Si cette dernière a justifié ses abstentions pas le souci d’éviter une escalade et par sa condamnation du « deux poids deux mesures » occidental, il ne fait pas de doute que son appartenance aux BRICS+ la met face à un dilemme et explique davantage son attitude moins encline à s’opposer frontalement à la Russie. Quant à l’Éthiopie, bien que l’adoption de la plupart des résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU sur la guerre en Ukraine se soit faite avant son adhésion aux BRICS+, elle s’est abstenue lors de ces votes. L’Égypte a, quant à elle, voté en faveur desdites résolutions. Sa situation est, néanmoins, tout aussi délicate. Alliée incontestable des États-Unis au Moyen-Orient, elle a historiquement toujours conservé une position de neutralité vis-à-vis de la Russie. Sa posture diplomatique à l’égard de la guerre en Ukraine traduit également ce souci d’équilibre.
Concernant l’attachement des membres des BRICS+ aux principes démocratiques et aux droits humains, il apparaît également qu’une bonne distance sépare les discours et les faits. Cela est vrai pour la plupart des membres du groupe en général et pour ses membres africains en particulier26. La rhétorique des BRICS+ sur les principes de souveraineté nationale, de respect des choix politiques internes et de non-ingérence, constitue un élément structurant de l’attrait des pays africains pour les BRICS+. Dans un continent marqué par des interventions occidentales instrumentalisées, par des ingérences des anciennes puissances coloniales dans leurs affaires intérieures et par des sanctions unilatérales parfois contestables, la promesse formulée par les BRICS+ d’une coopération sans exigences « normatives » explicites peut apparaître comme une alternative plus respectueuse des souverainetés africaines. Les BRICS+ constituent ainsi une plateforme attractive pour les régimes privilégiant une stabilité autoritaire puisqu’aucune conditionnalité en matière de réformes politiques, de droits humains ou de gouvernance démocratique n’est formulée. Cette absence de conditionnalité est souvent perçue positivement, notamment par des dirigeants soucieux de prévenir toute pression extérieure susceptible d’affaiblir leur pouvoir. L’exemple d’Abiy Ahmed, premier ministre éthiopien, passé en quelques années du statut de réformateur libéral nobélisé à celui de va-t-en-guerre sanctionné par les États-Unis, illustre bien comment l’adhésion aux BRICS+ peut servir de levier discursif dans une stratégie nationale de consolidation du pouvoir.
Certes, il est courant de créditer l’Afrique du Sud d’un fort indice de démocratie. Il y existe une vie politique animée autour d’institutions et de procédures plutôt crédibles. Toutefois, le chômage, la pauvreté et une criminalité endémiques ajoutés à une corruption gangrénant l’ensemble du corps politique et administratif obligent à s’interroger sur la valeur réelle d’une démocratie qui se limite à des procédures formelles, sans emprise transformatrice sur la réalité sociale de la majorité des citoyens. Les récents scandales révélant des connivences entre de hauts responsables politiques, judiciaires et de la police avec des cartels criminels ont mis en lumière ces fragilités. La question d’une inquiétante inclinaison d’une partie non-négligeable de la population sud-africaine pour des solutions non-démocratiques comme le coup d’État est aujourd’hui récurrente dans le débat public sud-africain. De plus, si la grande pauvreté dans laquelle est plongée la majorité de la population sud-africaine ternit sérieusement son bilan en matière de droits humains, ce bilan est encore plus alarmant quand on pense à la situation difficile des migrants africains de ce pays. La xénophobie galopante – avec l’aval à peine voilé des autorités sud-africaines – déteint négativement sur l’image de ce pays dans le reste du continent et discrédite, à bien des égards, ses prétentions de puissance régionale censée incarner des valeurs portées par le « Sud global ».
Les bilans démocratiques de l’Éthiopie et de l’Égypte sont encore moins reluisants. Dans ces pays, les espaces de libertés restent verrouillés et la répression étatique préoccupante27. Il apparaît donc clairement que le regain d’intérêt pour le principe de souveraineté et de la non-intervention dans les discours politiques de la plupart des États du continent, vise surtout à défendre une conception spécieuse de la souveraineté : celle qui justifie une violation par les gouvernements de principes démocratiques et de droits humains élémentaires, sans avoir à rendre des comptes, ni au plan international et encore moins au plan interne. C’est cette conception « poutiniste » de la souveraineté qui a le vent en poupe dans plusieurs régions du continent comme au Sahel. L’admiration assumée et la proximité de certains chefs d’États africains avec le dirigeant russe n’est pas un secret. Il est à craindre que la construction d’un imaginaire alternatif à l’ordre dominant articulé autour d’un groupement tel que les BRICS+ conduits par la Russie et la Chine, provoque en Afrique un relâchement des principes de l’État de droit et de la démocratie.
La réforme du Conseil de sécurité des Nations-unies joue contre l’unité africaine au sein des BRICS+
Bien que la quasi-unanimité des États africains semble vouloir adhérer, ou du moins se rapprocher du groupe, la dynamique africaine vers les BRICS+ met aussi en lumière les profondes divisions internes du continent. Celles-ci se cristallisent notamment autour de la question centrale de la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU) dans le but d’intégrer des États membres des BRICS+. Ce dossier, considéré depuis plus de vingt ans comme une priorité diplomatique africaine, est désormais devenu un espace de rivalités entre puissances régionales, rivalités qui se manifestent aujourd’hui au sein même des BRICS+.
Les déclarations des sommets de Pékin (2022)28 et Johannesburg II (2023)29 semblaient encore témoigner d’un soutien unanime au renforcement du rôle du Brésil, de l’Inde et de l’Afrique du Sud dans les affaires internationales, notamment au sein des Nations unies. Cependant, l’élargissement du groupe et l’arrivée de l’Égypte et de l’Éthiopie ont profondément modifié la donne. Alors que Pretoria apparaissait comme le candidat naturel pour représenter l’Afrique en tant que futur membre permanent du CSNU, les nouveaux entrants africains ont exprimé de vives réserves, remettant en question le leadership sud-africain et soulignant l’absence de consensus à l’échelle continentale.
Le désaccord a éclaté au grand jour lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères des BRICS+ à Rio, en avril 2025, qui – fait exceptionnel pour le groupe – s’est achevée sans communiqué final. Selon plusieurs sources diplomatiques30, l’Égypte et l’Éthiopie ont rejeté la formulation proposée par le Brésil et l’Inde, qui visait à soutenir explicitement les ambitions onusiennes des trois « membres fondateurs » (Brésil, Inde, Afrique du Sud). Addis-Abeba et Le Caire ont estimé qu’une mention de l’Afrique du Sud reviendrait à entériner son statut de « représentant naturel » du continent africain, ce qu’ils contestent vigoureusement.
Ces tensions ont pour toile de fond le « consensus d’Ezulwini », adopté par l’Union africaine (UA), qui dispose que le continent doit obtenir deux sièges permanents au sein d’un Conseil de sécurité élargi et que seuls les chefs d’État de l’UA peuvent déterminer quels pays occuperont ces sièges31. Dans les faits, ce consensus masque des rivalités profondes entre les grandes puissances africaines – Afrique du Sud, Égypte, Éthiopie, Nigeria, Maroc, etc. – dont chacune espère obtenir le statut de membre permanent. Ces rivalités africaines au sein des BRICS+ transforment ainsi le groupe en arène de compétition intra-continentale, plutôt qu’en plateforme d’unité stratégique. Les conséquences de cette fragmentation pourraient être lourdes, puisqu’en l’absence de position africaine commune solide, l’objectif d’un renforcement de la voix du continent dans la gouvernance mondiale risque d’être compromis.
Du point de vue interne aux BRICS+, ces divergences affaiblissent la cohésion du groupe et sapent sa capacité à se présenter comme un acteur unifié en faveur d’une réforme du système international. L’incapacité à dégager un consensus sur un enjeu aussi central interroge directement la faculté des BRICS+ à jouer un rôle moteur dans une éventuelle refonte de l’ordre mondial. En parallèle, cette même incapacité offre à la Chine et à la Russie – toutes deux membres permanents du Conseil de sécurité – une marge de manœuvre diplomatique accrue puisque, tant que les candidats africains demeurent divisés, Pékin et Moscou ne sont nullement contraints de clarifier leurs positions sur un élargissement qui pourrait, à terme, affaiblir leur propre influence.
Au terme de cette analyse, on observe que le projet politique et économique derrière la création des BRICS+, en tant qu’il incarne un idéal transformationnel d’un ordre international injuste, jouit d’une force d’attractivité considérable sur le continent africain. Bien qu’à ce jour seulement trois États africains en font formellement partie, les BRICS+ attirent de plus en plus d’États et le projet est crédité de préjugés favorables dans les opinions publiques africaines. Continent décrit comme subissant les relations internationales, la participation africaine aux BRICS+ constitue un levier indéniable d’agentivité. Le Nouvel Ordre économique international (NOEI) que l’Afrique avait appelé de ses vœux aux lendemains des indépendances africaines n’ayant véritablement jamais vu le jour, la reconfiguration des relations économiques internationales que proposent les BRICS+ pourrait enfin contribuer à un changement significatif dans des relations économiques entre l’Afrique et le reste du monde. En posant la question de la justice économique et financière à l’échelle globale, les BRICS+ pourraient contribuer à libérer le continent africain des diktats des organisations économiques et financières traditionnelles. Toutefois, en l’état actuel, le projet des BRICS+ est loin de proposer un changement de paradigme en raison de son rapport ambigu à l’ordre néolibéral et au respect de principes élémentaires de la gouvernance interne et internationale. À cet égard, il y a fort à parier que le principe de compétition structurant l’idéologie néolibérale et que les BRICS+ ne remettent pas véritablement en question, s’accentue au sein du groupe, y compris entre ses membres africains actuels et futurs, comme en témoignent déjà les fortes rivalités entre l’Éthiopie et l’Égypte. Qu’à cela ne tienne, dans un contexte mondial où les principales puissances économiques occidentales ayant dominé l’ordre post-45 semblent aujourd’hui le remettre en cause, il faut espérer que le continent africain saura, avec ou sans les BRICS+, forger une doctrine et des pratiques politico-économiques capables d’incarner les aspirations de liberté, de progrès social, d’égalité ainsi que développer une économie respectueuse de l’environnement ; ce dont rêvent les populations africaines aujourd’hui, comme elles en rêvaient par le passé au moment des Indépendances.
1J. O’Neill, « Building Better Global Economic BRICs », Global Economics Paper, 66, 30 novembre 200.
2A. Acharya, « After Liberal Hegemony. The Advent of a Multiplex World Order », Ethics and International Affairs, 31 (3), p. 271-285.
3L. Habchi, L. Martinet, « The Brics in Africa Ambitions and Realities of an Influential Group », Afrique contemporaine, 248 (4), 2013, p. 13-30.
4V. Kaura, « Expansion of BRICS », Indian Journal of Asian Affairs, 37 (1/2), 2024, p. 165-172.
5La liaison ferroviaire entre Addis-Abeba et Djibouti est l’un des projets importants des Nouvelles routes de la soie. L’Égypte et la Chine établissent quant à eux des projets logistiques visant à optimiser l’efficacité de la Route de la soie maritime qui passe par le Canal du Suez.
6Cet élargissement révèle également les tensions et rivalités qui traversent le groupe. Alors que la Chine et la Russie plaidaient pour une expansion rapide du groupe, le Brésil, l’Inde et l’Afrique du Sud ont exprimé des réticences, craignant une dilution de leur influence. En outre, le choix des membres africains n’a pas été neutre : il a ravivé d’anciennes compétitions régionales – entre Pretoria, Le Caire, Addis-Abeba, mais aussi Abuja et Alger.
7Banque africaine de développement, Passer des millions aux milliards de dollars : financer le développement des villes africaines, 2023.
8J. Té-Léssia Assoko, « Le Brésil place Dilma Rousseff à la tête de la banque des BRICS », Jeune Afrique, 27 mars 2023.
9R. Gopaldas, « Africa and the Push Dowards De-dollarisation », NTU-SBF Centre for African Studies, 29 mai 2025.
10« La Chine est le premier pays exportateur vers 28 pays africains – soit deux fois plus qu’il y a 10 ans », Le Grand Continent, 4 septembre 2024.
11W. Jouini, « L’Éthiopie dans les BRICS : géopolitique d’un choix », Le Grand Continent, 22 septembre 2023.
12Notamment portés par la Russie et sa volonté de « dés-occidentaliser le monde » (Voir M. Laruelle, « dés-occidentaliser le monde : la doctrine Karaganov », Le Grand Continent, 20 avril 2024).
13A. Acharya, loc. cit.
14N. Ferguson, Civilization. The West and the Rest, London, Penguin Books, 2012.
15F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Paris, Flammarion, 1992.
16Joint Statement of the BRIC Countries’ Leaders (Yekaterinburg, Russia, June 16, 2009. https://infobrics.org/en/document/3
17V. I. Lenine, Marxisme et réformisme. Tome 19 des œuvres complètes, p. 399.
18Joint Statement of the BRIC Countries’ Leaders (Yekaterinburg, Russia, June 16, 2009. https://infobrics.org/en/document/3
19S. Deva, « Treaty Tantrums: Past, Present and Future of a Business and Human Rights Treaty », Netherlands Quarterly of Human Rights, 2022, 40(3), p. 211-221.
20« President Cyril Ramaphosa: Welcome remarks at the BRICS-Africa Outreach and BRICS Plus Dialogue » (www.gov.za/news/speeches/president-cyril-ramaphosa-welcome-remarks-brics-africa-outreach-and-brics-plus)
21« Statement of the AUC Chairperson at the 7th AU-EU Summit » (https://au.int/fr/speeches/20251124/statement-auc-chairperson-7th-au-eu-summit)
22G. Lancereau, « Les 12 thèses de Kazan : rhétorique du nouvel ordre des BRICS », Le Grand Continent, 26 octobre 2024.
23A. Acharya, « Regional security arrangements in a multipolar world? The European Union in global perspective », FES Briefing Paper, December 2004, p. 1–7.
24Voir notamment les paragraphes 6, 7, 8 et 21 de la Déclaration de Kazan d’octobre 2024.
25S. B Traoré, « Disapproving and yet not aligning: African stances on the aggression against Ukraine », Third World Quarterly, 2025, 1–18.
26Rappelons qu’outre l’Éthiopie et l’Égypte qui sont déjà membres, l’Algérie a officiellement déposé une candidature, tandis que l’Ouganda, la RDC, le Gabon, l’Angola ou encore le Zimbabwe ont exprimé leur intérêt.
27IDEA, The Global State of Democracy 2025, Democracy on the Move, Annex A Ranking, p. 125.
28Voir les paragraphes 7 et 8.
29Voir le paragraphe 7.
30« Tensions in BRICS as Egypt and Ethiopia Oppose South Africa’s UN Endorsement », The Voice of Africa, 20 mai 2025.
31Union africaine, The Common African Position on the Proposed Reform of the United Nations: « The Ezulwini Consensus », Ext/EX.CL/2 (VII), 7-8 mars 2025.
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