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20.12.2025 à 14:50

Consulter les œuvres de Bianca Dacosta

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20.12.2025 à 14:27

Voyage au Centre de la Terre

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Avec son film Interior da terra1 tourné en 2022 en Amazonie, tout en remontant le fleuve Madeira, Bianca Dacosta2 nous invite à un voyage au centre de la Terre. Toutefois, à la différence de Jules Verne, on n’y arrive pas par un volcan situé en Islande mais par la forêt amazonienne… Comme l’expriment des activistes … Continuer la lecture de Voyage au Centre de la Terre

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Texte intégral (4637 mots)

Avec son film Interior da terra1 tourné en 2022 en Amazonie, tout en remontant le fleuve Madeira, Bianca Dacosta2 nous invite à un voyage au centre de la Terre. Toutefois, à la différence de Jules Verne, on n’y arrive pas par un volcan situé en Islande mais par la forêt amazonienne… Comme l’expriment des activistes comme Eliane Brum, « à l’aube de l’effondrement climatique et de la sixième extinction massive d’espèces provoquée par l’action humaine, la plus grande forêt tropicale de la planète est le centre du monde3 » au même titre que des villes telles que Washington, Londres, Paris, Francfort, Hong Kong, Moscou, Pékin. Pour l’anthropologue Francy Baniwa (2023), il s’agirait de son nombril même, d’où proviendrait une humanité composée de tous les peuples. C’est donc par cette voie-là, par les territoires de la forêt amazonienne, si disputés par des acteurs liés à des activités d’agriculture et d’extractivisme à la légalité variable, que Bianca nous emmène connaître les entrailles de notre planète Terre ainsi que les luttes des peuples indigènes du Brésil pour leurs territoires. Pour ce faire, Bianca s’empare d’une panoplie de technologies d’image : la géolocalisation avec l’application « Avenza », les données de l’INPE – Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais – qui permettent de localiser et voir la déforestation, un drone offrant d’amples prises de vues macro de ces territoires et puis, tout à coup, grâce à un microscope électronique, nous plongeons dans un sol mélangé à des fragments de bois brûlé.

Ces jeux d’échelle – du micro au macro, du plus haut au plus ras – n’est pas tout à fait nouveau. Le film Powers of Ten de Charles et Ray Eames nous initiait déjà en 1977 à ces voyages multiscalaires. Le film de Bianca Dacosta vise à matérialiser, par l’image, un voyage au cœur même de la forêt et au sein de ses multiples matérialités et mémoires. Ces couches d’histoire restent présentes dans la mémoire de Marcia Mura qui, tout en fumant une pipe, chante et raconte l’effacement de son peuple. Expulsés de ces territoires, iels ne vivent plus là mais leurs traces restent inscrites dans les strates terrestres comme une mémoire de la matière4.

Tout récemment, l’archéologue Eduardo Goes Neves a démontré en étudiant les propriétés des sols que des populations autochtones y vivent depuis 11 000 ans, au début de l’Holocène. Ces sols sont donc des « archives » de ces vies, des archives vivantes. Durant son séjour en Amazonie pour le tournage de ce film, Bianca Dacosta a également réalisé en parallèle la série photographique Traga Terra (Avalez la Terre, 2022) qui montre le contexte plus général de l’extraction de l’or, ainsi que Dorsale5 qui met en lumière, au plus près des éléments, les cicatrices produites sur les arbres à caoutchouc. Elle réunit quelques-unes de ces photos dans la boîte à tiroir Mémoires de Nazaré (2022) pour signaler les liens profonds entre les mémoires des populations d’humains et celles des non-humains de la forêt.

Ce que montre cette panoplie d’images macroscopiques et microscopiques, est l’ambivalence même des technologies contemporaines : les technologies qui permettent de lutter contre la déforestation sont également celles qui favorisent la destruction des forêts. L’usage de ces moyens d’observation terrestre crée de véritables confrontations entre technophiles et technophobes. Comment faire ce voyage à travers les techniques les plus sophistiquées de notre modernité tardive sans perdre notre sensibilité ? Le terraforming6 anthropogénique est mis sous tension par des terraformations terrestres ainsi que par des anthropophagies technologiques. Toutefois, l’invitation faite par Bianca semble démontrer qu’il est possible d’accomplir ce voyage par une technicité développée sans doute dans de nombreux allers-retours entre deux continents, entre le vieux monde et le nouveau monde. Ces allers-retours sont eux-mêmes une technique anthropologique et artistique qui nous affectent toustes durant ces parcours.

De lanthropophagie des Tupinambás aux technophagies contemporaines

En effet, les voyages entre deux continents impliquent eux-mêmes un arsenal technologique, depuis les caravelles d’autrefois jusqu’aux avions d’aujourd’hui – énormes oiseaux bravant les cieux et leurs turbulences. Les relations entre le Brésil et la France sont tissées par des intérêts économiques bien évidemment, mais aussi par des amitiés intellectuelles et culturelles de longue date7 que le travail artistique de Bianca ravive tout en rappelant des épisodes oubliés et souvent troublants. C’est le cas d’une colonie française de courte durée à Rio de Janeiro, la France Antarctique, qui a existé de 1555 à 1560 grâce à une alliance entre Français et autochtones.

Tout récemment, Bianca Dacosta a démarré un travail d’appropriation d’images archivées à la BnF (Bibliothèque nationale de France). Ces images ont été sélectionnées, d’une part, dans Les singularités de la France Antarctique (1557) et La Cosmographie Universelle (1575) écrits par André Thévet, cosmographe du roi de France, catholique et d’autre part, dans Histoire dun Voyage fait en la terre du Brésil autrement dite Amérique de Jean de Léry (1536-1613), un Français envoyé en 1556 par Jean Calvin avec treize Genevois en France Antarctique, qui revint de ce voyage en 1560 et dont le livre fut publié en 1578.

Les deux voyageurs ont été en contact avec des autochtones : les Tamoios mais aussi les Tupinambás connus pour leur anthropophagie. Les récits que les deux voyageurs rapportent sont tout à fait opposés en ce qui concerne l’anthropophagie : André Thévet condamne les pratiques des Tupinambás comme les plus cruelles au monde alors que Jean de Léry cherche à les comprendre. André Thévet prétend justifier, au nom de la propagation de la foi chrétienne, tout à la fois les atrocités des conquistadores contre les autochtones du Nouveau Monde et les atrocités des catholiques contre les protestants durant la Saint Barthélémy dans le Vieux Monde. Tandis que Jean de Léry considère ces atrocités religieuses plus sauvages encore que les coutumes anthropophages.

Quelque quatre cents ans plus tard, le fait anthropophagique a été reformulé culturellement par Oswald de Andrade dans son manifeste Anthropophage de 1928. À travers l’expression « Tupy or Not Tupy, telle est la question ! » Oswald refuse à la fois l’idée du « bon sauvage » mais, également, celle d’un indigène sauvage tout court. Les indigènes du Brésil sont modernes, ou plutôt, sont avides voire gourmands de modernité. Aujourd’hui, nombreux sont les artistes et intellectuel·les indigènes revendiquant une « ré-anthropophagie ». Cent ans après Le manifeste Anthropophage, l’anthropophagie revient sur scène, revue par les véritables protagonistes : un banquet dont le plat principal sont les technologies et les connaissances de la Terre et des terres.

Technologies synthétiques, technologies organiques

Ces technologies de la Terre et des terres proviennent également des quilombolas8. C’est le cas d’Antonio Bispo dos Santos lorsqu’il appelle à contredire les mots coloniaux afin de les affaiblir : « Pour affaiblir le développement durable, nous avons introduit la bio-interaction ; pour la coïncidence, nous avons introduit la confluence ; pour le savoir synthétique, le savoir organique ; pour le transport, la transfluence ; pour l’argent (ou l’échange), le partage ; pour la colonisation, la contre-colonisation… et ainsi de suite ». Selon Dos Santos, si les savoirs des peuples quilombolas confluent aisément avec ceux des peuples indigènes, ils ne peuvent établir qu’un rapport de contre-colonisation avec les savoirs coloniaux.

Dans La Pensée Sauvage, Claude Lévi-Strauss démontrait déjà les différences entre savoirs scientifiques et savoirs traditionnels. Plus récemment, dans Savoir traditionnel, droits intellectuels et dialectique de la culture, Manuela Carneiro da Cunha raconte comment deux groupes d’une même ethnie ont établi différents rapports avec l’industrie pharmaceutique et l’Université dans le cas d’échanges concernant leurs savoirs. Savoirs synthétiques et savoirs organiques ont, par confluences et contre-colonisations, des rapports intriqués qui se complexifient encore avec l’appel à la décolonisation. Or Dos Santos affirme ne pouvoir comprendre le suffixe « dé » que comme signifiant « déclin, détérioration, décomposition » du colonialisme (2025). Il affirme que, dès lors, les favelas – les quilombos urbains contemporains – doivent pirater les technologies, pirater tout ce qui est possible, à partir des technologies et des savoirs de son peuple. Ne serait-ce pas une autre façon de convoquer d’autres « dé » tels que dévoration, déglutition, dévolution ? Si l’anthropophagie est toujours là, désormais, ce sont d’autres technophagies qui émergent.

À propos de digestion… le manioc est une plante présente depuis toujours dans l’alimentation autochtone en Amérique du Sud et qui a été pleinement intégrée à la cuisine brésilienne. Bianca Dacosta réutilise ainsi deux illustrations du livre Singularités de la France antarctique d’André Thevet pour créer son installation « Racines de Manioc ». Libérée du livre qui témoigne de cette rencontre en France Antarctique, la gravure a été agrandie sur du lin recyclé et cohabite, dans l’espace d’exposition, avec des grappes de « fruits de la terre » en céramique et de « fruits du manioc » en bioplastique – matériau obtenu à partir d’ingrédients naturels – dont les couleurs, textures et odeurs composent une image du monde complexe qu’il nous faut créer pour sortir de l’âge des énergies fossiles fournies par les entrailles de la Terre.

Dévorer archives et icônes : de la chair aux codes

De l’ouvrage, Les singularités de la France Antarctique, Bianca Dacosta extrait la gravure d’« arbre nommé acajou » et y expérimente quelques « effacements » par IA. Dans Histoire dun Voyage fait en la terre du Brésil autrement dite Amérique, elle isole la gravure représentant les esprits malins tourmentant des Indiens du Brésil. Jean de Léry considère que, malgré leur ignorance, les indigènes croient en l’immortalité des âmes : ceux qui auraient vécu vertueusement « c’est-à-dire selon eux, qui se sont bien vengés, et ont beaucoup mangé de leurs ennemis » (Léry, p. 216-217) iront dans les hautes montagnes où ils danseront avec leurs ancêtres, tandis que ceux qui n’auraient pas vécu de manière appropriée iront avec Aygnan, le diable.

Bianca décompose cette image, la dispose en différentes plaques de verre et « zoome » sur certains éléments dont les « esprits malins ». Cette fois-ci, l’installation met en rapport non pas la tension entre savoirs scientifiques (synthétiques) et savoirs traditionnels (organiques), mais plutôt le conflit entre religions monothéistes et cosmologies autochtones. Thévet a proposé une appropriation culturelle sous le schéma dichotomique d’un affrontement entre le Bien et le Mal… Bianca Dacosta – tel un esprit malin – joue avec les ambiguïtés, les transparences, les calques, les passages d’une couche à l’autre par la technique du sablage sur verre, les enchevêtrements de matières, formes et structures.

Au-delà du travail sur l’image elle-même, différents dispositifs de visualisation se trouvent expérimentés, des loupes aux lecteurs de microfilms présents à la BnF9, pour, suivant la leçon de Jonathan Crary ou John Berger, observer les observateurs. Bianca Dacosta creuse cette modernité visuellement appareillée et cherche à donner à voir au-delà de ladite objectivité scientifique. Encore une fois, toute une panoplie technologique permet de sonder non plus les sols mais les archives, de s’approprier non plus des chairs mais des codes. Ces explorations archivistiques réveillent des fantômes, révèlent des strates de mémoires oubliées mais permettent surtout de réinventer des avenirs. Une puissance créatrice réinventant des temps par l’image fait irruption au sein même de l’institution chargée de conserver l’histoire dans sa quiétude… une puissance iconophage.

Revenons à Lévi-Strauss. Il cite les mythes du lynx (un félin) et du coyote (un canidé) pour expliquer la formation des sociétés amérindiennes selon le « modèle d’une série de bipartitions » – le ciel et la terre, le haut et le bas, le brouillard et le vent – à partir desquels les indigènes créent un rapport à l’autre (les non indigènes) au sein même de leur existence. Que cela soit au Canada, au Mexique, au Pérou, ou au Brésil, il démontre une extraordinaire capacité d’ouverture du point de vue matériel et symbolique. « Les traditions indigènes se sont largement ouvertes à celles des nouveaux arrivants, et les mythes de la région ont été si profondément imprégnés par les contes populaires français qu’il est devenu difficile de séparer les éléments autochtones des emprunts » (2022 : 70). L’anthropologue insiste sur le dynamisme du dualisme amérindien : « ce dualisme, toutefois, n’est pas statique. Quelle que soit la manière dont il se manifeste, ses termes sont toujours en équilibre instable. D’où le dynamisme d’une ouverture à l’autre qui s’est traduit par l’accueil que les indigènes ont réservé aux Blancs, même lorsque ces derniers ont fait preuve de dispositions tout à fait contraires. » (2022)

La France Antarctique comme tentative de colonisation française s’est terminée en 1560 mais, dynamique, la « tradition » anthropophage a continué à se déployer entre le Brésil et la France entre technophagies et iconophagies délicieuses, avec toute une gamme d’amitiés et d’animosités. Bonne dégustation !

Bibliographie

Antonio Bispo dos Santos, La terre donne, la terre veut, Marseille : Éditions Wild Project, 2025.
https://wildproject.org/auteurs/antonio-bispo-dos-santos

Antonio Bispo dos Santos, A terra dá, a terra quer. São Paulo : Ubu Editora / Piseagrama, 2024.

Benjamin Bratton, La Terraformation. Dijon, Paris: Les Presses du Réel, Artec, 2021: www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=8741&menu=0

Claude Lévi-Strauss. Somos todos canibais. São Paulo : Editora 34, 2022.
Nous sommes tous des cannibales. Paris : Éditions du Seuil, 2013.

Eduardo Góes Neves, Sob os tempos do Equinócio – oito mil anos de história na Amazônia Central. São Paulo : Ubu Editora / Editora da Universidade de São Paulo, 2022.

Eliana Brum, Banzeiro Òkòtó – uma viagem à Amazônia centro do mundo. São Paulo : Companhia das Letras, 2021.

Francy Baniwa, O umbigo do mundo. Rio de Janeiro : editora Dantes, 2023.

Jean de Léry. Le voyage au Brésil de Jean de Léry 1556‑1558 avec une introduction de Charly Clerc. Paris : Payot, 1927.

Manuela Carneiro da Cunha. Cultura com aspas e outros ensaios. São Paulo: Cosac Naify, 2009.
Savoir traditionnel, droits intellectuels et dialectique de la culture [2006]. Paris : Éd. de lÉclat, 2010.

1https://openprocess.lefresnoy.net/interior-da-terra

2Bianca Dacosta est actuellement en pré-doctorat à la Plateforme Art, Design et Société coordonnée par Francesca Cozzolino : Plateformeartdesignsociete.ensadlab.fr

3Brum, Eliane, Banzeiro Okotò – Uma viagem à Amazônia centro do mundo. São Paulo : Companhia das Letras, 2021, p. 341.

4www.bnf.fr/fr/jecoute-ce-que-les-archives-ont-me-dire

5www.artcena.fr/sites/default/files/medias/Bianca_Dacosta_2023-terra-perdida-presentation_.pdf

6Bratton, Benjamin, La Terraformation. Dijon, Paris: Les Presses du Réel, Artec, 2021: www.lespressesdureel.com/ouvrage.php?id=8741&menu=0

7Nombreux sont les Français ayant séjourné à São Paulo et à Rio (Claude Lévi-Strauss et Michel Foucault parmi dautres), et les Brésiliens ayant séjourné à Paris (Oswald de Andrade et Tarsila do Amaral parmi dautres).

8Au Brésil, le terme quilombola désigne les descendants des communautés formées par des esclaves fugitifs pendant la période de lesclavage et qui, aujourdhui, revendiquent la propriété de ces territoires.

9www.bnf.fr/fr/jecoute-ce-que-les-archives-ont-me-dire

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20.12.2025 à 14:10

Les soulèvements de la génération Z

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Le 25 juin 2025 au Kenya, un an jour pour jour après une manifestation dont la répression par la police du président William Ruto avait fait seize morts, des milliers de jeunes marchent à nouveau, en mémoire de ces victimes et pour réclamer plus de justice sociale. Le 25 août 2025, c’est dans une vingtaine … Continuer la lecture de Les soulèvements de la génération Z

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Texte intégral (2763 mots)

Le 25 juin 2025 au Kenya, un an jour pour jour après une manifestation dont la répression par la police du président William Ruto avait fait seize morts, des milliers de jeunes marchent à nouveau, en mémoire de ces victimes et pour réclamer plus de justice sociale.

Le 25 août 2025, c’est dans une vingtaine de villes d’Indonésie que la jeunesse se soulève, pour une troisième vague de révoltes suscitant là aussi une réplique mortelle du pouvoir.

Entre le 8 et le 13 septembre 2025, le Népal s’enflamme après l’interdiction des réseaux sociaux par le Gouvernement, avec là encore des étudiants et de jeunes citoyens en première ligne.

Peu après, entre le 25 septembre et le 14 octobre 2025, se succèdent les manifestations à Madagascar, contre la corruption et les trop fréquentes coupures d’eau et d’électricité.

À partir du 30 septembre et pendant le mois d’octobre dernier, c’est au Maroc qu’un mouvement baptisé GenZ-212 (le 212 étant l’indicatif téléphonique du pays), s’étend dans plusieurs villes pour protester contre les investissements pharaoniques pour les stades de football1, la pauvreté galopante, l’état déplorable des hôpitaux et plus largement des services publics.

Et le 16 octobre au Pérou, sur le continent américain cette fois, le soulèvement naît d’une même jeunesse qui transmet un même message de ras-le-bol social et d’exigences démocratiques… Avec, en réponse, une même violence du pouvoir, marquée par le décès très symbolique d’un rappeur de 32 ans, mais aussi, une promesse dont la portée dépasse les frontières des nations : « La jeunesse unie ne sera jamais vaincue. »

Le Kenya, l’Indonésie, le Népal, le Maroc, Madagascar, le Pérou, mais aussi, depuis plus d’un an, le Bangladesh, les Philippines ou encore, la Serbie : partout sur la planète semble se révolter ce que d’aucuns appellent la génération Z, c’est-à-dire, des jeunes âgés de 13 à 28 ans.

À chaque fois, les manifestants se lèvent contre la corruption du pouvoir, pour plus de justice sociale et des actions tangibles pour la santé, l’éducation ou l’emploi. La répression est systématique, mais les conséquences varient évidemment en fonction des situations et contextes politiques de chaque pays.

Des mouvements aux horizons disparates d’un pays à un autre

À l’instar de la loi de finance que prévoyait d’imposer le président du Kenya à fin 2024 et dont la mise en place a été annulée, les gouvernements reculent ici et là, histoire de rester en place malgré la colère des populations.

En Serbie, par exemple, trois mois après la mort de quatorze personnes suite à l’effondrement d’un auvent de la gare de la ville de Novi Sad le 1er novembre 2024, le premier ministre démissionne suite aux manifestations, tandis que s’accroche à son fauteuil doré le président de droite nationaliste, Aleksandar Vucic.

Parfois, ce sont des militaires qui prennent le relais. C’est ce qui s’est passé à Madagascar le samedi 11 octobre 2025 à 5 heures du matin, lorsque les soldats du Corps d’armée des personnels et services administratifs ont ouvertement pris le parti des protestataires de la génération Z  contre le président Andry Rajoelina…

Au Maroc, le mouvement populaire est parti de la mort de jeunes femmes lors de complications suite à leurs accouchements. La jeunesse exprime dans les cortèges sa colère au travers d’un message intergénérationnel : « Nous défendons nos mères ». Ce slogan, à la fois spontané et réfléchi, s’ancre dans l’évolution récente du paysage médical au Maroc, marqué par un fort processus de privatisation. Focalisée sur les « services publics », cette mobilisation raccourcit dès lors la distance entre les enjeux du Maghreb, voire de l’Afrique, et le contexte social des démocraties européennes.

Cas de figure tout autre au Bangladesh : motivés par le refus d’une loi réservant 30 % des postes de fonctionnaires aux descendants des combattants indépendantistes, les soulèvements de juillet 2024 ont provoqué la création du Parti national des citoyens (le NCP) par les étudiants… Mais la suite pose question. En effet, en novembre 2025, les élections ne sont plus à l’ordre du jour et le Jamaat-i-islami, Parti islamiste historique, courtise ce nouveau parti pourtant issu d’un élan protestataire. De fait, le Bangladesh poursuit son évolution vers toujours plus de réislamisation, au détriment du droit des femmes, depuis la fin en 2024 du règne corrompu et violent de Sheikh Hasina, qui s’était elle-même alliée aux islamistes…

Contre la corruption, culture pop et vigilance démocratique

Les soulèvements de ladite génération Z seraient-ils « destituants », mais jamais réellement « constituants » d’alternatives politiques solides sur le long terme ? Sans doute faut-il se méfier de conclusions trop hâtives.

Peut-être convient-il aussi, avant toute analyse forcément partielle et partiale, en particulier depuis quelque salon parisien, de se féliciter d’une tendance planétaire pouvant être interprétée comme une réponse salutaire à l’incurie de pouvoirs bunkérisés, violents et corrompus partout dans le monde, mais également comme un contrepoint bienvenu à la montée des populismes d’extrême-droite.

La politique se construit par des flux et des reflux de moments de régression et d’élans émancipateurs, des allers et retours le plus souvent imprévisibles entre soumissions et protestations, réactions et rébellions, vagues conservatrices et courants libérateurs. Sous ce regard, les soulèvements pluriels de ladite jeunesse, d’évidence toujours accompagnée d’acteurs plus âgés et d’origines diverses, sont des indéniables signes d’espoir démocratique. Ils méritent d’être analysés en tant que tels, dans leurs différences comme dans leurs points de convergence.

L’une de leurs spécificités communes est l’absence de leaders autoproclamés ou reconnus auprès des médias ou décideurs, ainsi que la volonté de préserver la dimension collégiale de leur gouvernance – pour peu que celle-ci existe ouvertement. Ces mouvements se revendiquent « autonomes ». C’est pourquoi les jeunes, lorsqu’ils se mobilisent, cultivent dès les premières manifestations une méfiance vis-à-vis des syndicats et des partis institués – que cette mise à distance perdure comme en Serbie ou s’effiloche peu à peu comme au Bangladesh.

Cette défiance vis-à-vis des institutions et cette rébellion contre les élites de leur pays pourrait avoir comme symbole l’utilisation, par les révoltés, de Tananarive à Madagascar à Lima au Pérou, du pavillon des pirates au chapeau de paille de Monkey D. Luffy, figure majeure de la série d’animation japonaise One Piece. Cet emblème hybride la tête de mort sur fond noir, étendard hors-la-loi des pirates des mers, et clin d’œil aux hackers, au couvre-chef modeste des travailleurs de la terre, héritier d’une mémoire collective des paysans en lutte contre leur exploitation. Il incarne l’histoire d’un personnage qui, s’envolant sur son navire pour une chasse au trésor, en vient à fédérer un collectif de soutien aux laissés-pour-compte. À militer et à agir pour un changement de société. De fait, ce drapeau noir détourné du manga One Piece est la plus signifiante des références à une culture populaire mondialisée que mobilisent les jeunes dans les rues. Il est le symptôme d’une tentative de revitalisation des codes de la protestation – et d’une volonté de dialogue à l’échelle internationale qui semble plus manifeste encore qu’au début des années 2010.

Dernier détail d’importance : non seulement les imaginaires, mais aussi les outils du numérique sont très « naturellement » utilisés par les jeunes récalcitrants en quête de démocratie. C’est l’un des points communs avec les « printemps arabes » de 2011. Sauf que cette fois, Facebook est, pour de multiples raisons, de surveillance notamment, moins prisé : le principal outil est la plateforme de messagerie Discord, très largement adoptée par le monde du jeu vidéo, et qui compte tout de même plus de 600 millions d’utilisateurs dans le monde.

Des perspectives sociales et politiques en devenir

Qui sait si de tels mouvements de la « Gen Z » ne pourraient contaminer demain d’autres pays, de l’Afrique aux Amériques en passant par l’Europe ? Pourquoi pas la France, le Canada, le Brésil, etc. ?

Les soulèvements récents, du Kenya au Pérou en passant par Madagascar, n’ont aucun rapport direct avec les mobilisations des jeunes lycéens et étudiants – de cette même génération Z donc – en Europe et aux États-Unis, d’une part contre le réchauffement climatique au travers de grandes manifestations, d’autre part contre le « génocide » de tout un peuple à Gaza, en particulier par l’occupation de campus. Ils s’engagent moins sur des enjeux écologiques et politiques globaux que, plus prosaïquement, sur des problèmes sociaux, contre la précarité et contre la corruption qui bloquent toute amélioration de leurs conditions de vie au quotidien. Mais au-delà de causes et de modalités d’engagement différentes, ces deux types de mouvement partagent, outre le jeune âge de leurs acteurs majeurs, une façon vive et résolue de s’opposer au silence, voire au mépris des élites et des gouvernements.

Rien n’interdit donc d’envisager la potentialité de convergences futures entre les problématiques sociales, écologiques et politiques des uns et des autres.

L’enjeu n’est pas d’idéaliser la jeunesse, qui, bien sûr, ne peut intégralement se retrouver dans de tels soulèvements, et ce d’autant qu’elle doit composer avec des régimes politiques le plus souvent aussi délétères dans leur propagande et leur dispositif répressif que peu disposés à laisser quelque place pour plus de démocratie.

Force est néanmoins de reconnaître la lucidité des mouvements qui se développent grâce à la jeunesse de la Serbie au Maroc et du Népal au Pérou, tant sur le fond que sur la forme horizontale de leur démarche. L’exemple des longues marches des jeunes Serbes, de villes comme Novi Sad aux villages qu’ils souhaitent également toucher, est à ce titre très instructif. Si les principes qu’ils revendiquent semblent bien éloignés du populisme xénophobe qui semble faire florès dans les pays de l’ex-Europe de l’Est, ils ne répondent pas aux provocations d’un pouvoir les accusant d’être pilotés par l’étranger : le 1er novembre 2025, même si l’envie ne manquait pas, il n’y avait pas de drapeau européen dans la manifestation en hommage aux victimes d’il y un an…

Ces soulèvements ne vont pas changer le monde du jour au lendemain. Leurs revendications sont moins révolutionnaires que pragmatiques, dans l’ici et le maintenant des lieux où ils naissent. Ils vont encore et toujours se heurter à la violence de la répression – comme hier en Iran et ailleurs. Les désillusions ne manqueront pas, à l’instar de la façon dont la réaction islamiste semble avoir récupéré la vague rebelle au Bangladesh. Mais ces soulèvements, qui s’étendent et perdurent sans perdre leur sens dans la majorité des pays concernés, ont la capacité à se constituer demain en de véritables contre-pouvoir, en particulier s’ils trouvent des alliés qu’ils réussissent à maintenir à bonne distance. Parier sur eux n’est pas vain. Car ils sèment aujourd’hui des graines pour des lendemains plus lumineux.

1Coupe d’Afrique des nations au Maroc du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, mais aussi Coupe du monde de football de 2030 coorganisée par le Maroc, le Portugal et l’Espagne.

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