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20.12.2025 à 14:02

Sortir l’IA des nuages Vers une utilisation locale des IA LLM

multitudes

Comment lutter contre la destruction de l’environnement par le numérique alors que les géants de la tech envisagent de construire des data centers de la taille de Manhattan ? Que faire face au péril écologique et politique de l’IA ? Le désespoir ne manque pas. Légion sont ceux qui s’enveniment l’esprit de passions tristes, et dont le … Continuer la lecture de Sortir l’IA des nuages
Vers une utilisation locale des IA LLM

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Texte intégral (3171 mots)

Comment lutter contre la destruction de l’environnement par le numérique alors que les géants de la tech envisagent de construire des data centers de la taille de Manhattan ? Que faire face au péril écologique et politique de l’IA ? Le désespoir ne manque pas. Légion sont ceux qui s’enveniment l’esprit de passions tristes, et dont le sommeil dogmatique paralyse l’action. Réveillez-vous ! Ni enfer ni paradis ne vous attendent. Les générations futures attendent de vous un sursaut d’intelligence collective vers un monde durable. Il est temps de s’engager ensemble dans la dynamique de réappropriation de nos données, de nos immatériels et de nos IA.

De quelle manière ? Peut-être pourrait-on commencer par changer nos usages en utilisant les IA en local sur nos ordinateurs. De fait, on peut par exemple utiliser des plateformes comme Docker Model Runner1 pour faire tourner sa propre IA sur son ordinateur et ainsi contrôler son impact environnemental tout en préservant la confidentialité de ses données personnelles. C’est dans cette visée que cet « À chaud » se propose d’introduire le lecteur à une utilisation de l’IA en local en montrant avant tout le bénéfice écologique et politique que cela apporterait.

Pourquoi est-il urgent de changer nos usages de l’IA ?

Le numérique, dont le greenwashing ne fait plus illusion, est aujourd’hui rattrapé par le poids de sa matérialité. Loin d’alléger sa part dans la crise climatique, il représente aujourd’hui environ 3,9 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (ce qui est équivalent au transport aérien) et suit une trajectoire de croissance que les estimations jugent deux fois plus rapide que la moyenne mondiale des autres secteurs2.

La frénésie de l’IA s’inscrit précisément dans cette dynamique d’emballement, où chaque avancée technologique est immédiatement absorbée par une infrastructure toujours plus énergivore et carbonée3. Aussi, malgré d’impressionnants gains d’efficacité, la consommation énergétique des data centers n’a été que marginalement contenue (+6 % entre 2010 et 2020), alors que leur capacité de calcul a explosé de 550 %. On est aujourd’hui face à un effet rebond directement lié à la course au développement de l’IA dont l’usage se généralise et dont les perspectives de progrès reposent sur l’extension des jeux de données et l’augmentation de la taille des paramètres.

Le marché spécule sur des modèles toujours plus « larges ». Seulement, à mesure que les jeux de données s’élargissent, les corrélations fallacieuses augmentent dans le paramétrage. On en arrive à produire des « IA dégénératives » accumulant du bruit dans leur système dont le progrès vers « l’IA générale » rêvée est en l’état inconcevable. La loi d’échelle appliquée à l’amélioration des IA LLM4, c’est-à-dire, à la diminution du taux d’erreur, représente un coût astronomique en taille, données et énergie des modèles5. Chaque division par dix du taux d’erreur requiert une multiplication des ressources d’apprentissage (paramètres et données) par 1010 (dix puissance 10). Cette même division par dix du taux d’erreur implique une augmentation par 10²⁰ (dix puissance vingt) de la consommation énergétique. L’IA générale à l’abri de l’erreur est inconcevable du point de vue énergétique et pourtant, elle fait spéculer le marché qui s’endette jusqu’à 3 000 milliards de dollars pour la faire naître6. En attendant, l’entraînement d’un seul modèle d’IA générative, type ChatGPT, peut émettre jusqu’à 284 000 kg de CO₂, soit cinq fois l’empreinte carbone d’une voiture sur toute sa durée de vie7. Entre 2012 et 2018, la puissance de calcul nécessaire pour ces entraînements a été multipliée par 300 000.

Au-delà du carbone, l’impact se mesure en eau. Pour fonctionner, les data centers consomment des quantités astronomiques d’eau, prélevée directement sur des territoires parfois déjà en stress hydrique8. Google a ainsi consommé près de 25 milliards de litres d’eau en 2023. L’entraînement d’un seul modèle comme GPT-3 a requis 700 000 litres d’eau, tandis que chaque requête individuelle vers une IA hébergée sur le cloud consomme environ un demi-litre d’eau. Ces chiffres, loin d’être anecdotiques, déclenchent déjà des conflits d’usage qui demandent d’attaquer les géants de la tech compte tenu des externalités négatives générées, comme aux Pays-Bas où un data center de Microsoft a consommé 84 millions de litres d’eau en un an, contre les 12 à 20 millions de litres initialement prévus par la compagnie9.

Vers une écologie politique de l’IA

Une chose est sûre, l’utilisation de l’IA en local constitue un levier puissant pour réduire l’impact environnemental du numérique. Une exécution locale de l’IA plutôt que dans le cloud permettrait, à tâche équivalente, une réduction approximative de 25 à 40 % de la consommation électrique, de 60 à 90 % de la consommation d’eau, et de 50 à plus de 90 % de l’empreinte carbone10. De plus, le local soustrait le calcul énergétique à l’opacité des géants de la tech et évite les surcoûts matériels des data centers et des serveurs, comme ceux d’Azure Microsoft, qui tournent à plein temps pour alimenter une IA comme ChatGPT. Ces infrastructures imposent ainsi une consommation structurelle massive en continu (refroidissement, conversion d’énergie, redondance), une forte pression sur des ressources critiques comme l’eau, et des coûts invisibles pour l’utilisateur.

Alors, comment faire ? Pour reprendre la main sur notre consommation énergétique liée à l’IA, il faut avant tout se doter d’un ordinateur ayant une puce M1, M2, M3, ou M4 Apple ou installer un processeur graphique (GPU, graphics processing unit) Nvidia sur un ordinateur PC. Le coût n’est pas marginal (pas moins de 500€) et la production des puces participe de l’extractivisme des mines (cuivre, silicium etc.) notamment au Congo. Il convient donc d’associer cette pratique à celle de l’extension de la durée de vie de son ordinateur, notamment à partir du reconditionnement des GPU.

Une fois l’ordinateur en état de faire fonctionner une IA, vous devez télécharger une plateforme comme Docker Model Runner.

Étape 1 : Ouvrez Docker Desktop.

Allez dans Settings > Features in Development > Beta.

Cochez la case « Enable Docker Model Runner ».

Cliquez sur « Apply and restart » pour que les changements prennent effet.

Étape 2 : Téléchargez le Modèle d’IA Llama 3.2. et/ou Gemma 3.

Ouvrez votre terminal et tapez « docker model pull ai/llama3.2:1B-Q8_0 » ou « docker model pull ai/gemma3 ».

Une fois le téléchargement terminé, vous pouvez voir le modèle dans le tableau de bord de Docker Desktop, dans la section « Models ».

Étape 3 : Lancez l’application complète.

Lancez la commande suivante : « docker compose up -d –build ».

Attendez quelques instants que tous les contenus démarrent. Vous pouvez vérifier leur statut dans Docker Desktop.

Étape 4 : Utilisez le Chatbot et explorez l’observabilité du modèle. Une fois que tout est lancé, vous pouvez interagir avec l’application et ses outils de monitoring.
Pour accéder au Chatbot, ouvrez votre navigateur et allez à l’adresse : http://localhost:3000.

Vous verrez une interface de chat type ChatGPT où vous pourrez commencer à envoyer des messages au modèle Llama 3.2. ou Gemma 311.

L’IA est maintenant installée sur votre ordinateur. Pour ensuite améliorer ses performances, il faudra la nourrir en data à partir d’un modèle d’embedding (intégration) disponible sur Hugging Face (compatible Llama ou Gemma) permettant de traduire vos données dans le langage de l’IA. Vous pourrez également insérer des tokens à partir de la fonction expand de la plateforme Docker et modifier les codes de votre IA en les générant, par exemple, avec une IA !

Voilà donc, en quelques clics, une IA qui tourne sur votre ordinateur en local sans besoin de se connecter au réseau wifi, avec vos données qui restent sur votre ordinateur et en prime, une lisibilité de votre consommation énergétique. Cette approche locale permet, grâce à des outils logiciels de mesure fine, de quantifier précisément l’énergie consommée par chaque composant (GPU, CPU, RAM). L’utilisateur reprend ainsi le contrôle : il peut choisir des plages horaires à faible émission, optimiser ses algorithmes, et surtout, prolonger la durée de vie de son matériel, limitant ainsi l’empreinte carbone « embarquée » liée à la fabrication et au renouvellement incessant des serveurs des géants de la tech. En somme, l’IA locale permet de réinstaurer un lien direct et mesurable entre l’usage numérique et ses conséquences écologiques, transformant ainsi une consommation opaque en pratique durable.

2C. Freitag, M. Berners-Lee, K. Widdicks, et al., « The real climate and transformative impact of ICT: A critique of estimates, trends, and regulations », Patterns, volume 2, issue 9, 2021.

3L. F. Wolff Anthony, B. Kanding, R. Selvan, « Carbontracker: Tracking and Predicting the Carbon Footprint of Training Deep Learning Models », 2020, arXiv preprint, arXiv:2007.03051.

4Large language model ou « large » modèle linguistique : technologie avancée de lIA capable de saisir la complexité du langage naturel.

5Coveney, P.V. & Succi, S., « The wall confronting large language models », (2025), arXiv preprint, arXiv:2507.19703.

7E. Strubell, A. Ganesh, A. McCallum, « Energy and policy considerations for deep learning in NLP » (2019), arXiv preprint, arXiv:1906.02243.

8S. Bouveret, A. Bugeau, A.-C. Orgerie, S. Quinton, « De l’eau dans les nuages », Annales des Mines – Enjeux numériques, 27(3), 2024, p. 41-48.

9DATA CENTER DYNAMICS (DCD) (2022), « Drought-stricken Holland discovers Microsoft data center slurped 84m liters of drinking water last year », www.datacen-terdynamics.com/en/news/drought-stricken-holland-discovers-microsoft-data-center- slurped-84m-liters-of-drinking-water-last-year

10Pourcentage obtenu à l’aide de l’IA à partir des éléments des articles cités dans l’article.

11Tous les éléments indiqués ont été traduits à partir de la page www.docker.com/blog/how-to-make-ai-chatbot-from-scratch. On y trouve également des captures d’écran permettant d’aider l’utilisateur à installer son IA.

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20.12.2025 à 13:57

« Il n’y a pas de race blanche »

multitudes

« Il n’y a pas de race blanche »
À partir du livre le plus récent d’Hervé Le Bras, cet entretien porte sur l’histoire des catégorisations raciales, depuis l’époque de l’esclavage jusqu’à aujourd’hui, ainsi que sur les complexités des phénomènes d’identification.

“Il n’y a pas de race blanche”
Based on Hervé Le Bras’s most recent book, this interview focuses on the history of racial categorization, from the era of slavery to the present day, as well as the complexities of identification phenomena.

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Texte intégral (5848 mots)

Yann Moulier Boutang : Dans votre dernier livre, Il ny pas de race blanche (Grasset, 2025), vous faites un long détour (chapitres 1 à 11), soit pas loin des quatre cinquièmes du livre, pour illustrer la constante tentative depuis les Lumières et la constitution des sciences de lHomme, de classer les différents type dhumains entre eux, de chercher une ou des origines, détablir des hiérarchies. Ceci débouche sur les « théories » des races et de la supériorité de la « race blanche ». Au passage, vous citez deffarants passages de Kant, quil est urgent de faire connaître à tous les élèves en philosophie. Vous déconstruisez brillamment la vanité de ces constructions qui se veulent « scientifiques » et qui vont pourtant déboucher sur linvention de la race blanche avec quelques conséquences catastrophiques.

Jai une première question. Je nai pas vu de référence dans votre analyse (peut-être ny en a-t-il pas du tout car la question ne sest pas posée) à la catégorie des « castes » et des « hors-caste » au plus bas de léchelle en Inde (toujours en vigueur y compris au Japon avec les Burakumins). Les castes à lintérieur de populations de même « couleur » (blanches ou dravidiennes ou asiatiques) créent des hiérarchies sociales et des barrières aux mariages intercastes et a fortiori avec les hors castes. Est-ce que le tamis analytique et le discriminant de la catégorie de caste ne constitue pas le lien entre le niveau social (rapports de domination, dexclusion) et le niveau anthropologique ou ethnique (les règles des rapports de parenté et dappariement) ?

Hervé Le Bras : Le point que vous soulevez caractérise la transformation de la notion de race au XVIIIe siècle européen. Jusqu’alors fondée sur l’ascendance et la descendance comme l’écrit Jaucourt dans la grande Encyclopédie, la race devient définie par l’apparence physique. Les exclusions du type des hors-castes en Inde ou des Burakumins au Japon sont refoulées au début des théorisations modernes de la race. On considère parfois que l’opposition entre Gaulois et Francs, plaquée sur celle entre nobles et tiers-état dans les écrits de Boulainvilliers, s’apparentait à celle de castes (les ordres, en fait). Mais il s’agissait d’une opposition politique, Boulainvilliers voulant restaurer les prérogatives supposées de la noblesse à l’époque mérovingienne et reprochant au roi d’avoir fait alliance avec le peuple, mettant à l’écart la noblesse. Sieyès s’en est saisi dans un célèbre passage où il propose qu’on renvoie « dans les forêts de Franconie » les nobles, mais précise ensuite que seuls sont visés ceux qui veulent conserver leurs privilèges.

Le rapprochement du racial et du social est amorcé beaucoup plus tard lorsque la prétendue race blanche est divisée en sous-races autres que nationales, donc après Gobineau. Plusieurs membres de la société d’anthropologie dont Broca commencent à comparer les mensurations de squelettes appartenant à différentes classes sociales pour émettre des jugements sur leurs capacités mentales, puis les anthropo-sociologues dont Vacher de Lapouge, s’en saisissent en continuité avec les données des conseils de révision qu’ils utilisent : dolichocéphales et brachycéphales, homo alpinus et homo europaeus sont mis en rapport avec les classes sociales. Le rapprochement devient complet chez Carrel quand il écrit : « Il est indispensable que les classes sociales soient des classes biologiques ».

L’attribution de races à des continents (Linné, Kant), puis à des nations a donc retardé leur rapprochement avec les classes sociales. Les basses castes indiennes et les Burakumins japonais, divisions fondées sur la notion de métiers impurs, n’ont donc pas d’équivalents dans l’anthropologie raciale européenne dont le principe est physique et non généalogique, même si ce dernier en découle ultimement.

Y. M. B. : Vous commencez votre long détour par un fait divers en novembre 2023 : la rixe de deux bandes de jeunes au village de Crépol près de Romans-sur-Isère, dont lune composée de seconde, voire de troisième génération de migrants. Le retentissement de cet incident violent pourtant assez classique avait été national. Un terme nouveau était apparu quelques années auparavant, celui de « racisme anti-blanc » qui menacerait la France de « submersion », de « grand remplacement » des Blancs et de lOccident par les immigrés, les autres, les inassimilables, pour des raisons de couleur, de religion, de préférence sexuelle. Ces élucubrations auraient pu être dédaignées comme des borborygmes ultra-minoritaires, mais quand Donald Trump et les populistes victorieux du MAGA ont réinvesti le vieux concept de « racisme inversé » (mobilisé dès les années 1950 par les réactionnaires opposés aux droits civiques des africains-américains), lidée dun « racisme contre les Blancs » sest déployée à une échelle immédiatement opérationnelle, aussi opérationnelle que les lynchages perpétrés autrefois à lencontre les Noirs par le Klu Klux klan dans les États sudistes des États-Unis. Bagatelles en Europe ? Les scores électoraux de lextrême-droite que vous avez bien décortiqués dans un précédent livre (Serons-nous submergés ? Epidémies, migrations, remplacement, Éditions de lAube, 2020) nincitent pas à loptimisme.

Vous établissez par A + B que la race blanche nexiste pas. On vous suit. On veut vous suivre. Mais que se passe-t-il quand les Blancs sautodéfinissent comme « blancs » et comble du comble, renversent le combat anti-raciste des personnes racisées (ce que vous abordez dans les derniers chapitres de votre livre) en sestimant attaqués par un racisme anti-blanc ? Un patron qui déclare quil est exploité par ses ouvriers et qui se met en grève, cela fait sesclaffer, tout au plus. Un Blanc qui se dit attaqué, menacé, nié existentiellement par les différentes gammes de différents (y compris les femmes), cela nest plus drôle du tout. Comme disait lautre, que faire à votre avis, en dehors de la vox clamans in deserto ?

H. L. B. : J’ai donné de l’importance à l’affaire de Crépol pour souligner le rôle du vocabulaire dans l’endoctrinement de l’opinion en matière de race. Le livre est mis à l’intérieur d’une double parenthèse. La première s’ouvre et se clôt sur des citations de Viktor Klemperer, tirées de LTI, ouvrage montrant comment la langue nazie s’est imposée et ce qu’elle était, cela pour souligner l’importance, non des concepts mais de simples mots. À l’intérieur, une seconde parenthèse s’ouvre et se ferme sur les termes employés par les médias et les politiques pour décrire le crime survenu à Crépol. Au sein de cette seconde parenthèse, le reste de l’ouvrage tente de montrer que ces termes ont été élaborés à un moment ou à un autre de l’histoire des théories raciales à prétention scientifique.

Ma thèse principale porte sur le changement brutal de sens du terme de « race » au XVIIIe siècle (Linné, Kant, Blumenbach notamment), qui comme je l’ai dit plus haut, passe de la conception généalogique à la conception physique. Mais il y a une seconde thèse pour répondre à votre question. Elle porte sur le langage ou plutôt sur sa rémanence. Les théories des races se sont succédé à la manière des théories scientifiques, par changements de paradigme. Les scories après chaque changement se sont accumulées dans la langue alors qu’elles étaient écartées du dernier état de la théorie. Une comparaison avec l’histoire des sciences peut illustrer l’idée ou le mécanisme : Ptolémée a consacré un livre à l’astronomie, l’Almageste et un autre à l’astrologie, le Tetrabiblos. À l’époque, astrologie et astronomie faisaient bloc. Après Copernic, Galilée, Newton, la partie astrologique a été rejetée de la science, mais elle a continué d’exister et sert encore de guide à l’astrologie actuelle avec son zodiaque et ses sept astres. Il ne s’agit pas d’antiscience, mais de pseudo-science pour reprendre le titre d’une revue actuelle. Science et pseudo-science sont confondues au départ. Puis la science s’en dégage. Le résidu, s’il disparaît de la science, continue cependant d’exister et de s’accumuler dans une pseudo-science au fur et à mesure que les théories se succèdent. Je pense que le même phénomène s’est produit avec les théories raciales, même s’il serait plus juste de parler en la circonstance de pseudo-science et pseudo-pseudo-science. J’ai conscience que des démonstrations sur l’inexistence des races ou l’ineptie du grand remplacement ou encore, l’examen raisonné de statistiques n’ont aucun impact sur ceux qui continuent de croire en l’existence de races. Faut-il alors baisser les bras ? Certes, on peut suivre la devise kantienne du « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre », mais il m’a semblé que porter l’attaque sur le langage pouvait être tenté, le mettre à nu, montrer le détournement des termes en restituant leur sens et leur histoire, en reconstituant comment s’est formé l’amoncellement de scories laissées par les théories raciales successives.

Y. M. B. : Cest aussi historiquement que vous procédez pour introduire le terme de racisme anti-blanc.

H. L. B. : Dans un de mes précédents livres sur le grand remplacement, une grande partie du travail consistait à rechercher comment le terme de « grand remplacement » avait été fabriqué. Je m’étais inspiré (à petite échelle) du livre de Jean-Pierre Faye sur le langage totalitaire où le philosophe montrait comment s’était construite l’expression national-socialisme. Une sorte d’oxymore, qu’est d’ailleurs aussi l’expression de racisme anti-blanc, puisque l’on s’y sert d’un nom de race pour le qualifier. On parle rarement de racisme anti-noir, mais généralement de racisme tout court.

Cette façon de combattre les formes du racisme est-elle autant vouée à l’échec que la production de statistiques, de connaissances biologiques et de modèles ? Je sais qu’il est impossible de convaincre les racistes, enfermés dans leur langage-scorie, mais j’espère pouvoir peut-être toucher ce qu’on peut appeler le halo du racisme comme on parle du halo du chômage.

Y. M. B. : De lesclavage moderne de plantation à la colonisation de lAfrique, la barrière de couleur sest avérée, dans des sociétés de classe mais sans castes, un instrument terriblement efficace pour que tout bouge sans que rien ne bouge. Autrement dit, le vocable « race » bien que terriblement discrédité par les fantasmes scientifiques de Linné à Alexis Carrel et linguistiquement mis hors-jeu après le nazisme, est réapparu dans le combat anti-discrimination des Noirs aux États-Unis puis sest propagé dans les luttes anti-coloniales pour désigner le phénotype de « couleur ». Le degré de coloration par rapport à la blancheur est devenu un résumé des diverses formes dinégalité dans toute société, et les politiques « de quota » sont une façon de chercher à résorber ces inégalités. Comment résumeriez-vous le sac de nœuds auxquels se heurtent les partisans résolus de la conquête dune égalité réelle promise par lespérance démocratique, face à toute forme de gel ou dhypostase identitaire de la racialisation, ou colorisation de la lutte de classes ? Et, question dans la question : la réponse « française » à ces questions de « couleur », mais aussi de « genre » invoquant luniversalisme, vous paraît-elle suffisante et effective ?

H. L. B. : Il me semble qu’il ne faut pas confondre le cas américain et le cas européen. En Europe, les théories raciales ont précédé la colonisation. Le suédois Linné n’en avait pas la moindre idée et le prussien Kant guère plus, à moins qu’il n’ait apprécié les ordres teutoniques dans les pays baltes. En Amérique, au contraire, l’esclavage a précédé les théories raciales importées d’Europe par Morton qui y avait fait ses études, et Agassiz qui en venait. Les premiers penseurs noirs à avoir pu laisser des textes ont aussi adopté les théories européennes, quitte à les retourner. W.E.B. Dubois, Blyden, Garvey en offrent quelques exemples importants. Les théories raciales sont venues fournir après coup ou contester « une relation de domination qui se présente comme naturelle » pour citer Colette Guillaumin. Au contraire, en Europe, les colonisateurs disposaient de la théorie avant même de mettre le premier pied sur leurs bateaux.

La question des statistiques ethno-raciales doit être examinée sous cet angle. Aux États-Unis, la race s’est inscrite directement dans la question de l’esclavage, dès le premier recensement après l’Indépendance qui utilise déjà la catégorie White. Paul Schorr et tout récemment Denis Lacorne ont exposé avec un grand détail cette histoire.

En Europe, la plupart des auteurs et des premiers anthropologues faisaient profession d’anti-esclavagisme et s’ils en parlaient, comme dans l’un des livres de lEsprit des lois, ils le traitaient depuis les débuts de l’histoire sans spécification particulière sur le nouveau monde. On cherchera en vain chez Montesquieu, Voltaire ou Rousseau une mention du Code noir. Bordeaux et Nantes étaient des ports négriers, mais les esclaves ne transitaient pas massivement par eux. L’universalisme, non pas seulement français, mais européen, professé par les Lumières a été définitivement imprimé en Europe par la Révolution. D’un côté, l’esclavage, de l’autre l’universalisme.

Mais on peut remonter plus haut, à la situation religieuse des deux côtés de l’Atlantique au XVIIe siècle. À l’issue de la guerre de trente ans, le principe cujus regio ejus religio s’impose presque partout en Europe, une religion unique patronnée par l’État hobbesien. L’Amérique du nord devient au contraire le refuge des sectes persécutées en Europe. La liberté qui y est affirmée n’est pas premièrement celle des individus, mais celle des sectes protestantes. Les deux terrains sont donc préparés, l’un à l’universalisme, l’autre à ce qu’on qualifiera plus tard de multiculturalisme.

Y. M. B. : Parfois des termes nés pour stigmatiser sont retournés par ceux qui en sont victimes pour être revendiqués et devenir constitutifs dune identité de combat. Ainsi, le terme de « gauchisme » dénoncé par Lénine est devenu un étendard pour les « conseillistes » critiques de gauche du léninisme comme du stalinisme (Gorter, Pannekoek) puis, cinquante ans plus tard, la revendication de la génération de Mai-68. Vous montrez que le terme de « Noir », terme péjoratif et raciste des planteurs esclavagistes a fini par être reconnu et retourné comme laffirmation de soi et de sa véritable « classe » sous la forme dun groupe spécifiquement discriminé, comme on le retrouve chez les féministes et les minorités sexuelles. Il y a donc une part dautodésignation, « historiquement déterminée » bien entendu, par une hétéro désignation : tout Noir ou Blanc ne se voit pas naturellement comme tel (en particulier les enfants). Vous montrez dans votre avant dernier chapitre que le repérage et le décompte statistique des « minorités » ethniques, étrangères voire nationales deviennent très vite « complexes » (euphémisme). Faut-il, à lexemple des quotas, concevoir les statistiques ethniques dans les recensements comme provisoires une fois lobjectif dégalité atteint dans des domaines jugés les plus fondamentaux (éducation, accès à la santé, non-discrimination dans lemploi, revenu, patrimoine etc.) ? Faut-il demander au recensement français, par exemple, lorigine des parents (naissance, nationalité) ?

H. L. B. : Dans mon dernier chapitre, je discute l’utilité d’acclimater en France des statistiques ethno-raciales de type états-unien. Au départ, aux États-Unis, les anti-
abolitionnistes se sont servis de ces statistiques pour gérer la ségrégation. Puis, les droits civiques en ont inversé l’usage dans le but de réduire les discriminations qui demeurent cependant à un niveau élevé. Ces statistiques ont simultanément solidifié l’appartenance à une race. Blancs, Noirs, Indiens existent sur les bulletins du recensement et sur les actes d’état civil au même titre que l’âge et le nom.

En France la question qui se pose est : le bénéfice attendu de la lutte contre les discriminations compenserait-t-il l’identification de chacun à un groupe ethno-racial ? Je pense que non, d’autant que beaucoup d’informations sont déjà disponibles pour lutter contre les discriminations, notamment grâce à l’échantillon démographique permanent de l’INSEE qui a, entre autres, servi aux études sur le chômage de la seconde génération de l’immigration.

L’idée qu’une simple assignation à un groupe ethno-racial permet de traiter n’importe quel type de discrimination est en outre contestable. Pour les contrôles policiers, seul le faciès compte, pour les CV d’embauche, le nom et le domicile discriminent plus que la photo. Les enquêtes de Lévy et Jobard sur les contrôles au faciès ne recourent donc pas aux mêmes catégories que les enquêtes par CV fictifs.

Plus généralement, je pense que les catégories ethno-raciales ont servi à alimenter la crainte d’une « submersion » de la population d’origine, qualifiée de blanche, par celle venue d’autres continents. J’en donne plusieurs exemples, mais l’un d’entre eux mérite d’être rappelé. Celui du New York Times mettant en une de son édition du 17 mai 2012 le titre « Les naissances blanches sont devenues minoritaires aux États Unis ». D’après le Bureau of Census, elles ne constituaient plus que 49 % du total. Mais qu’est-ce qu’une « naissance blanche » ? Le tableau publié par le Census la définit comme « white only non-hispanic ». Les naissances hispaniques ne sont pas considérées comme blanches. Or, les hispaniques doivent répondre comme les autres à la question de la race. Un tableau indique que 95 % d’entre eux se rangent dans la race blanche. D’autre part, « only » signifie que ceux qui ont coché plusieurs cases à la question de la race, même si l’une des cases est la blanche, ne sont pas considérés comme blancs. Enfin, pour les naissances, il s’agit de la mère, mais le père peut n’être pas white only non-hispanic, étant donné une certaine mixité des unions. Si l’on restreint le terme de blanc aux parents n’ayant coché aucune case autre que white, seules 45 % des naissances sont blanches. Si l’on considère inversement comme blancs tous ceux qui ont coché au moins une case white, le pourcentage s’élève à 83 %. Le choix des 49 % n’est donc pas anodin. Il est utilisé pour faire peur à la prétendue race dominante d’être submergée. La vieille raison profonde des théories raciales se maintient, mais au lieu de justifier la domination, elle est utilisée pour faire craindre de la perdre.

Dernier point que vous soulevez : ne pourrait-on pas introduire à titre temporaire les statistiques ethno-raciales, puis les retirer quand la discrimination aurait été réduite ou aurait disparu ? Tous les exemples connus prouvent que l’on ne peut pas revenir en arrière, mais au contraire, que l’on complexifie pour pallier les inévitables dysfonctionnements, tout comme les théories raciales l’ont fait. Un ancien directeur du Bureau of census, Kenneth Prewitt, paradoxalement hostile à la pratique de son administration, l’a étudiée dans son ouvrage What is « your race » (Princeton U.P., 2013). L’Afrique du sud, qui avait supprimé les statistiques raciales à la chute de l’apartheid, les a rétablies dix ans plus tard avec les mêmes intitulés car les Sud-africains continuaient de se percevoir en fonction de leur ancienne catégorie raciale.

En résumé, les statistiques ethno-raciales s’inscrivent en continuité avec les théories raciales du passé, d’où la succession des chapitres de mon livre.

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20.12.2025 à 13:54

Une théorie du fascisme contemporain Vers une vie anti-fasciste

multitudes

Une théorie du fascisme contemporain
Vers une vie anti-fasciste
Cet article donne une synthèse des principales thèses guidant l’analyse que le dernier livre de l’auteur propose du fascisme contemporain illustré par la personnalité médiatique de Donald Trump. Quinze points brefs fournissent un vocabulaire et des outils critiques qui renouvellent considérablement les compréhensions courantes du fascisme.

A Theory of Contemporary Fascism
Towards an
Anti-Fascist Life
This article summarizes the main theses guiding the author’s analysis of contemporary fascism, as illustrated by the media personality of Donald Trump. Fifteen brief points provide a vocabulary and critical tools that significantly renew current understandings of fascism.

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Texte intégral (5126 mots)

Préambule

Le développement de l’État-nation moderne a coïncidé avec une avancée du devenir immanent du pouvoir dans le domaine social1. Des concepts tels que le pouvoir disciplinaire, la gouvernementalité et le biopouvoir – pour ne citer que ces trois forgés par Michel Foucault – ont été développés pour décrire la dispersion du pouvoir dans les moindres veines du corps social. Des canaux de communication de plus en plus interconnectés innervent le champ de la vie et acheminent des provocations qui jouent avec le système nerveux des citoyens comme avec les cordes d’une harpe abstraite : ajustements, coups, amorçages. Ces empiètements [impingements] interrompent incessamment le flux de la vie quotidienne, micro-segmentant l’attention. Dans les interstices entre les sollicitations de l’attention, le corps est agité par les incursions du dehors et de l’autre. La pensée naissante qui commence à se manifester à chaque vague de sensations est attisée par chaque coup successif, pour se trouver court-circuitée par le saut au suivant : l’agitation simultanée [co(m)motion] du sentir imprégné de pensée naissante. Dans ces à-coups, le corps qui ressent-pense est à la fois tendu et assoupli. Piégé au milieu, le corps risque d’être capturé, induit [inducted] et annexé. Les modalités du pouvoir qui balayent le champ social ont une prise sur laquelle se brancher : la vie du corps au niveau infra, en dessous de ses capacités à exécuter des actions et à diriger la pensée avec souveraineté et auto-suffisance, lesquelles pourtant, selon ce qu’on nous a fait croire, nous définiraient en tant que sujets autonomes de décision.

L’immanence du pouvoir a désintégré la souveraineté et la décision, les dispersant aux quatre coins du champ social. Le pouvoir devient diffus [distributive]. De nombreuses voix annoncent l’obsolescence de l’État et la mort du souverain, décapité depuis longtemps. Elles parlent trop vite. Au moment même où le devenir-immanent du pouvoir franchit le seuil où il s’impose avec force, un phénomène étrange se produit. Le chef de l’État – dont l’évidence s’avère tout aussi forte – est de retour sur les épaules d’une personne prééminente. Une prééminence qui fascine par le timbre nostalgique de sa voix hollywoodienne, en contrepoint d’un corps débonnaire et vacillant ; elle saisit l’attention par le rythme de son image oscillant entre l’athlétique et le maladroit, entrecoupée d’hésitations linguistiques ; ou elle émet des pulsations de ressentiment à travers des yeux vengeurs qui scrutent, avec les mâchoires serrées et les sourcils froncés, avec l’expression assurée d’un plaignant-en-chef exempté des règles du discours argumenté. De Reagan à Trump en passant par George W. Bush, le centre impérial est réoccupé, avec une pompe qui rappelle de manière trompeuse le monarchisme divin qui a précédé et préparé la voie à l’État-nation moderne.

Le pouvoir revient à la personne prééminente. Au premier plan, la personnalité du pouvoir fait son retour. Avec vengeance. Mais aussi avec une différence. La lignée qui va de Reagan à Trump passe également d’un acteur de films de série B à une star de téléréalité ultra-kitsch – caractérisée par un exceptionnalisme qui l’exonère des rigueurs d’un discours cohérent et d’une politique bien raisonnée prétendant respecter une norme de vérité. Cela est symptomatique d’une variation étonnamment nouvelle d’un régime ancien. La personnalité du pouvoir est un archaïsme doté d’une fonction contemporaine.

Point 1

Toutes les formations contemporaines de pouvoir étatique n’ont d’autre choix que de naviguer entre ces deux dynamiques inverses, la dissémination du pouvoir et sa re-concentration. Chacune doit inventer une solution à cette ambivalence. Le fascisme contemporain doit être compris sous cet angle, comme inventant sa propre résolution fonctionnelle de ce qui, dans l’abstrait, est une contradiction.

Point 2

La solution apportée par le fascisme contemporain, incarnée par Trump, consiste à faire de la personne prééminente à la tête de l’État un nœud central dans la circulation des signes, dans une configuration très particulière, pour un effet très particulier. Trump est le perturbateur-en-chef : il lance un flux continu de provocations qui frappent des corps anxieux tendus dans tout le champ social, empiétant sur le niveau infra-émergent de leur penser-sentir naissant, dans les interstices de leur attention spasmodique. L’objectif est éparpillé, comme celui de missiles non guidés volant au hasard. L’espoir est que les coups génèreront des résonances, créant des ondulations qui se propageront, peut-être jusqu’à atteindre leur apogée, s’amplifiant d’elles-mêmes jusqu’au point de basculement d’un événement enregistrable, relativement petit ou grand, se propageant largement ou de manière plus localisée dans des bulles. Les frappes tombent sur le terrain sensible d’un champ social quasi chaotique en perpétuel bouillonnement communicationnel. Dans ce quasi-chaos, les points de basculement font remonter à la surface agitée des effets d’ordre. La politique [policy] ne dirige pas les frappes. Elle les suit, capturant les effets d’ordre à partir du chaos et en tirant profit.

Point 3

L’émission de signes n’est pas unidirectionnelle. Ce qui émane du centre de la personne du leader lui revient. Une chambre d’échos se forme entre les tweets (ou truths) de Trump et ceux de ses partisans. Trump reprend une provocation de Fox News ou de l’infosphère de droite et la retweete. Elle lui revient ensuite. En boucle, en spirale. Dans ce tourbillon, il devient impossible d’attribuer une source définie. Le sujet du discours s’estompe à travers une multiplicité de corps. Le discours devient effectivement indirect, sans sujet d’énonciation déterminable pour les déclarations. Il devient irréductiblement collectif. Trump devient le nœud central d’un agencement collectif d’énonciation de grande envergure. Son œil prééminent domine le champ. Son moi gonflé s’arroge les effets émergents qui ondulent à sa surface. On sait que des foules en adoration reprennent ses paroles en chœur, en conservant la diction à la première personne. Il crie « je », et elles reprennent son « je » dans leur chant, produisant la formation bizarre d’un chœur de discours rapporté à la première personne.

Point 4

La personne de Trump est cette première personne plurielle. Trump ne se réduit pas à Donald, l’hominidé masculin en cravate rouge et costume bleu. Le statut individuel de sa personne est supplémenté par le cycle et le relais, le tourbillon et le retour, qui remuent le bouillonnement. Trump est une personne collective, sans exagération ni métaphore. On pourrait qualifier sa personnalité collective de figure médiatique, à condition de ne pas oublier que Trump n’a pas d’existence en dehors de son complément médiatique fondé sur autrui. Il ne se contente pas de se délecter de l’adulation de la foule. Il en a besoin pour se maintenir en tant que personne. Tout ce qu’il fait est conçu pour préserver sa centralité nodale, comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. En témoigne son attachement désespéré à la présidence, depuis la fin ignominieuse de son premier mandat jusqu’à son aspiration à son troisième mandat. Son moi se nourrit de l’énergie des autres. Les autres sont des sous-personnes par rapport à sa sur-personne nodale, reliées à elle par une dynamique en spirale, qui connecte le centre à la périphérie et ramène la périphérie vers le centre, dans une incessante agitation collective.

Point 5

La circulation des signes qui tourbillonnent autour de la personne prééminente revêt une tonalité affective : la peur, ainsi que la colère contre toute personne ou toute chose suscitant la peur. En d’autres termes, la réactivité. Le pistolet du corps social est armé, toujours prêt à tirer en réaction à l’atmosphère de menace qui règne, prêt à se déclencher face aux signes-empiètements provenant du dehors et de l’autre. Le fascisme contemporain est agité par un régime affectif de réaction. Le régime de réaction ne peut pas être expliqué en termes psychologiques. Les déclencheurs de réaction frappent dans les interstices, dans les fissures de l’attention, en dessous du niveau psychologique, dans les trefonds du penser-sentir. Ils se situent dans l’infra, sous les actions exécutives et les cogitations réfléchies propres à la personne, les déconcertant de l’intérieur, dans leur phase d’émergence. Ils se transmettent ensuite à travers les réseaux médiatiques de manière transindividuelle, d’un infra à l’autre, dans ce qui équivaut à une « communication directe des subconsciences » en tant que force constitutive de la personne. De nouveaux outils conceptuels doivent être affinés pour comprendre la dynamique infra-/trans-individuelle constitutive du régime de réaction qui pousse le millefeuille complexe de la personne collective vers des directions fascistes.

Point 6

Les réactions déclenchées sont orientées à l’avance vers certaines directions à travers la saturation de cette atmosphère par des présupposés et des postures racistes, sexistes, anti-LGBTQ+, anti-immigrés – en un mot, anti-autres – qui remplissent le discours social. Ces jugements ambiants, prêts à mordre, sont une partie nécessaire du mécanisme. Mais ils n’en constituent pas une condition suffisante. Leur déclenchement est principalement provoqué, corrélé et coordonné dans son ensemble, par une certaine opération performative actionnée depuis le centre occupé par la personne prééminente.

Point 7

Cette opération performative peut être simplement appelée décision : décision souveraine, dans le vocabulaire du juriste nazi Carl Schmitt. La décision, dit-il, est une « attribution » [ascription] purement performative du statut d’ennemi, qui prend effet simplement par le fait d’être énoncée. Cet acte performatif ne repose pas sur un sentiment ou un jugement personnel, et ne suit aucune norme ni chaîne de raisonnement préliminaire. Cet acte se situe en dehors de la loi, dans et comme un état d’exception à celle-ci. Il capte un sentiment collectif de menace. La personne prééminente en est le capteur, comme un transducteur qui reçoit un signal faible pour le retransmettre chargé et amplifié. Dans ce mouvement, la personne prééminente coïncide avec le collectif. Elle n’agit pas en tant qu’individu, mais en tant que canal singulier de l’affect collectif. Sa personne, absorbée dans ce mouvement, est une personnalité du pouvoir singulière, et non une personnalité particulière dotée de pouvoir. Les décisions que Schmitt avait à l’esprit étaient grandioses et la menace existentielle. L’attribution de l’ennemi marquait une transition entre le statu quo et une situation dans laquelle les citoyen·es sont amené·es à accepter de tuer ou de mourir pour défendre leur mode de vie, annexé à la dynamique performative. Trump est une imitation farcesque [knock-off] du souverain schmittien. Pendant son premier mandat, ses tweets incessants et mesquins, pleins de griefs et de condamnations, ont attisé l’atmosphère de peur et de colère, semant dans les nuages des réseaux sociaux une pluie constante de mini-attributions d’inimitiés. L’effet performatif s’est répandu, goutte à goutte. Il pouvait toutefois confluer en un courant plus important, grâce à la spirale de réactions autour de Trump. Il peut se propager comme une contagion, parfois sous forme de tourbillons, et s’amplifier jusqu’à provoquer des débordements dramatiques, comme ceux du 6 janvier 2021.

Point 8

La décision trumpienne est « fascisante ». Elle attise les tendances réactives, les propage et les amplifie. Elle attribue les inimitiés, durcit les frontières contre les ennemis désignés et prépare le terrain pour des éruptions offensives. Elle est un paratonnerre pour les tendances fascisantes. Dans des conditions favorables, à un certain point de convergence, ces tendances peuvent franchir un point de basculement vers un fascisme à part entière. Le second mandat de Trump a fait un pas important vers ce point de basculement : celui où le gouvernement par exception devient la règle.

Point 9

Le gouvernement par tweet s’accompagne désormais d’une avalanche tout aussi improvisée de décrets présidentiels, qui contournent de manière autocratique, dans la mesure du possible, les pouvoirs législatif et judiciaire, en invoquant des exceptions à la loi et à la Constitution. Les décrets présidentiels ramènent au centre du jeu la force attributive [ascriptive] du mouvement centrifuge des réseaux sociaux trumpiens, comme un tourbillon atmosphérique dans l’œil d’un ouragan. Les vents de la réaction prennent de la force. L’attribution performative du statut d’ennemi souffle avec la force de la loi. Cela ajoute une dimension franchement dictatoriale à la fonction nodale de la personnalité de pouvoir de Trump. Ainsi se réduit l’écart entre la décision trumpienne, qui consiste à semer la zizanie sur les réseaux sociaux par des déluges de plaintes, et la canalisation performative directement dictatoriale de Schmitt. Le pouce qui appuie sur le clavier et le trait de stylo sur le papier souverain s’entremêlent dans une étroite étreinte opérationnelle, pour produire une spirale réactive dont l’orage tourbillonnant se renforce par son mouvement même. La nature exceptionnelle et personnelle de cet effet de renforcement est attestée par le fait que, si moins d’un tiers des Républicains se déclarent favorables à un régime autoritaire en général, 57 % d’entre eux soutiennent le régime autoritaire de Trump.

Point 10

Trump, le décideur, ne légitime pas ses politiques par des arguments convaincants et des appels à la raison d’État. Il ne cherche pas à se légitimer. Il prend des libertés [takes licences]. Il prend des libertés en se basant sur son exceptionnalisme personnel : « je suis le seul à pouvoir le faire ». Trump est la loi. Faisant écho à Napoléon, il déclare : « celui qui sauve le pays ne viole aucune loi ». Lorsque ses partisans adhèrent à ses actions, ce n’est pas par conviction idéologique. C’est par annexation affective à la dynamique de sa personnalité de pouvoir. Ils ne l’acclament pas depuis une distance médiée. Ils vibrent directement à son rythme : leur sentir-penser est modulé par son agitation au niveau infra-constitutif de ce qui fait d’elleux ce qu’iels sont. Iels ne s’identifient pas à lui, mais reconnaissent plutôt leur propre exceptionnalisme dans le sien. Le fait qu’il prenne des libertés leur donne le droit d’en prendre à leur tour. Iels se façonnent en mini-centres de décision trumpiens orbitant autour de sa centralité nodale prééminente et résonnant avec elle. Iels s’épanouissent en tant que nœuds de dispersion dans une individuation collective tourbillonnant à travers et autour de lui. Il s’ensuit une contagion d’attribution d’inimitiés, qui peut s’intensifier jusqu’à la guerre civile.

Point 11

La situation générale est post-normative. Cela ne signifie pas que la norme disparaît. Au contraire, elle se durcit et son application aux corps et aux vies devient d’autant plus impitoyable. Ici, « post-normatif » signifie que la norme ne garantit plus une véritable correspondance entre son contenu et celui des vies qu’elle sur-code. Cette relation de vérité n’est plus ce qui compte. La norme est l’étalon-Homme [Man-Standard ] (blanc, mâle, hétérosexuel, d’ascendance européenne, né dans le pays, parlant une langue majeure, incarnant le capital humain). Les protagonistes de cette époque trumpienne présentent souvent des anomalies. Elle est incarnée, par exemple, par un nombre surprenant de femmes prééminentes qui, loin d’être des trad wives, sont des carriéristes influentes sous les feux de la rampe. Parmi les défenseurs de la « manosphère », on trouve Milo Yiannopoulos. Loin d’être hétérosexuel, puisqu’il est marié à un autre homme. Andrew Tate est un cas particulièrement affligeant. Il n’est pas blanc, mais bi-racial. Les commentateurs soulignent souvent que Trump intègre dans sa personne ce qui est stéréotypiquement considéré comme des traits féminins, comme la méchanceté et la vulnérabilité, au point que sa masculinité a été qualifiée d’« ornementale ». Il n’incarne pas le modèle stoïque, respectueux des lois et moralement irréprochable de la virilité traditionnelle. La norme peut actuellement se réconcilier avec ce qui, à la lettre, serait en déviation par rapport à ses prescriptions conformistes. Du côté de ceux à qui on impose l’étalon-Homme, il n’est pas requis non plus qu’ils présentent les traits correspondant au statut d’ennemi qui leur est assigné. Des milliers d’immigrant·es sont arrêté·es en vue d’être expulsé·es, certain·es pour être envoyé·es dans des sites obscurs [black sites] à l’étranger, sans la moindre tentative de vérifier leur statut. Des détenteurs de visas légitimes et même des citoyens américains sont clairement pris dans les filets. Il ne s’agit tout simplement pas d’appliquer la norme de manière véritable et cohérente. Il s’agit plutôt de poursuivre de manière réactive la punition et la vengeance après l’application du statut d’ennemi. Cette opération n’est pas politico-morale. Elle est politico-affective. Il s’agit d’une complaisance collective envers la réactivité. La norme vacille et en même temps elle se renforce. C’est comme si le centre de la courbe en cloche oscillait entre un pôle hypo, où elle englobe les déviances de ses exécutants, et un pôle hyper, où elle glisse vers des performances exagérées, voire caricaturales, que l’on pourrait prendre pour de l’autodérision. Dans l’ensemble, les partisans de Trump ne s’identifient pas à lui comme à l’image droite de la normativité de l’étalon-Homme. Ils annexent leur vie à l’oscillation post-normative qui pivote autour de lui, réglant leur registre affectif sur une échelle mobile : à leur convenance.

Point 12

Le fascisme intégral s’installe lorsque les deux mouvements s’intensifient de concert : le mouvement centrifuge de diffusion vers des mini-centres adjacents de pouvoir décisionnel répartis dans tout le champ social et le reflux centripète vers le perturbateur-en-chef post-normatif occupant la zone rayonnante d’exception au centre prééminent. Une exacerbation se produit en raison d’une tension inhérente à la réaction offensive déclenchée par l’attribution du statut d’ennemi. Le champ de la vie a été reconfiguré en un environnement de menace infinie. Les ennemis potentiels abondent. Des présences vagues et hostiles pullulent. Le moindre soupçon d’empiétement provenant du dehors et de l’autre est accueilli avec peur et agressivité. S’ensuit une chasse effrénée aux ennemis qui se cachent dans l’ombre. Dans le brouillard d’un environnement de menaces, les connexions ténues et les jugements performatifs sont tout ce dont le corps dispose pour avancer. Les théories du complot prolifèrent, alimentant la manie d’attribuer le statut d’ennemi. Les voisins deviennent des ennemis en attente, et l’espace au-delà des frontières de la nation devient un réservoir vaguement perçu mais intensément ressenti d’infiltrations et d’incursions nuisibles qui s’approchent. La spirale centrifuge-centripète s’enflamme en un cycle d’attaques frénétiques contre les ennemis intérieurs, associé à des attaques extérieures visant à pacifier ce qui se trouve au-delà des frontières par une agression expansionniste. À mesure que ce double mouvement s’intensifie, se nourrissant de ses propres énergies comme un feu attisé par les vents de réaction qui se renforcent, la violence meurtrière visant l’élimination du danger peut devenir suicidaire. À son extrême, l’État fasciste est un État suicidaire.

Point 13

L’aspect de la dynamique fasciste qui concerne la production de mini-centres réactifs de licence décisionnelle adossée à l’étalon-Homme est le microfascisme. Le microfascisme est une caractéristique fondamentale d’une situation fascisante. Il est toujours présent dans le domaine social et s’agite même en l’absence d’un centre prééminent auquel se rattacher. Quand il n’y a concrètement aucun centre, il y a toujours l’attracteur virtuel d’un centre potentiel qui attire efficacement l’émergence d’une tendance vers lui. Cet attrait régit la tendance fascisante. Son attraction se fait sentir partout où est en vigueur l’axe réactif, qui attelle la commotion de l’infra-réaction aux empiètements de signes perturbateurs au service de l’attribution acharnée du statut d’ennemi. Cela s’étend partout. Tout le temps.

Point 14

Tout le monde veut être fasciste. Personne n’est à l’abri de la réaction. Les tendances fascisantes ne respectent pas la dichotomie droite-gauche. Il existe autant de microfascisme à gauche qu’à droite. Le fascisme accompli, cependant, est la spécialité de la droite. Cela s’explique par son couplage préférentiel avec le capitalisme déréglementé, avec le culte de la propriété privée et du profit. Mais cela s’explique aussi par sa capacité à annexer les personnes à sa dynamique à travers la prévalence actuelle de la forme du capital humain – c’est-à-dire le fait de se considérer soi-même comme une unité à investir dans les flux de capitaux, comme une personnification du capital. Lorsque les tendances fascisantes de la gauche prennent l’envol, elles ont tendance à émerger sous d’autres formes de centralisme autoritaire.

Point 15

Compte tenu de l’omniprésence des tendances fascisantes, aucune période historique et aucun pays n’en sont totalement immunisés. Le fascisme est toujours au moins microprésent, dispersé ici et là par bribes et morceaux, attendant avec impatience qu’une personnalité exceptionnelle vienne le catalyser. Son apparition est toujours conjoncturelle, et la conjoncture comprend toujours une bonne dose de hasard. La catalyse des tendances fascisantes vers un fascisme accompli ne peut être prédite avec précision. De plus, la forme que prendra le fascisme à maturité présentera toujours des caractéristiques uniques. Il n’existe pas de typologie établie du fascisme permettant de le juger. Il ne peut pas être modélisé à partir d’un gabarit dérivé d’exemples historiques. Son étude empirique ne peut pas se traduire en un système d’alertes. C’est pourquoi tant de personnes, y compris des spécialistes du fascisme, n’ont pas vu venir Trump. Le problème du fascisme est qu’il n’est pas empirique. Il est supra-empirique : il se cristallise autour d’un attracteur virtuel d’une manière qui dépasse les conditions données. Le fascisme a tendance à réapparaître, mais (comme toutes les formations historiques) toujours sous une forme nouvelle et émergente. L’antidote consiste à rechercher en permanence des outils diagnostiques permettant de détecter le microfascisme dès ses premiers signes, et à s’exercer collectivement et sans relâche à créer les conditions favorables à une vie antifasciste, c’est-à-dire les conditions qui contrecarrent la réaction en accueillant la force constitutive des empiètements venant de l’extérieur et d’autrui.


Traduit de l’anglais (USA) par
Yves Citton & Jacopo Rasmi
sous la supervision de l’auteur

1Les thèses exposées dans ce texte constituent une synthèse des travaux publiés récemment par Brian Massumi dans The Personality of Power. A Theory of Fascism for Anti-Fascist Life, Duke University Press, 2025, ainsi que dans Toward a Theory of Fascism for Anti-Fascist Life. A Process Vocabulary, Minor Compositions, 2025. Cet article est à paraître en anglais dans la revue Critical Inquiry, que nous remercions, ainsi que l’auteur, pour nous avoir autorisés à le traduire et publier en français.

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