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17.03.2026 à 11:50

L’avenir du Rojava

multitudes

Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à l’armée du gouvernement d’Ahmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces … Continuer la lecture de L’avenir du Rojava

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Texte intégral (1751 mots)

Depuis le 6 janvier 2026, des milices djihadistes intégrées à larmée du gouvernement dAhmad El Şara en Syrie ont assiégé la région de Kobané. Elles y ont massacré des combattant·es et déplacé de force les populations kurdes de cette région. Elles se sont vengées contre les femmes combattantes kurdes, les ont torturées et humiliées. Ces violences menacent de faire disparaître lexpérience politique du Rojava, lieu hautement symbolique de la résistance kurde et des peuples sans État, qui incarne un autre horizon démancipation politique au Moyen-Orient – au-delà des jeux géopolitiques – à travers une alternative fondée sur les conseils, lautogestion et le confédéralisme démocratique.

Mahir Sargın reviendra sur ces événements dans un prochain numéro de la revue lors dun entretien avec Behrang Pourhosseini, membre de la rédaction de Multitudes et du collectif Roja qui a participé, fin janvier 2026, aux actions et manifestations de solidarité mondiale avec le Rojava En partant des derniers développements en Syrie de la question kurde, il reprendra lhistorique du PKK et lappel de son dirigeant Abdullah Öcalan à dissoudre le mouvement et à déposer les armes en Turquie (27 février 2025).

L’accord d’« intégration » signé le 10 mars 2025 entre le président du Gouvernement de transition syrien, Ahmed El-Şara, et le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes, Mazlum Abdi, s’est effondré avec les affrontements ayant débuté à Alep et s’étendant à l’ensemble du Rojava. À la suite de la crise d’Alep – après le retrait des forces kurdes de la ville – l’accord du 18 janvier 2026 s’est lui aussi effondré en moins de vingt-quatre heures, entraînant l’extension de la guerre à tout le Rojava. Malheureusement, au cours de ce processus, le Mouvement kurde a commis une erreur tactique, laquelle a également entraîné une défaite stratégique.

En réalité, Öcalan a clairement exposé deux critères fondamentaux dans son Appel du 27 février 2025 et dans ses déclarations ultérieures :

1. Toute forme de nationalisme fondée sur l’autonomie, le fédéralisme, l’État indépendant et le culturalisme doit être rejetée.

2. La stratégie de la guerre de libération nationale fondée sur la violence armée doit être abandonnée.

La proposition d’Öcalan était la suivante : une lutte politique démocratique fondée sur l’intégration de toutes les forces armées. Il a déclaré aux forces en Syrie : « Ne faites pas confiance à des acteurs tels que l’Amérique, Israël ou l’Iran, et intégrez-vous à l’État ». Il a proposé une police locale et une représentation locale dans les régions kurdes.

Or, le Mouvement kurde en Syrie avait pris le contrôle de l’administration dans des zones à majorité arabe, avec le soutien des tribus arabes, au cours de la lutte contre Daech. Il a accordé une confiance excessive au soutien des tribus arabes et des États-Unis. Pourtant, il a d’abord été abandonné par l’Amérique et la Coalition internationale à Alep, puis délaissé par les tribus arabes dans des régions telles que Raqqa et Deir ez-Zor. À ce stade, il n’existe plus réellement de Forces démocratiques syriennes. Le Mouvement kurde s’est retrouvé confiné à Kobané et Qamishlo. En raison de cette erreur, des dizaines de Kurdes ont perdu la vie et des milliers ont été contraints à l’exil. Toutes les installations pétrolières et les points stratégiques sous leur contrôle ont été perdus.

Les prisons où étaient détenus les prisonniers de Daech sont également passées sous le contrôle des forces gouvernementales. De fait, l’envoyé spécial des États-Unis pour la Syrie, Tom Barrack, a déclaré le 20 janvier 2026 que « les Forces démocratiques syriennes ont atteint leur date d’expiration, l’allié principal est l’État syrien dirigé par El-Şara ». Cela signifie qu’il n’existe désormais plus de soutien américain. Par ailleurs, les États-Unis se sont montrés satisfaits du transfert des prisons abritant des détenus de Daech sous le contrôle du gouvernement. De surcroît, à compter du 22 janvier 2026, les prisonniers de Daech au Rojava ont commencé à être transférés en Irak, où ils seront jugés. Par conséquent, le discours de la menace Daech ne confère malheureusement plus aux Kurdes le prestige international dont ils bénéficiaient auparavant. En réalité, lors de la rencontre tenue à Paris le 6 janvier 2026, Israël et la Syrie étaient déjà parvenus à un accord. Malgré cela, le Mouvement kurde a continué de se fier au soutien de puissances extérieures et a commis une erreur tactique. À ce stade, il tente d’apaiser l’opinion publique kurde par des appels à la résistance, et les affrontements se poursuivent en raison de l’entêtement de facto des deux parties ; toutefois, en définitive, le président El-Şara et le général Mazlum Abdi se sont accordés sur la mise en œuvre de l’accord du 18 janvier en vue d’une « intégration totale ». Le gouvernorat de Hassaké et un poste de vice-ministre de la Défense seront attribués aux Kurdes ; la sécurité intérieure dans les villages et les villes kurdes sera assurée par les Kurdes ; les Kurdes seront représentés au parlement national et dans l’ensemble des institutions de l’État ; et les Forces démocratiques syriennes seront intégrées individuellement à l’armée.

Cet accord, bien qu’il soit en deçà de celui du 10 mars, est conforme à la conception de l’intégration d’Öcalan, contrairement à ce qui est véhiculé par les milieux extrémistes. Le processus de paix et de société démocratique initié par Öcalan est saboté par des forces internationales et locales, et malheureusement certains acteurs kurdes tentent également d’en perturber le cours. Dans une conjoncture où l’axe de résistance en Palestine s’est effondré, où un processus de contre-révolution a commencé en Amérique latine et où même l’équilibre entre l’Amérique et l’Europe est rompu, les mouvements armés de libération nationale n’ont plus, pour les peuples, de fonction ni de bénéfice positifs. Les guerres par procuration sont désormais terminées ; les puissances impérialistes mondiales et régionales s’affrontent désormais de manière directe. Le Rojava, qui s’est maintenu grâce au soutien de la Coalition internationale et des tribus arabes, constituait un objectif utopique du point de vue de la realpolitik et se trouve aujourd’hui en situation d’effondrement. Öcalan est conscient de l’ensemble de ces dynamiques et s’efforce de garantir la sécurité des Kurdes autant que leur liberté.

Comme Öcalan l’a également souligné, la nationalisation kurde ne peut se réaliser que dans un cadre démocratique, et le principal bassin de cette nationalisation n’est pas le Rojava mais la Turquie. L’utopie autonomiste théoriquement représentée au Rojava ne peut être construite à partir des opportunités conjoncturelles offertes par les rapports de force internationaux et les guerres par procuration. Aujourd’hui, les acquis des municipalités kurdes en Turquie sont bien plus concrets et durables que l’autogestion au Rojava. Le Rojava constituait le dernier atout du nationalisme kurde. Or, une fois de plus, l’histoire a donné raison à Öcalan. Si ce processus conflictuel aboutit à une « intégration totale », une période de lutte démocratique plus réaliste s’ouvrira pour les Kurdes, et les acquis du peuple kurde se pérenniseront.

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17.03.2026 à 11:48

La banque centrale de la démocratieUn accélérateur du projet européen

Cocco Giuseppe

Parrêsia L’Europe est assiégée par au moins trois vecteurs hostiles. Le premier est la guerre d’agression russe contre l’Ukraine ; le deuxième est le nouveau choc chinois avec son impact en termes de désindustrialisation et de déséquilibre de la balance commerciale ; le troisième est à la fois politique, économique et même militaire : c’est la politique de … Continuer la lecture de La banque centrale de la démocratie
Un accélérateur du projet européen

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Texte intégral (5329 mots)

Parrêsia

L’Europe est assiégée par au moins trois vecteurs hostiles. Le premier est la guerre d’agression russe contre l’Ukraine ; le deuxième est le nouveau choc chinois avec son impact en termes de désindustrialisation et de déséquilibre de la balance commerciale ; le troisième est à la fois politique, économique et même militaire : c’est la politique de Donald Trump II. Chacun de ces défis est existentiel.

Dans un discours prononcé à Munich le 30 novembre 2025, Jürgen Habermas a fait un bilan saisissant de la condition européenne. D’une part, souligne-t-il, « la guerre en Ukraine contraint l’Union européenne à maintenir une alliance avec les États-Unis dans le cadre de l’OTAN » ; de l’autre, « la poursuite de l’intégration politique, au moins au cœur de l’Union européenne, n’a jamais été aussi vitale pour notre survie aujourd’hui. Et jamais elle n’a été aussi improbable1 ». Voilà un exemple de franc parler. On sait que le dernier cours de Michel Foucault était dédié au « courage de dire la vérité2 ». Il en proposait une typologie organisée en cinq moments : « les pratiques de soi antiques, la parrêsia et ses origines démocratiques, le moment de transition d’une parrêsia politique à une parrêsia éthique, la parrêsia socratique et finalement la parrêsia cynique3 ». Il n’a certainement pas pensé à la figure du « banquier ».

Le premier ministre canadien a prononcé un discours historique à Davos, le 20 janvier 20264. Ancien gouverneur de la Banque centrale du Canada, Mark Carney a articulé la présentation d’une nouvelle doctrine des relations internationales autour du courage de dire la vérité et du point de vue des sans-pouvoir. Les réseaux sociaux nous ont permis de voir à la fois la force de ce discours et la gêne de ceux qui avaient du mal à digérer qu’il émanait d’un… banquier. Et si, au contraire, la force du premier ministre canadien venait justement du fait d’avoir été un acteur majeur de la finance internationale ? Voilà que, quelques jours après, dans un texte collectif qui propose un nouveau social-fédéralisme européen, Étienne Balibar, Thomas Piketty, Justine Lacroix et autres parlent de la construction d’une « banque centrale de la démocratie » qui garantirait « à l’ensemble des sociétés européennes les conditions concrètes de l’exercice des formes de vie démocratiques5 ». La banque et la finance apparaissent clairement comme des terrains privilégiés d’accélération de la capacité de l’Europe de faire face, d’un côté, aux menaces internes à la démocratie et, de l’autre, aux menaces géopolitiques, y compris celles de type militaire.

Que nous apprennent les décisions européennes sur les actifs russes ?

Les décisions européennes sur les actifs (les capitaux) russes nous intéressent à plusieurs niveaux : bien entendu, elles concernent les transformations qui traversent le projet européen ; d’autre part, elles permettent d’appréhender le rapport de la critique avec la question des finances (de la banque et de la monnaie).

En général, on parle des actifs russes après leur saisie. Or, il faut bien noter que ces actifs étaient bien en Europe avant le début de la guerre à grande échelle contre l’Europe. Selon l’économiste Branko Milanovic, en février 2022, il s’agit d’environ 600 milliards de dollars : l’équivalent du budget annuel du Pentagone6. Pourquoi ce capital russe était-il en Occident et en Europe plutôt qu’en Russie ? Parce que la Russie a plus confiance dans les institutions financières et dans les économies occidentales que dans les siennes. C’est une bonne manière de comprendre que « le » capital n’existe pas en soi. De la même manière, l’argent n’a pas d’essence, c’est-à-dire, n’a aucune valeur implicite. Ce qui existe, ce sont des rapports, des travailleurs, des capitalistes, des gouvernements, etc. On explique souvent la puissance d’un pays par le fait que celui-ci investit (ou non) beaucoup d’argent dans ce qu’on appelle le « complexe industrialo-militaire ». Ce rapport de causalité donne à penser que la puissance se trouve dans une richesse qui serait une donnée à priori : la monnaie accumulée, « le » capital. La vraie question est autre : pourquoi le même dollar (ou le même yuan) ne produit pas la même richesse selon l’endroit où il est investi, autrement dit, comment s’agence-t-il avec la culture, l’éducation, les institutions7. Ce qui compte, ce sont ces agencements, dont la monnaie est à la fois l’expression et le déterminant8.

Regardons maintenant ce qui s’est passé avec les actifs russes après qu’ils ont été saisis. Tout au long des deux premières années de la guerre, les différents responsables déclaraient que l’Europe n’y toucherait pas. Y toucher serait une « rupture de contrat ». L’Europe voyait seulement un côté de la monnaie, les actifs continuaient à être valorisés normalement, mais étaient bloqués comme gage d’une dissuasion qui n’a pas dissuadé la Russie d’attaquer l’Europe. Puis, l’approche a commencé à changer. La première inflexion a eu lieu en octobre 2024. Les pays du G7 ont établi le programme ERA (Extraordinary Reverse Acceleration), offrant des crédits à l’Ukraine pris sur les intérêts des actifs russes immobilisés. Depuis fin 2024, l’ERA a ainsi distribué en Ukraine environ 35 milliards d’euros et doit atteindre les 50. La deuxième inflexion est liée au retour au pouvoir de Trump : le prince américain n’a pas de principes. Du coup, comment peut-on défendre la légalité internationale de la monnaie lorsque le principal allié ne respecte aucun principe ? Comment peut-on penser maintenir la confiance à partir d’une légalité institutionnelle qui perd de sa force, assiégée qu’elle est de toute part ?

C’est le nouveau chancelier allemand, Friedrich Merz, qui donne le ton dans un article paru dans le Financial Times le 25 septembre 2025. Il propose à l’Union européenne d’utiliser les actifs russes pour financer l’effort de guerre ukrainien. Il défend la nécessité de mobiliser environ 140 milliards d’euros9. Le 13 novembre, c’est au tour de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, de manifester son soutien au plan de Merz10. Au fur et à mesure que la date de cette prise de décision européenne s’approchait, une ligne de clivage se formait entre, d’un côté, les pays qui soutenaient la mobilisation des actifs saisis et, de l’autre, ceux qui changeaient de position à la toute dernière fin, appuyant la solution d’un financement de la guerre basé sur l’emprunt commun européen : ce sont 90 milliards d’euros théoriquement ancrés sur l’argent russe. Finalement, les actifs russes n’ont pas encore été mobilisés, mais il ne sera plus nécessaire de confirmer leur gel tous les six mois. Le compromis a été interprété comme un verre à moitié vide et à moitié plein. Ceux qui veulent souligner les difficultés européennes l’ont vu à moitié vide. Ceux pour qui, au contraire, le verre est à moitié plein, y voient une étape en direction de la consolidation de l’indépendance européenne, quelque chose qui complète l’effort de diversification énergétique face à la Russie au cours de ces quatre années de guerre. Il y a enfin ceux qui sont contre le verre tout court, à savoir contre la saisie des biens russes et contre l’endettement pour aider l’Ukraine11.

Nous pensons qu’il faut regarder le verre, c’est-à-dire, que l’avancée d’une Europe fédérale passe par les finances. L’Europe doit arriver à associer la résistance des institutions démocratiques et la force dont elles ont besoin pour faire face à ceux qui les attaquent (de l’intérieur et de l’extérieur). Comme dans les mots du premier ministre canadien, « nous ne comptons plus uniquement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la valeur de notre force ». La question qui se pose est donc de savoir si la monnaie que l’Europe frappe dispose des bases matérielles et sociales pour affirmer sa valeur et aussi, si elle est à même de faire face aux défis posés par l’accélération de l’histoire que nous vivons.

Au-delà du débat sur le décrochage européen

Parler du déclin européen semble porter de l’eau au moulin de Poutine et de Trump et surtout, des fascistes. Mais, ne pas en parler peut entretenir ce que Stéphane Audoin-Rouzeau définit comme « notre déni de guerre12 ». Deux rapports sur la situation de l’Europe, l’un conduit par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi13 et l’autre, par l’ancien président du Conseil italien, Enrico Letta14, offrent un diagnostic préoccupant et formulent des propositions. Face aux États-Unis (et à la Chine), il faudrait mettre en place une série de réformes structurelles. Récemment, en opposition aux mesures préconisées par ces rapports, l’économiste Gabriel Zucman a affirmé que l’idée d’une sclérose européenne se fonde sur trois mythes : celui d’une croissance américaine qui s’envolerait ; l’idée que la productivité du travail aux États-Unis serait de 35 % plus importante qu’en Europe ; le dernier mythe serait celui du productivisme. Pour lui, la véritable différence est qu’en Europe, on travaille moins, on a plus de temps libre, plus d’espérance de vie et une moindre inégalité15. Sur X/Twitter, Thomas Piketty a renchéri : « Il faut sortir de l’autodénigrement16 ». Ces points de vue opposés font l’objet d’innombrables débats. Nous pensons qu’en réalité, cette opposition est fausse. Non pas parce que les préoccupations de Piketty et Zucman quant à la nécessité de défendre le modèle social européen soient injustifiées, mais parce que ce modèle ne peut survivre que s’il se réinvente en trouvant sa propre capacité de se « capitaliser », de créer ses finances, ses agencements.

Le rapport Draghi est à la fois complémentaire et paradoxalement plus matérialiste, comme l’ont été les politiques de création monétaire qui nous ont sorti de la crise de la dette souveraine et permis de faire face à la pandémie de la Covid 19. C’est ainsi qu’il donne la définition du grand déplacement qui a lieu sous nos yeux : « Dans un monde géopolitiquement stable, nous n’avions aucune raison de nous inquiéter de l’augmentation de notre dépendance vis-à-vis de pays avec lesquels nous entendons rester amis ». La question du décrochage est donc avant tout géopolitique : « Les fondations sur lesquelles nous avons bâti notre modèle sont aujourd’hui ébranlées17 ». C’est dans cet horizon que Draghi définit l’enjeu : « Si l’Europe n’arrive pas à améliorer sa productivité, nous serons obligés de faire des choix : nous ne pourrons pas devenir à la fois un leader des nouvelles technologies, un modèle de responsabilité climatique et un acteur indépendant sur la scène mondiale ». C’est donc un défi existentiel. Entre les deux approches, la différence est de degré : le défi est peut-être de les mettre ensemble. Les mettre ensemble signifie maintenir ouverte la notion de productivité et donc, de compétitivité. Or, ce qui la maintient ouverte, c’est la démocratie. C’est l’axe fondamental du projet européen et la raison qui mène toutes les nouvelles monarchies à vouloir la mettre en pièces.

La banque de la démocratie a besoin de la démocratie des finances et de leur accélération continentale. Elle a besoin de la création d’un marché de capitaux de l’Union, de la réalisation d’une union complète du système bancaire et enfin, de la mise en place d’un dispositif permanent d’endettement commun. L’unification du marché européen des capitaux doit permettre à l’Union de mobiliser des milliards d’euros qui actuellement se trouvent dans des dépôts bancaires très peu rémunérés ou qui financent l’incroyable expansion de l’industrie de l’IA aux États-Unis. L’intégration du système bancaire devra amplifier ce mouvement par la création d’un système européen d’assurance des dépôts dans toute la zone euro, indépendamment de la localisation de la banque. Enfin, le processus d’endettement commun constituera le passage le plus crucial. La zone euro dispose d’un potentiel d’émission autour de 15 % de son PIB et cela, sans impacter négativement le marché des titres émis par les gouvernements nationaux : il s’agit de quelque chose comme 2,5 milliards d’euros, de quoi maintenir le welfare et produire des nouveaux agencements18.Par ailleurs, l’Europe multiplie les brèches diplomatiques et commerciales, notamment par le biais des accords avec le Mercosur et l’Inde et montre que la réponse au souverainisme trumpiste n’est pas un souverainisme européen, mais un nouveau globalisme.

L’Europe contre le fascisme

Maurice Merleau-Ponty a montré comment les critiques morales du libéralisme peuvent paradoxalement tomber dans le fascisme qui, lui, est un immoralisme. Ainsi, écrit-il, « il y avait dans le maurrassisme de 1900 une réaction saine contre les illusions kantiennes de la démocratie ». Merleau-Ponty continue : contre le moralisme libéral, « nous sommes tous ralliés au réalisme, si l’on entend par là une politique qui s’occupe de réaliser les conditions dexistence des valeurs qu’elle a choisies. Mais l’immoralisme maurrassien est d’une autre sorte. Au lieu de conclure que l’égalité et la liberté sont à faire, (Maurras) renonce à l’égalité et à la liberté19 ». Voilà Trump II : exit le double standard, Might Makes Right (loi du plus fort). Trump, aussi bien que Poutine et Xi Jinping, ne s’embarrassent pas d’afficher des justifications morales pour leurs actions. François de la Rochefoucauld avait dit que l’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu. Avec Trump, aussi bien qu’avec la Chine et la Russie, souligne Tom Nichols, le vice rend hommage au vice20.

Si le double standard ne sauve pas, sa disparition est encore plus grave. Les illusions de Kant sont bien des « illusions », mais elles acceptent (ou ne peuvent pas y renoncer) leur fondation éthique et matérielle et ne ferment donc pas la possibilité d’un conflit autour de leur application : nous le voyons bien encore une fois dans les rues de Minneapolis. Presque six ans après le gigantesque mouvement qui avait suivi l’assassinat de George Floyd (le 25 mai 2020) et mené à la victoire de Biden, Renee Good et Alex Pretti viennent d’être assassinés à bout portant par la milice de Trump II. Ils n’étaient ni illégaux, ni immigrants, ni membres d’une minorité, mais simplement deux singularités des multitudes américaines qui, dans les rues, affirment les « conditions d’existence des valeurs », la possibilité d’autres agencements. Ils sont des martyrs de la lutte contre l’immoralité du fascisme trumpiste. Or, cette lutte existait aussi dans les gouvernements démocrates, mais à un détail près qui fait toute la différence : l’état de droit, les tribunaux, le jeu des différentes sphères de pouvoir (locales, fédérales etc.) permettaient des médiations institutionnelles et donc, une variation possible du double standard, entre sa dimension purement formelle et celle effectivement matérielle. La Russie et la Chine sont là pour nous rappeler que toute tentative d’absolutiser ce jeu en abolissant le formalisme juridique a fini par absolutiser la hiérarchie du pouvoir. L’hypocrisie est en réalité une fausse définition des énigmes qui lient et séparent la fortune et la virtù.

La critique du double standard doit donc bien faire attention à ne pas être moraliste : la brutalisation du pouvoir n’a rien de positif pour les luttes et pour les droits. L’Europe a aujourd’hui la possibilité de maintenir une lutte éthique dans le cadre d’un régime formel et en même temps, elle a des difficultés à faire face au fascisme xénophobe, à la fois prorusse et trumpiste. Or, s’il y bien un endroit où la lutte contre le fascisme est puissante, c’est bien en Ukraine. L’appui à cette lutte va bien au-delà de la géopolitique : c’est l’agencement qui transmute toutes les valeurs. C’est en Ukraine et avec l’Ukraine que la banque centrale de la démocratie doit rencontrer la démocratie des finances, c’est-à-dire, l’accélération du projet fédéraliste européen. Stefan Zweig avait décrit le monde perdu lors de la Première guerre mondiale en Europe. En le relisant, un autre libéral, Martin Wolf, observe que « nous aussi sommes en train de perdre notre monde. Celui-ci était pareillement imparfait, mais bien meilleur que celui où nous nous trouvons. Cette fois-ci, c’est l’Europe qui doit être le sauveur et non pas un destructeur21 ».

1« À partir d’ici nous devons poursuivre seuls notre chemin », traduit et publié par la revue K, Les juifs, LEurope, le XXIe siècle, https://k-larevue.com/a-partir-dici-nous-devons-poursuivre-seuls-notre-chemin

2Cours au Collège de France, 1984, paru en 2009, Gallimard, Seuil, EHESS.

3Maria Andrea Rojas, « Michel Foucault : la parrêsia”, une éthique de la vérité », Philosophie, Université Paris-Est, 2012.

4www.youtube.com/watch?v=5CrL_l8JQtQ

5« En Europe, un nouveau social-fédéralisme reste à inventer », Le Monde, 28 janvier 2026.

6« The Long-Term Political Consequences of Mr. Putin », Global Inequality and More 3.0., 11 janvier 2026, Substack, https://substack.com/home/post/p-184226663

7Pour un travail systématique, voir Daron Acemoglu, Simon Johnson & James Robinson, Institutions as the fundamental cause of long-run growth, Working Paper 10841, National Bureau of Economics Research, mai 2004.

8Alessandro Aresu, Geopolitica dellIntelligenza Artificiale, Feltrinelli, Milano, 2024.

9« A new financial impetus for peace in Ukraine », 25 septembre 2025. Il s’agit d’environ 210 milliards d’euros de ces actifs qui se trouvent en Europe, dont la plupart (88 %) dans l’organisme de dépôt européen, une institution belge, Euroclear.

10Seuil/Libelle, Paris, 2025.

11« US pressuring” EU not to use frozen Russian assets for Kyiv, Ukraine official says », France24, www.france24.com/en/europe/20251217-us-pressuring-eu-not-to-use-frozen-russian-assets-for-kyiv-ukraine-official-says, Voir aussi Henri Guaino www.letelegramme.fr/monde/un-sentiment-de-fuite-en-avant-henri-guaino-nepargne-pas-les-occidentaux-sur-la-guerre-en-ukraine-6786738.php

12Seuil, Paris, 2026.

13Lavenir de la compétitivité européenne, septembre 2024, https://commission.europa.eu/document/download/97e481fd-2dc3-412d-be4c-f152a8232961_fr?filename=The %20Draghi %20report %20A %20competitiveness %20strategy %20for %20Europe %20 %28Part %20A %29-FR.pdf

14« Bien plus qu’un marché », avril 2024, https://institutdelors.eu/content/uploads/2025/04/Much-more-than-a-market.pdf

15Gabriel Zucman, « L’idée d’une sclérose européenne face à un supposé eldorado américain ne repose pas sur grand-chose », Le Monde, 17 décembre 2025.

1617 décembre 2025, https://x.com/PikettyWIL/status/2001347413349716111

17Préface, in Lavenir de la compétitivité européenne. Partie I – Une stratégie de compétitivité pour lEurope, septembre 2024.

18Thomas Moller-Nielsen, « IMF prepares for global run on US dolar », Euroactiv, 26 janvier 2026, www.euractiv.com/news/imf-prepares-for-global-run-on-us-dollar

19Sens et non-sens, Nagel, Paris, 1966, 5e édition, p. 120-1. C’est nous qui soulignons.

20Tom Nichols, « Maybe Russia and China Should Sit This One Out », The Atlantic, Janvier 2026.

21« The Reality of a world after rupture », Financial Times, 27 janvier 2026. www.ft.com/content/b784dc0f-abbb-4d02-b78d-89c69b8082be

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17.03.2026 à 11:46

L’aporie des BRICS+ Tensions, asymétries et formes de domination

multitudes

Par une ironie de l’histoire, l’Europe qui a durablement marqué le monde par la colonisation se trouve elle-même aujourd’hui prise en tenaille par des velléités impériales. Sur son front est, la Russie mène depuis plus de quatre ans une guerre coloniale dont la volonté est l’annexion de l’Ukraine. À son front ouest, ce sont les … Continuer la lecture de L’aporie des BRICS+
Tensions, asymétries et formes de domination

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Texte intégral (5033 mots)

Par une ironie de l’histoire, l’Europe qui a durablement marqué le monde par la colonisation se trouve elle-même aujourd’hui prise en tenaille par des velléités impériales. Sur son front est, la Russie mène depuis plus de quatre ans une guerre coloniale dont la volonté est l’annexion de l’Ukraine. À son front ouest, ce sont les attaques menées contre l’Union européenne par l’administration Trump. Résister ou sombrer dans une vassalisation heureuse1 d’une Europe incapable de faire communauté pour résister à des ingérences étrangères, à des droits de douanes maximalistes voir à de potentielles agressions armées ? Malheureusement, les dirigeants de l’Union semblent avoir choisi de se contenter de surnager, dans l’attente d’une possible alternance politique aux États-Unis. Le retour des empires est pourtant bel et bien arrivé, et les impérialismes ne peuvent fonctionner sans des mises en récit stratégiques. Elles prennent des formes différentes, mais marquent parfois des convergences troublantes. L’une de ces mises en récit est portée par un rassemblement de pays que l’on désigne comme les « Suds ».

Les BRICS+, une certaine vision du monde

Ce groupe, créé en 2009 à partir de l’acronyme BRIC proposé par l’économiste Jim O’Neil de la Goldman Sachs en 2001, réunit dans un premier temps quatre pays : le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine. Le bloc se consolide en 2011 et s’élargit en intégrant l’Afrique du Sud pour devenir les BRICS (avec le S de South Africa). Bien que la création de ce rassemblement d’États soit relativement récente, elle semble relever d’un « monde d’avant » : avant l’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 et la guerre en Ukraine depuis 2022 ; avant le premier mandat de Donald Trump et le Brexit en 2016 ; avant la montée en puissance pleinement affirmée de la Chine ; avant la pandémie de Covid-19, la guerre à Gaza, etc. Un monde désormais lointain, au sein duquel le droit et l’architecture de l’ordre international issu de l’après-1945 apparaissaient encore comme des cadres normatifs supposés assurer la régulation des relations entre les États.

En 2024, le groupe connaît un premier élargissement majeur avec l’entrée de l’Égypte, des Émirats arabes unis, de l’Éthiopie et de l’Iran. Les BRICS deviennent BRICS+. Puis en 2025, c’est au tour de l’Indonésie de rejoindre les BRICS+. Ces dix États représentent aujourd’hui 51 % de la population mondiale et 40 % du PIB mondial2. Un ensemble d’autres pays sont également partenaires à l’instar de la Bolivie, du Belarus, du Nigeria, de la Malaisie ou encore du Kazakhstan. L’Arabie Saoudite, pour sa part, en est membre sans avoir pour autant confirmé son adhésion, alors que l’Argentine est finalement revenue sur son adhésion au groupe depuis l’élection de Javier Millei. Aujourd’hui, une vingtaine de pays se sont portés candidats pour rejoindre le rassemblement.

Mais les BRICS+, c’est également une certaine vision du monde et une manière de vouloir peser sur les relations internationales envisagées comme profondément régies par des règles occidentales. Ce sont par exemple les institutions monétaires internationales qu’ils remettent en cause, tout en continuant paradoxalement à y investir (financièrement et humainement) de manière significative, notamment la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, au sein desquels ils estiment leur influence insuffisante. Au-delà de la simple contestation, les BRICS+ ont entrepris de bâtir des instruments alternatifs, en particulier la Nouvelle banque de développement (NDE), dont le siège est établi à Shanghaï et actuellement présidée par l’ancienne présidente du Brésil, Dilma Rousseff. Cette remise en question des institutions internationales s’étend également à d’autres fondements de la gouvernance mondiale, comme l’ONU, malgré le fait que la Chine et la Russie y disposent d’un statut privilégié en tant que membres permanents du Conseil de sécurité.

Toutefois, pour appréhender pleinement ce que recouvrent les BRICS+ et proposer un état des lieux, il est nécessaire de prêter attention aux discours et aux récits qu’élaborent et diffusent les membres du groupe, mais également d’analyser leurs pratiques concrètes, notamment sous l’angle du droit international que mettent en exergue Lucas Carlos Lima, Benjamin Sâ Traoré et Martial Manet. Cette ambition nous a conduits à adopter une démarche résolument transdisciplinaire dans la confection de ce numéro. Il serait toutefois illusoire de prétendre offrir une analyse multiscalaire exhaustive des BRICS+. Plusieurs pays membres ou associés des BRICS+ – tels que l’Inde, l’Arabie saoudite ou, dans une moindre mesure, l’Égypte et l’Éthiopie – ne font pas l’objet de contributions spécifiques et appellent des analyses futures. L’ambition de ce dossier est plutôt de contribuer au débat public et scientifique sur un groupement encore insuffisamment étudié, alors même qu’il constitue une réalité politique majeure dans de nombreux pays des Suds. Il s’agit également de proposer une problématisation renouvelée des BRICS+, notamment à travers le prisme des dynamiques de puissance et des velléités néocoloniales portées par certains de ses membres.

L’offensive narrative des BRICS+

L’une des entrées centrales pour appréhender la vision portée par les BRICS+ consiste à interroger les récits qu’ils élaborent et diffusent aujourd’hui, ainsi que la place qu’occupent ces constructions narratives dans l’écosystème du groupe. À l’échelle internationale, on observe aujourd’hui une confrontation de « récits stratégiques3 » concurrents : ici, la mise en avant de la grandeur retrouvée de la Russie ; là, la revanche chinoise sur le « siècle des humiliations » ; ailleurs encore, l’affirmation d’une Amérique à laquelle il conviendrait de « rendre sa grandeur ». L’Europe, pour sa part, peine à formuler et à porter un récit structurant. Pour saisir les dynamiques à l’œuvre, il importe dès lors de suspendre le regard et d’examiner les récits qui se construisent sur et autour de l’Europe, révélant en creux l’espace symbolique et politique qu’elle peine aujourd’hui à occuper. C’est dans cette perspective que ce numéro se propose de dresser un panorama des récits mobilisés par les BRICS+ dans le cadre d’une entreprise plus large de « désoccidentalisation » du monde4.

Il est frappant de constater que, dans ces différents récits stratégiques, les peuples, les citoyens et les multitudes demeurent largement absents. Toutefois, la production et la circulation de ces narratifs ne relèvent pas exclusivement du champ du pouvoir politique stricto sensu. Ils irriguent également les industries culturelles et créatives, au sein desquelles se jouent des enjeux structurels à la fois économiques, politiques et symboliques. La dimension médiatique et informationnelle constitue, à cet égard, l’un des principaux vecteurs de diffusion de ces visions du monde. La Russie l’a très tôt intégré, comme en témoigne l’importance stratégique accordée au média Russia Today5. Désormais interdit de diffusion en Europe, ce média a néanmoins célébré en grande pompe, et en présence de Vladimir Poutine, l’ouverture d’un canal en Inde. Il est également implanté au Brésil et a réorienté son canal francophone vers l’Afrique de l’Ouest. De tels dispositifs contribuent à assurer la diffusion à l’échelle mondiale du narratif russe, notamment en ce qui concerne la guerre en Ukraine. De manière comparable, le rôle joué par CGTN (China Global Television Network) dans la projection internationale du récit chinois mérite d’être souligné. Dans ce numéro, Maxime Daniélou et Maxime Audinet analysent plus particulièrement l’action des médias russes en Afrique, tandis que Selma Mihoubi se penche sur les dispositifs médiatiques d’information déployés par la Chine.

Ces évolutions interrogent en retour l’urgence, pour l’Europe, de se doter de médias solides et d’une diplomatie culturelle ambitieuse, capable non seulement de promouvoir un socle de valeurs, mais aussi de tisser des réseaux durables de coopération avec les sociétés civiles locales.

Les BRICS+ et la désoccidentalisation du monde

Le principal discours porté par les BRICS+, est celui de la « désoccidentalisation » du monde et de l’ordre censé le régir. Pourtant, il nous semble que l’enjeu central ne réside pas tant dans la question de la désoccidentalisation en tant tel que dans la définition même de ce que serait une désoccidentalisation désirable, ainsi que dans la capacité réelle des BRICS+ à en proposer une version émancipatrice. Pour saisir pleinement la nature de la désoccidentalisation à l’œuvre dans les discours des BRICS+, il convient d’interroger en profondeur le fonctionnement et les reconfigurations des institutions internationales au sein desquelles cette désoccidentalisation prétend s’inscrire.

Si une réforme globale et ambitieuse de l’ONU demeure nécessaire et légitime afin de rendre effectif un multilatéralisme de fait, encore faut-il veiller à ce que les revendications en faveur de cette refonte ne servent pas prioritairement les intérêts d’un acteur particulier, la Chine. Une telle réforme ne saurait être véritablement émancipatrice que si elle permet l’émergence – ou la reconnaissance – d’une multipolarité authentique, intégrant pleinement des États d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie dans les instances de gouvernance mondiale. Dans un contexte historique marqué par le désengagement progressif des États-Unis de certaines institutions multilatérales, l’universalisme onusien pourrait précisément être préservé par l’élargissement de sa représentativité.

Toutefois, les appels contemporains à la multipolarité doivent être examinés avec prudence, tant ils peuvent masquer des projets de recomposition des rapports de force qui ne s’accompagnent pas nécessairement d’un approfondissement démocratique. Si la mondialisation d’après 1945, placée sous l’hégémonie états-unienne, visait à promouvoir des régimes démocratiques, les discours de désoccidentalisation portés par les BRICS+ ne semblent pas animés par un attachement comparable aux principes démocratiques. Les dynamiques de coopération Sud-Sud engagées avec des puissances telles que la Chine ou la Russie témoignent d’un faible intérêt pour les questions de démocratie, d’État de droit ou de protection des droits fondamentaux. À cet égard, le projet des « nouvelles routes de la soie » apparaît emblématique. Malgré son ampleur et ses ambitions affichées, ce programme accorde une place marginale aux exigences d’équité des accords conclus ou aux considérations relatives aux standards démocratiques des États partenaires. Plus largement, la question se pose de savoir ce que l’on perd en renonçant à l’« Occident », et comment éviter de jeter les valeurs d’émancipation avec l’eau du bain colonial. C’est précisément dans cette tension – entre critique légitime de l’ordre occidental et défense de principes universalisables – que se joue l’enjeu normatif central des discours contemporains de désoccidentalisation.

Les BRICS+ comme agrégat hétérogène

Du point de vue de certains discours issus des « Suds », il peut être tentant de percevoir les BRICS+ comme un bloc unifié, prétendument porteur de la voix longtemps marginalisée du « Sud global ». Nous proposons de rompre avec cette catégorisation homogénéisante dont la pertinence analytique apparaît limitée dans le champ des relations internationales6. Comme le rappelle Delphine Allès dans ce numéro, le terme de « Sud global » demeure une catégorie politique largement mobilisée par les acteurs eux-mêmes et doit être appréhendé non pas comme un concept descriptif neutre, mais comme un instrument discursif doté d’une forte portée performative. Dès lors, il apparaît pertinent de concentrer l’analyse sur les BRICS+ eux-mêmes, en mettant au jour les tensions internes qui les traversent. Celles-ci tiennent aux divergences entre leurs pratiques, leurs visions du monde et leurs intérêts stratégiques, ainsi qu’aux rivalités qui opposent les membres du regroupement. Ces tensions se sont d’ailleurs accentuées au fil des événements internationaux récents – guerre en Ukraine, conflits au Moyen-Orient, guerre au Soudan, retour de Donald Trump sur la scène politique américaine, entre autres – et à la faveur des élargissements successifs du groupe, lesquels ont contribué à complexifier davantage encore ses équilibres internes.

L’un des exemples les plus éclairants de ces tensions internes réside dans le positionnement différencié des membres des BRICS+ vis-à-vis de l’« Occident » et des revendications de désoccidentalisation du monde. Les velléités anti-occidentales ne s’expriment pas avec la même intensité ni selon les mêmes modalités entre, d’un côté, des pays tels que le Brésil, l’Inde, l’Afrique du Sud ou l’Indonésie, et, de l’autre, la Russie et la Chine. À cet égard, l’adhésion de l’Iran constitue un tournant significatif dans le récit porté par les BRICS+. En intégrant, un « paria » de l’ordre international, les BRICS+ ont adressé un signal politique fort. Toutefois, pour saisir pleinement la portée de cette intégration, il convient de dépasser le seul registre discursif et d’analyser les logiques matérielles et géostratégiques à l’œuvre. Troisième pays mondial en termes de réserves pétrolières, l’Iran occupe une position centrale dans le déploiement des Nouvelles routes de la soie chinoises, tout comme dans l’intensification des échanges et des coopérations russo-iraniennes7, notamment à travers l’axe Téhéran–Ankara–Moscou, comme en discute Maud Quessard dans ce numéro.

Dans ce contexte, l’une des questions centrales porte sur la place du droit onusien et sur l’universalité des droits comme boussole morale. D’un côté, certains États – que l’on pourrait qualifier de « réformistes » – plaident pour une représentation accrue au sein des institutions internationales ; de l’autre, certains gouvernements cherchent à en miner les fondements de l’intérieur. La question de la démocratie constitue également un angle d’analyse essentiel, particulièrement éclairant dans le cas du Brésil qui, aux côtés de l’Afrique du Sud, fait figure de phare démocratique dans la nuit des BRICS+. Ces deux États se trouvent en effet associés à des régimes autoritaires tels que la Russie, la Chine, l’Égypte ou l’Iran, ainsi qu’à des pays engagés dans un tournant illibéral, à l’instar de l’Indonésie de Prabowo Subianto8 et de l’Inde de Narendra Modi. Même si les dangers de ce regroupement commencent à être perceptibles, comme le rappelle Felipe Fortes dans ce numéro, il semblerait qu’il s’agit plutôt pour le Brésil et l’Afrique du Sud d’un opportunisme stratégique. Il est en effet loin d’être certain que le modèle social et politique de la Chine ou de la Russie soit envié par un pays comme le Brésil ayant connu la dictature et où les principes démocratiques sont bien ancrés, comme en a témoigné la condamnation de l’ancien président Jair Bolsonaro pour sa tentative de renversement du pouvoir démocratique.

Il ne faut pas non plus passer sous silence les nombreux affrontements internes qui traversent les BRICS+. Le groupe peine à saisir pleinement l’opportunité que pourrait représenter, pour son unité, le retour au pouvoir de Donald Trump. Il apparaît ainsi stratégiquement pertinent d’analyser la polarisation interne des BRICS+. Plutôt que de les appréhender comme un ensemble homogène – ce qui reviendrait à épouser le récit qu’ils s’efforcent eux-mêmes de promouvoir –, il convient de mettre en lumière les divergences profondes et les oppositions structurelles qui traversent l’organisation et en limitent la cohérence et la capacité d’action collective. Ces oppositions se structurent également sur le continent africain.

Les BRICS+ et l’Afrique :
promesse décoloniale et logique de puissance

En effet, les BRICS+ promeuvent un discours se revendiquant du postcolonial, voire du décolonial, rendant nécessaire un examen attentif de l’écart entre les narrations mobilisées et les pratiques effectivement mises en œuvre. Ce regroupement portait un projet véritablement émancipateur, remettant en cause de manière substantielle un ordre international qui a longtemps marginalisé les voix issues des Suds. Toutefois, l’analyse des politiques économiques, juridiques et sociales concrètes menées par ses principaux membres invite à une lecture plus nuancée, voire critique, tant ces pratiques semblent souvent reconduire, sous des formes renouvelées, des logiques de domination et d’asymétrie qu’elles prétendent dénoncer.

En tant qu’espace central des stratégies politiques, économiques et symboliques déployées par les BRICS+, le continent africain constitue à cet égard un terrain d’observation privilégié. Sa profonde hétérogénéité permet de mettre en évidence les tensions persistantes entre, d’une part, les discours anti-impérialistes et multilatéralistes et, d’autre part, des pratiques concrètes relevant bien souvent de logiques de projection de puissance, de sécurisation des approvisionnements et de captation des ressources que de partenariats véritablement égalitaires. Plusieurs contributions réunies dans ce numéro permettent précisément d’interroger la réalité qui se dissimule derrière ces récits, en rappelant que, si l’action politique s’appuie nécessairement sur des constructions narratives, elle ne saurait s’y réduire. Selma Mihoubi analyse ainsi les dispositifs médiatiques chinois en Afrique de l’Ouest et montre comment les BRICS+ sont mobilisés dans une stratégie d’influence visant à légitimer la présence chinoise à travers des narratifs anti-impérialistes. Maxime Audinet et Maxime Daniélou examinent l’usage stratégique du narratif de la « désoccidentalisation » par la Russie sur le continent africain. Enfin, Martial Manet et Benjamin Sa Traoré s’intéressent aux espoirs suscités par l’élargissement récent des BRICS+ à des États africains, notamment en termes de renforcement du rôle du continent dans l’ordre international et de diversification des partenariats, tout en soulignant les limites structurelles de cette dynamique, en particulier en matière de démocratie et de droits humains. L’ensemble de ces analyses invite ainsi à dépasser une lecture strictement discursive des BRICS+ pour en appréhender les pratiques concrètes et à interroger la portée réellement émancipatrice du projet de désoccidentalisation qu’ils revendiquent.

Bien que nombre de discours anti-impérialistes soient pleinement légitimes et qu’il ne s’agisse en aucun cas de nier la violence de l’histoire coloniale ni les effets durables qu’elle a produits, une question centrale se pose lorsqu’on envisage la désoccidentalisation comme un affaiblissement des valeurs, des principes politiques, des normes juridiques et des formes d’influence, au motif qu’ils seraient disqualifiés du seul fait de leur association à l’« Occident ». Une telle posture revient, paradoxalement, à ramener l’universel au seul l’« Occident » en entérinant l’idée selon laquelle les principes d’émancipation, de démocratie ou de droits humains lui appartiendraient en propre. Or, comme le rappelle Ousmane Ndiaye dans son ouvrage récent LAfrique contre la démocratie9, cette appropriation est elle-même le produit d’un regard colonial. Il y montre que des formes de pratiques démocratiques ont existé sur le continent africain bien avant la colonisation, et que les discours articulant anti-démocratie et anti-impérialisme participent souvent moins d’un projet émancipateur que d’une volonté de domination des peuples. Ces discours tendent ainsi à instrumentaliser la critique de l’Occident pour légitimer l’instauration de régimes autoritaires, au nom d’une prétendue authenticité culturelle ou civilisationnelle.

Dès lors, il apparaît essentiel de ne pas laisser l’universalisme et les valeurs des droits humains être captés par l’« Occident », qui s’en est longtemps présenté comme le berceau exclusif. Il s’agit au contraire de pluraliser l’universel, en reconnaissant la diversité de ses sources historiques et culturelles. Mais cette démarche ne saurait conduire à tolérer, au nom de la désoccidentalisation, des projets hégémoniques ou autoritaires qui s’accomplissent contre les principes fondamentaux de dignité humaine, de liberté et d’égalité.

1Mattarella S., (2025, 5 février), « Contre la vassalisation heureuse… Il est temps d’agir » : l’appel de Sergio Mattarella, Le Grand Continent, 5 février 2025.

2« Les BRICS s’élargissent : le groupe représente désormais 51 % de la population et 40 % du PIB mondial », Le Grand continent, 2 janvier 2025.

3Roselle L., Miskimmon A., & OLoughlin B., « Strategic narrative: A new means to understand soft power ». Media, War & Conflict, 7(1), 70-84, 2014.

4Billion D., & Ventura C., Désoccidentalisation : Repenser lordre du monde, Agone, 2023.

5À ce propos, voir le livre de Maxime Audinet : Audinet M., Un média dinfluence dÉtat : Enquête sur la chaîne russe RT, Institut National de l’Audiovisuel, 2024.

6Naidus S. & De Carvalho G, BRICS Expansion: Redefining Global Structural Power in a Changing World Order, South African Institute of International Affairs, 2025 ; Reddy B. S., & Reddy A. M. S., « BRICS: The Potentialities and Challenges », The Indian Journal of Political Science, 77(1), 2026 ; Deneuville A. & Manet M., « Face à Trump, les BRICS+ garants de l’ordre international ? », Multitudes, no 99, 2025.

7Fatemeh A., « What Has Iran Gained from BRICS? », The National Interest, 17 décembre 2025.

8Pedroletti P., « L’Indonésie de Prabowo Subianto à l’heure du virage autoritaire : Nous n’imaginions pas que cela irait aussi vite », Le Monde, 11 janvier 2026.

9Ndiaye O., LAfrique contre la démocratie : Mythes, déni et péril : essai, Riveneuve, 2025.

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