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14.07.2026 à 09:00

Les enjeux politiques de l'art et de la culture

Si cet ouvrage s’adresse principalement, comme l’écrit son auteur, aux acteurs culturels et artistiques, aux étudiants ainsi qu’aux publics de la sphère culturelle, c’est parce que Jean Caune n’a cessé de côtoyer ce domaine, d’en observer les évolutions et de s’interroger sur les transformations qui l’affectent. Il s’est notamment préoccupé de la fragilité croissante des manifestations artistiques et culturelles, aujourd’hui menacées par des contraintes budgétaires de plus en plus fortes. Jean Caune, après avoir été comédien et metteur en scène, fut directeur de la Maison de la culture de Chambéry ; il a contribué à la création d’un enseignement universitaire consacré aux arts du spectacle et il est aujourd’hui professeur émérite de l’université Grenoble Alpes. Plus précisément, cet ouvrage examine les mutations qui, depuis le début du XXI e siècle, ont profondément transformé les manières de penser la culture et ses enjeux. Il y est certes question des déplacements et des difficultés qui traversent les relations sociales, mais plus encore des relations qui se construisent à travers la médiation du fait culturel. Culture en mutation Pour Jean Caune, les transformations du monde contemporain ne concernent pas seulement les modes de vie, la technique, l'économie ou le dérèglement climatique : elles touchent également les pratiques artistiques et culturelles. L’originalité de la perspective proposée par l’auteur réside précisément dans sa volonté de relier ces phénomènes entre eux, plutôt que de les aborder successivement comme des réalités indépendantes. Il est vrai que les mutations en cours ont fragilisé le rapport à ce que l’on nomme « culture », ainsi que les hiérarchies internes à ce domaine et les processus symboliques qui structurent la société. Mais elles ont également révélé et amplifié la fonction performative de la culture dans la réalité sociale, ainsi que la manière dont les identités individuelles et collectives se sont construites en référence aux arts et à la culture. En somme, l’ouvrage se situe à un carrefour essentiel, auquel il devient nécessaire de revenir, notamment à la lumière des difficultés financières — qu’elles soient étatiques, régionales ou municipales — auxquelles est confronté aujourd’hui le secteur artistique et culturel. La démocratisation culturelle et ses limites Ces difficultés financières renvoient à une histoire récente : celle de la « culture » telle qu’elle a été pensée par le ministère de la Culture depuis les grandes périodes associées aux politiques d’André Malraux puis de Jack Lang. À cette époque dominait l’idéal de la « démocratisation culturelle ». Jean Caune résume ce moment en rappelant ses ambitions mais aussi les limites qui lui sont désormais reconnues : permettre l’accès du plus grand nombre aux œuvres artistiques ; défendre une conception esthétique fondée sur l’actualisation et la transmission des œuvres du passé ; diffuser l’art auprès de tous, en s’appuyant sur la supposée magie de l’art et sur l’efficacité attribuée aux techniques de diffusion. Il est évidemment nécessaire d’interroger les limites de cette conception. Jean Caune les précise : la croyance en une puissance presque magique de l’art s’est heurtée aux obstacles sociaux, économiques et culturels qui empêchent ou compliquent la rencontre entre les œuvres et les citoyens et citoyennes. Si les années 1970 ont porté une conception émancipatrice de l’art, aussi bien sur le plan esthétique qu’éthique, les années 1980 ont déplacé la problématique en recherchant dans la création artistique le principe susceptible de redonner du sens à une société alors saturée d’images. À partir de ce constat, l’auteur a raison de s’arrêter sur une question centrale : celle des notions mêmes d’art et de culture, ainsi que des usages qui en sont faits. Il rappelle à juste titre que ces notions portent des significations inscrites dans une histoire moderne de la pensée et qu’elles recouvrent des dimensions idéologiques complexes, parfois superposées. Cependant, lorsqu’il insiste sur la séparation entre ces notions, il ne prend peut-être pas entièrement en compte sa propre remarque. C’est d'autant plus regrettable que cette séparation constitue l’un des points de tension majeurs de son ouvrage. Sortir des oppositions figées Jean Caune observe avec justesse que les usages contemporains opposent souvent art et culture selon une logique simplificatrice : l’art serait ce qui divise, ce qui introduit une rupture, une brèche dans l’ordre établi ; la culture serait, à l’inverse, ce qui crée du commun et tend à effacer les différences. Afin de dépasser ce dualisme, il rappelle que ces usages enferment les notions dans des essences figées, empêchant toute véritable articulation entre elles. Mais ce n’est pas le seul dualisme dont souffrent les discours sur les arts et la culture. Un autre apparaît dans le titre même de l’ouvrage : celui qui oppose culture et politique. Or, tout projet politique suppose la construction d’une communauté fondée sur des valeurs symboliques, et ces valeurs trouvent notamment leur expression dans l’art. L’enjeu n’est donc pas tant la constitution de ces dualismes que les effets d’aveuglement qu’ils produisent. L’un des principaux concerne la place réelle des arts et de la culture dans les multiples pratiques sociales. Pour préciser sa réflexion, Jean Caune revient sur les questions fondamentales qui permettent d’interroger les politiques culturelles. Beaucoup d’entre elles semblent encore se limiter aux œuvres d’art, aux ateliers d’artistes ou à d’autres dispositifs spécifiques, en oubliant trop facilement qu’une politique culturelle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une histoire politique où se pose la question même de l’accomplissement de la démocratie. Aujourd’hui, heureusement, il est devenu difficile d’envisager ces perspectives sans rappeler que l’exercice des droits de l’homme est indissociable de celui des droits culturels, et notamment du droit à la pratique artistique. Jean Caune ajoute que la réception esthétique — donc sensible — des objets artistiques appartient au phénomène même de l’art et qu’elle contribue à déterminer les comportements culturels. Dès lors, comment dissocier, dans les discours et surtout dans les pratiques, les différents éléments qui composent cette relation entre art, culture et politique ? Esthétique et politique L’auteur doit évidemment éclairer le titre même de l’ouvrage : quels sont donc les « deux foyers de la culture » ? La réponse, donnée par le sous-titre — l’esthétique et la politique — fait aussitôt surgir une difficulté : que faut-il entendre par « politique » ? Jean Caune apporte une réponse précise : une écriture artistique possède en elle-même une dimension politique, au sens où le processus d’engendrement d’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, établit des rapports entre des temporalités différentes de la vie collective, mais aussi entre les temps distincts de l’artiste et du public. L’expérience sensible proposée au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur dessine des temps, des espaces et des formes qui peuvent entrer en conflit avec ce qui fait sens dans la vie ordinaire ou, au contraire, le confirmer. Pour étayer son propos, l’auteur prend appui sur des œuvres que le lecteur ou la lectrice pourra reconnaître selon ses propres expériences culturelles. Mais surtout, ces exemples lui permettent d’interroger le processus qui construit les réactions sensibles du public. Les œuvres, notamment contemporaines, mettent en jeu des frottements entre des expériences culturelles collectives ou individuelles. Elles stimulent des imaginaires et des formes qui renvoient à la condition humaine. En évoquant, par exemple, l’improvisation, la performance ou encore la pensée métissée dans les arts, Jean Caune ne souligne pas seulement des éléments désormais intégrés dans la formation des acteurs et des actrices. Il élargit également la dimension politique des œuvres qu’il analyse. Il reprend ainsi plusieurs éléments connus : le travail des metteurs en scène sur la séparation entre la scène et la salle ; le statut de la fiction dans les arts et dans la politique contemporaine ; ou encore la multiplication des esthétiques permise par des artistes formés selon des parcours différents. Mais, au centre de toutes ces considérations, demeure une figure essentielle : le public. Celui-ci s’est lui aussi construit tout au long du XX e siècle. Il est en partie sorti du modèle traditionnel de l’éducation populaire et continue aujourd’hui à se former. Il demeure ouvert à de nouvelles expériences artistiques, dans les lieux qui leur sont consacrés, mais également dans l’espace public, notamment dans la rue.
Texte intégral (1576 mots)

Si cet ouvrage s’adresse principalement, comme l’écrit son auteur, aux acteurs culturels et artistiques, aux étudiants ainsi qu’aux publics de la sphère culturelle, c’est parce que Jean Caune n’a cessé de côtoyer ce domaine, d’en observer les évolutions et de s’interroger sur les transformations qui l’affectent. Il s’est notamment préoccupé de la fragilité croissante des manifestations artistiques et culturelles, aujourd’hui menacées par des contraintes budgétaires de plus en plus fortes.

Jean Caune, après avoir été comédien et metteur en scène, fut directeur de la Maison de la culture de Chambéry ; il a contribué à la création d’un enseignement universitaire consacré aux arts du spectacle et il est aujourd’hui professeur émérite de l’université Grenoble Alpes.

Plus précisément, cet ouvrage examine les mutations qui, depuis le début du XXIe siècle, ont profondément transformé les manières de penser la culture et ses enjeux. Il y est certes question des déplacements et des difficultés qui traversent les relations sociales, mais plus encore des relations qui se construisent à travers la médiation du fait culturel.

Culture en mutation

Pour Jean Caune, les transformations du monde contemporain ne concernent pas seulement les modes de vie, la technique, l'économie ou le dérèglement climatique : elles touchent également les pratiques artistiques et culturelles. L’originalité de la perspective proposée par l’auteur réside précisément dans sa volonté de relier ces phénomènes entre eux, plutôt que de les aborder successivement comme des réalités indépendantes.

Il est vrai que les mutations en cours ont fragilisé le rapport à ce que l’on nomme « culture », ainsi que les hiérarchies internes à ce domaine et les processus symboliques qui structurent la société. Mais elles ont également révélé et amplifié la fonction performative de la culture dans la réalité sociale, ainsi que la manière dont les identités individuelles et collectives se sont construites en référence aux arts et à la culture.

En somme, l’ouvrage se situe à un carrefour essentiel, auquel il devient nécessaire de revenir, notamment à la lumière des difficultés financières — qu’elles soient étatiques, régionales ou municipales — auxquelles est confronté aujourd’hui le secteur artistique et culturel.

La démocratisation culturelle et ses limites

Ces difficultés financières renvoient à une histoire récente : celle de la « culture » telle qu’elle a été pensée par le ministère de la Culture depuis les grandes périodes associées aux politiques d’André Malraux puis de Jack Lang.

À cette époque dominait l’idéal de la « démocratisation culturelle ». Jean Caune résume ce moment en rappelant ses ambitions mais aussi les limites qui lui sont désormais reconnues : permettre l’accès du plus grand nombre aux œuvres artistiques ; défendre une conception esthétique fondée sur l’actualisation et la transmission des œuvres du passé ; diffuser l’art auprès de tous, en s’appuyant sur la supposée magie de l’art et sur l’efficacité attribuée aux techniques de diffusion.

Il est évidemment nécessaire d’interroger les limites de cette conception. Jean Caune les précise : la croyance en une puissance presque magique de l’art s’est heurtée aux obstacles sociaux, économiques et culturels qui empêchent ou compliquent la rencontre entre les œuvres et les citoyens et citoyennes.

Si les années 1970 ont porté une conception émancipatrice de l’art, aussi bien sur le plan esthétique qu’éthique, les années 1980 ont déplacé la problématique en recherchant dans la création artistique le principe susceptible de redonner du sens à une société alors saturée d’images.

À partir de ce constat, l’auteur a raison de s’arrêter sur une question centrale : celle des notions mêmes d’art et de culture, ainsi que des usages qui en sont faits. Il rappelle à juste titre que ces notions portent des significations inscrites dans une histoire moderne de la pensée et qu’elles recouvrent des dimensions idéologiques complexes, parfois superposées. Cependant, lorsqu’il insiste sur la séparation entre ces notions, il ne prend peut-être pas entièrement en compte sa propre remarque. C’est d'autant plus regrettable que cette séparation constitue l’un des points de tension majeurs de son ouvrage.

Sortir des oppositions figées

Jean Caune observe avec justesse que les usages contemporains opposent souvent art et culture selon une logique simplificatrice : l’art serait ce qui divise, ce qui introduit une rupture, une brèche dans l’ordre établi ; la culture serait, à l’inverse, ce qui crée du commun et tend à effacer les différences. Afin de dépasser ce dualisme, il rappelle que ces usages enferment les notions dans des essences figées, empêchant toute véritable articulation entre elles.

Mais ce n’est pas le seul dualisme dont souffrent les discours sur les arts et la culture. Un autre apparaît dans le titre même de l’ouvrage : celui qui oppose culture et politique. Or, tout projet politique suppose la construction d’une communauté fondée sur des valeurs symboliques, et ces valeurs trouvent notamment leur expression dans l’art. L’enjeu n’est donc pas tant la constitution de ces dualismes que les effets d’aveuglement qu’ils produisent. L’un des principaux concerne la place réelle des arts et de la culture dans les multiples pratiques sociales.

Pour préciser sa réflexion, Jean Caune revient sur les questions fondamentales qui permettent d’interroger les politiques culturelles. Beaucoup d’entre elles semblent encore se limiter aux œuvres d’art, aux ateliers d’artistes ou à d’autres dispositifs spécifiques, en oubliant trop facilement qu’une politique culturelle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une histoire politique où se pose la question même de l’accomplissement de la démocratie. Aujourd’hui, heureusement, il est devenu difficile d’envisager ces perspectives sans rappeler que l’exercice des droits de l’homme est indissociable de celui des droits culturels, et notamment du droit à la pratique artistique.

Jean Caune ajoute que la réception esthétique — donc sensible — des objets artistiques appartient au phénomène même de l’art et qu’elle contribue à déterminer les comportements culturels. Dès lors, comment dissocier, dans les discours et surtout dans les pratiques, les différents éléments qui composent cette relation entre art, culture et politique ?

Esthétique et politique

L’auteur doit évidemment éclairer le titre même de l’ouvrage : quels sont donc les « deux foyers de la culture » ? La réponse, donnée par le sous-titre — l’esthétique et la politique — fait aussitôt surgir une difficulté : que faut-il entendre par « politique » ? Jean Caune apporte une réponse précise : une écriture artistique possède en elle-même une dimension politique, au sens où le processus d’engendrement d’une œuvre d’art, quelle qu’elle soit, établit des rapports entre des temporalités différentes de la vie collective, mais aussi entre les temps distincts de l’artiste et du public. L’expérience sensible proposée au lecteur, au spectateur ou à l’auditeur dessine des temps, des espaces et des formes qui peuvent entrer en conflit avec ce qui fait sens dans la vie ordinaire ou, au contraire, le confirmer.

Pour étayer son propos, l’auteur prend appui sur des œuvres que le lecteur ou la lectrice pourra reconnaître selon ses propres expériences culturelles. Mais surtout, ces exemples lui permettent d’interroger le processus qui construit les réactions sensibles du public. Les œuvres, notamment contemporaines, mettent en jeu des frottements entre des expériences culturelles collectives ou individuelles. Elles stimulent des imaginaires et des formes qui renvoient à la condition humaine. En évoquant, par exemple, l’improvisation, la performance ou encore la pensée métissée dans les arts, Jean Caune ne souligne pas seulement des éléments désormais intégrés dans la formation des acteurs et des actrices. Il élargit également la dimension politique des œuvres qu’il analyse.

Il reprend ainsi plusieurs éléments connus : le travail des metteurs en scène sur la séparation entre la scène et la salle ; le statut de la fiction dans les arts et dans la politique contemporaine ; ou encore la multiplication des esthétiques permise par des artistes formés selon des parcours différents.

Mais, au centre de toutes ces considérations, demeure une figure essentielle : le public. Celui-ci s’est lui aussi construit tout au long du XXe siècle. Il est en partie sorti du modèle traditionnel de l’éducation populaire et continue aujourd’hui à se former. Il demeure ouvert à de nouvelles expériences artistiques, dans les lieux qui leur sont consacrés, mais également dans l’espace public, notamment dans la rue.

13.07.2026 à 08:00

Les migrations au-delà des idées reçues

Dans La logique de la migration. Comment les faits établis réfutent les mythes répandus (Markus Haller, 2026), le sociologue néerlandais Hein de Haas livre une synthèse ambitieuse de plus de trente années de recherches sur les migrations internationales 1 . Son objectif est clair : dépasser les clivages idéologiques qui dominent le débat public en confrontant les idées reçues aux acquis des sciences sociales. L'ouvrage est construit autour de vingt-deux « mythes » que l'auteur entreprend de déconstruire méthodiquement, qu'ils soient portés par les discours restrictifs ou par les approches les plus favorables à l'immigration. L'une des principales qualités de l'ouvrage est de montrer que les migrations internationales obéissent à une logique plus complexe que ne le suggèrent les débats publics. De Haas rappelle notamment que la part des migrants internationaux dans la population mondiale est demeurée relativement stable au cours des dernières décennies, que le développement économique des pays d'origine tend d'abord à accroître les départs avant de les réduire et que le durcissement des contrôles aux frontières produit souvent des effets contraires à ceux recherchés, en favorisant l'installation durable plutôt que les migrations circulaires. Ce faisant, l'auteur s'inscrit dans une tradition de recherche qui considère la migration comme un phénomène structurel des sociétés contemporaines, tout en récusant les explications univoques, qu'elles soient économiques, sécuritaires ou humanitaires. Dépasser les clivages idéologiques L'un des principaux mérites du livre est de refuser de faire de la migration soit un problème à éradiquer, soit une solution universelle. De Haas critique aussi bien les discours alarmistes qui annoncent une « invasion » que les visions optimistes qui présentent les migrations comme la réponse au vieillissement démographique, aux pénuries de main-d'œuvre ou aux inégalités mondiales. Il propose au contraire une lecture nuancée, attentive aux effets différenciés des migrations selon les contextes économiques, sociaux et institutionnels. La conclusion prolonge cette démonstration en invitant à un changement de perspective. Pour De Haas, les migrations ne constituent ni une crise permanente ni une anomalie : elles sont une composante durable des sociétés contemporaines. Les États disposent d'une capacité d'action réelle mais limitée. Les politiques migratoires influencent davantage les formes de la mobilité que son ampleur, tandis que les politiques de fermeture produisent fréquemment des effets contre-productifs. Plus largement, l'auteur invite à déplacer le regard : les difficultés économiques et sociales attribuées à l'immigration trouvent souvent leur origine dans les inégalités, les transformations du marché du travail ou les choix de politique publique. L'enjeu n'est donc pas d'imaginer une disparition des migrations, mais de les gouverner de manière réaliste, à partir des connaissances disponibles plutôt que des représentations. Une somme impressionnante, malgré quelques limites L'ouvrage impressionne par l'étendue de la littérature mobilisée et par son remarquable effort de vulgarisation. Les démonstrations s'appuient sur une documentation historique, économique et démographique particulièrement riche, présentée dans un langage accessible sans rien céder à la rigueur scientifique. On pourra toutefois regretter que cette bibliographie très abondante fasse une place relativement limitée aux travaux francophones. Cette relative absence tient sans doute à la faible diffusion internationale d'une littérature encore trop rarement traduite en anglais. Il n'en demeure pas moins qu'une mise en dialogue plus explicite avec certains travaux français aurait enrichi la perspective comparative proposée par l'auteur. Au-delà de cette remarque bibliographique, on est frappé par la proximité de la posture épistémologique adoptée par Hein de Haas avec celle défendue par François Héran. Tous deux plaident pour une approche fondée sur les connaissances produites par les sciences sociales plutôt que sur les représentations ou les instrumentalisations politiques. Ils insistent également sur le caractère structurel des migrations internationales, sur les limites des politiques de fermeture et sur la nécessité de restituer la complexité des phénomènes migratoires contre les simplifications qui dominent le débat public. Enfin, ils partagent une même conception du rôle du chercheur : éclairer les choix collectifs sans prétendre définir ce que devrait être une « bonne » politique migratoire. Il appartient, selon eux, aux citoyens et à leurs représentants d'arbitrer entre des objectifs souvent concurrents ; la contribution des sciences sociales consiste à rendre ces choix plus informés, non à s'y substituer. Le choix d'une organisation fondée sur la réfutation de mythes relève par ailleurs d'une démarche désormais classique dans les ouvrages consacrés aux migrations, tant le débat public est saturé de représentations simplificatrices qu'il s'agit de déconstruire. Si ce dispositif possède une réelle efficacité pédagogique, il conduit aussi à des répétitions, particulièrement sensibles dans un volume de plus de 500 pages. Cette architecture privilégie la déconstruction des idées reçues plutôt que la construction progressive d'un cadre théorique unifié. Certains lecteurs pourront également regretter la place relativement modeste accordée aux dimensions plus qualitatives ou subjectives de l'expérience migratoire. Une référence pour les études migratoires Ces réserves ne diminuent en rien l'importance de cette entreprise. Par la maîtrise de la littérature internationale, la richesse des données mobilisées et sa capacité à articuler plusieurs décennies de recherches dans une synthèse cohérente, Hein de Haas livre une somme appelée à faire référence. Son principal apport est de contribuer à dépolariser le débat sur les migrations en rappelant qu'elles ne sont ni une menace existentielle ni une solution miracle, mais un phénomène social durable dont l'analyse exige de dépasser les postures idéologiques. Plus qu'un simple ouvrage de vulgarisation, La logique de la migration constitue une synthèse scientifique d'une rare ampleur, destinée autant aux chercheurs et aux étudiants qu'aux responsables publics. À une époque où les migrations sont devenues l'un des objets les plus polarisés du débat politique, le livre de Hein de Haas rappelle avec force ce que les sciences sociales peuvent apporter à la compréhension d'un phénomène complexe : des faits établis, des comparaisons internationales et une invitation constante à se défier des évidences. En distinguant avec rigueur le registre de la connaissance de celui de la décision politique, il contribue à restaurer une place pour l'expertise scientifique dans un débat trop souvent dominé par les passions. À ce titre, il s'impose d'ores et déjà comme l'une des références majeures de la littérature contemporaine sur les migrations internationales. Notes : 1 - Le livre est paru en anglais en 2023 et a fait l'objet d'une réception élogieuse.
Texte intégral (1180 mots)

Dans La logique de la migration. Comment les faits établis réfutent les mythes répandus (Markus Haller, 2026), le sociologue néerlandais Hein de Haas livre une synthèse ambitieuse de plus de trente années de recherches sur les migrations internationales1. Son objectif est clair : dépasser les clivages idéologiques qui dominent le débat public en confrontant les idées reçues aux acquis des sciences sociales. L'ouvrage est construit autour de vingt-deux « mythes » que l'auteur entreprend de déconstruire méthodiquement, qu'ils soient portés par les discours restrictifs ou par les approches les plus favorables à l'immigration.

L'une des principales qualités de l'ouvrage est de montrer que les migrations internationales obéissent à une logique plus complexe que ne le suggèrent les débats publics. De Haas rappelle notamment que la part des migrants internationaux dans la population mondiale est demeurée relativement stable au cours des dernières décennies, que le développement économique des pays d'origine tend d'abord à accroître les départs avant de les réduire et que le durcissement des contrôles aux frontières produit souvent des effets contraires à ceux recherchés, en favorisant l'installation durable plutôt que les migrations circulaires. Ce faisant, l'auteur s'inscrit dans une tradition de recherche qui considère la migration comme un phénomène structurel des sociétés contemporaines, tout en récusant les explications univoques, qu'elles soient économiques, sécuritaires ou humanitaires.

Dépasser les clivages idéologiques

L'un des principaux mérites du livre est de refuser de faire de la migration soit un problème à éradiquer, soit une solution universelle. De Haas critique aussi bien les discours alarmistes qui annoncent une « invasion » que les visions optimistes qui présentent les migrations comme la réponse au vieillissement démographique, aux pénuries de main-d'œuvre ou aux inégalités mondiales. Il propose au contraire une lecture nuancée, attentive aux effets différenciés des migrations selon les contextes économiques, sociaux et institutionnels.

La conclusion prolonge cette démonstration en invitant à un changement de perspective. Pour De Haas, les migrations ne constituent ni une crise permanente ni une anomalie : elles sont une composante durable des sociétés contemporaines. Les États disposent d'une capacité d'action réelle mais limitée. Les politiques migratoires influencent davantage les formes de la mobilité que son ampleur, tandis que les politiques de fermeture produisent fréquemment des effets contre-productifs. Plus largement, l'auteur invite à déplacer le regard : les difficultés économiques et sociales attribuées à l'immigration trouvent souvent leur origine dans les inégalités, les transformations du marché du travail ou les choix de politique publique. L'enjeu n'est donc pas d'imaginer une disparition des migrations, mais de les gouverner de manière réaliste, à partir des connaissances disponibles plutôt que des représentations.

Une somme impressionnante, malgré quelques limites

L'ouvrage impressionne par l'étendue de la littérature mobilisée et par son remarquable effort de vulgarisation. Les démonstrations s'appuient sur une documentation historique, économique et démographique particulièrement riche, présentée dans un langage accessible sans rien céder à la rigueur scientifique.

On pourra toutefois regretter que cette bibliographie très abondante fasse une place relativement limitée aux travaux francophones. Cette relative absence tient sans doute à la faible diffusion internationale d'une littérature encore trop rarement traduite en anglais. Il n'en demeure pas moins qu'une mise en dialogue plus explicite avec certains travaux français aurait enrichi la perspective comparative proposée par l'auteur.

Au-delà de cette remarque bibliographique, on est frappé par la proximité de la posture épistémologique adoptée par Hein de Haas avec celle défendue par François Héran. Tous deux plaident pour une approche fondée sur les connaissances produites par les sciences sociales plutôt que sur les représentations ou les instrumentalisations politiques. Ils insistent également sur le caractère structurel des migrations internationales, sur les limites des politiques de fermeture et sur la nécessité de restituer la complexité des phénomènes migratoires contre les simplifications qui dominent le débat public. Enfin, ils partagent une même conception du rôle du chercheur : éclairer les choix collectifs sans prétendre définir ce que devrait être une « bonne » politique migratoire. Il appartient, selon eux, aux citoyens et à leurs représentants d'arbitrer entre des objectifs souvent concurrents ; la contribution des sciences sociales consiste à rendre ces choix plus informés, non à s'y substituer.

Le choix d'une organisation fondée sur la réfutation de mythes relève par ailleurs d'une démarche désormais classique dans les ouvrages consacrés aux migrations, tant le débat public est saturé de représentations simplificatrices qu'il s'agit de déconstruire. Si ce dispositif possède une réelle efficacité pédagogique, il conduit aussi à des répétitions, particulièrement sensibles dans un volume de plus de 500 pages. Cette architecture privilégie la déconstruction des idées reçues plutôt que la construction progressive d'un cadre théorique unifié. Certains lecteurs pourront également regretter la place relativement modeste accordée aux dimensions plus qualitatives ou subjectives de l'expérience migratoire.

Une référence pour les études migratoires

Ces réserves ne diminuent en rien l'importance de cette entreprise. Par la maîtrise de la littérature internationale, la richesse des données mobilisées et sa capacité à articuler plusieurs décennies de recherches dans une synthèse cohérente, Hein de Haas livre une somme appelée à faire référence. Son principal apport est de contribuer à dépolariser le débat sur les migrations en rappelant qu'elles ne sont ni une menace existentielle ni une solution miracle, mais un phénomène social durable dont l'analyse exige de dépasser les postures idéologiques.

Plus qu'un simple ouvrage de vulgarisation, La logique de la migration constitue une synthèse scientifique d'une rare ampleur, destinée autant aux chercheurs et aux étudiants qu'aux responsables publics. À une époque où les migrations sont devenues l'un des objets les plus polarisés du débat politique, le livre de Hein de Haas rappelle avec force ce que les sciences sociales peuvent apporter à la compréhension d'un phénomène complexe : des faits établis, des comparaisons internationales et une invitation constante à se défier des évidences. En distinguant avec rigueur le registre de la connaissance de celui de la décision politique, il contribue à restaurer une place pour l'expertise scientifique dans un débat trop souvent dominé par les passions. À ce titre, il s'impose d'ores et déjà comme l'une des références majeures de la littérature contemporaine sur les migrations internationales.


Notes :
1 - Le livre est paru en anglais en 2023 et a fait l'objet d'une réception élogieuse.

12.07.2026 à 15:00

Quand la fiction révèle les effets des politiques migratoires

Peut-on gouverner la France en appliquant un programme de fermeture des frontières et d'expulsion massive des immigrés ? Après avoir imaginé, dans Marine Le Pen Présidente (Les Petits Matins, 2025), les premières années d'un gouvernement du Rassemblement national, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech poursuivent leur démonstration en déplaçant leur regard. Avec leur ouvrage Sans eux (Les Petits Matins, 2026), ils ne s'intéressent plus aux arbitrages d'un nouveau pouvoir, mais aux conséquences concrètes d'une politique de fermeture migratoire sur le fonctionnement de la société. Un contre-récit politique Le point de départ relève de l'expérience de pensée. Bruno Retailleau est devenu Premier ministre d'une coalition réunissant la droite et l'extrême droite (l'union des droites a eu lieu). Le gouvernement met en œuvre un programme de fermeture des frontières et d'expulsion des étrangers en situation irrégulière. Que se passe-t-il lorsqu'un pays se prive brutalement d'une partie essentielle de sa main-d'œuvre étrangère ? Cette hypothèse fait du roman un véritable contre-récit politique. Là où les discours sur la fermeture des frontières promettent le rétablissement de l'ordre, Sans eux imagine les désordres produits par leur application. Le récit adopte une construction chorale. Une conseillère de Matignon, d'abord convaincue du bien fondé de la politique gouvernementale, découvre progressivement les difficultés qu'elle engendre. Pour maintenir en activité certains secteurs essentiels, elle organise discrètement le recrutement de travailleurs étrangers malgré les interdictions, jusqu'à se retrouver impliquée dans une enquête judiciaire. Autour d'elle gravite une galaxie de personnages, chacun pris dans des histoires différentes. Une démonstration par la fiction Le roman cherche moins à imaginer un avenir vraisemblable qu'à rendre visibles les interdépendances qui relient aujourd'hui les politiques migratoires au fonctionnement de l'économie. Chaque intrigue éclaire un secteur particulier – santé, grand âge, restauration, etc. – avant de converger vers une même idée : l'immigration constitue désormais une infrastructure invisible dont la disparition provoque des effets en chaîne. Les Ehpad figurent parmi les premiers secteurs déstabilisés. Les difficultés de recrutement s'y transforment rapidement en crise de fonctionnement. La restauration fournit un autre terrain d'observation. À travers le personnage de Mamadou Diallo, qui organise les salariés pour obtenir de meilleurs salaires, les auteurs soulignent un paradoxe : en raréfiant la main-d'œuvre, la politique gouvernementale renforce le pouvoir de négociation des travailleurs migrants restants. L'enquête policière participe de la même démonstration. Partie de trafics de stupéfiants, elle remonte jusqu'à des circuits de blanchiment utilisant les crypto-monnaies, avant de rejoindre l'intrigue principale. Les mêmes réseaux servent désormais à rémunérer des travailleurs étrangers devenus clandestins. La fermeture des frontières ne supprime donc pas les besoins de main-d'œuvre ; elle les déplace vers des circuits illégaux où prospèrent fraude et criminalité. Les limites d'une fiction démonstrative Cette efficacité pédagogique constitue aussi la principale limite du livre, pour le lecteur qui voudrait y voir un roman. Les personnages apparaissent parfois davantage comme les supports d'une démonstration que comme des individualités complexes. Certains rebondissements semblent moins répondre aux exigences du roman qu'à celles de l'argumentation. Sans eux relève ainsi davantage de la politique-fiction que du roman réaliste. Ce parti pris est toutefois assumé. Les auteurs privilégient moins l'épaisseur psychologique des personnages que la mise en scène des chaînes de causalité largement absentes du débat public. La fiction devient ici un instrument de prospective. Le véritable sujet du livre dépasse ainsi la seule question migratoire. Plus encore que l'immigration, c'est l'écart entre un programme politique et les contraintes de son application qui est interrogé. Les promesses électorales se heurtent moins à des oppositions idéologiques qu'à la résistance du réel. Par le recours à la fiction, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech proposent une manière originale d'intervenir dans le débat public. Sans eux fait le pari qu'un récit peut parfois rendre sensibles des mécanismes économiques et sociaux qu'une démonstration savante peine à faire percevoir.
Texte intégral (763 mots)

Peut-on gouverner la France en appliquant un programme de fermeture des frontières et d'expulsion massive des immigrés ? Après avoir imaginé, dans Marine Le Pen Présidente (Les Petits Matins, 2025), les premières années d'un gouvernement du Rassemblement national, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech poursuivent leur démonstration en déplaçant leur regard. Avec leur ouvrage Sans eux (Les Petits Matins, 2026), ils ne s'intéressent plus aux arbitrages d'un nouveau pouvoir, mais aux conséquences concrètes d'une politique de fermeture migratoire sur le fonctionnement de la société.

Un contre-récit politique

Le point de départ relève de l'expérience de pensée. Bruno Retailleau est devenu Premier ministre d'une coalition réunissant la droite et l'extrême droite (l'union des droites a eu lieu). Le gouvernement met en œuvre un programme de fermeture des frontières et d'expulsion des étrangers en situation irrégulière. Que se passe-t-il lorsqu'un pays se prive brutalement d'une partie essentielle de sa main-d'œuvre étrangère ?

Cette hypothèse fait du roman un véritable contre-récit politique. Là où les discours sur la fermeture des frontières promettent le rétablissement de l'ordre, Sans eux imagine les désordres produits par leur application.

Le récit adopte une construction chorale. Une conseillère de Matignon, d'abord convaincue du bien fondé de la politique gouvernementale, découvre progressivement les difficultés qu'elle engendre. Pour maintenir en activité certains secteurs essentiels, elle organise discrètement le recrutement de travailleurs étrangers malgré les interdictions, jusqu'à se retrouver impliquée dans une enquête judiciaire. Autour d'elle gravite une galaxie de personnages, chacun pris dans des histoires différentes.

Une démonstration par la fiction

Le roman cherche moins à imaginer un avenir vraisemblable qu'à rendre visibles les interdépendances qui relient aujourd'hui les politiques migratoires au fonctionnement de l'économie. Chaque intrigue éclaire un secteur particulier – santé, grand âge, restauration, etc. – avant de converger vers une même idée : l'immigration constitue désormais une infrastructure invisible dont la disparition provoque des effets en chaîne.

Les Ehpad figurent parmi les premiers secteurs déstabilisés. Les difficultés de recrutement s'y transforment rapidement en crise de fonctionnement. La restauration fournit un autre terrain d'observation. À travers le personnage de Mamadou Diallo, qui organise les salariés pour obtenir de meilleurs salaires, les auteurs soulignent un paradoxe : en raréfiant la main-d'œuvre, la politique gouvernementale renforce le pouvoir de négociation des travailleurs migrants restants.

L'enquête policière participe de la même démonstration. Partie de trafics de stupéfiants, elle remonte jusqu'à des circuits de blanchiment utilisant les crypto-monnaies, avant de rejoindre l'intrigue principale. Les mêmes réseaux servent désormais à rémunérer des travailleurs étrangers devenus clandestins. La fermeture des frontières ne supprime donc pas les besoins de main-d'œuvre ; elle les déplace vers des circuits illégaux où prospèrent fraude et criminalité.

Les limites d'une fiction démonstrative

Cette efficacité pédagogique constitue aussi la principale limite du livre, pour le lecteur qui voudrait y voir un roman. Les personnages apparaissent parfois davantage comme les supports d'une démonstration que comme des individualités complexes. Certains rebondissements semblent moins répondre aux exigences du roman qu'à celles de l'argumentation. Sans eux relève ainsi davantage de la politique-fiction que du roman réaliste.

Ce parti pris est toutefois assumé. Les auteurs privilégient moins l'épaisseur psychologique des personnages que la mise en scène des chaînes de causalité largement absentes du débat public. La fiction devient ici un instrument de prospective.

Le véritable sujet du livre dépasse ainsi la seule question migratoire. Plus encore que l'immigration, c'est l'écart entre un programme politique et les contraintes de son application qui est interrogé. Les promesses électorales se heurtent moins à des oppositions idéologiques qu'à la résistance du réel.

Par le recours à la fiction, Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech proposent une manière originale d'intervenir dans le débat public. Sans eux fait le pari qu'un récit peut parfois rendre sensibles des mécanismes économiques et sociaux qu'une démonstration savante peine à faire percevoir.

6 / 11

 

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