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24.08.2026 à 11:05

🔴 MIROIR DU JOUR

Pablo Pillaud-Vivien
Ce qui manque à Glucksmann Au journal télévisé de TF1, Raphaël Glucksmann a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle. Ce n’était plus un secret pour personne. Il souhaite s’engager dans la primaire du Parti socialiste/Place publique en octobre prochain. Mais avec quel projet au juste ? Quel cadre d’analyse sur ce qui se passe en…
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Ce qui manque à Glucksmann

Au journal télévisé de TF1, Raphaël Glucksmann a annoncé sa candidature à l’élection présidentielle. Ce n’était plus un secret pour personne. Il souhaite s’engager dans la primaire du Parti socialiste/Place publique en octobre prochain. Mais avec quel projet au juste ? Quel cadre d’analyse sur ce qui se passe en ce moment, l’état de notre monde et de notre société ? Le député européen a rappelé sa carrière faite d’engagements internationaux notamment, mais cela peut-il suffire ? Dire que le moment est historique et que l’on va faire la République écologique, réindustrialiser le pays, augmenter les salaires, c’est bien et peu original. On l’a si souvent entendu. Dans ces 10 minutes d’interview, il n’a identifié aucun des obstacles à surmonter, des intérêts à combattre. Il n’a donné aucune raison de le croire. Glucksmann était à la mesure de son discours.

21.08.2026 à 07:00

Édouard Glissant : « Le monde entier se créolise »

Catherine Tricot
Alors que ce siècle se profile sous l’égide du repli, de la frontière et du mur, que les nationalismes s’exacerbent et les racismes se revendiquent, Regards ressuscite le poète-philosophe Édouard Glissant qui revient, le temps d’un entretien, sur ses deux concepts éclairants : la créolisation et la mondialité. Un phare dans la nuit qui vient.
Texte intégral (2163 mots)

Alors que ce siècle se profile sous l’égide du repli, de la frontière et du mur, que les nationalismes s’exacerbent et les racismes se revendiquent, Regards ressuscite le poète-philosophe Édouard Glissant qui revient, le temps d’un entretien, sur ses deux concepts éclairants : la créolisation et la mondialité. Un phare dans la nuit qui vient.

Propos recueillis et imaginés par Catherine Tricot, à partir des écrits et de la pensée d’Édouard Glissant.

Regards. Bonjour Édouard Glissant. Merci de nous accorder cet entretien, posthume, il va sans dire, puisque vous êtes décédé en 2011. Vous êtes un romancier et poète martiniquais et votre nom résonne désormais de plus en plus dans les débats politiques et philosophiques. Votre place ne cesse de grandir, même dans le grand public, en témoigne la multiplication des lieux publics qui portent votre nom. Cette importance de votre présence, la centralité de votre pensée doit vous étonner et pourtant, on ne vous connaît pas si bien que ça…

Édouard glissant. En effet… Je suis comme vous, étonné de cette nouvelle renommée, popularité même. On me connaît surtout comme le créateur de concepts comme la mondialité, la créolité… mais je suis d’abord un poète et un romancier. Il est vrai que j’ai suivi une formation déterminante de philosophie à la Sorbonne. Dans cette période étudiante, faite de ferveur artistique et révolutionnaire, je m’engage pour la décolonisation avec d’autres intellectuels et artistes, comme Frantz Fanon et Aimé Césaire. Au musée de l’Homme, je me lie avec le grand ethnographe et réalisateur Jean Rouch… et je deviens moi-même un peu ethnographe des Antilles.

J’ai poursuivi ces engagements tout au long de ma vie, au travers d’innombrables organisations, manifestations, articles de revues… J’ai participé à la création du Front antillo-guyanais pour l’autonomie qui n’a survécu que quelques mois avant sa dissolution par le pouvoir. En 1961, je signais le Manifeste des 121 sur le droit d’insoumission dans la guerre d’Algérie.

« Ce processus évident de création d’une nouvelle culture à partir de plusieurs cultures en présence est irréversible. Il ne se limite pas aux Antilles. Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise. »

Mais je n’ai pas délaissé l’écriture. Étudiant, je participais activement à la Fédération des étudiants africains noirs. Le prix Renaudot que j’ai obtenu en 1958, à l’âge de trente ans, avec le roman La Lézarde a été une première étape dans ce métier d’écrivain, jusqu’à ce que mon nom soit suggéré pour le prix Nobel de littérature. Mais cessons là l’évocation de ces prix, je n’en parle que pour rappeler que l’écriture et la poésie sont le fil conducteur de ma vie. Il s’entremêle avec mon travail pour penser la singularité de mon île et de son histoire. Pour cela, j’ai forgé des concepts, notamment celui d’antillanité et de créolisation. 

Parlons-en, justement, de cette « créolisation ». Ce concept phare de votre œuvre a notamment été repris à son compte par Jean-Luc Mélenchon pour nommer sa vision de la transformation du monde en cours… 

C’est un concept en fait assez ancien que j’ai forgé dès les années 50 à partir d’un mot, créole, qui désigne la langue inventée au fil du temps par les locuteurs des langues des pays colonisateurs (le français, le portugais, l’espagnol), celle des indigènes et celle des esclaves. C’est une invention d’abord orale produite par des emprunts, des métissages et une création linguistiques. Toutes les langues qui sont nées de la colonisation, comme les langues créoles, sont des langues fragiles. Le ressortissant de la langue dominée est davantage sensible à la problématique des langues.

Ce processus évident de création d’une nouvelle culture à partir de plusieurs cultures en présence est irréversible. Il ne se limite pas aux Antilles. D’une certaine façon, la créolisation rend compte de la transformation du monde qui voit les cultures se rencontrer physiquement au travers des migrations ou par les échanges culturels. La créolisation est sensible à « l’imprévisible » du monde. J’appelle créolisation la rencontre, l’interférence, le choc, les harmonies et les disharmonies entre les cultures, dans la totalité réalisée du monde-terre. Ma proposition est qu’aujourd’hui le monde entier s’archipélise et se créolise. 

Vous avez pris vos distances avec la négritude, mouvement et concept forgés par vos amis Senghor et Césaire. Pourquoi ? 

C’est vrai qu’assez tôt j’ai choisi une autre route. Je préfère des concepts plus précis à celui de négritude. La négritude me semble tellement générale qu’elle néglige le détail des particuliers. C’était avant même le temps où les systèmes et les idéologies ont défailli. Sans aucunement renoncer au refus et au combat que l’on doit mener dans un lieu particulier, prolongeons au loin l’imaginaire, par un éclatement et une répétition à l’infini des thèmes du métissage, du multilinguisme, de la créolisation.

Le Discours antillais, que j’ai publié en 1981, alors que j’étais revenu aux Antilles depuis plus de 15 ans, se voulait une étude à la fois anthropologique, sociologique, littéraire et historique. Je voulais explorer la réalité antillaise d’un point de vue endogène. Dès mes premiers romans, j’ai voulu contribuer à redonner à mon peuple des bouts de son histoire pour qu’il puisse aller dans le vaste monde avec quelque chose à partager.

Vous retrouvez-vous dans le courant de pensée postcoloniale ? 

Oui, plutôt. On me prête d’avoir contribué à son émergence au travers des études postcoloniales. Mais je me méfie de tout enfermement dans des concepts fixes. Je suis plutôt intéressé par le mouvement du monde. J’utilise un nouveau mot, le « tout-monde » qui donna le titre d’un de mes romans. J’appelle « tout-monde » notre univers tel qu’il change et perdure en échangeant et, en même temps, la vision que nous en avons. Il s’agit surtout d’une nouvelle manière de penser et de regarder le monde. Une parole ouverte.

Comment abordez-vous les débats sur l’identité ? 

Je mesure leur intensité. Mais je me méfie beaucoup des termes actuels. Il est difficile à comprendre que l’on peut se maintenir tout en devenant autre. Aller à l’autre et se changer avec l’autre, ce n’est pas se perdre et se détruire. Les poètes mènent ce combat de cette unité-diversité. Contre l’identité issue d’une « racine unique », pour moi, l’identité est une identité-relation. L’idée de l’identité comme racine unique donne la mesure au nom de laquelle ces communautés furent asservies par d’autres, et au nom de laquelle nombre d’entre elles menèrent leurs luttes de libération. Récusons en même temps les retours du refoulé nationaliste et la stérile paix universelle des puissants. Dans un monde où tant de communautés se voient mortellement refuser le droit à toute identité, il est paradoxal que de proposer l’imaginaire d’une identité-relation, d’une identité-rhizome. Je crois pourtant que voilà bien une des passions de ces communautés opprimées, de supposer ce dépassement, de le porter à même leurs souffrances.  

Et dans l’histoire que vous voulez rappeler, il y a celle de l’esclavage…

Oui, mais ce n’est pas une approche « nationaliste » ou « communautariste » dirait-on pour aller vite. Je ne perds pas le fil de mon engagement, l’ouverture aux autres, la convergence des mémoires. Dans le manifeste Tous les jours de mai… Pour l’abolition de tous les esclavages, je réaffirme mon engagement pour un rassemblement des mémoires : les mémoires des esclavages ne cherchent pas à raviver les revendications ou les réclamations avant toute chose. Dans le monde total qui nous est aujourd’hui imposé, la poétique du partage, de la différence consentie, de la solidarité des devenirs naturels et culturels nous incline vers un rassemblement des mémoires, une convergence des générosités, une impétuosité de la connaissance, dont nous avons tous besoin, individus et communautés, d’où que nous soyons. Conjoindre les mémoires, les libérer les unes par les autres, c’est ouvrir les chemins de la Relation mondiale.

« La mondialisation, c’est le monotone. C’est l’égalisation par le bas. Ce qui disparaît dans le monde, c’est le divers. Comment combattre la mondialisation ? Si vous vivez dans la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation. »

L’autre concept que vous avez mis sur notre table commune et dont on retrouve des échos dans ce numéro de Regards est celui de « mondialité ». Il est très proche de celui de « mondialisation » et pourtant il s’en éloigne radicalement, on peut même dire qu’il se veut son antidote. Dites-nous ce que vous entendez par mondialité ?

La mondialisation, c’est l’envers négatif de ce que j’appelle la mondialité. La mondialisation, c’est le nivellement par le bas, c’est le monotone. Tout le monde a les mêmes réactions, veut manger les mêmes choses, tout le monde parle anglais. C’est l’égalisation par le bas. Les poètes ont presque toujours raison et ils ont toujours dit que ce qui disparaît dans le monde, c’est le divers, la diversité. Comment combattre la mondialisation ? Il y a les combats concrets et il y a aussi le combat de l’imaginaire. L’imaginaire ne se change pas en se repliant sur soi-même. Si je ne suis pas dans la mondialité, si je me renferme sur moi-même, dans mes murs, ceux de ma cité, de ma nation, je ne peux combattre la mondialisation. 

La mondialité est une poétique active qui permet l’échange et qui permet le change. Si vous vivez la mondialité, vous êtes au point de combattre vraiment la mondialisation. 

Vous venez de nous le redire, vous êtes un homme engagé. Pas seulement dans ses écrits. Vous avez été extrêmement actif dans les universités, les institutions comme l’Unesco. Vous avez collaboré à de nombreuses revues et même fondé en 2006 l’Institut du Tout-Monde à Paris, institut toujours actif et qui rassemble une foule de documents, d’interviews… Quelle est la source de cette énergie ?

C’est vrai que je n’ai jamais cessé de m’investir dans des lieux différents et d’en créer quelques-uns. En 1993, aux côtés de Christian Salmon, Adonis, Breyten Breytenbach, Jacques Derrida, Salman Rushdie et Pierre Bourdieu, je participe activement à la création du Parlement International des Écrivains, pour organiser une solidarité concrète avec les écrivains et intellectuels victimes de persécutions. Nous voulions « créer de nouveaux espaces de liberté, d’échange et de solidarité pour défendre la liberté de création partout où elle est menacée ». L’Institut du Tout-Monde est une autre aventure. Il se veut « une plate-forme où se rencontrent les imaginaires et les écritures du monde, un espace où se dit la créolisation, un observatoire des pas imprévisibles de la mondialité, et des incidences multiples et inattendues, des métamorphoses et des utopies des humanités contemporaines ». Je suis heureux qu’il continue aujourd’hui encore et qu’il fasse vivre ces combats communs. Il est une ressource ouverte à tous. Profitez-en.

Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.

19.08.2026 à 07:00

L’extrême droite a-t-elle gagné la partie ?

Roger Martelli
Vincent Tiberj, Étienne Ollion, Michel Feher et Michaël Foessel analysent, dans de récents ouvrages, la progression du Rassemblement national. Ils discutent l'inexorabilité de son ascension.
Texte intégral (2411 mots)

Vincent Tiberj, Étienne Ollion, Michel Feher et Michaël Foessel analysent, dans de récents ouvrages, la progression du Rassemblement national. Ils discutent l’inexorabilité de son ascension.

Quand ce magazine sera entre vos mains, la France sera toujours engluée dans une crise politique qui s’intensifie de jour en jour. En juillet 2024, au soir du second tour des élections législatives anticipées, le Rassemblement national n’a certes pas obtenu la majorité parlementaire que suggéraient plusieurs sondages et que les résultats du premier tour lui laissaient espérer. Il a progressé de dix points depuis 2017, parvenant par deux fois à des résultats historiques, aux européennes comme aux législatives. Mais il s’est heurté à un réflexe de « sursaut républicain » qui a confirmé sa prégnance dans l’espace politique, sans pour autant le porter au pouvoir. Simple pause dans une progression inexorable ou possibles prémices du reflux ?

En tout cas, l’extrême droite française et sa poussée sont tout naturellement devenues les objets d’une multitude d’études et de publications. Nous en retiendrons ici trois seulement, qui sont l’œuvre de quatre auteurs : un politiste (Vincent Tiberj), un sociologue (Étienne Ollion) et deux philosophes (Michel Feher et Michaël Foessel). Ils offrent une masse impressionnante d’analyses et de propositions, chacun invitant le lecteur à écarter le simplisme et les idées reçues. Vincent Tiberj met ainsi en question l’idée selon laquelle l’impact du RN n’est que l’effet d’une « droitisation » générale de la société française. Michel Feher nous met en garde contre la conviction selon laquelle la clé principale de l’attraction du RN est avant tout dans la colère sociale des catégories délaissées (les « fâchés-fachos »). Quant à Michaël Foessel et Étienne Ollion, ils ne veulent pas que l’on s’endorme dans l’idée que le sursaut républicain du second tour (produit par « la fidélité aux engagements d’hier ») est reproductible à l’infini.

La droitisation est un mythe

Vincent Tiberj a pour lui d’avoir accumulé depuis des années les matériaux qu’il utilise à l’appui de ses démonstrations. Il se garde bien de nier la progression des idées d’extrême droite et l’attrait, y compris électoral, exercé par la galaxie des organisations situées de ce côté de l’échiquier politique. Mais il constate, chiffres à l’appui, que cette tendance est contredite par d’autres. Contrairement à ce que l’on croit parfois, les idées qui dominent dans la société ne vont pas toutes, loin de là, dans le sens des thématiques familières à l’extrême droite. C’est ainsi que la tolérance à l’égard des immigrés et de leurs descendants a progressé fortement depuis les années 1970. Les rôles de genre sont remis en question et l’acceptation des minorités sexuelles a fait un bond spectaculaire. Quant aux demandes de redistribution et d’égalité, elles gardent toute leur vigueur. Autant d’attitudes qui étaient autrefois largement liées à la gauche.

Alors que la société française « par en bas » est globalement plus ouverte et plus tolérante qu’il y a vingt ans, la société « par en haut » (la sphère des médias et des forces politiques) fait la part belle à des valeurs fortement droitisées.

Il y a bien un « bruit de fond » qui droitise la parole médiatique et la vie politique et qui alimente un véritable « conservatisme d’atmosphère ». Mais la société est loin d’être perméable à ce conservatisme. Vincent Tiberj nous propose donc de partir de ce qui est un véritable paradoxe : alors que la société française « par en bas » est globalement plus ouverte et plus tolérante qu’il y a vingt ans, la société « par en haut » (la sphère des médias et des forces politiques) fait la part belle à des valeurs fortement droitisées. Si l’on sait travailler sur le substrat de tolérance et d’ouverture que recèle la société elle-même, la percée de l’extrême droite est résistible. Il n’en reste pas moins que le décalage entre le tréfonds des opinions et la petite musique de la politique instituée interroge sur « la manière dont on fait de la politique en France ». Sur ce point, le constat du politiste est sans appel : nous nous heurtons à une culture politique qui continue « de se méfier des citoyens », quand il faudrait au contraire leur faire confiance.

Producteurs et parasites

Michel Feher, lui, ne scrute pas la société dans son ensemble, mais revient sur les ressorts du vote en faveur de l’extrême droite. Pour lui, le contexte général et les déterminants sociaux-économiques constituent certes des substrats majeurs de la mobilisation idéologique et politique en sa faveur. Ils ne se cristallisent toutefois que par la médiation d’un récit capable d’offrir une intelligibilité de la société et du monde, de promettre des satisfactions à ceux qui s’y reconnaissent et d’ouvrir vers un avenir désirable qui fidélise tendanciellement un électorat.

La force du lepénisme, nous dit-il, est de s’ancrer dans un fonds idéologique existant, dont il situe les prémices dans l’Angleterre des révolutions du 17ème siècle et qui parcourt depuis tous les continents, nourrissant au départ à la fois la gauche et la droite. Pour le nommer, il utilise un terme dérivé de l’anglo-saxon, le « producérisme » (producerism). Au cœur de ce dispositif mental se trouve la « valeur travail » qui repose sur l’opposition – elle fait le titre de son livre – entre le créateur de richesse (le « producteur ») et le prédateur qui l’accapare (le « parasite »).

C’est le clivage gauche-droite qu’il convient de cultiver. À condition que la gauche se décide à opposer, au récit lepéniste, un récit articulant ouvertement des propositions et des valeurs ancrées dans une histoire, celle qui a fondé le caractère populaire et expansif de la gauche française.

À partir de là peut se structurer un dispositif de pensée qui s’attache moins à la logique hiérarchique et donc verticale de production systémique des inégalités, qu’à l’inégalité horizontale injuste de la répartition. Couplée à l’acceptation naturelle de l’inégalité et à la méfiance à l’égard de la mise en commun, ce producérisme soutient la formulation d’un discours construit autour de la valorisation du producteur national menacé par la pression des parasites extérieurs, que stimulent l’éclatement des frontières par la mondialisation et qu’exacerbe « conflit des civilisations » opposant l’Occident à ses ennemis. La protection matérielle des « natifs » et l’espoir d’une société apaisée par le renforcement et le resserrement de la communauté nationale sont ainsi les vecteurs d’une adhésion positive, plus encore que le prurit négatif d’une colère sociale et d’un ressentiment.

Les synthèses inédites du Rassemblement national

Inquiets de la fragilité du « sursaut républicain », Michaël Foessel et Étienne Ollion partagent avec Michel Feher la conviction que l’existence d’un fort noyau de vote RN témoigne d’une adhésion à un récit. Mais ce qu’ils cherchent à comprendre est moins la cohérence discursive du discours lepéniste que le processus de construction de « synthèses inédites » par lesquelles le RN est parvenu à reprendre à son compte des thèmes (antisémitisme, République…) qui jusqu’alors étaient utilisés pour le discréditer.

Pour eux, la réponse se cherche dans deux directions. La première est dans le glissement qui s’opère au sein de larges fractions de l’espace politique – y compris du côté de la droite réputée « libérale » et d’une certaine gauche – vers des thématiques d’ordre, de sécurité et de protection nationale qu’ils avaient longtemps repoussées. Ainsi se distille dans la société ce « confusionnisme » dénoncé par nos deux auteurs, comme l’avait fait avant eux le sociologue et philosophe Philippe Corcuff. La seconde clé de réponse se trouve dans une capacité du lepénisme à se saisir de ces glissements avec une habileté telle qu’elle réussit, à la limite mieux que la droite classique, à incarner l’aspiration à « un ordre humain mais ferme ».

Face à cela, l’étude propose de tourner franchement le dos à l’idée du caractère obsolète du clivage droite-gauche. C’est au contraire ce clivage qu’il convient de cultiver. À condition toutefois que la gauche, passée du « scandale » (la condamnation des outrances de Jean-Marie) à la « sidération » (devant l’habileté de Marine), prenne la mesure de la « contamination du langage politique par l’extrême droite ». À condition qu’elle se décide à opposer, au récit lepéniste, un autre récit articulant ouvertement des propositions et des valeurs ancrées dans une histoire, celle qui a fondé le caractère populaire et expansif de la gauche française.

L’expansion résistible du RN… si et seulement si

La lecture des trois livres conforte dans la certitude que ces temps de tempêtes nous obligent à nous débarrasser de la double tentation de se rassurer à bon compte (la société n’a pas intériorisé les discours du lepénisme) ou de se résigner (le RN a d’ores et déjà gagné).

L’extrême droite n’a pas gagné l’esprit et le cœur de l’ensemble de la population appelée à voter. Il y a, sur le terrain des idées intériorisées et des pratiques collectives et individuelles, des bases solides pour fonder une autre manière de vivre ensemble. Mais, pour l’instant ce substrat ouvertement progressiste n’a pas force politique. L’extrême droite a cette force, parce qu’elle a été longtemps écartée de la scène politique, parce qu’elle a su se renouveler sans rompre avec ses repères fondamentaux et parce qu’elle s’appuie sur un projet cohérent.

C’est en effet un récit simple et cohérent qu’elle peut raccorder à chaque expérience vécue. Ancré dans le tissu dense des inquiétudes populaires, dans une société éclatée et dans un monde instable et dangereux, ce récit articule la promotion d’une protection avant tout nationale fondée sur l’hermétisme de la frontière et la dénonciation de « l’assistanat » (les « parasites » de Michel Feher).

C’est ce récit à la fois combatif et rassurant qui, en France, comme dans une grande partie de l’Europe, soutient le dynamisme de l’extrême droite politique. Il y parvient d’autant plus que le reste de la droite vacille sur ses bases idéologiques, tiraillée entre la fascination ultralibérale persistante et les tentations dites « illibérales ». Sans compter que la gauche, de son côté, n’a pas pleinement digéré l’accumulation de ses échecs passés, l’écroulement du soviétisme, l’usure de la social-démocratie, l’épuisement du tiers-mondisme et les oscillations « insoumises », entre populisme, gauchisme et gauche bien à gauche.

Dans ce contexte, il convient au premier chef de valoriser le retour assumé au clivage de la droite et de la gauche. Mais il ne faut surtout pas s’imaginer qu’il suffit alors pour la gauche de « revenir » à la fibre populaire perdue, alors qu’il s’agit plus que jamais de la refonder. De même, on devrait se garder de l’idée simpliste que tout se joue désormais entre la gauche et l’extrême droite (comme, au début des années 1930, les communistes expliquaient qu’entre le fascisme et eux il n’y avait plus rien). Le glissement de la droite vers son extrême est hélas une dangereuse réalité, mais il est absurde de penser que l’achèvement du processus (la fusion de lepénisme et de la droite classique) porterait vers la gauche la fraction de la droite qui ne se résignerait pas à la fusion.

C’est en promouvant un corps de propositions légitimées par un grand récit émancipateur et en imposant l’image d’un processus maîtrisé de ruptures, partielles ou globales appuyées à tout moment sur des majorités, que la gauche parviendra à retisser le lien défait entre des attentes populaires concrètes, un mouvement social critique et une offre politique attractive.

Cette attractivité risque d’être limitée, si la gauche s’enlise dans les facilités des gauches déclarées irréconciliables, si elle s’abandonne au dilemme entre l’incantation de « la » rupture d’un côté et, de l’autre côté, un « réalisme » dérivé plus ou moins des abandons du « social-libéralisme » des dernières décennies.

La gauche, aujourd’hui encore, est diverse et éclatée, alors qu’elle devrait être plurielle et rassemblée. Du coup, elle reste encalminée. Cadeau suprême, pour un RN qui semble n’avoir plus qu’à attendre le moment de dévorer une droite qui, à vouloir naviguer entre la realpolitik et l’illusion de l’opposition aux « deux extrêmes », finit par ne plus savoir qui elle est et où elle veut aller.

Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.

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