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12.01.2026 à 11:09

Antisémitisme, antisionisme : Pierre Khalfa répond à Roger Martelli

Pierre Khalfa
La semaine dernière, notre directeur de la publication publiait une analyse des débats qui mobilisent et déchirent la gauche. Entre accords partagés et désaccords avancés, l’économiste Pierre Khalfa prend part à la réflexion. Dans un article sur Regards, Roger Martelli revient sur la polémique qui s’est développé suite à une tribune d’Eva Illouz dans Le…
Texte intégral (2797 mots)

La semaine dernière, notre directeur de la publication publiait une analyse des débats qui mobilisent et déchirent la gauche. Entre accords partagés et désaccords avancés, l’économiste Pierre Khalfa prend part à la réflexion.

Dans un article sur Regards, Roger Martelli revient sur la polémique qui s’est développé suite à une tribune d’Eva Illouz dans Le Monde assimilant antisionisme et antisémitisme. Il consacre quelques lignes à une réponse collective signée par 285 « juives et juifs pour le respect des droits du peuple palestinien » en indiquant qu’elle « ne se préoccupe pas suffisamment des dérives possibles de tout antisionisme radical ». Or cette tribune affirme explicitement : « Que l’antisionisme serve dans certains cas de paravent à une haine des juifs, cela n’est pas contestable ». Au-delà donc de ce mauvais procès, je voudrais, avant de pointer mes désaccords avec certains de ses propos, indiquer mes points d’accords avec lui.

Des points d’accords… et des débats qui vont avec

Tout d’abord, on ne peut que partager l’affirmation comme quoi « si la concurrence des victimes est une impasse, la sous-estimation d’une discrimination, antisémitisme ou islamophobie, est une capitulation de l’idée émancipatrice ». Ensuite, s’il est clair que l’antisionisme peut servir de paravent à l’antisémitisme, « ce n’est pas pour autant qu’il y a une continuité nécessaire entre un rejet du sionisme de combat, un antisionisme de principe, un antisémitisme assumé et un déni absolu du droit à l’existence de l’État d’Israël ». De plus, si aucune solution n’est actuellement plus réaliste l’une que l’autre au vu des rapports de forces – deux États, État binational, État unitaire démocratique – « le plus raisonnable dans l’immédiat est de s’appuyer sur les résolutions internationales qui, de 1947 à 2013, s’inscrivent dans une solution à deux États, acceptée par la partie palestinienne dès 1988 », le recours au droit international étant un des rares point d’appui de la résistance palestinienne.

Cependant, et c’est un premier point de débat, il ne paraît pas très justifié de stigmatiser « celles et ceux qui les emploient, des formules comme celles d’un État unique allant ‘du Jourdain jusqu’à la mer' » en affirmant qu’elles « portent en germe le risque d’un processus à ‘l’algérienne’ d’expulsion d’un des protagonistes, imposée ou acceptée ». Outre que les pieds-noirs n’ont pas été expulsés d’Algérie mais en sont partis volontairement quelques semaines avant l’indépendance, refusant de vivre dans un pays où les arabes auraient les mêmes droits qu’eux, et alors même que le FLN les encourageait à rester, on peut certes penser que ce mot d’ordre est erroné dans la situation actuelle sans prêter à celles et ceux qui le mettent en avant des intentions qu’ils n’ont pas.

Enfin, les expériences du 20ème siècle montrent que les fins et les moyens sont irréductiblement liés et qu’il est impossible de « prévaloir d’un droit à l’existence, quand on ne respecte pas soi-même le droit à l’existence et à la dignité d’autrui », ce qui a priori amène à choisir de privilégier une stratégie non violente. Cependant, et c’est là un autre point de débat, encore faut-il qu’une telle stratégie puisse exister et ne pas rester un vœu pieux servant de prétexte à une passivité favorable au statu quo, voire à l’enterrement de la cause défendue. Le combat des Palestiniens illustre parfaitement cette difficulté. Ainsi, la « Grande marche du retour », série de manifestations pacifiques organisée à Gaza en 2018 pour protester contre la construction du mur entourant ce territoire, a été prise sous le tir des snipers israéliens faisant ainsi des centaines de morts et des milliers de blessés. Il en est de même en Cisjordanie alors que les exactions des colons se multiplient avec l’appui du gouvernement et de l’armée israélienne. Comment dans ces conditions mettre en œuvre une stratégie non violente ?

De ce point de vue, s’il faut condamner sans réserve les viols et les assassinats de civils commis lors du 7-Octobre qui, par leur caractère criminel, desservent la cause palestinienne, cela ne revient pas à mettre sur le même plan la violence utilisée par les mouvements palestiniens et celle de l’État d’Israël. Il ne s’agit pas ici d’une comptabilité macabre qui comparerait le nombre de Palestiniens tués depuis 1948 (voire « seulement » depuis le 8 octobre 2023) jusqu’à aujourd’hui et celui des Israéliens durant la même période (ou « seulement » le 7 octobre 2023), mais d’une question de principe. La violence des opprimés est une réponse à celle de l’oppression sous toutes ses formes et on ne peut renvoyer tout le monde dos à dos.

Et des désaccords

Reste maintenant les divergences. Pour n’avoir pas la même importance politique que les points d’accord susmentionnés, avec les débats qui vont avec, ils n’en sont pas moins importants pour sortir du confusionnisme existant sur ce sujet. Roger Martelli affirme ainsi que « si le sionisme est au moins double, le problème n’est pas dans son caractère intrinsèquement pervers, mais dans une évolution, allant de raidissements en fermetures, qui le conduit en 2018 à passer de ‘l’État juif et démocratique’ de 1948 à ‘l’État-nation du peuple juif' ». Et de s’appuyer pour cela sur la référence au sionisme travailliste, et à David Ben Gourion, l’opposant à « celui de Vladimir Jabotinsky, ultranationaliste et anti-arabe, inspirateur de l’Irgoun » comme il oppose Moshe Dayan qui aurait été « respectueux de ses adversaires arabes palestiniens » à celui de Yoav Gallant ancien ministre de la défense du gouvernement Netanyahou et recherché par la Cour pénale internationale. 

Les faits contredisent totalement ce type d’analyse. L’historien israélien Ilan Pappé, dans son livre Le nettoyage ethnique de la Palestine, a clairement montré comment Ben Gourion, Dayan et plus globalement la gauche et l’extrême gauche sioniste, ont organisé et mis en pratique l’expulsion de près de 800 000 arabes palestiniens en 1948, expulsion accompagnée de nombreux massacres et destructions de villages. Auparavant, le sionisme travailliste avait impulsé l’expulsion des travailleurs palestiniens de leur emploi au nom de la priorité donné au « travail juif ». Ben Gourion et les travaillistes une fois au pouvoir après la création de l’État d’Israël se sont acharnés à détruire les quelques ambitions émancipatrices que l’extrême gauche sioniste pouvait porter, que ce soit en matière d’éducation, de la place des kibboutz, qui par ailleurs ont toujours occupés une place marginale, ou de la construction d’un appareil d’État. De plus, le processus de colonisation n’a pas été simplement le fait de la droite et de l’extrême droite, mais a été aussi porté par les travaillistes. L’incapacité de la gauche traditionnelle israélienne à proposer une vision alternative à celle de la droite et l’extrême droite l’a amené au bord de la disparition. Il est d’ailleurs significatif que la gauche sioniste ait soutenu Netanyahou et Gallant lorsque que ces derniers ont fait l’objet d’un mandat d’arrêt de la CPI.

La société israélienne est lourde d’une guerre civile, pour le moment larvée, entre deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être l’État d’Israël : État théocratique versus État laïque démocratique.

La diversité des sionismes auxquels fait allusion Roger Martelli porte en fait sur les moyens à employer et non sur les fins. Cela a été le cas, par exemple, avant la création de l’État d’Israël, sur la question du rapport à l’impérialisme britannique. Cependant ces divergences n’empêchent pas l’existence d’un projet commun : la destinée des juifs du monde est d’émigrer en Israël ; l’État d’Israël ne peut être qu’un État juif, c’est-à-dire ethnico-religieux ; la colonisation de la Palestine est une nécessité. L’idée fondatrice du sionisme politique repose sur l’idée que les juifs n’ont pas de place dans les pays où ils vivent. L’antisémitisme serait une donnée permanente et structurelle des sociétés. La conquête de l’égalité des droits entre juifs et non-juifs ne ferait qu’entraîner un regain de judéophobie. La haine raciale ne pouvant être combattue, il s’agirait donc pour les populations juives de quitter les pays dans lesquels elles sont installées pour créer leur propre État. Le sionisme partage donc un point fondamental avec l’antisémitisme : les juifs sont un corps étranger aux nations dans lesquelles ils sont installés. Refuser le sionisme, c’est refuser ce projet et ses considérants.

Au-delà et si on peut effectivement partager l’affirmation de Roger Martelli comme quoi, « à ce jour, la seule position raisonnable est donc l’affirmation d’une égale légitimité des Israéliens et des Palestiniens à vivre dans un État qui leur est propre, sur un territoire stabilisé et internationalement reconnu », cela ne signifie pas que l’on doive accepter le caractère ethnico-religieux de cet État, ni que celui-ci ait vocation à regrouper tous les juifs. En fait, la question qui est posée est celle de la nature de l’État d’Israël. Elle a été parfaitement résumée dès 2005 par un des idéologues suprématistes juifs Moti Karpel. Ainsi, nous dit-il, « se préparer de nouveau au combat politique entre la droite et la gauche, c’est se préparer à la guerre précédente. […] C’est sur l’axe Juifs-Israéliens que se profile le prochain combat. Ceux qui sont d’abord juifs font face à ceux qui sont d’abord israéliens. […] À la vision israélienne d’un État pour tous ses citoyens, avec tout ce que cela signifie, il faut opposer la vision d’une démocratie juive ». La société israélienne est lourde d’une guerre civile, pour le moment larvée, entre deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être l’État d’Israël : État théocratique versus État laïque démocratique.

Ce que ne semble pas voir Roger Martelli, c’est que d’emblée l’État d’Israël est marquée par une contradiction : d’une part il se veut un État démocratique qui « assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe » (Déclaration d’indépendance), mais, d’autre part, il se veut aussi un État juif et un État qui a vocation à rassembler les juifs du monde. L’État d’Israël est-il donc l’État des juifs du monde entier – loi du Retour de 1950 et loi sur la citoyenneté de 1952 – ou l’État des Israéliens ? L’État est-il juif ou est-il celui de l’ensemble de ses citoyens ? Dans la pratique, les non-juifs sont soumis à des discriminations que ce soit par la confiscation légale des terres, de leur maison, ou par des mesures à caractère discriminatoire de toutes sortes en matière de logement, d’éducation, de prestations sociales. S’y ajoutent un racisme diffus, prenant année après année de plus en plus d’ampleur, et un discours permanent les présentant à l’opinion comme une cinquième colonne. La loi de 2018 sur « l’État nation du peuple juif » tranche la contradiction et instaure officiellement un apartheid en Israël. Je rappelle ici ce qu’avait déclaré à l’époque la ministre de la justice Ayelet Shaked : « Le sionisme ne doit pas – et cela n’adviendra pas – continuer à se soumettre à un système de droits individuels interprétés de manière universaliste ».

Ce débat sur le sionisme en cache un autre, celui autour de la notion de peuple juif. Roger Martelli fait une distinction entre « un » peuple juif – celui qui s’est installé en Palestine – et « le » peuple juif que formeraient les juifs dans le monde. Cette distinction pose deux problèmes. Le premier renvoie à ce qui s’est créé en Palestine avec l’État d’Israël. Est-ce qu’il s’est créé un fait national israélien avec sa langue propre, l’hébreu – et l’arabe comme langue officielle jusqu’à la loi de 2018 –, sa culture propre, et ses habitants juifs, religieux ou pas, et non-juifs d’origine diverses ou bien s’est-il créé un fait national juif ? Nous avons noté la contradiction originelle de l’État d’Israël et suivant la réponse que l’on donne à cette question, cela entraîne des considérations différentes sur l’existence ou pas d’un peuple juif. Si ce qui s’est créé en Israël est un fait national juif, les juifs ont vocation à le rejoindre (je laisse ici le débat sans fin de savoir qui est juif). Les juifs du monde forment-il un groupe humain dont l’unité transcenderait les appartenances nationales ? La réponse à cette question ne peut être évitée. Elle ne peut simplement trouver de réponses dans des considérations objectives. Si tel était le cas, la réponse immédiate serait négative et l’affaire serait réglée. C’est hélas plus compliqué, car la réponse tient aussi à la fois au désir des gens concernés, qui sont divisés sur la question, et à un projet politique, le sionisme, dont l’objectif est de créer une nation juive.

Quoi qu’il en soit, reconnaitre donc qu’il existe un fait national israélien, issu de l’histoire, et donc la légitimité de l’existence de l’État d’Israël, ne signifie en aucun cas accepter le projet porté par le mouvement sioniste, dans toutes ses composantes, d’un État juif dont l’objectif serait de regrouper tous les juifs. Or cette identification des juifs à l’État d’Israël est une des sources de l’antisémitisme contemporain qui provoque une montée de l’angoisse chez les juifs et juives vivant en France. Cette angoisse est de plus entretenue consciemment par un certain nombre de déclarations présentant un tableau apocalyptique d’une France antisémite pour inciter l’émigration juive vers Israël et s’opposer à la défense des droits palestiniens. Comme, par exemple, les lettres de Benjamin Netanyahou et de l’ambassadeur des États-Unis à Emmanuel Macron accusé à son tour de faire le lit de l’antisémitisme en se décidant à reconnaître un État palestinien.

C’est dire que le problème majeur derrière l’accusation d’antisémitisme est l’assimilation des juifs à la politique israélienne, assimilation entretenue volontairement par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) qui s’est transformé depuis quelques décennies en une agence du gouvernement israélien, soutenant inconditionnellement la politique de l’État d’Israël quelle qu’elle soit. Cette assimilation des juifs à un État qui mène une politique génocidaire ne peut qu’être un facteur de renforcement de l’antisémitisme. D’où l’importance des mouvements ou réseaux de juives et juifs qui combattent la politique israélienne et soutiennent les droits du peuple palestinien.

12.01.2026 à 10:25

Les Portugayz. Épisode 3 : nos premières fois

Arthur Vacher
« Les Portugayz » est un podcast documentaire mensuel en cinq épisodes, raconté à la première personne et réalisé en partenariat avec la revue Regards. Arthur Vacher y retrace l’histoire d’une amitié singulière entre trois garçons à la fois gays et Portugais. Un récit intime, tendre et politique, qui explore la force et la fragilité des liens. Épisode 3…
Texte intégral (549 mots)

« Les Portugayz » est un podcast documentaire mensuel en cinq épisodes, raconté à la première personne et réalisé en partenariat avec la revue Regards. Arthur Vacher y retrace l’histoire d’une amitié singulière entre trois garçons à la fois gays et Portugais. Un récit intime, tendre et politique, qui explore la force et la fragilité des liens.

Épisode 3 : nos premières fois

Dans cet épisode, Arthur Vacher raconte trois premières fois vécues au cœur de son amitié avec Adrien et Joseph. Se maquiller ensemble dans un Sephora, regarder un match de foot dans un bar portugais, dormir à trois lors d’une soirée pyjama. Des moments simples, drôles et doux. Trois instants où il a osé essayer, sans peur d’être jugé.

Épisode 2 : le pacte

Pour devenir amis, Arthur Vacher a eu besoin de poser un cadre : un pacte pour ne pas glisser dans la séduction, pour apprendre à être présent sans vouloir plaire. Avec Adrien, ce pacte prend la forme d’un serrement de main après des semaines d’ambiguïté. Avec Joseph, il est plus silencieux, plus instinctif une confiance immédiate qui le désarme. Dans cet épisode, Arthur Vacher raconte comment ces accords, explicites ou non, ont façonné leur amitié à trois.

Épisode 1 : la rencontre

Dans ce premier épisode des « Portugayz », Arthur Vacher raconte sa rencontre avec Adrien et Joseph dans le grand magasin où ils travaillent à Paris. Ils partagent la même langue secrète : un humour queer, un accent portugais, une manière de se protéger du monde. Au détour des rayons, entre les pauses déjeuner et les confidences, naît une amitié improbable et puissante.


Logo : Madeleine Pereira
Jingle : Samuel Hecker

10.01.2026 à 14:00

La déflagration Trump, le faible Macron, la gauche inquiète

la Rédaction
Premier débrief hebdomadaire de l’année 2026 avec Catherine Tricot et Pablo Pillaud-Vivien !
Texte intégral (549 mots)

Premier débrief hebdomadaire de l’année 2026 avec Catherine Tricot et Pablo Pillaud-Vivien !

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