13.02.2026 à 05:00
(Nairobi) – Un groupe armé islamiste a tué 30 civils, dont quatre enfants, ainsi que cinq combattants capturés lors de deux attaques menées dans l’ouest du Niger depuis le 18 janvier 2026, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui. Les attaques de l’État islamique au Sahel (EIS) constituent des crimes de guerre illégaux et manifestes.
Le 18 janvier, des combattants de l’EIS ont rassemblé et exécuté 31 hommes et garçons dans le village de Bossieye apparemment en représailles contre les habitants qui ont refusé de payer la zakat, ou impôt islamique, imposée par l’EIS, et qui ont rejoint des milices pro-gouvernementales. Le 26 janvier, dans le village d’Alfaga Daweyzé Koira, des combattants de l’EIS ont tué quatre hommes et en ont blessé cinq autres qui tentaient de protéger un villageois accusé de collaborer avec l’armée. Les deux villages se situent dans la région de Tillabéri, un foyer d’activité de l’EIS et d’opérations de contre-insurrection du gouvernement depuis une décennie.
Click to expand Image © 2026 Human Rights Watch« L’EIS cible de manière violente les civils dans la région de Tillabéri », a déclaré Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « Les massacres récents s’inscrivent dans un schéma inquiétant d’atrocités commises par l’EIS contre des civils et témoignent d’un mépris total pour la vie humaine. »
Entre le 21 janvier et le 4 février, Human Rights Watch a mené des entretiens avec 13 personnes à distance, dont six témoins des attaques et sept activistes locaux, journalistes et chefs communautaires. Le 6 février, Human Rights Watch a envoyé une lettre au cabinet de la junte pour lui communiquer ses conclusions et demander des réponses au gouvernement. Human Rights Watch n’a pas reçu de réponse.
L’EIS n’a pas revendiqué la responsabilité des attaques, mais d’après les témoins, les assaillants semblaient être des combattants de l’EIS car ils portaient des turbans à bandes rouges déjà vus lors d’attaques précédentes.
En novembre 2025, des combattants de l’EIS s’étaient rendus à Bossieye à bord de six motos et avaient ordonné aux villageois de payer la zakat dans un délai d’un mois. Un habitant, âgé de 45 ans, a expliqué que le chef du village avait demandé aux habitants d’arrêter de payer le groupe armé et, à la place, de prendre part à la milice pro-gouvernementale. « Pour le chef, il était inacceptable de continuer à donner nos vaches et notre millet à quelques individus arrivés sur six motos », a-t-il raconté. « Ce jour-là, je me suis levé et j’ai pris la parole pour demander au chef du village d’être prudent. J’ai dit : “Ce n’est pas de la trompe de l’éléphant qu’il faut avoir peur, mais d’où vient la trompe.” Le chef ne m’a pas écouté. Et l’éléphant est venu. »
À la fin de l’année 2025, des habitants de Bossieye, appartenant pour la plupart à l’ethnie zarma, ont reçu un entraînement et des armes de l’armée et ont constitué une milice pour lutter contre l’EIS.
Des témoins ont indiqué que le 18 janvier, vers midi, des assaillants armés sont arrivés à Bossieye à bord d’au moins 100 motos, provoquant la fuite de nombreux villageois, y compris du chef du village. Ils ont raconté que les combattants ont rassemblé des hommes et des adolescents, en faisant du porte-à-porte et en arrêtant ceux qui tentaient de s’enfuir ou qui se trouvaient à la mosquée pour la prière de 13 heures. Cinq des hommes arrêtés sont connus pour avoir rejoint la milice, mais ils n’étaient pas armés. Une femme a expliqué qu’elle a vu les combattants rassembler des hommes entre la mosquée et la maison du chef du village, mais épargner les femmes et les jeunes enfants. Plus tard, elle a entendu des coups de feu.
Deux hommes de Yatakala, un village voisin, ont déclaré que tard le 18 janvier, le fils du chef du village de Bossieye est arrivé à Yatakala, portant le corps de son père. Le fils a expliqué que des hommes armés avaient attaqué Bossieye, tuant son père et plusieurs autres villageois. Les deux hommes ont raconté qu’ils l’ont aidé à enterrer le corps, puis ont alerté l’armée et demandé de l’aide.
Le lendemain, des forces nigériennes participant à l’« Opération Borkono », une campagne contre les groupes armés islamistes qui a débuté en janvier, sont arrivées à Bossieye, accompagnées de miliciens. Ils ont sécurisé la zone et permis aux villageois d’enterrer les victimes.
Un homme de 42 ans de Yatakala, qui s’est rendu à Bossieye le 19 janvier, a indiqué avoir vu 31 corps près de la mosquée. « Les assaillants les avaient vraiment criblés de balles », a-t-il décrit. « Certains ont été touchés à la tête, aux pieds, aux jambes, au dos. » Un autre homme, âgé de 65 ans, a raconté : « Nous avons creusé quatre fosses communes : dans la première, nous avons mis 9 corps ; dans la deuxième, nous en avons mis 9 autres, et dans la troisième et la quatrième, nous avons mis 6 et 7 corps, respectivement. »
Human Rights Watch a examiné une liste, établie par des habitants, avec les noms de 27 hommes, âgés de 19 à 71 ans, et de 4 enfants, âgés de 15 à 17 ans.
Le 26 janvier, vers 16 heures, des combattants de l’EIS sont arrivés dans le village d’Alfaga Daweyzé Koira à bord de cinq motos. Ils ont fouillé le marché à la recherche d’un homme qu’ils accusaient de collaborer avec l’armée et de recruter pour la milice locale. Comme ils ne l’ont pas trouvé, ils se sont rendus à son domicile, où une foule s’était rassemblée pour le défendre. Un homme de 35 ans qui a échappé de peu à la mort a raconté : « À ce moment-là, ils [les combattants de l’EIS] ont ouvert le feu sur la foule, tuant quatre hommes sur le coup et en blessant cinq autres. »
Après le départ des combattants, « nous avons d’abord aidé à évacuer les blessés, puis nous avons enterré les quatre victimes dans des tombes individuelles au cimetière du village », a expliqué un homme de 37 ans.
Des soldats sont arrivés à Alfaga Daweyzé Koira le 28 janvier et ont exhorté le chef du village à quitter la zone, mais n’ont pas posé de questions sur la situation des autres habitants, y compris ceux blessés dans l’attaque.
Human Rights Watch a examiné une liste, établie par des habitants, des hommes tués, âgés de 23, 25, 34 et 43 ans, et des blessés, âgés de 34 à 60 ans.
Le Niger est gouverné par une junte militaire depuis le 26 juillet 2023, date à laquelle des officiers dirigés par le général de brigade Abdourahamane Tiani ont renversé et détenu le président Mohamed Bazoum, s’engageant à combattre l’insurrection islamiste. Les forces de sécurité nigériennes ont mené de vastes opérations de contre-insurrection, y compris des frappes aériennes, dans la région de Tillabéri, dont certaines ont conduit à de graves violations du droit de la guerre.
L’organisation non gouvernementale Armed Conflict Location and Event Data (ACLED) a rapporté qu’en 2025, la région de Tillabéri a enregistré le « plus grand nombre de victimes causées par des attaques contre des civils » dans le centre du Sahel, ces attaques étant menées en premier lieu par l’EIS, puis par l’armée nigérienne, et enfin par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM ou Jama’at Nasr al-Islam wal Muslimin, JNIM), groupe armé lié à Al-Qaïda.
Toutes les parties au conflit armé au Niger sont soumises à l’article 3 commun aux Conventions de Genève de 1949 et au droit humanitaire international coutumier. Le droit de la guerre interdit d’attaquer des civils, de maltraiter toute personne détenue, y compris des combattants capturés, de piller et de détruire des biens civils. Les individus qui ordonnent, commettent ou aident à commettre des violations graves du droit de la guerre avec une intention criminelle peuvent faire l’objet de poursuites pour crimes de guerre. Le gouvernement du Niger a l’obligation d’enquêter sur les crimes de guerre présumés commis sur son territoire et d’en poursuivre les responsables de manière appropriée.
« Les atrocités incessantes commises par l’EIS à l’encontre des civils sont profondément inquiétantes », a conclu Ilaria Allegrozzi. « Les autorités militaires nigériennes devraient de toute urgence accorder la priorité à la protection des civils, traduire en justice les responsables d’abus et veiller à ce que les victimes et leurs familles reçoivent un soutien adéquat. »
11.02.2026 à 16:25
(Sydney, 11 février 2026) – La police de Nouvelle-Galles du Sud a vraisemblablement fait usage d'une force excessive contre des personnes qui manifestaient contre la visite en Australie du président israélien Isaac Herzog, a déclaré aujourd'hui Human Rights Watch.
Une vidéo vérifiée par Human Rights Watch, tournée lors d'un rassemblement à Sydney le 9 février, montre des policiers frappant des manifestants allongés au sol, dispersant violemment des personnes agenouillées en position de prière, courant vers des manifestants et les aspergeant de gaz poivre. Le gouvernement de l’État de Nouvelle-Galles du Sud devrait enquêter sur l'usage présumé de la force excessive par la police, et prendre les mesures disciplinaires appropriées ou poursuivre les responsables.
« L'adoption et l'application par les autorités de Nouvelle-Galles du Sud de restrictions injustifiées à la tenue de manifestations légitimes, au lieu de renforcer la sécurité, ont plutôt ouvert la voie à des abus », a déclaré Annabel Hennessy, chercheuse sur l'Australie à Human Rights Watch. « Le recours excessif à la force par la police contre des manifestants constitue une nouvelle atteinte aux droits en Australie. »
Le président Herzog a entamé une visite officielle en Australie, dont le gouvernement l’a invité après l'attaque du 14 décembre 2025 contre des personnes célébrant une fête juive à Bondi Beach, dans la banlieue de Sydney. Cette visite a déclenché des manifestations généralisées à Sydney et ailleurs en Australie ; en septembre 2025, un rapport de la Commission d'enquête internationale indépendante des Nations Unies sur le Territoire palestinien occupé a accusé Isaac Herzog et d’autres dirigeants israéliens d'« incitation directe et publique à commettre un génocide » à Gaza. La police de Sydney, appliquant des ordres spéciaux du gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud, a empêché les manifestants de défiler, ce qui a donné lieu à des affrontements et à des dizaines d'arrestations.
Human Rights Watch a mené des entretiens avec deux journalistes qui ont couvert la manifestation à Sydney et deux observateurs juridiques, des observateurs indépendants qui contribuent à protéger les droits des personnes lors des rassemblements publics. Human Rights Watch a également vérifié des vidéos des manifestations publiées sur les réseaux sociaux ou partagées directement avec des chercheurs. Dans le cadre des préparatifs de la visite d’Isaac Herzog, le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud a accordé à la police des pouvoirs supplémentaires, dont celui d’ordonner à des personnes de « s’éloigner » (« move on »), lors des manifestations prévues. En décembre, le parlement de cet État a par ailleurs adopté des lois qui restreignent les manifestations dans le quartier central des affaires de Sydney. Ces mesures font suite à de précédentes restrictions du droit de réunion pacifique par les gouvernements successifs de Nouvelle-Galles du Sud, au cours des dernières années.
Le 9 février, la police a cherché à empêcher les manifestants de défiler après un rassemblement devant la mairie de Sydney. Le commissaire adjoint de police, Peter McKenna, a déclaré que les policiers avaient été « menacés, bousculés et agressés » et qu'ils devaient faire usage de pouvoirs spéciaux pour éloigner les manifestants du quartier central des affaires. La police a déclaré avoir arrêté 27 personnes et inculpé plusieurs personnes, notamment pour violation de l'ordre public et agression. Human Rights Watch n'a pas été en mesure de vérifier les accusations portées contre les personnes arrêtées et inculpées. Cependant, Human Rights Watch a vérifié des images montrant des policiers frappant des individus alors qu'ils les maîtrisaient. Dans deux vidéos authentifiées, filmées sous différents angles près de la mairie, on voit deux policiers frapper à plusieurs reprises un manifestant immobilisé à la tête et au torse. Dans l'une des vidéos, on peut voir des marques rouges sur le torse du manifestant et entendre une voix crier « Arrêtez ! Arrêtez ! »
Quatre autres vidéos publiées en ligne et vérifiées par Human Rights Watch montrent des dizaines de policiers poursuivant un groupe de manifestants sur Bathurst Street. On voit un policier pulvériser à plusieurs reprises ce qui semble être du gaz poivre vers le visage d'un manifestant.
Deux journalistes qui ont couvert l'événement ont déclaré que malgré la colère exprimée par la foule contre la police qui l'empêchait de défiler, ils n'avaient observé aucun manifestant commettre des actes de violence. Nabil Al-Nashar, l'un des journalistes, a déclaré avoir couvert au moins deux douzaines de manifestations à Sydney au cours des deux dernières années et que c'était la première fois qu'il était témoin d'un tel niveau de violence policière. « J'avais déjà assisté à des arrestations lors d'autres manifestations, mais elles étaient rares et jamais violentes », a-t-il déclaré.
L'autre journaliste, Andrew Quilty, qui a également largement couvert les manifestations à Sydney, a déclaré que la police était « nettement plus agressive que ce à quoi je suis habitué de la part de la police à Sydney ». Il a déclaré avoir vu la police utiliser ce qui semblait être du gaz poivre, mais n'avoir « vu aucune provocation physique particulière de la part des manifestants qui aurait pu les inciter à l'utiliser ».
Rebecca Payne, une observatrice juridique, a déclaré que la police avait aspergé de spray au poivre plusieurs personnes dont elle-même, avant de de se lancer contre la foule près de l'Hôtel de ville de Sydney. Elle a déclaré qu'elle filmait la manifestation lorsque la police a aspergé la foule et « a commencé à frapper, bousculer, pousser et se ruer contre » les manifestants.
Le spray au poivre l'a temporairement aveuglée, alors que les policiers ordonnaient aux manifestants de bouger. Ils ont poussé les manifestants dans une zone difficile à traverser et qui nécessitait de passer sous une barrière physique. Elle a déclaré avoir fini par se réfugier dans un magasin situé non loin de là, et avoir ensuite reçu des soins hospitaliers pour son œil. Elle a partagé avec Human Rights Watch une vidéo de l'incident et une photo de sa blessure. Dans la vidéo, on voit un policier pulvériser ce qui semble être du spray au poivre en direction de Rebecca Payne et d'autres personnes dans la foule.
Une autre observatrice juridique, Alison Whittaker, a déclaré que la police l'avait frappée à plusieurs reprises, poussée et aspergée de spray au poivre. Elle a déclaré qu'un policier avait saisi son téléphone et l'avait jeté dans la foule, et qu'il avait retiré ses lunettes de protection, qu'elle portait pour se protéger du spray au poivre, et les avait jetées. Les deux observatrices juridiques portaient des gilets haute visibilité qui identifiaient leur rôle.
Le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud soutient que ses nouvelles lois sont nécessaires pour la sécurité publique. Cependant, le rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l'homme et la lutte contre le terrorisme, Ben Saul, a averti que ces lois « violent clairement le droit international » en restreignant sans discernement les droits des manifestants respectueux de la loi. Il a également déclaré que ces lois entravent la collaboration constructive entre la police et les organisateurs qui peut atténuer les risques. D'autres manifestations récentes à Sydney, facilitées par les autorités, se sont déroulées sans incident majeur.
Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel l'Australie est partie, défend les droits à la liberté d'expression, d'association et de réunion pacifique. Toute réponse des forces de l'ordre aux manifestations doit respecter les normes internationales. Les Principes de base des Nations Unies sur le recours à la force et l'utilisation des armes à feu par les responsables de l'application des lois stipulent que les forces de sécurité doivent recourir à des moyens non violents avant d'utiliser la force. Lorsque cela est nécessaire à des fins légitimes d'application de la loi lors d'un rassemblement, seule la force minimale nécessaire peut être utilisée.
Le spray au poivre (ou « aérosol au gaz poivre ») est un irritant chimique portable utilisé pour neutraliser un agresseur violent, ou pour aider à arrêter un suspect qui résiste violemment. Selon les Lignes directrices des Nations Unies sur les armes à létalité réduite dans le cadre de l'application des lois, les irritants chimiques ne devraient être utilisés « que lorsqu’un responsable de l’application des lois a des raisons de penser qu’il existe un risque imminent de blessures ».
« L'usage excessif de la force par la police de Nouvelle-Galles du Sud à Sydney montre que les lois anti-manifestations ne rendent pas la communauté plus sûre », a conclu Annabel Hennessy. « Au lieu de restreindre le droit des personnes à se réunir pacifiquement, le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud devrait réformer ses lois afin de garantir leur conformité avec les normes internationales en matière de droits humains. »
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LaLibre.be
11.02.2026 à 06:00
(Beyrouth, 11 février 2026) – Au moins cinquante entreprises marocaines et des centaines de leurs employés n’ont toujours pas été rémunérés à hauteur d’au moins 5 millions de dollars US pour des travaux de rénovation et d’entretien menés dans un palais de Tanger appartenant à un prince saoudien, a déclaré Human Rights Watch aujourd’hui.
Les représentants des entreprises marocaines ont affirmé que leurs efforts pour recevoir leur rémunération avaient été vains, en dépit des assurances répétées des entreprises saoudiennes et des représentants du palais, qui leur ont promis qu’ils seraient payés. L’identité des entités ou des entreprises qui sont responsables de l’absence de paiement n’est pas claire à ce jour.
« Il est inadmissible que des entreprises saoudiennes supervisant un projet de palais de grand luxe conduisent des entreprises marocaines et leurs travailleurs au bord de la faillite », a déclaré Michael Page, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord à Human Rights Watch. « Ce mépris total du droit de centaines de travailleurs à être payés pour leur labeur, y compris à travers des pratiques déloyales en matière de sous-traitance, devrait être rectifié de toute urgence. »
En 2023, le bureau du prince saoudien Turki bin Mohammed bin Fahd bin Abdulaziz Al Saud, ministre d’État, membre du Conseil des ministres et parent du prince héritier Mohammed bin Salman, a engagé deux sociétés saoudiennes, Modern Building Leaders (MBL) et Innovative Facility Management and Services (IFAS). Ces entreprises devaient rénover et restaurer un palais appartenant au prince à Tanger.
D’après les documents étudiés et les entretiens avec des représentants des entreprises marocaines affectées, les sociétés saoudiennes ont confié des travaux à au moins 50 sous-traitants marocains, mais ont supposément cessé de payer le travail, les matériaux et les services à partir d’octobre 2024, pour un manque à gagner atteignant au moins 5 millions de USD. Human Rights Watch n’a pas été en mesure de vérifier cette somme de façon indépendante. Les sociétés saoudiennes ont effectué plusieurs paiements partiels à certains sous-traitants en janvier, avril et mai 2025, d’après les entretiens et les documents que Human Rights Watch a pu consulter.
En conséquence, au moins onze sociétés marocaines affirment qu’elles risquent le dépôt de bilan et que des centaines de leurs employés ont perdu leur gagne-pain. Les autorités saoudiennes et marocaines devraient coopérer pour veiller à ce que toute somme due soit payée en totalité, a déclaré Human Rights Watch.
En novembre et en décembre 2025, Human Rights Watch a interrogé quatre représentants des sous-traitants marocains concernés, trois travailleurs affectés ainsi qu’une autre source bien informée du dossier. Human Rights Watch a écrit au bureau du prince Turki et aux entreprises saoudiennes le 10 décembre, mais n’a pas reçu de réponse de leur part. Aussi bien les responsables des entreprises que les travailleurs interrogés ont souhaité demeurer anonymes pour éviter les représailles.
Human Rights Watch a consulté la correspondance électronique entre les sous-traitants marocains, les autorités marocaines, MBL, IFAS et le bureau du prince Turki, des lettres que les sous-traitants ont adressées à l’ambassade saoudienne au Maroc et au prince héritier Mohammed bin Salman, des reportages des médias ainsi qu’un compte-rendu écrit d’une réunion entre les représentants des sous-traitants marocains, MBL, IFAS et le bureau du prince Turki, détaillant les sommes impayées qui sont réclamées.
Les personnes interrogées ont déclaré que la dernière fois que les entreprises saoudiennes avaient payé leurs sous-traitants marocains en totalité remontait à octobre 2024. Ensuite, des paiements partiels ont été versés à certains sous-traitants, notamment en janvier, avril et mai 2025. Quatre sous-traitants ont 75 000 USD de créances, trois, entre 75 000 et 150 000 USD et quatre autres, plus de 150 000 USD.
« Le capital [social] de chaque société s’élève à peine à un million de dirhams marocains [environ 107 900 USD] », a témoigné un des sous-traitants. « Même s’ils nous réglaient maintenant, cela ne réparerait pas tous les préjudices qui ont été portés à nos entreprises et à nos vies. »
Les personnes interrogées ont déclaré que les sous-traitants n’avaient pas été en mesure de payer ou de garder des centaines d’employés et qu’ils faisaient face à une accumulation de remboursements d’emprunts et à beaucoup de stress. D’après les entretiens, quatre des entreprises concernées ont dû licencier au total au moins 113 employés.
« J’ai été renvoyé parce qu’il n’y avait plus d’argent », a déclaré un travailleur ayant participé au chantier du palais pendant un an. « J’ai emprunté de l’argent à des amis pour payer le loyer, mais ça me cause des problèmes car je ne peux pas les rembourser. » Un employé à qui l’on doit quatre mois de salaire a témoigné : « Nous avons des responsabilités et des familles, nous avons besoin de cet argent ! [...] Comment je vais nourrir ma famille ? Comment je vais acheter à manger ? » Le représentant d’une entreprise de sous-traitance ayant licencié plus d’une vingtaine d’employés en 2025 a déclaré qu’il avait liquidé toutes ses économies et vendu des actifs, comme sa voiture et sa boutique, afin de payer ses fournisseurs et ses travailleurs. « Dans un mois ou deux, je devrai déclarer faillite », confiait-il en novembre.
Un autre responsable d’un sous-traitant a témoigné : « Beaucoup d’entreprises affectées, comme la mienne, ont garanti des chèques [à leurs] fournisseurs qui ne peuvent pas être encaissés. Les dirigeants des sociétés ont été emmenés au commissariat à cause de ça [convoqués en raison de chèques sans provision]. »
Des sous-traitants marocains ont par ailleurs protesté pacifiquement et organisé des sit-in devant le palais et les bureaux d’IFAS à Tanger, notamment en novembre, d’après les reportages et interviews des médias. L’identité des entités responsables de l’absence de paiement n’est pas claire à ce jour, ce qui fait que les sous-traitants marocains restent dans le flou. D’après les sous-traitants, les personnes représentant le palais assurent qu’elles ont payé en totalité MBL et IFAS. Pourtant, toujours d’après eux, les responsables de MBL et IFAS affirment qu’ils n’ont pas été payés, comme il est indiqué dans la correspondance adressée au bureau du prince Turki. Human Rights Watch a demandé des précisions de la part du bureau du prince, d’IFAS et de MBL, mais n’a pas reçu de réponse.
Selon les notes que Human Rights Watch a consultées, issues d’une réunion du 9 avril entre des représentants d’IFAS, de MBL, du bureau du prince Turki et des sous-traitants marocains, IFAS s’était engagée à payer toutes les sommes dues restantes avant le 30 avril, y compris « toutes les entreprises dans les groupes » et « sans nécessité de nouvelles négociations ».
Human Rights Watch a également consulté des lettres reçues par les sous-traitants marocains affectés le 27 juin, de la part de responsables d’IFAS, leur assurant qu’ils « œuvraient à garantir le versement du reste des sommes dues pour la première phase du projet. Les versements, en totalité ou en partie, commenceront dans les trois semaines à compter de la date de cet e-mail. » Les sous-traitants marocains ont rapporté que ces versements n’avaient jamais été effectués.
D’après les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, les entreprises ont la responsabilité d’éviter de causer des violations des droits humains ou d’y contribuer. Les entreprises devraient mettre fin aux pratiques professionnelles déloyales qui contribuent aux violations des droits, dont les versements contractuels différés ou le non-paiement, qui favorisent les atteintes aux droits des travailleurs, et adopter des pratiques de sous-traitance justes avec leurs partenaires commerciaux, en particulier des paiements ponctuels qui garantiront le respect des droits des travailleurs.
Les sociétés devraient remédier aux impacts qu’elles ont pu causer ou auxquels elles ont pu contribuer. Le fait que les sociétés saoudiennes n’aient pas payé les sous-traitants marocains porte immédiatement atteinte au droit des travailleurs à une rémunération équitable et à un niveau de vie approprié, ont montré les entretiens.
Un cadre employé dans une entreprise sous-traitante a témoigné : « J’ai été payé pour quatre mois de travail, mais pas pour les six mois restants [...]. Qu’est-ce que je fais ? Je donne leur salaire aux ouvriers [que j’encadre], ou je prends mon dû, ou encore je paye les fournisseurs ? » Il a rapporté qu’il avait été obligé de déménager. « J’ai dû emprunter de l’argent à des membres de ma famille pour pouvoir vivre et entretenir les miens [...]. Je n’ai toujours pas pu les rembourser. »
Les recherches de Human Rights Watch dans les pays du Golfe, y compris en Arabie saoudite, ont constaté que les travailleurs employés par les entreprises dans les maillons inférieurs des chaînes de la sous-traitance étaient vulnérables aux abus tels que le vol des salaires. Human Rights Watch a par ailleurs documenté pendant des années des cas individuels et collectifs d’abus supposés en matière de salaire commis par des sociétés saoudiennes.
« Des centaines de travailleurs au Maroc et leurs familles sont dans une situation de détresse financière simplement parce qu’on ne leur a pas payé ce qu’on leur doit », a conclu Michael Page.
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